DEPUIS LE XIII" SIÈCLE JUSQU'AU COMMENCEMENT DU XVI' SIÈCLE
L'occupation de l'empire grec par les Français, dans la première moitié du treizième siècle, avait mis les Occidentaux k môme de s'initier aux sciences de l'Orient. Beaucoup de manuscrits furent, à celte époque, apportés de Constantinople en France et de là répandus dans les autres contrées de l'Occident.
La papauté avait atteint l'apogée de sa puissance, et l'autorité continuait d'usurper le libre domaine de la science.
L'intervalle compris entre le treizième et le seizième siècle est l'âge d'or de la chimie des apiritualistes , c'est-à-dire, de Valchimie. Le témoignage des sens était rejeté par les physiciens comme par les philosophes. La méthode, la seule reconnue vraie et légitime, était celle qui part de l'absolu, de la cause suprême, pour y revenir après bien des cercles vicieux. La religion n'était pas seulement destinée à préparer les hommes à la cité céleste, elle devait donner la clef de toutes les connaissances humaines; ses mystères devaient introduire l'homme dans le sanctuaire même de la science. Le dualisme du bien et du mal, la Trinité, les sept sacrements, n'étaient pas seulement des dogmes religieux , c'étaient des dogmes scientifiques. Les mystères de la foi et des nombres sacrés, appliqués à Dieu, à l'homme et à la nature, au macrocosme et au microcosme, rappelaient les doctrines des pythagoriciens. Ces idées sont pour ainsi dire contemporaines de la pensée humaine. L'homme y reviendra peut-être un jour, après avoir parcouru bien des courbes.
L'alchimie était étroitement unie à la philosophie scolastique. Les Météorologiques d'Aristole étaient invoqués, par les alchimistes, comme une autorité supérieure à l'expérience ellemême, tout comme la Physique du Slagirite l'était par les philosophes. La célèbre proposition, souvent renouvelée, que les espèces ne peuvent pas se transformer les unes dans les autres,
fui combattue par les alchimistes, qui admettaient la transfiguration ou la transformation de la matière dans le sens le plus absolu. Les plus sages, à la tête desquels il faut placer Albert le Grand et Roger Bacon, admettaient, avec quelques restrictions, la proposition d'Aristote.
Clercs et laïques se livraient avec ardeur à l'étude de l'alchimie. On compte des moines, des rois, des évoques, et même un pape, au nombre des adeptes. Pour quelques-uns d'entre eux, l'amour du grand œuvre était devenu une véritable passion, entraînant quelquefois des excès déplorables. Fortune, temps, santé, rien ne coûtait aux chercheurs de la pierre philosophale, pour atteindre un but illusoire. Déçus dans leurs espérances, réduits à la misère, ils persévéraient souvent jusqu'à la mort dans leurs chimériques entreprises.
Peu de faits nouveaux se sont ajoutés au domaine de la science pendant le quatorzième et le quinzième siècle. L'application de la poudre à canon aux instruments de guerre, la découverte de l'imprimerie, de la boussole, la fabrication des verres colorés, renouvelée des anciens, la préparation à la fois plus simple et plus scientifique des acides minéraux et de certains composés métalliques, la fabrication du papier de chiffons, etc., tels sont les principales conquêtes de la science pendant les quatorzième et quinzième siècles.
§1. Albert le Cirand (1).
Maître de saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand occupe le premier rang parmi les philosophes, les physiciens et les théologiens du moyen âge. Magnus in magia naturali , major in philosophia, maxiuîns in theologia ; ces paroles de Tritheim {i) résument toute la vie d'Albert le Grand. En effet Albert le Grand paraît l'expression la plus puissante des efforts intellectuels de son époque.
(■) Les écrivains du temps l'appellent indifféremmeiil Alberlus Teulouicux , /rater Albirtiis de Colonla, Alberlus Ratisbonensts , Alberlus Grolus, Alberlus Magnus.
(2) Annales H irsaiigenses, t. I, in-foi. (lypis Sandi-Galli, 1690), p. 592.
Issu de la famille des coniles de Bollslœdt, Albert naquit à Lauingen sur le Danube, en 1193, quelques années avant Roger Bacon. Il fit ses preniières études à Pavie et entra jeune encore dans l'ordre de Saint-Dominique. Toute la vie de cet homme extraordinaire est entourée de merveilleux, selon la coutume du temps. L'apparition de la Vierge l'encouragea dans la carrière qu'il faillit abandonner par découragement , et lui annonça qu'il serait un jour une des j)lus grandes lumières de l'Église. Après avoir obtenu le grade de inagister, il enseigna la philosophie successivement à Cologne, à Ratisbonne, à Strasbourg, à Hildsheim, enfin à Paris, où il passa plusieurs années au milieu de ses nombreux élèves, qui l'aimaient jusqu'à l'adoration.
Cette vie errante des maîtres et des élèves est un des traits caractéristiques de l'époque. L'université de Paris était alors la plus fréquentée de l'Europe. Albert y commenta la physique d'Aristote. Ses leçons eurent tant de succès, que la salle destinée aux cours ne put contenir la foule des auditeurs, et qu'il fut obligé, dit-on, de professer en plein air, sur une place qu reçut depuis le nom de place Mauberl, dérivé de J/a, abréviation de Maynus ou de Magister, et ù' Albert. Une rue voisine de celte place s'appelle encore aujourd'hui rue de maître Albert (I). Une si grande affluence de disciples s'explique moins peut-être par le talent du professeur que parce que les doctrines d'Aristote venaient d'être prohibées par une bulle papale. Les hommes se passionnent aisément pour tout ce qui est défendu : le ruimus per vetitum nefas n'était pas seulement vrai du temps d'Horace. Après trois ans de séjour à Paris (de 1245 à 1248), Albert retourna à Cologne , ville qu'il avait toujours beaucoup aimée. C'est là sans doute qu'il fabriqua ce fameux automate que saint Thomas d'Aquin brisa, dit-on, à coups de bâton, dans la croyance que c'était un agent du diable.
(1) Cette rue, anjonrd'iini peu connue des savant*, est siliiéc au pifij delà montagne Sainte-Geneviève, où, vers 1110, Abélard avait tenu une école. i)u resie, tout h quartier de la place Maubert avec les rues environnantes, rue Saint-Victor, rue des Bernardins, me des Anglais, rue du Fouarre (de foissa, l)olte.s de paille, sur lestiuelles les écoliers étaient assis), rue des Grands Degrés (les grands degrés étaient ceux du doctorat, et les petits degrés ceux de magister), rappelle l'antique siège des lettres et des science?, le foyer môme de l'Université de Paris, si célèbre pendant tout le moyen âge.
Sa réputation, justement méritée, se répandit dans tous les pays. Nommé provincial de l'ordre des dominicains, il fut appelé à Rome pour défendre les privilèges de son ordre qui venaient d'être attaqués par l'université de Paris.
Quelque temps après (vers l'année lï2o9), Albert, après avoir refusé l'office de maître du sacré palais, dignité alors correspondante à celle de cardinal , fut nommé, par le pape Alexandre IV, évêque de Ratisbonne. Mais, préférant la retraite aux plus hautes dignités de l'Église, il se démit volontairement des fonctions épiscopales. A l'invitation du souverain pontife, il prêcha la croisade en Allemagne et en Bohême, et assista, en 1274, au concile général de Lyon. Après une vie si bien remplie, il se retira dans un couvent, près de Cologne, pour y passer le reste de ses jours dans la contemplation des œuvres du Créateur. Il mourut, en 1280, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, et fut enterré au milieu du chœur de l'église des Dominicains à Cologne.
Albert le Grand unissait la science à la vertu. C'était un des plus beaux caractères du moyen âge.
Un homme d'un savoir si universel ne pouvait pas alors échapper à l'accusation de magicien. On raconte, entre autres, que par ses enchantements il procura au comte Guillaume de Hollande, pendant un repas splendide, tous les charmes du printemps au milieu de la saison de l'hiver (1).
On a attribué à Albert le Grand des écrits {Secrets du Petit Albert, Secrets du Grand Albert) (2), qui ne lui appartiennent, ni par la forme ni par le fond.
Ouvrages d'Albert le Grand.
Cet écrivain fut d'une fécondité extrême. Ses -ouvrages ne forment pas moins de vingt et un volumes in-folio (3), supposé
(1) Annales Hirsaug., t. I, p. 592. — Historia universitatis Parisiens., t. 111, \). 213.
(2) Au nombre de ces écrits apocryphes, il faut compter aussi De secretis mulierum et naturx, Amsterd., 1655, 2 vol., que l'on croit de Henri de Saxe, un dis disciples d'Albert le Grand.
(3) Beati Alberti iMaguI, episcopiRatisbonnensis, Opéra omnia, \\\ vol. info!.; Lugd., 1651. Ce recueil acte fait par le dominicain Pierre Jammi. On trouve une liste détaillée des nombreux traités qui le composent, dans Quétif et Ecliard, Scriptores oïdinis prxdicuiorum, t. I, p. 171.
toutefois qu'ils soient tous authentiques. On aurait pu faire un bûcher et y brûler son cori)s avec ses seuls écrits. Us concernent la théologie et la philosophie plutôt que la chimie.
Les livres qui traitent de la chimie ou de l'alchimie nous intéressent ici plus particulièrement que les autres. En voici une analyse succincte, en commençant par le plus remarquable de ces livres.
De alchimia (1).
Ce traité, empreint d'un grand esprit d'impartialité et trèsclairement écrit, nous donne une idée exacte de l'état de l'alchimie au moyen âge.
L'auteur commence d'abord par déclarer qu'il est impossible de tirer quelque lumière de la lecture des écrits jusqu'alors publiés sur l'alchimie; ils se contredisent, en effet, et ne tiennent point ce que leurs titres promettent. «Ils sont, dit l'auteur, vides de sens et ne renferment rien de bon ('2). »
(( J'ai connu, ajoute-t-il, de riches savants, des abbés, des directeurs, des chanoines, des physiciens et des illettrés, qui avaient perdu leur argent et leur temps dans les recherches de cet art. Néanmoins ces exemples ne m'ont pas découragé. Je travaillais sans relâche, je voyageais de pays en pays, en me demandant : Si la chose est, comment est-elle? et si elle n'est pas, comment ne l'est-elle pas? Enfin, j'ai persévéré jusqu'à ce que je sois arrivé à reconnaître que la transmutation des métaux en argent et en or est possible (3). »
En lisant ces paroles si simples, si éloignées de toute emphase, on est, malgré soi, porté à croire que la transmutation des métaux est chose possible. Faut-il donc s'étonner qu'il y ait encore aujourd'hui en France, et surtout en Allemagne, des alchimistes?
Voici les conditions que doit , selon l'auteur, remplir un alchimiste :
(1) Opéra omnia, etc., vol. xxi. — Theatr. chem.,t. ii — Vera alcliemiae artisque metallicœ doctrina, vol. I. — Selon Fr. Gmelin, l'auteur du Traité d'aiciiiraie est postérieur à Albert le Grand.
(2) Iiiveni eos (libres) vacuos esse ab omni profeclu et ab omni bono alienos. Theatr. chhn., t. II, p. 459
(3) Donec iuveni esse possibilern transmulatiouem in Solem el Lunam. Ibid.
1° 11 doit être silencieux, discret, et ne révéler à personne le résultat de ses opérations. — N'oublions pas que nous sommes au treizième siècle. — Savez-vous pourquoi il était bon de garder le secret de ces choses? «Parce que l'opérateur serait pris pour un faussaire, tourmenté de mille façons, et que son œuvre resterait inachevé. »
2° Un alchimiste doit habiter, loin des hommes, une maison particulière, dans laquelle il y ait deux ou trois pièces, exclusivement destinées aux sublimations, aux solutions et aux distillations.
3° Il faut qu'il choisisse bien le temps et les heures convenables de son travail;
4" Qu'il soit patient, assidu et persévérant jusqu'à la fin;
5° Qu'il exécute, d'après les règles de l'arl, la trituration, la sublimation, la fixation, la calcinalion, la solution, la distillation et la coagulation ( solidification) ;
6° Que tous les vaisseaux dont il se sert soient en verre ou en poterie vernie ; car les liqueurs acides {aqux acu(x) attaquent et détruisent les vaisseaux de cuivre, de fer et de plomb.
1° Il doit avoir de la fortune, afin de pouvoir acheter tout ce qui est nécessaire aux opérations.
8° Enfin, il doit, avant tout, éviter toute espèce de rapports avec les princes et les grands : «Car si tu as. dit-il, le malheur de t'introduire auprès d'eux, ils ne cesseront pas de te demander : Eh bien, maître, comment va l'œuvre? quand verrons-nous enfin quelque chose de bon ? — Et, dans leur impatience d'en attendre la fin, ils t'appelleront tîlou, vaurien, etc., et te causeront toutes sortes de désagréments (i). Et si tu n'arrives pas à bonne fin, tu ressentiras tout l'effet de leur colère. Si tu y arrives, au contraire, ils te garderont chez eux, dans une captivité perpétuelle, dans l'intention de te faire travailler à leur profit. »
Cet avertissement, qu'Albert le Grand était mieux que personne à même de donner à ses contemporains, nous dépeint d'une manière piquante les relations des alchimistes avec les seigneurs au moyen âge.
L'auteur invoque, en faveur de la possibilité de la transmu-
(1) Magister, quoiiiodo succedit libi? Quando viJebimus aliqiiid bouiPEl non voîentes expectaie finem operis, iliceiil, Niliil est, tniffam esse, etc.
talion, les raisons suivantes, reproduites depuis par beaucoup d'alchimistes :
« Les métaux sont tous identiques dans leur essence ; ils ne diffèrent les uns des autres que par leur forme. Or la forme relève des causes accidentelles que l'artiste doit, autant que possible, chercher à découvrir et à éloigner. Ce sont des causes accidentelles qui entravent la combinaison régulière du soufre et du mercure ; car tout métal est une combinaison de soufre et de mercure. Une matrice malade peut donner naissance à un enfant infirme et lépreux, bien que la semence ait été bonne ; il en est de même des métaux qui s'engendrent au sein de la terre, qui leur sert de matrice ; une cause quelconque ou une maladie locale peut produire un métal imparfait. Lorsque le soufre pur rencontre du mercure pur, il se fait de l'or au bout d'un temps plus ou moins long et par l'action permanente de la nature (1).
« Les espèces sont immuables, et ne peuvent, à aucune condition, être transformées les unes dans les autres; mais le plomb, le cuivre, le fer, l'argent, etc., ne sont pas des espèces ; c'est une même essence, dont les formes diverses vous semblent des espèces. »
Ces arguments paraissaient péremptoires aux beaux temps du nominalisme, du réalisme et du conceptualisme. Ils tenaient alors lieu de lois physiques. Aucun alchimiste n'aurait songé à les réfuter.
C'est dans le même traité de Alchimia qu'on trouve indiqué l'emploi du minium ( oxyde rouge de plomb ) pour la préparation du vernis de poterie.
De rébus metallicis ci miner alibus libri v (2).
L'auteur attache une grande importance aux propriétés physiques des métaux, et particulièrement à leur couleur. « La couleur blanche piovient, dit-il, du principe humide, qui est
(1) Qiiando enirn sulpliur luundum occurrit argento vivo in terra, inde aurum geueratur tempore longo vel brevi, per assiduitalem vei decoctionem naturse sibi subseivientis.
(2) L'édition prihceps a été réimprimée à Rouen -. «per me Pelrum Maufer, Normannura Rolhomagensem, die 20 seplembris 1476. » ( Bibl. de Sainte-Geneviève, Œ, n" 172. )
le mercure. Le soufre est le principe de la coloration jaune des métaux. C'est encore la substance du soufre qui leur donne de l'odeur {habent odoreni propter sulfuream substantiam). d
D'après ce principe, on pourrait trouver fort simple de voir les chimistes modernes comprendre parmi les métaux des corps tels que le silicium, le titane, le tellure, le zirconium, etc., uniquement parce que ces corps sont susceptibles de prendre, par le frottement, un certain éclat métallique.
Bien qu'Albert le Grand accorde beaucoup d'importance à l'aspect extérieur des corps, il croit cependant, avec Aristote, que les espèces ne peuvent point être transmutées. L'or et l'argent des alchimistes ne soutiennent pas l'épreuve du feu.
L'auteur décrit exactement la purification (coupellation) de l'argent et de l'or. « L'argent, dit-il. est purifié dans le feu par le moyen du plomb; les impuretés se séparent pendant la combustion. Pour purifier l'or, il faut le réduire en lames minces; ensuite les saupoudrer d'un mélange de sel, de" noir de fumée et de brique pulvérisée, et les calciner à un feu très-fort, jusqu'à ce que toutes les impuretés soient enlevées, et que l'or se montre pur et resplendissant. »
Le minéral qu'il désigne par le nom de marcassite n'était probablement qu'une pyrite zincifère ou arsénifère. Il en donne en quelque sorte l'analyse en faisant observer que, par l'application de la chaleur, la marcassite se décompose en soufre et en chaux métallique. Il savait que le cuivre blanc était, non pas du cuivre transformé en argent, mais un alliage qui , étant chauffé, dégage de l'arsenic, et reprend l'aspect primitif du cuivre (i).
Albert le Grand s'est un des premiers servi du mot affinité dans le sens qu'on y attache aujourd'hui. « Le soufre, dit-il , noircit l'argent et brûle en général les métaux, par l'affinité qu'il a pour ces corps {propter affinitatem naturae metalla adurit ). »
Dans le môme traité De rébus metallicis se rencontre aussi, pour la première fois, le mot vitreolum, appliqué à l'atrament vert, qui était notre sulfate de fer (:2).
(1) .-Es exspirabil arseniciiin. et tune redit pristinii> eolor nipii sicnt prolialiii in ak'iiemici'^.
(2) Viride alramentiim, (]iiii(l a qiiiltiisilani vifrrolum \nra(iir.
hint. nr. ].\ (iMMii . — T. I. 2j
:{8G HISTOIKK DK I.A C.UIMIE.
Coinposituvi de coiivposids (1).
Ce petit traité abonde en idées qui lievaient être bien neuves pour les contemporains d'Albert le Gland. Voici, entre autres, un principe qu'on s'étonne de voir formulé par un évéque :
« La mort et la vie procèdent du fou ('2 . » — Puis l'auteur ajoute :
(( L'argent peut être très-facilement Iransl'ormé en or. Pour cela, il n'y a qu'à en changer la couleur cl le poids.
« Le soufre des philosophes n'est pas le soufre commun, mais l'esprit du vitriol romain (3). w
Cet esprit, obtenu par la distillation du vilriol. ne pouvait être que l'huile de vilriol ou l'acide sulfurique.
L'eau-de-vie des philosophes n'élail pas non plus l'eau-devie ordinaire : c'était la matière primitive des métaux.
Le sublimé blanc {album suhlimalwn) était obtenu en vaporisant dans un aludel un mélange de mercure métallique {mercnri puri de minera), de vitriol roiiiain et de sel commun; c'était donc un chlorure de mercure. Cette préparation était déjà connue de Geber (4).
Que fiiut-il entendre par esprit métcdUque et par élixir ?
L'auteur répond : « Il y a quatre esprits métalliques : le mercure, le soufre,- l'orpiment et le sel ammoniac, qui tous peuvent servir à teindre les métaux en rouge (oi) ou en blanc (argent). C'est avec ces quatre esprits que se prépare la teinture, appelée en arabe élixir et en lutin fcrmentum, employée à opérer la transsubstantiation des métaux en argent ou en oi'. »
L'or des alchimistes n'est pas de l'or véritable : «Car, dit-il, il ne réjouit pas le cœur de l'homme, il ne guérit pas la lèpre, et il irrite les plaies, toutes choses que ne fait pas l'or ordinaire (5). »
Ainsi donc , les alchimistes eux-mêmes ne croyaient pas à la
(1) Theatr. chi}n.,\.i\,\>. 929.
(2) Mors et vila ab igné iiuiit. Theat. clitni., 1. i\, p. 934.
(3) Sulpliiir pliilosopliornm. — > Scilicet est spiritiis vifivoli romani. Ibid., |). 935.
(4) Voj. p. 322.
(â) 'Yiiliius ex eo factiini lume.scil, qiiod non lit ex anio naUnaii. TItcal. cfiim.. I. Il, p. 4g7.
DEUXIÈME ÉPOQIE. 887
transmutation des métaux imparfaits on or véritable. Leur or était un composé qui n'avait de commun avec le métal dont il usurpait le nom que la couleur jaune et l'éclat.
Albert le Grand démontre le premier, par la synthèse, que le cinabre ( lapis rubeus) qui se rencontre dans les mines, et dont on retire le vif-argent, est un composé de soufre et de mercure; car il remarque qu'en sublimant le mercure avec le soufre, on produit du cinal)re sous forme d'une poudre rouge brillante ( argentum vivum cum sulfure sublimatum convertihir in pulverem rubeum splendentem ).
Il signale aussi l'état gommeux par lequel passe le soufre avant de se réduire en vapeur (1), et il n'oublie pas l'efficacité de ce corps dans le traitement de la gale ( valet contra scabiem).
Il connaît parfaitement le cuivre blanc, qu'il se garde bien de prendre pour de l'argent véritable. Ses disciples n'étaient pas aussi prudents (2).
La préparation de la potasse caustique (à la chaux), telle que l'a décrite Albert le Grand, est encore suivie aujourd'hui. H appelle la potasse alcali , et conseille de la conserver dans un lieu sec, et à l'abri du contact de l'air. Il prescrit de préférence l'emploi des cendres de chêne pourri (3;.
La préparation de l'azur {azuriuui] est décrite en ces termes : ;i Broyez ensemble deux parties de mercure, une partie de soufre et une partie de sel ammoniac. Calcinez ce mélange dans un creuset; et, lorsque vous verrez s'élever une fumée bleue, vous arrêterez l'opération. En brisant le creuset, vous y trouverez le noble azur {frange vas, et inve7iies azuriinn nobile). »
La préparation des acétates de cuivre et de plomb, ainsi que du minium et de la céruse, est décrite d'une manière qui laisse bien peu à désirer.
Albert le Grand enseigne de préparer l'arsenic métallique en
(1) Liquetit ut guniina et totuin tuinus est.
(2) Auri pigiiienlum sublimatum cupium ii) argenli speciem de.ilbat.
(3) Recipecineres quercus piilrida? in ia:igna quantitale, et conlere minulissina', et accipp sextam' parteiu de cake viva, el inisce simul, cl pone pannuin spissum super tinam, et desn(iei pone cineiem cum calce mi\tum, el funde desuper aquaiu ferventein et cola in lixivium, donec totam amaritudineni exliaxeris. — Haltitu autem Iota aqua, mitte residere in eodem vase usque mane, et distilla per filfium ; tum decoque eam in caldario, donec tota aqua evanescat et non dei fumum; luni permitle infrigidari, et erit lapis durus (jnod dicitiir alcali.
iiSS HISTOIRE Di: LA CHIMIE.
luisant fondre une partie d'orpimcnl (sulfure d'arsenic) avec deux parties de s.ivon (1).
Il comprend toute l'iniportaiiee des hits, dont il lait varier la composition d'après la différence de la leni|)érature. (c Lorsque, dit-il, l'appareil distillatoire [aublimntorium) est en verre, et qu'on le chauffe sur un bain de cendres, le lut se fait au moyen de la poudre de craie mélangée avec de la farine et du' blanc d'œuf. Lorsque le vaisseau est en terre et qu'on le chauffe sur des charbons, le lut doit consister en un mélange d'argile, de chaux vive, de fumier de cheval et d'eau salée, cl le lout être recouvert de papier mouillé. Pour fermer les jointures de l'appareil, il faut se servir d'un lut fait avec un mélange de cendres, d'argile, et de sel commun hunucié d'urine. »
Les idées qu'il émet sur la natui-e du soufre et du charbon rappellent tout à fait la théorie du phlogistique. Le feu constitue, selon lui, la substance même du soufre. C'est ce que Stahl exprimait en disant que le soufre et le charbon sont les substances les plus riches en phlogistique (feu combiné).
Dans le même traité, Albert décrit très-exactement la préparation de l'acide nitrique, qu'il appelle eau prime, ou eau philosophique au premier degré de perfeciion; il en indique en môme temps les principales propriétés, et surtout celle de séparer Vargent de l'or, et d'oxyder les métaux. Mais laissons-le parler lui-même :
« Prenez deux parties de vitriol romain , deux parties de nitre, et une partie d'alun calciné; soumettez ces matières, bien pulvérisées et mélangées, à la distillation dans une cornue de verre. Il faut avoir soin de fermer exactement toutes les jointures, afin que les esprits ne s'échappent pas {ûe spirifus possint evaporari). On commence par chauffer d'abord lentement, puis de plus en plus fort. — Le liquide ainsi obtenu dissout l'argent {est dissolutiva litnœ), sépare l'or de l'argent, et transforme le mercure et le fer en chaux (oxydes) ('2). »
1^1) 11 se produit, dans celle aclion, du sulfure alcalin et de l'arsenic métallique; mais tout l'arsenic n'est pas nâs en liberté, car une partie peut se combiner avec l'alcali du savon. Les acides gras ( acides margarique, stéaricpie, oléiqnc) agissent comme corps réducUfs. Pour empêcher l'oxydation de l'arsenic, il lallait opérer dans un appareil distillatoire.
(2) Aurum ab argento séparai, mercurium et murtem calcinai, convertit in calces. Thenlv. cliim., t. iv, p. 937.
DEUXIEME ÉJ'OULE. o8".)
L'auteur remarque aussi que l'argent, dissous dans celte acm prime, communique à la peau une couleur noire qui s'enlève Irès-difticilemenl [Ibujit cutein homùiis niyro colore et difficuller hiobili ). C'était notre nitrate d'argent.
L'eau seconde était une espèce d'eau régale, obtenue en mêlant quatre parties d'eau prime avec une partie de sel ammoniac. Elle devait dissoudre l'or.
L'eau tierce se préparait en traitant, à une chaleur modérée, le mercure blanc (chlorure de mercure ) avec l'eau seconde. « L'eau tierce est la mère de l'eau-de-vie, qui réduit tous les corps en leur matière première (1). »
Enfin , Veau quarte était le produit de la distillation de l'eau tierce mercurielle, laquelle, avant d'être distillée, devait reslei-, pendant quatre jours, enfouie dans du fumier de cheval, (jetlc eau quarte, dont les alchimistes se promettaient tant de merveilles, éiml-àp\ie\ée vinaigre des philosophes, eau minérale, rosée céleste, eau bénite, etc.
De philosopha ruui lapide ('2).
Ce petit traité Sur la pierre philosophale ne ressemble guère aux autres ouvrages d'Albert le Grand. Il est écrit dans un langage mystique, énigmatique et fort obscur. Il ressasse des lieux conimuns, reproduits dans la Tourbe des philosophes, dans Morien, tlans Artéfius, etc. Il n'y a rien d'original, et tout nous porte à croire qu'Albert le Grand n'en est pas l'auteur.
La même remarque s'applique en partie aux traités suivants, attribués à Albert le Grand : De concordanfia philosophoruin in lapide (3); — Secretorum tractalus (i); — Brève conipen^ dium de ortumetalloruin (5); — Philosophia paîtperum{(î). C'est dans cet écrit qu'il a été fait, pour la première fois, mention de l'inllammabilité des gaz intestinaux.
Dans un petit traité De mirabiiibus mundi, également at-
(1) Aqiia terlia est mater aqiiae vilae, quai oinnia coipoia in primain inalciiain ilissolvit. Theal. cfiim., t. iv, p. 938.
(2) Liber octo capilum, etc. T/ieal. chun., f. iv, |). 94». (;j) Theat. cliim., t. iv, p. 911.
(4) Arlis aiirilerœ quam cliemiain vocant, etc., vol. m, p. l'i\.
(5) Theat chhn., t. ii.
(6) Alherli ii)aj;iii Opei aorniiia, vol. \ni ; Liigd., iii-loi.
tribué à Albert le (Irand, il est queslion de la composition de la poudre h canon. Voici ce passage (I) :
(' Feu volant. Prenez une livre de soufre , deux livres de charbon de saule, six livres de salpêtre; réduisez ces matières en une poudre très-fine dans un mortier de marbre. Pour produire du bruit, on met de cette poudre jusqu'à la moitié d'un tuyau de papier court et éi)ais (2) ; pour que ce tuyau vole dans l'air, il faut qu'il soit, au contraire, long, grêle, et parfaitement plein {'A). »
11 existe une ressemblance fra|)panle entre ce passage (4) et un autre de Marcus Grœcus, que nous avons cité plus haut (5). C'est très-probablement à cette source qu'avait puisé l'auteur du traité des Merveilles du monde.
Quand aux autres écrits [Semita semitœ ; — Opus opUmum et veris.simum de secretis philosophorinn ; — Semita recta; — Tramita ; — In arborem An'stotelis ; — Ars alchimix ; — De sùjillis lapidum ; — De generatione lapklum), que .l.-B. Nazari (6) et P. Borel mettent sur le compte d'Albert le Grand, ils paraissent être, pour la plupart, apocryphes (7).
Rogner Bncon.
Voici un vrai philosophe; car il était à la fois physicien, chimiste, mathématicien, astronome, médecin. Pendant que les philosophes scolastiques perdaient leur temps à discuter sur
(1) De inivab'dibus miindi; Strasbourg., Iiy3, s. Ce traité est accompagné il'un autre, intitulé De virlutibus herbarum et animalium qxioruvidam. Voy. Gmelm, Geschichle der Chemie, t. i, p. 205.
(2) Celait noire pétard.
(3) C'élail notre fusée.
(4) Igiiis volaus. Acci|)e libram unaui sulpiiuris, libras duas carbonum salicis, lii)ras scx salis petrosi; quœtria subtilissime terantur in lapide marnioreo. — Tuniia de papyro débet esse ionfja, gracilis, pulvere illo oplime plena, ad facienduin vcro tonitrum brevis, grossa et seniiplena.
(3) Voy. p. 305.
'6) Conrordanza de' philosopiii ; Brescia, 169<j, 4.
(7) Voyez, sur les diverses bnincbes du savoir liuniain, cultivées par Albert Je Grand, rexcclleiil ouvrage de M. .\. Poucluf, His/nirr det Sciences naturelles ou moyen dgp , p. ^(i'i-ai!) 'Paris, |8.">;V'.
DEUXIEME ÉPOQUE. .'JiH
le nominalisrne et le réalisme, Roger Bacon essayait de lire dans le grand livre de la nature. Ce fut un de ces travailleurs intrépides qui, en devançant leur siècle, sont mal vus de leurs contemporains et souvent broyés par la roue du progrès, dont ils s'efforcent d'accélérer le mouvement.
Roger Bacon naquit en l'2t)4, à Ilchester, dans la province de Sommerset. Il étudia à Oxford, sous Edmond Prich, depuis archevêque de Cantorbéry, et sous Richard Fitzaire; il fit des progrès rapides dans toutes les sciences qu'on y enseignait. De là il se rendit à Paris, dont l'université était alors la plus célèbre de l'Europe, et surtout très-fréquentée par les Anglais. Après y avoir acquis le grade de docteur' en théologie , il revint, dit-on, en Angleterre, et entra dans les ordres des Frères mineurs, par le conseil du savant Robert Greathead, évoque de Lincoln, qui l'honora de sa bienveillance et de sa protection. Suivant d'autres, ce fut à Paris qu'il entra, vers 1240, dans l'ordre îles Cordeliers. Le frère Roger se fit d'abord connaître en 1259 (selon Cave et Oudin ) par un sermon qu'il prononça à Oxford devant Henri 111. Il y censura ce roi de ce qu'il déférait trop aux avis de Pierre , évêque de Winchester, et de ce qu'il donnait les premiers emplois du royaume à des étrangers.
Un goût marqué pour les sciences physiques le portait à s'appliquer avec ardeur à l'étude des phénomènes naturels. Pénétré de la nécessité d'allier les sciences avec les lettres, il apprit les langues latine, grecque, hébraïque, arabe, afin de pouvoir lire les anciens dans le texte original. A l'exemple de Platon, il regardait les mathématiques comme la clef de voûte des connaissances humaines (1). 11 rechercha avec beaucoup de soin les ouvrages de l'antiquité, et n'épargna rien pour se procurer les livres les plus précieux et les plus utiles.
Arrivé à l'âge où l'homme qui rétléchit s'adresse les questions les plus graves de la vie, le frère Roger eut l'heureuse audace de substituer à l'autorité d'Aristote l'autorité de l'expérience. Il s'entoura d'un grand nombre déjeunes gens qu'il se fit un devoir d'instruire, et qui, à leur tour, l'aidèrent dans ses recberches expérimentales. Il ne recula devant aucun sacrifice; aussi, dans l'espace de vingt ans , dépensa-t-il plus de 2,000 livres sterlings (50,000 francs), somme éiicrme pour ce temps.
(1 riinm eril inler scicntia-;, et piiocpdens alias, el dispoiiens nos ail eas. Opus iiifij., paît. IV, p. 61.
[i^rl iii^roii'.i; de la chimie.
Doué d'une ï>agacité extraordinaire , d'un esprit d'observation inconnu au moyen âye , et surtout d'une persévérance à toute épreuve, le Docteur admirable (c'est ainsi qu'il a été surnommé ajuste titrej fit les découvertes les plus inattendues en astronomie , en physique, en chimie, en médecine, etc.
Ce fut à Paris, dans le couvent des Cordeliers, que R. Bacon se livrait à l'élude de ces sciences. L'un des premiers, il s'aperçut de l'erreur du calendrier Julien relativement à l'année solaire, et il proposa, en 1204, à Clément IV, de la corriger. Mais il ne fut point écoulé. Hélas! il avait parlé trop tôt.
Lepremier, ilétudial'acliondes lentilleset des verres convexes; il inventa les lunettes à l'usage des presbytes (I). Il donna le premier la théorie et la pratique des télescopes. ((Nous pouvons, dit-il , tailler des verres et les arranger, par rapport à notre œil et aux objets, de manière que la réfraction et la réflexion des rayons se fassent dans le sens que l'on voudra. Il devient ainsi possible de lire, à une distance très-grande, les lettres les plus petites , de compter les grains de sable et de poussière , à cause de la grandeur de l'angle sous lequel nous apercevons ces objets (2). »
En parlant des tables astronomiques qu'il avait le projet de dresser, Roger Bacon s'exprime ainsi : « Ce qui est surtout nécessaire, ce serait d'avoir des gens qui entendissent bien l'optique, et qui fussent à môme de construire les instruments (jue cette science demande, parce que les instruments de l'astronomie n'agissent que par la vue, selon les lois de l'optique (3). ))
Dans un autre endroit, il s'alilig(> de voir combien la vérité il rite les esprits ignorants [A).
0 Oj)us maj., |). .352. Si vero liomo aspiciat liletas fl alias res iniiiutas per médium crislalli, vel vilri, vel alterius perspicui siippositi liteiis, el si |)oilio miiior splifeiae cujus convexilas sit versus ocuinm, et oculus sit in aëie, longe me lins videbit liteias, et apparebunt ei majores. — Et ideo boc inslrumeiilum est utile senibus et iiaiienlibus oculos débiles. Nam iiller.im qnaiitumquc parvam possunt videie in suflicienti maguitudine.
(2) Opus maj., p. 357. Nam possumus sic liguraie perspicua et taliler ea ordinale respeclu nostii visus et leriim, quori fiani^entur radii el (leclentnr quocuinquc voiuerimiis, ut sub quocum(pie anj;"ilo voliieriiiius rem pro|ie vel longe, et sic ex incredibiii distantia legeremiis lileras minulissimas, et pulveres et arenas numeraremus, propter niagnitudinem anguli sub quo videremus.
(3) Opus Icrthun, ad Clemenlem i)apam.
(4) Animas ignorcnis verihilcm siislinrrc iiun pulesl.
DEUXIÈME Él'OijLE. 3'J3
Ce fut surtout par ses idées sur la physique et l'astronomie que R. Bacon s'attira l'accusation de magie et la haine fanatique de ses contemporains. L'ignorance et l'envie de ses confrères lui suscitaient les plus graves embarras. Les supérieurs de l'ordre auquel il appartenait avaient fait un règlement par lequel il lui était expressément défendu de communiquer ses écrits à qui que ce fût , sous peine de perdre le fruit de ses veilles et d'être lui-même privé de sa liberté. C'est pourquoi il n'osa d'abord répondre à la lettre que lui écrivit Clément IV avant d'être pape, et dans laquelle le secrétaire de Louis IX demanda au frère Roger un exposé détaillé de ses inventions. Mais le secrétaire du saint roi, étant devenu chef de l'Église peu de temps après (en l'^Oo), Clément IV réitéra sa demande (1). Ce fut alors que le frère Roger lui envoya son Opus majus, ainsi que divers autres traités. Il lui transmit aussi par Jean de Paris, son disciple, quelques instruments de mathématiques qu'il avait construits lui-même.
Cette infraction au règlement des supérieurs de son ordre devait lui devenir fatale. Tant que vécut Clément IV, le frère Roger n'eut rien à redouter; loin de le désapprouver, le pape l'encourageait plutôt dans ses travaux. N'osant pas attenter publiquement à la liberté de leur confrère, les cordcliers, envieux et ignorants, se bornèrent à le tracasser de mille manières, à le troubler dans ses études . et à lui rendre la vie insupportable. La persécution n'éclata publiquement qu'après la mort de Clément IV. En liî78, sous Je pontificat de Nicolas III, Jérôme d'Esculo , général des franciscains, vint à Paris en qualité de légat du saint-siége. Les cordeliers profitèrent de cette occasion pour dénoncer H. Bacon comme magiciôn, astrologue, et comme ayant lait un pacte avec le diable.
Un des principaux chefs d'accusation avait été emj)runté à un passage de VOpus lerliuni ad Clemenlein , livre que Clément I\' avait cependant trouvé fort innocent. Il y est dit qu'en consultant chaque jour les tables astronomiques, par rapporta l'état actuel des choses, on n'aurait qu'à chercher dans le passé les mêmes positions des corps célestes, pour pouvoir prédire les événements de l'avenir. Il ajoute qu'il avait souvent travaillé à
(1) Clément IV était nalil de Saint-Gilles, sur le Rliùne. Il passait, avant son avènement à la papauté, pour le meilleur juiisconsulte de son temps. Savant du premier ordre, modeste jusqu'à I humilité, charitable r( tolér.nit, ce pon:ifc se (it aimer et admirer de ses contemporains.
.'V.Kt IKSTOIUE DE l.A CIIIMTR.
firesscf ct»s tables; mais que la soUi;>c de ceux auxquels il avait affaire ne lui avait pas permis de les achever {non potui consiunmare propler slullitiam eoruni cum quitus habui fucere) (1).
A racciisatiou de magie, le frère Roger répliqua par sa lelire De mdlitale inaf/icc. Quant aux expériences physiques, que l'esprit de l'époque regardait comme l'œuvre du diable, voici sa réponse : « Parce que ces choses sonl au-dessus de voire intelligence , vous les api)e]ez œuvres du démon. Les théologiens et l(!s canonistes, dans leur ignorance, les abhorrent comme si c'était de la magie , et les regardent comme indignes d'un chrétien (2). »
Aucune de ces raisons ne prévalut contre le fanatisme. La science perdit son procès ; l'ignorance triompha.
Les ouvrages de Roger Bacon furent ct)ndamnés comme renfermant (( des nouveautés dangereuses et suspectes, » et l'auteur lui-même fut mis au cachot. Le général des franciscains fit confirmer cette condamnation par la cour de Rome.
J. Twine raconte qu'on voyait les livres de R. Bacon attachés avec des chaînes aux tablettes de la Bibliothèque des cordelicrs •l'Oxford , et qu'ils y furent entièrement rongés par les vers (3). Jérôme d'Escnlo devint pape sous le nom de Nicolas IV. Ce fut donc en vain que Bacon en appela au saint-siége : au lieu d'être remis en liberté, il ne fut que plus étroitement resserré dans sa prison (4). On rapporte que, pour fléchir le pape, il luf avait adressé , comme preuve de son innocence et de l'utilité de ses travaux, im livre intitulé : De prolongatione vitœ, qui se conserve en manuscrit à la Bibliothèque impériale de Paris. Enfin , grâce à l'intervention de quelques personnages puissants . le pauvre frère Roger obtint sa liberté en 1291, après dix ans de captivité. Mais, hélàs! il avait vieilli dans sa prison; ses forces étaient brisées par les douleurs et les infirmités. Il retourna en Angleterre, et mourut l'année suivante à Oxford (5), à l'âge de soixante-dix-huit ans (0). Voilà ce qu'il en coûte de vouloir éclairer les hommes.
(1) Opits teit., ad Clément. Ms. col, Til). c. j, Ibl. ('>. Voy. fjiclioiinonc kialorique de Clianffepié, t. i.
(2) Opus maj., p. 249.
'3) De Rébus Albionicis, lili. ii, p. l.io.
(4) Hist. et Anliquit. iinn-ersil., Ommi., lili. 1, p. as.
(5) Suivant Pil>a;iis fl Haîa-ns, il iiioiiriil en 17S).
(li) 01. Borricliiiis (de Oi/n cl proqicssn cltciitia ilil ii\(iii mi a Ovluid (an
DEUXIÈME ÉPOOL'E. 395
Il faut que ce grand génie ail été bien malheureux, pour qu'il ait pu , sur son lit de niorl, laisser échapper cette plainte amère : « Je me repens de m'étre donné tant de mal pour détruire l'ignorance! n
Ouvraf/es chimiques de Roger Bacon.
La critique a beaucoup à faire pour l'apprécialion exacte des livres attribués à R. Bacon. Le même ouvrage porte souvent deux ou trois titres différents. II en est résulté qu'on a singulièrement grossi la liste des livres du frère Roger. P. Borel en porte le nombre à plus de vingt-huit (1).
.\[irès VOpus wajus , nous citerons l'un des ouvrages les plus remarquables et en même temps les plus authentiques de R. Bacon, VEpilre sur les œuvres secrets de Vart et de la nature, ainsi que sur la mdlité de la magie (2).
Les propositions qui s'y trouvent devaient paraître bien étranges à l'époque oij elles furent émises : l'auteur rompt ouvertement en visière avec l'esprit général de son temps.
<i Le monde, dit-il , est rempli de prestidigitateurs qui trompent le public en lui faisant croire ce qui n'est pas. Les ventriloques I vocum varietatem in ventre fingenles ) imitent des sons de voix éloignées, et prétendent converser avec les esprits. D'autres, par l'adresse de certains tours de mains, étonnent les badauds. Malheureusement l'homme est toujours disposé à croire le merveilleux, et il ne se donne pas la peine de scruter et d'interroger la nature à l'aide de la raison. »
Roger Bacon passe pour avoir connu la poudre à canon. Mais nous avons fait voir que Marcus Grsecus l'avait depuis longtemps décrite en termes très-explicites (3). Voici le passage de Roger Bacon :
dix-septième siècle) la maison du frère Bacon, the hoiise of frïnv Bacon. Son corps avait élo enterré dans l'église îles Iranciscains, ou l'on uionlra longtemps la cellule (in frère Roger.
(I) Dibliot/iecachimica, seu Cnlalogus libroniin p/iilosophoriim henneficorum, etc.; Paris, 1654, 15.
(5) Epistola fratrisRog. Baconis, De secrelis operibns a>iis et naturcv, et nullilate magiie. Opéra Joli. Dee Londincn^is, e pinribus exem|>laril)ns casiigata; Hambcirg , 1618, l'i... (80 (lages.) Manget, B'tbl. cliim., t. i, 616. Les éditions antérieures sont : Paris. |,")42, in-4"; Bàle, 159.1, in-8"; Hambourg, 1508, et 1608. in-SV
CJ) \'oy. p. ;io,).
31)0 HLSlUinE DE LA CHIMIE.
<( Nous pouvons, avec le siilpêhe cl d'autres substances, composer artificiellement un leu sus(;eptible d'être lancé à toute distance. On peut aussi parfaitement imiter la lumière de l'éclair et le bruit du tonnerre. Il suffit d'employer une Irès-pelite quantité de cette matière pour produire beaucoup de lumière, accompagnée d'un horrible fracas; ce moyen permet de détruire une ville ou une armée (1).
M Pour produire les phénomènes de l'éclair et du tonnerre, il faut prendre du salpêtre, du soufre, ci Lu ru Vopo Vir Can Vtriet (2). »
Le troisième ingrédient, que IJacon ne nomme pas ici, est évidemment le charbon. Aussi quelques érudits ont-ils cru voir dans ces mots cabalistiques l'anagramme de la proportion de charbon pulvérisé.
L'auteur répète à peu près la même chose dans son Opus ina- Jus , et il rappelle, à cet égard, l'expérience du salpêtre qui brise avec fracas un morceau de parchemin dans lequel on l'enveloppe. « Cette expérience (le pétard), ajoute-t-il, est connue, comme un jeu d'enfant , dans beaucoup de pays (3). »
Ainsi donc, les effets de la combustion du salpêtre et de la |)Oud!e étaient déjà connus dès le treizième siècle.
Dans ce même traité des (JEuvres sécréta de Cari , H. Bacon dit des choses alors si merveilleusement nouvelles , que l'on serait tenté de croire qu'il connaissait la machine à vapeur et le l)allon aérostatique.
« On pourrait construire , dit-il , des machines propres à faire marcher les plus grands navires plus rapidement que ne le ferait toute une cargaison de rameur.s; on n'aurait besoin que d'un pilote poui- les diriger (i).
(1) De secrelts uperibus, elc, p. 4'2 el 43.
(2) IbicL, \t. Hi). Secl tninen salis [Kliaù Luru \'upu \ii dm l friel !<i\\Un\>; ot sic faciès fonilt mil el coiidscalionem, si scias artilidiiin.
(3) Opus mnj., edit. Jehb , p. 474 : Et experiinciiluin luijiis ifi capiiniis ex liuc liitliico piiciili, qiiod lit iii inullis inuiuli paitibus, scilicel lit iiistruineiilo tacto ad qiianlilatem pùllicis liumani, ex violentia illius salis, qui sa! pelia,' \ocatur, faiH horiibilis soiiiis nascitiir in iiiptiiia tain niodiciic lei, scilicel modici liergameni, qiiod foitis tonitini senlialur excedere iiigitiini , et conuscationem niaxiinain sui luininis jubar excedit.
(4) De secrelts operibus, etc., p. 37. Instiiiineiilu navigaiidi possniit (ieri sine boininibiis rciniganlibus, etc.
(( On pourrait aussi faire marcher des voilures avec une vitesse incroyable, sans le secours d'aucun animal (1).
« Enfin , il ne serait pas impossible de faire des inslrumenls qui, au moyen d'un appareil à ailes, permettraient de voler dnns l'air, il la manière des oiseaux (2). ))
Speculiun alchruu\r.
Cet ouvrage renferme plus de théories que de faits. A l'exemple de presque tous les alchimistes, l'auteur regarde le soufre et le mercure comme les éléments des métaux. « La nature cherche, dil-il, sans cesse à atteindre la perfection de Tor. Mais, contrariée dans sa tendance et sujette à une foule d'accidents , elle engendre des métaux moins parfaits , suivant le degré de pureté de ses composants, qui sont le soufre et mercure. — Ces éléments peuvent être retirés, soil des plantes, soit des substances animales, soit des minéraux. Mais il importe de les combiner dans une juste proportion {secundum débitant proportionem), que l'esprit humain ignore (3).
o II faut donc , avant tout, découvrir une matière dans laquelle le mercure soit déjà uni à la quantité nécessaire de soufre. Il faut imiter la nature, qui procède toujours par des voies simples. Les métaux s'engendrent dans les mines. Il s'agit de commencer par construire un fourneau qui ressemble à une mine, non pas par sa grandeur, mais par une disposition particulière qui ne permelle pas aux matières volatiles de s'échapper, et qui concentre la chaleur d'une manière continue. Le vaisseau de l'opérateur devra être en verre, ou formé d'une substance terreuse ayant la résistance du verre ; le col devra être étroit, et son orifice exactement fermé avec un couvercle et du bitume. De même que dans les mines le soufre et le mercure sont préservés du contact immédiat du feu par l'interposition de matières terreuses, de même aussi il faut avoir soin que le feu ne touche
(I) De secretis opei-ibiis ,eic,, p. 3S. Curnis etiani possunt ficri ut sine aniinali movénnliir, cuin impelu inœstiinal)ili.
(?.) Ibid. Possiml etiam fieri instriinienla volandi, etc.
(;5) Ubelliis de alchimia, cui tilulus :' Spéculum aUiiemi.r ; Norimberg., Gl'i, 4. Theatr. chim., t. V. Manget, Bibl. c/iim., t. II. Ce petit traité a été traduit en français par Jacques Girard de Tournus, sons le litre de Miroir d\\lquimte, Lyon, 1557, in 12; Paris, If.l2, \mi. in 8".
pas inimédiateinenl le vaisseau ; il l'onvient , pour cela , de l'entourer d'une enveloppe solide qui puisse entretenir partout une chaleur égale. »
R. Bacon admettait un élixir rouge pour jaunir les métaux, et un autre pour les blanchir, c'est-à-dire pour les transformer en or ou en argent , selon les idées des alchimistes (1).
Il appellait feu le produit de la distillation d'une matière organique quelconque. P'aut-il entendre par là notre gaz (Vh-lairage'f
« Les sophistes m'objecteront sans doute , ajoute l'auteur, qu'il est de la nature du feu de monter au ciel , et qu'il est impossible d'emprisonner la flamme dans aucun vase. Mais je ne vous demande pas de me croire, avant que .vous n'en ayez vousmême fait l'expérience [non credas mihi , nisi experiuris).
« L'air est l'aliment du feu ( aei- est cibus ignis ). » — C'est là ce qu'avaient déjà dit les anciens (2). Mais Bacon fait observer qu'il y a un autre air qui éteint la lumière. — « Cet air tient, ajoute-til, de la nature de l'eau , laquelle est contraire au feu. » — C'est probablement l'acide carbonique ou l'azote dont l'auteur a voulu parler.
Bacon ne conteste pas la possibilité de préparer les métaux artificiellement. « II est , dit-il , impossible de créer des arbres, parce les végétaux se composent d'éléments trop hétérogènes; il n'en est pas de même des métaux, qui tous sont de nature homogène. Mais la première condition pour faire des métaux , c'est de les réduire préalablement à leurs éléments. »
Plus loin il conseille de ne pas prendre des colorations accidentelles pour de véritables transformations. « C'est ainsi , dit-il, qu'il est facile de blanchir le cuivre , en tenant une lame de ce métal au-dessus du sel commun chauffé fortement i3i ; mais de ce cuivre blanchi à l'argent la distance est grande. »
Spéculum secretorum (4).
Le Miroir des secrets est un abrégé d'alchimie qui, selon l'intention de l'auteur, était destiné à ceux qui ne sont pas assez
(1) Et nibeum quidem elixir citiinat in innnilum, ac oiiinia luplalla transmutât in auriim. Album vero elixii dealbat, etc.
(2) Voy. p. 78.
(3) Sal commune qnanilo ignihir, pone super lamiu.'.m et candescet , et decipe visum, etc.
('») Thcsnurxts (liemkiis, otc, p. 387.
DEUXIÈME ÉPOQUE. [i99
riches pour acheter des livres (1). C'est dans ce traité qu'on trouve les idées les plus sages qui aient été émises sur la théorie de la transmutation des métaux. Voici comment raisonne R. Bacon, avec cette justesse d'esprit qui le caractérise :
« Vouloir transformer une espèce en une autre , faire de l'argent avec du plomb, ou de Tor avec du cuivre, c'est aussi absurde que de prétendre créer quelque chose avec rien. Jamais les vrais alchimistes n'ont eu cette prétention. De quoi s'agit-il au fond? Il s'agit de retirer d'abord, par le moyen de l'arl, d'un minerai terreux el brut un corps métallique brillant, comme le plomb, l'élain, le cuivre, etc. Mais ce n'est là qu'un premier degré de perfection, auquel le travail du chimiste ne doit pas s'arrêter; car il faut encore chercher quelque moyen d'amener les autres métaux, qui existent toujours altérés au sein de la terre, au type le plus parfait, à l'or, qui se rencontre toujours à l'état natif. L'or est parfait, parce que la nature en a achevé le travail. 11 faut donc imiter la nature. Mais ici se présente une grave difficulté : la nature ne compte pas les siècles qu'elle emploie à son travail, tandis qu'une heure peut être le terme de la vie d'un homme. 11 est donc important de trouver un moyen qui permette de faire en peu de temps ce que la nature fait dans un intervalle beaucoup plus long. C'est ce moyen que les alchimistes ap^)ellent indifféremment élixir, pierre philosophai f, etc. »
L'alchimie, ainsi comprise, trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans.
La plupart des traités chimiques de Roger Bacon ont été réunis en un seul volume, imprimé en lô'âO. En voici une analyse succincte.
Brève hreviarium de dono Dei [2).
« Le soufre, le mercure et l'arsenic sont les principaux esprits qui entrent dans la composition des métaux. Le soufre est le
(1) Avant l'invention de limprimeiie , les livres ou manuscrits se vendaient à un prix exorbitant, comparalivenient à la valeur de l'argent. Aussi Gntenher^ et Faust avaient-ils formé une société pour exploiter à leur profit le procédé qui leur permettait de multiplier rapidement et à pou de frais le nombre des copies. Les prem.iers livres imprimé* furent vendus pour des manuscrits.
(2) Sanioris mediciiuv magistri D. Rogeri lîaconis Angli, T/icsaiinis c/iemkus; Francof., IG'^n, in 3?, p. 9).
-iOO HISTOIRE DE LA CHIMIE.
pi'incij)e actif, el le mercure le principe passif; l'arsenic est l'intermédiaire qui prépare leur comhinaison.
(( L'arsenic blanc (acide arsénieux) s'obtient en sublimant l'orpiment avec de la limaille de fer. Il est blanc el transparent comme le cristal (ni crislallus liicidum) [{). »
L'auteur ne dit pas un. mot des propriétés vénéneuses de l'arsenie blanc.
A propos du salpêtre, il signale la propriété qu'a ce sel de fuser sur les charbons incandescents (2). Il le purifie en le dissolvant dans l'eau, et en évajiorant la liqueur filtrée.
Le n" 4153 (fonds de Saint-Germain) des manuscrits de la l^ibliotliè(|ue impériale renferme un traité de Roger Bacon , De iiaturis Dielalloruin in raUonr alrJùmivn et artificiali transnnilalione.
-Nous nous sommes assurés que ce traité n'est qu'une reproduction du Brève breviarivm de dono Dei, moins quelques variantes de peu de valeur.
Yerbum abbreviatum de leone viridi (3).
Ce petit écrit, peu important, traite de la distillation de quelques acétates métalliques, et des vertus merveilleuses d'un liquide rouge, provenantdc la décomposition du vinaigre. Il termine par la description du meilleur mode de projection.
C'est, dit-on , avec le livre Sur le lion t^er^queR. Bacon se concilia les bonnes grâces de Raymond Gaufrcd, général de l'ordre des franciscains , qui le fit mettre en liberté.
Secreluin secretonun naturœ de laude lapidis philosophorum (4).
Malgré le titre prétentieux de cet opuscule, il n'y a rien (jui mérite d'être signalé.
(1) C'est l'acide aiséniLiix d'un aspocl transparent vitreux. Dans celte opération, le fer s'empare du soufre de l'orpiment, et met l'arsenic en liberté. Celui-( i se convertit aussitôt, au contact de l'oxygène de l'air, en vapeurs hlanclies d'acide arsénieux.
(2) Talis nalurae est quod si immédiate ignilos carbones langal, statim accensiim cum impetii evolat.
(3) T/iesaufKs cUeiniciis, etc., p. 20j. (ii), T/iesnnncs chemicus, p. 9.8.T.
DEUXIÈME ÉPOQUE. AOl
Tractatus trium verboriun (1).
Le Traité des trois Verbes se compose de trois épîtres, adressées à Jean de Paris, disciple du frère Roger.
Dans la première, l'auteur fait une remarque qui devait plus tard attirer l'attention de tous les opérateurs : il dit qu'en soumettant différentes substances (organiques) à la distillation , on obtient dans le récipient, non-seulement de l'eau, mais de l'air, et que l'air peut être distillé comme l'eau. « A ces deux éléments il faut , ajoute-t-il, encore ajouter le feu. Ainsi l'eau, l'air et le feu passent dans le récipient, tandis que la terre reste au fond de la cornue » (2).
Alchimia mnjor {^].
L'autenr rappelle de nouveau, dans ce livre, que l'air est l'aliment du feu , et il s'appuie sur l'expérience suivante : Lorsqu'on allume une lampe d'huile et qu'on l'emprisonne sous un vase, on voit qu'elle ne tarde pas à s'éteindre. Pourquoi? parce qu'elle manque d'air (4).
La plupart des idées contenues dans ce livre sont reproduites dans d'autres écrits du môme.auteur.
Les traités intitulés Medulla alchimix (3), De arte cheniue (6), Breviariuni chemix (7), se rapprochent, par leur contenu, de VAlcJiimia major.
Le livre De potestale arlis et naturx, qui se trouve imprimé dans Artis auriferx quam cherniam vacant (8) , est le même que VEpistolade secretis operibus et de niillitate magiœ. La seule différence consiste dans le titre. 11 a été traduit en français par Jac-
(1) Thésaurus chem., p. 292.
(2) In prima di-stilialioiie, terra in fundo, et lria(aer, ignis, aqua) in cuciirbila (rccipienle).
(3) Thésaurus chemicus, etc., p. 16.
(4) Si enim accendatnr lampas olei et claudatur in vase terreo, exlinguitni, qnia aër excluditiir.
(3) Vom Stein der VFeisen, etc., éd. Joacli. Tanctt; Eisleben, 1608, in-8. (0) J. Pitsaiiis, Relatïoaes hlstoricx de rébus atujlicis ; Paris, 1019, 4, t. i, cent. IV.
(7) Ibid.
(8) IWle, 101 1 , iii-12, p. 327. Traduit en franrai.-t par Girard ; Lyon, 1507 , in^S.
MiST. nn h\ ninur. — t. i. 20
U)-2 lIlSTOIItE DK l.A CIIIMIK.
quos (iii'iU'd de 'rouiiius sous le. titre de VÀdinirabh' Vouloir et Puisscmce de l'art , de nature , etc., Lyon, ir>o7, in-8" ( très-rare ) ; Paris, 10^29, iii-8'".
Il n'est pas certain que les ouvrages indiqués par Baie et Pits, et attribués à H. Bacon, soient authenticjues {\).
Le manuscrit n" 651i de la Bibliothèque impériale (5) contient un fragment du Brève brevîarium de dcmo Dci , (jue nous avons cité.
Un autre manuscrit contient le traité, peu connu, deR. Bacon, De prolongatione vitx. Il porte le no lOiO ( seizième siècle ), in- 4". (Fonds de Saint-Germain) (2).
Les autres écrits de R. Bacon, qui ne se rattachent qu'indirectement à la chimie, sont également très-nombreux ; la plupart existent encore en manuscrits.
Vincent de Iieau\ai8*
Vincent deBeauvaisest le grand encyclopédiste du moyen âge. Il appartenait à l'ordre de Saint-Dominique. Le nom de Keliovacensis ou lielvacetisis paraît être un nom de famille ; car saint Anlonin le dit originaire, non pas de Beauvais, mais de la Bourgogne ( Burgimdus). Il est mort entre 1256 et I2«i4. On ne sait rien de la vie de ce savant, si ce n'est que saint Louis l'avait choisi pour précepteur de ses enfants. C'est pour eux principalement que Vincent de Beauvais composa une véritable Encyclopédie des connaissances physiques et morales, sous le titre de Spéculum m a jus , impriiiié pour la première fois à Strasbourg, 1473, 10 vol. gr. in-fol. Cette Encyclopédie est divisée en quatre ou plutôt en trois parties, savoir : 1" Spéculum naturale (le miroir naturel); l'auteur y suit l'ordre de la création, telle qu'elle est décrite dans la Genèse. Les livres qui traitent des plantes et des animaux sont très-curieux : ils résument l'état de la science au moyen âge. L'auteur rapporte que l'on chantait autrefois dans
(I) Documenta alchem'ix. — De. alchemistarum Artibiis. — De Secreds. — De Rébus metaUicis. — Descxdpttiris Lapiduni. — De philosophorum Lapide. — Voy. Balaeiis, Comment, de script, britainiic; Pitsaeus, Rehit. /list. de rébus anglic'is.
{').) Il cominence fol. 12C. ledo, et liiiil Wd rcc to.
les églises une prose rimée, composée par Adam de Sairit-Yiclor, qui allribuait à saint Jean l'évangéliste la connaissance de l'art de fîùre de l'or et des pierres précieuses (1).
2" Spéculum doctrinale, qui traite de la rhétorique , de la poésie, de la jurisprudence, des arts mécaniques, de l'alchimie, de la médecine et de la théologie.
3'^ Speculuin historicutn, espèce de chronique, où l'histoire ancienne est mieux traitée que dans beaucoup d'autres ouvrages semblables de la même époque.
-4" Spéculum morale, qui n'est pas de Vincent, de Beauvais, ainsi que l'a démontré le P. Jacques Échard d'après un manuscrit tiré de la bibliothèque de la Sorbonne : c'est un simple abrégé de la Somme de saint Thomas d'Aquin.
Cet inuiiense ouvrage est d'autant plus curieux que l'auteur n'avait pas de modèle à suivre. Car l'Histoire naturelle de Pline, le Satijricon de Martianus Capella et les œuvres de Boèce no sont que des espèces d'encyclopédies fort incomplètes.
Les quatre parties du Spéculum inojus onl été imprimées séparément: la U%àVenise, liOi, in-fol.; la 2' à Venise, 1493, in-fo!.; la 3^ ibid. 1494, etla4'=à Mayence, 1474, Bâle, 1481 ; Nuremberg, 1483, Venise, 1494; Douai, iG^li, in-fol. Cette dernière partie a été traduite en français sous le litre de Miroir historial, Paris (Vérard), 1495-1496, 5 vol. in-fol. Schlosser a donné une traduction allemande du Spéculum doctrinale, Francf., 18J9, 2 vol. in- 8". A la suite du miroir historique, on a publié , comme étant de Vincent de Beauvais , une Lettre à saint Louis , sur la mort de son fils aîné, et la Règle des frères et sœurs de l'hôpital de Beauvais ( Hegida fratrum et sororum nosocomii Bellovacensis, etc. i , imprimée dans le Spicilegium deD. Luc d'Achéry, t. XII, p. 08.
D'autres ouvrages inédits, attribués à Vincent de Beauvais, sont : des Fables et une Histoire naturelle (manuscrit du quinzième siècle, conservé à la bibliothèque d'Arras); — Flores ex dodoribus (manuscr. de la bibliothèque de Cambi'ai ); — Spéculum humanitatis (bibl. deChâlons-sur-Saône ); — Historin Veteris Testamenti (bibl. de Chartres ) ; — Spéculum liumanx salvationis ( bibl. de Marseille et de Mûri en Suisse); — Epistola consolatoria de
(1) Inexliauslum fertttiesaurum, Qui de virgis fecil aiiriim, Gemmas de la|)idil)iis.
(Vincent, in l^pecitlo nalnvali.)
morte amici ( bibl. de Rouen et de Middleliill en Angleterre); — Sennotics {hih\. de Toulouse); — Flores et auctoritates diversorum philosophorinn et poetarum ; de laiidibus B. Marix ; tractatus de inslitutione filiorum principum. ad Franciœ reginam }Jargarefham { bibl. de Bàle) ; — Summa de proprietatibus rerurn ( bibl. de l'Escurial).
Christophe île Paris.
Nous avons de cet alchimiste,, qui vivait vers le milieu et la fin du treizième siècle, un Elucidariwn chimian/i , imprimé dans le Théâtre chimique (1). Nous n'y avons rien trouvé qui soit digne de remarque. L'auteur paraît peu familiarisé avec les opérations chimiques; il se contente de définitions et de généralités, dictées par l'imagination plutôt que par l'expérience. Dans sa partie pratique, il emprunte à Arnaud de Villeneuve la plupait des fiuts qu'il avance.
Les autres écrits, attribués par Nazari et P. Borel à Christophe de Paris, sont probablement supposés, et d'une époque plus récente (2).
^aint Thomas d'Aquin (né en i'â'âo, mort en 127i).
Saint Thomas d'Aquin appartient à l'histoire de l'Église et de la philosophie plutôt qu'à l'histoire des sciences. Cependant le disciple d'Albert le Grand ne pouvait pas rester étranger à la pratique de l'alchimie. On s'étonne avec raison que Thomas , surnommé le Docteur angélique , qui, par ses nombreux écrits et
(1) Elucidarium, seu Artis transmutatoriœ melallonini summa major de opère vegelabili elminerali.Christopliori Parisierisis, pliilosoplii vetuslissimi, elc; Paris, 1G49, in-8. Theatr. chem., t. vi.
(2) Voici les litres de ces écrits : Cilhera , seu violet ta. — Sumtna viinor. — Alpfuibetum apertoiiale. — Arbor pliilosop/ike secundmn tiniversalem scientkim. — Parlicularia qiurdam. — De lapide vegelabili. — Medulla artis. — Somme. — Sommetle, — La liarpe. — La médecine du troisième ordre.
DEUXIÈME ÉPOQUE. -iUo
par son enseignement, a tant fait pour la tliéologie et la philosophie, ait trouvé le temps de s'occuper de l'art hermétique, surtout lorsqu'on se rappelle combien sa santé fut délicate, et qu'il mourut à peine âgé de cinquante ans.
Il nous reste de saint Thomas plusieurs écrits sur l'alchimie, parmi lesquels il n'y a probablement qu'un petit nombre d'authentiques. Parmi ces derniers , nous citerons en première ligne le Traité sur l'essence des minéraux (1).
L'auteur nous apprend, dansée traité, ce que les alchimistes entendaient par lait de vierge {lac virginis) , et il en donne la préparation. « Ce lait s'obtient, dit-il, en faisant dissoudre la litharge dans du vinaigre, et en traitant la solution par le sel alcalin ( carbonate de potasse ou de soude ). »
Ainsi, le lait de vierge n'était autre chose que l'eau de Guulard, ou de l'acétate de plomb faisant blanchir l'eau commune (-2).
Il se trouve, dans ce même Traité de l'essence des minéraux, un passage curieux sur la fabrication des pierres précieuses artificielles. «Il y a des pierres, y est-il dit, qui, bien qu'elles soient préparées artificiellement, ressemblent tout à fait aux pierres naturelles. C'est ainsi qu'on imite, à s'y méprendre, l'hyacinthe et le saphir. L'émeraude se fait avec la poudre verte de l'airain (3). La couleur du rubis s'obtient avec le safran de fer (4). »
L'auteur ajoute que l'on parvient à imiter la topaze en chauffant la masse vitreuse avec du bois d'aloès, et que tout crislal peut être coloré de diverses manières (o).
Du reste, ces faits, que saint Thomas ne donne nullement comme étant le résultat de ses propres observations , étaient déjà, comme nous l'avons vu plus haut, connus des anciens. .
(1) De esse et es<entia inineralium ; Venet., 1488, 4. Dans le Thcalv. chcm., t. V.
(2) Theatr. chem., t. v, p. 903.
(3) Veit-de-gris on carbonale de cuivre naturel.
(4) Peroxyde de fer.
(5) Quidam etiam per artificium faciunl lapides; — utpote faciunl liyacintlium similem iiyacinllio nalurali el sapliyruni sapliyro natnrali. — Smaragdinu» color lit cum pulvere viridi aeri> boni. Rubini tolor fit de bono troco forri. Topazii color fit sic : recipe lignuin aioes, el pone super vas in quo est crislalius fusus. — Poteris quemlibet crislalium diversimodo colorare. Tbeai.r. chem., t. v, p. 904.
La connaissance de l'art de peindre sur verre était donc généralement répandue au moyen âge ; et on s'est trompé en le regardant comme perdu. Les vitraux des cathédrales sont peints avec des oxydes métalliques, qui ont été brûlés dans la substance même du verre (4).
Nous avons déjà montré qu'un des plus grands secrets du grand œuvre consistait dans la coloration ou dans l'alliage des métaux. Tout mêlai jaune était réputé de l'or; tout métal blanc, de l'argent. C'est pourquoi l'avènement de l'analyse chimique anéantit la plupart des doctrines alchimiques, et fit changer le nom de tranwnitation en celui de combiriaisoii.
Saint Thomas s'exprime ainsi l\ propos de l'argent : « Si vous projetez de l'arsenic blanc sublimé (2) sur du cuivre, vous verrez celui-ci blanchir; et si vous y ajoutez moitié d'argent pur, vous aurez tout le cuivre changé en argent véritable (3). »
Voilà une opération que les alchimistes faisaient souvent, et qu'il était facile de répéter. Le cuivre, ainsi traité^ prend effectivement l'aspect de l'argent; mais, au lieu d'une transmutation, vous aurez un alliage de cuivre, d'arsenic et d'argent, dans les proportions employées.
Saint Thomas décrit, avec une grande précision, la plupart des procédés d'alliage, et les modes de projection dont il avait entendu parler ; et il nous apprend , dans ses écrits {Sécréta alchimiœ maynalia (4), Tractalus alchiwix, Liber Lilii bened/cd) , ce que d'autres se seraient bien gardés d'enseigner à tout le monde.
A l'exemple des philosophes de l'école ionienne, Thomas d'Aquin était pénétré de l'importance du rôle que l'air joue dans les phénomènes de la vie.
« L'air est, dit-il , une des principales causes de la vie des ani-
(1) On cite comme les plus anciens vilraiix peints ceux de la vieille cathédrale de SaintDenis. — Ponr savoir jusqu'à quel point de perfection l'art de préparer les couleurs et de peindre sur verre avait été pousse au moyen âge, il faut consulter Théophile, prêtre et moine (du onzième siècle), Essai sur divers arts, publié par M. Charles de l'Escalopier (Paris, 1843).
(2) Acide arsénieux. On le préparait par la calcination et la sublimation de l'or- (liment (artripifjmfntnm in album sublimatum).
(3) Auripigmentum in album suhlimatum, projectum super cuprum, dealbat ipsum in tanlum, quod si medielas puri argenli admiscerelur, haberes argentunn. Thcatr. chcm., t. v, p. <J1().
'4) Secrcta alchimia* magnalia, de lapide philosopliico ; Colon., 1579, 4. Theatr. (hem., m, p. 270.
DEUXIÈME ÉPOQUE. i07
maux et des végétaux, sur la terre comme dans l'eau. Aussi l'infection de l'air est-elle une des principales causes de la mort des êtres vivants (1). »
Le Docteur angélique invoque souvent le témoignage de son maître Albert le Grand (2). « Si vous aviez, dit-il, sans cesse devant les yeux les règles tracées par mon maître, vous n'auriez pas besoin de chercher les grands ni les rois; car les grands et les rois viendraient, au contraire, vous chercher (3). »
Efferari.
Le moine Efferari ou Ferrari composa deux traités, l'un sur la pierre philosophale (4) , l'autre sur le trésor de la philosophie (5). 11 considère le mercure et le soufre comme les éléments des métaux.
Les écrits de cet auteur, qui paraît avoir vécu vers la lin du treizième siècle, ne contiennent rien qui mérite d'être signalé.
Alphonse X (mort en 1284).
Ce roi, que son amour pour la science avait fait surnommer le Savant {el Sabio) , s'était, dit-on, beaucoup occupé d'alchimie, ce qui pourtant ne lui fit pas négliger ses intérêts politiques, car il parvint, en l:ibl, à se faire nommer empereur d'Allemagne après la mort de Guillaume de Nassau , par une partie des électeurs dont il avait acheté les voix.
(1) Liber Lilii benedicli. Thetitr. chem.,\. iv, p. 1092.
(2) Seqiiere ergo divum Alberlum Magnum , magistnim rneiiin. Traclalus datiis (lalii Reirialdo , in arte aldieiiii.ne. Tlieatr. cliem., m, p. Il'l.
(3) Ciedas \no ceilo , «piod si dictas régulas milii a D. Alberto traditas ante oculos liabueris, non oportebit le reges et uiagnales , sed reges et uiagnales, etc. Ibid., p. 273.
(4) De lapide piiilosopiioriiu) si'cunduMi veru u modum formando , Eflerarius monacluis ad apostolicum queiudaui scribil; Argent , lGô9, in-S. Gralarol , Vera alchïmix artisquc mefallicr docirina ,\. \i. Theatr. c/iem., I. m.
(5) Tliesaiirus pliilosopliiae ; Argentorat., 1659,8. Theatr. cfiein., t. m.
408 iiisTuiiii: HE la chimie. •
Alphonse X, roi de Caslillc et de Léon, était fils de Ferdinand le Saint, auqnel il suecéda en l!25'2. On Ini reproche d'avoir altéré le titre des monnaies. Il eut à combattre plusieurs rébellions des grands, ligués avec ses propres fils. L'infant de Caslille réussit même à le détrôner en 128:2. Le malheureux roi implora le secours de son ennemi , le roi de Maroc , et mourut, peu de temps après ( le 21 août 1284) à Séville , accablé de chagrins , à l'âge de cinquante-huit ans.
On lui attribue un petit traité, connu sous le titre de Clef de la sagesse (1). L'auteur s'étend beaucoup sur l'action de l'humidité et du froid, qu'il appelle des sphères [spliœrahumidilatis, sphxra fri(jiditatis.) «C'est, dit-il, de la combinaison de ces sphères que résulte le mouvement. » Il admet, comme les anciens, quatre éléments. Le feu est, selon lui, un air subtil et chaud (2); l'air est un feu grossier et humide ; l'eau, un air grossier, froid et humide (3); enfin la terre est une eau grossière, froide et sèche. — « Tous les minéraux renferment, continue l'auteur, le germe de l'or. Ce germe ne se développe que sous l'influence des corps célestes; les planètes produisent la couleur, l'odeur, la saveur, la pesanteur que nous remarquons dans les substances soumises à notre observation. Les corps composés peuvent se réduire en leurs éléments, de même que ceux-ci peuvent se réimir pour former un composé. Ainsi le feu se change en air, et réciproquement l'air en feu. L'œuf minéral [oviun minérale) est le germe de tous les métaux; ce germe est lui-même produit par l'uMion du feu et de l'eau (4). »
C'est à ce roi que les astronomes doivent les célèbres Tables Alphonsines , dressées par l'académie de Tolède. L'historien Mariana a dit d'Alphonse X, qui valait mieux comme savant que comme roi : IJumque cœliim considérai , observalque aslra, terrain amisit (5).
(1) Alplionsi régis Caslellae, elc, liber pliiiosophiie occiillioris piiecipue metailorum profundissiimis , cul titulum fecit : Clavis sapientix. Theatr. chem., t. V. •
(2) Nous dirions aiijourd'lmi que la (lanime est un gaz incandescent.
(3) L'eau est e(feclivenient le résultat de la combinaison de deux corps aériformes (oxygène el bydrogène). Mais ce n'est probiibleiuenl pas là ce que l'auteur a voulu dire.
('i)Ignis vero est masculus et aqiia foemina.
(3) Don Manuel Rico y Sinobas, membre de l'.Acadéniie des sciences de Madrid, a entrepris la publication des œuvres astronomiques d'Alfonse, sous les ans-
DEUX1È31E Él'OgUE. 409
Arnaud de Villeneuve {de liachuone] (1).
Tout le moyen âge retentit de la renommée d'Arnaud de Villeneuve. Nous verrons s'il l'a méritée.
On le suppose né vers 12iO. Le lieu de sa naissance est incertain : il y a beaucoup de villes du nom de Villeneuve ( Villa nova) en France, en Espagne et en Italie. Il enseignait , vers la fin du treizième siècle , la médecine et l'alchimie à Barcelone , oii il avait remplacé son maître Gasamila. ï^n 128o, il fut appelé auprès de Pierre III, roi d'Aragon, en qualité de premier médecin de la cour, fonction qu'il ne conserva pas longtemps, car ses opinions peu orthodoxes lui attirèrent l'excommunication de la part de l'archevêque deTarragone. Arnaud se réfugia alors à Paris, qu'il fut également obligé de quitter, sur l'accusation d'entretenir un commerce familier avec le diable, et de changer des plaques de cuivre en or. Il se retira à Montpellier, et y occupa, dit-on, pendant quelques années, une chaire à la Faculté de médecine. De Montpellier il se rendit à Florence, à Bologne, à Naples, à Palerme , où il se mit sous la protection de l'empereur Frédéric II, qui le combla de bienfaits. Le pape Clément V, atteint de lagravelle, réclama les soins d'Arnaud de Villeneuve, qui passait pour un très-habile médecin. Les papes résidaient alors à Avignon. Arnaud s'embarqua pour la France; mais le vaisseau fit naufrage, et Arnaud périt à un âge assez avancé; son corps fut enterré à Gênes vers 1319. Dans la même année , Clément V publia, pendant le concile général de Vienne, une lettre encyclique ('2), dans laquelle il adjure ceux qui vivaient sous son obédience de lui faire savoir où est caché le traité de la Pratique
pices du j;ouvernement espagnol. Deux volumes ont paru sous le titre de Libros del saber de Aslionomia del Reij D. Alfonso X de CaslHla , etc. Madiiil, 1803 et 1864, iiilbl. (volumes splendidement imprimés).
(1) Voy. sur la Vie d'Arnaud de Villeneuve : Campegius, De medicina; Claris scriptoribiis. — Bzovius,/l«Hrt;. eccles., adann. 1310. — Du lîoulay, Hïst. de Vuniversité; Paris, t. iv. — 01. Borricliiu.*, De orlu et progressii chemiœ. — Arnaldi vila, prœposila ejus operibus ; Basil., 1585, in-fol. — Fabiicius, liibl. med. et inf. laiinit., l. i. — Freind, Hist. de la méd., t. lu.
(2) Du Boulay, Hist. de l'université; Paris, t. iv, p. ICC.
110 lllSTOinE DE LA CHIMIE.
delà médecine ,éQ,v\{ par Arnaud et dédié au souverain pontife (I).
Arnaud avait encouru la censure ecclésiasiique pour certaines propositions, parmi lesquelles on remarque : la prédiction de la fin du monde pour l'année 1335; — les bulles du pape sont l'œuvre de l'homme; — la pratique de la charité est préférable aux prières, et même à la messe.
D'après la réputation dont jouissait Arnaud de Villeneuve comme médecin et comme alchimiste , on aurait pu croire que c'était un prodige de science. Et c'est même là ce qu'on a cherché à répandre de nos jours; car l'auteur de l'article Arnaud de Villeneuve, dans la Biographie universelle ^ dit : « Il (Arnaud) découvrit les trois acides sulfurique , nmrintique et nitrique, il composa le premier de l'alcool, et s'aperçut même que cet alcool pouvait retenir quelques-uns des principes odorants et sapides des végétaux qui y macèrent. On lui doit aussi les premiers essais réguliers de la distillation; il fit connaître l'essence de térébenthine; il composa les premiers ratafias. »
Il y a là presque autant d'erreurs que de mots. Toutes ces prétendues découvertes étaient connues longtemps avant Arnaud de Villeneuve. Il est d'ailleurs facile de se convaincre, par la lecture de ses ouvrages, que, dans tout ce qu'il disait, il comptait beaucoup sur la crédulité de ses contemporains.
Ouvrages d' Arnaud de Villeneuve.
Ces ouvrages ont moins pour objet la chimie que la médecine et la pharmacologie. Ils se trouvent réunis dans l'édition do Venise, réimprimée en latin à Bàle et à Lyon (2).
Nous allons en extraire ce qui pourrait intéresser plus particulièrement l'histoire de la science. Ces extraits feront voir combien l'auteur est au-dessous de sa réputation.
De la pierre philosophule. — Spéculum alcldmiir (3). Voici comment -il s'exprime sur la pierre philosophale : « .le te
(I) Ce Irailé est |Mobableiiienl identique avec celui qui se trouve inséré dans l'édition des (Eiivres complètes d'Arnaud, sous le titre de : Practun summar.a , seu Regimen magislri ArnaUli de. Villanova, nd hisduiliam pajuv Clemen/is. '(").) Arnoldi do Villanova niediii aculissiuii Oj>era , mipcnhne revisa, etc.; Lugd., Iô3?, , in-tol. (Inipiinié en caractères gothiques; le lexlc c.nI rempli de fautes Ivpograpliiqucs).
(3) lbid.,p. 30i. Maugct., BiOl. chimie, t. i, p. 687.
DEUXIÈME ÉPOQUE. ill
dirai, mon fils, ce que c'est que la pierre philosophalc. Le soleil , la lune , l'agate, sont des pierres. Mais nos pierres à nous sont mortes sous la terre : elles n'opèrent point par elles-mêmes; il faut que l'industrie des hommes s'en mêle, pour que l'on parvienne à en faire de l'or ou de l'argent véritable. Notre pierre philosophale est naturelle : d'abord, elle agit comme la nature: ensuite Hermès, le père des philosophes , auquel seul il faut croire, l'appelle naturelle; enfin, la matière dont elle se compose se rencontre dans la nature. Tout ce qui se trouve autour du disque de la lune comprend les quatre éléments. Notre pierre se compose de ces mêmes éléments, dont les uns sont secs et froids , les autres humides et chauds. Rappelle-toi qu'il y a sept planètes. Le mercure est froid et humide, à cause delà lune; il est chaud et sec, à cause du soleil. C'est pourquoi il tient tout à la fois de la nature de l'eau, de la terre, de l'air et du feu. Sois attentif, mon fils; écoute les paroles des philosophes, et tu auras tout le secret du magistère {et habebis totum magistei'ium). »
De la préparation de la pierre philosophale (1). « Sache, mon fiis, que dans ce chapitre je vais t'apprendre la préparation de la pierre philosophale : ce secret ne vient pas de moi; je le tiens en partie de mon frère et d'un certain moine allemand. Je te dirai d'abord que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois en une seule personne. Comme le monde a été perdu par la femme , il faut aussi qu'il soit régénéré par elle. C'est pourquoi, prends la mère, place-la avec ses huit fils dans un lit; surveille-la; et qu'elle fasse rigoureusement pénitence, jusqu'à ce qu'elle soit lavée de tous ses péchés. Alors elle mettra au monde un Fils qui prêchera : des signes ont apparu au soleil et à la lune. Saisis ce Fils , et châtie-le, afin que l'orgueil ne le perde pas. Cela fait, replace-le sur son lit ; et lorsque tu lui verras reprendre ses sens, tu le saisiras de nouveau, pour le plonger tout nu dans de l'eau froide. Puis remets-le encore une fois sur son lit ; et lorsqu'il aura repris ses sens, tu le saisiras de nouveau pour le donner à crucifier aux Juifs. Le soleil étant ainsi crucifié, on ne verra point la lune : le rideau du temple se déchirera, et il y aura un grand tremblement déterre. Alors il sera temps d'employer un grand feu ; et l'on verra s'élever un esprit sur lequel beaucoup de monde s'est trompé.
(1) Arnoldi lie Villaiiova, Opvra omnia, p. 304.
412 HlsTUIRE DE LA CHIMIE.
(( Le disciple dit : Maître, je ne comprends pas. — A quoi le maître répond : Ne dois-je pas, à l'exemple des philosophes, te cacher le secret des secrets? Cependant, pour l'amour de loi , je serai explicite :
« Nettoie les pierres de la terre , nettoie-les encore, et la chose sera honnc. Si tu comprends maintenant les paroles des philosophes, tu auras le secret de l'fcuvre. Sache donc que le Fils qui vient d'être crucifié sera bientôt ressuscité des morts; et comme il a une ànic, il faudra chauffer davantage; car il se nourrit de feu seulement [i<jne nutritur). Aussi les philosophes l'ont-ils appelé salamandre; car celle-ci se nourrit également de feu.
« Le disciple demande : Gomment est-il possible que le froid et l'humide puissent se noi:rrir de feu, puisque l'un et l'autre tiennent de la nature de l'eau, et que l'eau est contraire au feu?
(( Le maître répond : Ne vois-tu pas que le vin est chaud , tandis que le vinaigre, bien qu'il provienne du vin, est froid?
« Eh bien ! il en est de même de notre pierre ; car, quoiqu'elle soit froide de sa nature, elle acquiert le caractère du feu, à raison de son commerce avec le feu [ratione assuetudinis qiiam hahidt cum iyne). o
Epistola Arnoldi de Villanova super alkimia, ad regem Ncapolilanum (I). La lettre sur l'alchimie , adressée au roi de Naples, est un logogriphe dans le genre de celui qui précède. On en jugera d'après les fragments suivants :
« El apprends bien, ô roi (2), que les sages ont dit : 11 existe une pierre composée de quatre natures, qui sont le feu, l'air, l'eau et la terre. C'est une pierre ordinaire quant à son aspect. Le mercure est l'élément humide de celte pierre; l'autre élément est la magnésie , qui ne se rencontre pas conmiunément.
« Et remarque bien , ô roi, que la terre blanche est appelée pierre blanche , et que la terre rouge est appelée pierre rouge parfaite; et la lerre blanche est convertie en terre rouge, sans que l'on n'y ajoute rien.
a Et remarque bien , ô roi , que les philosophes ont dit : Faites fondre le corps, et calcinez-le jusqu'à ce qu'il se change en eau. C'est là notre composé, qui se liquéfie et se solidifie, o
(1) Arnold, de Villanova, Opciuomn.; Lugd., 1532, iii-lol.
(2) Celte phrase . et nota, o rer, se répèle très-fréquemment.
Rosariîis philosophorum (I). Le Rosaire des philosophes , l'un des plus célèbres écrits d'Arnaud de Villeneuve , est plein de divagations , rédigées dans le même style que les deux traités précédents.
« Le mercure est composé d'une terre blanche, subtile, sulfureuse, et d'une eau claire et limpide. La solidification parfaite et la transformation des métaux s'opèrent par l'action de la chaleur, aidée du travail de la nature pendant mille ans (2).
« Les extrêmes ne se touchent que par un intermédiaire. La terre ne se convertit pas en air, à moins d'avoir passé préalablement par le milieu de l'eau. L'air, et l'eau sont les éléments moyens; le fer et la terre sont les éléments extrêmes. L'eau est froide et humide; le feu est chaud et sec; la terre est froide et sèche; l'air est chaud et humide. C'est ainsi que l'eau et l'air s'unissent dans l'humidité; le feu et la terre, dans la sécheresse. »
Sîir la préparation de Vélixir. « Prenez trois parties de limaille d'argent pur; triturez-la avec une fois autant de mercure, jusqu'à ce qu'il en résulte une masse pâteuse comme du beurre (amalgame); faites-la digérer dans un mélange de vinaigre et de sel commun, et soumettez le tout à la sublimation (3). »
Arnaud de Villeneuve parle, dans son Rosaire, A'ww soufre rouye, fixé aux parois de la chambre dans laquelle on vaporise de la mine de soufre ordinaire (4). Serait-ce le sélénium?
Il termine ainsi le Rosaire : « Cache ce livre dans ton sein ; ne le révèle à personne, et ne le mets point entre les mains des impies; car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. Il ne faut point jeter cette perle aux porcs, car c'est un don de Dieu. »
La dernière phrase fut, plus tard , adoptée par les Rose-Croix pour la devise de leur société , qui avait autant de secrets à cacher que le Rosaire d'Arnaud de Villeneuve.
Novum Lumen (.o). La Lumière nouvelle traite des différents
(1) AiiioWi lie Villan , Opéra, etc. — Ars auiifera, elc , 2 vol.; Basil., IfilO. — Maiiget., Diblioth. chimie, t. j.
(2) Opéra omnia , etc., p. 296.
(3) Il .se produit dans cette opération du ciiloriire de mercure (décomposition de l'acétate i)ar le ciilorure de sodium ) , qui jouait un grand rùle dans la Iransmutalion des métaux.
(4) Opéra omnia ; Lugd., 1532, p. 299.
(5) ïhid., etc., p. ,301. — Arsaurifera, elc. — Mangof., Hibl. cliini.,t i.
Hi HISTOIRE DE LA CHIMIE.
dei^rés de calcination auxquels il faut soumettre l'élixir philosophai. Il y est qucsliou de l'oxyde de mercure, appelé pierre rowje. « Par une forte chaleur, on ohtient, dans l'incinération dumercure, ime pierre rouge. »
De Sigillis [l). C'est un traité d'astrologie appliquée à l'alchimie. L'induence des astres, l'invocation de la Divinité, les formules mystiques, employées dans les conjurations des démons, occupent une large place dans le traité Des cachets. On y lit, entre autres : a Prenez de l'or pur; faites-le fondre de manière à en former un cachet rond. Pendant la fusion, récitez la prière suivante : Exsurge, Domine, in i^latera, et exaudi vocem mcam, quia clamavi ad te ; mixererc mei, et exaudi me. Ensuite vous réciterez le psaume : Dominvs, illttuiinatio mea, etc. Tout cela devra se faire à l'époque où le soleil entre dans le signe de la Balance, et après la lune du Capricorne. On sculptera sur l'un des côtés du cachet la figure d'un homme tenant dans sa main une balance en forme de croix, au milieu de laquelle se trouve figuré le disque du soleil, avec l'inscription : Eli, Eli, lama asabthani (2); sur le côté opposé, on lira : Jesvs I\azarcnus, rex Judxorum.
« Ce cachet possède un pouvoir sacré contre les démons sur terre et sur mer. Il fait gagner beaucoup d'argent, préserve d'une mort subite, calme les douleurs nerveuses, etc. »
Faut- il maintenant s'étonner qu'Arnaud de Villeneuve ait été accusé de magie et de sorcellerie?
Flos florinn (3). La Fleur des fleurs traite de la composition élémentaire des corps. » L'homme n'engendre que des hommes, le cheval produit des chevaux; de môme aussi les métaux ne proviennent que de leur propre semence. Or, celle des métaux {sperma ïnetallorum) est d'une essence particulière. C'est pourquoi il est impossible de faire des métaux avec du sang de chèvre et avec des œufs, avec de l'urine et avec des végétaux.
(1) Opéra omnia, etc , p. 301 .
(2) Mots syiiaco-liébreux signiliant : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'astti abandonne ? iLvatugWe de Saint Mattliieu , xxyii, 46.
(3) Opéra omnia. — Ars aurifera, etc., vol. it. — Manget., t. it. — Theatr. chem., \. II. Le manuscrit n''7,'553 de la Bibliollièque impériale contient une vieille
traduction française de ce traité, koms le tilrede : Glorieuse Marguerile de maistre Arnaud de Villeneuve.
Quelques-uns admettent quatre âmes ou éléments : le soufre, l'arsenic, le mercure et le sel ammoniac; ils s'élèvent comme des esprits pendant la calcination. D'autres ont voulu préparer des métaux en traitant le mercure par la chaleur, et ils n'ont rien obtenu. Cela se conçoit; caria semence de l'homme n'engendre point de fruit, à moins qu'elle ne soit émise dans les conditions les plus favorables à la reproduction. La lune (argent) est intermédiaire entre le mercure et les autres métaux, comme l'àrne est intermédiaire {m.ediut/)) entre l'esprit et le corps. — L'âme est un ferment; de même que l'âme vivifie le corps de l'homme, ainsi le ferment anime le corps mort et altéré par la nature.
(( La glace ou la neige se convertit en eau, au moyen de la chaleur. L'eau existe donc avant la glace et la neige. Or, tous les métaux peuvent se changer en mercure; donc le mercure existe avant eux. La reproduction des métaux est possible; car tout être qui naît et qui croît est apte à se reproduire. Les plantes en sont un exemple, car d'une seule graine en peuvent naître mille ; un seul arbre donne un nombre infini de scions, qui sont susceptibles de donner naissance à autant d'arbres. Or, les métaux naissent et croissent dans la terre; ils peuvent donc, comme les plantes , se multiplier à l'infini. »
L'assimilation des corps minéraux aux êtres vivants était un des arguments favoris des alchimistes, disciples de l'école mystique d'Alexandrie. Cet argument se trouve reproduit sous toutes les formes par les écrivains du moyen âge.
Praetica Summaria (i). Le Sommaire pratique est un traité de magie plutôt que d'alchimie, destiné à enseigner les moyens de se garantir contre les enchantements et les maléfices. Il est dédié au pape Clément V.
« Il y a, dit l'auteur, plusieurs genres de maléfices; les uns sont mixtes c'est-à-dire provenant à la fois du règne animal et du règne végétal, et les autres ne se composent que de matières animales. Ainsi, pour rendre un mari impuissant, on place sous son lit des testicules de coq , ou bien on inscrit sur son lit certains caractères , tracés, non plus avec de l'encre ordinaire , mais avec le sang d'une chauve-souris. Il y en a qui commettent des malé-
(l) Opcra o:!Uii;i, <'tc , p. 203.
ilO HISTOIRE DE LA CHIMIE.
fices avec des métaux, tels que le ])Iomb et le fer, ou avec des aiguilles qui ont servi à coudre des linceuls. »
Voici les moyens que le même auteur prescrit pour chasser le démon et détruire l'effet d'un charme. «On asperge la maison avec la bile d'un chien noir ou avec celle d'un poisson , qu'on brûle sur des charbons ardents : la fumée qui s'en élève chasse le démon. Le cœur d'un vautour rend l'homme qui le porte aimable auprès des femmes {graliosum mulieribus). Le millepertuis chasse le démon de la maison dans laquelle on le conserve {i). La racine de bryone qu'on porte sur soi chasse tous les maléfices. »
Ces recettes sont dignes du siècle d'Arnaud de Villeneuve.
Dans le même livre l'auteur indique le moyen d'avoir des enfants, moyen alors pris très au sérieux, et dont les détails caractérisent parfaitement l'esprit du moyen âge,' l'âge d'or des alchimistes, a Le mari ira un vendredi, un samedi ou un dimanche, avant le lever du soleil, se placer devant une ronce qui figure la sainte Vierge. Le mari la saluera, il récitera trois Pater, et fera sur la ronce trois fois le signe de la croix, au nom ■du Père , du Fils et du Saint-Esi)rit. Après cela, il cueillera trois poignées de feuilles, de fleurs ou de fruits de la ronce, et, de retour à la maison, il se renfermera, avec son épouse, dans la chambre conjugale, où se trouvera un brasier de charbons ardents. Chacun adressera des prières à Dieu. Cela fait, on jettera les feuilles, les fleurs ou les fruits de la ronce au feu. Et, pendant que le charbon se remplit de fumée, les deux époux se signeront, et accompliront l'œuvre de la reproduction. »
Les croyants de ce genre devaient nécessairement croire à l'alchimie.
Tout cela sans doute nous fait sourire. Mais qui nous garantit que nos descendants n'en feront pas un jour autant à notre égard pour bien des choses?
De Venenis (2). Le savoir toxicologique d'Arnaud de Villeneuve est, en grande partie, emprunté à Pline, â Dioscoride et à Galien.
Après avoir parlé des animaux venimeux, parmi lesquels
(1) CVl ce qui in ail (ail noniiner le iiiiileperliiis fiiga cUimonum.
(2) Opéra oiiinia, p. 013.
l'auteur nomme la vipère, le scorpion, le crocodile, le dragon marin, il arrive aux poisons végétaux. li rappelle l'action stupéfiante des différentes espèces de jusquiame (1), en la comparant à celle de l'opium.
Parmi les poisons minéraux ., il cite l'orpiment (sulfure d'arsenic), la chaux vive , la céruse , la litharge , la vapeur mercurielle et l'oxyde de mercure. « L'orpiment produit, dit-il, l'excoriation des intestins. »
Pour constater cette lésion , qui est réelle , il fallait qu'Arnaud de Villeneuve eût bravé les préjugés de son temps, en ouvrant des cadavres.
Les poisons sepfiqiies , qu'il est si aisé de se procurer, peuvent avoir donné lieu, surtout au moyen âge, à un grand nombre de cas d'empoisonnement.
« Toutes les substances putréfiées , comme la chair, les œufs , les poissons, sont très-dangereuses (2). »
La chair d'une plaie de mauvaise nature, dont une petite quantité suffit pour déterminer les accidents les plus graves, est, avec raison, citée par Arnaud de Villeneuve comme un des poisons les plus redoutables.
L'auteur décrit parfaitement les symptômes les plus marqués de l'empoisonnement: anxiété précordiale, efforts de vomir, douleur vive de l'estomac et des intestins, constriction à la gorge, sueurs froides , face livide , pouls faible et inégal. — Il conseille de faire vomir sur-le-champ {celeriter ad vomitum provocanchim), en prescrivant une décoction de menthe , du lait chaud , la titillation de la luette au moyen d'une plume trempée dans l'huile.
De Vinis (3). La bonification du vin au moyen du moût concentré , découverte que Gmelin attribue à Arnaud de Villeneuve, était, comme nous l'avons fait voir, déjà décrite par Pline , et mise en pratique par les Romains (4).
La préparation de l'eau-de-vie , des huiles essentielles (essence de térébenthine) et des vins médicinaux était également connue (5)
(1) Species liyosciami omnes sliipefaclivae et inordicativœ.
(2) Quœcumque pulrefacta, — ut carnes, ova corrupla , perniciosa valde.
(3) Opéra omnia , etc. ; Lugd., 1532, iii-fol.
(4) Yoy. p. 192.
(5) Voy. p. 193.
niST. DE L\ CIÏIMIF.. — T. T. 27
'dS HISTOIRE l)K LA CIIIMIK.
longtemps avant Arnaud de Villoncuvc, qui cherchail à en faire un secret (1).
Son or potable {aqna nuri), auquel il attribue toutes les proj)riét6s imaginables, n'était autre chose qu'une teinture alcoolique de romarin, ou d'autres plantes aromatiques.
Ce serait mal employer notre temps que de faire ici l'analyse de quelques autres petits traités {Siiccosa car mina; Seniifa semitœ; De samjmne hutnano; De spiritu vini; Antidotarinm ; De aquis laxutivis; Testamentum ; Qvxstiones de arte transmulatmih meiallorvm ; Lumen hvminum), dont la plupart se trouvent imprimés dans le Théâtre chimique et dans la Biblinfhèque de Manget (2).
En somme, les écrits d'Arnaud de Villeneuve n'ont qu'une médiocre valeur scientifique : ils contiennent peu de faits dus à l'auteur lui-môme.
Pierre «rAhaiio.
Méciecin et astrologue plutôt qu'alchimiste , Pierre d'Abano [Pctrus de Apono) porte le nom du village (en latin Aponum,) où il naquit en 1:250, près de Padoue. On le nomme aussi quelquefois Pierre de Padoue, Petrus de Padua. Sa vie, comme celle des astrologues et alchimistes de son temps, est un mélange d'aventures réelles et imaginaires. Il étudia, dit-on, le grec à Constantinople, les mathématiques à Padoue, et fut'reçu à Paris docteur en médecine et en philosophie. Il revint ensuite à Padoue où il professa avec éclat la médecine d'après la doctrine des Arabes dont il fut un admirateur enthousiaste. Il s'acquit, une grande renommée de praticien et en abusa; car on raconte qu'il refusait de voir un malade hors de la ville , à moins de cinquante écus par visite, et qu'il ne se rendit auprès du pape Honorius IV, qui l'avait fait appeler, qu'après qu'on lui eût promis quatre cents ducats par jour. Ses ennemis, jaloux de sa fortune, le dénoncèrent
(1) "Vinum île rore maiino , — ciim essem in Babyloriia, accepi cuni mulfa solli- (itudiiie et precum instantia a qiiodam anliquissimo meilico — qui inter seciela, qiiœ neiiiini conimnnicaie solebat, sihi leservabat.
('}.) iNazari ( Convordimza de' phdosophi ; Brescia, 1599, 4 ) el Horel cilenl bf-aiiconp dVciits alti ibiiés à Atnaïul île Villeneuve, qu'il serait trop long dVnumérei .
DEUXIEME ÉPOQUE. /lIO
comme magicien à rinquisition. On l'accusait de posséfler la pierre phiiosophale et de pouvoir faire revenir dans sa bourse, avec l'aide du diable, l'argent qu'il dépensait. Sa pierre philosopbàle, c'était de savoir se faire payer de ses clients : le diable, c'était son esprit d'économie. Us l'accusèrent aussi d'avoir appris les sept arts libéraux, par le moyen de sept lutins, qui tenaient leur académie dans une fiole. Les inquisiteurs instruisirent son procès. D'Âbano aurai tété condamné au supplice du feu, si la mort naturelle ne l'eût frappé dans cet intervalle, en 1312. Le tribunal n'en prononça pas moins l'arrêt de condamnation ; il ordonna que le corps fût exhumé et livré au bûcher. Un ami enleva le cadavre secrètement et le cacha dans une église. Les inquisiteurs s'en prirent alors au portrait d'Abano et le firent brûler en place publique par le bolirreau. En 1560^ Pierre de Lignamina composa une épitaphe latine, très-simple, en mémoire d'Abano, à l'entrée de l'église de Saint-Augustin. Frédéric, duc d'Urbin, plaça parmi les statues des hommes illustres celle de ce médecin alchimiste. Le sénat de Padoue la fit mettre sur la porte de son palais, parmi celles de Tite-Live, d'Albert et de Junius Paulus.
On a signalé comme une particularité idiosyncrasique l'aversion d'Abano pour le lait et le fromage : il n'en pouvait point, dit-on, voir, sans tomber en syncope.
On a de Pierre d'Abano plusieurs écrits sur la médecine, sur l'astrologie et sur l'alchimie. Le plus connu est son Conciliator différent iariim qitx inter philosophas et medicos versaniur; Mantoue, 1472, et Venise, 1176, in-fol., ouvrage rare, quoique imprimé plusieurs fois (Flrence, 1520; Venise, 1483, 1490, 1548 in-fol.; Pavie, 1490, Bâle, 1535 in-fol.). II y cherche à concilier les opinions des philosophes avec celles des médecins, et cite souvent les médecins arabes , particulièrement Averroès. — Ses autres ouvrages sont : De venenis, eorumque remediis, trad. en français par L. Boet, Lyon, 1593, in-12; — Geomantia, Venise, 1505 et 1550, in-S"; — Expositio problemafum Aristotclis , Mantoue,. 1475, in-i"; — Hepfameron, Paris, 1474, in-4". — Tejctus Mesues noviter emendalus , etc., Venise, 1505, in-S"; — Decisiones physionomicx , 1548, in-8° (1).
(i) La Bililiollièque impériale de Paris possède, en mamisciif, Libev compila- (innis a Petro de Padua, qvxsdones de febiilms ; et parmi les mamiscrils do
420 iiisToiRK DE LA r.niMii:.
La collection des manuscrits de la bibliolliùquc do l'Arsenal possède un Traité de iiiayie (en français) attribué à Pierre d'Apono ou d'Abano (i). Cet ouvrage inédit, dont nous allons citer fjueiques fragments, justifie en quelque sorte la réputation de niHgieien que ce médecin s'était faite au moyen âge.
« Il faut, dit-il, considérer plusieurs choses essentielles dans la science de la magie , d'où dépend toute la réussite dos opérations : il s'agit de faire dos pentacles, des anneaux, des images, des oraisons, des conjurations, des sacrifices. Il faut, avant tout, composer un livre consacré, où sont transcrites les conjurations que l'on fait aux esprits ; il faut choisir un temps clair et serein , afin que l'esprit ne soit point lassé, et invoquer l'esprit par son nom et son caractère. Après avoir obtenu ce que vous désirez, vous congédierez l'esprit.
« Que le conjurateur choisisse un lieu pur, chaste, caché et éloigné du bruit, et qu'il ne puisse être vu de personne; qu'il ail dans ce lieu une table ou un petit autel , couvert d'un linge blanc, situé à l'orient, et des deux côtés deux cierges allumés de cire vierge qui brûlent sans cesse; au milieu de l'autel on met la carte sacrée , couverte d'un voile blanc. Vous aurez une bandelette autour de la tête, où il y aura une lame d'or avec l'inscription du nom de lelragrammaton , qui sera bénite et consacrée (2); vous n'entrerez point dans le lieu sacré que vous ne soyez auparavant lavé, revêtu des habits sacrés, et vous y entrerez nu-pieds (3). »
A l'exemple des magiciens, la plupart des alchimistes prononçaient , pendant leurs opérations , des formules cabalistiques.
Voici la formule d'une des principales conjurations :
Conjuration du jour de la lune (4).
Conjura vos, confirma super vas, angeli fortes et boni , in no- //r/»(? Adonay Eie, Eie, Gaiios, Cauos, AcmM, Achim, Ia, Ia,
la bibliothèque Saint-Marc à Venise on trouve : Gcdcni Traclattis varii a Petro Puduano latinitali dotiaii.
(1) Ms. n" 80, in-4" : les Éléments ponr opérer dans les sciences magiques, avec les façons de faire les cercles magiques , les conjurations des anges , et les jours et les heures que l'on doit les invoquer, par Pierre d'Abano.
(2) Yoy. sur le Ittragramme pag. 7.) et 23".
(3) Ms. n" 80, p. 2.
(4) Ibid., p. 25.
DEUXIEME ÉPOQLE. 421
fortis Ia , qui apparuit in monte Sinai cum glorificutione rcr/is Adoivay, Saday, Zebaoth, Amathay Ya, Ya Ya, jNIarimata Abina Icia, qui maria creavit, stagna et omnes aquas in secundo die, quœdam super cœlos et quœdam in terra, sigillavit mare in alto nomine suo , et terminus quem sibi posuit non prxteribit, et per nomina angeloruni qui dominantur in primo exercitii , qui serviunt Orphaniel , angelo magno ; — super te conjura scilicct Gabriel qui es prœpositus Diei Lunae , — impleas omnem meam petitionem juxta meum velle et votum meum in negotio et causa mea.
« Les esprits de la lune sont soumis au zéphyr; leur nature est de donner de l'argent, de le transporter d'un lieu à un autre, de donner des chevaux légers, de révéler le présent et le passé. Ils apparaissent avec un grand corps souple, mou, flegmatique, de couleur comme de nuée obscure et ténébreuse, le visage enflé , les yeux rouges et pleins d'eau, la tête chauve, des dents de sanglier; leur mouvement est comme un grand bruit sur la mer. Leurs formes particulières sont un roi montant un sagittaire, un petit enfant, une chasseresse; en vache , en flèche, en daim, en habits blancs, en animaux à plusieurs i)ieds. »
A juger par ce qui précède, nous avons lieu de croiie que Pierre d'Abano fut le Cagliostro de son temps.
Ra^iuoud E<ulle (1).
Raymond LuUejouissait d'une renommée au moins égale à celle d'Arnaud de Villeneuve , son maître , qu'il semblait avoir pris pour modèle. Peut-être y eut-il deux écrivains du nom de Raymond Lulle : l'un, le docteur illuminé, auteur de VArs magnaet ars brevis; l'autre, alchimiste, de quelques années postérieur au premier. Cette conjecture permettrait d'expliquer plusieurs contradictions chronologiques et autres, qui se rencontrent dans l'histoire de R. Lulle.
(1) Consulter, bur la vie de Bajni. Liille : Bzovius, Aimai, cccks., I. \iv, anii. 1372. — Bolland, Act. sancl., t. x\ni. — Mariana , de Jicbus Hispuuix, hl). w, c. IV. — PeriofHiel, f^ie deR. /.?<^/e; Vendôme, 1667, in-8°. — De Ycrnon, ll\sl. de R. Lulle ; Vàv\i, 1668, iri-n".
-V2'2 lIlSTOlltE 1)K LA r.Hl.MlE.
LiiUe naquit à Maiorquc en 1:235. Son père , sénéchal de Jacques T', roi d'Aragon , le destina à la carrière des armes , et lui fil, à l'exemple de la noblesse de son temps, négliger son éducation littéraire. Après avoir, par une vie déréglée, dissipé toute sa l'ortune, il renonça, à l'âge de quarante ans, aux plaisirs du monde , pour se livrer exclusivement à la propagation de la foi chrétienne, h l'étude de la philosophie et de la théologie. On raconte que la vue d'un mal cancéreux, que lui montra une femme qu'il aimait passionnément, avait opéré cette conversion subite.
LuUe vécut quelque temps dans la retraite ; il s'occupa particulièrement de l'étude des livres saints, des langues latine et arabe. En quittant sa retraite , où il faillit être assassiné par son maître d'arabe , il vint à Paris , dont l'université était alors le rendez-vous de tous les savants. Ce fut là qu'il entendit, pour la première fois, les leçons d'Arnaud de Villeneuve. De Paris il se rendit à Rome, afin d'engager le pape à établir, dans les monastères, des chaires de langues orientales, dont la connaissance lui semblait nécessaire pour la propagation de la foi chez les nations mahométanes. N'ayant pas obtenu du souverain pontife l'accomplissement de ses vœux, il retourna à Paris, et y enseigna, sur l'invitation de Bertrand, chancelier de l'université, la nouvelle méthode dont il était l'inventeur.
R. LuUe parcourut ensuite l'Italie, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, la Palestine, l'Arménie, soit pour y répandre sa méthode d'enseignement, pour laquelle il avait obtenu divers privilèges , soit pour solliciter des princes les moyens de convertir les musulmans; car ces deux objets étaient le rêve de sa vie. Il renouvela, en 1311, au concile de Vienne , son projet d'ordonnance qui devait : 1" introduire dans les couvents l'étude des langues orientales ; 2" réduire tous les ordres militaires à un seul, afin de combattre plus efficacement les Sarrasins; 3" défendre dans les écoles la lecture des écrits et la philosophie d'Averroès, plus favorable à l'islamisme qu'au christianisme.
R. LuUe avait promis au roi d'Angleterre Edouard II, et à Robert Bruce, roi d'Ecosse, qu'il croyait disposés à seconder ses projets, de leur apprendre le secret de la pierre philosophale. Il nous dit lui-même qu'il avait réussi, en présence du roi d'Angleterre, à changer en or cinquante milliers pesant de mercure.
de plomb et d'étain (i). Des écrivains du seizième et du dixseptième siècle racontent que R. LuUe avait été enfermé dans la Tour de Londres, contraint de faire de l'or pour le compte du roi, et que l'on montre encore dans les raédailliers les pièces frappées avec cet or, et connues sous le nom de nobles à la rose ou nobles de Baymond.
R. Lulle avait déjà, auprès de ses contemporains, la réputation d'un habile alchimiste, Jean de Meun (2), Cremer (3), abbé de Westminster, et Jean de Rupescissa, en parlent.
Obligé de renoncer à son projet d'engager les princes dans une dernière croisade contre les sectateurs de Mahomet, il s'embarqua pour l'Afrique, dans le dessein de convertir les infidèles. Mais son zèle fut mal accueilli par les habitants de Tunis, qui lapidèrent le nouvel apôtre (4). Son corps fut transporté, sur un vaisseau génois, dans son pays natal, et inhumé à Maïorque , dans le couvent des religieux de Saint-François.
Ouvrages de Raymond Lulle.
La réputation de Lulle, comme alchimiste, est loin d'être justifiée par les ouvrages qu'il nous a laissés.
Ses écrits alchimiques, dont le nombre est assez considérable, non compris ceux qui sont d'une authenticité douteuse, ne nous
(J) In nltimo Testamento R. Lidlii .-Converti una vice in aiiniiii i, millia argenti vivi, pliimbi et slanni.
(5) Renionlrante de Nature à l'alcliiaiiste eiranl , par Jean de Meung, dans le t. III du lioman de la Rose: Paris, 1736, in-8".
Si fait Villeneuve et Rujnion,
Qui en font un noble sermon;
Et Morieii le bon Romain ,
Qui sat^cmciil y mil la main ;
Si lisl Hermès, qu'on nomme l'ère,
A ([ui aulcun ne se compaiie;
Geber, pliilosopbe sublil,
A bien usé de mon oustil.
(3) Testament, in Mus. Hermct. ; Franco!., 1G77, in-4°.
(4) l'resniielous les auteurs placent la mort de R. Lulle en l'année I31.i;mais celle (laie est évidemment erronée (à moins d'admettre l'iiypolbèsede deux auteurs du nom de R. Liiile), puisque Lnlle écrivait encore (comme il le dit lui-même dans plusieurs de ses ouvrages) en 1330 et 1332.
apprennent presque rien de nouveau (!)• L'auteur n'a pas même le mérite d'exposer avec clarté les connaissances de son époque. Son langage est obscur, embarrassé, prétentieux, souvent inintelligible; son style, négligé et incorrect.
R. Lulle admet, avec ses prédécesseurs, deux éléments pour la composition tles métaux : le soufre et le mercure. Il admet également une pierre philosophale, dont il compare la préparation à la digestion des aliments au sein de l'organisme vivant. Au reste, il se plaît à assimiler la formation des métaux aux fonctions des êtres vivants, u Les fruits, dit-il, sont astringents et acerbes au commencement de l'été ; il faut du temps et toute la chaleur du soleil pour qu'ils deviennent doux et aromatiques. La môme chose arrive à notre médecine extraite de la terre des métaux ; car elle est fétide et horrible avant qu'une digestion ou une décotion suffisamment prolongée l'ait rendue plus agréable (2). »
R. Lulle a été à tort regardé comme l'inventeur de l'eau-forte; car Geber en avait depuis longtemps indiqué la préparation, ainsi que nous l'avons montré (3). R. Lulle en parle d'ailleurs d'une manière si vague, qu'on se demande à quel titre il passe pour rinventeur de ce dissolvant. « C'est, dit-il, notre ferment, notre élixir; c'est notre eau, non pas l'eau commune, mercurielle ou phlegmatique, mais celle qui est plus brûlante que le feu, enlin l'eau-forte {aqua foriis avuta) : elle brûle tout ce qu'on lui présente, et elle dissout même le soufre commun (4). »
L'acide nitrique, en oxydant le soufre, le transforme en acide sulfurique. C'est là ce qu'on appelait alors une solution du soufre par l'eau-forte.
La calcination du tartre, l'extraction du sel de potasse des cendres des végétaux, la distillation de l'urine, la rectification de l'esprit-de-vin, la préparation des huiles essentielles, la coupellalion de l'argent, les préparations du lut avec de l'albumine
(1) Lenglet-Dnfresnoy ( t. m, p. Qî'» ) porte le nombre des ouvrages de R. Lulle à cinq cents. Eorel parle de soixante volumes. La plupart de ces écrits se trouvent
réunis dans diverses éditions des Œuvres de R. Lulle; Strasbourg., là97, in-8
Fasciculus aureus; Francf., 1630, in-8. — Libri aliquot chimici, cura Toxilœ ; Bàle, 1572, in-8.
(2) ArborscientiWfR. Lulle; Lugd., l,")3(i, H.
(3) Voy. p. 339.
(4)Testamontuni, cap. l\ et i.xii. Mange! , Bibliof/i., t. i, p. 7i4 et 745,
et de la chaux, le précipité rouge, le mercure blanc (chlorure), toutes ces choses, dont R. Lulle ne parle qu'avec beaucoup de mystère, étaient connues avant lui (1).
La seule découverte que l'on puisse revendiquer pour H. Lulle, c'est celle du nitre dnlcifié {ncide nitrique alcoolisé) (2).
11 serait oiseux de donner ici l'analyse des divers traités de cet auteur concernant l'alchimie. Nous nous contenterons d'en indiquer le sommaire :
Testamentum , duobus libris miiversam arteni chimicam complectens (3). Le premier livre comprend la partie théorique , qui se compose des figures cabalistiques circulaires, des définitions, des mixtions, et des applications différentielles [applicationcs cUfferentiales). C'est un tissu de généralités et de notions spéculatives, la plupart dénuées d'intérêt. La combinaison des lettres de l'alphabet, destinée à expliquer non-seulement l'alchimie, mais toutes les connaissances humaines, fut l'étude favorite de R. Lulle. Aussi, pour bien comprendre ses écrits, fautil posséder la clef de la signification des lettres qu'il emploie. D'après cette méthode :
A signifie Dieu le Créateur,
le vif-argent,.
le salpêtre,
le vitriol,
le dissolvant,
l'argent tin.
le mercure des philosophes,
l'or, etc.
Le second livre, qui est censé donner la pratique, commence par exposer les principes de l'art, au moyen des triangles mystiques, combinés avec des cercles. On y chercherait en vain des expériences positives et concluantes.
Compendium animx (ransmutationis artis mctallorum, llupcrlo, Ancjlonun (Scotorum) régi , per Eayimnid'um transmissinn (i). Ce
(1) Voy. p. 339.
(2) Expérimenta. Dans Maiiget, Bihl., 1. 1, p. 84i.
(3) Colon., 1 J68, 8. — Manget, Bihl. chim-, t. i, p. 707. Tlicalr. chem., I. iv.
(4) De alcliiniia opusciila compliira; Francf., lâoO, 4. — Mangtt, t. i, p. 780. — Theair. chem., 1. iv.
-i^O llLSTUllIli JIE LA CllI.Mll':.
coiiipeiKliimi, adressé par Itaymond Liillc à llulx'rt Ihiicc , couronné roi d'Ecosse en 1300, est rempli d'allégories obscures. Les substances les plus connues ne sont jamais désignées \'i\v leurs véritables noms. Ainsi, par exemple, l'eau-de-vie est appelée mercure végétal, lumière des mercurea, etc.
Teslawcnlu)/} novissiïtmin (1). Cet écrit est dédié au roi Charles. S'il est vrai que K. LuUe est mort en 131^, son Dernier testament est un ouvrage supposé; car le roi Charles , qui ne peut cire ici que Charles IV, roi de France (2), monta sur le trône on \'.M>i.
Le Testament est suivi d'un autre écrit , tout aussi peu intéressant, intitulé Elucidalio testament/' (3).
Lvx inercun'onun (i). L'auteur promet d'être plus clair que dans ses autres traités, et se propose d'expliquer sans ambiguïté ce qu'il n'avait ailleurs énoncé qu'obscurément. Pour cela, il réunit les lettres de l'alphabet, sous la forme d'un arl)re dont chaque branche porte à son extrémité une lettre désignant une substance ou une opération chimique.
Exjjerimenta. (f») On chercherait en vain dans ce traité, malgré son titre, des expériences neuves et instructives. Il n'y est question que de la calcihation, de la distillation', du miel, de la chélidoine, du pourpier, de l'urine, du sang, du mercure , de la dissolution de l'argent, de l'or, etc. — Cet écrit, à juger par la date qu'il porte , fut composé en 1330. — S'il est authentique , les panégyristes de R. LuUe se sont trompés en plaçant la mort de ce philosophe en l'année 1315.
Ars compendiosa, ou Vadc-mecinn {(î). C'est un écrit absolument dénué d'intérêt.
Epistola avcurtationis (7). C'est la réponse de H. LuUe k une
(I) Mnn^^ct, I. I, |). 7'JO. — Arlis amifeni' (iiiaiii cheiniain vocaiit, etc., vol. m, |). 1. — 1". Ginoliii {Gcscliiclile cicr Chcmic , t. i, p. 82) s'est trompé en prenant le Testumentum ull'unum et le Tes(ame)ilui)i novissimtim pour deu\ ouvrages dislincls : c'esl le munie ouvrage.
("2) 11 n'y avait alors aucun autre loi de ce nom, ni en Espagne, ni en Angleterre , ni en Allemagne.
(3) Manget, l. i, p. 823.
(-l) Ibid., p. 824.
(5) Manget, Bibl. c/iim , t. i, p. S2(i.
(6) Ibld., p. 849.
(7) Ibitl., p. SG3.
DEUXIÈME ÉruuuE. 427
lettre de llobert, roi d'Ecosse, qui lui demandail des renscignenients sur la préparation de la pierre philosophale.
Pok'stas divUianuii {{). On remarque, dans ce petit écrit, la mention d'un instrument chimique particulier, appelé retenloriuin , ou vase propre à retenir (les produits de la distillation). Ce vase ressemble beaucoup au petit appareil à boules de M. le baron Liebig. En voici la figure : elle se trouve intercalée dans le texte latin de R. Lulle, imprimé dans la Bibliothèque de Manget :
Kig. M.
Les autres ouvrages attribués à R. Lulle sont :
Clavicula , qiue et apertorium dicitur (2).
(loiiipendiwn artis alchymiœ et naturalis phllosophix (3).
Codicillus seu cantilcna (4).
Lapidariuni seu generatio lapidmn (3).
Il serait inutile de donner la liste complète des écrits que Rorel et Lenglet-Dufresnoy attribuent à R, Lulle : ils ont trèspeu de valeur.
La Bibliothèque impériale de Paris possède un assez grand nombre de manuscrits français et latins de R. Lulle , provenant des fonds de l'Oratoire et de l'abbaye de Saint-Germain (6); quelques-uns sont inédits , les autres ont été imprimés h. différentes époques.
Le principal ouvrage, et peut-être le seul dont l'authenticité
(1) Ars aurifera ,c[c., vol. m. Manget, liibl. c/iim,,i. i, p. 866.
(2) Theatr. chem., t. m, p. 290. Manget, JHbl. chim , l. i, p. 872. (o) Ars auri/ha, etc., vol. ni,'p. 83. Manget, elc, p. 875.
(4) Manget, etc., p. 880.
(5) Ars auri fera, elc, vol. m, p. 98.
(6) Voici les litres de quelques-uns de ces manuscrits. N" 1955, le Testament, pratique et codicille ; — N° 1949, la Clavicule; — N° 261, /e Lapidaire; — ]N° 1947, les Figures philosophiques ; —^" 1910, Art brief; — ?i" 1944, la Clef deVart;— N" 6302, Traité d'alchimie ; —W &19T, Abrégé de la théorie de
H. Lulle sur la pratique de la pierre philosophale.
soit bien établie, c'est VArs magna et VArs brevis. Lulle y expose sa méthode générale d'enseignement, par laquelle il prétendait faire entrer toutes les connaissances humaines et divines dans des combinaisons mystiques des lettres de l'alphabet. Mais cet ouvrage est complètement étranger à l'histoire de la chimie.
Ouns «cot (né en 1275, mort en 1308).
P. Borel met Duns Scott, le Docteur subtil, au nombre des alchimistes, et lui attribue divers traités concernant la philosophie hermétique (I).
Il n'est guère probable que ce célèbre philosophe , mort si jeune (à l'âge de trente-trois ans), et qui s'était fait un si grand renom parmi ses contemporains, tant par ses écrits (Commentaires sur Aristote, Traités de logique, de métaphysique, etc.), que par son enseignement oral, ait eu le temps de se livrer sérieusement à des recherches alchimiques.
Ciuidon de Montanor.
Guidon de Montanor, Français d'origine , vivait , selon toute apparence, quelque temps après Roger Bacon et Arnaud de Villeneuve : il les cite comme ses maîtres. Il nous reste de Guidon de Montanor, que Ripley mentionne avec beaucoup d'éloges, quelques écrits remplis de vues fantastiques, sur la pierre philosophale, sur l'or potable et sur le baume des i)hilosophes (balsainum philosophorum efjirachaitmoii). u Ce baume, dit-il dans son Échelle des philosophes, a la propriété de guérir toutes les infirmités; il réjouit l'àme, il en augmente les vertus; il conserve la santé, rappelle la jeunesse et retarde la vieillesse (2). »
(1) Ces Irailés sont, suivant Corel : Domhius voblscum ; — Tiaclalus ad album et rubrum; — Tructatus ad regem Atujluc; — Opus magnum; — De veritale et viilule lapidis.
(2) Scala philosophorum Guidonis de Munlanor, p'.iilosoplii j^alli. Mangel, lltbl.ciinn., t. Il, ;). ).3j-U7.
Ce baume mirifique était tout simplement une préparation mcrcurielle.
Outre V Échelle des philosophes, on attribue à cet auteur : Libelliis de arte cJnjmica; Décréta chymica. Tous ces écrits sont conçus et rédigés dans le même esprit (1).
•lenii de Aleiiii.
Jean de Meun ou Jehan de Meung, surnommé Clopinel ou le Boiteux, originaire de la ville de Meun-sur-Loire, naquit vers le milieu du treizième siècle. Il passa sa vie à la cour de Philippe le Bel, en qualité de poète favori du roi, et acheva le Roman de la Rose , commiencé par Guillaume de Lorris. Il mourut vers l'année 1315.
Les dernières éditions du Roman de la Rose (Paris, 1735, in-12, et 1814, in-8") renferment deux écrits alchimiques en vers, attribués à Jean de Meun, et qui ne manquent pas d'un certain sens philosophique. On y trouve plusieurs échappées lumineuses sur ia méthode expérimentale.
Dans les remonfrances ou la complainte à Valchymiste errant (2), la nature se plaint d'être trop négligée par les alchimistes, et les engage à s'occuper un peu plus d'elle, comme du seul moyen d'arriver à de bons résultats.
'< Comme Nature se complaint Et dit sa douleur et son plaint A ung sot soflleur sophistique Qui n'use que d'art méclianique.
« Hélas ! que je suis malheureuse, El sur toutes plus doiorense, Quant je pense à toy, genre humain , A sa semhiance et vraye image Pour plus parfaict de son ouvrage.
Qui gur toute autre créature
(1) Harmonia imperscrutnbilïs chijmico-philosophica, etr., collect. et edit. ah Merm. Condrisyano; Francf'., 1025, 8.
(2) Le Roman de la Roie, par Guillaume de Lorris et Jeliaii de Meung , nouvelle édition, par M. Méon , t. iv, p. 125.
Te desreigle lanl de nature, Sans user en U-mps et saison, En tes faiclz, de dame Raison.
« Je parle à toy, sot fanatique , Qui le dis et nomme en priclique Alchimiste et bon pliiiosophe :
Et tu n'as sçavoir ny estoffe , Ne tlieorique, ne science De Tari , ne de moy congnoissance.
Tu romps alambics, grosse beste, El brusles ciiarbon qui l'enteste; Tu cuis alumz, nitre, atramens.
Fonds melaulz, brusles orpiments ; Tu fais grands et petits fourneaux, Abusant de divers vaisseaux.
Mais au faict je te notifie Que j'ay lionte de ta l'olie.
Qui plus est, grant douleur je souffre Pour la puanteur de ton soufre.
Par ton feu si cliault qu'il ard gent, Cuides-tu fixer vif- argent?
Cil qu'est volatil et vulgal , Et non cil dont je fais métal .
Povre homme, tu t'abuses bien !
Par ce chemin ne feras rien , Si tu ne marches d'autres pas. »
L'alchimiste reconnaît ses torts, et en demande pardon à dame Nature.
fiÉPONSE DE l'alchimiste A NATURE (1).
« Comment l'artiste , honteux et doulx.
Est devant Nature à genoulx, Demandant pardon humblement , El la remerciant grandement. »
Les vers suivants sont une critique mordante des alcliimistes :
« Et comment me pourray-je guider, Si vous ne me voulez aider?
Puis dictes que vous doiz ensuivre.
Je le veulz bien , mais par quel livre ? L'ungdict : Prens cecy, prens cela; L'autre dict : Non , laisse-le là;
(1) Roman de fa Rose, édit. 1814, t. iv, p. 169.
Leurs mots sont divers et obliques, Et sentences paraboliqties.
Kn effet, par eulx je voy bien Que jamais je n'en sç.auray rien. »
Nous avons encore du même auteur deux autres écrits, le Testament et le Codicille; mais ils sont étrangers à l'alchimie.
Le Miroir d'alchimie, attribué à Jean de Meun, est probablement un ouvrage supposé (i).
On trouve dans la même édition (1814, Paris, iti-8") du Roman de la Rose , la Fontaine des amoureux de science , composé par Jehan de ta Fontaine, de Valenciennes , en la comté de Hainault, Pan 1413. — C'est une espèce de grimoire alchimique.
JFean XXII.
François Pagi rapporte que ce pape, célèbre par l'étendue de ses connaissances et ses démêlés avec les empereurs d'Allemagne, composa en latin un livre sur l'art transmutatoire , qui fut traduit en français en 1557 (2). Il est dit, au commencement de ce livre, que Jean XXII, qui résidait à Avignon jusqu'à sa mort, arrivée en 1334, fit travailler au grand œuvre dans la ville même d'Avignon, et qu'il y fit faire deux cents lingots qui pesaient chacun un quintal. Lenglet-Dufresnoy affirme, on ignore sur quelle autorité, que Jean XXII avait appris l'alchimie de Raymond Lulle et d'Arnaud de Villeneuve (3).
A toutes ces assertions on peut objecter que Jean XXH avait lui-même rendu des ordonnances sévères contre les alchimistes, qui parcouraient alors tous les pays et essayaient de s'enrichir aux. dépens de la crédulité du public. D'ailleurs, ce pape, absorbé par de graves préoccupations politiques, ne devait guère avoir le loisir de s'occuper de la pierre philosophale et de la transmutation des métaux.
(1) Paris, 1613, in-S". — Divers traités d'alcliimie traduits en français ; Lyon, 1557, in-8°, 11° a.
(2) Francise. Pagi, Breviarium de gestis romai}orHm pontilicum , t. iv. In Joanne xxu, n" 88, in-4'\
(3) Histoire de la philosophie /lermédqiic , etc., t. i, p. 199.
C'iiiiiiifiti's-llt'dpfiiiti.
Thaddée de Florence , qui vivait ;i Bologne dans la seconde moitié du treizième siècle, recommando, dans son Régime de santé selon les quatre saisons , plusieurs médicaments préparés au moyc-n de certains procédés chimiques, et surtout par la distillation (1). Les flacons d'esprit-de-vin et d'eaux spiritueuses commençaient alors à figurer sur les rayons des boutiques de pharmacie.
(iilbert l'Anglais indique la manière de prc'|)arer des onguents mercuriels, auxquels il fait ajouter de la farine de moutarde. Il parle d'un produit analogue à l'esi^rit de Minderer, oblenu en traitant le sel ammoniac par le vinaigre (2). C'est le môme médecin qui, pour guérir la léthargie, proposa de faire attacher un cochon au lit du malade.
Jean de Saint-Amand, chanoine de Doornyk, indique quelques prcTcédés, complètement insuffisants, pour déceler la falsification des drogues. Il mentionne l'huile de térébenthine. «Celte huile s'obtient, dit-il, par voie de sublimation; elle est limpide comme l'eau de fontaine, et brûle comme le feu grégeois (3). »
Le cardinal Vitalis Dîifour {ûc Furno), de Bâle, décrit, dans son livre des Remèdes choisis, beaucoup de médicaments composés ; il préconise l'alcool comme une médecine universelle (4).
Gentilis da Foligno, disciple de Thaddée et professeur de médecine à Padoue , nous a laissé un ouvrage pharmaceutique , dont le plan est conçu d'après les idées de l'époque. 11 s'étend sur la préparation et sur l'emploi des remèdes (S).
(1) De régi mi ne sanitalis secundiim quatuor aiini parles; Bonon., 1472, in-4". — Sarti, De professoribiis Bonon., t. i.
(2) Compendium medicina' (am inori)oriim universalium quam parliculaiium, emendat. per Micli. de Capeila ; Lyon , 1510, in-4''.
(;!) Expositio supra Nicolai antidolariumparvum ; Venel., 1495, in-fol. — Oleum de terebiiilliina fit siinililer per sublimalionem , et est ciarum ut aqua fonlis, et ardel ut ignis gracits.
(4) Seiectioruin reniedioruin pro conservanda sanilate ad tolius corporis liiimani niorl)os ; Mogiiiit., Iô3i, iri-lol.
(5) De pnieparalione mcdicinarum corn(iondiiini , de modo inveslii^andi com-
deuxième; ÉPOyuE. 433
Citons encore Jacques de Do/idis (1), Thomas de Garbo et Dinus de Garbo [2], qui ont également écrit sur la préparation et la composition des médicaments.
Traités anonymes, contenus dans le manuscrit latin n" 7J56 (du quatorzième siècle) de la Bibliothèque impériale.
Le plus important de ces traités anonymes est le Livre des Septante , sur la pierre vivante, tradvit par maître Renaidd de Crmowe (3). Il commence , /o/. 66 wno, par ces mots : Liber Divinitatis, gui est primus de septuaginla ; laudes sunt Deo habenli gratiam et bonitatem et pietatem.
La coloration de l'acier, sous l'influence du feu, devait, de tout temps, attirer l'attention des alchimistes.' Aussi l'auteur anonyme ne manque-t-il pas d'en parler comme d'un phénomène de transmutation. Pour convertir le fer en or, il dit qu'il faut commencer par le chauffer dîfns un bon feu de charbons (4). On sait que l'acier peut acquérir une couleur jaune d'or au contact du feu.
L'auteur de ce même traité anonyme indique un moyen assez simple pour préparer l'arsenic blanc (acide arsénieux). Ce moyen consistait à calciner avec du fer l'orpiment (sulfure d'arsenic) , tel que le fournit la nature (5),
Le Traité des Septante, qui ne paraît pas avoir été jusqu'ici imprimé, pourrait intéresser les amateurs de la science hermétique. Il a été, selon toute apparence, traduit de l'arabe.
plexiones eariiin et adferenda coiivenienle dosi cujusque medicinsu solutione ; Venet , i486, iii-fol.
(1) Promptuariiim medicinae, in qiio facultates medicamenlorum simplicium declarantui ; Vetiel., 1481, in-fol.
(2) De lediicliotie iiiedicameiiloruin ; Palav., 1556, iii-8.
(3) Liber de Septuaginla, translalus a magistto Renaido Cremouensi, de Lapide aniniali.
(4) FoL 78 recto. Fundendi vero operatio est talis : sume vas ro/undum , et iiivolve totum ex luto magislerii ; — accendas sab eoignem mediocrem, — et converles ipsum (feniun) de colore in colorem, et ilafacias accendendo ignés, donec egrcdialur sol.
(5) II)i(L Modiis molUjicandï ipsuiii al asses ipsum cuin auripigmenlo et fnndos et distillas : descendet sictit corpus olhum.
nisT. 1)1. i.A ciiiMir:. — t i. 28 ,
i.'Ji insToinK de la cjiimik.
Liber \\\ vcrbonim [[). L auteur aiHjiiyiiu! du IJvn' des /renie fjaroles paraît apj)aitenir à l'école arabe. Il se pose, dès le commencement, comme étant connu de tous les adeptes (2). Du reste, nous n'y avons rien lu qui soit digne de remarque. Il termine en enseignant le mode de projection (,'i). Le Livre des trente imroles est cité par Roger Bacon (i).
Le Livi-e des trente paroles est suivi d'un petit écrit également anonyme, traitant de Vétixir de graisse humaine (5). C'est une décoction de sang, de cheveux et d'urine d'homme, que l'on faisait boire pour guérir les malades et rajeunir les vieillards.
Liber xii aquarum (6). Le Livre des douze eaux est un traité des diverses opérations auxquelles les alchimistes avaient l'habitude de soumettre toutes les parties de l'œuf; car on y trouve la distillation du jaune, du blanc, la calcination des coquilles, etc. (7).
Oaustin {Dastin) i8).
Jean Daustin, Anglais d'origine, étaitcontemporaindeRaymond Lulle. Ses écrits respirent ce quiétisme mystique et religieux
(IjMèine ms., fol. 143 verso.
(5) Ibid. Jam tu scis qui liane queeris doctiinum , nos hanc rem tmdtis modis explanasse , in ta tamen nulhis inventus viodus f'acilix sicut istr , prxter quemdam librum in quo tiunciavimus hanc rem.
(3) Ibid., fol. 145 leclo. Modux autem projiciendi est ul tu projicias unam partent super mille parles, — el facias donec tuus explealtir numerus , et hoc est verbum xxx.
(4) Thésaurus chemiciis, etc., p. 406 et 407.
(5) Ibid., 145. Elixir de pinguedine hominis. Accipe sanguinem humamivi et capillos hominis et urinam humanam. Capilli abluantur cum aqua calida et sapone donec sint satis mundi, et aqua clara egrediaiur. Deinde sicca eos ad solem el pone in caldario.
(6) Ibid., fol. 145 et verso.
(7) Le Livre des douze eaux commence : Ovorum vitella nqualiter teres , ut m medullse speciem redigantur ; tune in rase vitreafo cum alamhico et gypso reposttum , aqua rubicunda el crocea et spissa manobit. Il linit : Albugine ovorum primo dissolutio et calcinât io ; post dies w aqua perpétua manabil , — et colorem et naturam auri siiscipief, quani in pcrpetuum non omittet.
(8) Cet auteur est identique avec celui qui se trouve indiqué dans le manuscrit lalin n" 7108 (de la Bibliollièque impériale) : Magistri Joan. Dastri alias Stiri , Angliri liosariiis , sive Sipcrefum srcrcinrum .
DEUXIÈME ÉPOQUE. i3o
qui rappelle en partie les idées des néoplatoniciens el des gnostiques (1).
Voici comment il s'exprime, dans son Romire, sur la composition des corps de la nature : «Tous les corps composés peuvent être rangés en trois classes : 1° les êtres sensitifs et intellectuels; 2° les végétaux; 3° les minéraux. Le semblable tend sans cesse verssonsemblable.Les éléments de l'intelligence sont homogènes avec l'intelligence suprême; c'est pourquoi l'âme désire ardemment rentrer dans le sein de la Divinité. Les éléments du corps, au contraire, sont de même nature que ceux du monde physique environnant; aussi tendent-ils à s'unir aux derniers. La mort est donc pour tous un moment désiré (2). » — Ce sont là des paroles à méditer.
La préparation et la vertu de la pierre philosophale sont enveloppées de mystères. « Lorsque le roi , dit-il , sera revêtu de sa pourpre, vous le projetterez sur les métaux. Voyant cet étrange phénomène, vous vous lèverez aussitôt; vous monterez sur l'arbre philosophique, pour cueillir les pommes des Hespéridcs (3). »
Pierre de Tolède.
On attribue à cet alchimiste le Rosaire des philosophes f4), qui est fait en imitation de celui d'Arnaud de Villeneuve.
Pierre de Tolède paraît avoir vécu au commencement du quatorzième siècle. Il mérite à peine d'être tiré de l'oubli.
•lean Creniei*.
Jean Gremer, abbé de Westminster, était disciple de K. Lulie. C'est, dit-on , sur les instances de Gremer que R. LuIle passa en
(1) Les écrits qui ont pour tilre : Hosarliim correct ius , sive Visio de Lapide philosophico, se trouvent iniprimtVs dans les collections de Manget et rt'Ashmul.
(9.) Joli. Daustenii, Angli, philosoplii experlissimi, Rosarium, arcanuni pliilosopliorum secret! ssi mu m compreliendens. Manget, Bibl. chivi., t. ii, p. 309.
(3) Ibid., p. 326.
(4) Tract, septem de lapide pliilosopliico, c velustissimo codire de^umpli, in Incem dati a Juste a Balbian ; Liigd Hal., 1599, iii-S".
A'M\ lIISTdlItK HK I.V CllIMlK.
Angleterre. 11 employa trente ans de sa vie à la recherelie de la pierre philosophale, et laissa nn traité {Tes{ame»futn) aussi obscur qu'insignifiant (1).
Pierre le Bun tle £<oinbar(lie.
11 ne faut pas confondre l'auteur de la Perle précieuse, servant d'introductinn à la chimie (2), avec le célèbre philosophe scolastique , l'auteur des Sentences et disciple d'Abeilard.
Pierre le physicien (alchimiste) est moins ancien : il vivait au commencement du quatorzième siècle; car il nous apprend luimême qu'il était physicien de Ferrare, et qu'il composa son ouvrage [Margarita pretiosa) en 1330, dans la ville de Pola, de la province d'Istrie.
L'ouvrage que nous venons de citer est rempli de considérations théoriques qui témoignent d'une grande habileté de dialectique, mais de fort peu d'esprit d'observation.
(( Il y a, dit l'auteur, sept esprits alchimiques, dont quatre principaux, savoir : le mercure, le soufre, rorpiment et le sel ammoniac; et trois d'un ordre secondaire : le vitriol, l'aimant et la calamine. C'est avec les métaux et avec ces esprits qu'il faut faire la pierre philosophale. Les métaux seuls ne suffisent pas ; car ce serait faire un corps sans âme. »
Pierre le Bon nous apprend que les alchimistes entendent par poison [venemim] toute substance qui tue les métaux, c'est-à-dire qui se combine avec les métaux en les altérant. «C'est, ajoute-t-il, pour ne pas avoir compris cela, que certains adeptes ont chauffé le mercure avec de véritables poisons, tels que l'aconit, la ciguë, la vipère, etc. Il n'y a que les poisons minéraux, tels que l'arsenic et le soufre, qui tuent (altèrent) le mercure, parce qu'ils sont de même nature que lui. »
(0 Muséum liernieticiini refoinialum el amplilicatiim ; Francof., 1677, iii-'i°. — Midi. Meyer, Iripus aureiis; Francof., 1018, iii-4".
(?) Margarila pretiosa novella correctissima, exliihens inlroiiiictioneiD in urtem chemise inlegrain , anie aiinos plus minus liucenlos septuaginla cotnposila, auc-
loie Pelro lîono Lombarilo. Manget, Bïbl. chim., t. ii. T/ieafr. chein., t. v On
elle encore (lu même auteur : De secrelo omnium secieiorum Dei dono; Venet., i.ViO, in-8. KpixIoJn ad amicum , M d'aulros écrits cités, par Borel.
DEUXIEME Kl'OQLE. i.'J"
L'esprit ergoteur de la philosophie scolastique avait pénétré jusque dans l'alchimie. Voici les syllogismes dont se seit Pierre le Bon contre la réalité de l'alchimie :
(i Aucune substance ne peut être transformée en une autre espèce , à moins qu'elle ne soit auparavant réduite en ses éléments; or l'alchimie ne procède pas ainsi ; donc l'alchimie n'est qu'une science imaginaire (1).
« L'or et l'argent naturels ne sont pas les mêmes que l'or et l'argent artificiels; donc, etc. »
Pierre le Bon aurait eu parfaitement raison, s'il s'en était tenu là ; mais, pour faire voir tout son talent de sophiste , il s'attache , dans le chapitre suivant, à prouver, par des arguments contraires, que l'alchimie est un art vrai et réel.
Pierre le Bon a parlé le premier du vernis de paierie, fait avec du plomb et de l'étain calcinés (2).
Richard l'AnQ-lais.
Richard ou Robert l'Anglais vivait vers la même époque que Pierre le Bon. Il nous reste de lui un écrit alchimique , intitulé Correctoriinn (3), dans lequel on trouve peu d'idées neuves. L'auteur admet également le mercure et le soufre au nombre des éléments des métaux. Il en dit la raison : « Les métaux, tels que le plomb et l'étain, ont, quand ils sont à l'état de fusion, l'aspect du mercure ordinaire ; et, en les combinant avec le soufre , on obtient toutes les colorations possibles. »
Fidèle à l'esprit de son époque, il invoque le témoignage des philosophes anciens comme une autorité souveraine, et comme le seul moyen d'initier l'intelligence humaine à la vraie science (4).
(1) Theair. chem., t. v, p. 607.
(2) Margarlta pretiosa (Manget, Bibl. chim., t. ii). Videmiis , qiiod cnm plnmbum et slannum fiierunt calciiiata et combnsta, quod post ad ignein congrunm convertiintur in vilriim, sicut faciunt qui viliificant vasa figiill.
(3) Libellas iitiiissimns Ttepi yip-^î*?» c"' ''t'ilimi fecit correcloiiiim; SIrasb., ' 1596, in-8. r.tiiliuol, Verx alchim.scriptor. BAle. ; 1561, in-fnl. Tlieat. chem., t. II. Manget, liibl. chim., l. ii.
(4) Sludiiim senundiim doctores ainovet i^noranliam, et reduci( liiiinaiium intellectiim ad veram scienliam. Theot. chem.,\. ii. p. 419.
'(."{H mSTOnsK, HK I V ClllMtE.
Encovf quelcjucs siècles, cl nous veirons raulorilé des écoles faire place à l'auloritc de rexpérience. En attendant, nous constaterons que les alchimistes du moyen âge s'acCordaient déjà sur la nécessité d'observer, ou, comme ils s'exprimaient, d'imiler la nature. Mais ce n'était là pour eux que le moyen d'arriver à comprendre et à pénétrer les secrets des philosophes. « Celui qui ne joint pas la théorie à la pratique est, remarque Richard, commû l'Ane qui mange du foin, et qui ne se rend pas compte d(> ce qu'il fait (1). »
Le Rosariîts minor et le Spéculum alckiinUi', que Borel et Gmeiin attribuent à Richard , appartiennent, le premier à Arnaud de Villeneuve, et le dernier à Roger Bacon.
Cînillauine de Paris.
Bernard deTrévise parle d'un « maistre Guillaume le Parisien, un grand clerc, qui fust saige en cette science (2); » et plus loin il le nonmie « chef des escoUes de Paris (3). »
Lenglet-Dufresnoy et Borel n'ont pas compris Guillaume de Paris dans la liste des alchimistes du moyen âge. La Bibliothèque (le Mariget, le Theatrum chemiciim, le Muséum hen/ieticum , et d'autres collections d'ouvrages alchimiques, ne contiennent aucun traité de Guillaume de Paris, que Bernard de Trévise dit tant célèbre.
Cependant le manuscrit latin n» 7147 de la Bibliothèque impériale renferme un petit écrit alchimique, sous la forme d'une lettre , intitulée Epistola Gmllielmi Parisiensis episcopi super alliimia (4). Ce Guillaume, évéque de Paris et alchimiste , est très-probablement celui que Bernard appelle chef des écoles de Paris.
Nous n'avons aucun renseignement précis sur Guillaume de Paris. Il paraissaitversé dans toutes les subtilités de la philosophie
(1) Nam |»raeler natuiae iniitationem im|iossibile est ipsis secrela philosoplionim ad peifectum finern perpelraie. Hi franseimt ad practicam siciit asinus ad fœnum , nesciens ad quid porrigat rosirum.
,2) Opuscule très-excellenf , etc.; Anvers . 1567, l?, p. 156.
(3) Ibid., p. 158.
(h) M^. 71 'i7, loi. ;i.S-'t4. .
scoiastique i son Épitre l'atteste. Les termes, tels que qidddilé, .subslantiobilité, essentiabilité , et d'autres que l'on y rencontre . rappellent la lutte des nominalistes , des réalistes et des conceptualistes, à l'époque d'Abeilard et de Guillaum^e, de Champeaux. Cet écrit est en lui-môme sans intérêt (1). y^i^]- ■
L'auteur n'était pas, comme on pourrait le penser, contemporain d'Abeilard; car il cite' Arnaud de Villeneuve. Et comme il est lui-même cité par Bernard de Trévise, on peut en conclure qu'il vivait au quatorzième siècle.
Un Alchimiste anonyme.
Dans le même manuscrit n" 7147 de la Bibliothèque impériale se trouve, à la suite de l'Épitre alchimique de Guillaume de Paris , un Commentaire inédit sur les paroles si connues de saint Matthieu : ISisi granum frumenti cadens in terra mortuum fuerit , ipsum solum manet; si autan mortuum fuerit , niultum fructum aft'ert.
Ce Commentaire , qui est sans nom d'auteur, est tout à fait conçu dans l'esprit des alchimistes; il donne une idée exacte de leurs doctrines. On y fait surtout bien ressortir la différence qui existe entre la destruction par. la combustion, et la destruction par la fermentation. « Dans le feu, dit l'auteur, toute l'espèce est abolie ; dans le sein de la terre, le grain périt, il est vrai, mais il n'y périt qu'à la condition de propager son espèce. Le grain que cherche l'alchimiste provient du mélange des quatre éléments, amené à l'état aériforme. De là résulte l'eau, la matière du mercure, qui doit renfermer l'esprit fétide (-2). Travail-
(l; Voici un ecliaiitilloii Ju lan^^aj^i; alciiiiiiico scolaslique de VEpistola de Guillaume de Paris : Et est alia doclritia quai dicitur composUiva, scilicel qiue composuit qvcccmnque ipsa diiisU , incipiendo a matériel prima, scilicel a principiis et elementis qiiu sunt ad composila. Quse doclrina resoluliva incipit a composais et sunt ad simplicia scilicet ad principiu et elemcnta qiuv dicuntur materia prima, ce quajit elixir transmutans corpora. Ms. 7147, fol. 35.
(?) Ms. 7147, lai. 4i. tianc quidein piuabolam assuinurit noslri philosoplti, qui mitii videtur valde familiare exempliim. Recordor enim qiiod alias mifii dictum est, quod aliter corrumpitur granum , cum in iguem projicitur et^nb eodem consumitiir, et aliter cum in terra putrescit. Quoniam in igné
Ions, conlinup-t-il, afin d'arriver à faire ce que la nature opère dans le sein de la terre. C'est pourquoi le soleil est le père, et la lune la mère (1). »
L'auteur anonyme de ce Commentaire ne peut pas être antérieur au quatorzième siècle, car il cite Raymond Lulle.
Dans le même manuscrit on trouve une série de Recopies alchimiques, moitié en latin , moitié en français.
Fol. G9 : (I S'ensuyvent plusieurs gentillesses et receptes dignes de mémoire.
« Povr fondre cristal et semblables choses.
« Prins salis petre, borrax, ceruse ana (parties égales), mesle ensemble bien pulvérisé avec huyle d'oeufs , ainsi comme paste et seiche; icelle poudre faira fondre le cristal et aultres choses semblables. »
Fol. 09 verso ; « Pour faire bons creusets.
(( Prins des polz des verriers où l'on fait le voirre , qui ne vallent plus rien, et soyent très bien battuz en ung mortier de fer. »
L'auteury fait ensuite ajouter du carbonate de potasse icendres clavellées), et fondre le tout.
Fol. 70 verso : « Pourjaire bon lut des philosophes.
'< Prenez parties égales de verre, de chaux vive, de brique pilée et de céruse; pulvérisez bien toutes ces substances, et faites-en une pâle homogène avec du blanc d'œuf ^'2). »
! lit modo loqiiendi iitar uoslroiiim i tota species abolilur ; sed in ferra sub individuo corrvplo serratiir species , quia natura ingeniavit ad rennvandum .suos species. Grnnum noslrumquod ars noslra quatrit primoria prodxtclione iiatuvi; procéda ex commix/ioue quatuor elementoriim in qiiamdam condcnsaliôncm voporosam , ex qua quadam nnscitur aqua, qux dicitur matelia mcrcurii, ciijtis minera quadam oritur,'iit terra qiiani ritriolum nomiiinnt, qux in se dicitur liabere fœ/cnlem spiri/itm.
(1) l.aborantes rrgo vt liabeonus super terram talc quule natitra sibi fabricarit sub t^rra. Inde pater ejtts est sol , mater vero tiina.
(2) Recipe vitri pailem i, calcis vivte paitem i, tegiilaris piilveris paitem i, renisir parlem i. F.t lispc oninia piilveriseiitm oplimc et impaslenliii nim albuininp ovi.
DEUXIÈiTE ÉPOQUE. iil
L'auteur des liecepfes alchimiques, dont la plupart portent un cachet vraiment pratique, n'est pas indiqué dans ce manuscrit, qui paraît remonter au règne de Louis XI ou de Charles VIII.
Odomar.
Le moine Odomar pratiquait ralchiinie à Paris vers le milieu du quatorzième siècle, sous le règne de Philippe de Valois. Il conseille, dans sa Practica ad ûiscipulnm , de se préserver du contact des vapeurs mercurielles, et en général de toutes les vapeurs alchimiques, en se bouchant les narines avec du colon trempé dans de l'huile de violettes (I\
Il enseigne à préparer Veau régale , qu'il appelle eau de calcination de tous les métaux [aqiia calcinationis omnium metallorum), en soumettant à la distillation un mélange de parties égales de vitriol romain, de nitre, et de deux parties de sel commun (2). u Cette eau, ajoute-t-il avec raison, corrode tous les métaux. »
Ortholain.
(trlholain exerçait à Paris Talchimie. à peu près en même temps qu'Odomar.
Un fait digne de remarque, c'est que les époques auxquelles on cultivait le plus ardemment ralchimie , à Paris , coïncident précisément avec les règnes des rois Jean , Philippe le Bel, elc , accusés par l'opinion publique d'avoir altéré les monnaies.
Maître Ortholain publia, en 1358, sous le règne de Jean, sa Pratique alchimique [Practica alchim'ica), où il décrit minutieusement, et en termes parfaitement clairs, la préparation de
(1) Practica ad disiiipiiliiiii.Gratarol, Vera alc/iim.,t. ii. Tlwatr. chern., t. m.
(2) L'acide siilfiiiique «lu siilfale de 1er, en réagissant sur le nitrate de potasse et sur le cldorure de sodium , donne elfectivement laissance à un mélange d'acide nitrique et d'acide clilorliydrique ou d'eau régale, qui passe dans le récipient. Il reste dans la cornue une combinaison d'oxyde de fei avec la soûle et la potasse.
'» 4^ lllSTOIRli DE 'îl'iUimiE.
Vvau-furte (acide nitrique), m Rejetez, dit-il , les ^ preifiiére^ gouttes qui passent à la distillation, car c'est de l'eau. .\'apjinsez le récipient que lorsque vous ven-ez qu'une goutte du liquide que vous ferez tomber sur une lame de couteau l 'attaque avec effervescence. Ayez soin de bien adapter le récii)ient au bec de l'alambic; et chauffez la cucurbitc sur un bain de cendres, d'abord lentement, puis à un feu plus violent, pendant plusieurs heures, jusqu'à ce qu'il ne passe plus rien à la distillation (1). »
<( Je sais , ajoute maître Ortholain , que l'eau-forte ne dissout pas l'or, et que , pour le dissoudre, il faut joindre à cette eau le sel ammoniac; mais je ne veux pas en entendre parler, parce que c'est ainsi qu'on détruit tout le métal et son humeur radicale. »
Le même auteur nous apprend que , pour préparer le grand élixir, on emploie le mercure, le soufre jaune (soufre ordinaire), le soufre vert (vitriol) et le soufre blanc (salpêtre).
Ortholain fait jouer un rôle important à l'intluence des quatre saisons , des sept planètes et des douze signes du zodiaque.
Dans un chapitre remarquable sur la distillation du vin, il décrit les eaux-de-vie de différents degrés de concentration , et il indique la préparation de la quintessence ou plutôt de la prime-essence , qui était l'espril-de-vin absolu.
« Mettez, dit-il, du vin blanc ou rouge de première qualité dans une cucurbite surmontée d'un alambic , que vous chaufferez sur un bain de cendres. Le produit de la distillation doit être divisé en cinq parties : le liquide qui passe le premier est plus fort et plus noble que les autres, parce qu'il renferme beaucoup de quintessence; celui qui vient après est beaucoup moins fort. le troisième l'est moins encore, le quatrième ne vaut rien du tout ; quant à la cinquième partie, elle reste comme résidu dans la lie au fond du matras. Le récipient est changé à des intervalles égaux. Chacune de ces eaux est séparée, et conservée dans un vase particulier. Les trois premières sont des
(I) Praclica vera ctlcliimica per magistruin Oilliolaniim, Paiisiis inobataet v\perta, sub anno Dom. MCCCFA'MI. Tltenlr. chem., iv, |>. I02S.
DimiUantur primai sexdiciiii j^iiII.t cadeie. anleiiuam recipiatiir ! liqiior ), et cerluin sigmim est, quundo aqiiu plile,:;matira exivit, qnod liomo ponat nniini ciiltelliim inodiciiii) calefaclnm suit n.iso alamhici , et eNspectcl donec nna i;iillaca(1at super r.iiKelliitn , (|iiod >i !)iilli;it el iii;;rc;e;if, lum tecessit a(|ii;i plile;;inalira, elr.
DEUXIEME Él'lHjl'E. 4W
eaux ardentes , parce qu'un drap trempé dans ces eaux brûle sans se consumer. Si le drap n'est pas réduit en cendres, c'est le phlegme (eau) de l'eau ardente qui l'en préserve {noti consîwiihir, et hoc est propter phlegma quod inht in ipsis). Pour séparer ce phlegme , on soumet chacune de ces eaux (la première , la deuxième et la troistème) à une nouvelle distillation, à un feu très-modéré {cum îgni mediocrî, non tiimisforti], et aj)rès que les deux tiers ont passé dans le récipient, on arrête l'opération; ce qui reste dans le n>atras est rejeté. On renouvelle la même distillation trois fois, jusqu'à ce qu'on obtienne de l'eau-de-vie rectifiée {aqua vifœ rectificata). On reconnaît que celle-ci est parfaite lorsque le drap qui en est imprégné brûle tout à fait, de manière à se réduire en cendres (1). »
A côté de ces faits, exposés avec une extrême clarté , on rencontre l'influence alors toute-puissante des doctrines alchimiques.
Voici le moyen qu'enseigne Ortholain pour préparer l'élixir qui doit changer le plomb en or :
'I On fait, pendant douze jours, digérer dans du fumier de cheval des sucs de mercuriale {mercuriali») , de pourpier [porlulaca) et de chélidoine {chelidonîa). Au bout de ce temps, on en 1 étire , par la distillation , un suc rouge. On remet celui-ci dans du fumier de cheval ; il en provient des vers qui se mangent les uns les autres jusqu'à un seul. Celui-là, on le soigne particulièrement; on le nourrit avec les trois plantes indiquées , jusqu'à ce qu'il soit devenu gros et semblable à un crapaud. Alors on bouche le vase, on le met sur le feu, et l'animal meurt aussitôt; puis on l'incinère de manière à le réduire en poudre. Enfin, cette poudre est mêlée avec l'huile de vitriol jusqu'à consistance pâteuse. Pour l'éprouver, on la projette sur du plomb fondu. Si le plomb est teint et se convertit en or pur, l'œuvre sera parfait (2). »
(1) Et si pannus lineus in ipsa lingatiir et igiii appioxiiiiHlnr, inllammatiir et consiimitui ;et iioc est certum signuin pei feclionis. Thealr. chem., t. iv, p. t038.
(2) Theatr. cfiem., t. iv, p. i04l.
'ii4 HISTOIRE DK LA CHIMIK
Cieorg^es Itipley.
G. Hijiley, Anglais et chanoine de Bridiinglon, dans le diocèse d'York, se livra, dans la seconde moitié du quinzième siècle, aux opérations de l'art hermétique. Il voyagea quelque temps en Italie, pour développer ses connaissances, et gagna les bonnes grâces du pape Innocent VIll, qui le nomma prélat domestique et maître des cérémonies. De retour dans son pays, Ripley entra dans l'ordre des Carmes, et composa, dans la retraite, les ouvrages qui portent son nom. Il mourut en 1490. Ses confrères, qui ne comprenaient rien aux travaux de Ripley, l'accusèrent de magie. Théod. Mundanus (i) raconte que Ripley pratiquait l'alchimie avec tant de succès, qu'il fut à même d'avancer aux chevaliers de Saint-Jean de .lérusalem là somme de 100,000 livres d'or, pour la défense de l'ile de Rhodes contre les Turcs, comnian(îés par Mahomet IL
Le Livre des douze portes (-2) est le titre du principal ouvrage de G. Ripley. Il traite de la préparation de la pierre philosophale, divisée en douze parties , appelées les douze portes , savoir : la calcination, la solution, la séparation, la combinaison, la putréfaction, la congélation, la cibalion (nutrition), la sublimation, la fermentation, l'exaltation, la multiplication, et la projection. Cet ouvrage est reuipli d'allégories et d'images. En voici un échantillon :
'( Ainsi donc, pour me résumer, il faut, dit-il, commencer au soleil couchant, lorsque le mari rouge et l'épouse blanche s'unissent dans l'esprit de vie, pour vivre dans l'amour et dans la tranquillité , dans la proportion exacte d'eau et de terre. De l'occident avance-toi à travers les ténèbres vers le septentrion; altère et dissous le mari et la femme, entre l'hiver et le printemps; change l'eau en une terre noire, et élève-toi, à travers des couleurs variées, vers l'orient, où se montre la j)leine lune. Après le purgatoire apparaît le soleil blanc et radieux; c'est l'été après l'hiver, le jour après la nuit. La terre
(1) Ei)ist. ad Edm. Dickinson ; 0\on., I68(;.
(2) Liber duodecim porlarum. Mang^t, Htbl. chnn ,1. ir, |». -l'ô. — Tlieatr . c/iem., t. II.
el l'eau se sont Iranstormées en air; les ténèbres sont dispersées, et la lumière s'est faite. L'occident est le commencement de la pratique, et l'orient le commencement de la théorie; le principe de la destruction est compris entre l'orient et l'occident. »
Ce langage, qui ressemble à une série de logogriphes, paraît rouler principalement sur la proportion et la calcination des amalgames d'or et d'argent, sur la sublimation des sulfures et des chlorures de mercure.
Borel attribue à G. Ripley un grand nombre de petits traités sans valeur, et dont plusieurs paraissent être d'une date plus récente (1). La plupart se trouvent imprimés dans le Theatntm chemicum britannicum d'Ashmole.
Bernard de Trêves.
Bernard de Trêves a été jusqu'ici confondu, par presque tous les auteurs, avec Bernard de Trévise. La Réponse à Thomas de Bologjie est faussement attribuée à ce dernier (:2). Elle appartient à Bernard de Trêves, qui vivait vers la fin du quatorzième siècle, comme le démontre le manuscrit n° :266 (suppl. lat. 4) de la Bibliothèque impériale. On y lit, fol, 43 : Explicit tractatus responsionis , etc., missus per me Bernarduii) pro nunc civem Tievircnseu). Anno Domini 1383, finifus in die Sf. Diomjsii.
Cette Réponse ne contient rien de remarquable (3), Quant û
j^ Voici les titres de ces traités : Medulla p/iilosophuv chtmicx; — Liber de mercurio philosophorum; — Clavis porlx aurex; — Philoniitm alchimislurum ; Pupilla alchemiic ; — Concordanlia Raijmundi ei Guidonis ; — Viaficum ; — Canlilena; — Epistola ad regein Eduarduni; — Ariomata philosophica ; — Tlie vision ; Mystery of ulchymints ; — Verses belonying to an emblemalical scroivle.
[7) fiiiieliii (Gesc/iichfè der Cfiemie, t. i, p. 159) et Lenglel-DulVesnoy se sont trompés, en taisant de Bernard de Trêves et de Bernard de Trévise un seul et même personnage.
{'.]) Le nis. n" 7927 Colb. donne ime ancienne traduction française do la Res-
3 3 ponse df Bernard de Trêves.
AM\ ' JIISTOIRK I)K LA CllI.MIh).
la lettre de Thomas de fiologne sur la pierre philosophale , adressée à liernard de Trévise , on n'y tiouve que des idées générales sur la nature des végétaux et des minéraux. L'auteur dit (manuscr. indiqué, fol. 0) qu'il avait envoyé au roi de France (Charles V) et aux ducs de Bourgogne et de Bélhune un philtre que ces seigneurs lui avaient demandé ob amoris causam, et qu'il l'avait trouvé très-efficace, d'après les expériences qu'il en avait faites sur ses domestiques.
Bernard de Trêves a , en outre, composé une espèce de chrestomathie alchimique , dans laquelle on trouve des fragments de saint Thomas d'Aquin , de Haly, roi des Arabes, d'Arnaud de Villeneuve. Cet ouvrage n'a pas été, que nous sachions, imprimé. 11 porte la date de l'année I36G (1).
Jean de Roquet ailla de {Joamies de RupeSClsso).
Jean de Roquetaillade , plus connu sous le nom de Rupeseissa, de l'ordre de Saint-François , vivait , au milieu et à la fin du quatorzième siècle, à Aurillac en Auvergne. U ne s'occupait pas seulement de science hermétique, mais il se disait inspiré de Dieu , et répandait des prophéties sur le sort des souverains, et particulièrement du pape. C'est pourquoi Innocent YI le fit . en 1357, mettre en prison, où probablement il est mort (2). Son corps fut enterré à Villefranche , près de Lyon.
Il nous reste de lui : Liber lucis et Liber de considerationc quintx essentise (3), sans compter plusieurs autres écrits que Borel attribue à Jean de Roquetaillade (4). Le petit traité qui a pour titre : Liber magistri Joannis de Rupeseissa de confeciionc vert lapidis philosophorum , paraît supposé.
Jean de Roquetaillade, que les adeptes vénèrent comme un de
{\)Su77una collecta ex li bris philosoph., per philosophum Bernardum Trevirensem, etc., anno 1366, prima decembris.
('.>.) Luc. Wading, Annales minor., adannum 1357.— J. Tritli.'iniiis, Anndlex HirsugiensesS. Galli, 1690, in fol., t. ii, p. 225.
(3) Munget, Bibl. chim.,1. ii. Vercc alckim.. script., aiict. Gralaiol; Basil., IbCl, in-fol., t. 11.
(4) Liber de aicliiiiiia. — Compcndiuin arlis. — Abhitviatio. — ïliesauiiis niundi. — Lilier (]<' secrelis sccrolonini.
DEUXIEME EPOQUE. iïl
ieurs grands maitres , se vantail de posséder une quintessence dont une partie pouvait changer cent parties de mercure en argent ou en or. Il en donne, à sa manière, la description.
« Prenez, dit-il , parties égales de salpêtre, de vitriol romain, et une matière de vil prix, qui se trouve partout (l'auteur ne la nomme pas ; mais on verra , d'après ce qui va suivre , que c'était du sel commun). Ajoutez-y une partie de mercure, et soumettez le tout à la sublimation. Vous obtiendrez ainsi le mercure sublimé, pur de sa noirceur terrestre, et blanc connue " de la neige (I). » — C'était là du calomélas (protochlorure de mercure).
« Préparez ensuite, continue l'auteur, de l'eau-forle avec du salpêtre et du vitriol romain, dissolvez le mercure blanc, et chauffez le tout dans un appareil distillatoire : vous verrez l'âme ou l'esprit blanc du mercure s'élever, et s'attacher aux parois et au sommet du vase. »
L'esprit blanc du mercure était évidemment le sublimé corrosif (deutochlorure de mercure).
Il serait inutile de relater toutes les opérations auxquelles Jean de Roquetaillade prescrivait de soumettre l'esprit du mercure; car les noms de Uiit virginal, de soufre invisible , etc., qui s'y trouvent, s'appliquaient à des substances très-diverses (2).
Toutes les éditions du Livre de la lumière donnent la figure du fourneau chimique (espèce de fourneau à réverbère) dans lequel Jean de Roquetaillade faisait cuire son œuf philosophique, d'où devait sortir la merveilleuse quintessence.
Karthélemy l'Angolais.
Cet auteur, sur la vie duquel nous n'avons que fort peu de détails, ne doit pas être précisément compté au nombre des
(1) Rappelons que le nitrate de potasse (salpêtre), le vitriol romain (sulfate de cuivre) et le cliloriire de sodium (sel commun), donnent Iteu à une réaction de laquelle résulte de l'eau régale. C'esi l'eau régale qui convertit ensuite le nx rcure en un prodiiit blanc 'clilorure de mercure), qui se sublime et se fixe au\ parties refroidies de l'appareil.
(2) Liber liais, in Secret, alchemix. etc. Opéra Dan.Bronchuisii ; Colon. A^ripj). l;)7n, 4. Maniiet, Bilil. c/iini., t. ii. Tlicnfr. c/irni , I. m.
iiS IIISTOIHK !)!•: LA C.IIIMIK.
alchiniisk-s. Nous ne le meiitioniioiis ici que parco qu'il a nomposé un ouvrage très-remarquable, dr Herum proprieluHbus , vulgairement connu sous le nom de Propriélaire (1). La Bibliothèque impériale de Paris possède plusieurs manuscrits , trèseslimés , d'une Iraduclion française du livre des Propriétés des choses, faite en 137^, par ordre de Charles V, roi de France. (i Ce livre fut translaté, l'an de grâce mil ccclxxk, par le commandement de tres-puissant et noble prince Charles , le quint ' de son nom , régnant en ce temps en France puissamment. Et le translata son petit et humble chapelain, frère Jehan Corbechon, de l'ordre de Saint-Augustin, maislre en théologie de la grâce et promotion dudit seigneur très-excellent. Amen (:2). »
Ce livre français, qui parait préférable au travail original, renferme un grand nombre de documents précieux pour l'histoire des arts et des sciences au moyen âge. C'est une vérilable encyclopédie : il y est question de zoologie, de botanique , de médecine, de chimie, de géographie, de mathématiques, de musique, etc. La partie qui concerne les minéraux et les métaux est assez faible, et ne nous apprend rien de nouveau. Voici ce qui est dit de l'or et du mercure :
({ L'or est mis au feu , il ne perd point de sa pesanteur et ne apetise point; mais s'il y a d'ordure mellé avecques l'or, elle s'en départ quand l'or se fond par la force du feu ; et adonc l'or demeure plus pur et plus cler. »
C'est l'aftl nage de l'or par le plomb, procédé connu depuis longtemps.
(( Le vif-aryenl, quand on le met au feu, se tourne en fumée, et cette fumée nuist moult à ceulx qui sont près; car elle les fait ])aralitiques et trembler les membres, pour les nerfs qu'elle a amoillis. »
C'est la première description exacte qui ait été faite des accidents auxquels peuvent donner lieu les vapeurs mercurielles. On s'étonne que l'auteur n'ait pas en même temps signalé les dangers des vapeurs arsenicales.
Barthélémy attribue au diamant des propriétés miraculeuses qui semblent expliquer pourquoi ce minéral a été de tout temps le [ilus bel ornement de la toilette des femmes.
(1) Voyez Les nuinuscii/s frnurais de In liihUolhi'qtie royad' , etc., par M. Paulin Paris, 1. i, p. 2C1.
(2) Mss. n" f)80'>, et n" 686y, Coll).
DEUXIÈME ÉPOQUE. ^t i9
« Cette pierre , dit-il, vault moult à celluy qui la porte , contre, ses ennemis et contre forcenerie , et contre malvais songes et fantosmes, et contre venin, et contre les diables qui couchent avecques les femmes en espèce de hommes. »
Dans le chapitre sur la mandragore, nous avons vu , pour la première fois, employé le nom de pommes de terre; seulement ce mot s'applique ici aux tubercules de la mandragore. « Ceux qui arrachent la mandragore se gardent bien que le vent ne leur soit contraire, et font trois tours avec une espée autour de l'herbe. »
L'un des documents les plu? curieux qu'on trouve dans le Propriétaire est celui qui traite de la raffinerie du sucre. Le voici en entier (1) :
« Sucre est en latin appelé sueara , et est fait de roseaux qui croissent es viviers qui sont près du Nil; et le suc de ces roseaux ( st doux comme miel , et en fait-on le sucre par le cuire au feu , ainsi comme l'on fait le sel d'eaue (2) ; car on pile ces roseaux, et puis Les met-on en la chaudière sur un feu qui n'est pas fort, où il devient dessus comme escume, et puis le meilleur et le plus espais s'en va au fond ; et ce qui est vil et plein d'escume demeure par-dessus et n'est pas si doux comme l'autre, et ne croque point entre les dents quand on le mâche, mais se fond tout en eaue. On met le bon sucre, en bons vaisseaux ronds, sécher au soleil, et là s'endurcit et devient blanc, et l'antre demeure jaune. »
Ainsi , la concentration du suc de roseaux à un feu modéré, la cristallisation du sucre dans des vaisseaux appropriés, et la séparation du sucre des matières étrangères non cristallisables, etc., enfin tous les éléments de l'aftinage du sucre se trouvent indiqués dans ce passage , écrit il y a plus de quatre cent cinquante ans.
Le chapitre xv du même manuscrit, relatif à la géographie, contient des documents très-précieux pour Ihistoire des sciences au quatorzième siècle.
« France. — En France a moult de nobles quarrieres où l'on prend les pierres pour faire les nobles édifices, et en particulier
(1) Ms. n" 68G9, Colb., cliap. xvii.
(2) Sel de ciiisiiio prt''(iaré par l'ëvapoiatioii des eaux de fontaines tliarjjéeâ de cliloiure de sodium.
HiST. m: i.A (iiniiK. — t i. 29
iriO IHSTOIRE DE r,A f'.HIMIE.
la pierre en loiil Paris, où csl le piastre en j-rand foison; leqiie est eoniuie verre (1) quand il est cru, et dur eoiume pierre. Et quand il est cuit et destrenipé d'eau , il se convertit en cyment , dont on fait les parois et les beaulx édifices, et les pavements des maisons. — Et combien que France ait de nobles cités et de grand renom , toutefois Paris est le principal, et «'i bon droit. Car, comme Athènes , mère de sapience, Paris reçoit de toutes les parties du monde ceulx qui à luy viennent, et trouve h cliascun ses nécessités et les gouverne paisiblement. Paris est une cité très puissante en richesses et en marchandises et en bon air, et sur bonne rivière pour les clers, et qui a champs et prés et montagnes pleines de beauté pour récréer la vcue des escoUiers, quand ils sont lassés de travailler et d'estudicr. Et les rues et les maisons de Paris sont moult propres pour les escolliers.
« Flandre. — Les gens de Flandre généralement ont beaulx visaiges et pileux cuer et doulx langage et mesme maintieng. — En Flandre a bons ouvriers de drap de laine. Ils pourvoient de draps à une grande partie du monde , lesquels ils font de laines d'Angleterre , et les envoyent par tout le monde par mer et par terre. — Flandre est un plat pais qui porte du bled en aucuns et des arbres; mais il y a peu de bois. Pour ardoir ils/owi leur feu de tourbes de terre, qu'ils prennent en marais, dont le feu est moult chault, et plus fort que de busches. Mais il n'est pas si prouffitable ne si honorable, ne si sain , et la cendre n'est pas si bonne.
« Lorraine. — H y a eaux médicinales qui guérissent diverses maladies quand on en boit.
« Angleterre. — Angleterre est un paîs fallacieux, et les gens sont enclins à jouer et à esbattre, les Anglais ont le cuer et la langue si branle, et la main encores plus.
« Saxe. — Saxonie a nobles montaignes où l'on prend pierres qui par force de feu se convertissent en airaing, et l'y a nobles rivières à grand foison qui courent par le pais. Saxonie a fontaines salées dont on fait le sel blanc. Et il y a moult de cités, villes et cbasteaulx tres-forts, tant es montagnes que en plain pais; près de la montagne où l'on prend le cuivre , il y a un autre mont dont les pierres sentent les violettes à odorei'.
(I) Sulfate de clianx cristallise, lamellaire el (lanspaienf. On en rencontre encore atijonrd'liui dans les carrières de Monlmarlre.
DEUXIÈME ÉPOQUE. '»ol
(( Thvringe. — Les gens de Thuringe, selon le nom de leur langue, sont durs et cruels contre leurs ennemis, et sont grans et forts de corps et hardis de cuer, de grand'constance. Cette terre est ainsi comme toute close de monlaignes, et dedans elle est pleine de bleds et de vins en aulcuns lieux, et de villes et de fors chasteaux, tant es montagnes comme en plat pais. — Et il s'y treuve les minières de plusieurs metaulx es montagnes dn pais. »
Ces renseignements donnent pour ainsi dire la physionomie des pays où se trouvaient, concentrés au moyen âge, les éléments de la civilisation.
Apollonius.
Les figures hiéroglyphiques et alchimiques, auxquelles !e> adeptes donnent un sens allégorique , étaient fort à la mode du temps de Nicolas Flamel. Il y avait des traités d'alchimie qui, an lieu du texte, contenaient des images plus ou moins bizarres, faisant allusion aux secrets de l'œuvre.
Le< Fleurs d'or de maître Apollonius sont un traité de ce genre. 11 ne paraît pas avoir été imprimé. On le trouve dans le manuscrit n" 7152 de la Bibliothèque impériale , sous le titre : Expositiones qiias magister Apollonius Flores aureas ad erudUionem et cognilionem omnmm scientianitn et naturalium artimn gênera- Hier et competenter appellavit ; hoc opus Salomoms Machinei et Euàlidii ancloritate maxh/ia compositum est; accedvnt figitr,r\ L'écriture du manuscrit est du quatorzième siècle.
C'est l'alchimie réduite en figures symboliques et cabalistiques. Cet écrit a quelque analogie avec l'ouvrage de Pierre d'Abano, que nous avons fait connaître plus haut (1).
Nous n'avons aucun renseignement sur maître Apollonius, l'auteur des Fleurs d'or. Il ne paraît pas identique avec Apollonius de Tyane, qui vivait au premier siècle de l'ère chrétienne, et qui était étranger aux pratiques de l'alchimie. On ne le trouve pas sur la liste des alchimistes de Nazari et de P. Borel (2).
(1) Voy. p. 420.
(2) Nazari, P. Borel, fionicliiiis cl Lenglet-DiilVesnoy, qui piétcmlent a\oii donné les catalogues les \\\\\< (oiiipltts des anlftirs (raicliimie, citent souvent îles
452 HISTOIRE DE LA CHiMlE.
§31. Nicolas Flamel.
Nicolas Flamel, natif de Pontoise , près de Paris, occupait, vers la fin du quatorzième siècle, une échoppe d'écrivain public près de l'église Saint-Jacques de la Boucherie, et vivait, avec sa femme Perrenelle, du revenu de sa modeste profession. — C'est lui-même qui nous apprend comment il parvint à posséder la pierre philosophale, et comment, de pauvre qu'il était, il devint un des hommes les plus riches de son temps. Laissons-le raconter son histoire :
« Encore que moy, Nicolas Flamel, escrivain et habitant de Paris en cette année 1399, et demeurant en ma maison en la rue des Escrivains (1), près la chapelle Saint-Jacques de la Boucherie ; encore , dis-je, que je n'aye appris qu'un peu de latin, pour le peu de moyens de mes parents, — je n'ay laissé d'entendre au long les liures des philosophes, et d'apprendre en iceux leurs tant occultes secrets. — Donc moy, Nicolas Flamel , escrivain, ainsi qu'après le deceds de mes parents je gagnois ma vie en noslre art d'escriture, faisant des inventaires, dressant des comptes et arreslant les despenses des tuteurs et mineurs , il me tomba entre les mains, pour la somme de deux Ilorins, un liure doré fort vieux et beaucoup large ; il n'esloit point en papier ou en parchemin comme sont les autres, mais seulement il estoit de cuivre bien, délié, toutes gravées de lettres ou figures estranges; et quanta moy je croy qu'elles pouvoient bien eslre de caractères grecs ou d'autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire, et que je sçay bien qu'elles n'estoient point notes ny lettres latines ou gauloises; car nous y entendons un peu. Quant au dedans, ses feuilles d'escorce esloient gravées et d'une 1res grande industrie , escrites avec une pointe de fer, en belles et très nettes lettres latines colorées. Il conteouvrages (sans indicalion de date ni de'lieu ) qu'il nous a été impossible de retrouver ni dans les bibliothèques publiques de Paris, ni dans le catalogue géni>ral des inaiMiscrils des bibliotiièques de France, d'Espagne, d'Italie , etc., publié par Haenle, Leips., I8:î0; tandis que d'autres ouvrages, que nous avons fait connaître, n'ont pas été indi(iués par ces auteurs.
(1) Celte rue porte aujourd'hui le nom de Mcolfis Flamel.
noit trois fois sept feuillets , le septiesme desquels esloit tousjouvs sans escrilure, au lieu de laquelle il y avoit peint une vevge el des serpens sengloulissans; au second septiesme, une croix où un serpent estoit crucifié; au dernier septiesme estoient peints des déserts, au milieu desquels couloient plusieurs belles fontaines, dont sortoient plusieurs serpents qui ccuroient parcy et par là. Au premier des feuillets il y avoit escrit en lettres grosses capitales dorées : Abraham le Juif, prixce , prestre lévite, astrologue ET philosophe, A LA GENT DES JuiFS , PAR l'iRE DE DiEU DISPERSÉE aux GaULES , SALUT. D. I.
« Geluy qui m'avoit vendu ce livre ne sçavoit pas ce qu'il valoil, aussi peu que moy quand je l'acheptay. Je crois qu'il avoit esté desrobé aux misérables Juifs , ou trouvé quelque part caché dans l'ancien lieu de leur demeure. De ce Hure au second feuillet, il consoloitsa nation. — Au troisiesme et en tous les autres suivans escrits, pour ayder sa captive nation à payer les tributs aux empereurs romains, et pour faire autre chose que je ne diray pas, il leur enseignoit la transmutation métallique en paroles communes, peignoit les vaisseaux au costé , et advertissoit des couleurs et de tout le reste, sauf de premier agent duquel il n'en disoit mot, mais bien il le peignoit et figuroit par Ires-grand artifice. — Donc le quatriesme etcinquiesme feuillet estoit sans escriture, tout remply de belles figures enluminées; car cet ouvrage estoit fort exquis. Premièrement il peignoit un jeune bomme avec des aisles aux talons, avec une verge caducé en main, entortillée de deux serpens, de laquelle il frappuit une salade qui lui couvroit la teste : il sembloit, à mon petit advis, le dieu Mercure des payens; contre iceluy venoit courant et volant à aisles ouvertes , un grand vieillard , lequel sur sa teste avoit un horloge attaché, et en ses mains une faulx comme la Mort, de laquelle , terrible et furieux, il vouloit trancher la teste à Mercure. A l'autre face du feuillet quatriesme, il peignoit une belle fleur en la ;omilé d'une montagne très-haute, que l'aquilon esbranloit fort rudement; elle avoit le pied bleu, les fleurs blanches et rouges , les feuilles reluisantes comme l'or fin, à l'enlour de laquelle les dragons, griffons aquiloniens, faisoient leur nid et demeurance. Au cinquiesme feuillet y avoit un beau rosier fleury, au milieu d'un beau jardin , eschelant contre un chcsne creux, au pied duquel bouillonnoit une fontaine d'eau Iresblanche, qui s'alloit précipiter dans les abysmes, passant néant-
io't lUbrolllK 1»K l.A MllMIK.
moins premiereinent entre les mains d'infinis peuples qui fouilloient en (erre, la cherchant; mais , parce qu'ils esloient aveugles, nul ne la connoissoit, fois quelqu'un,, considèrent le poids. Au dernier revers du cinquiesme, il y avoit un roy avec un grand coutelas, qui faisoit tuer en sa présence par des soldats grande multitude de petits enfans, les meies desquels j)leuroient aux pieds des impitoyables gendarmes; le sang desquels petits enfans estoit recueil ly par d'autres soldats et mis dans un grand vaisseau , dans lequel le soleil et la lune se venoient baigner. Et parce que cette histoire represeiifoit celle des Innocens occis par Herode , ça esté une des causes que j'ay mis en leur cymetiere ces symboles hieroglifiques de cette secrette science.
« Voilà ce qu'il y avoit en ces cinq premiers feuillets. Je ne representeray point ce qui estoit escrit en beau et tres-inlelligible latin en tous les autres feuillets escrits; car Dieu me puniroit.
« Donc ayant chez moy ce beau livre , je ne faisois nuicl et jour qu'y estudier, entendant très-bien toutes les opérations qu'il demonstroit, mais ne sçachant point avec quelle matière il falloit commencer ; ce qui me causoit une grande tristesse, me tenoit solitaire, et faisoit soupirer à tout moment. Ma femme Perrenelle , que j'aymois autant que moy-mesme, laquelle j 'a vois espousée depuis peu, estoit toute estonnée de cela, me consolant, et demandant de tout son courage si elle me pourroit délivrer de fascherie. Je ne peus jamais tenir ma langue que ne luy disse tout, et ne luy monstrasse ce beau livre, duquel, à mesme instant qu'elle l'eust veu, elle fust autant amoureuse que moymesme, prenant un extresme plaisir de contempler ces belles couvertures, gravures, images et pourtraicts, auxquelles figures elle entendoit aussi peu que raoy. Toutesfois ce m'estoit une grande consolation d'en parler avec elle, et de m'enlretenir de ce qu'il faudroil faire pour avoir l'interprétation d'icelles. Enfin, je fis peindre le plus au naturel que je peus, dans mon logis, toutes ces figures et |jourlraicts de quatriesme et cinquiesme l'euiliet, que je monstray à Paris à plusieurs grands clercs, qui ny entendirent jamais plus que moy. Je les advertissois mesmes que cela avoit esté trouvé dans un livre qui enseignoit la pierre philusophale; mais la plus part d'iceux se moquèrent de moy et de la bénite pierre , fors un appelé maistre Anseaulme, qui estoit licencié en médecine, lequel estudioit fort en cette science. Iceluy avoit giando envie de voir mon livre , et n'y eust chose
qu'il ne fist pour le voir; mais tousjours je l'asseuray que je ne l'avois point, bien luy fis-je une grande description de sa méthode. II disoit que le premier pourtraict representoit le Temps qui devoroit tout, et qu'il falloit l'espace de six ans > selon les six feuillets escrits, pour parfaire la pierre; soustenoit qu'alors il falloit tourner l'horloge et ne cuire plus. Et quand je lui disois (jue cela n'estoit peint que pour demonstrer et enseigner le premier agent (comme estoit dit dans le livre), il respondoit que cette coction de six ans estoit comme un second agent. Que velitablement le premier agent y estoit peint, qui estoit l'eau blanche et pesante, qui sans doute estoit le vif-argent que l'on ne pouvoit fixer, ny à iceluy couper les ailes, c'est-à-dire oster sa volatilité, que par celte longue décoction, dans un sangtrespur déjeunes enfants; que dans iceluy ce vif-argent se conjoignant avec l'or et l'argent se convertissoit premièrement avec eux en une herbe semblable à celle qui estoit peinte, puis après, par corruption, en serpens, lesquels estans après entièrement asséchez et cuiz parle feu, se reduiroient en poudre d'or, qui seroit la pierre. Cela fust cause que durant le long espace de vingt-un ans je fis mille brouilleries. Enfin, ayant perdu espérance de jamais comprendre ces figures, pour le dernier, je fis un vœu à Dieu et à monsieur saint Jacques de Gallice, pour demander l'interprétation d'icelles, à quelque sacerdot juif , en quelque synagogue d'Hespaigne.
« Donc, avec le consentement de Perrenelle, portant sur moi l'extraict d'icelles, ayant pris l'habit et le bourdon, je me mis en chemin, et tant fis que j'arrivay à Montjoye, et puis à Saint- Jacques, où avec grande dévotion j'accomplis mon vœu. Cela fait, dans Léon, au retour je rencontray un marchand de Boulogne qui nie fit connoistre à un médecin juif de nation, et lors chrestien, demeurant au dit Léon, lequel estoit fort sçavant en sciences sublimes, appelé maistre Canches. Quand je luy eus monstre les figures de mon extraict, ravi de grand esfonnement et joye, il me demanda incontinent si je sçavois nouvelles du livre duquel elles estoient tirées. Je lui respondis que j'avois espérance d'en avoir de bonnes nouvelles, si quelqu'un me dechiffroit ces énigmes. Tout à l'instant, emporté de grande ardeur et joye, il commença de m'en deschiffrer le commencement. Or, pour n'estre long, luy Ires-content d'apprendre des nouvelles où estoit ce livre, et moy de l'en ouyr parler, nous résolûmes en-
ioO HISTOIRE DE LA CHIMIE.
semble nostre voyage, et de Léon passâmes à Oviedo, et de là à Sanson, où nous nous mismes sur mer pour venir en France. Nostre voyage avoit été assez heureux , et desja depuis que nous estions entrés en ce royaume, il m'avoit Ires-verilablement interprété la plupart de mes figures où jusques mesmes aux points il trouvoit de grands misteres , quand , arrivans à Orléans , ce docte homme tomba extrêmement malade, aftligé de très-grands vomissements qui luy estoient restez de ceux qu'il avoit soufferts sur la mer, — Enfin il mourut sur la fin du septiesme jour de sa maladie, dont je feus fort affligé ; au mieux que je peus , je le fis enterrer en l'église Sainle-Croix à Orléans, où il repose encore. Dieu aye son ame, car il mourut bon chrestien. Et certes si je ne suis empesché par la mort, je donneray à cette église quelques rentes, pour faire dire pour son ame tous les jours quelques messes.
« Qui voudra voir Testât de mon arrivée et la joye de Perrenelle, qu'il nous contemple tous deux en cette ville de Paris, sur la porte de la chapelle Saint-Jacques de la Boucherie , du costé et tout auprès de ma maison , où nous sommes peints, moy rendant grâces aux pieds de monsieur saint Jacques de Gallice, el Perrenelle à ceux de monsieur saint Jean , qu'elle avoit si souvent invoqué. Enfin , après les longues erreurs de trois ans ou environ, durant lequel temps je ne fis qu'estudier et travailler, priant tousjours Dieu, le chapelet en main, lisant très-attentivement dans un livre, çt pesant les mots des philosophes, et essayant puis après les diverses opérations que je m'imaginois par leurs seuls mots, finalement je trouvay ce que je desirois , ce que je reconnus aussi tost par la senteur forte. Ayant cela, j'accomplis aisément le magistère ; aussi sçachant la préparation des premiers agens, suivant en après à la lettre mon livre, je n'eusse pu faillir, encore queje l'eusse voulu.
« Donc la première fois que je fis la projection , ce l'ust sur du mercure, dont j'en convertis demy livre ou environ en pur argent, meilleur que celuy de la minière, comme j'ay essayé et faict essayer par plusieurs fois. Ce fust le 17 de janvier, un lundy, environ midy, en ma maison, présente Perrenelle seule, l'an de la restitution de l'humain lignage 1382. El puis après, en suivant tousiours de mot en mot mon livre , je la fis avec la pierre rouge, sur semblable qualité de mercure, en présence encore de Perrenelle seule, en la mesme maison, le vingt-cinquiesme jour d'avril
DEUXIEME EPOQUE. 'l TiT
suivant de la mesme année, sur les cinq heures du soir, que je transmuay verilablement en quiisi autant de pur or, meilleur Ires-certainement que l'or commun , plus doux et plus ployable. Je le peux dire avec vérité. Je l'ay parfaicle trois fois avec l'ayde de Perrenelle, qui l'entendoit aussi bien que moy, pour m'avoir aydéaux opérations; et sans doute si elle eust voulu entreprendre de la parfaire seule, elle en seroit venue à bout. J'en avois bien assez, là faisant une seule fois; mais j'avois très grande délectation de voir et contempler dans les vaisseaux les œuvres ad^iirables de la nature.
« J'eus crainte un long temps que Perrenelle ne peust cacher la joye de la félicité extresme, que je mesurois par la mienne, et qu'elle ne laschast quelque parole à ses parens des grands trésors que nous possédions; car l'extrême joye oste le sens, aussi bien que la grande tristesse. Mais la bonté du très-grand Dieu ne m'avoit comblé de cette seule bénédiction , que de me donner une fen)me chaste et sage; elle estoit d'abondant nonseulement capable de raison , mais aussi de parfaire ce qui estoit raisonnable , et plus discretle et secrelte que le commun des autres femmes. Surtout elle estoit fort devolieuse; voilà pourquoy, se voyant sans espérance d'enfans et desja bien avant sur l'aage , elle commença tout de mesme que moy à penser en Dieu et à vaquer aux œuvres de miséricorde. Lorsque j'escrivois ce commentaire, en l'an 1413, après le trespas de ma tîdelle compagne , que je regretteray tous les jours de ma vie, elle et moy avions desja fondé et rente quatorze hospitaux en cette ville de Paris, basli tout de neuf trois chapelles, décoré de grands dons et bonnes rentes sept églises, avec plusieurs réparations en leurs cymetieres, outre ce que nous avions faict à Boloigne. qui n'est guieres moins que ce que nous avons faict icy. Bastissant donc ces églises, cymetieres et hospitaux en celte ville, je me résolus de faire peindre en la quatriesme arche du cymeliere des Innocens, entrant par la grande porte de la rue Saint-Denys, et prenant la main droicle, jes plus vrayes et essentielles marques de l'art, soubs neantmoins des voiles et couvertures hierogliliques, à l'imitation de celles du livre doré du Juif Abraham , pouvant représenter deux choses selon la capacité, premièrement les mystères de nostrc résurrection future et indubitable, au jour du jugement; puis après encore pouvant signifier, à ceux qui sont entendus en la philosophie naturelle, toutes les principales
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et iiecc'ssaiit'S opérations du magistère. Ces ligures hieroglifiques serviront conmic de deux chemins pour mènera la vie céleste, l'autre enseignant à tout homme la voye linéaire du grand œuvre (1). n
L'hisloii-e de Nicolas Flamel j)ar\int aux oreilles du roi Charles VF. Ce malheureux prince, auquel une nuiladie mentale laissait, vers la lin de sa vie, à peine quelques intervalles lucides, chargea Cramoisi , maître des requêtes du parlement, de s'informer des 0|)érations alchimiques de Flamel; mais personne n'en sut jamais positivement le résultat (:2). Un a si hien renchéri sur l'histoire <le Nicolas Flamel et de sa femme Ferrenelle, ((u'on leur supposait à tous deux le secret de prolonger la vie indénniment, et (jue des voyageurs prétendaient les avoir vus, dans les Tndes orientales, au commencement du siècle dernier.
Les alchimistes se servent de l'histoire de Nicolas Flamel comme d'un argument irrésistihle pour démontrer la réalité de leur art. Voici, disent-ils, un pauvre écrivain qui devient hientôt assez riche pour fonder des hospices, pour construire des églises, les doter de renies , et qui signale lui-même l'année , le jour, l'heure à laquelle il parvint à convertir le mercure en argent et en or.
Ouoi qu'en disent les adeptes . la véritable source des richesses de Nicolas Flamel s'explique par les rapports fréquents et intimes qu'entretenait cet alchimiste avec les Juifs si persécutés au moyen âge, et qui étaient tour à tour exilés et rappelés, selon le bon plaisir des rois. Dépositaire de la fortune de ces malheureux, dontla plupart mouraient dans l'exil , l'écrivain de Saint-Jacques la Boucherie n'avait pas besoin de souiller le feu du grand œuvre pour s'enrichir. L'histoire du livre d'or du Juif Abraham pourrait bien n'être qu'une allégorie par laquelle Nicolas Flamel rappelle lui-même l'origine judaïque de sa fortune.
D'autres écrits attribués à Nicolas Flamel ont pour titres : le Désir désiré (3), le Soini/iaire philosophif/ue (4) et la Musique ihi ■
(I; Trois traités de la ithilosophie naturelle uon encore inipri)n('s , vU., éiiif., par P. Arnaulil. ; Paris, 1012, in-4.
('i) Leiiglet-DiiIrusiKiy, //n/onT f/c la p/iifusop/tie herméliqitv, t'l<'.. t. i, \\.'îi'.
(3) Le Désir ^l(.'^ir^;, ou Tni.-or de 1 1 |>liil()s<)()liie «le Nie. l'Iciiiifl, dit aiilremeiit le Livre (les six puroles, etc. ; P.iii.*, IG29, in S. — liil)Holliér/iie des /i/iilosoplie\ i/ii)iii(/Ui'S , iioiiv. edil., t. il.
'4) Maiiget, llihl. cliiiii., t. u. — Mii.seum hcinielicimi rcrnrmaluin, cic , n. v. Dans la liibl. (tr^phil. vtitin., t. n.
DEIJ.MÈaME ÉPOOLK. 4oîJ
miqne (1). Quant aux Commentaires sur les œuvres de Zaccharias, il est chronologiquement impossible que Flamel en soit l'auteur.
A ces écrits , qui tous ont été imprimés dans la liibliothèqiie chimique de Manget ou dans la Bibliothèque des philosophes chimiques^ il faut en joindre un autre qui se trouve dans les collections des manuscrits français de la Bibliothèque impériale, et qui ne parait pas encore avoir été imprimé.
Le manuscrit n° 194'2 du fonds de Saint-Germain (2) commence par ces niots :
« Le présent livre est le livre de Nicolas Flamel, de sa façon et practique, lequel^a esté tiré et coppié sur l'original escrit en ptj^'chemin de sa propre main, touchant la vraye science d'alchimie et médecine philosophique. »
On y lit, fol. ti verso, la définition suivante de l'alchimie :
« Alchimie est une partie celée de philosophie naturelle la plus nécessaire, de laquelle est constitué ung art, lequel est non ])areil à tous autres, lequel art enseigne de muer toutes pierres précieuses non parfaites à la vraye perfection, et tous corps humains malades à moult noble santé, et transmuer tous les corps de métaux en vray soleil et vraye lune par ung corps meilicinal universel, auquel toutes les particularitez de médecine sont reduittes; lequel est accomply et faict manuellement par un secret régime , révélé aux enfans de vérité par un moyen de chaleur. »
L'ouvrage donne ensuite un exposé général des diverses opérations alchimiques, dont la reproduction n'offrirait ici aucun intérêt, il termine pai' la manière de faire la projection de l'élixir.
(( C'est chose grande, dit l'auteur, que de fondre mille milliers de parties ensemble; et pour ce, quand vous ferez la projection, vous la ferez en cette manière : Prenez cent parties de mercure lavé , et le mettez en un creuset sur le feu; et quand il commencera à bouillir, mettez une partie de votre elixir, appareillé comme dessus est dit, sur lesdites cent parties de mercure lavé, c'est à savoir du mercure du corps tiré, lavé, rectifié et
(1) Lenglet-Dirlresiioy, Philosophie hermétique , t. m.
(2) Ce ins. iii-4", sur papier, appartenait autrefois au duc de Coislin , evéqnc lie Melz, qui le légua en 1732 à l'abbaye de Saint-Germain. Nous nous sommes assurés que cet ouvrage n'est point le Désir désiré de N. l-'lamel , porté sous ce lilre sur le catalogue et imprimé dans la Bibl. des philosophes chimiques.
'»<iO HISTOIRE HE LA CHIMIE.
gardé, et tout se fera médecine sur autre mercure lavé; puis jettez une partie de cette médecine congelée sur cent parties d'autre mercure lavé, c'est à savoir du corps tiré que dessus en un creuset bouillant sur le feu ; puis jetiez une partie de cette médecine dernière congelée sur cent parties du mercure lavé, et il sera tout or ou argent tres-bon à toute espreuve, selon que le premier elixir sera rouge ou blanc. Et en cecy est accomply le secret tres-precieux qui est , en ce monde-cy, le plus grand secret et le trésor de tous les philosophes.
« Signé Nicolas Flamel, écrivain, qui fut jadis de la paroisse de Saint-Jacques la Boucherie, à Paris (1). »
Nicolas Flamel mourut le 22 mars 1418. — Son nom et celui de sa femme Perrenelle sont perpétués par deux nouvelles rues de Paris, situées dans le voisinage de la Tour de Saint-Jacques (2).
Charles VI.
Le nombre des adeptes s'était considérablement accru sous le règne de Charles VI, roi de France. Toutes les opérations alchimiques, cabalistiques, magiques, étaient mises en usage pour distraire ce malheureux prince, atteint d'une folie intermittente.
Peut-être même que l'histoire de N. Flamel ne fut inventée que pour l'amusement de Charles le Fol. Le livre d'alchimie faussement attribué à ce roi se trouve imprimé avec les ouvrages de N. Flamel (3); le style rappelle celui de l'auteur des Figures hiéroglyphiques, du Désir désiré, et an Sommaire philosophique.
\\)Ce ms. se trouve reproduit, avec (iiii'l|iies cliangements, dans les n"' Hj37 el 1960 du fonds de Saint-Germain.
(2) Voy. sur N. Flamel , Archives de la paroisse Saiuf-Jacqties la Bowherie, a la direclion générale des archives, registre S. 3385. — L'ai)bé Vilain, Essai sur l'histoire de Saint-Jacques la Boucherie; 1758, in- 12. — Histoire critique de A'. Plaviel, tic, llGl, in-12; \\g. — Revue française et étrangère , 1837, p. 63 et suiv. — Mémoires de la Société des antiquaires de France, l. XV, XXI, XXIII, Pic. — Description de la ville de Paris an quinzième siècle, \iiir Gnillebert de Mitz, publiée d'après le ms. unique par Le Roux de Lincy. — L'article de M. Vallet de Viriville dans la Biographie générale.
(3) Oeuvre royale de Charles Vf, roi de France, et Trésor de philosophie , on original du Désir désiré de N. Flamel ; Paris, 1629, in -8.
«lacques Coeur*
Le célèbre argentier du roi Charles VII passe, auprès des alcRimistes , pour avoir dû ses richesses au secret de la pierre philosophale.
Jacques Cœur était fds d'un orfèvre de Bourges. On ignore l'année exacte de sa naissance. En 1428, il devint ouvrier, puis maître de la monnaie de sa ville natale. Il gagna, par la souplesse de son esprit, les bonnes grâces d'Agnès Sorelet la protection du vieux comte de Dunois. Par son habileté dans les opérations financières, talent alors très-rare, il amassa en peu de temps assez de richesses pour être à même de prêter à Charles VII la somme énorme de 200,000 écus d'or, afin de l'aider h reconquérir la Normandie sur les Anglais. En récompense de ce service signalé , ce prince le mit à la tête de ses finances. Tant de fa veurs, et surtout tant de richesses, devaient exciter l'envie et la cupidité des courtisans. Le plébéien parvenu fut accusé , en 1451, d'une foule de crimes plus ou moins imaginaires; et, après une instruction qui dura près de deux ans, intervint un arrêt rendu au château de Lusignan, qui le condamna au bannissement perpétuel, à une amende très-considérable, et à la conliscation de tous ses biens : c'était là ce que l'on voulait.
Les pièces de ce procès se trouvent dans la collection des manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal (I). C'est de là que nous avons extrait ce qui suit :
Arrest du roij. — « Charles, par la grâce de Dieu, etc. Comme après le decedz de feue Agnès Sorette, danioiselle, la commune renommée fut qu'elle avoit esté empoisonnée, et, par icelle commune renommée , Jacques Cuer, lors nostre conseiller et argentier, en eust esté soupçonné ; — Sur ce, meure et grande délibération de conseil, avons par nostre arrest, jugement et droict, (lit et déclaré, disons et déclarons que ledit Jac. Cuer est encheu de peynes de concussions et exactions de nos finances, de faux, de transport de grand quantité d'argent aux Sarrazins et ennemys de la foi chrestienne et de nous, transport de billon
(I) N" 142 el n» 143.
402 IIISTOIKE DK I.A CIIIMIE.
d'or el d'argent en grand nombre hors de noslre royaume , et autres crimes et forfaits envers nous. — Toutefois, pour anciens services à nous faitz par ledit J. Guer, nous avons remis et remettons audit J. Cucr la peyiie de mort, et l'avons privé et déclaré inhabile et toujours à tous olficcs royaux et publics, et avons condamné et condamnons ledit J. Cuerà nous faire amende honorable en la présence de nostre procureur, nue leste, sans chapperon, cenlure, à genoux, tenant en sa main une torche ardente de cere , disant que mauvaisement et induement, et contre raison, il a envoyé et fait présenter harnois au soudan ennemi, etc. — Condamnons, en outre , ledit J. Cuer à nous rendre à restituer, pour les sommes à luy recellées, la somme de 1,000 escus, el en amende proufitable envers nous en la somme de 30,000 escus; et à tenir prison jusqu'à pleine satisfaclion; et au surplus avons déclaré tous les biens dudit J. Cuer confisqués, et avons iceluy J. Cuer banny et bannissons perpétuellement de ce royaulme, réservé sur ce noslre bon plaisir. El au regard des poisons, nous n'en faisons à présent aucun jugement, et pour cause. — Donné en nostre chastel de Lezignen (Lusignan), le vingt-neuvième may, l'an de grâce mil quatre cent cinquante-trois, et de nostre règne le trente-deuxième. » Jacq. Cœur se relira dans l'île de Chypre, où il mourut dans la même année (1461) que Charles VII (1).
Bernard de Tréyise, dit le Trévisan.
Il ne faut pas, comme on l'a fait, confondre cet alchimiste avec Bernard de Trêves, qui est beaucoup plus ancien.
Le comte Bernard de Trévise naquit à Padoue en 1406 et mourut en 1490. Suivant une légende, il vécut au-delà de quatre cents ans.
Bernard de Trévise nous raconte lui-même très-naïvement toutes les tribulations de sa vie. Son récit aurait dû décourager tous les adeptes.
(I) On prétend que le riche financier avail lui-même contribué à faire accréditer le bruit qu'il avait trouvé le secret de la Iransmulation des métaux : il fit orner sa maison à Bourges de toutes sorte» de caractères liiéroglypliiques.' — Voy. M. Pierre Clément , Jacques Cœur et Charles VU.
DEUXIEMK EPOOLE. Kj.'i
(i Le premier livre que j'eus, dit- il , fut Hases; j'employay quatre ans de mon tenips, et me cousta bien huict cents escuz en l'esprouvant; et puys Geber, qui m'en cousta bien deux mille et plus, et tousjours avec gens qui me afflamboyent pour me détruire. Je vis le livre d'Archelaus par trois ans ; là où je Irouvay un moyne, luy et moy labourasmes pendant trois ans et es livres de Rupescissa, et avec eau-de-vie rectifiée trente fois sur la lye; tant que, en mon Dieu , nous la fismes si forte ^ que nous ne pouvions trouver verre qui la souffrist pour en besoigner, et y despendismes bien trois cents escuz. Apres que je eu passé douze ou quinze ans ainsi, et que je eu tant despendu et rien trouvé, et que je eu expérimenté infinies receptes et de toutes manières de selz, en dissolvant et congelant, comme sel commun, sel armoniac, sel sarrasyn, sel métallique, en dissoluant et congelant, et calcinant plus de cent foys par bien deux ans, en aluns de roche, de glace, de plume, en toutes marchasites, en sang, en cheveulx, en urine, en fiente d'homme, en sperme, en animaulx et vegetaulx, et après en couperoses, en atraments, en œufz, en séparations des elemens, en athanor, et par alembics et pellican, par circulation, par décoction, par réverbération , par ascension et descension , fusion, ignition, elemenlation , rectification, evaporation , conjunclion , élévation , sublimation , et par inflniz autres régimes sophistiques. Et y fuz en toutes ces opérations bien douze ans ; tellement que j'avoys bien trente-huict ans que j'estoys après l'extraction du mercure des herbes et animaulx, tant que j'y despendy environ six mille escuz. »
Bernard raconte ensuite , sur un ton piteux et lamentable , conmienl il passa une vingtaine d'années à calciner des coquilles d'œufs, à chauffer la couperose avec le vinaigre , à dissoudre l'argent dans l'eau-forte, etc., sans obtenir aucun résultat. « Ainsi , je delaissoy tout; car tous mes parensme blamoyent et tourmentoyenttanl, que je ne pouvoys boyre ne manger; et je devins si maigre et si desfiguré, que tout le monde cuydoit que je fusse empoysonné. Et j'avoys plus de cinquante-huict ans! Helas! je ne besoignois pas en droicte voye. »
Enfin, il se mit à voyager pour voir si la pierre philosophale ne se trouverait pas cachée dans quelque coin éloigné du monde.
(( Et si avions vu tant de bLanchissemens et rubifications, de receptes, de sophistications partant de pais : tant en Rome, Navarre, Escosse, Turquie, Grèce. Alexandrie, Rarbarie, Perse,
Messine, en Rhodes, en Franee, Espaigne , en la Terre saincte et ses environs, en loute l'Italie, en Allemaigne, en Angleterre, et quasi circuyant tout le monde. Mais jamais nous ne Irouuions que gens besoignans de choses sophisiicques et matières herbales, animales, uegetalesetplantables. et pierres minérales, etc., et jamais nous ne Irouuions labourans sur matières dues. Et pour ainsi je despendy en ces choses, que cherchant, que allant; que pour esi)rouuer, que pouraultre chose, bien dix mille trois cents escuz; et fuz en moult grande pauurcté, et si n'auoys plus guerres d'argent. Aussi j'cstois ja vieulx de soixante-deux ans et plus; et encores quelque marlire que j'eusse, peine et souf- Treté, et vcrgoigne, qu'il me falloit laisser mon païs, moy confiant tousjours en la miséricorde de Dieu , qui jamais ne deffaull à ceulx qui ont bonne volonté et trauaillenl, je m'en allay en Rhodes, de peur d'eslre cognu ; et là tousjours je cherchois si |)uisse nuUuy trouuer qui me peult conforter. »
Bernard rencontra « un grand clerc et religieulx » qui lui fil encore perdre son temps et son argent. (( Et à cela j'y fuz bien trois ans, et despendy bien cinq cents escuz. Et par ainsi tout fut ])crdu. )>
Il se livra une dernière fois à l'étude de la natui-e et à la lecture des anciens. Cet effort suprême fut, à ce qu'il prétend , coulonné d'un plein succès. Il découvrit enfin le secret de la pierre philosophale dans cet adage, si souvent cité par les maîtres de l'art sacré : «Nature s'esjouitde sa nature, et nature contient nature. » En d'autres termes : P oit r faire de l'or, il faut de l'or (1).
Les principaux ouvrages de liernard.de Trévise, presque tous originairement écrits en français ou en latin, ont pour litres : Decheinia (2) ; — De du mico miraculo quod lapidew plu'losophorum appellanl (3); — Trailéde laitaliirede Cœiif d>s philosophes (4) ; — La parole dé laissée (5) ; — De la philosophie naturelle d€smélaux{Q).
Mais de tous les écrits de Bernard , le plus important est celui
(1) Opuscule tiès-e\cellenl (le la viaje |iliilosopliie naturelle des métaulx, avec le traiclé du \ériérable docleur niessire Bernard, comte de la Marche Trévisane; Anvers, 1507, 18.
(2) Upus hibtoricum et dogmaticum ex gallico in iatinum siinpiiciter versuiu ; Basil., 1583, 8.
(3) Theat. chem., t. i.
(4) Imprimé à Paris, 1GJ9, iu-8.
(5) Divers Irailés de la pliilosophie naturelle, etc. ; Paris, 1672, in 8.
(6) Salmon , Hihl. des phil. cfiiin.,\. i ; Paris, 1672, in-8.
BEtXiÈME ÉPOQUE. ïQo
qui traite du Très -grand secret des philosophes (1). C'est le livre où l'auteur raconte, entre autres, sa vie. Il est divisé en quatre parties. Dans la première partie, l'auteur traite des inventeurs qui premiers trouuerent cet art précieux. Dans la seconde partie, il parle de ses peines, de ses despences et perseuerances . Dans la troisième partie, il expose les principes et racines des metaulx. Enfin, dans la quatrième, il est question de hi practique.
Dans cette dernière partie, Bernard promet de révéler tout son secret. 11 raconte qu'il s'égara un jour dans les champs, où il vit une belle fontaine entourée de palissades, et que le roi du pays avait seul le droit d'en approcher et de s'y baigner.
« Sachez , dit-il , que le roy y entre tout seul, et nul estrangier ne nul de ses gens n'y entrent dedans la fontaine. Toutes les fois qu'il y est entré, premièrement il se despouille de sa robe de drap de fin or battu, et la baille à son premier homme, qui s'appelle Saturne. Adonc Saturne la prend , et la garde quarante jours. Après, le roy devest son pourpoinct de fin velours noir, et le donne à son second homme , qui est Jupiter, et il luy le garde vingt jours bons. Adonc Jupiter, sur le commandement du roy, le baille à la Lune, qui est sa tierce personne, belle et resplendissante, et le garde vingt jours. Et ainsi le roy est en sa pure chemise blanche comme neige, ou fine fleur, plus que sel fleury. Alors il devest sa chemise blanche et fine , et la baille à Mars , lequel pareillement la garde quarante jours. Et après cela. Mars la baille au Soleil jaulne et non pas claire, qui la garde quarante jours. Et après vient le Soleil très beau et sanguin. »
Ce fut, ajoute l'auteur, un vieux prêtre qui m'avait appris tous ces détails sur la fontaine du roi. « Et je lui diz : De quoy sert cecy? Et il me dist : Dieu fit un et dix , cent et mille , et deux cents mille. Et puis dix foys tout le multiplia. Et je lui diz : Je ne l'entends point. Et il me dist : Je ne t'en diray plus ; car je suis ennuyé. Et alors je vis qu'il fust ennuyé , et moy aussi avois appétit de dormir (2). »
On trouve dans le traité De chîmo miraculo une théorie assez curieuse sur la source de la chaleur. « La chaleur, dit l'auteur, ne provient pas du soleil , mais de la réflexion des rayons qui
(1) Opiiscnie très-excellent de la vraye pliilosopliie naturelle, etc.; Anvers, IdGT, iii-1'2 ; traduit en lalin , dans .Mangct, Dibliot/i. chim.,\. n.
(2) Opuscule Irès-excelIent, etc., p. 189.
HIST. DE l.\ CnlMIF.. — T. I. oO
traversent Pair, et du mouvement perpétuel des corps célestes. Le soleil n'est par lui-même ni froid ni chaud , mais son mouvement donne naissance à la chaleur qui pénètre dans les entrailles de la terre (1). » On voit que , dans l'opinion de l'auteur, la chaleur n'est qu'un mode de mouvement. C'est la manière de voir des physiciens d'aujourd'hui.
Les écrits de Bernard de Trévise ont été pendant longtemps fort recherchés par les alchimistes.
Marsile Ficin (né en 1433 , mort à Florence en 1499).
Marsile Ficin, l'homme le plus savant de son époque et pro pagateur zélé de la philosophie de Platon (2), est mis au nombre des alchimistes. Les occupations astrologiques auxquelles il s'était livré, concurremment avec ses études philosophiques, devaient le conduire tout naturellement aux théories de l'alchimie. Le livre Dearte chemica, attribuéà Marsile Ficin, ne renferme aucune observation originale (3) ; il ne fait que reproduire les idées spéculatives et allégoriques des alchimistes de l'école arabe.
Aurach. — Koffky. — G. An^elus, etc.
Georges Aurach , de Strasbourg, se fit remarquer par ses travaux alchimiques vers l'année 1470.11a écrit un traité sur la pierre philosophale (4). Lenglet-Dufresnoy lui attribue un Rosaire et un ouvrage allégorique intitulé le Jardin des richesses (5).
Veis la môme époque se firent connaître, par divers écrits
(1) Tfieatr. chem., 1. 1, p. 766.
(2) C'esl à Marsile Ficin que nous devons les tradnctions de Platon , de Plollu , de Jamblique, deProclns, etc., ainsi que des écrits originaux consacrés à l'étude de la philosophie platonicienne et néoplatonicienne.
(3) Liber dearte chimica. Mangef, Biblioth. chhn.,i.u, p. 172-183.
(4) De lapide philosophorum , qui de anlimonio niinerali conficitur; Basil.. 1686, iri-8.
(5) Hiilvire de la philosop/iie hermétique, t. m, p. 107.
alchimiques, le dominicain Kofsky, en Pologne (1); Georges Angélus d'Eger en Bohème (2); GoUfried de Stendal , moine d'Oderberg; Macarius, moine d'Erfurt; Henri Etschenreuter, de Ratisbonne, qui augmenta le dictionnaire de l'art sacré de quelques signes alchimiques nouveaux (3) ; Jean Piscator, qui était très-célèbre , non-seulement comme chercheur de la pierre philosophale , mais comme graveur et peintre sur verre (4) ; le cardinal Nicolas de Cusa (mort en 1464) (5); Jean Lacini, moine calabrois, auteur d'un abrégé des œuvres de Pierre le Bon , d'Arnaud de Villeneuve , de R. Lulle , etc. (6) ; Did. Âlv. Ohacan , Espagnol d'origine (7), tous ces écrivains occupent, vers la lin du quinzième siècle, une place dans l'histoire de la science. Mais leurs travaux chimiques méritent à peine une mention.
Thomas Norton.
Thomas Norton, Anglais d'origine, vivait sous le règne d'Edouard IV, contemporain de Louis XI. Il composa en 1477, comme il nous l'apprend lui-môme, un ouvrage contre les alchimistes de son temps, sous le titre : Ordinale, ou Crede mihi. La traduction latine de cet ouvrage, primitivement écrit en anglais, se trouve imprimée dans le Theatrum chimicum britannicum d'Ashmole (8), dans le Tripus aiireus de Mich. Maier (9), et dans la collection de Manget (10).
L'alchimie est. selon Norton, une science d'inspiration divine,
(1) De la matière première de la pierre philosopriale (en allemaml ) ; D.intzick, 1681, 4.
(2) C. Briiscl», Clironologiamonasteiiorum Germauiae; Salzh., 1GS2, in-4, p. 202.
(3) Cinq traités, etc., dans les Œuvres de Basil. Valentin, etc., et dans dataroi., Opusc. quibusd. cliymic. in unum corpus colleclis; Francof., 1614, in-8.
(4) J. Lezner, Chronique de Hiideslieim, etc. ;Leips., 1785, in-8. (lin allemand.)
(5) Lenglet-Dufresnoy, t. i, p. 268.
(6) Preliosa margarila, collectanea ex Arnaldo , etc. ; Venet., 1546, in-8.
(7) ComnieiituMï noviini in Parabolas Arnoldi de Mllanova, in-f<)l.; Hisp;il.,
(8) Theatr. chem. brit.; Lond,, 1652, in-4.
(9) Tri pu s aureus , hoc est 1res tractalus chemici selectissiini ; Francof., 1618,4.
(10) Manget, l. ii, p. 285-309.