IIISTOIIÎI': DE LA CIII.MU
et dont la connaissance est refusée au nicchanl; car elle l'enflerait d'orgueil et lui donnerait l'esprit de révolte.
Norton conseille de fuir autant que la peste les faux alchimistes qui j)romettent de mulliplier l'or et l'argent, ails désemplissent, dit-il, vos coffres et vous les rendent vides : consumunt opes et cistas vacuas reddunt. Us mentent , ceux qui disent que les métaux se multiplient par voie de génération. Cela n'est vrai que pour les animaux. A chaque classe d'êtres son domicile : aux poissons l'eau, à l'homme et aux autres animaux l'air, aux minéraux la terre. »
Contrairement à l'opinion, alors généralement répandue, Norton soutient que les métaux ne sont pas détruits, lorsqu'on les traite par les eaux corrosives. Il attribue à la teinture des philosophes la vertu d'enlever à l'homme le ferment de toutes les mauvaises passions, et de lui assigner, dans le ciel , une place auprès des saints (1). Sachant combien il imjjorle de varier, dans les diverses opérations, les degrés de chaleur, il recommande la construction d'un fourneau qui devait, à l'aide de registres, permettre d'élever ou d'abaisser la température à volonté (2).
Paul de Canotante.
Cet alchimiste est fort peu connu. Le manuscrit n" 7159 de la Bibliothèque impériale contient de lui un traité intitulé : Theoriaultra œstimationcm peroptima adcognUionem totius alkimix verilalis. L'auteur {Ihnd de Canotanlo), natif de Tarente, comme il le dit lui-même dans le cours de son ouvrage (3), vivait au moins au quinzième siècle, puisque l'écriture du manuscrit est du même siècle; son nom ne se trouve indiqué qu'à la fin du traité : Totus liber practicx , et per conscqucns tolus liber tam theoricx quarn practicœ^ compilatus a fratre Paulo de Canotante, qui fuit lector fratrum minorum in Assisio, prœler quem aut vix aut nvnquam pervenil operator ad hujus artis arcana.
(1) Proxime post sanctos siios Deus lios collocat in cœlo, qui artem sunt aciepli. Manget, BMïolli. cliini., t. ii, p. 287.
(2) Diverses gradus liabehilis pro totideiii opeiiijiiset singiilis diversiim calorem. Ibid., p. 307.
(3) Sicut pu le t in palria noslra civltatc Tarenli.
DEUXIÈME ÉPOQUE. /iGD
Ce traité n'a pas encore été, que nous sachions, imprimé. Cependant il offre bien plus d'intérêt que d'autres écrits alchimiques qu'on a jugés propres h l'impression. Le style, l'exposition des faits, rappellent les idées de Geber, bien que celui ci n'y soit pas nominativement cité.
Le livre de Paul de Canotanto est divisé en deux parties : la première comprend la théorie , la deuxième la pratique.
La théorie est ainsi résumée : « Il s'agit donc d'enlever par la fixation , aux métaux imparfaits, leur instinct volatil, et de les laver de leurs scories et impuretés; il faut ôter au soufre son principe igné et combustible, et au mercure son principe humide. Il faut les mettre dans les conditions les plu& favorables à leur perfectionnement. Les principes des métaux doivent être avant tout subtils, aériformes, purs (I).
La. pratique renferme quelques points curieux que nous allons faire connaître.
Calcination. h La calcination est l'incinération des métaux, ou la destruction du principe igné (2). »
C'est exactement ce que disait, deux siècles plus tard, Stahl, qui appelait le principe igné , phlogistique. Les mauvaises comme les bonnes théories ont leurs périodes d'incubation.
Borax, a II y a plusieurs espèces de borax; le borax noir est bon pour les orfèvres. Il est d'un grand usage pour la fusion et la soudure intime des métaux (3). »
Sel amer. « Le sel amer se trouve en Espagne; on l'obtient très-blanc, après l'avoir fait dissoudre et cristalliser. »
C'est la première fois qu'il est fait mention du sel amer, qui est évidemment le .sulfate de magnésie (sel d'Epsom).
Épreuve des métaux. « On prend de la cendre passée au crible, on y ajoute un peu d'eau salée, et on en forme une sorte de vase (coupelle) propre à recevoir de l'argent, ou tout autre métal que
(1) Metlallïs imperfeclis (ollenda est fuga per fixatïonem, et soldes et grossïties per depurationem ; veto (ollenda est asulpliure ujncitas et exusiibilïtas. In mercurio veto tollcnda hinnidUas nïmia. — Sunt autein cisacqitirendiv condïtïones laudahiles quibus causx per/ectiores esse valent aliis. Ideo necesse est fieri principia ipsa subtiliu, spiritualia, nitinda, splendida , etc.
(2) Calciuat'in est metallorum incineratio , sive destructio igneitalis.
(3) Borax, cujus usus est necessnrius ad incinerationem corporuni et ad bonam et inlimam tintonem metalloruni. Siint aiitem ejus specics jiliires ; quia quxdam est nigri coloris aurificibits valet.
i7() IILSTUIRE HE LA CHIMIE.
l'cjn veut soumettre à l'épreuve. On i)rojette sur le métal en fusion un sixième de plomb (i). »
Pierres précieuses. <( Si vous voulez faire une émeraude , employez le vert-de-gris; si c'est un saphir, employez une assez grande quantité de lapis-lazuli; pour avoir l'hyacinthe violette, mettez-y plus ou moins de lapis-lazuli; pour avoir l'hyacinthe grenat, servez-vous de la poudre de malachite; pour faire la chrysolilhe, employez l'arsenic; pour faire la topaze, mettez un peu moins d'arsenic (2). »
Dans le même manuscrit n" 7159, se trouve, à la fin de la pratique de Paul de Canotanto, un écrit du même genre, sans nom d'auteur. On y remarque, entre autres, un chapitre : Ad faciendam cupellai/i (3).
Il y est question non-seulement de la préparation des coupelles, au moyen de cendres mouillées et façonnées dans un moule métallique, mais encore de la construction d'un fourneau particulier (moufle), exclusivement destiné à la coupellation. « Ce petit fourneau {furnelltun) doit être carré, d'un empan et demi de hauteur, de cinq quarts d'empan de largeur. 11 faut y pratiquer un petit pont en fer; on y met les charbons, sur lesquels on ne souffle jamais. On place au-dessous de ce pont une lame (de fer), sur laquelle on pose la coupelle. » — L'auteur ajoute que le métal est soumis h la coupellation par doses fractionnées, et qu'on le fait fondre avec des quantités proportionnées de plomb (4).
Nous avons déjà montré que la coupellation n'est pas une découverte datant du moyen âge, mais qu'on en trouve des
(1) Sumatur cinis optime cribratus et cum salis aqua commixta fiât vas , in quo recipi possit argenfum sive quodquc metallum ; — etfuso métallo, injiciatur ibi plumbi pars sexta.
(2) .Si smaragdum habeie vohieris, apportas viride xs; si vero saphir, ponas salis de lapide lazuli ; si jacinthum violaceum, ponas vel minus tel plus Inpidis dicti;si jacinthum (jranatum, ponas de pulvere malachilis; si chiijsoiiUnnn, pone arscniatm; si topacium, mediocritcr ponas urscnicum.
(3) C'est la première fois que nous voyons employé par les auteurs du moyen âge le mot cnpella, coupelle.
(4) Postea facfwnelliim quadratum alhim xmo palmo et dimidio , latum uno palmo et quarto, et fac in eo ponlem ferreum, et impie furnum carbonibus et nunquam insu/flcs, et pone infra ponfem laminam, supra quant pone cupellam. Postea plumbum cum tenacalis et post argentum non tulum simut, sed pcr partes , etc.
traces non équivoques chez les Grecs , chez les Romains et peutêtre chez d'autres peuples plus anciens (1).
Eck de Sulzbach.
Voici un homme que nous avons tiré d'un injuste oubli. Uorrichius, Lenglet-Dufresnoy, Bergmann, nele nomment pas. Gmelin lui-même ne le cite qu'en passant : il le comprend dans cr celte tourbe d'écivains alchimistes qui parcouraient au dix-septième siècle, l'Allemagne (2). »
Celte assertion renferme une double erreur. D'abord Eck de Sulzbach ne doit point être compris, comme nous le ferons voir, parmi la tourbe des alchimistes vulgaires; puis il appartient, non pas au dix-seplième siècle , mais au quinzième, comme cela résulte des indicalions fournies par la Clavis pfiilosophonim (3).
Nous avons trouvé dans In Clef des philosophes la première mention qui ait été faite de l'arbre de Diane. Voici le procédé décrit par l'auteur : Dissolvez une partie d'argent dans deux parlies d'eau-forte. Prenez ensuite huit parties de mercure et quatre ou six parlies d'eau forte; mettez ce mélange dans la dissolution d'argent, et laissez le tout reposer dans un bain de cendres, froid ou chauffé très-légèrement. Vous remarquerez des choses merveilleuses : vous verrez se produire des végélalions délectables, des monticules et des arbustes {deleclabilissimas excrescentias, monticulos et arbusta] (4).
Eck de Sulzbach csl le premier chimiste qui ait démontré expérimenlalement que les métaux augmentent de poids quand on les calcine. Les oxydes métalliques, il les appelle cendres fixes [cinercs fixi); el l'oxyde rouge de mercure, mercure fixe ou cinabre artificiel.
((Six livres, dil-il, de mercure et d'argent amalgamés, chauffées, dans quatre vases différents, pendant huit jours, ont éprouvé une augmentation de poids de trois livres (5). »
(1) Voy. p. 48el 11.
(2) Gcschiclifc der Chcmie, l. i, p. 51. {.
(3) Tfieat. chcm., t. iv, p. 1P9-1140.
('i)lbid., p. 1139.
(3) Eck de Sulzbach, anno K489. Clavis philosopliorum, etc. Theatr. cfiem.,
Cette expérience fut l'épétée au mois de novembre 1489 (1). L'auteur s'étend ensuite fort au long sur les cendres du mercure et leur augmentiition de poids par suite de la calcination. [Theat. chem., t. IV, p. 1144-1145.)
Bien que le nombre donné par Eek de Sulzbach ne soit pas d'une exactitude rigoureuse, le fait de l'augmentation de poids n'en reste pas moins parfaitement établi.
Ce n'est pas tout. D'où vient cette augmentation de poids?
Cette augmentation vient, répond Eck de Sulbach, de ce qu'un esprit s'unit au corps du métal (2) ; el ce qui le prouve, ajoute-t-il, c'est que le cinabre artificiel (oxyde rouge de mercure), soumis à la distillation, dégage un esprit.
Il ne manquait plus que de donner un nom à cet esprit, de l'appeler ox?/</è«e, dédire qu'il existe dans l'air, pour évitera Lavoisier et à Priestley la peine de faire une découverte qui devint le point de départ de la chimie moderne.
II ne nous reste aucun document sur la vie d'Eck de Sulzbach. Caruit quia vate sacro!
Ulsted.
Philippe Ulsted, patrice de Nuremberg, fit, vers la fin du quinzième siècle, des tentatives sérieuses pour appliquer la chimie à la médecine. Il vante beaucoup les propriétés de l'or potable et de l'eau-de-vie.
Il a écrit avec élégance , et avec une parfaite connaissance des classiques anciens, un ouvrage intitulé Ciel des philosophes, dont la première édition, aujourd'hui très rare, a paru, en 1528, à Strasbourg (3). C'est un traité complet de l'art distillatoir^e.
t. IV, p. 1141. Quatuor va>a coiii|)iL'lieii(limt sex liliras quae in diebiis oclo augiiienlaiitiir tribus libtis.
(l)lbi(l., p. 1144.
(2) Spiritus niiitur corpori. T/ieal. chevi., I. iv, p. 1142, 1144. — Joacli. Tanck édile un traité atlribué à E( k lie Siiizbatli, sous le litre : De lapide philoso-
phico ; Francof. ad Mœn., !604, 8.
(3) Coelum piiilosopborum, seu Deseerelis nalina' liber; l*liili|ipo Ulsladio paricio Niereiibergensi aulliore; Art^i-nlorat., 1528, 4. C'c.>t celle t'dilioii (jne nous
avons sous les veux .
L'auteur décrit différentes espèces de distillations , parmi lesquelles nous ferons remarquer la distillation circulatoirf>, fort en usage au quinzième siècle , mais qui est aujourd'hui abandonnée. Ce procédé consistait à appliquer la chaleur non-seulement à la cornue (pélican), mais encore au récipient, qui lui-même servait de véritable cornue. (Voy. ci-dessous la figure de l'appareil de distillation circulatoire, telle qu'on la voit dans le Cœluin philos., édit. 1528, pag. ix verso,)
Fig. 9.
Ces deux vases, ainsi réunis, s'appelaient frères (1).
L'eau-de-vie, dont la préparation est décrite d'une manière très-délaillée, était reconnue absolue lorsqu'elle brûlait sans laisser d'eau en résidu, ou en consumant le linge qui en était imprégné. Un autre moyen d'en constater la pureté consistait à y verser une goutte d'huile d'olive : si elle tombait au fond, et qu'elle y restât pendant qu'on agitait le vase, c'était un signe que l'eau-de-vie était bien rectifiée (2).
Les alcoolats, les ratafias, la distillation de l'eau-de-vie avec les racines, avec les tleurs et les feuilles de plantes aromatiques , étaient généralement connus dès le quinzième siècle. Les vins épicés étaient des boissons alors très communes.
Ulsted nous donne la préparation du clairet {clnrelui») . qui
(1) Et lii possiint appellaii duo fraires. Et ita niateria circiilariter distillanda descendit in iino et in alio ascendil , et iterum descendit in aliiid et allai ascendil.
(2) Si etiam solam gutlam olei olivaiirn iminisrris, staliin iii t'iiiulmn mergel , et nunquam alteiiusascendet, quautumvis Ipsum vas move:iliir.
iii HISTOIRE DE LA CHIMIE.
est le même que l'hypocras des Français du moyen âge {quod gallice âicitur hypocras) : « Prenez quatre livres de vin blanc , quatre onces de sucre blanc dur {ziiccari albi duri) , une once de cannelle, trois gros de coriandre, deux gros de clous de girofle, un demi-gros de zédoaire, deux scrupules de poivre long, un gros et demi de gingembre, et des graines de paradis. » Après avoir laissé macérer ces substances dans du vin , on filtrait la liqueur à travers un linge , et on la livrait au consommateur.
Cette boisson , qui de nos jours serait tout au plus supportable comme médicament, était encore fort à la mode il y a quatre siècles à peine. Les historiens racontent qu'à Paris les fontaines coulaient d'hypocras, en place d'eau, à l'occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Ce qui nous causerait aujourd'hui une gastrite faisait les délices de nos ancêtres : leur estomac s'accommodait fort bien des vins épicés. Le changement des mœurs enlraîne-t-il en même temps une modification de nos organes?
Un empereur allemand, Frédéric III (14i0), a attaché son nom à une liqueur [aqria vitx Frederici terfii), bien goûtée des gastronomes du moyen âge. Ulsted en donne également la recetle. « Prenez quatre livres d'eau-de-vie simple rectifiée, quatre livres de vin de Malvoisie, trois onces de cannelle, une once de clous de girofle, une once et demie de gingembre, une once de noix muscade , une demi-once de macis, une demi-once de zédoaire , deux gros de racine de galanga, une demi-once de cubèbe , même quantité de sauge, de fleur de lavande, une once de mélisse, d'iris, de balsamine, une once et demie de roses blanches. Après avoir bien broyé ces substances, on les met dans un grand matras, et on y ajoute quinze ou seize livres de sucre blanc, trois onces de raisins secs, six onces de figues grasses, une demi-once de camphre, deux livres d'eau de rose, d'eau de chicorée, d'eau de fleurs de sureau. On ferme bien le matras, et on l'expose au soleil pendant vingt jours, dix avant la fêle Saint- Jean , et dix après. On passe la liqueur à travers un filtre , et on la distille par l'alambic. »
C'est avec cette liqueur, aussi composée que la Ihériaque, que les preux chevaliers se fortifiaient les estomacs avant de se rendre à la guerre et aux tournois. Quels estomacs!
Ang^urelli.
Aurélio Augurelli , poëte lauréat de Rimini , clôt le quinzième siècle et commence le seizième. Nous avons de lui un poëme latin sur la chrysopéie , ou l'art de faire l'or (1).
L'auteur dédia son poëme à Léon X, protecteur des arts et des sciences, en se promettant, en retour, une bonne récompense. Le saint-père lui envoya un grand sac vide , avec la réponse : « Celui qui sait faire lui-même de l'or ne doit avoir besoin que d'une bourse pour l'y mettre (2).
Augurelli enseigna les belles-lettres à Venise et à Trévise, ce qui ne l'empêcha pas de soufQer le feu du fourneau chimique. II mourut dans cette dernière ville, à l'âge de quatre-vingt-trois ans , dans l'indigence.
Le mérite du poëme sur la chnjsopéie est tout littéraire. On y remarque quelques vers élégants et corrects. Quant à sa valeur scientifique , elle est à peu près nulle. Augurelli appartient à l'histoire des lettres plutôt qu'à l'histoire des sciences.
Trîtheim.
Le célèbre auteur de la Chronique de Hirschau naquit en 1462, et séjourna longtemps à la cour de l'empereur Maximilien , qu'il fut, par la suite, obligé de quitter. A l'exemple de la plupart des alchimistes, il se disait doué de la puissance d'évoquer les morts et les démons. On raconte, entre autres, queTrilhcim offrit à Maximilien d'Autr che de lui faire apparaître son épouse Marie de Bourgogne, dont la mort avait rendu ce prince inconsolable; qu'en effet Maximilien et l'un de ses courtisans s'étant enfermés avec le nécromancien dans une chambre écartée, Marie se montra à leurs yeux, parée avec sa magnificence accoutumée;
(1) Joannis Aurelii Aii;;iiielli P. Arimiensis, Clirysopoeia et vellus aiireum, seu Clirjsopœia major el rninor, ad Leonem X, iiontificem niaxiimim. Mangct, Bibl. chim., t. II. — Thealr. chem., t. ii. — Chrysopœia; libii m. Basil.; 1518, 4-
(2) Si scit aiiriim ipsemet conficere, non indiget nisi reccptaculo.
enfin que, pour être plus sûr (|ue ce fût bien elle-môme , son auguste époux aurait cherclié et trouvé une verrue qu'il savait être située à la nuque de cette princesse.
Les écrits d'alchimie sur la pierre j)hilosophalc (1) {Curiosité royale. Lis et Roses, etc. (2) ), attribués a Jean de Tritheim , sont remplis d'allusions obscures , et bien éloignés du style de la Chronique de Hirschau. Aussi pourrait-on révoquer en doute l'authenticité de ces écrits.
Valeranil de Bus-Robert.
Valerand, alchimiste fort peu connu , était professeur à la faculté de médecine de Paris, sous le règne de Charles VJII et de Louis Xn. Il nous a laissé une Épitre siir ta pierre philosophale , qui se trouve dans le manuscrit latin n" 7178 (3) (trente-quatre pages in-12) de la Bibliothèque impériale. On n'y lit que des lieux communs et des discussions subtiles sur la pierre philosophale , qui se résument en ces mots : la pierre philosophale n'est que Vor véritable (i). L'Épître est terminée par un appel à tous les amis et confrères en alchimie. L'auteur les engage à venir s'entretenir avec lui ; il ajoute qu'il serait aisposé à leur révéler verbalement les secrets les plus extraordinaires , qu'il serait imprudent de confier au papier; enfin, qu'il a composé deux ouvrages, dont l'un est inlilulé le Grand Œuvre ou la lumière des
(1) Tradatiis cliemicus nobilis de lapide pliilosophico , ICli , 8. — Imprimé dans Theatr. chem., t. iv. — LibcU. de sepicm secundeis; Colon., 15G7, 8.
(2) Curionitas re.gia : Octo guscstiones jitcioidissimx simul et util'issimx n I. TrUfiemio, abha/e S. Benedicfi, proposi/x et ab eodevi solutx ; Douai, sans indication de date. — Cet ouvrage, exlrêinenient rare, et qui n'a été indiqué ni par Horel, ni p;ir Lenglel-Dufresnoy, ni par Fr. Gmelin, .«e trouve à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris.
(3) Epistola Walerandï Du Bus Robert , medicin.r Paris., liberalium artium mngisiri et prnfessoris, — de lapide phil>sophico : ex Dunco, 2 martii
(4) Siipradictis colligi pofest inani/e.ile quid pliilonoplionim lapis si(. Est igilur philosophoruin Inpia aurum venim superabundanter digesluin , fixum et tinctum a natura.
PEUXIÈME ÉPOQUE. 477
alchimistes, el l'aulre, le Pelil OEiivre ou codicille. Ces ouvrages, dit-il , n'ont jamais été communiqués à personne (1). L'auteur cite Alphidius , Gebcr et Raymond Lulle.
Isaac le Hollandais.
Nous ne possédons aucun détail biographique concernant Isaac le Hollandais père et J. Isaac fils, deux célèbres alchimistes du quinzième siècle (2), dont les ouvrages étaient beaucoup estimés par Boyle et Runckel.
Ces alchimistes hollandais connaissaient l'eau régale préparée au moyen du salpêtre et du sel marin , l'esprit d'urine (ammoniaque) et les pierres précieuses artificielles. Ils attribuent à la pierre philosopliale la propriété de multiplier les métaux et de rajeunir le corps.
Le nombre de leurs écrits est assez considérable. Nous ne ferons connaître ici que les plus intéressants.
Tractatus de urina (3). La principale opération décrite par l'auteur consiste à distiller l'urine, à calciner le résidu pendant trois heures, à le reprendre par l'eau, à l'évaporer en partie, et à le laisser refroidir. « On obtient ainsi, dit-il, un sel cristallisé qu'il faut purifier par des cristallisations répétées. C'est avec ce sel d'urine (sel de phosphore) que l'on peut souder les métaux. »
Isaac obtenait une espèce d'élher (élher acétique?) en soumettant à la distillation un mélange fait avec 4 parties de vinaigre distillé, 3 p. d'eau-de-vie, et 0^,3 de chaux vive. <( Vous aurez ainsi, ajoute-t-il, une substance admirable , qui réduit les chaux des métaux en leur matière première (4). »
{[) Composui cnim duo opéra de liac arte compositionis philosophorum lapidis, unum quidem magnum opus,quoi Lumen alchymistarum intilulaiur ; aliud veto opua brève per modum codicilli. Qua' quidem opéra duo nondum cuiquam communtcavi.
(2) T. Cerginanii se trompe en i)laçaiit ces ailleurs au commencement du xvii* siècle; car les écrits d'Isaac le Hollandais étaient déjà alors très-répandus.
(3) Theatr. chem., vi, p. 566.
(^i) Presque toutes les matières organiques peuveal être employés à la rodac lion des oxydes (chaux) métalliques.
De lapide philosophorum {i). L'auleur reproche aux anciens chiniisles de ne pas avoir connu les eaux-fortes pour attaquer les métaux. Ceci explique, dit-il, pourquoi la chimie a fait si peu de progrés.
D'après la théorie de cet alchimiste, chacun des métaux renferme dans son intérieur le principe de la teinture d'or ou de la teinture d'argent; et lorsqu'on y projette la pierre ou l'élixir philosophai, ce principe se porte à la surface du métal, et le teint en jaune ou en blanc.
Les autres ouvrages attribués à J. le Hollandais sont : Opéra vegetabilia (2), — Opéra mineralia (3), — Rariores chemise operationes (4), — Opiis Salurni (5), — De (ri pi ici ordine elixiris et lapidis tlieoria (6), — Tractatus de salibus et olfis nietallorum (7), et beaucoup d'autres traités, énuinérés par Borel. La plupart de ces écrits ont beaucoup d'analogie avec ceux de Basile Valentin. Peut-être sont-ils tous du même auteur.
Basile Valentin.
On s'accorde généralement à placer Basile Valentin au commencement du quinzième siècle (vers l'année 1413). C'était, dit-on, un moine de l'ordre de Saint-Benoît, vivant retiré dans le couvent de Saint-Pierre, à Erfurt en Prusse. Maurice Gudenus a le premier contribué à répandre cette opinion (8).
Cependant tout nous porte à croire que non-seulement il n'y a jamais eu de moine bénédictin de ce nom, mais que l'auleur pseudonyme des ouvrages de B. Valentin appartient à la fin du
(1) Theatr. chem.,u, p. 135.
(2) E geimanico ms. in linguam lalinam translata à P. M. P.; Middelh., 1600, in-8.
(3) Arnlieni, 1617, in-8.
(4) Lei|izig, 1714, in-8.
(5) Nurenib., 1670, in-8.
(C) Imprimé avec le Traité de Bernli. Penol (Denarium medicum); Bern., 1608, in-8.
(7) Imprimé avec la Chimie de Stalil ; Niireuib , 1723, in-4.
(8) Eadem aetale (scilicet anno 1413), Basilius Valenlinus in divi Peiri monasteriu vi\it, aite medica et naliiruli indagationc admiraUiiis. Joan. Maurit. Gndenvis, llisturia Erfordiensis ; Erfurt, 1675, in 4.
quinzième siècle , ou peut-être même à une époque plus récente. Le nom de Basile Valentin ne se trouve en effet, ni sur la liste provinciale des bénédictins d'Erfurt , ni sur la liste générale des religieux de cet ordre, déposée dans les archives de Rome (1). Pour établir ensuite que l'auteur en question n'est pas aussi ancien qu'on le pense, on cite, comme preuve: i° la préparation des caractères d'imprimerie avec un alliage d'^intimoine, décrite dans un de ses principaux ouvrages (2); 2" l'indication de la maladie syphilitique, sous le nom de mal français , ou de nouvelle maladie des militaires {neive Krankheit der Kriegsleut), maladie que l'auteur conseille de combattre par les sels de mei-cure, d'antimoine et de plomb (3).
Ceux qui font vivre cet alchimiste au commencement du douzième siècle n'ont aucune raison plausible à alléguer.
Ouvrages de Basile Valentin.
On raconte qu'une des colonnes de l'église d'Erfurt s'étant ouverte tout à coup, comme par miracle , on y trouva les écrits de cet alchimiste. On se rappelle que cette légende était déjà connue des maîtres de l'art saci-é (4).
Aucun des ouvrages de Basile Valentin, dont la plupart sont écrits dans l'ancien dialecte haut-saxon, ne paraît avoir été imprimé antérieurement au dix-septième siècle. Les éditions les plus anciennes sont de 1602 ou de 1604. La bibliothèque de l'Arsenal possède plusieurs manuscrits du dix- septième siècle (n° 162, n" 163, n° 164, n° 165), contenant la traduction française de divers traités de Basile Valentin.
C'est dans les ouvrages de B. Valentin , dont nous allons donner
(1) Motsclimann, Erfordki lilterata, p. 390.
(2) Les premiers caractères d'imprimerie étaient en bois. Ce ne fut que plusieurs années après qu'on se servit de caractères métalliques.
Triumphu'agen antimonn ( Char Iriomphai de l'aiitimoine), p. 180.
« Enfin sache que l'antimoine sert à beaucoup de clioses, et entre autres, à faire les lettres dont on se sert dans les imprimeries ( zti den Schriflen , so in den Diuckercyen gebraucht loerden).
(3) On prétend que celte maladie fui apportée de l'Amérique par les Espagnol. D'autres soutiennent qu'elle fut introduite de Naples en France (vers 1498 ) par les troupes de Charles VIII. Ces divergences d'opinions prouvent que sou otij^ine est fort obscure.
(4) Voy. p 277.
une analyse saccinctc, que l'on trouve les premières notions un peu détaillées sur l'antimoine, outre une multitude défaits nouveaux , dont quelques-uns ont été faussement considérés comme des découvertes modernes.
Currvs trhnnplialh antimonii {{). L'auteur est tellement enthousiasmé du sujet qu'il traite, qu'il appelle l'antimoine, qui avait été jusqu'alors à peine indiqué par les auteurs, l'une des sept merveilles du monde. Il promet avec cette substance richesse et santé, cl fait une violente sortie contre les médecins et les apothicaires de son temps. II signale, à différentes reprises, les propriétés vénéneuses des préparations anlimoniales; et il ajoute qu'en médecine l'antimoine sert ii purifier le corps humain, tout comme en chimie on l'emploie pour puritier l'or.
B. Valentin semble connaître la composition de l'antimoine naturel (sulfure d'antimoine), quand il dit que cet antimoine renferme beaucoup de soufre, et qu'il est susceptible de changer de couleur. Il connaissait les différents oxydes (chaux) d'antimoine, obtenus soit par la simple calcination, soit par la déflagration de l'anlimoine avec du nitre, ou avec un mélange de nitre et de tartre. Il connaissait aussi le verre d'antimoine, obtenu par la fusion de l'antimoine naturel dans des vases de terre, le soufre doré, et le kermès.
(( On pulvérise, dit-il, l'antimoine (sulfure d'antimoine); on le fait ensuite bouillir pendant deux heures dans une lessive concentrée de cendres de chêne (carbonate de potasse); enfin on y ajoute du vinaigre fort et on filtre. L'antimoine devient ainsi d'un beau rouge (2). »
Dans le Char triom2)hal de l'antimoine on trouve aussi l'indicalion du vin stibié, et des traces de la préparation de l'émétique, dont l'invention est à tort attribuée à Hadrien de Mynsicht.
L'huile ou le beurre d'antimoine [Spiesglasœl], dont il est
(1) L'édilion originale est en allemand. F. Tlioekien ; Leips., 8, 1604. — Ciirrus Iriumph., cion commenlar. Kcrhviyiijii; Amslelod., 1G7I, 12. Celte dernière édition (trad. latine) est très-incomplète.
Il y a dans ce traité nn chapitre curieux sur la fabrication de la bière; B. Valentin entre à ce sujef dans les plus grands détails ; il indique la préparation du malt, l'emploi du houblon ayant pour but de conserver la bière, clc; et il termine eu disant que les Italiens et les Espagnols ne savent pas fabriquer de bière.
(2) barnach ciucn sc/tarfen Essig darein gerjossen ; icenn der gesotlene anttmouium rein durchfUtrirt irorden , so falU der Schwrfel nieder gaiiz rot II, p. If.8, éilit. Tlioelden.
question dans le même traité, se préparait directement en traitant l'antimoine par l'esprit de sel, ou en le chauffant avec du sublimé corrosif, du sel commun et de l'argile.
Le Char triomphal de l'antimoine expose encore beaucoup d'autres sujets, dont les principaux sont :
1" L'esprit de sel. Cet acide énergique était préparé au moyen du sel marin et du vitriol. Le vitriol réagit ici comme l'acide sulfurique, qui le remplace aujourd'hui dans la préparation de l'acide chlorhydrique.
2° Vextraction des métaux par la voie hinnide. Pour retirer le cuivre de la pyrite (sulfure), l'auteur convertit d'abord celle ci en vitriol (sulfate) par l'humidité tle l'air; ensuite il dissout le vitriol dans Teau, et plonge, dans le liquide, une lame de fer. Le cuivre se dépose (1). — Ce procédé, aussi ingénieux qu'exact, était aux yeux des alchimistes une véritable transmutation.
3° Ueau-de-vie. Ce liquide était préparé, non-seulement par la distillation du vin, mais encore par celle de la bière. On opérait la concentration par des distillations réitérées sur du tartre calciné.
4° L'ft//'. « L'air, dit l'auteur, est nécessaire à tous les animaux, et même aux poissons. Les poissons périssent d'asphyxie dans les étangs recouverts de glace, parce qu'il leur manque l'air indispensable à la respiration (2). »
Haliographia (3). Ce traité, fort intéressant, est presque identique avec un autre traité, intitulé Das letzte Testament (le dernier Testament). Beaucoup de passages se trouvent littéralement reproduits dans celui-ci. Voici les matières qui y sont traitées :
Or fulminant. L'auteur fait d'abord dissoudre l'or dans de l'eau régale, et le précipite par l'huile de tartre (solution de carbonate de potasse). 11 décante ensuite la liqueur qui surnage , recueille le précipité {prœcipitatum) (4) et le fait sécher h l'air.
(1) Trimnphwagen Antimomï, p. 122 et 127.
(2) Ibid., p. 148.
(3) Haliographia, &eu de prœpaialione, iisu ac viitulibus omnium saiiimi, etc., ftx manuscri[)lis et otiginalibus IVatris Basilii Valentini; Bononiœ , 1644, ii)-12. — La Bibliollièque impériale possède une liadiiction française manuscrite de ce traité (n° 2080, fonds de Saint-Germain), qui appartenait autrefois au duc de Coisiin, évêque de Meiz.
(4) C'est la première fois que nous avons Irouvé ce terme danî les écrits des alchimistes ; il est aujourd'hui universelleuient employé pour désigner toute substance insoluble qui se dépose dans une liciueur.
« Gardez-vous bien , dit-il , de le dessécher au l'eu , ou seulement à la chaleur du soleil ; car cette chaux d'or{calx auri) disparaîtrait aussitôt avec une violente détonation. Étant traitée par le vinaigre, il n'y a plus de danger à la manier. »
Sel de fer. Le sal ex ferro de B. Valenlin est le sulfate de 1er préparé en traitant la limaille de fer par l'huile de vitriol (acide sulfurique). La liqueur est évaporée à une douce chaleur, pour faire cristalliser le sel.
Les sels de cuivre et de plomb de l'auteur sont des acétates. Le sel de mercure (sublimé corrosif), dissous dans une décoction de bois de gaïac, était, comme il l'est encore aujourd'hui, préconisé contre la maladie syphilitique {expellit morbum Gallicum),
Sel de soufre. C'est une espèce de sulfure de potassium (foie de soufre), qui s'obtenait en faisant fondre ensemble deux parties de soufre et une partie de sel de tartre.
Au rapport de l'auteur, il y avait beaucoup de fabriques de nitre en Saxe , en Thuringe , en Hesse, et les fabriques de vitriol abondaient en Hongrie et au Harz, dans la ville de Goslar.
Bains minéraux artificiels. B. Valentin fait, l'un des premiers, mention de bains minéraux artificiels. Les sels qu'il y fait entrer sont : le nitre, le vitriol, l'alun, et le sel de tartre. Il prescrit ces bains contre les maladies de la peau, et particuUèrement contre la gale.
Sels tirés des matières animales. C'étaient des sels alcalins qu'on obtenait en incinérant le sang, les muscles, les os, etc., et en épuisant le résidu par l'esprit-de-vin. L'auteur attribue à ces sels des propriétés différentes, suivant qu'ils proviennent du corps humain, d'un bœuf, d'un cerf, d'un lapin, d'un moineau, d'une grenouille, etc.
Dans ce même Traité des sels, nous avons trouvé , pour la première fois, le nom de pulvis tormentarius , appliqué à la poudre à canon. « Le sel commun diminue , y est-il dit , la force explosive de la poudre {pulveri tormentario suum strepitum diminuil). »
Macrocosme, ou Traité des minéraux. Ce traité, qui paraît être très-rare (d), se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, dans le manuscrit français n° 163, fol. 47.
(1) Borel, Lenglet-Dufresnoy, Graeliii, ne l'indiquent pas sur la liste des ouvrages de B. Valenlin.
En voici les passages les plus curieux :
Antimoine. « Son esprit volatil (fleurs d'antimoine?) purge avec nausées et coliques. Par l'addition du tartre et du sel, on fait, avec l'aniimoine, un régule, qui, estant fondu, si on y ajoute de l'acier par une secrète préparation, il se fait estoillé, qui a esté deuant moy appelé estoillé des sages. Si quelquefois on le fond avec salpestre, il devient jaune, de propriété ignée.
« Du régule commun d'antimoine, on en tire de très-belles fleurs blanches et rouges, selon le régime du feu, desquelles, si on tire la teinture et qu'on la réduise en huile sans addition, on y trouve de grandes vertus.
« Si l'antimoine est digéré certain temps avec l'esprit de tartre et le sel anmioniac, il s'en fait un sublimé;, lequel , par la vertu du fer, passe en mercure coulant, qui a esté recherché de plusieurs et trouvé de peu. »
Huile de vitriol préparée au moyen du soufre et de l'eau-forte. « La quintessence sort du soufre minéral , si on la dissout dans l'eau-forte, et que , par la distillation, on en sépare le dissolvant. — On la digère dans un pélican avec de l'esprit-de-vin jusqu'à ce que l'essence s'en sépare, en restant au fond en forme d'huile, parce qu'elle est pesante. »
Arsenic. «Il y a une grande affinité de l'arsenic avec le mercure et l'antimoine; sa nature est volatile; sa couleur extérieure tient du blanc et du rouge, et du jaune; mais l'intérieur est divers , selon la couleur du métal qu'il laisse par nécessité et par la force du feu. 11 se subliiiie par addition et sans addition de diverses choses ; mais, si on le sublime avec le salpêtre et le Mars (fer), il devient diaphane et transparent comme un crystal. »
Quant aux propriétés de ce corps, l'auteur se contente de dire que « l'ignorance en rend l'usage périlleux».
Salpêtre. Ce sel , sous forme de soliloque , s'adresse la parole à lui-même (fol. 55) : « Deux éléments, dit-il, abondent en moy, l'air et le feu; ces deux autour la terre; l'eau n'y abonde pas tant. Aussi suis-je enflammé , ardent, volatile ; un subtil esprit est en moy; je sers d'accident nécessaire dans la corrosion des métaux. ))
Ces idées renferment en germe les expériences de Mayow sur l'esprit nilro-aérien (oxygène).
Voici comment l'auteur s'exprime sur la combinaison de Vesprit subtil du nitre : « Quand la fin de ma vie arrive, se dit le nitre
484 HISTOIRE DE LA CHlMIE.
à lui-même, je ne puis subsister seul; mes embrasements sont accompagnés d'une flamme gaillarde; quand nous sommes joints par amitié, et après que nous avons sué tous les deux ensemble dans l'enfer, le subtil se sépare du grossier, et ainsi nous laissons des enfants riches, etc. »
De la préparation des médicaments {\). L'auteur décrit d'une manière très-précise la préparation de l'esprit ou de l'huile de vitriol, au moyen de la distillation du vitriol. « Si vous versez cet esj)rit, dit-il, dans l'espiit blanc de térébenthine (essence de térébenthine), il se produira une grande effervescence, et la liqueur prendra une couleur rouge de sang. Vous y ajouterez de l'esprit-de-vin, et vous soumettrez le tout à la distillation. Vous enlèverez ainsi à l'esprit de vitriol sa propriété corrosive, et vous obtiendrez une essence très-agréable , qui est un excellent remède contre l'épilepsie, la folie, etc. »
• B. Valentin revient, dans plusieurs passages , sur la distillation de l'huile de vitriol avec l'esprit-de-vin; l'essence qu'il obtenait de cette manière, et qu'il appelle « agréable et d'une bonne odeur » ( lieblich, wohlriechend), ne pouvait être que l'éther sulfurique.
Pour préparer l'eau-forte, il conseille de traiter le nitre par l'huile de vitriol, dans un appareil distillatoire. C'est ce moyen qu'on emploie encore aujourd'hui pour préparer l'acide nitrique.
Argent des philosophes. Ce produit était une espèce de bleu d'outre-mer, obtenu de la manière suivante : « On fait d'abord dissoudre l'argent dans l'eau-forte; on le fait fondre ensuite avec un mélange de chaux vive et de sel commun ; l'argent devient ainsi d'un bleu Ivanspnveni [dure hsichtig blau). Enfin, on le fait digérer avec du vinaigre, et on le sublime avec du sel ammoniac : le produit de sublimation est d'un bleu de ciel magnifique. En le traitant par de l'esprit-de-vin rectiflé , on obtient une liqueur couleur de saphir ou d'outre-mer, qui laisse un léger dépôt. »
Ce bleu d'outre-mer était un sel de cuivre (chlorure) provevenant de l'alliage de l'argent.
(1) Handgrif/'e ûber die Bereilunrjen der Medicamente. — Ce traité se trouve dans la collection iiililulée : Viev Tiactutltin Fr. lias. Valendni, etc., jetzo den Jiliis doctrtnw zum beslem in l'iucli gegcben durch If. C. D.; Franco!"., 1625, in i".
DEUXIÈME ÉPOQUE. ASo
Traité des chosea naturelles et surnaturelles (1). Ce traité, primitivement écrit en allemand, et qui fut, au dix-septième siècle, traduit en latin, en anglais et en français, a pour objet la philosophie naturelle plutôt que l'alchimie.
On y trouve une définition, très-remarquable pour l'époque, de ce qu'il faut entendre par naturel ou surnaturel :
« Tout ce qui est visible et tangible, et tout ce qui a forme extérieure, est naturel. Mais tout ce qui est spirituel, invisible et incompréhensible à nos sens, est surnaturel, et ne peut être conçu que par la foi. »
Dans quelques éditions, ce traité se trouve réuni au suivant.
Révélation des mystères des teintures essentielles des sept métaux (2). Il n'est pas impossible que les alchimistes aient entendu par esprit de mercure l'oxygène obtenu par la calcination de l'oxyde rouge de mercure. Le passage suivant le donne à entendre clairement :
« L'esprit de mercure est. dit l'auteur, l'origine de tous les métaux; cet esprit n'est rien autre qu'un air volant çà et là sans ailes; c'est un vent mouvant, lequel, après que Vulcain (le feu) l'a chassé de son domicile , rentre dans le chaos; puis // se dilate cl se mêle à la région de l'air, d'où il était sorti. »
L'auteur ajoute (ms, 163, fol. 5 verso) que cet esprit agit à la fois sur les trois règnes, sur les animaux, les végétaux et les minéraux : « Chacun, dit-il, s'en nourrit suivant son instinct particulier; je pourrais, si je voulais, faire là-dessus de trèslongs discours. »
Il est à regretter qu'd s'arrête ici tout court, comme s'il s'était imposé le silence par un serment.
B. Valentin traite ensuite de la teinture de Saturne, de Mars, de Vénus, du Soleil. Il vante les vertus de l'or potable , qui, selon lui, guérit les maladies vénériennes, la lèpre, les plaies rebelles, fortifie le cœur, le cerveau, la mémoire , et excite à l'amour, ajoutant qu'il s'en est servi avec avantage. Il remarque (fol. 22) que, pour enlever à l'esprit de sel et à l'huile de vitriol leur corrosivité , il faut les distiller sur de l'alcool rectifié.
(1) Ed. Thoel(lei) ; Eisleben , 1603, in-8. Tradnct. latine; Fiancof., 1G76, in-8. Traduct. angl.; Loiid., 1671, in-8. — La liibliollièque de l'Arsenal en possède une traduction française manuscrite, sous le n" 163, fol. 36.
(2) Ed. Tlioelden; Eisleben , 1603, in-8; Paris, 1646. —Le ms. a" 163 (de la bibliotiièquc de l'Arsenal ) contient le même traité.
Qui ne reconnaît là les premiers indices de la préparation des élhers?
Révélation d'artifices secrets (1). Ce traité, écrit en allemand, donne la description d'une série d'opérations dont nous allons faire connaître les plus intéressantes :
Élixir rouge. « Voici le moyen de le préparer. Vous faites d'abord dissoudre de l'or en limaille dans de l'eau régale préparée avec de l'eau-forte et du sel ammoniac ; ensuite vous évaporerez la dissolution jusqu'à la consistance d'une huile, et vous la laisserez cristalliser. Les cristaux qui se forment sont redissous dans l'eau, et la liqueur est agitée avec du mercure. Alors le mercure s'emparera de l'or, et vous verrez apparaître des couleurs admirables; l'amalgame tombe au fond, et la liqueur s'éclaircit. Enfin, calcinez cet amalgame dans une capsule, jusqu'à ce qu'il se transforme en une poudre de couleur rouge. Cette poudre se dissout dans le vinaigre distillé, et donne une belle liqueur d'un rouge rubis. »
Mariage de Mars et dë'Vémis. Cette opération consistait à dissoudre de la limaille de fer et de cuivre dans de l'huile de vitriol (acide sulfurique), à mélanger les deux dissolutions, et à les abandonner à la cristallisation. Le vitriol qui se produit contient à la fois le fer et le cuivre. Ce vitriol, soumis à la calcination, donne une poudre d'écarlate (mélange d'oxyde rouge de fer et d'oxyde de cuivre).
C'est cette poudre qui devait fournir le mercure et le soufre des philosophes. «Mets , dit l'auteur, cette poudre dans un vase distillatoire bien luté , et chauffe graduellement; tu obtiendras, en premier lieu , un esprit blanc , qui est le mercurius philosophorum, puis un esprit rouge, qui est le sulph^ir philosophorum. »
Or jjolable. L'or potable n'était qu'une dissolution de chlorure d'or. A propos de cette opération, l'auteur indique le premier la composition du sublimé de mercure, chose d'autant plus surprenante que ce produit s'obtenait alors par un moyen assez compliqué (par la sublimation du vitriol avec du sel marin et de l'argile). Il dit que le mercurius sublimatus est du vif-argent qui, pendant la sublimation, s'est combiné avec l'esprit de sel (acide chlorhydrique), et il ajoute que ce dernier corps (esprit de sel) est absolument nécessaire à la préparation de l'or potable.
(i) Offenbahrung der verborgenen Handgriffe , elc; Eifurlh, 1624, in-l2.
Ces opérations faisaient partie de Vœiivre universel , qui comprenait quatre parties : l^la purification de l'oretTélixir rouge; 2° la préparation du mercure et du soufre des philosophes, du sel philosophique de Mars et de Vénus; 3° la préparation de l'or potable et du soufre d'or; 4" la conjonction et la projection.
De la distillation de l'espnt-de-vin (1). La rectification de l'alcool, obtenu par la distillation du vin, était une opération importante. On jugeait du degré de concentration de l'alcool en brûlant un échantillon dans une petite capsule ; si, après la combustion, l'esprit-de-vin laissait un peu d'eau au fond de la capsule , c'était un indice qu'il n'était pas encore suffisamment concentré, et qu'il fallait le soumettre à une nouvelle distillation; on continuait ainsi jusqu'à ce que l'alcool brûlât sans laisser de résidu. — Pour faire condenser plus promptement les vapeurs alcooliques, B. Valentin conseillait de faire plonger le tube qu'elles traversent dans un tonneau plein d'eau froide qu'on renouvelle souvent, et d'envelopper le récipient de linges froids.
On voit que le procédé de la distillation allait en se perfectionnant.
Du soufre, du vitriol, et de V aimant des philosophes (2). Ce petit traité, d'un style obscur et allégorique, ne renferme rien qui mérite d'être signalé. On y trouve indiqué, pour la première fois. Ici division des opérations chimiques en deux catégories : la voie humide [der nasse Weg) et la voie sèche [der drockene Weg).
Du soufre, du vitriol, et de r aimant du vulgaire (3). L'auteur prépare le sucre de Saturne (acétate de plomb) en traitant le plomb calciné avec du vinaigre distillé. La liqueur rouge, obtenue par la distillation de cet acétate, passait pour solidifier le mercure; elle était préconisée dans le traitement de la syphilis aiguë [hitzige Franzosen). B. Valentin est, pour le dire en passant, un des plus anciens auteurs qui parlent de cette maladie.
Les alchimistes de nos jours (plus nombreux qu'on ne le pense) nous sauront peut-être gré de leur communiquer ici les procédés par lesquels B. Valentin prétendait être arrivé à faire de l'argent et de l'or.
« Vous calcinerez, dit-il, un mélange de limaille d'étain et de
(1) Offenbahrung , etc., p. 21 ; Erfiirlti, in-12, 1624.
(2) Offenbahrung, etc. ; p. 29.
(3) Ibid., p. 38.
chaux vivo pendnnl uno journée; vous oliticiulrcz. après avoir enlevé la chaux, une poudre qui, éfanl tondue avec du plomb, vous donnera de l'argent et de l'or en quantité suffisante pour vous mettre à même de vivre dans l'aisance. Après avoir calciné du plomb et de l'étain avec du sel commun, vous ajouterez au mélange, qui reste, un peu d'huile de vitriol, de manière à en faire une masse pâteuse qu'il faut conserver dans un vase bien luté, et chauffer sur un bain de sable pendant huit jours et huit nuits. C'est ainsi qu'un quintal de plomb peut donner sept marcs et demi d'argent tin. »
C'est dans ce même écrit du frère Valentin qu'on trouve, pour la première fois, le nom de ivismuth (bismuth).
« L'antimoine est le bâtard du plomb, de même que le vjisrnuth ou marcassite est le bâtard de l'étain. »
Le même auteur décrit un moyen aussi simple que pratique pour préparer le vitriol vert (sulfate de fer) et l'huile de vitriol. Ce moyen consiste à calciner ensemble parties égales de soufre et de limaille de fer, et à laisser digérer le produit ainsi obtenu (sulfure de fer) dans de l'eau distillée. En effet, dans cette opération , le fer et le soufre s'oxydent et se transforment en vitriol vert, qui, étant soumis à la distillation, donne une liqueur acide, pesante, d'un aspect huileux : c'est l'huile de vitriol (acide sulfurique).
Aucun auteur n'avait jusqu'ici décrit d'une manière aussi précise la préparation de l'acide sulfurique. B. Valentin applique, avec raison, le môme procédé à la préparation du vitriol bleu (sulfate de cuivre), qui lui sert également à l'extraction de l'huile de vitriol.
Les douze clefs de In philosophie (1). Ce traité est une allégorie obscure, accompagnée défigures symboliques, rappelant les doctrines de l'art sacré. Les douze clefs sont des énigmes alchimiques, dont la vraie clef se trouve dans le Traité du soufre, du vitriol et de l'aiwant {"2).
De magno lapide antiquissimorum (3). Il y est question du sel volatil de l'urine (ammoniaque). (( Un homme qui ne boirait,
(1) Clnres XII philo.sophi.t . Mangel, Uibl. L/iim.,t. ii, |>. 4l3. — Maier, Tripus aurpus ; VrmKoL, 1018, in-'i.
(2) Manget,i5(6/. chim., p. 463.
f3) Eepetitio de magno lapide , etc. ; Manget, Bihl. chim., t. ii. p. iî?.
DEUXIÈME ÉPOQUE. i80
dit raiiteiiv, que de l'esprit-de-vin , ne cesserait pas néanmoins d'avoir ses urines cliargées de sel volatil. Ce sel est donc le résultat d'une transformation qui s'opère dans le corps de l'homme. »
A propos des fourneaux, il fait mention de la lampe à alcool, dont il rejette l'emploi comme trop dispendieux. Ainsi, la lampe à esprit-de-vin est connue depuis plus de deux siècles.
Dernier testament (1). C'est un document indigeste, où l'on découvre ça et là quelques perles. Il y est souvent question des mines du H-Trz, de Hongrie, de la Styrie, de laCarinthie, de la Bohême et de Saxe, qui étaient déjà au seizième siècle en pleine exploitation. (( Le fer de Hongrie est cassant, parce qu'il renferme du cuivre; mais, étant purifié par l'affinage, il n'est plus cassant, et devient propre à la fabrication des sabres, des armures, des cottes de mailles (2). »
En parlant des eaux minérales, l'auteur remarque que l'analyse de ces eaux et des sels qu'elles tiennent en dissolution pourrait conduire à la découverte de certaines mines. C'est en effet par ce moyen qu'on avait découvert les mines de Frankenhausen, de Halle et de Mansfeld (3).
Il signale, ensuite tous les dangers qui menacent les ouvriers travaillant dans les mines, et il insiste particulièrement sur les airs irrespirables, qui déterminent une asphyxie instantanée. Il compare l'air des souterrains (Berg-schicaden) à l'air qui se produit dans les caves pendant la fermentation du moût.
Pour assainir les galeries souterraines et prévenir des accidents graves, il recommande d'y allumer de grands feux. Mais il conseille, comme plus avantageux, l'emploi d'un tirage appelé tirage automate {Selbst-geblàs), exécuté de la manière suivante : « On fait une boule de cuivre de la grosseur d'une tète d'homme ; on y pratique une petite ouverture par laquelle on introduit de l'eau. Ensuite on met la boule sur des charbons ardents, et on la porte dans l'endroit que l'on voudra purger de l'air irrespirable (4). »
Pour faire sauter les mines , il prescrit d'employer une boule semblable, remplie de poudre à canon.
(1) Lelzles Testament. Dans Basil. Valent., Chcmijsctie Schriflen ,elc., ed\t. Nie. Petra'us; Hambourg, 1717, iiiS, p. 467.
(2) Lelzfes Testament, p. 516.
(3) Ibid., p. 557.
(4) Ibid., p. 611.
i!)0 HISTOIRE DE LA CHIMIE.
Verge ardente {vin/a candens). La description de ce que l'au- (eur appelle verge ardente donne à croire que l'on ne connaissait pas encore, de son temps, l'usage de la bougie ni de la chandelle à mèche.
<( Pour s'assurer, dit-il, si l'air des mines est respirable, il faut faire des espèces de torches avec des bâtons de bois dur, enveloppés de cire ou de poix. Si la lumière s'éteint , c'est un signe qu'il faut s'arrêter. » — Ainsi, un morceau de bois résineux continuait à faire l'office de notre mèche de coton.
L'auteur ajoute que ce sont les exhalaisons des métaux qui corrompent l'air et le rendentirrcspirable. ((Les métaux, dit-il, sont lumineux; seulement leur lumière ne se voit pas le jour, comme on ne voit pas celle qu'émet le bois pourri. Cela tient à ce que les métaux sont actifs par eux-mêmes et ne sont jamais en repos. » — La question des métaux lumineux par eux-mêmes a été reprise de nos jours par M. de Reichenbach à l'occasion de ce que'ce physicien appelle les phénomènes de Vod.
B. Valentin est, selon moi, le premier qui ait fait mention du danger d'empoisonnement auquel s'exposent les ouvriers qui travaillent à l'extraction, de l'arsenic (acide arséqieux), désigné sous le nom de Hûttenrmich (1).
Quant aux autres écrits de B. Valentin , tels que la Philosophie occulte {'à), la Pierre des anciens (Stein der Uralten) (3), la Première matière de la pierre philosophale (i), l'Azoth des philosophes (5), l'Apocalypse chimique (6), le Testament (7), le Microcosme (8), Dialogue du frère Albert avec un esprit (9), le Chemin de la vérité {[{)), la Lumière de la nature, etc, (11), ils renferment peu de documents originaux.
Les ouvrages de Basile Valentin étaient, surtout au dix-sep-
(1) Letztes Testament, \\ 49'i.
(2) E(i. Thoelden; Leipz , 1603, in-8.
(3) Ed. Tlioelden; Zerbst, 1002, Manget, t. ii, p. 401>.
(4) Manget, t. ii, p. 421.
(5) Francof., 1G13, 4. Tlieat. c/iem., t. iv. Bibliothèque des Philosophes chim., nouv. é(ii(.; Paris, 1741, in-l2, t. m.
(6) Erfurt, 1624, in-8.
(7) Thcut. chem., t. iv.
(8) Strasbourg, 1681, in-8.
(9) P. Borel, p. 224.
(10) Nuremberg, 1718, in-8.
(M) lui. Rpicliard; Halle, I60H, in-8.
tième siècle, très-répandus parmi les alchimistes. Quelques-uns de ces ouvrages paraissent se trouver encore en manuscrits dans plusieurs bibliothèques privées (1).
Médecins chimistes.
Saladin d'Ascalo, médecin- du grand connétable de Naples, au commencement du quinzième siècle, indique, dans son Compenclmm arumatariorum (2), les moyens de conserver certaines matières, sujettes à se corrompre au contact de l'air. Il a soin de noter que, pour cela, le choix du lieu et môme la forme du vase ne sont pas absolument indifférents. « 11 faut, dit-il, que l'endroit où l'on conserve des substances putrescibles soit à l'abri du vent, du soleil, de l'humidité et de la poussière. » Pour empêcher les sucs exprimés des plantes de fermenter, il recommande judicieusement de les recouvrir d'une couche d'huile d'olive. « Le beurre et la graisse des animaux se conservent, dit-il, longtemps, lorsqu'on a la précaution de les saupoudrer de sucre (3). » Il parle aussi de la sophistication des remèdes, et en particulier de la manne, au moyen du sucre et de l'amidon; et il cite l'exemple dXni apothicaire qui, s'étant rendu coupable de cette fraude , fut puni d'une amende de neuf mille ducats, et privé de ses droits de citoyen.
Hicrn. Baldinns (i) parle de plusieurs préparations officinales de soufre prescrites contre la peste.
Santés de Ardoynis (5), médecin de Venise, ne décrit, dans son traité De venenis, que les poisons déjà connus des anciens.
Mich. Savonarola préconise, dans son livre De arte conficiendi aguam vilx, l'eau-de-vie comme un médicament propre à guérir toutes les maladies (6).
Enfin, Hermolaus Barbants de Venise, le commentateur de
(1) Gmelii) (Gesch. der Chemie, t. i, p. 156) cite deux de ces mss. : Schola verilatis, et Oleum metallorum; mais il n'en donne pas d'antres détails.
(2) Angsbourg, 1486, in-4.
(3) Si asperganlur cuni ziiccliaro pulverizato longo tempore conservantur.
(4) Haller, Bibl. medic. pract.; Basil., in-4, t. r, p, 476.
(5) Venise, 1492, in- fol.
(6) La Haye, 1532, in-8.
Dioscorido, .\icoL Lconicenus, professeur de médecine à Padoue, ISic. ISicoliiis de Florence , Georg. de Honestis, Barlh. de illontagnana, Quiricus de Tortona, Manlius de Bosco, P. Suardvs de Bergame, ont décrit, dans leurs ouvrages de médecine, un grand nombre de médicaments officinaux dont la préparation est du ressort de la chimie.
Exploitation des mines.
La métallurgie a fait des progrès rapides pendant le treizième et le quatorzième siècle.
Les Espagnols reprennent avec une nouvelle ardeur les travaux délaissés dans les mines de mercure de l'Andalousie. Les rois d'Angleterre soumettent les mines d'argent et d'étain à des règlements spéciaux (1). La Lorraine, la Bourgogne, le Dauphiné, la Gascogne, les Pyrénées, s'enrichissent par l'exploitation de leurs mines (2).
L'empereur Albert II protégea de tout son pouvoir les riches mines de Carinthie et de Carniole. Wenceslas I"'' donna aux mines de la Moravie des règlements qui plus tard (sous Wenceslas II) servirent de base au code des mines de la Bohême (3). Les mines d'argent de Kuttenberg furent découvertes vers la fin du treizième siècle (4). Les mines d'argent, de fer, de cuivre, d'étain, de l'Erzgebirge en Saxe, du Harz, de la Hongrie et du ïyrol, étaient, vers cette époque, en pleine exploitation (5).
Les travaux métallurgiques étaient encouragés en France par des ordonnances de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII, qui conféraient aux exploitants, et même à des entrepreneurs
(1) Hakliijt, Principcd navigations and cliscoveries, etc.; Loin)., 1600, infol. 1. 1. Jars, Voijages mélallurgiques, etc., t. ni, p. 524.
(2) GQbç:\,Anciensminéralogi!ites de la France, 1. 1 et t. ii. (Paris, 1779, in-8.) — La Peirouse, Traité sur les mines de fer et les forges du comté de Faix; Toulouse, 1786, in-8. — Dietiicii, Des giles de minerais, des /orges et des salines des Pyrénées; Paris et Amsterdam, in-4, 1786.
(.1) Peilliiier, Versuch iiber die GeschicJite der bœhmischen und nuchrischen Bergwerke (Essai sur l'histoire des mines de la Bohème el de la Moravie). Vienne, 1780, in-fol.
(4) Mencken, Collecfan., t. m, 1742.
(5) Ajîficola, De natura fossilmm.
DEUXIÈME ÉrOQUE. 493
étrangers, toutes sortes de privilèges. Louis XI, cet ennemi implacable de la noblesse féodale, créa, en 1479, la charge de maître général des mines, à laquelle il nomma Cousinot.
Le malheureux intendant des finances de Charles Vil, Jacques Cœur, avait déjà obtenu, en 1457, pour lui et pour ses frères, le droit de faire exploiter les mines de plomb, de cuivre et d'argent des montagnes de Poncin, de Cùme, de Saint-Pierre le Pain et de Tarare, dans le Lyonnais. Sous le règne de Charles VIII, successeur de Louis XI, il est fait mention de différentes mines qui se trouvent dans les diocèses de Toulouse, de Carcassonne et de Lyon, ainsi que des mines que de Bèze avait découvertes à Vitry-sur-Yonne et à Chaumont, mines pour l'exploitation desquelles il s'était fait, en J493, accorder des lettrespatentes (1). Les mines d'argent de Markirch, sur les frontières de l'Alsace et de la Lorraine, sont signalées, pour leur richesse, par Basile Valentin.
L'Angleterre vendait, sous le règne de Henri V, aux marchands de Venise et de Florence, presque tout l'étaiu qui se rencontrait alors dans le commerce. Ce seul fait montre avec quelle activité les mines d'étain d'Angleterre étaient exploitées au quinzième siètle (2).
Les travaux métallurgiques du Harz en Allemagne, après avoir été quelque temps interrompus, furent repris à Goslar en 1433. On employait déjà dans ces travaux l'eau-forte (acide nitrique) pour séparer l'or de l'argent (3). Les forges d'Iberg et les fabriques de cuivre de INIansfeld, de Hesse et de Thuringe, étaient alors en pleine activité. Les mines et les forges de Harzgerode ne furentdécouverlesqueverslafin du quinzième siècle (4).
Les mines d'argent et de cuivre de Misnie, bien qu'exposées aux incursions des Taborites, étaient, vers la même époque, dans l'état le plus florissant. Les forges établies à Ghemnitz, à Geyer, à Altenberg, àGlashùtle, et surtout à Schneeberg, étaient également dans un état prospère.
Les travaux métallurgiques de la Bohême eurent beaucoup à
(1) Gobet, Anciens minéralogistes, t. i.
(2) Hiiklujt, Principal navigations , traffics and discoveries of (hc cnglish nation; Lond., in-fol., ICOO, i, p. 188.
(3) Leibniz, Scriplor. lininswic. illuslr., l. m, p. JSô-àjS.
(4) Briichiiiann, Magnalia Dei in locis sublcrraneis ; Briinsw., lii-r')l. 1727, l. I, p. Ii3.
souffrir pendant les guerres de religion. Us furent suspendus pendant les troubles sanglants, suscités par les partisans de J. Huss qui avait été, en 1419, condamné au bûcher par le concile de Constance.
Ces travaux furent cependant bientôt repris; car déjà, au milieu du quinzième siècle , les mines de cuivre d'argent près de Trautenau et de Joachimsthal étaient en pleine exploitation (1), — Les mines d'étain d'Ellenbogen, de Schlakenwerth, de Lichtenstadt et de Neudeck faisaient, vers la fin du quinzième siècle, concurrence aux mines d'Angleterre.
Vers la môme époque on découvrit la mine de mercure d'Idria, si célèbre dans les fastes métallurgiques. Les villes de Schemnitz et de Rremnitz en Hongrie, dont les mines avaient été pillées et dévastées par lés Polonais, eurent de la peine à se relever vers la lin du quinzième siècle. Basile Valentin fait souvent mention des mines d'antimoine et d'or de la Hongrie.
Le grand nombre de privilèges et de franchises, accordés par le roi Wladislaw aux charbonniers et aux ouvriers mineurs, nous autorise à croire que la Pologne n'était pas restée en arrière des autres pays de l'Europe pour l'exploitation des trésors minéralogiques. •
L'Espagne s'enrichissait avec ses mines de mercure, dont la plus grande partie était exportée en Angleterre.
Au rapport de Vasco de Gama, l'argent et l'or abondaient (vers la fin du quinzième siècle) sur les marchés de Calcutta, ce qui fait supposer que les mines des Indes orientales étaient alors très-fructueusement exploitées (2).
Enfin ;, la découverte du Nouveau Monde fut l'un des événements les plus heureux pour les progrès de la science et de l'humanité.
Fabriques d'alun. — llatières tinctoriales. — Fabriques de laiton. — Vernis de poterie. — ITIiruirs de verre.
Les fabriques d'alun de Constantinople, d'Alep et de Rocca alimentaient, au quatorzième siècle, tous les marchés des États
(1) C'est, dit-on, de 3oac\\im&-T/ial (vallée de Joacliini ), endroit célèbre i)ar ses mines d'argent, que vienl le nom de Tfialer.
(2) Astley, I\'ew collection o/ voyages and tvavels, 1745, t.;.
chrétiens. Il y avait à Raill, en Carinthie, une fabrique de vitriol blanc (sulfate de zinc) en pleine activité.
Un marchand génois, nommé Perdix, qui avait beaucoup voyagé en Orient, et qui avait séjourné à Rocca pour apprendre la fabrication de l'alun connu sous le nom d'alun de roch" , établit, sur l'île d'Ischia (1), la première fabrique d'alun, vers le milieu du quinzième siècle. A la même époque, Jean de Castro éleva une fabrique semblable à Tolfa, qui est devenue très-célèbre, et qui n'a pas cessé d'être en mouvement jusqu'à nos jours (2). Enfin, Antonio de Piena avait établi, un peu plus tard, une fabrique d'alun à Yolterra, dans le grand-duché de Toscane (3).
La culture du pastel prit un plus grand développement à mesure que les bienfaits de la paix commençaient à se répandre. Les bourgeois d'Erfurt semèrent du pastel sur l'emplacement des châteaux forts qu'ils avaient détruits en 1290. C'est ainsi que l'industrie naissante protesta conlre le banditisme de ces chevaliers dont l'Europe était infestée !
A la même époque (vers l'année 1300), Federigo, surnommé Biicellai ou Oricellari, introduisit dans les fabriques de teintures de l'Europe l'emploi de l'orseille [lichen Roccella}, espèce de lichen qui croit sur des rochers arides, et qui produit, au contact de l'urine, une belle couleur rouge violet (4). Ce fut encore le dieu Hasard qui amena la découverte de l'orseille.
Suivant quelques auteurs, Federigo avait appris ce procédé de teinture en Orient, oii il avait longtemps séjourné (oj.
La fabrication du laiton ou cuivre jaune, que certains alchimistes essayaient de faire passer pour de l'or véritable, était alors une branche d'industrie très-productive. Il y avait des fabriques de laiton à Paris, à Cologne et dans d'autres villes (6). On variait la couleur de cet alliage, depuis le jaune d'or jusqu'au jaune pâle,
(1) Giœviiis, Thésaurus ontiquit. et histor. Ital'ia:, t. i\, p. 88.
(2) Pu secundi commenlarïi rerummemorabilium, etc.; Franeof.. 1614. infol., p. 1S5.
(3) Supplementum chronic. edit. a pâtre Jac. Bergomate. Venet., in-fol. p. 299.
(4) Giornale de' letterati d'Italia, XXXIII. Maiini, De Florent 'mis inventis commentar. ; Ferrar., 1731, in-4.
(5) D. E. Gamurrini, Istoria genealogica délie familie nobili di Toscana et Vmbra; Fioienz., t. i, in-fol. 16G8.
(6) Albert le Grand, de Rébus metallicis.
en variant les proportions de zinc, ou en y ajoutant une certaine quantité d'étain ou même d'argent.
L'usage du vernis de pottîiie, préparé avec l'étain et le plomb, commençait à se. répandre de plus en pins, et la peinture sur verre s'était singulièrement perfectionnée. Ph. de Caqueray s'ac- (piit une grande réputation dans l'arl de sonftk-r le verre.
Ce l'ut vers la mémo époque, et peut-être un peu avant, qu'on inv(>nla les miroirs de verre, que l'on recouvrait, dans l'origine, d'une couche de plomb fondu, au lieu d'un amalgame d'étain, employé aujourd'hui. In franciscain anglais, John, Pekham, qui enseignait, vers i280, la philosophie naturelle à Oxford, à Paris et à Home, fait le premier mention de ces miroirs de verre (d). Vincent de Beauvais (2), Raymond Lulle (.'}), Roger Bacon (i), Antoine de Padoue et Nicéphore Grégoras (5), en parlent aussi, en ternies très-explicites.
Monnaies.
On lit dans les Gapitulaires de Charlemagne, qu'à partir de l'année 803 la fabrication des monnaies devait se faire dans le palais même de l'empereur. L'ordonnance est motivée sur la nécessité de prévenir le crime, très-fréquent alors, de fabrication et d'émission de fausse monnaie (6). Charles le Chauve abrogea cette ordonnance de son grand-père; car, en 804, il conféra , par un décret spécial, à diverses villes du royaume, le droit de fabriquer la monnaie. On cite parmi ces villes Rouen, Reims, Sens, Paris, Orléans, Châlons, Narbonne. 11 établit un directeur dans chaque fabrique, et des officiers chargés d'y faire la police, et
(1) Perspecliva Joannis Pisani, in gymnasio Liiizionsi emeiitlata, l.i04, iii-fol. Propos. 4 : In speciilis vitreis plunibo abraso niliil appareie.
(2) Spéculum nat , n. Metalla viilernus esse spécula qiiandopolila siint. Al intcr omnia meliiis est spéculum ex vitro et plumbo.
(3) Ars magna, cap. 67.
(4) Opus muJHS, p. 346.
(5) Scholia in Synesntm; iu Synes. Opéra, inferpiele Dioiiys. Pelavio; Liitet. 1612. in-fol.
(6) lialuze, Capit , t. i, lih. m, fol. 42" : Falsa- inonrtre quia in imiltis lotis contra ju.-titiam el contia tdicUiin liunl , Vdlunm.s ut in nuUo alio loco iiionela sit, uW\ iu palalio iiustro, nisi forte a iiobi.s itonini fueiit ordin.iliini.
d'empêcher les fraudes et les malversations qu'auraient pu commettre les employés. Ces derniers devaient s'engager par serment à ne monnayer aucun alliage qui ne fut pas de poids (1).
Depuis lors, le nombre des hôtels des monnaies allait en augmentant sous les Capétiens et les Valois. Charles VI afferma, pour un an, à Marot de Bêlons et à ses associés, les monnaies de Tours , Chinon , Angers, Poitiers, la Rochelle, Limoges, Sainl-Pourçain,Lyon, Bourges, Guise, Saint- André, Beaucaire, Montpellier, Toulouse, Saint-Esprit, Crémieux, Romgns, Mirabel, Loches, Sens, Mouzon et Villefranche (^2). Dans ce bail ne figurent pas les monnaies de Paris, Tournay, Saint-Quentin, Châlons, Troyes, Mâcon, Nevers, Auxerre.
En tout temps les souverains sévirent contre les faux monnayeurs, et, malgré les peines les plus sévères, ils ne parvinrent jamais à faire cesser une fraude qui avait été assimilée aux crimes de lèse-majesté. D'après le code de Théodose, le coupable était condamné aux llammes {flammarum exustionibus mancipetvr) (3). Childéric III ordonna (année 744) que celui qui serait convaincu d'avoir fabriqué de la fausse monnaie aurait le poing coupé (4). Celle ordonnance fut renouvelée par Louis le Débonnaire et Charles le Chauve. Plus tard, on faisait bouillir les faux monnayeurs dans l'eau et dans l'huile (5). Entin, une ordonnance de saint Louis (année 1248) porte que les rogneurs de monnaie seraient pendus comme des voleurs publics (6).
Ces peines ne suffisaient pas. Les rois réclamèrent du pape le secours des armes spirituelles. Clément V, le môme qui succéda à Boniface VIII et transporta le siège pontifical à Avignon , accorda, en 1308, à Philippe le Bel, une bulle d'excommunica-
(1) Balu/.. lit. 3G. Karolus.'giatia Dei lex. Noluin esse voliimus omnibus Dei ef nosiris fidelihiis , etc., — ut lii in quorum potestale deinceps monetf»^ |)eimanserint, omiii gralia et cupidilate seii lucre poslposilo, (ideies monetarios quod cilgant, sicut Dei et noslram gratiam volunt liabere, et ipsi monetarii jurent — quod (ideliler faciai;l et mixlum denaiiiim, et minus quam débet pensantcm non moneleni, etc.
(2)J. Boizard; Traité des monuoyes, Paris, 1696, in-l2, p. 103.
(3) Cod. Tlieod., 1. v, tit. de fais, monet.
(4) Baliiz., Capit., t. i, c. xx, foi. 164.
(5) Masuer. Tit. de pœnis num. i : Qui falsam inonetam fabricavil, débet in oleo et aqua suffocari seu bulliri. Voy. J. Bo'zard, Traité des monuoyes, Paris, 1696, in- 12, p. 367.
(6) Ibid , p. 359.
HIST. 1>V. I.A CKIMIK, — T. I, 33
tion contre « les faux monnayeurs, les rogneurs et les expositaires ». Cet exemple fut suivi en 1320 par Jean XXII pour Charles le Bel ; en 1349, par Clément VI, pour Philippe de Valois ; et en 1583, par Grégoire XIII, pour Henri III.
Ainsi donc, le faux monnayage était on ne peut plus sévèrement puni. C'était, en effet, le devoir des souverains de veillera la sécurité de la fortune publique. Mais ces souverains euxmêmes étaient loin de prêcher d'exemple : ils réservaient pour eux ce qu'ils défendaient aux autres.
Le procédé de falsiticalion le plus commun consistait dans l'abaissement du titre. A cet égard les rois étaient de connivence avec les maîtres des monnaies. « Sur le serment que vous avez fait au roy, dit Philippe de Valois dans une ordonnance de 1350, tenez cette chose secrète le mieux que vous pourrez. Si aucun demande à combien les blancs sont de loy, feignez qu'ils sont à six deniers (1). »
Pendant la captivité du roi Jean, le dauphin Charles (plus tard Charles V) était régent du royaume. Ce prince, au milieu des désastres qui accablaient alors la France, eut recours à l'altération des monnaies, remède pire que le mal. L'ordonnance datée de Melun, le 27 juin 1360 porte : « Et soyez curieux et vigilants , qu'iceux blancs deniers soient bien ouvrez , bien blanchis et bien raonoyés ; par quoy ils en soient plus plaisants au peuple (2). »
Cependant, quelques années auparavant, le roi Jean s'était engagé, par une ordonnance donnée à Paris, le 28 décembre 1335, à rétablir le titre des monnaies : « Pour ce que par clameur de nos peuples il est venu à notre connoissance qu'ils ont élé grevez et travaillez plus que nous voulsissions, — pour la grande compassion et pitié que nous avons des griefs qu'ils ont soufferts à cause de nos guerres, leur avons promis et accordé que nous et nos successeurs roys ferons d'oresnavant perpétuellement bonne monnoye et stable en notre royaume, etc. (3). »
Soixante ans auparavant, Philippe le Bel s'était publiquement avoué coupable de faux monnayage, en promettant solennellement de réparer sa faute. « Le roy étant à Paris, ayant affoibly les monnoyes en poids et loy, espérant encore les affoiblir pour
(1) J. Boizaril, Traité des monnoyes, p. 29S.
(2) Ibid., [I. 2t>9.
(3) Ibid., p. 68.
subvenir à ses affaires, et connoissant estre chargé en conscience du dommage qu'il avoit fait et feroit porter à la république pour raison de cet affoiblissemenl, le roy s'oblige, par charte authentique, au peuple de son royaume que, ses affaires passées, il remettra la monnoye en bon ordre et valeur, à ses propres cousis et dépens, etc. » (Ordonnance du mois de mai 1295) (1).
Les rois de France n'étaient pas les seuls à falsifier la monnaie. Les autres souverains de l'Europe en faisaient autant.
Pour juger du degré d'altération des monnaies par l'abaissement du titre, il fallait des moyens chimiques appropriés à ce but. Les orfèvres analysaient l'argent à la raclure on à Véchoppe; ils faisaient les essais d'or avec la pierre de touche ou lésionchaux. Pour essayer une matière d'argent, ils en tiraient de petits morceaux d'un à deux grains, à l'aide d'un espèce de burin appelé échoppe ; ils les mettaient sur des charbons ardents, et ils jugeaient, par la blancheur du métal, du degré de sa pureté. Quant à l'essai des matières d'or, les orfèvres se servaient de la pierre de touche, ou de petits échantillons d'or de différents litres d'avance connus, appelés touchaux. Après avoir frotté la matière soumise à l'essai successivement sur la pierre et sur les touchaux, ils jugeaient du titre de l'or par celui du touchau qui paraissait en approcher le plus. Ce moyen expéditif, connu depuis longtemps, est encore pratiqué aujourd'hui.
Mais ces procédés, bons en orfèvrerie, n'offraient pas assez de garantie pour être introduits dans les hôtels des monnaies. La coupellalion, déjà mentionnée par les auteurs anciens (2), parfaitement décrite par Geber (3), était alors généralement en usage dans les monnaies de l'Europe. L'ordonnance de l'année 1343, de Philippe de Valois, en parle en termes très-précis (4). « Les coupelles, y est-il dit, sont de petits vaisseaux plats et peu creux, composez de cendres de sarment et d'os de pieds de mouton calcinez et bien lessivez ; pour en séparer les sels qui feroient pétiller la matière de l'essay, on bat bien le tout ensemble , et après cela on met, dans l'endroit où l'on a fait le creux, une goutte de liqueur qui n'est autre chose que de l'eau
(1) Boizard, Traité des monnoyes, p. 67.
(2) Voy. p. 54 et 125.
i^3) Voy. p. 336.
(4) C'est à tort que l'on reporte à celle date l'origine môme de la coupellation.
<jù on a délayé de la maschoire de brochet ou de la corne de cerf calcinez; ce qui fait une manière de vernis blanc dans le creux de la coupelle , afin que la matière de l'essay y puisse estre plus nettement, et que le bouton de l'essay s'en détache plus facilement. »
On sait que dans la coupellation le départ de l'alliage (cuivre) se fait au moyen du plomb. Ce métal a la propriété de se vitrifief en s'oxydant, d'entraîner avec lui dans les pores de la coupelle la totalité du cuivre contenu dans la portion d'alliage employée, et de laisser sur la coupelle l'argent ou l'or parfaitement pur. Les chimistes anciens, en parlant de ce phénomène merveilleux, disaient que Saturne dévore ses enfants. Dans l'emploi de la coupellation, l'opérateur a surtout deux points à observer : 1° les proportions de plomb, qui doivent varier, suivant que l'alliage soumis à l'essai contient plus ou moins de cuivre; 2" le plomb employé, qui doit être lui-même pur de tout alliage d'argent.
L'ordonnance de ISiS insiste particulièrement sur ce dernier point : « Le général essayeur ou l'essayeur particulier doit avoir bon plomb et net, et qui ne tienne or, argent, cuivre ne soudoure, ne nulle autre communication; et de cehiy doit faire essay et sçavoir que tient de plomb, pour en faire contre-poidS' à porter son essay. »
Cette recommandation était d'autant plus importante, que le plomb était alors presque toujours argentifère, comme le démontre l'analyse descouverlnres de plomb des anciennes églises. C'est de là que vient probablement la croyance populaire que le plomb qui vieillit sur les toits des édifices se change en argent. La même ordonnance de 1343 prescrit une foule de précautions minutieuses dans l'emploi de la balance; elle va jusqu'à recommander d'éviter le contact de l'haleine : « Le général essayeur ou l'essayeur particulier doit avoir ses balances bonnes et legieres, loyaux et justes, qui ne jaugent d'un costé ne d'autre. Quand il poise les essays, il doit estre en lieu où il n'y ait vent ne froidure, et garder que son haleine ne charge la balance, w Pour obtenir le départ de l'argent dans les alliages d'or et d'argent, la coupellation ne suffit plus. Il est probable qu'on employait déjà sous le règne de Philippe de Valois l'eau-forte pour séparer l'argent de l'or. Cependant, à juger par une ordonnance de François I" (de l'nnnée 1540), ce moyen n'aurait
commencé à être généralement en usage que vers le commencement du seizième siècle. Les Vénitiens, et plus tard les Hollandais, avaient le monopole du commerce de l'eau-forte et de Teau régale.
Avant l'emploi de l'eau-forte, les essayeurs se servaient du ciment royal et de Tantimoine, pour séparer l'argent de l'or. Le ciment royal était un mélange de briques pilées, de vitriol, de sel commun et de nitre, mélange déjà connu des anciens (1). Quant au procédé de calcination par l'antimoine (sulfux'e d'antimoine), il devait être très-défectueux. L'or ainsi séparé était peu malléable; on était obligé de le calciner de nouveau , et d'en chasser les fleurs d'antimoine au moyen de soufflets (2).
La rigueur exercée contre les faux monnayeurs arrêta sensiblement les progrès de la chimie, parce que tout physicien ou alchimiste était accusé d'avance d'altérer les monnaies pour s'enrichir. C'est ainsi que Charles V, roi de France, fit en 1380 une ordonnance par laquelle il défendit à toutes personnes, de quelque état et condition qu'elles fussent, de se mêler de chimie , d'avoir aucune espèce de fourneau dans leurs chambres et maisons. Il commit des officiers pour punir les contrevenants. Un malheureux chimiste, nommé Jean Barillon , ayant été accusé de s'occuper de chimie, fut emprisonné et condamné par sentence du 3 août 1380; il fallut toute la protection de ses amis pour le sauver (3).
Plus tard, les rois se relâchèrent un peu de leur rigueur. On trouve dans lesregistres des chancelleriesde France, d'Allemagne et d'Angleterre, des textes de lettres patentes conférant à des particuliers le privilège d'exploiter, pendant un certain nombre d'années, des moyens secrets pour changer les métaux imparfaits
(l)Voy. p. 125.
(2) « Le troisième moyen d'affiner l'or et le séparer d'avec l'argent et le cuivre se fait avec l'anlimoine, en fondant avec l'or de l'antimoine plus on moins, selon qu'il y a plus ou moins d'a.gent ou de cuivre allié avec l'or. L'antimoine étant ainsi fondu avec l'or non pur, il s'emboit et s'abreuve du cuivre et de l'argent, quittant l'or, lequel tombe peu après comme une régule au foml du creuset ; mais d'autant que cet or demeure aigre, ne se pouvant qu'il ne retienne et emporte avec soi quelque chose de l'anlimoine, pour en retirer tout à fait l'antimoine, on fait exhaler el évaporer tout ce que l'or aurait pu lircr d'antimoine avec soi, en l'éventant avec prudence; car si on chasse l'antimoine un peu trop fort, il emporte de l'or avec soi. » Savol, Métallurgie des anciens, c. vi».
(3) Gobet, A)ickns minéralogisfes, elc, t. i.
en or et en argent. C'étaient des primes d'encouragement donnés à la recherche de la pierre philosophale.
Hys^it'^ne publique.
Les questions de police sanitaire touchent autant à la chimie qu'à la médecine. On nous saura donc peut-être gré d'y insister en faisant connaître les mesures administratives prises, au moyen âge, pour l'entretien de la santé publique. Ces mesures peuvent être divisées en trois catégories : i" mesures qui ont pour objet la salubrité de l'air; 2° celles qui concernent la pureté de r eau; d" enVin celles qui regardent \^ qualité des aliments ci des remèdes. Cette classification, assez rationnelle, se trouve déjà établie dans les recueils d'anciennes lois et ordonnances.
Rappelons d'abord que presque tous les règlements sanitaires du moyen âge, que nous allons signaler, ne s'appliquaient primitivement qu'à la ville de Paris.
Salubrité de Vair. — Cet objet si important de l'hygiène publique avait de tout temps attiré la sollicitude d'une administration sage et paternelle. Il existe des ordonnances du quatorzième siècle, qui prescrivent des pratiques encore aujourd'hui en usage. Trois règlements du prévôt de Paris ( H juillet 1371, 19 juillet 1392, 27 juin 1397) portent que chaque citoyen est tenu de verser, dans les temps d'excessive chaleur, plusieurs seaux d'eau devant sa porte, pour tempérer Vair; que ceux qui n'obtempéreraient pas à cet ordre seraient punis de soixante sous d'amende. 11 est également défendu de brûler de la paille dans les temps des chaleurs, ou de brûler, en quelque saison que ce soit, des fumiers, des ordures, des herbes, ou autres choses qui puissent infecter l'air.
Le pavage des rues, dont l'origine remonte au douzième siècle, fut inventé pour une mesure purement sanitaire, s'il faut en croire le médecin et historiographe de Philippe-Auguste. ,
« La puanteur, dit Rigord {Viia Philippi Aug.) qui s'élevait des boues et des immondices de Paris était insupportable; elle pénétrait jusque dans l'intérieur du palais de nos rois, et le rendait presque inhabitable. Le roi, ajoute-t-il , prit la résolu-
lion de remédier à un mal aussi dangereux; et, sans s'arrêter à la difficulté de l'entreprise, qui avait rebuté tous ses prédécesseurs, il donna, en H48, l'ordre au prévôt de Paris de faire paver toutes les rues et les places publiques de la ville, pour en faciliter le nettoiement; et, en rendant la ville plus habitable, il fit en même temps changer son ancien nom de Lutèce , de lutum, boue , en celui de Paris, qu'elle porte aujourd'hui (1). »
Pour contribuera l'assainissement de la ville de Paris, et pour prévenir l'infection de l'air, une ordonnance de saint Louis (ord. du vendredi après la Toussaint, 1291) défendit « de nourrir aucuns porcs au dedans des murs de Paris. »
Le prévôt de Paris, par une ordonnance du samedi après la Chandeleur 1348, et par une autre ordonnance du 30 janvier 1330, fait défense « de nourrir dans la ville aucuns pourceaux , à peine de soixante sols d'amende, enjoignant aux sergents de les tuer où ils les trouveroienl; ordonne qu'ils en auroient la teste pour leur salaire, et que le reste du corps seroit porté à l'Hostel-Dieu, à la charge d'en payer le port (2). »
Charles V, par des lettres patentes du 29 août 1368, défendit expressément à toutes personnes de nourrir des pigeons dans la ville, faubourg et banlieue de Paris. Les oies seules avaient trouvé grâce, sur une requête présentée par les maîtres poulaillers au prévôt de Paris (3).
Mais on tenait à éloigner de la ville, non-seulement les animaux incommodes, mais encore certaines professions dont l'exercice était considéré comme pouvant corrompre l'air. Voici à cet égard une ordonnance du prévôt de Paris, en date du 4 novembre 1486 :
« A tous ceux qui ces présentes lettres verront, Jacques d'Es-
(1) Lutetia enim a luti fœtore piiiis dicta t'ueiat; sic gentiles quidem hujusmodi nomen propter fœtorem ablioirentes Parisios vocaveriint anno 1148.
(2) De la Marn^, Traité de police, etc., t. i, iii-fol., p. 539.
(3) Traité de police, t. i, p. 339. « Les oyes estoient en ce femsd'un si grand usage à Paris que les rostisseurs ne faisoient presque point alors d'autre débit; c'est de là qu'ils se trouvent nommés dans les anciennes ordonnances oijers et non rostisseurs, et que le quartier oii ils demeuroient en plus grand nombre prit le nom de rue aux Oyers , que l'on nomme aujourd'hui, par corruption , rue aux Ours. Plusieurs pauvres gens des faubourgs ou des extrémités de la ville élevoient de ces volailles, et eu faisoient commerce, sous le litre de poulaillers. Ils donnèrent leur requeste au prévosl de Paris, pour avoir la liberté de continuer leur commerce dans des lieux exposés au grand air. »
504 HISTOIRE DEIiA CHIMIE.
touteville, oie. — Pour obvier à ce qui pour la conservation de lachoso publique esloit besoin degarcU-rau mieux qu'il seroil possible de tenir, qu'en ladite ville il n'y eusl aucunes infections, ne que en icelle ne fust exercée chose dont infections peussent venir ne procéder. » — Entrant ensuite dans les détails des professions prohibées, l'ordonnance donne les explications suivantes : — (( Pour faire pots de terre, convenoit que la terre fustargilée; et avant qu'elle fust mise enœuvre, falloit qu'elle fust toute pourrie et détrempée par long espace de temps en caves corrompues; et ùcett^ cause, quand ladite terre estoit mise en estât et disposition démettre en œuvre et qu'elle y esloit mise, fust en façon de pots et autres ouvrages, il sailloit et issoit des fourneaux grandes fumées et vapeurs puantes et infectées, à l'occasion des matières qui estoient corrompues, et aussi du plomb soufré et limaille (pour l'émail et le vernis de poterie), verre et autres matériaux que l'on mettait dans les dits ouvrages ; — et pour obvier aux grands inconvénients qui pourroient advenir, estoit besoin et nécessité de défendre que ces ouvrages ne fussent faitsen la dite ville de Paris, etc. »
Les contrevenants étaient fraj)pés d'une amende de vingt livres parisis. Cette ordonnance fut, en 1497, confirmée par un arrêt du parlement de Paris.
Eaux. — Il existe un grand nombre de règlements concernant les fontaines, les égouts, les porteurs d'eau, la distribution de l'eau dans Paris, etc., qui tous témoignent des soins qu'on avait pour entretenir l'eau dans l'état le plus convenable à la santé de l'homme.
Un édit du roi Dagobert (année 560) porte que si quelqu'un salissait par des immondices les eaux d'une fontaine, il serait condamné à la nettoyer, et, en outre, à six sols d'amende (1).
D'après une ordonnance du prévôt de Paris (en 1348) et un édit du roi Jean (30 janvier 1356), il est fait défense à toutes personnes de balayer les rues pendant la pluie; il leur est enjoint de faire nettoyer et transporter les ordures hors de la ville aux voiries ordinaires, sous peine de soixante-six sols d'amende.
Ces ordonnances furent par la suite renouvelées. Celle de
(1) Le sol ou sou de ce temps était une pièce d'or environ de la valeur de 8 francs,
Charles VI (janvier UIo) est remarquable par sa sévérité : il y est fait défense de jeter dans la Seine aucune ordure ou immondice, sous peine d'amende arbitraire, et il est ordonné à tous ceux qui prendraient les contrevenants en flagrant délit de les arrêter et de les conduire prisonniers. Ceux qui avaient arrêté les délinquants recevaient pour leur peine le tiers de l'amende.
Sous l'empire d'un pareil régime réglementaire, les eaux de la Seine ne devaient charrier aucune immondice provenant de l'intérieur de la ville.
Aliments. — Cette catégorie comprend les aliments solides et les boissons, telles que la bière, le vin, etc.: c'est là que la police sanitaire, d'accord avec la morale, se trouve le plus souvent aux prises avec la cupidité de l'homme et les instincts du mercantilisme. C'est ce qu'avait parfaitement compris le gouvernement au moyen âge ; aussi les ordonnances qui réglaient cette matière étaient-elles très-sévères. Pour avoir là-dessus d'utiles et curieux renseignements on pourra consulter les ordonnances sur la boucherie et la boulangerie, recueillies dans le Traité de la police de De la Marre.
La vente de la farine, du pain , de la viande de boucherie , était l'objet d'une surveillance particulière. D'autres aliments d'un débit moins fréquent, comme le beurre, étaient soumis à la même surveillance.
Une ordonnance du prévôt de Paris, du 25 novembre 1396, interdit à toutes personnes faisant le commerce du beurre frais ou salé, « de mixtionner le beurre pour lui donner une couleur plus jaune, soit en y meslant des fleurs de souci, d'autres fleurs, herbes ou drogues. » Elle leur fait aussi défense « de mesler le vieux beurre avec le nouveau, à peine de confiscation et d'amende arbitraire ».
Les anciens statuts des marchands fruitiers, confirmés en l'an 1412, réitèrent ces mêmes dispositions. Ils interdisent aussi de « vendre du beurre et du poisson dans une même boutique ou sur un mesme étal , la propreté ne permettant pas d'exercer ces deux mesliers ensemble ».
Les ordonnances relatives aux boissons, étaient souvent renouvelées, avec des dispositifs très-remarquables.
Les plus anciens statuts des brasseurs de Paris, de l'an 1292, portent que « nul ne peut faire cervoise, sinon d'eau et de grain, à savoir d'orge, de meteil ou de dragée, c'est-à-dire de seigle
et d'avoine meslez ensemble. Que quiconque y mettra aultres choses, comme baye, pymeni ou poix résine , sera condamné à vingt sous d'amende, et ses brassins confisquez ; car li prud'hommes du mestier dient que telles choses ne sont mies bonnes ne loyaulx à mettre en cervoise; car elles sont mauvaises au chief et au corps, aux malades et aux sains. »
Par ces mêmes statuts il est interdit de vendre de la cervoise ou bière aigre, sous peine de vingt sols parisis d'amende.
Quelque temps après, ces statuts furent renouvelés avec quelques amendements qui portaient que « les brasseurs seront tenus de faire la bierre et cervoise de bons grains, bien germes et brassinés, sans y mettre ivraie, sarrazin, ni autres mauvaises matières, sous peine de quarante livres parisis d'amende; que les jurés visiteront les houblons avant qu'ils soient employés, pour voir s'ils sont mouillés, chauffés, moisis et gâtés; afin que, s'ils. sont trouvés défectueux, les jurés en fassent rapport à la justice, pour faire ordonner qu'ils seront jetés à la rivière, si faire se doit... Aucuns revendeurs de bière et cervoise en détail n'en pourront vendre, si elles ne sont bonnes , loyales et (lignes d'entrer au corps humain, sous peine d'amende arbitraire et confiscation (1). »
Vin. — Une ancienne ordonnance du prévôt de Paris, du 20 septembre 1371, porte que « pour empêcher les mixtions et les autres abus que les taverniers commettoient dans le débit de leurs vins, il seroit permis à toutes pei'sonnes qui prendroient du vin chez eux, soit pour boire sur le lieu , soit pour emporter, de descendre à la cave et d'aller jusqu'au tonneau pour le voir tirer en leur présence; et fait défense aux taverniers de l'empescher, à peine de quatre livres parisis d'amende pour chaque contravention, dont le dénonciateur aura le quart. »
On savait depuis longtemps qu'en traitant les vains aigres par de lalilharge, on en corrigeait l'acidité. Mais dans cette sophistication il se produit du sucie de Saturne (acétate de plomb) qui a des propriétés vénéneuses. Les ordonnances anciennes mentionnent plusieurs cas d'empoisonnement provenant de cette source. On y lit, entre autres, que quelques vignerons du bourg d'Argenteuil avaient mêlé dans leurs vins de la litharge « pour leur donner une couleur plus vive, plus de feu, et en diminuer
(1) Tia>fp de police, l. ». p. 584.
IlEUXliME ÉPOQl'E. 507
la verdeur; que plusieurs personnes qui burent de ces vins s'en trouvèrent fort mal, etc. ».
D'après une expertise, dressée par le doyen de la Faculté de médecine de Paris, les coupables furent condamnés à trente livres d'amende envers le roi (1).
Remèdes. — Au quatorzième et au quinzième siècle, les pharmacies n'étaient que des dépôts [apothèquea) de sirops, d'électuaires, de conserves, de fruits confits, de liqueurs alcooliques épicées. Les apothicaires étaient des confiseurs plutôt que des droguistes ou préparateurs de remèdes officinaux.
En France, les apothicaires formaient, depuis le règne de Charles VIII, une corporation régie par des règlements dont les premiers datent de 1484 (2). Ils étaient placés sous la surveillance immédiate des médecins. En Allemagne, les pharmacies se multipliaient, à mesure qu'on cessait de faire venir de l'Italie la plupart des médicaments officinaux. Les drogues des pharmaciens d'Augsbourg, de Francfort, de Constance et de quelques autres villes d'Allemagne, étaient soumises à un tarif, en même temps que la vente des remèdes était interdite à tout autre marchand.
§oL Poisons.
Les chroniqueurs du xm^ et du xiv^ siècle mentionnent de nombreux cas d'empoisonnement. Mais leurs récits sont si incomplets ou entourés de tant de mystère, qu'il est difficile d'y démêler le vrai d'avec le faux.
Charles le Mauvais, roi de Navarre, le même qui périt dans un bain d'eau-de-vie emflammé, passait pour très-versé dans la pratique de l'alchimie, et surtout dans la connaissance des poisons. Le moine de Saint-Denis et Juvénal des Ursins rapportent de lui un fait qui nous dévoile tout le secret des empoisonneurs du moyen âge.
(1) Traité de police, l. i, p. ô82.
(2) Verdier, Essai sur la jurisprudence delà médecine en France; Alonçon, 1763. Aslruc, Mém. poiir servir à V Histoire de la Fiiculté de médecine de Montpellier; Paris, 1767, in-4. Sauvai, Histoire de Paris, p. 474.Félibien, Hist. de Paris , t. ii, p. 927.
508 mSTOTRE DE LA CHIMIE.
En donnant au' ménestrel Woudrelon des instructions nécessaires pour empoisonner (en 138i) Charles VI, roi de France, le duc de Valois, frère du roi, et ses oncles, les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, Charles le Mauvais lui dit : « Tu vas à Paris; tu pourras faire grand service, se tu veulz. Se tu veulz faire ce que je le diroy, je te feroi tout aisé et moult de bien. Tu feras ainsy : Il est une chose qui se appelle arsenic sublimât. Se un homme en mangeoit aussi gros que un poiz , jamais ne vivroit. Tu en trouveras à Pampelune, à Bordieaux, à Bayonne et par toutes les bonnes villes où tu passeras, es hôtels des apothicaires. Prends de cela et fais-en de la poudre; et quand tu seras dans la maison du roy, du comte de Valois son frère , des ducs de Berry, Bourgoigne et Bourbon, tray-toi près de la cuisine, du dréçouer, de la bouteillerie, ou de quelques autres lieux où lu verras mieulz ton point; et de cette poudre mets es potages, viandes ou vins, au cas que tu le pourras faire à ta seureté; autrement ne le fay point. »
Voilà des instructions claires et précises: elles nous en apprennent plus sur cette matière que tous les écrivains du moyen âge.
Woudreton fut pris , jugé et écarlelé en place de Grève , en 1384 (1).
Varsenic sublimé n'est autre chose que l'acide arsénieux, c'est-à-dire le corps de délit qui figure si communément dans les crimes célèbres; c'est le même poison avec lequel se commettent encore aujourd'hui au moins les neuf dixièmes des cas d'empoisonnement.
Pourquoi ce genre de crime élail-il alors si fréquent ? parce qu'il était facile de se procurer de l'arsenic chez tous les apothicaires.
Importantes inventions du quatorzième et du quinzième
siècle.
C'est vers le milieu du quatorzième siècle que l'on fait généralement remonter l'invention de la poudre à canon. Mais nous
(1) Le procès-\eibal de l"iiiterrogatoire de Woudreton est conservé en original au Trésor des cliartes , et rapporté par Sacousse. Voy. Charles de Navarre, par Mortonval, vol. ii, p. 1S\.
avons déjà fait voir que celte invention homicide n'est due ni à Roger Bacon ni à Albert le Grand, ni encore moins à Berthold Schwarz.
Il faut ici distinguer deux périodes. Pendant la première, qui comprend les premiers siècles de l'ère chrétienne, la poudre à canon, c'est-à-dire le mélange de salpêtre, de soufre et de charbon, entrait dans la composition du feu grégeois, pour augmenter l'effet des résines, des huiles essentielles, et d'autres substances très-inflammables qu'on lançait sur l'ennemi (1). L'origine du pétard, de la fusée et de quelques feux d'artifice, paraît être contemporaine du feu grégeois. — Dans la deuxième période, qui commence vers le milieu du quatorzième siècle, le mélange explosible de soufre, de salpêtre et de charbon, qui avait été souvent expérimenté dans le laboratoire des alchimistes, témoin Roger Bacon et Albert le Grand, fut enfin appliqué à l'art militaire pour lancer des projectiles meurtriers, des boulets de fer ou de plomb (1). C'est alors que ce mélange explosible reçut le nom de poudre à canon, de pulvis tormentarius. Cette application était plus importante encore que l'invention même du mélange inflammable.
Il en est de l'histoire de la poudre à canon comme de celle de la vapeur. L'éolypileet la marmite de Papin ne furent que de curieuses expériences de laboratoire; mais elles amenèrent, avec le temps, l'invention de la machine à vapeur.
A quelle époque et dans quelle bataille a-t-on, pour la première fois, fait usage de la poudre à canon, destinée à lancer des boulets (2)?
Sponde , le continuateur de Baronius, raconte que les An» glais devaient le succès de la bataille de Crécy, livrée en 1346, aux boulets de fer lancés, avec tonnerre, par des bombes
(1) On sait que cet effel provient de la force d'expansion des gaz qui se produisent par l'inflammation de la poudre , et qui vont occuper un espace plusieurs milliers de fois plus considérable <|ue celui {pi'occupait la poudre; ces gaz poussent alors avec violence, devant eux, tout objet qui leur oppose de la résistance.
(2) Il importe de rappeler que la propriété projeclive delà poudre était connue au moins depuis le liuitième ou neuvième siècle ; mais la pouilre ne servait alors qu'à lancer des matières inflammables, des boules incendiaires, de forme et de composition diverses. C'est ce qu'on voit dans Joinville, Histoire du roy saint Louis, et danSquelques auteurs arabes. (Voy. MM. Reinaud et Favé, fe feu grégeois, p. 66.)
olO HISTOIRE DE LA CHIMIE.
{ferreas glandes horrifico sono onitlentes) (1). Et luus les historiens (le répéter que c'est à la bataille de Crécy qu'on s'est, pour la première fois, servi de la poudre à canon.
Cependant, quatre ans avant la bataille de Crécy, en 1342, les Maures, assiégés dans la ville d' A Igésiras, se défendaient contre les Espagnols au moyen de boulets de fer, lancés sur les chrétiens (2). — « C'est, remarque Mariana, la première fois que nous avons trouvé mentionné l'emploi de la poudre à canon. » — Les comtes de Derby et de Salisbury assistaient au siège d'Algésiras ; (( et il n'est pas impossible, remarque Watson, que ces deux seigneurs aient rapporté cette importante découverte en Angleterre, et que les Anglais s'en soient ensuite servis dans la bataille de Crécy (3). »
Au rapport de Sébastien Miinster, les Danois firent les premiers usage des armes à feu dans un combat naval, en 1354 (4).
Enfin, on conserve, dit-on, dans l'arsenal d'Amberg, une arme à feu portant l'inscription de l'année 1303 (5).
Quoi qu'il en soit, il résulte de ces témoignages, aussi confus qu'incertains, que ni le nom de l'inventeur des armes k feu, ni l'année dans laquelle on se servit pour la première fois de la poudre à canon sur le champ de bataille, nesontconnus d'une manière authentique (6]. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que, pendant le quatorzième siècle et même pendant le quinzième, sous le l'ègne de Charles VI et jusque sous le règne de Louis XI, l'arc
(1) Annalïum carditi. Boronii continuatio, etc.; Spondani, in-fol., ad ann. 1346 : ludeque cœptam inler Francos confusionem auclam valde fuisse bombardis quibus Angli, candenles ferreas glandes horrilico soiio emiitentes, equos terruere sessoresqiie, magnaiiique occisioiiis cladetn intniere.
(2) Voici le passage qui y fait allusion ; il a été extrait par Casiri de la Cbronique espagnole du roi Alfonse : Mulla Maiiros ab oppido in exercilum displosisse ionitrua,quibus ferreas pilas malis matianis pragrandibus pares eniittebant; idque tam longe ut alix obsidentium copiarum stationem preeterirent ,aliœ ipsas offenderent copias.
(3) Watson, Chemical essaijs, vol. i, p. 327.
(4) Acliilles Gassarus, medicin<ie doctor, scripsit mibi bombardas anno Clirisli 1354 in usu apud mare Danicum fuisse.
(5) Acta erudit. Lifts., 1769, p. 19.
(6) Il résulte du passage d'un manuscrit arabe , de Yousouf, fils d'Ismaël Aidjouny, cité par M. Reinaud, que si les Arabes connaissaient la force projeclive delà poudre à canon, ils ne s'en étaient pas encore servis avant 1311 (époque où écrivait l'auteur du ms.), pour lancer des boulets de fer. (M. Reinaud, Munuscrils arabes de la Bibliothèque royale., ancien [fonds, n" 1072; Avant propos .)
n'avait pas encore fait entièrement place au mousquet, et que la poudre à canon ne devint d'un usage plus général qu'à partir du seizième siècle, sous le règne de Charles-Quint.
Le résultat le plus clair de l'invention de la poudre à canon c'est qu'après une bataille on compte plus de morts que de blessés. Avant cette invention meurtrière on comptait, au contraire, plus de blessés que de morts. Le beau résultat !
Mais laissons là l'invention qui tue les hommes, pour nous attacher à celle qui devrait les éclairer.
L'invention de l'imprimerie ne précéda que d'une quarantaine d'années la découverte du nouveau monde , de cet hémisphère qui était resté inconnu à l'autre depuis la création.
L'instruction, le savoir, les trésors littéraires et scientifiques, cessèrent d'être l'apanage de quelques personnes privilégiées par leur naissance et leur fortune, dès le moment où Gutenberg, Schœffer et Faust eurent inventé l'art, à nul autre pareil, de multiplier à l'infini les œuvres de l'intelligence , et de les rendre accessibles à tous. L'imprimerie, ce grand levier de l'égalité sociale, réveilla l'esprit de sa longue léthargie, anéantit les traditions étroites du moyen âge, et ouvrit à la liberté de la pensée un horizon sans bornes.
Conmie toute grande découverte, l'imprimerie ne fut pas inventée tout d'un coup. Plus de trente ans d'essais et de tâtonnements se passèrent avant qu'on arrivât à faire paraître à Mayence et à Strasbourg, vers le milieu du quinzième siècle (1440-30), les premiers livres imprimés. Ainsi que la vapeur et la poudre à canon, cette découverte n'était pas non plus le fait d'un seul homme, c'était le fait de plusieurs ; seulement, celui qui y avait mis la dernière main, et qui l'avait, pour ainsi dire, lancée dans le monde, en eut seul tout l'honneur.
Les cartes à jouer gravées sur bois, dont on se servait en Alle^ magne depuis 1390, paraissent avoir fourni à Laurent Jansoon de Harlem l'idée d'appliquer, vers 1430, ce procédé aux lettres des manuscrits, afin de pouvoir vendre les livres à meilleur compte et en plus grand nombre que les copistes (1).
Gutenberg s'empara de l'idée de Jansoon, et la perfectionna
(I) Les premiers livres qui furent ainsi imprimés ( sur le recto de la feuille , le verso restant en blanc) sont : Biblia pauperum. — Historia sancli Joannis evangeltstx ejusgue Visiones Apocalypticx. — Ars memorandi, etc. Voy. lleinecUeii, Idée générale d'unecoUcctAon complète d'estampes ; Leips., 1771, in-8.
entre les années 1435 et 1450. Nous n'avons rien à dire de la société que fornnèrent Gutenberg, Faust et Schœffer, clans le but d'exploiter leur découverte, et d'en tirer le plus de profit possible; nous ferons seulement observer que ces hommes avaient en vue, non pas l'intérêt général de l'humanité, qui leur impoilait fort peu, mais leur intérêt privé, matériel, pécuniaire. Les premiers imprimeurs composaient une réunion d'honnêtes industriels qui comptaient réaliser d'immenses bénéfices, en vendant leurs livres imprimés pour des manuscrits. Ils aimaient mieux se faire décrier comme sorciers que de communiquer leur art à tout le monde. C'est ce qui arriva surtout à Faust, cet usurier de Mayence, dont Gœlhe a fait un docteur cabalistique. S'il est un homme auquel il faudrait élever des statues, parce qu'il a fait une belle découverte, non pas dans son intérêt privé, mais dans un but toul-à-fait philanthropique, dans l'intention d'être vraiment utile à ses semblables, c'est Franklin, l'inventeur du paratonnerre.
Le papier, de lin et de coton, était en usage dès le treizième ou quatorzième siècle, comme si tout devait concourir à assurer le succès de l'imprimerie. Le parchemin était devenu d'une cherté excessive , et le papyrus d'Egypte ne se trouvait plus dans le commerce depuis les conquêtes des Arabes au neuvième siècle. Les documents les plus anciens, écrits sur du papier de chiffon, sont de l'année 1309 et de 1315, et se conservent, dit-on, dans les archives d'Anspach (1).
La prise de Gonstantinople par Mahomet II en i45i, la destruction de l'empire de Byzance et la fondation de l'empire turc, eurent pour effet immédiat l'exil volontaire ou forcé d'un nombre considérable de Grecs qui, en se répandant dans les régions occidentales de l'Europe, apportèrent avec eux leurs trésors scientifiques et une multitude de manuscrits plus ou moins précieux. La prise de Gonstantinople a exercé une intluence immense sur l'histoire des sciences et des lettres.
11 en est des périodes de l'histoire comme des années : il y en a de stériles comme il y en a de fertiles. Quel siècle est plus fécond en événements que le quinzième? Si l'on ajoute à la découverte de l'imprimerie, à l'invention des armes à feu, l'établis-
(I) Allgem, Gesc/tichte (1er IJleraiur (Hisl. j^énérale des leltres, etc.), par L. Wacliler, ». II, p. ;>38,
sèment de l'empire turc en Europe, la création du système postal , la destruction de la féodalité par la politique de Louis XI, et la découverte du nouveau monde, on aura une réunion d'événements uniques dans les annales de l'humanité.
Cette réunion d'événements composait le prélude d'une ère nouvelle.