‹ Histoire de la chimie (volume 3)Chapitre 26 sur 31 · DEUXIÈME SECTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SECTION

DEPUIS LE Xm* SIÈCLE JUSQU'AU COMMENCEMENT DU XVIe SIÈCLE.

L'occupation de l'empire grec par les Français, dans la première moitié du treizième siècle, avait mis les Occidentaux à môme de s'initier aux sciences de l'Orient. Beaucoup de manuscrits furent, à cette époque, apportés de Gonstantinople en France et de là répandus dans les autres contrées de l'Occident.

La papauté avait atteint l'apogée de sa puissance, et l'autorité continuait d'usurper le libre domaine de la science.

L'intervalle compris entre le treizième et le seizième siècle est l'âge d'or de la chimie des spiritualistes , c'est-à-dire, de Valchimie. Le témoignage des sens était rejeté par les physiciens comme par les philosophes. La méthode, la seule reconnue vraie et légitime, était celle qui. part de l'absolu, de la cause suprême , pour y revenir après bien des cercles "vicieux. La religion n'était pas seulement destinée à préparer les hommes à la cité céleste, elle devait donner la clef de toutes les connaissances humaines; ses mystères devaient introduire l'homme dans le sanctuaire même de la science. Le dualisme du bien et du mal, la Trinité, les sept sacrements, n'étaient pas seulement des dogmes religieux , c'étaient des dogmes scientifiques. Les mystères de la foi et des nombres sacrés, appliqués à Dieu, à l'homme et à la nature, au macrocosme et au microcosme, rappelaient les doctrines des pythagoriciens. Ces idées sont pour ainsi dire contemporaines de la pensée humaine. L'homme y reviendra peut-être un jour, après avoir parcouru bien des courbes.

L'alchimie était étroitement unie à la philosophie scolastique. Les Météorologiques d'Aristote étaient invoqués, par les alchimistes, comme une autorité supérieure à l'expérience ellemême, tout comme la Physique du Stagirite l'était par les philosophes. La célèbre proposition, souvent renouvelée, que les espèces ne peuvent pas se transformer les unes dans les autres,

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fut combattue par le§ alchimistes, qui admettaient la transfiguration ou la transformation de la matière dans le sens le plus absolu. Les plus sages, à la tête desquels il faut placer Albert le Grand et Roger Bacon, admettaient , avec quelques restrictions, la proposition d'Arîstote.

Clercs et faïques se livraient avec ardeur à l'étude de l'alchimie. On compte des moines, des rois, des évoques, et même un pape, au notnbre des adeptes. Pour quelques-uns d'entre eux, l'amour du grand œuvre était devenu une véritable passion , entraînant quelquefois des excès déplorables. Fortune, temps, santé, rien ne coûtait aux chercheurs de la pierre philosophai, pour atteindre un but illusoire. Déçus dans leurs espérances, réduits à la misère, ils persévéraient souvent jusqu'à la mort dans leurs chimériques entreprises.

Peu de faits nouveaux se sont ajoutés au domaine de la science pendant le quatorzième et le quinzième siècle. L'application de la poudre à canon aux instruments de guerre, la découverte de l'imprimerie, de la boussole, la fabrication des verres colorés, renouvelée des anciens, la préparation à la fois plus simple et plus scientifique des acides minéraux et de certains composés métalliques, la fabrication du papier de chiffons, etc., tels sont les principales conquêtes de la science pendant les quatorzième et quinzième siècles.

Albert le Ci r and (1).

Maître de saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand occupe le premier rang parmi les philosophes, les physiciens et les théologiens du moyen âge. Magnus in magia naturali> major in philosophia, mazimus in tkeologia; ces paroles de Tritheim (2) résument toute la vie d'Albert le Grand. En effet Albert le Grand paraît l'expression la plus puissante des efforts intellectuels de son époque.

(') Les écrivains du temps l'appellent indifféremment Albertus Teutonicus, /rater Albtrlus de Colonia, Albertus Ratisbonensis , Albertus Grotus, Albert us Magnus.

(2) Annales Hirsavgenses, t. ï, in-fol. ( lypis San< ti-Galli, 1690), p. 592.

Issu de la famille des comtes de Bollstaedt, Albert naquit à Lauiugen sur le Danube, en 1193, quelques année j avant Roger Bacon. Il fit ses premières études à Pavie et entra jeune encore dans Tordre de Saint-Dominique. Toute la vie de cet homme extraordinaire est entourée de merveilleux, selon la coutume du temps. L'apparition de la Vierge l'encouragea dans la carrière qu'il faillit abandonner par découragement , et lui annonça qu'il serait un jour une des plus grandes lumières de l'Église. Après avoir obtenu le grade de magister, il enseigna la philosophie successivement à Cologne, à Ratisbonne, à Strasbourg, à Hildsheim, enfin à Paris , où il passa plusieurs années au milieu de ses nombreux élèves, qui l'aimaient jusqu'à l'adoration.

Cette vie errante des maîtres et des élèves est un des traits caractéristiques de l'époque. L'université de Paris était alors la plus fréquentée de l'Europe. Albert y commenta la physique d'Aristote. Ses leçons eurent tant de succès, que la salle destinée aux cours ne put contenir la foule des auditeurs, et qu'il fut obligé, dit-on, de professer en plein air, sur une place qu reçut depuis le iuora de place Maubert, dérivé de Ma, abréviation de Magnus ou de Magister, et d' Albert. Une rue voisine de cette place s'appelle encore aujourd'hui rue de maître Albert (1). Une si grande affluence de disciples s'explique moins peut-être par le talent du professeur que parce que les doctrines d'Aristote venaient d'être prohibées par une bulle j>apale. Les hommes se passionnent aisément pour tout ce qui est défendu : le ruimus per vetitum nefas n'était pas seulement vrai du temps d'Horace.

Après trois ans de séjour à Paris (de 1245 à 1248), Albert retourna à Cologne, ville qu'il avait toujours beaucoup aimée. C'est là sans doute qu'il fabriqua ce fameux automate que saint Thomas d'Aquin brisa, dit-on, à coups de bâton, dans la croyance que c'était un agent du diable.

(1) Cette rue, aujourd'hui peu connue de» savants, est située au pie«i del» montagne Sainte- Geneviève, où, vers 1110, Abélard avait tenu une école. Du reste, tout le quartier de la place Maubert avec les rues environnantes, rue Saint-Victor, rue des Bernardins, rue des Anglais, rue du Fouarre (de foissQy hottes de paille, sur lesquelles les écoliers étaient assis), rue des Grands Degrés (les grands degrés étaient ceux du doctorat, et les petits degrés ceux de magister), rappelle l'antique siège de* lettres et des science?, le foyer même de l'Université de Paris, si célèbre pendant tout le moyen âge.

Sa réputation, justement méritée, se répandit dans tous les pays. Nommé provincial de Tordre des dominicains, il fut appelé à Rome pour défendre les privilèges de son ordre qui venaient d'être attaqués par l'université de Paris.

Quelque temps après (vers l'année 4259), Albert, après avoir refusé l'office de maître du sacré palais, dignité alors correspondante à celle de cardinal , fut nommé, par le pape Alexandre IV, évéque de Hatisbonne. Mais, préférant la retraite aux plus hautes dignités de l'Église, il se démit volontairement des fonctions épiscopales. A l'invitation du souverain pontife, il prêcha la croisade en Allemagne et en Bohême, et assista, en 1274, au concile général de Lyon. Après une vie si bien remplie, il se retira dans un couvent, près de Cologne, pour y passer le reste de ses jours dans la contemplation des œuvres du Créateur. 11 mourut, en 1280, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, et fut enterré au milieu du chœur de l'église des Dominicains à Cologne.

Albert le Grand unissait la science à la vertu. C'était un des plus beaux caractères du moyen âge.

Un homme d'un savoir si universel ne pouvait pas alors échapper à l'accusation de magicien. On raconte, entre autres, que par ses enchantements il procura au comte Guillaume de Hollande, pendant un repas splendide, tous les charmes du printemps au milieu de la saison de l'hiver (1).

On a attribué à Albert le Grand des écrits (Secrets du Petit Albert y Secrets du Grand Albert) (2), qui ne lui appartiennent, ni par la forme ni par le fond.

Ouvrages d'Albert le Grand.

Cet écrivain fut d'une fécondité extrême. Ses ouvrages ne forment pas moins de vingt et un volumes in-folio (3), supposé

(1) Annales Hirsaug., t. I, p. 592. — Historia universitalis Parisiens. t t. JII, p. 213.

(2) Au nombre de ces écrits apocryphes, il faut compter aussi De secretis mulierum et naturx, Amsterd., 1655, 2 vol., que l'on croit de Henri de Saxe, un des disciples d'Albert le Grand.

(3) Beati Alberti Magni, episcopi Ratisbonnensis, Opéra omniu, xxi vol. in-fol.; Lugd., 1651. Ce recueil a été fait par le dominicain Pierre Jammi. On trouve une liste détaillée des nombreux traités qui le composent, dans Quétif et Echard, Scriptores ordinis prxdicatorum, t. I, p. 171.

toutefois qu'ils soient tous authentiques. On aurait pu faire un bûcher et y brûler son corps avec ses seuls écrits. Us concernent la théologie et la philosophie plutôt que la chimie.

Les livres qui traitent de la chimie, ou de l'alchimie nous intéressent ici plus particulièrement que les autres. En voici une analyse succincte, en commençant par le plus remarquable de ces livres.

De alchimia (1).

Ce traité, empreint d'un grand esprit d'impartialité et trèsclairement écrit, nous donne une idée exacte de l'état de l'alchimie au moyen âge.

L'ayteur commence d'abord par déclarer qu'il çst impossible de tirer quelque lumière de la lecture des écrits jusqu'alors publiés sur l'alchimie; ils se contredisent, en effet, et ne (tiennent point ce que leurs titres promettent. «Ils sont, dit l'auteur, vides de sens et ne renferment rien de bon (2). ».

« J'ai connu, ajoute-t-il, de riches savants, des abbéç, des directeurs, des chanoines, des physiciens et des illettrés, qui avaient perdu leur argent et leur temps dans les recherches de cet art. Néanmoins ces exemples ne m'ont pas découragé. Je travaillais sans relâche, je voyageais de pays en pays, en me demandant : Si la chose est, comment est-elle? et si elle n'est pas, comment ne Pest-elle pas? Enfin, j'ai persévéré jusqu'à ce que je sois arrivé à reconnaître que la transmutation des métaux en argent et en or est possible (3). »

En lisant ces paroles si simples, si éloignées de toute emphase, on est, malgré soi, porté à croire que la transmutation des métaux est chose possible. Faut-il donc s'étonner qu'il y ait encore aujourd'hui en France, et surtout en Allemagne, des alchimistes?

Voici les conditions que doit , selon l'auteur, remplir un alchimiste :

(1) Opéra omnia, etc., vol. xxi. — Theatr. chem.tt. u. Vera alclieroise artisque metallicae doctrina, vol. I. — Selon Fr. Gmelin, l'auteur du Traité d'alchimie est postérieur à Albert le Grand.

(2)Inveni eos (libros) vacuos esse ab omni profectu et ab omni bono alienos. Theatr. chim., t. II, p.» 459

(3) Douée in vent esse possibilem transmutatiunem in Solem et Lunam. Ibid.

1° U doit être silencieux, discret, et ne révéler à personne le résultat de ses opérations. — N'oublions pas que nous sommes au treizième siècle.* — Savez-vous pourquoi il était bon de garder le secret de ces choses? a Parce que l'opérateur serajt pris pour un faussaire, tourmenté de mille façons, et que son œuvre resterait inachevé. »

2° Un alchimiste doit habiter, loin des hommes, une maison particulière, dans laquelle il y ait deux, ou trois pièces, exclusivement destinées aux sublimations, aux solutions et aux distillations. .

3° Il faut qu'il choisisse bien le temps et les heures convenables de son travail;

4° Qu'il soit patient, assidu et persévérant jusqu'à la fin;

5°: Qu'il exécute, d'après les règles de l'art, la trituration, la sublimation, la fixation, la calcination, la solution, la distillation et la coagulation ( solidification ) ;

6? Que tous les vaisseaux dont il se sert soient en verre ou en poterie yernie ; car les liqueurs acides (aqux acutes) attaquent et détruisent les vaisseaux de cuivre, de fer et de plomb.

7° Il doit avoir de la fortune, afin de pouvoir acheter tout ce qui est nécessaire aux opérations.

8° Enfin, il doit, avant tout, éviter toute espèce de -rapports avec les princes et les grands : a Car si tu as, dit-il, le malheur de t'introduire auprès d'eux, ils ne cesseront pas de te demander : Eh bien, maître, comment va l'œuvre? quand verrons-nous enfin quelque chose de bon ? — Et, dans leur impatience d'en attendre la fin, ils t'appelleront filou, vaurien, etc;, et te causeront toutes sortes de désagréments (1). Et si tu n'arrives pas à bonne fin, tu ressentiras tout l'effet de leur colère. Si tu y arrives» au contraire, ils te garderont chez eux, dans une captivité perpétuelle, dans l'intention de te faire travailler à leur profit. »

Cet avertissement, qu'Albert le Grand était mieux que personne à même de donner à ses contemporains, nous dépeint d'une manière piquante les relations des alchimistes avec les seigneurs au moyen âge.

L'auteur invoque , en faveur de la possibilité de la transmuai) Magister, quomodo succedit libiPQuando videbimus aliquid boni? Et non volentes expectaie finem operis, dicent, Nihil est, truffam esse, etc.

tation, les raisons suivantes, reproduites depuis par beaucoup d'alchimistes :

a Les métaux sont tous identiques dans leur essence ; ils ne diffèrent les uns des autres que par leur forme. Or la forme relève des causes accidentelles que l'artiste doit, autant que possible, chercher à découvrir et à éloigner. Ce sont des causes accidentelles qui entravent la combinaison régulière du soufre et du mercure ; car tout métal est une combinaison de soufre et de mercure. Une matrice malade peut donner naissance à un enfant infirme et lépreux:, bien que la semence ait été bonne"; il en est de même des métaux qui s'engendrent au sein de la • terre, qui leur sert de matrice ; une cause quelconque ou une maladie locale peut pioduire un métal imparfait. Lorsque le soufre pur rencontre du mercure pur, il se fait de Por au bout d'un temps plus ou moins long et par l'action permanente de la nature (1).

« Les espèces sont immuables, et ne peuvent, à aucune condition, être transformées les unes dans les autres; mais le plomb, le cuivre, le fer, l'argent, etc., ne sont pas des espèces ; c'est une même essence, dont les formes diverses vous semblent des espèces. »

Ces arguments paraissaient péremptoires aux beaux temps du nominalisme, du réalisme et du conceptualisme. Us tenaient alors lieu de lois physiques. Aucun alchimiste n'aurait songé à les réfuter.

C'est dans le môme traité de A Ichimia j\u' on trouve indiqué l'emploi du minium ( oxyde rouge de plomb ) pour la préparation du vernis de poterie.

De rébus metallicis et mineralibus libri v (2).

L'auteur attache une grande importance aux propriétés physiques des métaux, et particulièrement à leur couleur. « La couleur blanche provient, dit-il , du principe humide, qui est

(1) Quando enim sulphur mundum occurrit argento vivo in terra, inde aurum generatur tempore longo vel brevi, per assiduitatem Tel decoctionem naturae sibi subservientis.

(2) L'édition princeps a été réimprimée à Rouen : « per me Petrum Maufer, Normannum Rothomagensem, die 20 septembres 1476. » ( Bibl. de Sainte-Geneviève, Œ, n° 172.)

le mercure. Le soufre est le principe de la coloration jaune des métaux. C'est encore la substance du soufre qui leur donne de l'odeur (habent odorem propter sulfuream substantiam ). »

D'après ce principe, on pourrait trouver fort simple de voir les chimistes modernes comprendre parmi les métaux des corps tels que le silicium, le titane, le tellure, le zirconium, etc., uniquement parce que ces corps sont susceptibles de prendre, par le frottement, un certain éclat métallique.

Bien qu'Albert le Grand accorde beaucoup d'importanec à l'aspect extérieur des corps, il croit cependant, avec Aristote, que les espèces ne peuvent point être transmutées. L'or et l'argent des alchimistes ne soutiennent pas l'épreuve du feu.

L'auteur décrit exactement la purification (coupellation) de l'argent et de l'or, a L'argent, dit-il, est purifié dans le feu par le moyen du plomb; les impuretés se séparent pendant la combustion. Pour purifier l'or, il faut le réduire en lames minces; ensuite les saupoudrer d'un mélange de sel, de noir de fumée et de brique pulvérisée, et les calciner à un feu très-forl, jusqu'à ce que toutes les impuretés soient enlevées, et que l'or se montre pur et resplendissant. »

Le minéral qu'il désigne par le nom de marcassite n'était probablement qu'une pyrite zincifère ou arsénifère. Il en donne en quelque sorte l'analyse en faisant observer que, par l'application de la chaleur, la marcassite se décompose en soufre et en chaux métallique. 11 savait que le cuivre blanc était , non pas du cuivre transformé en argent, mais un alliage qui , étant chauffé, dégage de l'arsenic, et reprend l'aspect primitif du cuivre (1).

Albert le Grand s'est un des premiers servi du mot affinité dans le sens qu'on y attache aujourd'hui. « Le soufre, dit-il , noircit l'argent et brûle en général les métaux, par l'affinité qu'il a pour ces corps (propter affinilatem nalurœ metalla adurit). »

Dans le môme traité De rébus metallicis se rencontre aussi , pour la première fois, le mot vitreolum, appliqué à l'atrament vert, qui était notre sulfate de fer (2).

(1) M% exspirabil arsenicum, et tune redit pristinus color cupri sicut probatui tri alcliemicis.

(2) Viride alramentum, quod a quibusdam vitreolum vocatur.

HIST. DK LA CIIIMIK. — t. i. ?5

;jH4) J11ST0IHK DE LA OHlMÎE.

Compositutn de composais (1).. .

Ce petit traité abonde en idées qui devaient être bien neuves pour les contemporains d'Albert le Grand. Voici ,, çnlre autres, un principe qu'on s'étonne de voir formulé par ua évêque :

a La mort et la vie procèdent du feu. (î). » — ,Pui& Fauteur ajoute :. v .'

«L'argent peut être très-facilement transformé, en or. Pour cela, il n'y a qu'à en changer la couleur et le poids.

« Le soufré des philosophes n'est pas le soufre commun, mais l'esprit du vitriol romain (3). *> t

Cet esprit, obtenu par la distillation du vitriol , pe pouvait être que l'huile de vitriol ou l'acide sulfurique.

L'eau-de-vie des philosophes n'était pas non plus -l'eaui-devie ordinaire : c'était la matière primitive des métaux.

Le sublimé blanc (album sublimatum) était obtenu en vaporisant dans un aludel un mélange de mercure métallique (mercvri puri de minera), de vitriol romain et de sel commun ; c'était donc un chlorure de mercure. Cette préparation était déjà connue de Geber (4), . ;

Que faut-il entendre par esprit métallique et par èlixif? \

L'auteur répond : « Il y a quatre esprits métalliques : le mercure, le soufre, l'orpiment et le sel ammoniac, qui tous peuvent servira teindre les métaux en rouge (or) ou en blanc (argent). C'est avec ces quatre esprits que se .prépare la teinture, appelée en arabe élixir et en latin fermentum, ejuployée à opérer la transsubstantiation des métaux en argent ou en or. »

L'or des alchimistes n'est pas de l'or véritable : «Car, dit-il, il ne réjouit pas le cœur de l'homme, il ne guérit pas la lèpre, et il irrite les plaies, toutes choses que ne fait pas l'or ordinaire (5). »

Ainsi donc, les alchimistes eux-mômesne croyaient pas à la

(1) Theatr. chim., t. iv, p. 929.

(2) Mors et vita at> igné fiunt. Theat. chim.9 t. is -, p. 934.

(3) Sulphur philosopliorunr. •■=-> Scilicet est spiritus vitreoli rdmatti. tbiâ:t p. 935.

(4) Voy. p. 322.

(5) -Vulnus ex eo factum tumescit, quod non fit ex auro natnrali. Tfiéat. chim., I. h, p. 467.

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transmutation des métaux imparfaits en or véritable. Leur or était. un composé qui n'avait de commup avec le métal dont il usurpait le nom que la couleur jaune et l'éclat.

Albert le Grand démontre le premier, par la synthèse, que le cinabre (lapis rubetu) qui se rencontre dans les mines, et dont on retire le vif-argent, est un composé de soufre et de mercure; car il remarqne qu'en sublimant le mercure^ avec le soufre, on produit du cinabre sous- forme d'une poudre rouge brillante ( argentum vivum cum sulfure sublimatuto convertilttr in pulverem rubeum splendentem ).

Il signale aussi l'état gommeux par lequel passe le soufre avant de se réduire en vapeur (1), et il n'oublie pas l'efficacité de ce corps dans le traitement de la gale ( valet contra scabiem).

Il connaît parfaitement le cuivre blanc, qu'il se garde bien de prendre pour de l'argent véritable. Ses disciples n'étaient pas aussi prudents (2).

La préparation de la potasse caustique (à la chaux), telle que l'a décrite Albert le Grand, est encore suivie aujourd'hui. Il appelle la potasse alcali, et conseille de la conserver dans un lieu sec, et à l'abri du contact de l'air. Il prescrit de préférence l'emploi des cendres de chêne pourri (3).

La préparation de l'azur (azuriwn) est décrite en ces termes ; a Broyez'ensewble deux parties de mercure, une partie de soufre et une partie de sel ammoniac. Calcinez ce mélange dans un creuset; et, lorsque vous verrez s'élever une fumée bleue, vous arrêterez l'opération. En brisant le creuset, vous y trouverez le noble azur (frange vas, et inventes azurium nobtle). »

La préparation des acétates de cuivre et de plomb, ainsi que du minium et de la céruse, est décrite d'une manière qui laisse bien peu à désirer.

AJt>ert le Grand enseigne de préparer l'arsenic métallique en

(1) Liquefit ut gumma et toturri Fumûs est.

(2) Auri pigmenturo sublimatum cuprum in argenli speciem dealbat.

(3) Recipecineres quercus pulridae in magna quantitate, et conlere miautissime, et accipe cextam partent de calce viva, et misce simul, cl pone pan nu m spissum super tinam, et desuper ponc ci n ère m cum calce mixtum, et fonde desuper aquam ferveatem et cola in lixivium, donec totam aroaritudinem extraxeris. — Uahita autem tota aqua, mitte residere in eodem vase usque.mane, et distilla per filtrum ; tum decoque eam in caldario, donec tota aqua evanescat et non det fumum ; tum permitle infrigidari, et eril lapis durus quod dicitur alcali.

faisant fondre une partie d'orpiment (sulfure d'arsenic) avec deux parties de savon (4).

Il comprend toute l'importance des luts, dont il fait varier la composition d'après la différence de la température. « Lorsque, dit-il, l'appareil distillatoire [sublimatorium) est en verre, et qu'on le chauffe sur un bain de cendres, le lut se fait au moyen de la poudre de craie mélangée avec de la farine et du blanc d'œuf. Lorsque le vaisseau est en terre et qu'on le chauffe sur des charbons, le lut doit consister en un mélange d'argile, de chaux vive, de fumier de cheval et d'eau salée, et le tout être recouvert de papier mouillé. Pour fermer les jointures de l'appareil, il faut se servir d'un lut fait avec un mélange de cendres, d'argile, et de sel commun humecté d'urine. »

Les idées qu'il émet sur la nature du soufre et du charbon rappellent tout à fait la théorie du phlogistique. Le feu constitue, selon lui, la substance même du soufre. C'est ce que Stahl exprimait en disant que le soufre et le charbon sont les substances les plus riches en phlogistique (feu combiné ).

Dans le même traité, Albert décrit très-exactement la préparation de l'acide nitrique, qu'il appelle eau prime, ou eau philosophique au premier degré de perfection; il en indique en même temps les principales propriétés, et surtout celle de séparer Vargent de for, et d'oxyder les métaux. Mais laissons-le parler lui-même :

« Prenez deux parties de vitriol romain , deux parties de nitre, et une partie d'alun calciné; soumettez ces matières, bien pulvérisées et mélangées, à la distillation dans une cornue de verre. Il faut avoir soin de fermer exactement toutes les jointures, afin que les esprits ne s'échappent pas (ne spiritus possint evaporari). On commence par chauffer d'abord lentement, puis de plus en plus fort. — Le liquide ainsi obtenu dissout l'argent (est dissolutiva lunœ), sépare l'or de l'argent, et transforme le mercure et le fer en chaux (oxydes) (2). »

(1) Il se produit» dans cette action, du sulfure alcalin et de l'arsenic métallique; mais tout l'arsenic n'est pas mis en liberté, car une partie peut se combiner avec l'alcali du savon. Les acides gras ( acides margarique , sléarique, oléique ) agissent comme corps réduclifs. Pour empêcher l'oxydation de l'arsenic, il fallait opérer dans un appareil distillatoire.

(2) Aurum al) argento séparât, mercurium et martem calcinât, convertit in calces. Theatr. chim., t.iv, p. 937.

L'auteur remarque aussi que l'argent, dissous dans cette eau prime, communique à la peau une couleur noire qui s'enlève très-difficilement (tingitcutem hominis nigro colore et difficulter mobili ). C'était notre nitrate d'argent.

Veau seconde était une espèce d'eau régale, obteuue en mêlant quatre parties d'eau prime avec une partie de sel ammoniac. Elle, devait dissoudre l'or.

Veau tierce se préparait en traitant, à une chaleur modérée, le mercure blanc (chlorure de mercure) avec l'eau seconde, a L'eau tierce est la mère de l'eau-de-vie, qui réduit tous les corps en leur matière première (1). »

Enfin , Veau quarte était le produit de la distillation de l'eau tierce mercurielle, laquelle, avant d'être distillée, devait rester, pendant quatre jours, enfouie dans du fumier de cheval. Cette eau quarte, dont les alchimistes se promettaient tant de mer-, veilles, était appelée vinaigre des philosophes, eau minérale, rosée céleste, eau bénite, etc.

De philosophorum lapide (2).

Ce petit traité Sur la pierre philosophale ne ressemble guère aux autres ouvrages d'Albert le Grand. Il est écrit dans un langage mystique, énigmatique et fort obscur. Il ressasse des lieux communs, reproduits dans la Tourbe des philosophes, dans Morien, dans Artéiius, etc. Il n'y a rien d'original, et tout nous porte à croire qu'Albert le Grand n'en est pas l'auteur.

La même remarque s'applique en partie aux traités suivants, attribués à Albert le Grand : De concordantia philosophorum in lapide (3); — Secretorum traclatus (4); — Brève compendium de ortu metallorum (5) ; — Philosophia pauperum (6). C'est dans cet écrit qu'il a été fait, pour la première fois, mention de l'inflammabilité des gaz intestinaux.

Dans un petit traité De mirabilibus mundi, également at-

(1) Aqua tertia est raaler aqnœ vitœ, quae omnia corpora in priraam maleriam dissolvit. Theat. chim., t. îv, p. 938.

(2) Liber octo capilum, etc. Theat. chim., I. iv, p, 948.

(3) Theat. chim., t. iv, p. 911. *

(4) Artis anriferre quara cliemiam vocant, etc., vol. m, p. 121.

(5) Theat chim., t. u.

(6) Alberti inagni Opéra omnia, vol. xxi ; Lugd., in-fol.

tribué à Albert le Grand, il est question de la composition de la pondre à canon. Voici ce passage (1) :

« Feu volant. Prenez urte livre de soufre , deux livres de charbon de saule, six livres de salpêtre; réduisez ces matières* en une poudre très-fine dans un mortier, de marbre. Pour produire du bruit, on met de cette poudre jusqu'à la moitié d'un tuyau de papier court et épais (2) ; pour que ce tuyau vole dans l'air, il faut qu'il soit, au contraire, long, grêle; et parfaitement plein (3). »

Il existe une ressemblance frappante entre ce passage (4) et un autre de Marcus Graecus, que nous avons cité plus haut (5). C'est très-probablement à cette source qu'avait puisé l'auteur du traité des Merveilles du monde.

Quand aux autres écrits (Semita semitœ; — Opus optimum et verissimum de secretis philosophorum ; — Semita recta; — Tra* mita; — In arborem Aristotelis; — Ars alchimi» ; — De sigillis lapidum ; — De generatione lapidum ), que J:-B. Nazari (6) et P. Borel mettent sur le compte d'Albert le Grand, ils paraissent être, pour la plupart, apocryphes (7).

Roger Bacon.

Voici un vrai philosophe ; car il était à la fois physicien, chimiste, mathématicien, astronome, médecin. Pendant que les philosophes scolastiques perdaient leur temps à discuter sur

(1) De mirabilibus mundi; Strasbourg., 1493, 8. Ce traité ë*f accompagné d'un autre, intitulé De virtutibus herbarum et animalium quorumdam. Voy. Gmelin, Geschichte der Cfyemie, t. 1, p. 205.

(2) C'était noire pétard.

(3) C'était notre fusée.

(4) Ignis volans. Accipe libram unam sulphuris, libras dqas carbonaro salicis, libras sex salis petrosi; quastria subtilissime teranlur in lapide maroioreo. — Ttinica de papyro débet esse longa, gracilis, pulvere illo optime plena, ad facîendum vero tonitrum brevis, grossa et semiplena.

(3) Voy. p. 305.

;6) Concordanza de* philosophi ; Brescia, 1699, 4.

(7) Voyez, sur les diverses branches du savoir humain, cultivées par Albert le Grand, l'excellent ouvrage de M. A. Poiichet, Histoire des Sciences naturelles au moyen âge, p. 364-319 (Paris, 1853).

le nominalisme et le réalisme, Roger Bacon essayait de lire dans le grand livre de la nature. Ce fut un de ces travailleurs intrépides qui, en devançant leur siècle, sont mal vus de leurs contemporains et souvent broyés par la roue du progrès , dont ils s'efforcent d'accélérer le mouvement.

Roger Bacon naquit en 1264, à Ilchester, dans la province de Sommerset. II étudia à Oxford, sous Edmond Prich, depuis archevêque de Cantorb^ry, et sous Richard Fitzaire; il fit des progrès rapides dans toutes les sciences qu'on y enseignait. De là il se rendit à Paris , dont l'université était alors la plus célèbre de l'Europe, et surtout très-fréquentée par les Anglais. Après y avoir acquis le grade de docteur en théologie , il revint, dit-on, en Angleterre, et entra dans les ordres des Frères mineurs, par le conseil du savant Robert Gréa thead, évoque de Lincoln, qui l'honora de sa bienveillance et de sa protection. Suivant d'autres, ce fut à Paris qu'il entra, vers 1240, dans l'ordre des Cordeliers. Le frère Roger se fit d'abord connaître en 1259 (selon Cave et Oudin ) par un sermon qu'il prononça à Oxford devant Henri III. Il y censura ce roi de ce qu'il déférait trop aux avis de Pierre , évêque de Winchester, et de ce qu'il donnait les premiers emplois du royaume à des étrangers.

Un goût marqué pour les sciences physiques le portait à s'appliquer avec ardeur à l'étude des phénomènes naturels. Pénétré de la nécessité d'allier les sciences avec les lettres , il apprit les langues latine, grecque, hébraïque, arabe, afin de pouvoir lire les anciens dans le texte original. A l'exemple de Platon, il regardait les mathématiques comme la clef de voûte des connaissances humaines (1). Il rechercha avec beaucoup de soin les ouvrages de l'antiquité, et n'épargna rien pour se procurer les livres les plus précieux et les plus utiles.

Arrivé à l'âge où l'homme qui réfléchit s'adresse les questions les plus graves de la vie, le frère Roger eut l'heureuse audace de substituer a l'autorité d'Aristote l'autorité de l'expérience. Il s'entoura d'un grand nombre de jeunes gens qu'il se fit un devoir d'instruire , et qui , à leur tour, l'aidèrent dans ses recherches expérimentales. Il ne recula devant aucun sacrifice; aussi, dans l'espace de vingt ans, dépensa-t-il plus de 2,000 livres sterlings (50,000 francs), somme énorme pour ce temps.

(I) Prima erit inter scientia*, et praecedens alias, et disponetis nos ad eas. Opus viaj.t part, iv, p. 61.

Doué d'une sagacité extraordinaire , d'un esprit d'observation inconnu au moyen âge , et surtout d'une persévérance à toute épreuve, le Docteur admirable (c'est ainsi qu'il a été surnommé à juste titrej fit les découvertes les plus inattendues en astronomie , en physique, en chimie, en médecine, etc.

Ce fut à Paris , dans le couvent des Cordeliers , que R. Bacon se livrait à l'étude de ces sciences. L'un des premiers , il s'aperçut de Terreur du calendrier Julien relativement à l'année solaire, et il proposa, en 1264, à Clément IV, de la corriger. Mais il ne fut point écouté. Hélas! il avait parlé trop tôt.

Lepremier, il étudiaPactiondes lentilleset des verres convexes; il inventa les lunettes à l'usage des presbytes (i). Il donna le premier la théorie et la pratique des télescopes. «Nous pouvons, dit-il , tailler des verres et les arranger, par rapport à notre œil et aux objets, de manière que la réfraction et la réflexion des rayons se fassent dans le sens que l'on voudra. Il devient ainsi possible de lire, à une distance très-grande , les lettres les plus petites , de compter les grains de sable et de poussière , à cause de la grandeur de l'angle sous lequel nous apercevons ces objets (2). »

En parlant des tables astronomiques qu'il avait le projet de dresser, Roger Bacon s'exprime ainsi : a Ce qui est surtout nécessaire, ce serait d'avoir des gens qui entendissent bien l'optique, et qui fussent à môme de construire les instruments que cette science demande , parce que les instruments de l'astronomie n'agissent que par la vue , selon les lois de l'optique (3). »

Dans un autre endroit, il s'afflige de voir combien la vérité irrite les esprits ignorants (4).

(i) Opus maj., p. 352. ^i vero bomo aspiciat (itéras <t alias res minutas per médium ciistalli, vel vitri, vel alterius perspicui suppositi literis, et si porlio miiior spliflenr eu jus convexilas sit versus oculum, et oculus sit in aëre, tonge me lins videbit literas, et apparebunt ei majores. — Et ideo boc instrument um est utile senibus et babentibus oculos débiles. Nain liller.im quanlumquc parvam possunt videre in sufficienti magnitudine.

(2) Opus maj. 9 p. 357. Nam possumus sic fi gu rare perspicua et talitcr ea ordinare respectu nostri vistis et reruin, quod frangentur radii et fleclentur quocumque vobierimus, ut sub quoeumque angulo voluerimus rem prope.vel longe, et sic ex incredibili distantia legeremus literas minutissimas, et pulveres et arenas numeraremus, propter magnitudinem anguli sub quo videremus.

(3) Opus tertium, ad Clementem papain.

(4) Animas ignorans veritatem suslinere non potes!.

Ce fut surtout par ses idées sur la physique et l'astronomie que R. Bacon s'attira l'accusation de magie et la haine fanatique de ses contemporains. L'ignorance et l'envie de ses confrères lui suscitaient les plus graves embarras. Les supérieurs de l'ordre auquel il appartenait avaient fait un règlement par lequel il lui était expressément défendu de communiquer ses écrits à qui que ce fût , sous peine de perdre le fruit de ses veilles et d'être lui-même privé de sa liberté. C'est pourquoi il n'osa d'abord répondre à la lettre que lui écrivit Clément IV avant d'être pape, et dans laquelle le secrétaire de Louis IX demanda au frère Roger un exposé détaillé de ses inventions. Mais le secrétaire du saint roi, étant devenu chef de l'Église peu de temps après (en 1265), Clément IV réitéra sa demande (i). Ce fut alors que le frère Roger lui envoya son Opus ma jus, ainsi que divers autres traités. Il lui transmit aussi par Jean de Paris, son disciple, quelques instruments de mathématiques qu'il avait construits lui-même.

Cette infraction au règlement des supérieurs de son ordre devait lui devenir fatale. Tant que vécut Clément IV, le frère Roger n'eut rien à redouter; loin de le désapprouver, le pape l'encourageait plutôt dans ses travaux. N'osant pas attenter publiquement à la liberté de leur confrère, les cordeliers, envieux et ignorants, se bornèrent h le tracasser de mille manières, à le troubler dans ses études , et k lui rendre la vie insupportable. La persécution n'éclata publiquement qu'après la mort de Clément IV. En 1278, sous le pontificat de Nicolas III, Jérôme d'Esculo, général des franciscains, vint h Paris en qualité de légat du saint-siége. Les cordeliers profitèrent de cette occasion pour dénoncer R. Bacon comme magicien, astrologue, et comme ayant faiLun pacte avec le diable.

Un des principaux chefs d'accusation avait été emprunté à un passage de VOpus tertium ad Clemenlem , livre que Clément IV avait cependant trouvé fort innocent. Il y est dit qu'en consultant chaque jour les tables astronomiques, par rapport à l'état actuel des choses, on n'aurait qu'à chercher dans le passé les mêmes positions des corps célestes, pour pouvoir prédire les événements de l'avenir. 11 ajoute qu'il avait souvent travaillé à

(1) Clément IV était natif de Saint-Gilles sur le Rhône. Il passait, avant son avènement à la papauté, pour le meilleur jmisconsulte de son temps. Savant du premier ordre, modeste jusqu'à l'humilité, charitable et tolérant, ce pon'.ife ?c Ht aimer el admirer de ses contemporains.

dresser ces tables; mais que la sottise de ceux auxquels il avait affaire ne lui avait pas permis de les achever ( non potuiconsuinmare propter stultiUam eorum eum quibus habuif acéré) (4). '

A l'accusation de magie, le frère Roger répliqua par sa- lettre De nullitate magiœ. Quant aux expériences physiques , que l'esprit de l'époque regardait connue l'Oeuvre du diable, voici sa réponse : « Parce que ces choses sont au-dessus de votre intelligence , vous les appelez œuvres du démon. Les théologiens et les canonistes, dans leur ignorance, les abhorrent comme si c'était de la magie ,• et les regardent comme indignes d'un chrétien (2). »

Aucune de ces raisons ne prévalut contre le fanatisme. La science perdit son procès ; l'ignorance triompha.

Les ouvrages dé Roger Bacon furent condamnés comme renfermant « des nouveautés dangereuses et suspectes, » et l'auteur lui-même fut mis au cachot. Le général des franciscains fit confirmer cette condamnation par la cour de Rome.

J.Twine raconte qu'on voyait les livres de R. Bacon attachés avec des chaînes aux tablettes de la Bibliothèque des cordelicrs d'Oxford , et qu'ils y furent entièrement rongés par les vers (3).

Jérôme d'Escnlo devint pape sous le nom de Nicolas IV. Ce fut donc en vain que Bacon en appela au saint-siége : au lieu d'être remis en liberté, il ne fut que plus étroitement resserré dans sa prison (4). On rapporte que, pour fléchir le pape, il lui avait adressé , comme preuve de son innocence et de l'utilité de ses travaux, un livre intitulé : De prolongatione vitœ, qui se conserve en manuscrit à la Bibliothèque impériale de Paris. Enfin, grâce à l'intervention de quelques personnages puissants, le pauvre frère Roger obtint sa liberté en 1291, après dix ans de captivité. Mais, hélas! il avait vieilli dans sa prison; ses forces étaient brisées par les douleurs et les infirmités. Il retourna en Angleterre, et mourut l'année suivante à Oxford (5), à l'âge de soixante-dix-buit ans (6). Voilà ce qu'il en coûte de vouloir éclairer les hommes.

(1) Opus ter t., ad Clément. Ms. cot. Tib. c. 5, fol. 6. Voy. Dictionnaire historique de Cbauffepié, t. i.

(2) Opus maj., p. 249.

(3) De, Rébus Albionicis, lil>. h, p. 130.

(4) Hist. et Antiquit. université Oxon., lib. 1, p. 38.

(5) Suivant Ptttœtis el Italiens, il mourut en 1284.

(6) 01. Borricbius (de Ortu et pro(j4essu chemix) «lit avoir vu à Oxfo:tl (an

Il faut que ce grand génie ait été bien malheureux, pour qu'il ait pu , sur son lit de mort, laisser échapper celte plainte amère : « Je me repens de ra'être donné tant de mal pour détruire l'ignorance! »

Ouvrages chimiques de Roger Bacon.

La critique a beaucoup à faire pour l'appréciation exacte des livres attribués à R. Bacon. Le môme ouvrage porte souvent deux ou trois titres différents. Il en est résulté qu'on a singulièrement grossi la liste des livres du frère Roger. P. Borel en porte le nombre à plus de vingt-huit (1).

Après VOpustnajuSy nous citerons l'un des ouvrages les plus remarquables et en même temps les plus authentiques de R. Bacon, YÉpllre sur les œuvres secrets de Vart et de la nature, ainsi que sur la nullité de la magie (2).

Les propositions qui s'y trouvent devaient paraître bien étranges à Pépoque où elles furent émises ; l'auteur rompt ouvertement en visière avec l'esprit général de son temps.

<( Le monde, dit-il , est rempli de prestidigitateurs qui trompent le public en lui faisant croire ce qui n'est pas. Les ventriloques ( vocum varietatem in ventre fingenles ) imitent des sons de voix éloignées, et prétendent converser avec les çsprits. D'autres, par l'adresse de certains tours de mains, étonnent les badauds. Malheureusement l'homme est toujours disposé h croire le merveilleux, et il ne se donne pas la peine de scruter et d'interroger la nature à l'aide de la raison. »

Roger Bacon passe pour avoir connu la poudre à canon. Mais nous avons fait voir que Marcus Graecus l'avait depuis longtemps décrite en termes très-explicites (3). Voici le passage de Roger Bacon :

dix-septième siècle) la maison du frère Bacon, the houseof friar Bacon. Son corps avait été enterré dans l'église des franciscains, oii Ton montra longtemps la cellule du frère Roger.

(1) Biàliothecachhnica, s eu Catalogua librorum philosophorum hermeticorum, etc.; Paris, 1654, 12.

(2) Epistola fratrisRog. Baconis, De secretis operibus artis etnaturœ, et nullitate magiœ. Opéra Joli. Dee Londinensis, e pluribus exemplaribus castigata; Harabmg, 1618, 12... (80 pages.) Manget, Bibl. chim., t. i, 616. Les éditions antérieures sont : Paris, 1542, in-4°; Bâle, 1593, in-8° ; Hambourg, 1508, et L608, in-8#.

(3) Voy. p. 305.

« Nous pouvons, avec le salpêtre et d'autres substances, composer artificiellement un feu susceptible d'être lancé à toute distance. On peut aussi parfaitement imiter la lumière de réclair et le bruit du tonnerre. Il suffit d'employer une Irès-petite quantité de cette matière pour produire beaucoup de lumière, accompagnée d'un horrible fracas; ce moyen permet de détruire une ville ou une armée (1).

« Pour produire les phénomènes de l'éclair et du tonnerre, il faut prendre du salpêtre, du soufre, et Luru Vopo Vir Can XJtriet (2). »

Le troisième ingrédient, que Bacon ne nomme pas ici, est évidemment le charbon. Aussi quelques érudits ont-ils cru voir dans ces mots cabalistiques l'anagramme de la proportion de charbon pulvérisé.

L'auteur répète à peu près la même chose dans son Opus majusj et il rappelle, à cet égard, l'expérience du salpêtre qui î)rise avec fracas un morceau de parcheriiin dans lequel on l'enveloppe. « Cette expérience (le pétard), ajoule-t-il, est connue, comme un jeu d'enfant , dans beaucoup de pays (3). »

Ainsi donc, les effets de la combustion du salpêtre et de la poudre étaient déjà connus dès le treizième siècle.

Dans ce même traité des Œuvres secrets de l'art , R. Bacon dit des choses alors si merveilleusement nouvelles , que l'on serait tenté de croire qu'il connaissait la machine à vapeur et le ballon aérostatique.

« On pourrait construire , dit-il , des machinas propres à faire inarcher les plus grands navires plus rapidement que ne le ferait toute une cargaison de rameurs; on n'aurait besoin que d'un pilote pour les diriger (4).

(1) De secrelis operibus, etc., p. 42 et 43.

(2) ibid.y p. 60. Sed tamen salis petrœ Luru Vopo Vir Can Ulriel sulfuris; et sic faciès tonilrtimet corruscationem, si scias arlifuinm.

(3) Opus maj.9 edit. Jebb , p. 474 : Et experinuntutn hujus rei capimus ex liuc ludrico puerili, quod fit in multis muudi parlibus, scilicel ut instrumenta facto ad quantitatcin poliicis humani, ex violentia illius salis, qui sal peliae vocatur, ta m liorribilis sonus nascitur in ruptura tam modicœ rei, scilicet modici pergameni, quod fortis tonitrui seutiatur evcedere rugitum, et ton uscationein inaximam sui luminis jubar excedit.

(4) De secrelis operibus, etc., p. 37. Instriimenta'iiavigandi possimt fieri sine bominibus remigantibus, etc.

DEUXIÈME ÉPOQtTE. 397

« On pourrait aussi faire marcher des voitures avec une vitesse incroyable, sans le secours d'aucun animal (1).

« Enfin, il ne serait pas impossible de fafre des instruments qui, au moyen d'un appareil à ailes, permettraient de voler dans l'air, à la manière des oiseaux (2). »

Spéculum alchemiœ.

Cet ouvrage renferme plus de théories que de faits. A l'exemple de presque tous les alchimistes, l'auteur regarde le soufre et le mercure comme les éléments des métaux. « La nature cherche, dit-il, sans cesse à atteindre la perfection de l'or. Mais, contrariée dans sa tendance et sujette à une foule d'accidents , elle engendre des métaux moins parfaits , suivant le degré de pureté de ses composants, qui sont le soufre et mercure. — Ces éléments peuvent être retirés, soit des plantes, soit «les substances animales, soit des minéraux. Mais il importe de les combiner dans une juste proportion (secundum débitant projportionem), que l'esprit humain ignore (3).

« Il faut donc , avant tout, découvrir une matière dans laquelle le mercure soit déjà uni à la quantité nécessaire de soufre. 11 faut imiter la nature, qui procède toujours par des voies simples. Les métaux s'engendrent dans les mines. Il s'agit de commencer par construire un fourneau qui ressemble à une mine, non pas par sa grandeur, mais par une disposition particulière qui ne permette pas aux matières volatiles de s'échapper, et qui concentre la chaleur d'une manière continue. Le vaisseau de l'opérateur devra être en verre, ou formé d'une substance terreuse ayant la résistance du verre ; le col devra être étroit, et son orifice exactement fermé avec un couvercle et du bitume. De même que dans les mines le soufre et le mercure sont préservés du contact immédiat du feu par l'interposition de matières terreuses , de même aussi il faut avoir soin que le feu ne touche

(i) De secrelis operibus , etc*, p. 3S. Currus etiam possunt fieri ut sine animait moveantur, cum impelu inaestimabili.

(2) Ibid. Possunt etiam fit* ri instrumenta volandi, etc.

(3) Libellas de alchbnia, cui titulus : Spéculum alchemiœ; Norimberg., 614, 4. Theatr. chim., t. Y. Manget, Bïbl. chim.f t. II. Ce petit traité a été traduit en français par Jacques Girard de Tournus, sous le titre de Miroir d'Alquimie, Lyon, 1557, in 12; Paris, IGI2, 1627, in 8°.

- pas immédiatement le vaisseau ; il convient, pour cela , de l'entourer d'une enveloppe solide qui puisse entretenir partout une chaleur égale. » «

R. Bacon admettait un élixir rouge pour jaunir les métaux, et un autre pour les blanchir, c'est-à-dire pour les transformer en or ou en argent , selon les idées des alchimistes (1).

Il appellait feu le produit de la distillation d'une matière organique quelconque. Faut-il entendre par là notre gaz d'éclairage?

« Les sophistes m'objecteront sans doute , ajoute l'auteur, qu'il est de la nature du feu de monter au ciel , et qu'il est impossible d'emprisonner la flamme dans aucun vase. Mais je ne vous demande pas de me croire, avant que vous n'en ayez vousmême fait l'expérience (non credas mihiyni$iexperiaris).

a L'air est l'aliment du feu ( aer est cibus ignis ). » — - C'est là ce qu'avaient déjà dit les anciens (2). Mais Bacon fait observer qu'il y a un autre air qui éteint la lumière. — a Cet air tient , ajoute-til, de la nature de l'eau , laquelle est contraire au feu. » — C'est probablement l'acide carbonique ou l'azote dont l'auteur a voulu parler. • . :, -,

Bacon ne conteste pas la possibilité de préparer les métaux artificiellement. « Il est , dit-il , impossible de créer des arbres, parce les végétaux se composent d'élémçnis trop hétérogènes ; il n'en est pas de même des métaux, qui tous sont de nature homogène. Mais la première condition pour faire des métaux , c'est de les réduire préalablement à leurs éléments. »

Plus loin il conseille de ne pas prendre des colorations accidentelles pour de véritables transformations. « C'est ainsi , dit-il, qu'il est facile de blanchir le cuivre , en tenant une lame de ce métal au-dessus du sel commun chauffé fortement (3) ; mais de ce cuivre blanchi à l'argent la distance est grande. »

Spéculum secretorum (4).

Le Miroir des secrets est un abrégé d'alchimie qui, selon l'intention de l'auteur, était destiné à ceux qui ne sont pas assez

(1) Et rnbeum quidem elixir citrinat in infinilum, ac omnia melalla transmutât in aunim. Album vero elixir dealbat, etc.

(2) Voy. p. 78.

(8) Sal commune quando ignitur, pone super laininarm et candescet , et decipe

lurm chemicitSy etc., p. 387.

riches pour acheter des livres (1). C'est dans ce traité qu'où trouve les idées les plus sages qui aient été émises sur la théorie de la transmutation des métaux. Voici comment raisonne H. Bacon, avec cette justesse d'esprit qui le caractérise :

« Vouloir transformer une espèce en une autre , faire de l'argent avec du plomb, ou de l'or avec du cuivre, c'est aussi absurde que de prétendre créer quelque chose avec rien. Jamais les vrais alchimistes n'ont eu celte prétention. De quoi s'agit-il au fond? Il s'agit de retirer d'abord, par le moyeja de l'art, d'un minerai terreux et brut un corps métallique brillant, comme le plomb, Tétain, le cuivre, etc. Mais ce n'est là qu'un premier degré de perfection, auquel le travail du chimiste ne doit pas s'arrêter ; car il faut encore chercher quelque moyen d'amener les autres métaux, qui existent toujours altérés au sein de la terre, au type le plus parfait, à l'or, qui se rencontre toujours à l'état natif. L'or est parfait, parce que la nature en a achevé le travail. Il faut donc imiter la nature. Mais ici se présente une grave difficulté : la nature ne compte pas les siècles qu'elle emploie à son travail, tandis qu'une heiure peut; être le terme de la vie d'un homme. Il est donc important de trouver un moyen qui permette de faire en. peu de temps ce que la nature fait dans un intervalle beaucoup plus long. C'est ce moyen que les alchimistes appellent indifféremment élixir, pierre philosophale, etc. »

L'alchimie, ainsi comprise, trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans.

La plupart des traités chimiques de Roger Bacon ont été réunis en un seul volume, imprimé en 1620. En voici une analyse succincte.

Brève breviarium de dono Dei (2).

« Le soufre, le mercure et l'arsenic sont les principaux esprits qui entrent dans la composition des métaux. Le soufre est le

(1) Ayant ftp vent ion de l'imprimerie , les livres ou manuscrits se vendaient 4 un prix exorbitant, comparativement à la valeur de l'argent. Aussi Gutenberg et faust avaient-ils fprmé une société pour exploiter .à leur profit le procédé qui leur permettait de multiplier rapidement et à peu de frais le nombre dés copies. Les premiers livres imprimés furent vendus pour des manuscrits.

(2) Sanioris medicinœ magistri D. Rogeri Baconis Angli, Thésaurus chémhus; Francof., 1620, in 32, p. 95.

principe actif, el le mercure le principe passif; l'arsenic est l'inlermédiaire qui prépare leur combinaison.

« L'arsenic blanc ( acide arsénieux) s'obtient en sublimant l'orpiment avec de la limaille de fer. Il est blanc el transparent comme le cristal (ut cristallus lucidum) (1). »

L'auteur ne dit pas un mot des propriétés vénéneuses de l'arsenie blanc.

A propos du salpêtre , il signale la propriété qu'a ce sel de fuser sur les charbons incandescents (2). Il le purifie en le dissolvant dans l'eau, et en évaporant la liqueur filtrée.

Le n° 1153 (fonds de Saint-Germain) des manuscrits de la Bibliothèque impériale renferme un traité de Roger Bacon , De naturis metallorum in ralione alchimica et artificiali transmutatione.

Nous nous sommes assurés que ce traité n*e§t qu'une reproduction du Brève breviarium de dono Dei, moins quelques variantes de peu de valeur.

Verbum abbréviatwn de leone viridi (3).

Ce petit écrit, peu important, traite de la distillation de quel* ques acétates métalliques , et des vertus merveilleuses d'un liquide rouge, provenant.de la décomiK)silion du vinaigre. Il termine par la description du meilleur mode de projection.

C'est, dit-on , avec le livre Sur le lion vert que R. Bacon se concilia les bonnes grâces de Raymond Gaufred, général de l'ordre des franciscains , qui le fit mettre en liberté.

Secrelum secretorum naturœ de laude lapidis philosophorum (4).

Malgré le titre prétentieux de cet opuscule, il n'y a rien qui mérite d'être signalé.

(1) C'est l'acide arsénieux d'un aspect transparent vitreux. Dans cette opération, le fer s'empare du soufre de l'orpiment, et met l'arsenic en liberté. Celui-ci se convertit aussitôt, au contact de l'oxygène de l'air, en vapeurs blanches d'acide arsénieux.

(2) Talis naturac est quod si immédiate ignitos carbones tangat, statim accensum cum impetu evolat.

(3) Thésaurus chemicus, etc., p. 265.

. (4) Thésaurus chemicus, p. 285.

Tractatus trium verborum (4).

Le Traité désirais Verbes se compose de trois épîtres, adressées à Jean de Paris, disciple du frère Roger.

Dans la première, l'auteur fait une remarque qui devait plus tard attirer l'attention de tous les opérateurs : il dit qu'en soumettant différentes substances (organiques ) à la distillation , on obtient dans le récipient, non-seulement de l'eau, mais de l'air, et que l'air peut être distillé comme l'eau. « A ces deux éléments il faut, ajoute-t-il, encore ajouter le feu. Ainsi l'eau, l'air et le feu passent dans le récipient, tandis que la terre reste au fond de la cornue » (2).

Atchimia major (3).

L'auteur rappelle de nouveau, dans ce livre, que l'air est l'aliment du feu, et il s'appuie sur l'expérience suivante : Lorsqu'on allume une lampe d'huile et qu'on l'emprisonne sous un vase, on voit qu'elle ne tarde pas à s'éteindre. Pourquoi? parce qu'elle manque d'air (4).

La plupart des idées contenues dans ce livre sont reproduites dans d'autres écrits du môme auteur.

Les traités intitulés Medulla alchimix (5) , De arte chemise (6), Breviarium chemiœ (7), se rapprochent, par leur contenu, de P4/chimia major.

Le livre De poleètate artis et naturœ, qui se trouve imprimé dans Artis auriferœ' quant chemiam vocant (8), est le même que YEpislolade secretis operibus et de nullitate magiœ. La seule différence consiste dans le titre. 11 a été traduit en français par Jac-

(i) Thésaurus chem., p. 292.

(2) In prima distillatione, terra in fundo, et tria ( aer, ignis, aqua) in cucnrbita ( recipiente ).

(3) Thésaurus chemlcus, etc., p. 16.

(4) Si enim accendatnr lampas olei et claudatur in vase terreo, extinguitur, quia aér excluditur.

(5) Vom Stein der Weisen, eic> éd. Joacli. Tanck; Eisleben, 1608, in-8.

(B) J. Pitsseus, Madones historic.v de rébus anglicis; Paris, 1619, 4, t. i, cent. IV.

(7) Jbid.

(8) Baie, loi 1 , in* 12, p. 327. Traduit en français par Girard ; Lyon, 1557 , in-8.

iiist. de l\ chimie. — t. i. 2G

ques Girard de Tournus sous le titre de V Admirable Pouvoir et Puissance de fart , de nature, etc., Lyon, 4557, in-8° ( très rare); Paris, 1629, in-8°.

Il n'est pas certain que les ouvrages Indiqués par Bàle et Pits, et attribués à R. Bacon, soient authentiques (1).

Le manuscrit n° 6514 de la Bibliothèque impériale (5) contient un fragment du Brève breviarium de dono Dei, que nous avons cité.

Un autre manuscrit contient le traité, peu connu, de R. Bacon, De prolongatione vitœ. Il porte le n» 1940 ( seizième Siècle ) , in- 4°. ; Fonds de Saint-Germain ) (2).

Les autres écrits de R. Bacon, qui ne se rattachent qu'indirectement à la chimie, sont également très-nombreux ; la plupart existent encore en manuscrits.

Yi«eeHt de BcaiTtif* r *«\

Vincent de Béarnais est le grand encyclopédiste du fcioyen âge. 11 appartenait à Tordre de Saint-Dominique. Le nom dt Belàwacensis ou Belvacensis paraît être un aom de famille ; car saint Antonin le dit originaire, non pas de Beauvais/mais de la Bourgogne ( Burgundus). Il est mort entre 1256 et 1264. On ne sait rien de la vie de ce savant, si ce n'est que saint Louis l'avait choisi pour précepteur de ses enfants. C'est pour eux principalement que Vincent de Beauvais composa une véritable Encyclopédie des connaissances physiques et morales, sous le titre de Spéculum majus, imprimé pour la première fois à Strasbourg, 1473," 10 vol. gr. in-fol. Cette Encyclopédie est divisée en quatre ou plutôt en trois parties, savoir : 1° Spéculum naturale (le miroir naturel); l'auteur y suit l'ordre de la création, telle qu'elle est décrite dans la Genèse. Les livres qui traitent des plantes et des animaux sont très-curieux : ils résument l'état de la science au moyen âge. L'auteur rapporte que Ton chantait autrefois dans

(I) Documenta alchemiœ. — De alchemistarum Artibus. — De Secretis. *ebus metallicis. — Descttlpdiris Ixip'idum. — De philosophorum La- ^oy. Balœus, Comment, de script, britannic; Pitsaeus, Relat. hist. de ici s. imence fol. 126 rcclo, et finit 19.9 recto.

les églises une prose rimée, composée par Adam de Saint- Victor, qui attribuait à saint Jean l'évangéliste la connaissance de l'art de faire de l'or et des pierres précieuses (ij.

2° Spéculum doctrinale, qui traite de la rhétorique , de la poésie, de la jurisprudence, des arts mécaniques, de l'alchimie, de ta médecine et de la théologie.

S0 Spéculum hisloricum, espèce de chronique, où l'histoire ancienne est mieux traitée que dans beaucoup d'autres ouvrages semblables de la môme époque.

4° Spéculum morale, qui n'est pas de Vincent de Beauvais, ainsi que l'a démontré le P. Jacques Échard d'après un manuscrit tiré de la bibliothèque de la Sorbonne : c'est un simple abrégé de la Somme de saint Thomas d'Aquin.

Cet immense ouvrage est d'autant plus curieux que l'auteur n'avait pas de modèle à suivre. Car l'Histoire naturelle de Pline, le Satyricon de Martianus Câpella et les œuvres de Boèce ne sont que des espèces d'encyclopédies fort inoom^tes»

Les quatre parties du Spéculum majus ont été imprimées séparément: la irê, à Venise, 1494, in-foh; la 2e à Venise, 1493, in-fo!.; Iat^e; jbid.^ 1404, .etla4« à Mayence, 1474, Bàle, 1481 ; Nuremberg , 44^3; ye.W.sè , 1$J4 ; Douai '9 ^624* .iprfol,v.&U& u>rpiè.rç pkrti^ a été traduite en français sous le litre de Miroir historial, Paris (Vérard), 1495-1496, 5 vol. in- fol. Schlosser a donné une traduction allemande du Spéculum doctrinale, Francf., 1819, 2 vol. in- 8°. A la suite du miroir historique, on a publié, comme étant de Vincent de Beauvais , une Lettre à saint Louis, sur la mort de son fils ahié,ei la Règle des frères et soeurs de l'hôpital de'Beauvais (Régula fratrum et sororum nosocomii Bellovacensis, etc.), imprimée' dans le Spicilegium deD. Luc d'Achéry, t. XII, p. 68.

Vautrés ouvrages inédits, attribués à Vincent de Beauvais, sont: ûes Fables et une Histoire naturelle (manuscrit du quinzième siècle , conservé à la bibliothèque d'Arras ) ; — ■ Flores ex doctori btâ (manuscr. de la bibliothèque de Cambrai ) ; — Speattum humanitatis (bibl. de Châlons-sur-Saône ) ; — Uiftoria Veteris Testament* (bibL de Chartres) ; — Spéculum Jiumanœ salvalionis ( bibk de Marseille et de Mûri en Suisse); — Epistola consoiatoria de

(1) Inexhaustum ferttbesaurum, Qui de virgis fecit au ru m, Gemmas de lapidions. .

(Vincent, in Spécula imfurali.)

morte amici ( bibl. de Rouen et de Middlehill en Angleterre); — Sermones ( bibl . de Toulouse ) ; — Flores et auetoritates diversorum philosophorumet poetarum; delaudibus B. Mariœ; tractatus de inslitutione filiorum principum ad Francise reginam Margaretham ( bibl. de Bàle ) ; — Summa de proprietaiibus rerum ( bibl. de PEscuriaK

Christophe de Paris.

Nous avons de cet alchimiste, qui Vivait vers le milieu et la fin du treizième siècle, un Elucidarium chimicwn , imprimé dans le Théâtre chimique (1). Nous n'y avons rien trouvé qui soit digne de remarque. L'auteur paraît peu familiarisé avec les opérations chimiques; il se contente de définitions et de généralités, dictées par l'imagination plutôt que par l'expérience. Dans sa partie pratique, il emprunte à Arnaud de Villeneuve la plupart des faits qu'il avance.

Les autres écrits, attribués par Nazari et P. Borel à Christophe de Paris, sont prolablement supposés, et d'une époque plus récente (2).

Saint Thomas d Aqni» (né en 1225, mort en 127-4).

Saint Thomas d'Aquin appartient à l'histoire de l'Église et de la philosophie plutôt qu'à l'histoire des sciences. Cependant le disciple d'Albert le Grand ne pouvait pas rester étranger à la pratique de l'alchimie. On s'étonne avec raison que Thomas , surnommé le Docteur angélique , qui, par ses nombreux écrits et

(1) Elucidarium, seu Artis transinutatoriœ metallorum summa major de opère vegelabili el minerali, Christopliori Parisiensis, philosophi vettislissimi, etc.; Paris, 1649, in -8. Theatr. chem., 1. vi.

(2) Voici les titres de ces écrits : Cithera , seu violetta. — Summa minor. — Alphabelum apertoriale. — Arbor philosophiœ secundum universalem scientiam. — Particttlaria quxdam. — De lapide vegelabili, — Medulla artis. — Somme. — Sommettef — La harpe. — La médecine du troisième ordre.

par son enseignement, a tant fait pour la théologie et la philosophie, ait trouvé le temps de s'occuper de Part hermétique, surtout lorsqu'on se rappelle combien sa santé fut délicate, et qu'il mourut à peine âgé de cinquante ans.

Il nous reste de saint Thomas plusieurs écrits sur l'alchimie, parmi lesquels il n'y a probablement qu'un petit nombre d'authentiques. Parmi ces derniers, nous citerons en première ligne le Traité sur l 'essence des minéraux (1).

L'auteur nous apprend , dans ce traité , ce que les alchimistes entendaient par lait de vierge (lac virginis), et il en donne la préparation. « Ce lait s'obtient, dit-il, en faisant dissoudre la litharge dans du vinaigre, et en traitant la solution par le sel alcalin ( carbonate de potasse ou de soude }. »

Ainsi, le lait de vierge n'était autre chose que l'eau de Goulard, ou de l'acétate de plomb faisant blanchir l'eau commune (2).

Il se trouve, dans ce même Traité de l'essence des minéraux, un passage curieux sur la fabrication des pierres précieuses artificielles, ail y a des pierres, y est-il dit, qui, bien qu'elles soient préparées artificiellement, ressemblent tout à fait aux pierres naturelles. C'est ainsi qu'on imite, à s'y méprendre, l'hyacinthe et le saphir. L'émeraude se fait avec la poudre verte de l'airain (3). La couleur du rubis s'obtient avec le safran de fer (4).»

L'auteur ajoute que l'on parvient à imiter la topaze en chauffant la masse vitreuse avec du bois d'aloès, et que tout cristal peut être coloré de diverses manières (5).

Du reste, ces faits, que saint Thomas ne donne nullement comme étant le résultat de ses propres observations, étaient déjà, comme nous l'avons vu plus haut, connus des anciens.

(t) De esse et essentia miueralium ; VeneL, 1488, 4. Dans le Thealr. chcm.t t. v.

(2) Theatr. chem.t t. v, p. 903.

(3) Vert-de-gris ou carbonate de cuivre naturel.

(4) Peroxyde de fer.

(5) Quidam etiam per artificium faciunl lapides ; — utpote faciunt liyacinthura similem hyacintho naturali et sapliyrum saphyro naturali. — Smnragdinus color fit eu m pulvere viridi aeris boni. Rubini color fil de bono croco for ri. Topazii color fil sic : recipe lignum aloes , et pone super vas in quo est cristallus fusus. — Poteiis quemlibet cristallum diversimodo colorare. Theatr. chem., t. v, p. 904.

La connaissance de Part de peindre sur verre était donc généralement répandue au moyen âge ; et on s'est trompé en le regardant comme perdu. Les vitraux des cathédrales soiH peints avec des oxydes métalliques, qui ont été brûlés dans la substance même du verre (i).

Nous avons déjà montré qu'un des plus grands secrets <lu grand œuvre consistait dans la coloration ou dans l'alliage des métaux. Tout métal jaune était réputé de l'or; tout métal blanc, de l'argent. C'est pourquoi l'avènement de l'analyse chimique anéantit la plupart des doctrines alchimiques, et fit changer le nom de transmutation en celui de combinaison.

Saint Thomas s'exprime ainsi à propos de l'argent : « Si vous projetez de l'arsenic blanc sublimé (2) sur du cuivre, vous verrez celui-ci blanchir; et si vous y ajoutez moitié d'argent pur, vous aurez tout le cuivre changé en argent véritable (3). »

Voilà une opération que les alchimistes faisaient souvent, et qu'il était facile de répéter. Le cuivre, ainsi traité, prend effectivement l'aspect de l'argent; mais, au lieu d'une transmutation , vous aureaf un alliage de cuivre, d'arsenic et d'argent, dans les proportions employées.

Saint Thomas décrit, avec une grande précision, la plupart des procédés d'alliage, et les modes de projection dont il avait entendu parler ; et il nous apprend, dans ses écrits (Sécréta alchimiœ magnalia (4), Tractalus alchiwix, Liber Lilii benedicti) , ce qyie d'autres se seraient bien gardés d'enseigner à tout le monde.

A l'exemple des philosophes de l'école ionienne, Thomas d'Aquin était pénétré de l'importance du rôle que l'air joue dans les phénomènes de la vie.

« L'air est, dit-il , une des principales causes de la vie des ani-

(1) On cite comme les plus anciens vitraux peints ceux de la vieille cathédrale de Saint-Denis. — Pour savoir jusqu'à quel point de perfection l'art de préparer les couleurs et de peindre sur verre avait été poussé au moyen âge, il faut consulter Théophile, prêtre et moine (du onzième siècle), Essai sur divers arts, publié par M. Charles de l'Escalopier (Paris, 1843).

(2) Acide arsénieux. On le préparait par la calcination et la sublimation de l'orpiment (auripigmenlum in album sublimatum).

(3) Auripigmenlum in album sublimatum, projectnm super cnprum, dealbat ipsum in tanlum , quod si medietas puri argenti admisceretur, haberes argentum. Theatr. chem.,t. v, p. 910.

(4)£ecrcta alchimia? magnalia, de lapide philosophico ; Colon., 1579, 4. Theatr. ckem., m, p, 270,

maux et des végétaux, sur la terre comme dans l'eau. Aussi l'infection de l'air est-elle une des principales causes de la mort des êtres vivants (1).» •

Le Docteur angélique invoque souvent le témoignage de son maître Albert le Grand (2). « Si vous aviez , dit- il , sans cesse devant les yeux les règles tracées par mon maître, vous n'auriez pas besoin de chercher les grands ni les rois; car les grands et les rois viendraient, au contraire, vous chercher (3). »

Efferari.

Le moine Efferari ou Ferrari composa deux traités , l'un sur la pierre philosophale (4) , l'autre sur le trésor de la philosophie (5). 11 considère le mercure et le soufre comme les éléments des métaux.

Les écrits de cet auteur, qui parait avoir vécu vers la fin du treizième siècle, ne contiennent rien qui mérite d\Hre signalé.

AlphoMne x (mort en 128i).

Ce roi, que son amour pour la science avait fait surnommer le Savant (el Sabio) , s'était, dit-on, beaucoup occupé d'alchimie, ce qui pourtant ne lui fit pas négliger ses intérêts politiques, car il parvint, en 1257, à se faire nommer empereur d'Allemagne après la mort de Guillaume de Nassau, par une partie des électeurs dont il avait acheté les voix.

(I) Liber Lilii benedicli. Theatr. chenu, t. iy, p. 1092.

il) Seqnerè ergci difiim Albertum Magnum , magistnim metim. Tractalus datus fralri Reinaldo, in arte alcbemiœ. Theatr. chem., m, p. 272.

(3) Credas pro certa, quod si dictas xegulas mibi a D. Alberto traditas ante oculos babueris, non oportebil le rrges et magnâtes, sed reges et magnâtes, etc. Ibid., p. 273.

(4) De lapide pliilosopliorum secmidiim venin nv>dum formando , Efferarius monaclms ad aposlolicum quemdam scribit; Argent , 1659, in-tf . Giatarol , Ver a alchimix artisque metaliicœ doctrina , t.,n. Theatr, chem., t. m.

(6) Thésaurus pliilosopbi» ; Argentorit., 1659,8. Theatr. chem., t. m.

Alphonse X , roi de Castille et de Léon ,. était fils de Ferdinand le Saint , auquel il succéda en 1252. On lui reproche d'avoir altéré le titre des monnaies. Il eut à combattre plusieurs rébellions des grands, ligués avec ses propres fils. L'infant de Castille réussit môme à le détrônçr en 1282. Le malheureux roi implora le secours de son ennemi , le roi de Maroc , et mourut, peu de temps après ( le 21 août 1284) à Séville , accablé de chagrins , à l'âge de cinquante-huit ans.

On lui attribue un petit traité, connu sous le titre de Clef de la sagesse (1). L'auteur s'étend beaucoup sur l'action de l'humidité et du froid, qu'il appelle des sphères [sphœra humiditatis, sphœra frigiditatis.) « C'est, dit-il , de la combinaison de ces sphères que résulte le mouvement. » Il admet, comme les anciens, quatre éléments. Le feu est , selon lui , un air subtil et chaud (2) ; l'air est un feu grossier et humide ; l'eau, un air grossier, froid et humide (3); .enfin la terre est une eau grossière, froide et sèche. — « Tous les minéraux renferment, continue l'auteur, le germe de l'or. Ce germe ne se développe que sous l'influence des corps célestes; les planètes produisent la couleur, l'odeur, la saveur, la pesanteur que nous remarquons dans les substances soumises à notre observation. Les corps composés peuvent se réduire en leurs éléments, de même que ceux-ci peuvent se réunir pour former un composé. Ainsi le feu se change en air, et réciproquement l'air en feu. L'œuf minéral (ovurn minérale) est le germe de tous les métaux; ce germe est lui-même produit par l'union du feu et de l'eau (4). »

C'est à ce roi que les astronomes doivent les célèbres Tables Alphonsines , dressées par l'académie de Tolède. L'historien Marianaa dit d'Alphonse X, qui valait mieux comme' savant que comme roi : Dumque cœlum considérât , observatque astra, lerram amisit (5).

(1) Alphonsi régis Caslellae, etc., liber philosophiae occultions praecipue métal loru m profundissimus , cui tilulum fecit : C lavis sapienliœ. Theatr. chem., t. v.

(2) Nous dirions aujourd'hui que la flamme est un gaz incandescent.

(3) L'eau est effectivement le résultat de la combinaison de deux corps aériformes (oxygène et hydrogène). Mais ce n'est probablement pas là ce que l'auteur a voulu dire.

(4)Ignis vero est masculus et aqua fœmina.

(5) Don Manuel Rico y Sinobas, membre de l'Académie des sciences de Madrid, a entrepris la publication des œuvres astronomiques d'Alfonse , sous les ans».

Arnaud de Villeneuve {de liachuone) ({).

Tout le moyen âge retentit de la renommée d'Arnaud de Villeneuve. Nous verrons s'il l'a méritée.

On le suppose né vers 1240. Le lieu de sa naissance est incertain : il y a beaucoup de villes du nom de Villeneuve ( Villa nova) en France, en Espagne et en Italie. Il enseignait, vers la fin du treizième siècle, la médecine et l'alchimie à Barcelone, où il avait retaplacé son maître Casamila. En 1285, il fut appelé auprès de Pierre III, roi d'Aragon, en qualité de premier médecin de la cour, fonction qu'il ne conserva pas longtemps, car ses opinions peu orthodoxes lui attirèrent l'excommunication de la part de l'archevêque deTarragone. Arnaud se réfugia alors à Paris, qu'il fut également obligé de quitter, sur l'accusation d'entretenir un commerce familier avec le diable, et de changer des plaques de cuivre en or. Il se retira à Montpellier, et y occupa , dit-on, pendant quelques années, une chaire h la Faculté de médecine. De Montpellier il se rendit à Florence, à Bologne, à Naples, à Palerme , où il se mit sous la protection de l'empereur Frédéric II, qui le combla de bienfaits. Le pape Clément V, atteint de lagravelle, réclama les soins d'Arnaud de Villeneuve, qui passait pour un très-habile médecin. Les. papes résidaient alors à Avignon. Arnaud s'embarqua pour la France; mais le vaisseau fit naufrage, et Arnaud périt à un âge assez avancé; son corps fut enterré à Gênes vers 1319. Dans la même année , Clément V publia, pendant le concile général de Vienne, une lettre encyclique (2), dans laquelle il adjure ceux qui vivaient sous son obédience de lui faire savoir où est caché le traité de la Pratique

pices du gouvernement espagnol. Deux volume* ont paru sous le titre de Libros del satièr de Aslronomia del Rey D. Alfonso X de Caslilla , etc. Madrid, 1863 et 1864, in fol. (volumes splendidement imprimés).

(1) Voy. sur la Vie d'Arnaud de Villeneuve : Gampegius, De medicinx Claris seriploribus. — Bio\\us, Annal, eccles., adann. 1310. — Du Boulay, Hist. de l'université; Paris ,t. it. — 01. Borricliiu*, De or tu elprogressu chemiœ. — Arnaldi vita, prœposita ejus operibus ; Basil., 1585, in -fol. — Fabricius , BibL med. et inf. latinité 1. 1. — Freind, Hist. de la méd.t t. m.

(2) Du Boulay, Hist. de l'université; Paris, t. iv, p. ICC.

delà médecine, écrit par Arnaud et dédié au souverain pontife (1).

Arnaud avait encouru la censure ecclésiastique pour cerlaincs propositions, parmi lesquelles on remarque : la prédiction de la fin du monde pour l'année 1335,* -^fes5 bullèâ (du pape sont l'œuvre de l'homme ; — la pratique de la charité est préférable aux prières, et même à la messe.

D'après la réputation dont jouissait Arnaud de Villeneuve comme médecin et comme alchimiste , on aurait pu croire que c'était un prodige de science. Et c'est môme là ce qu'on a cherché à répandre de nos jours ; car l'auteur de l'article Arnaud de Villeneuve, dans la Biographie universelle, dit : « Il (ÀVnàud) découvrit les trois acides sulfurique ,. muriatàque et nitrique. Il composa le premier de L'alcool,. et s'aperçut môme que cet alcool pouvait retenir quelques-uns des principes odorants et sapides des végétaux qui y macèrent. On lui doit aussi les premiers essais réguliers de la distillation; il fit. connaître -l'essence de térébenthine ; il composa les premiers ratafias: »

Il y. a là presque autant d'erreurs que de mots. Toutes .ces prétendues découvertes étaient connues longtemps avant Arnaud de Villeneuve. 11 est d'ailleurs facile de se convaincre* par la lecture de ses ouvrages, que, dans tout ce qu'il disait, il comptait beaucoup sur la crédulité de ses contemporains.

Ouvrages d'Arnaud de Villeneuve.

Ces ouvrages ont moins pour objet la chimie que la médecine et la pharmacologie. Ils se trouvent réunis dans l'édition do Venise, réimprimée en latin à Bàle et à Lyon (2).

Nous allons en extraire ce qui pourrait intéresser plus particulièrement l'histoire de la science. Ces extraits feront voir combien l'auteur est au-dessous de sa réputation.

De la pierre philosophale. — Spéculum alchimix (3). Voici comment il s'exprime sur la pierre philosophale : « Je te

(t) Ce traité est probablement identique avec celui qui se trouve inséré dans Te* -ditïon des Œuvres complètes d'Arnaud , sous le titre de : Praclica suminm a , seii Regimen magistri Arhnlrfi de Villanova, ad instanliam papx démentis.

(2) Arnoldi de Villanova hiedi'ci aciilissiiht Operà>, mtpefrime iwisa, «lc\; Lugd., 1532, in*fol. (Imprimé en caractères gothique»; le texte est .rempli de fautes typographiques). . . . .

(3) Ibid., p. 30'». Mange»., IHM. chimie., t. i, p. 687.

dirai, mon fils, ce que c'est que la pierre philosophale. Le soleil , la lune , l'agate, sont des pierres. Mais nos pierres à nous sont mortes sous la terre : elles n'opèrent point par elles-mêmes; il faut que l'industrie des hommes s'en mêle, pour que l'on parvienne à en faire de For ou de l'argent véritable. Notre pierre philosophale est naturelle : d'abord, elle agit Comme la nature; ensuite Hermès, le père des philosophes , auquel seul il faut croire, l'appelle naturelle; enfin, la matière dont elle se compose se rencontre dans la nature. Tout ce qui se trouve autour du disque de la lune comprend les quatre éléments. Notre pierre se compose de ces mêmes éléments, dont les uns sont secs et froids , les autres humides et chauds. Rappelle-toi qu'il y a sept planètes. Le mercure est froid et humide, à cause delà lune; il est chaud et sec, à cause du soleil. C'est pourquoi il lient tout à la fois de la nature de l'eau, de la terre, de l'air et du feu. Sois attentif, mon fils; écoute les paroles des philosophes , et tu auras tout le secret du magistère (et habebis totum magisterium). »

De la préparation de la pierre philosophale (1). «Sache, mon fils; que dans ce chapitre je vais rapprendre la préparation de la pierre philosophale : ce secret ne vient pas de moi ; je le tiens en partie de mon frère et d'un certain moine alleniand. Je te dirai d'abord que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois en une seule personne. Gomme le monde a été perdu par la femme , il faut aussi qu'il soit régénéré par elle. C'est pourquoi, prends la înère, place-la avec ses huit fils dans un lit; surveille-la; et qu'elle fasse rigoureusement pénitence, jusqu'à ce qu'elle soit lavée de tous ses péchés. Alors elle mettra au monde un Fils qui prêchera : des signes ont apparu au soleil et à la luné. Saisis ce Fils, et chàtie-le, afin que l'orgueil ne le perde pas. Cela fait, replace-le sur son lit ; et lorsque tu lui verras reprendre ses sens , tu le saisiras de nouveau, pour le plonger tout nu dans de l'eau froide. Puis remets-le encore une fois sur son lit; et lorsqu'il aura repris ses sens, tu le saisiras de nouveau pour le donner à crucifier aux Juifs. Le soleil étant ainsi crucifié, on ne verra point la lune : le rideau du temple se déchirera, et il y aura un grand tremblement dé terre. Alors il sera temps d'employer un grand feu; et l'on verra s'élever un esprit sur lequel beaucoup de monde s'est trompé.

Il) Arnokti de Villanova, Opéra omnia, p. 304.

. « Le disciple dit : Maître, je ne comprends pas. — A quoi le maître répoud : Ne dois-je pas, à l'exemple des philosophes, te cacher le secret des secrets? Cependant, pour l'amour de toi , je serai explicite :

« Nettoie les pierres de la terre, nettoie-les encore, et la chose sera bonne. Si tu comprends maintenant les paroles des philosophes, tu auras le secret de l'œuvre. Sache donc que le Fils qui vient d'être crucifié sera bientôt ressuscité des morts; et comme il a une âme , il faudra chauffer davantage ; car il se nourrit de feu seulement (igné nutrilur). Aussi les philosophes l'ont-ils appelé salamandre; car celle-ci se nourrit également de feu.

« Le disciple demande : Gomment est-il possible que le froid et l'humide puissent se nourrir de feu, puisque l'un et l'autre tiennent de la nature de l'eau, et que l'eau est contraire au feu?

« Le maître répond : Ne vois-tu pas que le vin est chaud , tandis que le vinaigre, bien qu'il provienne du vin, est froid?

«Eh bien ! il en est de même de notre pierre; car, quoiqu'elle soit froide de sa nature, elle acquiert le caractère du feu, à raison de son commerce avec le feu (ralione assuetudinis quam habutt cum igné). »

Epistola Ârnoldi de Vitlanova super alkimia, ad regem Neapolitanum (1). La lettre sur l'alchimie , adressée au roi de Naples , est un logogriphe dans le genre de celui qui précède. On en jugera d'après les fragments suivants :

« Et apprends bien, ô roi (2), que les sages ont dit : Il existe une pierre composée de quatre nalures, qui sont le feu, l'air, l'eau et la terre. C'est une pierre ordinaire quant à son aspecl. Le mercure est l'élément humide de cette pierre; l'autre élément est la magnésie , qui ne se rencontre pas communément.

« Et remarque bien , ô roi , que la terre blanche est appelée pierre blanche , et que la terre rouge est appelée pierre rouge parfaite ; et la terre blanche est convertie en terre rouge , sans que l'on n'y ajoute rien.

a Et remarque bien, ô roi , que les philosophes ont dit : Faites fondre le corps, et calcinez-le jusqu'à ce qu'il se change en eau. C'est là notre composé, qui se liquéfie et se solidifie, o

(1) Arnold, de Villanova, Opéra omn.; Lugd., 1532, in- fol.

(2) Celte phrase •. et nota, o rex, se répète très- fréquemment.

Rosarius philosophorum (i). Le Rosaire des philosophes, l'un des plus célèbres écrits d'Arnaud de Villeneuve, est plein de divagations , rédigées dans le même style que les deux traités précédenls.

o Le mercure est composé d'une terre blanche, subtile, sulfureuse, et d'une eau claire et limpide. La solidification parfaite et la transformation des métaux s'opèrent par l'action de la chaleur, aidée du travail de la nature pendant mille ans (2).

« Les extrêmes ne se touchent que par un intermédiaire. La terre ne se convertit pas en air, à moins d'avoir passé préalablement par le milieu de l'eau. L'air et l'eau sont les éléments moyens; le fer et la terre sont les éléments extrêmes. L'eau est , froide et humide; le feu est chaud et sec; la terre est froide et sèche; l'air est chaud et humide. C'est ainsi que l'eau et l'air s'unissent dans l'humidité; le feu et la terre, dans la sécheresse. »

Sur la préparation de Vélixir. « Prenez trois parties de limaille d'argent pur; triturez-la avec une fois autant de mercure, jusqu'à ce qu'il en résulte une masse pâteuse comme du beurre (amalgame); faites-la digérer dans un mélange de vinaigre et de sel commun, et soumettez le tout à la sublimation (3). »

Arnaud de Villeneuve parle, dans son Rosaire , d'uu soufre rouge, fixé aux parois de la chambre dans laquelle on vaporise de la mine de soufre ordinaire (4). Serait-ce le sélénium?

Il termine ainsi le Rosaire : « Cache ce livre dans ton sein ; ne le révèle t personne, et ne le mets point entre les mains des impies; car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. 11 ne faut point jeter celte perle aux porcs, car c'est un don de Dieu. »

La dernière phrase fut, plus tard , adoptée par les Rose-Croix pour la devise de leur société , qui avait autant de secrets à cacher que Je Rosaire d'Arnaud de Villeneuve.

Novum Lumen (5). La Lumière nouvelle traite des différents

(1) Arnoldi de Villan , Opéra, etc. — Ars aurifera, etc , 2 vol.; Basil., 1610. — Mangei., Bibliolh. chimie, 1. 1.

(2) Opéra omnia , etc., p. 296.

(3) 11 se produit dans cette opération du chlorure de mercure (décomposition de l'acétate par le chlorure de sodium ) , qui jouait un grand rôle dans la transmit* la Mon des métaux.

(4) Opéra omn ia ; Lugd., 1532, p. 299.

(5) Ibid., etc., p. 301. — Ars au ri fera, e!c — Mangot., Bibl. chim.,t. i.

degrés de calcination auxquels il faut soumettre l'élixir philosophai. Il y est question de l'oxyde de mercure, appelé pierre rouge, « Pair une forte chaleur, on obtient, dans l'incinération du mercure, une pierre rouge. »

1 De Sigillis (1). C'est un traité d'astrologie appliquée à l'alchimie. L'influence des astres, l'invocation de la Divinité, les formules mystiques, employées dans les conjurations des démons, occupent une large place dans le traité Des cachets. On y lit, entre autres : « Prenez de l'or pur; faites-le fondre de manière à en former un cachet rond. Pendant la fusion, récitez la prière suivante : Exsurge, Domine, in statera, et exaudi vocem meam, quia clamavi ad te; miserere meiy et exaudi me. Ensuite vous réciterez le psaume : Dominvs, illuminatio mea, etc. Tout cela devra se faire à l'époque où le soleil entre dans le signe de la Balance, et après la lune du Capricorne. On sculptera sur l'un des côtés du cachet la figure d'Un homme tenant dans sa main une balance en forme de croix, au milieu de laquelle se trouve figuré le disque dit soleil, avec l'inscription : Eli, Elu Iwùa asabthani (2}; sur le côté opposé, on lira : Jesvs Nazarems, rex Judâeorutn.

« Ce cachet possède un pouvoir «aéré contire Je^ binons b^ir têfreet sur mer. Il fait gagner beaucoup <d;8rge$t, pçésefcve: 4'flne mort subite, calme lès douleurs nmeusefe, fctç* » m ,; ; ... :

Faut- il iBfamtenant s'étonner qu'Arnaud dç Villeneuve ait été accusé demagie et de sorcellerie? - i; •,-■; •. ? :< - - «

Fhs florvm (3). La Fleur des fleurs> traite 'de la composition élémentaire des corps. « L'homme n'engendre que des hommes, le cheval produit des chevaux; de même aussi les métaux ne proviennent que de leur propre semence. Or, celle des métaux (sperma metallorum) est d'une essence particulière. C'est pourquoi il est impossible de faire des métaux avec du sang de chèvre et avec des œufs, avec de l'urine et avec des végétaux.

(1) Opéra .omnia, ele , p. 301 .

(2) Mots syriaco- hébreux signifiant : Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'astu abandonné? Évangile de Saint Matthieu , xxvn, 46.

(3).ppera omnia. — Ars au ri fera, etc., vol. ïi. — Mange t., t. h. — T/iealr. chem.f t. ii. Le manuscrit n° 7353 de la Bibliothèque impériale contient une vieille

traduction française de ce traité, sous le titre de : Glorieuse Morguerife de maistre Arnaud de Villeneuve. ■

Quelques-uns admettent quatre âmes ou éléments : le soufre, l'arsenic, le mercure et le sel ammoniac; ils s'élèvent comme des esprits pendant la calcination. D'autres ont voulu préparer des métaux en traitant le mercure par la chaleur, et ils n'ont rien obtenu. €ela se conçoit; car la semence de l'homme n'engendre point de fruit, à moins qu'elle ne soit émise dans les conditions les plus favorables à la reproduction. La lune (argent) est intermédiaire entre le mercure et les autres métaux, comme Pâme est intermédiaire [médium) entre l'esprit et le corps. — L'âme est an ferment; de même que Pâme vivifie le corps de l'homme, ainsi le ferment anime le corps mort et altéré par la nature.

« La glace ou la neige se convertit en eau , au moyen de la chaleur. L'eau existe donc avant la glace et la neige. Or, tous les métaux peuvent se changer en mercure; donc le mercure existe avant eux. La reproduction des métaux est possible ; car tout être qui naît et qui croît est apte à se reproduire. Les plantes en £ont nn exemple, car. d'une seule graine en peuvent naître mille ; un seul arbre donne un nombre infini de scions, qui sont sus-, ceplibles de donner naissance à autant d'arbres. Or, les métaux naissent et froissent dans .la terre ; ils peuvent 4?nÇj çppjme, îesplaiftes^fs:e mdtipïie? à l'infini^ ', ,. :, .,'"■'..'.* . ,,'. >

L'assimilation des coups minéraux aux êtres vivants étaitjun des arguments favoris des alchimistes, disciples de Pécole mystique d'Alexandrie. Cet argument se trouve reproduit sous toutes les formes par les écrivains , du moyen âge.

- Praclica. Summarià (i). Le Sommaire pratique est un traité de magie plutôt que d'alchimie, destiné à enseigner les moyens de se garantir contre les enchantements et les maléfices. Il est dédié ail pape Clément V!

a II y a, dit l'auteur, plusieurs genres de maléfices; les uns sont mixtes c'est-à-dire provenant à la fois du règne animal et du règne végétal, et les autres ne se composent que de matières animales. Ainsi, pour rendre un mari impuissant, on place sous son lit des testicules de coq , ou bien on inscrit sur son lit certains caractères , tracés, non plus avec de l'encre ordinaire , mais avec le sang d'une chauve-souris. Il y en a qui commettent des malé-

(l) 0(>cra oninia, etc., p. 20r>.

fices avec des métaux, tels que le plomb et le fer, ou avec des aiguilles qui ont servi à coudre des linceuls. »

Voici les moyens que le même auteur prescrit pour chasser le démon et détruire reflet d'un charme. «On asperge la maison avec la bile d'un chien noir ou avec celle d'un poisson , qu'on brûle sur des charbons ardents : la fumée qui s'en élève chasse le démon. Le cœur d'un vautour rend l'homme qui le porte aimable auprès des femmes (gratiosum mulieribus). Le millepertuis chasse le démon de la maison dans laquelle on le conserve (1). La racine de bryone qu'on porte sur soi chasse tous les maléfices. »

Ces recettes sont dignes du siècle d'Arnaud de Villeneuve.

Dans le même livre l'auteur indique le moyen d'avoir des enfants, moyen alors pris très au sérieux, et dont les détails caractérisent parfaitement l'esprit du moyen âge, l'âge d'or des alchimistes. « Le mari ira un vendredi, un samedi ou un dimanche , avant le lever du soleil , se placer devant une ronce qui figure la sainte Vierge. Le mari la saluera, il récitera trois- Paier, et fera sur la ronce trois fois le signe de la croix, au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit. Après cela, il cueillera trois poignées de feuilles, de fleurs ou de fruits de la ronce, et, de relour à la maison, il se renfermera, avec son épouse, dans la chambre conjugale, où se trouvera un brasier de charbons ardents. Chacun adressera des prières à Dieu. Cela fait, on jettera les feuilles, les fleurs ou les fruits de la ronce au feu. Et, pendant que le charbon se remplit de fumée, les deux époux se signeront, et accompliront l'œuvre de la reproduction. »

Les croyants de ce genre devaient nécessairement croire à l'alchimie.

Tout cela sans doute nous fait sourire. Mais qui nous garantit que nos descendants n'en feront pas un jour autant à noire égard pour bien des choses?

De Venenis (2). Le savoir toxicofogique d'Arnaud de Villeneuve est, en grande partie, emprunté à Pline, à Dioscorideet à Galien.

Après avoir parlé des animaux venimeux, parmi lesquels

(1) C'ei>l ce qui avait fait nommer le millepertuis fuga dxmonum. {2) Opéra omnia, p. 612.

l'auteur nomme la vipère, le scorpion, le crocodile, le dragon marin , il arrive aux poisons végétaux. Il rappelle l'action stupéfiante des différentes espèces de jusquiame (1), en la comparant à celle de l'opium.

Parmi -les poisons minéraux, il cite l'orpiment (sulfure d'arsenic), la chaux vive , la céruse , la litharge , la vapeur mercurielie et l'oxyde de mercure, a L'orpimentproduit, dit-il, l'excoriation des intestins. »

Pour constater cette lésion , qui est réelle , il fallait qu'Arnaud de Villeneuve eût bravé les préjugés de son temps, en ouvrant des cadavres.

Les poisons septiques , qu'il est si aisé de se procurer, peuvent avoir donné lieu , surtout au moyen âge , à un grand nombre de cas d'empoisonnement.

- « Toutes les substances putréfiées , comme.la chair, les oeufs , les poissons, sont très-dangereuses (2). »

La chair d'une plaie de mauvaise nature, dont une petite quantité suffit pour déterminer les accidents les plus graves , est , avec raison , citée par Arnaud de Villeneuve comme un des poisons les plus redoutables.

L'auteur décrit parfaitement les symptômes les plus marqués de l'empoisonnement: anxiété précordiale, efforts de vomir, douleur vive de l'estomac et des intestins, constriction à la gorge, sueurs froides , face livide , pouls faible et inégal. — Il conseille de faire vomir sur-le-champ (celeriter ad vomitum provocandum), en prescrivant une décoction de menthe , du lait chaud , la titillation de la luette au moyen d'une plume trempée dans l'huile.

De Vinis (3). La bonification du vin au moyen du moût con- • centré , découverte que Gmelin attribue à Arnaud de Villeneuve, était , comme nous l'avons fait voir, déjà décrite par Pline , et mise en pratique par les Romains (4).

La préparation de l'eau-de-vie , des huiles essentielles (essence de térébenthine) et des vins médicinaux était également connue (5)

(1) Species liyosciami omnes slupefactivae et mordicativa?.

(2) Quaecumque putrefacta, — ut carnes, ova corrtipla, perniciosa valde.

(3) Opéra omnia , etc. ; Lngd., 1532, in- fol.

(4) Voy. p. 192.

(5) Voy. p. 193.

longtemps avant Arnaud de ViHeneuvey qui cherchait à en faire un secret (i). . .. .„.■■[.■■ .:.-., t-i... . .,, ..,-.

Son or potable (aqua ont*)» auquel il atlrihue toutes les propriétés imaginables, n'était autre chose, qu'une teinture alcoolique de romarin, ou d'autres plantes aromatiques.

Ce serait mal employer notre temps que de faire ici l'analyse de quelques autres petits traités (Succosa: mrmina; SemHft &<mitœ; De sanguine humano; De spiritu vint; Antidotwriwn; De aquis laxativis; Testamçnium ; Qvœstiones de arte iransmutationis metallorvm; Lumen luminum), dont la plupart se trouvent imprimés dans le Théâtr{e chimique et dans la Bibliothèque de Manget (2).

En somme, les écrits d'Arnaud de Villeneuve n'ont f qu'une médiocre valeur scientifique : ils contiennent peu de faits dujs à l'auteur lui-même.

Pierre tfAbaju». -

Médecin et astrologue plutôt qu'alchimiste y Pierre d'Abano (Petrus de Apono) porte le nom- du Village {en latin Aponum,) où il naquit en 1250, près de Padoue. On le nomme aussi quelquefois Pierre de Padoue, Petrus de Padua* Sa vie, comme celle des astrologues et alchimistes de son temps, est un mélange d'aventures réelles et imaginaires. Il étudié; ditôm, ié grec à Constantïnople, les mathématiques à Padoue j et fut reçu à Paris docteur fen médecine et en philosophie. Il revint ensuite à Padoue où il professa avec éclat la médecine d'après la doctrine des Arabes dont il fut un admirateur enthousiaste. Il s'acquit une grande renommée de praticien et en abusa ; car on raconte qu'il refusait Revoir un malade hors de la ville , à moins de cinquante écys par visite, et qu'il ne se rendit auprès du pape Honprius IV, qui l'avait fait appeler, qu'après qu'on lui eût promis quatre cents ducats par jour. Ses ennemis, jaloux de sa fortune, le dénoncèrent

(1) Vinum de rore marino , — cum essem in Babylonia, accepi cum raulta sollicitudine et precum instantia a quodam antiquissimo medico — -qui inter sécréta, quae nemini communicare solebat, sibi reservabat.

(2) Nazari ( Concordanza de* philosophie Brescia, 1599, 4 ) et Borel citeul beaucoup d'écrits attribués à Arnaud de Villeneuve, qu'il serait trop long dVnumérer.

comme magicien à l'inquisition. On l'accusait de posséder la pierre philosophale et de pouvoir faire revenir dqns sa bourse, avec l'aide du diable, l'argent qu'il dépensait. Sa pierre philosophale, c'était de savoir se faire payer de ses clients : le diable , c'était son esprit d'économie. Ils l'accusèrent aussi d'avoir appris les sept arts libéraux, par le moyen de sept lutins, qui tenaient leur académie dans une fiole. Les inquisiteurs instruisirent son procès. D'Àbano aurait été condamné au supplice du feu, si la mort naturelle ne l'eût frappé dans cet intervalle , en 1312. Le tribunal n'en prononça pas moins l'arrêt de condamnation ; il ordonna que le corps fût exhumé et livré au bûcher. Un ami enleva le cadavre secrètement et le cacha dans une église. Les inquisiteurs s'en prirent alors au portrait d'Abano et le firent brûler en place publique par le bourreau. En 1560, Pierre de Lignamina composa une épitaphe latine, très-simple, en mémoire d'Abano, à l'entrée de l'église de Saint-Augustin. Frédéric, duc d'Urbin, plaça parmi les statues des hommes illustres celle de ce médecin alchimiste. Le sénat de Padoue la fit mettre sur la porte de son palais, parmi celles de Tite-Live, d'Albert et de Junius Paulus.

On a signalé comme une particularité idiosyncrasique l'aversion d'Abano pour le lait et le fromage : il n'en pouvait point, dit-on, voir, sans tomber en syncope.

On a de Pierre d'Abano plusieurs écrits sur la médecine, sur l'astrologie et sur l'alchimie. Le plus connu est spn ConcUiator differentiarum qux interpfrilosophoset medicos versaniur; Mantoue, 1472, et Venise, 1476, in-fol., ouvrage rare, quoique imprimé plusieurs fois (Flrence, 1520; Venise, 1483, 4496, 1548 in-fol. ; Pavie, 1490, Bâle, 1535 in-fol.). Il y cherche à concilier les opinions des philosophes avec celles des médecins , et cite . souvent les médecins arabes , particulièrement Averroès. — Ses autres ouvrages sont : De venenis, eorumque remediis, trad. en français par L. Boet, Lyon, 1593, in-12; — Geomantia, Venise, 1505 et 1556, in-8°; — Expositio problematum Aristotelis, Mantoue, 1475, in-4°; — Heptameron, Paris, 1474, in-4°. — Textus Mesues noviter emendatus, etc., Venise, 1505, in-8°; — Decisiones physionomicœ , 1548, in-8° (1).

(i) La Bibliothèque impériale de Paris possède, en manuscrit, Liber compilationis a Petro de Paduay quxstiones de febribus ; et parmi les manuscrits de

La collection des manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal possède un Traité de magie (en français) attribué à Pierre d'Apono ou d'Abano (4). Cet ouvrage inédit, dont nous allons citer quelques fragments , justifie en quelque sorte la réputation de magicien que ce médecin s'était faite au moyen âge.

« Il faut, dit-il, considérer plusieurs choses essentielles dans la science de la magie , d'où dépend toute la réussite des opérations : il s'agit de faire des pentacles, des anneaux, des images, des oraisons, des conjurations, des sacrifices. Il faut, avant tout , composer un livre consacré , où sont transcrites les conjurations que Ton fait aux esprits ; il faut choisir un temps clair et serein , afin que l'esprit ne soit point lassé , et invoquer l'esprit par son nom et son caractère. Après avoir obtenu ce que vous désirez, vous congédierez l'esprit.

« Que le conjurateur choisisse un- lieu pur, chaste, caché et éloigné du bruit, et qu'il ne puisse être vu de personne; qu'il ait dans ce lieu une tablé ou un petit autel , couvert «d'un linge blanc, situé à l'orient, et des deux côtés deux cierges, allumés de cire vierge qui brûlent sans cesse; au milieu de* l'autel on met la carte sacrée , couverte d'un voile blanc. Vous aurez une bandelette autour de la tête, où il y aura une lame d'or avec l'inscription du nom de tetragrammaton , qui sera bénite et consacrée (2) ; vous n'entrerez point dans le lieu sacré que vous ne soyez auparavant lavé, revêtu des habits sacrés , et vous y entrerez nu-pieds (3). »

A l'exemple des magiciens, la plupart des alchimistes prononçaient, pendant leurs opérations, des formules cabalistiques.

Voici la formule d'une des principales conjurations :

Conjuration du jour de la lune (4).

Conjuro vos, confirme super vos, angeli fortes et boni, in nomine Adonày Eie, Eie, Cados, Cados, Achim, Achim, Ia, Ia,

la bibliothèque Saint-Marc à Venise on trouve : Galeni Tractatus varii a Petro Paduano latinitati donaii.

(1) Ms. n° 80, in-4° : les Éléments pour opérer dans les sciences magiques, avec les façons de faire les cercles magiques , les conjurations des anges , et les jours et les heures que l'on doit les invoquer, par Pierre d'Abano.

(2) Voy. sur le tétragramme pag. 75 et 237. (3)Ms.n°80, p. 2.

(4) lbÙ.9 p. 25.

fortis Ia , qui apparuit in monte Sinat cura glorifications régis Adonay, Sàday, Zebaoth, Amathay Ya, Ya Ya, Marimata Abina Ici a, qui maria creavit, stagna et omnes aquas in secundo die 9 quxdam super cxlos et quœdam in terra, sigillavit mare in alto nomine suo , et terminus quem sibi posuit non prœleribit, et per nomina angelorum qui dominantur in primo exercitu, qui serviunt Orphaniel, angelo magno; — super te conjuro scilicet Gabriel qui es prœpositus Diei Lunœ > — impleas omnem meam petitionem juxta meum velle et votùm meum in negotio et causa mea.

a Les esprits de la lune sont soumis au zéphyr ; leur nature est de donner de l'argent, de le transporter d'un lieu à un autre, de donner des chevaux légers, de révéler le présent et le passé. Ils apparaissent avec un grand corps souple, mou, flegmatique. de couleur comme de nuée obscure et ténébreuse, le visage enflé , les yeux rouges et pleins d'eau, la tête chauve, des dents de sanglier; leur mouvement est comme un grand bruit sur la mer. Leurs formes particulières sont un roi montant un sagittaire, un petit enfant, une chasseresse; en vache, en flèche, en daim, en habits blancs, en animaux à plusieurs pieds. »

A juger par ce qui précède, nous avons lieu de croire que Pierre d'Abano fut le Cagliostro de son temps.

Raymond Lulle (1).

Raymond Lullejouissait d'une renommée au moins égale à celle d'Arnaud de Villeneuve , son maître , qu'il semblait avoir pris pour modèle. Peut-être y eut-il deux écrivains du nom de Raymond Lulle : l'un, le docteur illuminé, auteur de ÏArs magna et ars brevis; l'autre, alchimiste, de quelques années postérieur au premier. Cette conjecture permettrait d'expliquer plusieurs contradictions chronologiques et autres, qui se rencontrent dans l'histoire de R. Lulle.

(1) Consulter, sur la vie de Raym. Lulle : Bzovius, Annal, eccles., t. xiv, ann. 1372. — Bol I and, Act. sanct., t. xxm. — Mariana, de Rcbus Hispaniœ, lib. xv, c. iv. — Perroquet, Fie de R. Lulle; Vendôme, 1667, in-8°. — De Vornon , Hist. de R. Lulle; Paris, 1668, in- 12°.

Lui le naquit à Maïorque en 4235. Son père , sénéchal de Jacques Ier, roi d'Aragon, le destina à la carrière des armes, et lui fil, à l'exemple de la noblesse de son temps, négliger son éducation littéraire. Après avoir, par une vie déréglée, dissipé toute sa fortune, il renonça, à l'âge de quarante ans , aux plaisirs du monde , pour se livrer exclusivement à la propagation de la foi chrétienne, à l'étude de la philosophie et de la théologie. On raconte que la vue d'un mal cancéreux, que lui montra une femme qu'il aimait passionnément, avait opéré cette conversion subite.

Lulle vécut quelque temps dans la retraite; il s'occupa particulièrement de l'étude des livres saints , des langues latine et arabe. En quittant sa retraite , où il faillit être assassiné par son maître d'arabe, il vint à Paris, dont l'université était alors le rendez- vous de tous les savants. Ce fut là qu'il entendit, pour la première fois, les leçons d'Arnaud de Villeneuve. De Paris il se rendit à Rome, afin d'engager le pape à établir, dans les monastères, des chaires de langues orientales, dont la connaissance lui semblait nécessaire pour la propagation de la foi chez les nations mahométanes. N'ayant pas obtenu du souverain pontife l'accomplissement de ses vœux, il retourna à Paris, et y enseigna, sur l'invitation de Bertrand , chancelier de l'université , la nouvelle méthode dont il était l'inventeur.

R. Lulle parcourut ensuite l'Italie, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, la Palestine, l'Arménie, soit pour y répandre sa méthode d'enseignement , pour laquelle il avait obtenu divers privilèges , soit pour solliciter des princes les moyens de convertir les musulmans; car ces deux objets étaient le rêve de sa vie. Il renouvela, en 1311, au concile de Vienne, son projet d'ordonnance qui devait : 1° introduire dans les couvents l'étude des langues orientales ; 2° réduire tous les ordres militaires à un seul, afin de combattre plus efficacement les Sarrasins; 3° défendre dans les écoles la lecture des écrits et la philosophie d'Averroès, plus favorable à l'islamisme qu'au christianisme.

R. Lulle avait promis au roi d'Angleterre Edouard II, et à Robert Bruce, roi d'Ecosse, qu'il croyait disposés à seconder ses projets, de leur apprendre le secret de lapierre philosophale. Il nous dit lui-même qu'il avait réussi, en présence du roi d'Angleterre, à changer en or cinquante milliers pesant de mercure,

de plomb et d'étain (1). Des écrivains du seizième et du dixseptième siècle racontent que R. Lulle avait élé enfermé dans la Tour de Londres, contraint de faire de l'or pour le compte du roi, et que Ton montre encore dans les médailliers les pièces frappées avec cet or, et connues sous le nom de nobles à la rose ou nobles de Raymond.

E. Lulle avait déjà, auprès de ses contemporains, la réputation d'un habile alchimiste. Jean de Meun (2), Cremer (3), abbé de Westminster, et Jean de Rupescissa , en parlent.

Obligé de renoncer à son projet d'engager les princes dans une dernière croisade contre les sectateurs de Mahomet, il s'embarqua pour l'Afrique, dans le dessein de convertir les infidèles. Mais àon zèle fut mal accueilli par les habitants de Tunis , qui lapidèrent le nouvel apôtre (4). Son corps fut transporté, sur un vaisseau génois, dans son pays natal , et inhumé à Maïorque , dans le couvent des religieux de Saint-François.

Ouvrages de Raymond Lulle.

La réputation de' Lulle, comme alchimiste, est loin d'être justifiée par lés ouvrages qu'il nous a laissés.

Ses écrits alchimiques, dont le nombre est assez considérable, bon compris ceux qui sont d'une authenticité douteuse, ne nous

(1) fnullimo Teslamento R. Lullii : Converti una vice in aumm l millia argent i vivi, plumbi et stanni.

(2) Remontrance de Nature à l'alchimiste errant, par Jean de Mcung, dans le t. m du Roman de la Rose; Paris, 1736, in-8°.

Si fait Villeneuve et Ray mon, Qui en font un noble sermon ; Et Morien le bon Romain , Qui sagemepl y mit la main ; Si fist Hermès, qu'on nomme Père, A qui aulcun ne se compaire; Geber, philosophe subtil ^ ;■•..• \ A bien usé de mon on stil.

(3) Testament, in Mus. Hermet. ; Francof., 1677, in-4°.

(4) Presque tous les auteurs placent la mort de R . Lulle en l'année 13 1 5; mais celte date est évidemment erronée (à moins d'admettre l'hypothèse de deux auteurs du nom de R. Lulle), puisque Lulle écrivait encore (comme il le dit lui-même dans plusieurs de ses ouvrages) en 1330 et 1332.

apprennent presque rien de nouveau (4). L'auteur n'a pas même le mérite d'exposer avec clarté les connaissances de son époque. Son langage est obscur, embarrassé, prétentieux, souvent inintelligible; son style, négligé et incorrect.

R. Lulle admet, avec ses prédécesseurs, deux éléments pour la composition des métaux : le soufre et le mercure. Il admet également une pierre philosophale, dont il compare la préparation à la digestion des aliments au sein de l'organisme vivant. Au reste, il se plaît à assimiler la formation des métaux aux fonctions des êtres vivants. « Les fruits, dit-il, sont astringents et acerbes au commencement de Tété ; il faut du temps et toute la chaleur du soleil pour qu'ils deviennent doux et aromatiques. La môme chose arrive à notre médecine extraite de la terre des métaux ; car elle est fétide et horrible avant qu'une digestion ou une décotion suffisamment prolongée l'ait rendue plus agréable (2). »

R. Lulle a été à tort regardé comme l'inventeur de l'eau-forte; car Geber en avait depuis longtemps indiqué la préparation , ainsi que nous l'avons montré (3). R. Lulle en parle d'ailleurs d'une manière si vague, qu'on se demande à quel titre il passe pour 'l'inventeur de ce dissolvant, a C'est, dit-il, notre ferment, notre élixir; c'est notre eau, non pas l'eau commune, mercurielle ou phlegmatique , mais celle qui est plus brûlante que le feu , enfin l'eau-forte (aqua fortis acuta) : elle brûle tout ce qu'on lui présente, et elle dissout même le soufre commun (4).»

L'acide nitrique, en oxydant le soufre, te transforme en acide sulfuriqùe. C'est là ce qu'on appelait alors une solution du soufre par l'eau-forte.

La calcination du tartre, l'extraction du sel de potasse des cendres des végétaux, la distillation de l'urine, la rectification de l'esprit-de-vin , la préparation des huiles essentielles, la coupellation de l'argent, les préparations du lut avec de l'albumine

(!) Lenglet-Dufresnoy ( 1. 111,4). 22/|) Por*e le nombre des ouvrages de R. Lulle à cinq cents. Borel parle de soixante volumes. La plupart de ces écrits se trouvent réunis dans diverses éditions des Œuvres de R. Lulle; Strasbourg., 1597, in-8.— Fasciculus aureus; Francf., 1630, in-8. — Libri aliquot chimici, cura Toxilœ; Baie, 1572, in-8.

(2) Arbor scientix, R. Lulle; Lugd., 1536, 8.

(3) Voy. p. 339.

(4)Testamentum, cap. lx et lxii. Manget, Biblioth., t. 1, p. 744 et 745.

et de la chaux, le précipité rouge, le mercure blanc (chlorure), toutes ces choses, dont R. Lulle ne parle qu'avec beaucoup de mystère, étaient connues avant lui (4).

La seule découverte que Ton puisse revendiquer pour H. Lulle, c'est celle du nitre dulcifié (acide nitrique alcoolisé) (2).

Il serait oiseux de donner ici l'analyse des divers traités de cet auteur concernant l'alchimie. Nous nous contenterons d'en indiquer le sommaire :

Testamentum, duobm libris universam artem chimicam coniplectens (3). Le premier livre comprend la partie théorique , qui se compose des figures cabalistiques circulaires, des définitions, des mixtions, et des applications différentielles (applicationes différentielles). C'est un tissu de généralités et de notions Spéculatives, la plupart dénuées d'intérêt. La combinaison des lettres de l'alphabet, destinée à expliquer non-seulement l'alchimie, mais toutes les connaissances humaines, fut l'étude favorite de R. Lulle. Aussi, pour bien comprendre ses écrits, fautil posséder la clef de la signification des lettres qu'il emploie. D'après cette méthode :

A signifie Dieu le Créateur,

le vif-argent,

le salpêtre,

le vitriol,

le dissolvant,

l'argent fin,

le mercure des philosophes,

l'or, etc.

Le second livre, qui est censé donner la pratique, commence par exposer les principes de l'art, au moyen des triangles mystiques, combinés avec des cercles. On y chercherait en vain des expériences positives et concluantes.

Compendium animœ transmutationis artis metatlorum, Ruperlo, Anglorum (Scotorum) régi, per Raymundum transmissum (4). Ce

(1) Voy« p. 339.

(2) Expérimenta. Dans Manget, BibL, t. i, p. 841.

(3) Colon., 1568, 8. — Manget, BibL chim., t. i, p. 707. Thcatr. cjiem., !. iv.

(4) De alcliînriia opuscula complura; Francf., 1550, 4. — Manget, 1. 1, p. 780. - Thealr. chem., t.iv.

çompendium, adressé par Raymond Lulle à Robert Bruce, couronné roi d'Ecosse en 4306, est rempli d'allégories obscures. Les substances les plus connues ne sont jamais désignées par leurs véritables noms. Ainsi , par exemple, Peau-de-vie est appelée mercure végétal, lumière des mercures, etc.

Testamentum novissimum (1). Cet écrit est dédié au roi Charles. S'il est vrai que R. Lulle est mort en 1312, son Dernier testament est un ouvrage supposé ; car le roi Charles , qui ne peut être ici que Charles IV, roi de France (2), monta sur le trône en 1321.

Le Testament est suivi d'un autre écrit , tout aussi peu intéressant, intitulé Elucida tio testamenti (3).

Lux mercuriorum (4). L'auteur promet d'être plus clair que dans ses autres traités, et se propose d'expliquer sans ambiguïté ce qu'il n'avait ailleurs énoncé qu'obscurément. Pour cela, il réunit les lettres de l'alphabet , sous la forme d'un arbre dont chaque branche porte à son extrémité une lettre désignant une substance ou une opération chimique.

Expérimenta. (5) On chercherait en vain dans ce traité, malgré son titre, des expériences neuves et instructives. Il n'y est question que de la calcînation, de la distillation, du miel, de la chélidoine, du pourpier, dé l'urine, du sang, du mercure, de la dissolution de l'argent, de l'or, etc. — Cet écrit, à juger par la date qu'il porte , fut composé en 1330. — S'il est authentique , les panégyristes de R. Lulle se sont trompés en plaçant la mort de ce philosophe en Tannée 1315.

Ars compendiosa, ou Vade-mecvm (6). C'est un écrit absolument dénué d'intérêt.

Epistola accurtationis (7). C'est la réponse de R. Lulle à une

(I)- Manget, 1. 1, p. 790. — Artis auriferae quam chemiam vocant, etc., vol. m, p. 1. — F. Gmelin (Geschichte der Chemie, 1. i, p. 82) s'est trompé en prenant le Testamentum ultimum et le. Testamentum novissimum pour deux ouvrages distincte : c'est le même ouvrage.

(2) Il n'y avait alors aucun autre roi de ce nom, ni en Espagne, ni en An^<" terre , ni en Allemagne.

(3) Manget, t. i, p. 823.

(4) Ibid., p. 824.

(5) Manget, Bibl. chim , 1. 1, p. 82G. , (6) Ibid., p. 849.

(7) Ibid., p. 863.

lettre de Robert, roi d'Ecosse, qui lui demandait des renseignements sur la préparation de la pierre philosophale.

Potesias diviliarum (1). On remarque, dans ce petit écrit, la mention d'un instrument chimique particulier, appelé retentoriunt, ou vase propre à retenir (les produits de la distillation). Ce vase ressemble beaucoup au petit appareil à boules de M. le baron Liebig. En voici la figure : elle se trouve intercalée dans le^ texte latin de R. Lulle, imprimé dans hi Bibliothèque de Manget :

Fig. 9.

Les autres ouvrages attribués à R. Lulle sont :

Clavicula , quœ et apertorium dicitur (2).

Compendittm artis alchymiœ et naturalis philosophie (3).

Codicillus seu cantilena (4).

Lapidarium seu gêner atio lapidum (5).

Il serait inutile de donner la liste complète des écrits que Borel et Lenglet-Dufresnoy attribuent à R. Lulle : ils ont trèspeu de valeur.

La Bibliothèque impériale de Paris possède un assez grand nombre de manuscrits français et latins de R. Lulle , provenant des fonds de l'Oratoire et de l'abbaye de Saint-.Germain (6); quelques-uns sont inédits , les autres ont été imprimés à différentes époques.

Le principal ouvrage, et peut-être le seul dont l'authenticité

(1) Ars auri fera , etc., vol. m. Manget, Bibl. chim., t. 1, p. 866.

(2) Theatr. chem., t. m, p. 290. Manget, Bibl. chim , 1. 1, p. 872.

(3) Ars auri fera 9 etc., vol. m/ p. 83. Manget, etc., p. 875.

(4) Manget, etc., p. 880.

(5) Ars auri fera ,elc, vol. m, p. 98.

(6) Voici les titres de quelques-uns de ces manuscrits. N° 1955, le Testament , pratique et codicille ; — N° 1949, la Clavicule;— N°261, le Lapidaire; — N° 1947, les Figures philosophiques ; — N° 1910, Art brief; — N° 1944, la Clef deVart;— N°6362, Traité d'alchimie; — N° 8 197, Abrégé de la théorie de

R. Lulle sur la pratique de la pierre philosophale.

soit bien établie, c'est VÂrs magna et VArs brevis. Lulle y expose sa métfiode générale d'enseignement, par laquelle il prétendait faire entrer toutes les connaissances humaines et divines dans des combinaisons mystiques des lettres de l'alphabet. Mais cet ouvrage est complètement étranger à l'histoire de la chimie.

Onu» Scot (né en 1275, mort in 1308).

P. Borel met Duns Scott, le Docteur subtil, au nombre des alchimistes, et lui attribue divers traités concernant la philosophie hermétique (1).

Il n'est guère probable que ce célèbre philosophe , mort si jeune (à l'âge de trente-trois ans), et qui s'était fait un si grand renom parmi ses contemporains, tant par ses écrits (Commentaires sur Aristote, Traités de logique, de métaphysique, etc.), que par son enseignement oral, ait eu le temps de se livrer sérieusement à des recherches alchimiques.

Guidon de Montanor*

Guidon de. Montanor, Français d'origine , vivait , selon toute apparence, quelque temps après Roger Bacon et Arnaud de Villeneuve : il les cite comme ses maîtres. Il nous reste de Guidon de Montanor, que Ripley mentionne avec beaucoup d'éloges, quelques écrits remplis de vues fantastiques sur la pierre philosophale, sur l'or potable et sur le baume des philosophes (balsamum philosophorum efficacissimum). « Ce baume, dit-il dans son Échelle des philosophes, a la propriété de guérir toutes les infirmités; il réjouit l'âme , il en augmente les vertus ; il conserve la santé, rappelle la jeunesse et retarde la vieillesse (2). »

(1) Ces traités sont, suivant Borel : Dominus vobiscum; — Traclatus ad album et rubrum; — Tractatus ad regem Anglix; — Opus magnum; — De veritate et virtule lapidis.

(2) Scala philosophorum Guidonis de Montanor, philosophi galli. Manget, Bibl. chim., t. n, p. 135-147.

Ce baume mirifique était tout simplement une préparation mercurieile.

Outre V Échelle des philosophes, on attribue à cet auteur : Libellas de arte chymica; Décréta chymica. Tous ces écrits sont conçus et rédigés dans le même esprit (1).

Jean de Menu*

Jean de Meun ou Jehan de Meung , surnommé Clopinel ou le Boiteux, originaire de la ville de Meun-sur-Loire, naquit vers le milieu du treizième siècle. Il passa sa vie à la cour de Philippe le Bel, en qualité de poète favori du roi, et acheva le Roman de la Rose, commencé par Guillaume de Lorris. Il mourut vers Tannée 1315.

Les dernières éditions du fyoman de la Rose (Paris, 1735, in-12, et 1814, in-8°) renferment deux écrits alchimiques en vers, attribués à Jean de Meun , et qui ne manquent pas d'un certain sens philosophique. On y trouve plusieurs échappées lumineuses sur la méthode expérimentale.

Dans les remontrances ou la complainte à Valchymiste errant (2), la nature se plaint d'être trop négligée par les alchimistes, et. les engage à s'occuper un peu plus d'elle, comme du seul moyen d'arriver à de bons résultats.

» Comme Nature se complaiot Et dit sa douleur et son plaiut A ung sot softleur sophistique Qui n'use que d'art méchanique.

« Hélas ! que je suis malheureuse, Et sur toutes plus doloreuse, Quant je pense à toy, genre humain • A sa semblance et vraye image Pour plus parfaictde son ouvrage, Qui sur toute autre créature

(t) H ar monta imperscrutabilis chy mico> philo sophica, etc., collect. et edit. ab Herm. Condrisyano; Francf., 1625, 8.

(2) Le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jehan de Meung , nouvelle édition, par M. Méon , t. iv, p. 125.

Te desreigle tant de nature, Sans user en temps et saison , En tes faictz, de dame Raison.

« Je parle à toy, sot fanatique, Qui te dis et nomme en practique Alchimiste et bon philosophe :

Et tu n'as sçavoir ny estoffe , Ne théorique, ne science s De l'art , ne de moy congnoissance.

Tu romps alambics, grosse beste, Et brusles charbon qui t'entes te; Tu cuis alumz, nitre, atramens, Fonds metaulz , brusles orpiments ; Tu fais grands et petits fourneaux, Abusant de divers vaisseaux.

Mais an faict je te notifie Que j'ay honte de ta folie.

Qui plus est, grant douleur je souffre Pour la puanteur de ton soufre..

Par ton feu si chault qu'il ard gent , . Cuides-tn fixer vif- argent?

Cil qu'est volatil et vulgal, Et non cil dont je fais métal .

Povre homme, tu t'abuses bien 1 Par ce chemin ne feras rien , Si tu ne marches d'autres pas. »

L'alchimiste reconnaît ses torts, et en demande pardon à dame Nature.

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