‹ Histoire de la chimie (volume 3)Chapitre 27 sur 31 · RÉPONSE DE L'ALCHIMISTE A NATURE · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE L'ALCHIMISTE A NATURE

« Comment l'artiste , honteux et doulx, Est devant Nature à genoulx, Demandant pardon humblement , Et la remerciant grandement. »

Les vers suivants sont une critique mordanle des alchimistes :

« Et comment me pourray-je guider, Si vous ne me voulez aider?

Puis dictes que vous doiz ensuivre.

Je le veulz bien , mais par quel livre ? L'ung dict : Prens cecy, prens cela ; L'antre dict : Non , laisse-le là;

(t) Homan de la Rose, édit. 1814, t. iv, p. 169.

Leurs mois sont divers et obliques, Et sentences paraboliques.

En effet, par eulx je voy bien Que jamais je n'en sçauray rien. »

Nous avons encore du même auteur deux autres écrits, le Testament et le Codicille; mais ils sont étrangers à l'alchimie.

Le Miroir d'alchimie, attribué à Jean de Meun , est probablement un ouvrage supposé (1).

On trouve dans la même édition (1814, Paris, in-8°) du Roman de la Rose , ta Fontaine des amoureux de science , composé par Jehan de la Fontaine, de Valenciennes , en la comlé de Hainault, Pan 1413. — C'est une espèce de grimoire alchimique.

Jeam XXII.

François Pagi rapporte que ce pape, célèbre par l'étendue de ses connaissances et ses démêlés avec les empereurs d'Allemagne , composa eu latin yn livre sur l'art transmutatoire , qui fut traduit en français en 1557 (2). 11 est dit, au commencement de ce livre , que Jean XXII, qui résidait à Avignon, jusqu'à sa mort, arrivée en 1334, fit travailler au grand œuvre dans la ville même d'Avignon, et qu'il y fit faire deux cents lingots qui pesaient chacun un quintal. Lenglet-Dufresnoy affirme, on ignore sur quelle autorité, que Jean XXII avait appris l'alchimie de Raymond Lulle et d'Arnaud de Villeneuve (3).

A toutes ces assertions on peut objecter que Jean XXII avait lui-même rendu des ordonnances sévères contre les alchimistes, qui parcouraient alors tous les pays et essayaient de s'enrichir aux dépens de la crédulité du public. D'ailleurs, ce pape, absorbé par de graves préoccupations politiques-, ne devait guère avoir le loisir de s'occuper dé la pierre philosophâle et de la transmutation des métaux.

(1) Paris, 16l3,in-8°. — Divers traités d'alchimie traduits en français; Lyon, I557,in-8°,n0 3.

(2) Francise. Pagi, Breviarium de geslis romanorum pontificum, f. iv. lu Joanne xxii, n° 88, in-4°.

(3) Histoire de la philosophie hermétique, etc., 1. 1, p. 19?.

Chimistes-Médecins.

Thaddée de Florence , qui vivait à Bologne dans la seconde moitié du treizième siècle, recommande, dans son Régime de santé selon les quatre saisons , plusieurs médicaments préparés au moyen de certains procédés chimiques, et surtout par la distillation (4). Les flacons d'esprit-de-vin et d'eaux spiritueuses commençaient alors à figurer sur les rayons des boutiques de pharmacie.

Gilbert l'Anglais indique la manière de préparer des onguents mercuriels, auxquels il fait ajouter de la farine de moutarde. Il parle d'un produit analogue à l'esprit de Minderer, obtenu en traitant le sel ammoniac par le vinaigre (2). C'est le môme médecin qui, pour guérir la léthargie, proposa de faire attacher un cochon au lit du malade.

Jean de Saint-Amand, chanoine de Doornyk, indique quelques procédés, complètement insuffisants, pour déceler la falsification des drogues. Il mentionne l'huile de térébenthine. « Cette huile s'obtient, dit-il, par voie de sublimation; elle est limpide comme l'eau de fontaine, et brûle comme le feu grégeois (3). »-

Le cardinal Vitalis Dufour (de Furno), de Bâle, décrit, dans son livre des Remèdes choisis, beaucoup de médicaments composés; il préconise l'alcool comme une médecine universelle (4).

Gentilis da Foligno, disciple de Thaddée et professeur de médecine à Padoue, nous a laissé un ouvrage pharmaceutique, dont le plan est conçu d'après les idées de l'époque. 11 s'étend sur la préparation et sur l'emploi des remèdes (5).

(1) Deregimine sanitalis secundum quatuor anni partes; Bonon., 1472, in-4°. — Saiti, De professoribus Bonon., t. i.

. (2) Compendiuui medicinœ (am morborum universalium quam parliculariura , emendat. per Midi, de Capella ; Lyon , 1510, in-4°.

(3) Expositio supra IN i cola i anlidotarium parvum ; Venet., 1495, in-fol. — Oleum de terebinlhina fit similiter per sublimationem,.et est clarum ut aqua fou lis, et ardel ut ignis grxcas.

(4) Selectiorum remedioruin pro conservanda sanilale ad totius corporta luimani morbos; Mogunt., 1531, in-fol.

(5) De prseparalione mcdicinarura compendiiim , de modo investigandi coin-

Citons encore Jacques de Bondis (1), Thomas de Garbo et Dinus de Garbo (2), qui ont également écrit sur la préparation et la composition des médicaments.

Traités anonyme», contenus dans le manuscrit latin n° 7156 (du quatorzième siècle) de la Bibliothèque Impériale.

Le plus important de ces traités anonymes est le Livre des Septante y sur la pierre vivante, traduit par maître Renauld de Crémone (3). Il commence , fol. 66 verso, par ces mots : Liber Divinitatis, qui est primus de septuaginia; laudes sunt Deo ha~ benti gratiam et bonitatem et pietalem.

La coloration de l'acier, sous l'influence du feu, devait, de tout temps, attirer l'attention des alchimistes. Aussi l'auteur anonyme ne manque-t-il pas d'en parler comme d'un phénomène de transmutation. Pour convertir le fer en or, il dit qu'il faut commencer par le chauffer dans un bon feu de charbons (4). On sait que l'acier peut acquérir une couleur jaune d'or au contact du feu.

L'auteur -de ce même traité anonyme indique un moyen assez simple pour préparer l'arsenic blanc (acide arsénieux). Ce moyen consistait à calciner avec du fer l'orpiment (sulfure d'arsenic), tel que le fournit la nature (5).

Le Traité des Septante, qn\ ne paraît pas avoir été jusqu'ici imprimé, pourrait intéresser les amateurs de la science hermétique. Il a été, selon toute apparence, traduit de l'arabe.

plexiones eanira et adferenda coiivenieule dosi cujusque medicinae solutione ; Venet , i486, in-fol.

(1) Promptuarium medicinae, in qno facilitâtes medicamentorum simplicium declarantur ; Venel., 1481, in-fol.

(2) De reductione medicamentorum ; Patav., 1556, in-8.

(3) Liber de Septuaginta, translatas a magistro Renaldo Creraonensi, de Lapide animali.

(4) Fol. 78 recto. Fundendi vero operatio est talis : sume vas rolundum , et involve totum ex luto magisterii ; — amendas sub eoignem mediocrem, — et couvertes ipsum (ferrum) de colore in colorem, et ita/acias accendendo ignés y donec egrediatur sol.

(5) Ibid. Modus molli ficandi ipsum ut asses ipsum cum auripigmenlo et fundas et distillas' : descendet sicut corpus album.

BIST. DF. Là CHIMIE. — T. I. 28

fcH HISTOIRE DE LA CHIMIE.

IJber \xx verborum (i). L'auteur anonyme diV lÀvre des trente paroles parait appartenir à l'école arabe. Il se- pose , dès te commencement, comme étant connu de tous les adeptes (2). Du reste , nous n'y avons rien lu qui soit digne de remarque. 11 termine en enseignant le mode 4e projection (3). Le Livre des trente paroles est cité par Roger Bacon (4).

Le Livre des trente paroles est suivi dlun pçtit décrit également anonyme, traitant de Yélixir de graissp. humaine (5). C'est une décoction de sang, de cheveux et ct'uriue d'homme, que l'on faisait boire pour guérir les malades et rajeunir les vieillards.

Liber miaquarum (6). Le Livre des douze eaux est un traité des diverses opérations auxquelles les alchimistes* avaient l'habitude de soumettre toutes les parties, de l'œuf; cas on» y trpuve la distillation du jaune, du blanc, la calcination d$s coquilles, etc. (7).

Danstln (Dastin) (8).

Jeanbaustin, Anglais d'origine, était contemporain de Raymond Lulle. Ses écrits respirent ce quiétisme mystique et religieux

(l)Même ms., fol. 143 verso.

(2) Ibid. Jam tu scis qui hanc quxris doctrinaux, nos hanc rem mullis modis explanasse , in ea ïamen nullus Inventas modus facitis sicut iste, prxter quemdam librum in quo nunciavimus hanc rem. ?

(3) lbid., fol. 145 reclo. Modus ûiUem projïciendi est ta tuprojicias unam partem super mille partes , — et jacias donec tuus explealur numerustet hoc est verbum \xx. ;i;.

(4) Thésaurus chemicus, etc., p. 406 et 407.

(5) Ibid., 145. Elixir de pinguedine hominis. Accipe sanguinem humanum et capillos hominis et urinùm humanam. Capilli abluantur cum aqua calida et sapone donec sint satis mundi, et aqua clara egrediatur. Deinde siccaeosadsolemetponetncaldario.,

(6) Ibid., fol. 145 et verso.

(7) Le Livre des douze eaux Commence : Ovorum vitella xqualiter teres, ut in medullx speciem redigantûr ; tune in vase vitreaio cum alàmbico et gypso reposilum, aqua rubicundaet crocea et spissa manabil. Il finit : Albugint ovorum primo dissolutio et càlcinatio ; post dies xx aqua perpétua manabit, — et coloretà et'naturàm at&i s'ns'ctpiet ,'%tiam iti perpétuum non omilïet. A: • ••. ;

(8) Cet auteur est identique avec celui qui se trouvé indiqué dans le manuscrit latin n° 7168 (de la Bibliothèque impériale) : Magislri Joan.Vasttl alias 'Stiri v Anglici Rosarius, sive Séèretïtm sèereloruM.

qui rappelle en partie les idées des néoplatoniciens et des giiostiqoes (1).

Voici comment il s'exprime, dans son Rosaire, sur la composition des corps de la nature : « Tous les corps composés peuvent être rangés en trois classes : 1° les êtres sensitifs et intellectuels; 2° les* végétaux; 3° les minéraux. Le semblable tend sans cesse vers son semblable; Les éléments de l'jpteJUgence/sont homogènes avep l'intelligence suprême; c'est pourquoi l'âme désire ardemment rentrer dans le sein de la Divinité. Les éléments du corps, au contraire , sont de même nature que ceux du monde physique environnant ; aussi tendent-ils à s'unir aux derniers, La mort est donc pour tous un moment désiré (2). » — Ce sont là des paroles à méditer.

La préparation et la vertu de la pierre philosophale sont enveloppées de mystères, « Lorsque le roi, dit-il, sera -revêtu de sa pourpre, vous le projetterez sur les métaux. Voyant cet étrange phénomène, vous vous lèverez aussitôt; vous monterez sur Farbre philosophique, pour cueillir les pommes des Hespérides (3).»

Pierre de Tolède.

On attribue à cet alchimiste le Rosaire des philosophes (A), qui est fait en imitation de celui d'Arnaud de Villeneuve.

Pierre de Tolède paraît avoir vécu au commencement du quatorzième siècle, il mérite à peine d^être tiré de* l'oubli,

., . -. <***11 Cremer. .,.-.-.,.

Jean GrémerJ alibé de Westminster, était disciple de R. Lulle. C'est, dit-on , sur les instances de Cremer q'iië R. Lulle passa eh

.(i)<Le* écrits «pli ont poor titre : Rosariumlcorreclius, tàve Visio, de Lapide philosophico, se trouvent imprimé» dans les collections de Maiîget et d'AshmoL

■••(*)' Joli; Bftéftenii, Angtl, philosophi expeilissimi, Rosaritfm, arcamim philoseptenim secrettesimum conprehendens. Manget," fiibl. cfdm.f U h, p. 309.

<3>H>*U,p.tt*6. . 'i.,.V ' .■". : -r

. (*) Trac*.» «èpteài detaplde phitosophke* * v^ttfnissurô.rodfreutàsompti, in lucemdati aîtaetba Batbian; Lngri.Bal., 1599, in-8°.

Angleterre.il employa trente ans de sa vie à la recherche de la pierre philosophale, et laissa un traité (Testamentum) aussi obscur qu'insignifiant (4).

Pierre le Bon 4e Lombardle.

11 ne faut pas confondre l'auteur de la Perle précieuse, servant d'introduction à la chimie (2), avec le célèbre philosophe scolastique , l'auteur des Sentences et disciple d'Abeilard.

Pierre le physicien (alchimiste) est moins ancien : il vivait au commencement du quatorzième siècle; car il nous apprend luimême qu'il était physicien de Ferrare , et qu'il composa son ouvrage (Margarita pretiosa) en 1330, dans la ville de Pola, de la province d'Islrie.

L'ouvrage que nous venons de citer est rempli de considérations théoriques qui témoignent d'une grande habileté de dialectique, mais de fort peu d'esprit d'observation.

(dl y a, dit l'auteur, sept esprits alchimiques, dont quatre principaux, savoir : le mercure, le soufre, l'orpiment et le sel ammoniac; et trois d'un ordre secondaire : le vitriol, l'aimant et la calamine. C'est avec les métaux et avec ces esprits qu'il faut faire la pierre philosophale. Les métaux seuls ne suffisent pas; car ce serait faire un corps sans âme. »

Pierre le Bon nous apprend que les alchimistes entendent par poison [venenum] toute substance qui tue les métaux, c'est-à-dire qui se combine avec les métaux en les altérant. «C'est, ajoute-t-il, pour ne pas avoir compris cela, que certains adeptes ont chauffé le mercure avec de véritables poisons, tels que l'aconit, la ciguë, la vipère, etc. 11 n'y a que les poisons minéraux, tels que l'arsenic et le soufre, qui tuent (altèrent) le mercure, parce qu'ils sont de même nature que lui. »

(1) Muséum hermeticum reformatum et ampliticatum ; Francof., 1677, in-4°. — Midi. Meyer, tripus aurais; Francof., 1G18, in-4°.

(2) Margarita pretiosa novella correctissima , exhibens introductionem in artem chemise integram , anle annos plus minus ducentos septuaginta composita , auctore Petro Bono Lombardo. Manget, Bibl. chim., t. u. Theatr. chem., t. v— On cite encore du même auteur : De secreto omnium secretorum Dei dono; Venet., 1546, in-8. Epis loin ad amicum, et d'autres écrits cités, par Borel.

L'esprit ergoteur de la philosophie scolastique avait pénétré jusque dans l'alchimie. Voici les syllogismes dont se sert Pierre le Bon contre la réalité de l'alchimie :

a Aucune substance ne peut être transformée en une autre espèce , à moins qu'elle ne soit auparavant réduite en ses éléments; or l'alchimie ne procède pas ainsi ; donc l'alchimie n'est qu'une science imaginaire (1).

« L'or et l'argent naturels ne sont pas les mêmes que l'or et l'argent artificiels; donc, etc. »

Pierre le Bon aurait eu parfaitement raison, s'il s'en était tenu là ; mais, pour faire voir tout son talent de sophiste , il s'attache , dans le chapitre suivant, à prouver, par des arguments contraires, que l'alchimie est un art vrai et réel.

Pierre le Bon a parlé le premier du vernis de poterie, fait avec du plomb et de l'étain calcinés (2).

Richard l' Anglais.

Richard ou Robert l'Anglais vivait vers la même époque que Pierre le Bon. Il nous reste de lui un écrit alchimique , intitulé Correctorium (3), dans lequel on trouve peu d'idées neuves. L'auteur admet également le mercure et le soufre au nombre des éléments des métaux. Il en dit la raison : « Les métaux, tels que le plomb et l'étain, ont, quand ils sont à l'état de fusion, l'aspect du mercure ordinaire ; et, en les combinant avec le soufre , on obtient toutes les colorations possibles. »

Fidèle à l'esprit de son époque, il invoque le témoignage des philosophes anciens comme une autorité souveraine, *et comme le seul moyen d'initier l'intelligence humaine à la vraie science (4).

(1) Theatr. chem., t. v, p. 607.

(2) Margarita pretiosa (Manget, Bibl. chim., t. n). Videmtis, quod emu pltimbum et slannum fuerunt calcinata et combusta, quod post ad ignem congraum eonvertiintur in vitrnm , sicut faciant qui vilrificant rasa figuli.

(3) Libellas utilissimns icspt y^ia;, cui titulum fecit correclorinm ; Slrasb , l&96,in-8. Gratarol, Verx alchim.scriptor. Bâle. ; 1561, in -fol. Theat. chem., t. u. Manget, Bibl. chim.9 t. u.

(4) Studium secuudiim doctores auiovet ignorai» lia m, et reducil liumanum in* tellectum ad veram scienliam. Theat. çhem.% t. n, p. 419.

Encore quelques siècles, et nous verrons l'autorité des écoles faire place à l'autorité de l'expérience. En attendant, nous coqs-* taterons que les alchimistes du moyen âge s'accordaient, déjà sur la nécessité d'observer, ou, comme ils s'exprimaient, étimiler la nature. Mais ce n'était Jà pour eux que le moyen d'arriver à comprendre et à pénétrer les secrets des philosophes.; « Celui qui ne joint pas la théorie à la pratique est, remarque Richard, comme l'âne qui mange du foin, et qui ne se rend pas compte de ce qu'il fait (1). »

Le Rosarius minor et le Spéculum alcftimùv, que Borel el Gmelin attribuent à Richard , appartiennent , le premier à Arnaud de Villeneuve, et le dernier à Roger Bacon,

Guillaume 4e Paris.

Bernard de Trévise parle d'un « maistre Guillaume le Parisien, un grand clerc, qui fust saâge en cette science (2); » et plus loin il le nomme a chef des escolles de Paris (3). »

Lenglet-Dufresnoy et Borel n'ont pas compris Guillaume de Paris dans la liste des alchimistes du moyen âge. La Bibliothèque de Manget, le Thealrum chemicum, le Muséum hermeticum, et d'autres collections d'ouvrages alchimiques, ne contiennent aucun traité de Guillaume de Paris, que Bernard de Trévise dit tant célèbre. .-.-**

Cependant le manuscrit latin n° 7147 de là Bibliothèque impériale renferme un petit écrit alchimique, sous la forme d'une lettre , intitulée Epistola Guillielmi Parisiensis episcopi super alkimia (4). Ce Guillaume , évoque de Paris et alchimiste , est très-probablement celui que Bernard appelle chef des écoles de Paris.

Nous n'avons aucun renseignement précis sur Guillaume de Paris. Il paraissait versé dans toutes les subtilités de la philosophie

(1) Nam praeter naturae imitationem impossibile est ipsis sécréta philosopborum ad perfeclum finem perpetrare. Hi transeunt ad practicam sîcut asinus ad fœnum , nesciens ad quid porrigat rostrum.

(2) Opuscule très-excellent, etc.; Anvers, 1567, 12, P- 156.

(3) Ibid., p. 158.

scolastique : son Épître l'atteste. Les termes, tels que quiddité, substaniiabilité, essentiabilité, et d'autres que l'on y rencontre , rappellent la lutte dés nominalistes , des réalistes et des conceptua listes , à l'époque d'Abejlard et de Guillaume de Champeaux. Cet écrit est en lui-même sans intérêt (1).

L'auteur n'était pas, comme on pourrait le penser, contemporain d'Abeilard; car il cite Arnaud de Villeneuve. Et comme il est lui-même cité par Bernard 4e Trévise, on peut en conclure qu'il vivait au quatorzième siècle.

Un Alchimiste anonyme.

Dans le même manuscrit n° 7147 de la Bibliothèque impériale se trouve, à la suite de l'Épître alchimique de Guillaume de Paris , un Commentaire inédit sur les paroles si connues de saint Matthieu : Nisi granum frumenti cadms in terra mortuum fuerit,ipsum solum manet; si autcm mortuum fuerit , multum fructum affert.

Ce Commentaire, qui est sans nom d'auteur, est tout1 à fait conçu dans l'esprit des alchimistes; il donne une idée exacte de leurs doctrines. On y fait surtout bien ressortir la différence qui existe entre la destruction par la combustion, et la destruction par la fermentation. « Dans le feu, dit l'auteur, toute l'espèce est abolie; dans le sein de la terre, le grain périt, il est vrai , mais il n'y périt qu'à la condition de propager son espèce. Le grain que cherche l'alchimiste provient du mélange des quatre éléments ^ amené à l'état aériforme.De là résulte l'eau, la matière du mercure, qui doit renfermer l'esprit fétide (2). Travail- Ci) Voici un échantillon du langage alcliimico scolastique de YEpistola de Guillaume de Paris : Et est alla doclrina quœ dicitur compositiva , scilicèt quœ composutt qvxcumque ipsa diiisit , incipiendo a materia prima, scilicet a principiis et démentis quœ sunt ad composita. Qux doctrina résolutiva incipit a composais et sunt ad simplicia scilicèt ad principia et élément a qux dicunturmateria prima, r.r quafit elixir transmutons corpora. Ms, 7147, fol. 35.

(?.) Ms. 7147, fal. 44. (Jane qitidem parabolam assumunt noslri philosopha quii mihi videtur valde familiare exemplum. Recordor enim quod alias mihi dictum est, quod aliter corrumpitur granum , cum in ignem projicitur et ab eodem consumitar, et aliter cum in terra putrescit. Quoniam in igné

Ions, continue-t-il, afin d'arriver à faire ce que la nature opère dans le sein de la terre. C'est pourquoi le soleil est le père, et* la lune la mère (1). »

L'auteur anonyme de ce Commentaire ne peut pas être antérieur au quatorzième siècle , car il cile Raymond Lulle.

Dans le même manuscrit on trouve une série de Receptes ab chimiques, moitié en latin , moitié en français.

Fol. 69 : « S'ensuyvent plusieurs gentillesses et receptes dignes de mémoire.

a Pour fondre cristal et semblables choses.

a Prins salis petre , borrax, ceruse ana (parties égales) , mesle ensemble bien pulvérisé avec huyle d'œufs , ainsi comme paste et seiche; icelle poudre faira fondre le cristal et aultres choses semblables. »

Fol. 69 verso : « Pour faire bons creusets.

« Prins des potz des verriers où l'on fait le voirre, qui ne vallent plus rien, et soyent très bien battuz en uhg mortier de fer. »

L'auteur y fait ensuite ajouter du carbonate de potasse (cendres clavellées), et fondre le tout.

Fol. 70 verso : « Pour faire bon lut des philosophes.

« Prenez parties égales de verre, de chaux vive, de brique pilée et de céruse; pulvérisez bien toutes ces substances, et faites-en une pâte homogène avec du blanc d'oeuf (2). »

(ut modo loquendi utar noslrorum) tota species abolilur ; sed in terra sub individuo corrupto servatur species , quia natura ingeniavit ad renovandum suas species. Granum nostrum quod ars nostra quxrit primaria productione natum; procedit ex commixlione quatuor elementorum in qttamdam condensa tionem vaporosam, ex qua quœ dam nascitur aqua9 quœ dicitur materia mercurii, eu jus minera quxdam oriturf ut terra quam vitriotum nominant, quœ in se dicitur habere fœtentem spirilum.

(1) Laborantes ergo ut habeamus super terrant taie quale natura sibi fabricavit sub terra. Unde pater ejus est sol , mater vero luna.

(2) Recipe vitri partem i, calcis vivae partem i, legularis pulteris partent i, cerus.T partem i. Et liaec omnia pulvérisent m optime et impastentur cum albumine ovi.

L'auteur des Receptes alchimiques, dont la plupart portent un cachet vraiment pratique , n'est pas indiqué dans ce manuscrit, qui parait remonter au règne de Louis XI ou de Charles VIII.

Odomar.

Le moine Odomar pratiquait l'alchimie à Paris vers le milieu du quatorzième siècle, sous le règne de Philippe de' Valois. Il conseille, dans sa Practica ad discipulum, de se préserver du contact des vapeurs mercurielles, et en général de toutes les vapeurs alchimiques, en se bouchant les narines avec du coton trempé dans de l'huile de violettes (1).

Il enseigne à prépare* Veau régale , qu'il appelle eau de calcination de tous les métaux (aqua calcinationis omnium metallorum), en soumettant à la distillation un mélange de parties égales de vitriol romain, de nitre, et de deux parties de sel commun (2). « Cette eau, ajoute-t-il avec raison, corrode tous les métaux. »

Ortholaln.

Ortholain exerçait à Paris l'alchimie, à peu près en môme temps qu'Odomar.

Un fait digne de remarque , c'est que les époques auxquelles on cultivait le plus ardemment l'alchimie , à Paris, coïncident précisément avec les règnes des rois Jean , Philippe le Bel, etc , accusés par l'opinion publique d'avoir altéré les monnaies.

Maître Ortholain publia, en 1358, sous le règne de Jean, sa Pratique alchimique [Practica alchimie^ où il décrit minutieusement, et en termes parfaitement clairs, la préparation de

(1) Practica ad discipulum. Gratarol, Vera alchim., t. h. Theatr. chem., t. ni.

(2) L'acide sulfurique du sulfate de fer, en réagissant sur le nitrate de potasse et sur le chlorure de sodium , donne effectivement i aissance à un mélangé d'acide nitrique et d'acide chlorhydrique ou dVau régale, qui passe dans le récipient. Il reste dans 'la cornue une combinaison d'oxyde de fer avec la soûle et la potasse.

442 histoire de Lk cmifiË. #

Veau- forte (acide nitrique). « Re}éfcéz , dit-il '," lefr preimèlcs gouttes qui passent à la distillation, car c'est de l'eau. N'ap^ posez le récipient que lorsque vous verrez qu'une goutte du> liquide que vous ferez tomber sur une lame de couteau l'attaque avec effervescence. Ayez soin de bien adapter le récipient au bec de l'alambic; et chauffez* là cucurbite sur un bain de cendres, d'abord lentement, puis à un feu plus violent, pendant plusieurs heures , jusqu'à ce qu'il ne passe plus rien à la distillation (1). »

u Je sais , ajoute maître Ortholain , que l'eau-forte n& dissout pas l'or, et que , pour le dissoudre, il faut joindre à cette eau le sel ammoniac ; mais je ne veux pas en entendre parler, parce que c'est ainsi qu'on détruit tout le métal et son humeur radicale. » .

Le même auteur nous apprend que, pour préparer le grand élixir, on emploie le mercure, le soufre jaune (soufre ordinaire), le soufre vert (vitriol) et le soufre blanc (salpêtre).

Ortholain .fait jouer un rôle, important à l'influence des quatre saisons, des sept planètes et des douze signes. du. zodiaque.

Dans un chapitre remarquable sur la distillation du vin, il décrit les eaux-de-vie de différents degrés de concentration , et i! indique la préparation de la quintessence ou plutôt de la prime- essence, qui était l'esprit-de-vin absolu.

« Mettez, dit-il, du vin blanc ou rouge de première qualité dans une cucurbite surmontée d'un alambic, que vous chaufferez sur un bain de cendres. Le produit de la distillation doit être divisé en cinq parties : le liquide qui passe le premier est plus fort et plus noble que les autres, parce qu'il renferme beaucoup de quintessence; celui qui vient après est beaucoup moins fort, le troisième l'est moins encore, le quatrième no vaut rien du tout ; quant h la cinquième partie,: elle reste comme résidu dans la lie au fond du matras. Le récipient est changé à des intervalles égaux. Chacune de ces eaux est séparée , et conservée dans un vase particulier. Les trois premières sont des

(1) Practica vera alchimica per magistrnm Ortholamim,Paiisiis probata et v\perta, sub anno Dora. MCCCLVII1. Thmtr. chem., iv, p. 1028.

Dimitlantur prima* sexdccim gui lac cadere,. antc<|uatn recipiatur (liqjior ), et cerlum signum est, quando aqua plilegmatica exivit, qtiod homo ponat unum cultelliim modicum calefacluin sub naso a|ambici f et exspectçl donec una gutta cadat super cullelliim, qtiod .«i bullint et nigre«cat, him recessitaqua pblegmalica, etc.

DEUXIÈME ÉPuguis. 443

eaux ardentes , parce qu'un drap trempé dans ces eaux brûle sans se consumer. Si le drap n'est pas réduit en cendres, c'est le phlegme (eau) de l'eau ardente qui l'en préserve (non consumitur, et hoe est propter phleçrttà quod inest in ipsis). Pour séparer ce phlegme , on soumet chacune de ces eaux (la première, la deuxième et la troisième) à- une nouvelle distillation, à un feu très-modéré (cum igni tkediocri, non nimisfofti), et après que les deux tiers ont passé dans te récipient, on arrête l'opération; ce qui reste dans le matras est rejeté. On renouvelle la même distillation trois fois, jusqu'à ce qu'on obtienne de l'eau-de-vie rectifiée (aqua viïœ rectificata). On reconnaît que celle-ci est parfaite lorsque le drap qui en est imprégné brûle tout à fait, de manière à se réduire en cendres (1). »

A côté de ces faits, exposés avec une extrême clarté , on rencontre l'influence alors toute-puissante des doctrines alchimiques.

Voici le moyen qu'enseigne Ortholain pour préparer l'élixir qui doit changer le plomb en or :

« On fait , pendant douze jours , digérer dans du fumier de cheval des sucs de mercuriale (mencurialis) , de pourpier (portulaca) et de chélidoine (chelidonia). Au bout de ce temps, on en* retire , par la distillation , un suc rouge. On remet celui-ci dans du fumier de cheval ; il en provient des vers qui se mangent les uns les autres jusqu'à un seul. Celui* là, on le soigne particulièrement; on le nourrit i a v«c les trois plantes indiquées , jusqu'à ce qu'il soit devenu gros et semblable à un crapaud. Alors on bouche le vase, on le met sur le feu, et l'animal meurt aussitôt; puis on l'incinère de manière à le réduire en poudre. Enfin, cette poudre est mêlée avec l'huile de vitriol jusqu'à consistance pâteuse. Pour l'éprouver, on la projette sur du plomb fondu. Si le plomb est teint et se convertit en or pur, l'ceuvre sera parfait (â). »

(1) Et M pannus Itneus in ipsa lingatur et igni approximatif, inflammatur et consumitur; et hoc est certum signum perfeclionis. Thealr.'chem., t. iv, p. 1038.

(2) Theatr. ckern., t. iv, p. 1041.

Georges Ripley.

G. Ripley, Anglais et chanoine de Bridlington, dans le diocèse d'York, se livra, dans la seconde moitié du quinzième siècle, aux opérations de l'art hermétique. Il voyagea quelque temps en Italie , pour développer ses connaissances , et gagna les bonnes grâces du pape Innocent VIII , qui le nomma prélat domestique et maître des cérémonies. De retour dans son pays, Ripley entra dans l'ordre des Carmes, et composa, dans la retraite, les ouvrages qui portent son nom. Il mourut en 1490. Ses confrères, qui ne comprenaient rien aux travaux de Ripley, l'accusèrent de magie. Théod. Mundanus (1) raconte que Ripley pratiquait l'alchimie avec tant de succès, qu'il fut à même d'avancer aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem la somme de 100,000 livres d'or, pour la défense de l'île de Rhodes contre les Turcs, commandés par Mahomet II.

Le Livre des douze portes (2) est le titre du principal ouvrage de G. Ripley. Il traite de la préparation de la pierre philosophale, divisée en douze parties , appelées les douze portes , savoir : la calcination, la solution, la séparation , la combinaison, la putréfaction, la congélation, la cibation (nutrition), la sublimation, la fermentation, l'exaltation, la multiplication, et la projection. Cet ouvrage est rempli d'allégories et d'images. En voici uu échantillon :

« Ainsi donc, pour me résumer, il faut, dit-il, commencer au soleil couchant, lorsque le mari rouge et l'épouse blanche s'unissent dans l'esprit de vie, pour vivre dans l'amour et dans la tranquillité , dans la proportion exacte d'eau et de terre. De l'occident avance-toi à travers les ténèbres vers le septentrion; altère et dissous le mari et la femme, entre l'hiver et le printemps; change l'eau en une terre noire, et élève-toi, à travers des couleurs variées, vers l'orient, où se montre la pleine lune. Après le purgatoire apparaît le soleil blanc et radieux; c'est l'été après l'hiver, le jour après la nuit. La terre

(1) Epist. ad Edm. Dickinsou ; Oxon., 1686.

(2) Liber duodecim portarum. Mange t, Bibl. chun., I. h, p. 27 j. — Theatr. ckem., I. il.

el l'eau se sont transformées en air; les ténèbres sont dispersées , et la lumière s'est faite. L'occident est le commencement de la pratique , et l'orient le commencement de la théorie; le principe de la destruction est compris entre l'orient et l'occident. »

Ce langage, qui ressemble à une série de logogriphes, paraît rouler principalement sur la proportion et la calcination des amalgames d'or et d'argent, sur la sublimation des sulfures et des chlorures de mercure.

Borel attribue à G. Ripley un grand nombre de petits traités sans valeur, et dont plusieurs paraissent être d'une, date plus récente (1). La plupart se trouvent imprimés dans le Theatrum chemicum britannicum d'Ashmole.

Bernard de Trêve*.

Bernard de Trêves a été jusqu'ici confondu, par presque tous les auteurs, avec Bernard de Trévise. La Réponse à Thomas de Bologne est faussement attribuée à ce dernier (2). Elle appartient à Bernard de Trêves , qui vivait vers la fin du quatorzième siècle, comme le démontre le manuscrit n° 266 (suppl. lat. 4) de la Bibliothèque impériale. On y lit , fol. 43 : Explicit traetatus responsionis , etc., missus per me Bernardum pro nunc civem Trevirensem. Anno Domini 1385, finitvs in die St.~Dionysii.

Cette Réponse ne contient rien de remarquable (3). Quant à

(1) Voici les titres de ces traités : Medulla philosophix chimicx; — Liber de mercurio philosophorum ; — Clavis porlœ aurex; — Philonium alchimisturum; Pvpilla alchemifC; — Concordantia Raymundi et Guidonis ; — Viaticum ; — Cantilena ;— Epistola ad regem Eduardum; — Axiomata philosophica ; — The vision ; Mystery ofalchymisU ; — Verses belonging to an eroblematical scrowle.

(2) Gmelin (Geschichte der C hernie, 1. 1, p. 1&9) et Lenglet-Dufresnoy se sont trompé*, en faisant de Bernard de Trêves et de Bernard de Trévise un seul et même personnage.

(3) Le ms. n° 7927 Colb. donne une ancienne traduction française de la Res-

ponte de Bernard de Trêves.

la lettre de Thomas de Bologne sur la pierre philosophale, adressée à Bernard de Trévise,on n'y trouve que des idées générales sur la nature des végétaux et des minéraux.L'autçùr dit (manuscr. indiqué ,- fol. 6) qu'il avait envoyé au roi de France (Charles Y) et aux ducs de Bourgogne et de Bélhune un philtre que ces seigneurs lui avaient demandé àb amoris causûm,et <fu'il l'avait trouvé très- efficace , d'après les expériences qu'il en avait faites sur ses domestiques.

Bernard de Trêves a , en outre, composé une espèce de chrestomathie alchimique , dans laquelle on trouve des fragments de saint Thomas d'Aquin , de Haly/roi des Arabes, d'Arnaud dé Villeneuve. Cet ouvrage n'a pas été, que nous sachions» imprimé. Il porte la date de Tannée 1366 (4).

Jean 4e WLoqiàcikmnée* (Joaiihexâe Rupescissa).

Jean dé Hoquetaillade , plus connu sùûs'lë tiohixlé' Rupeiscissa, de Tordre de Saint-François , Vivait , au milieu : et à : là* fin du quatorzième siècle, à Aurillac en Auvergne. Il ne s'occupait pas seulement de science hermétique, mais il se disait inspiré de Dieu , et répandait des prophéties stir le sort des souverains , et particulièrement du pape. C'est pourquoi Innocent VI le fit, en 1357, mettre en prison, où probablement il est mort (2). Son corps fut enterré à Villefranche , près de Lyon.

Il nous reste de lui : Liber lycis et Liber de consideratione quinte, essentiœ (3), sans compter plusieurs autres écrits que Borel attribue à Jean de Hoquetaillade (4). Le petit traité qui a pour titre : Liber magtstri Joannis de Rupescissa de confectionc vert lapidis philosophp^u^ , paraît supposé^ ,, ...

Jean.de, Hoquetaillade, que le§ adeptes vénèrçnt comme un de

(1) Summa collecta ex libris philosopha per philosophum Bernardunt Trevirensem, etc., unno 1366,: prima decembris. ^

(ty huc^W&à\n& AnnaU? minbr.,- ad annim I357.U J. Ttithemius, Annales HirsugiensesS. Galli, 1690, in fol., t. h, p. 225.

- (3), Mân&tf BibLxhim. , t. n. Verx eilohim. script^ auet. -Gratarol ; Basil.,. 1 i>6 1 , in- fol., t. h. f.

(4) Liber de alcbimia. — Compendium artis. — Abbrevialio. — Thésaurus mundi. — Liber do secretis secretorum. • *"■ 'v* v * * ''*' l '"'• ■ ■ '

deuxième époque; 447

leurs grands maîtres., se vantait de posséder une quintessence dont une partie pouvait changer cent parties de mercure en argent ou en or. Ii en donne , à sa manière, la description.

« Pcenez , dit-il , parties égales de salpêtre, de vitriol romain, et une* matière de vil prix, qui se trouvé partout (l'auteur ne la nomme pas ; mais on verra , d'après ce qui va suivre , que c'était du sel commun). Ajoutez-y une partie de mercure,. et soumettez le tout à la sublimation. Vous obtiendrez ainsi. le ' mercure sublimé, pur de sa noirceur terrestre, et blanc comme de la neige (1). » —C'était là du calomélas (protochlorure de mercure).

«Préparez ensuite, continue l'auteur, de l'eaurforte avec du salpêtre et du vitriol romain, dissolves le mercure blanc, et chauffez le tout dans un appareil distillatoire : vous verrez Pâme ou l'esprit blanc du mercure s'élever,. et s'attacher aux parois et au sommet du vase. n ■ : fy-

V esprit blanc du mercure était évidemment lé sublimé corrosif (deutochlorure de mercure).

Il serait inutile de relater toutes les opérations auxquelles Jean de Roquetaillade prescrivait de soumettre l'esprit du mercure; car les noms de lait virginal, de twfre invisible , etc., qui s'y trouvent, s'appliquaient à des substances très-diverses (2).

Toutes les éditions du Livre de la lumière donnent la figure du fourneau chimique (espèce de fourneau à réverbère) dans lequel Jean de Roquetaillade faisait cuire son œuf philosophique, d'où devait sortir la merveilleuse quintessence.

Barthélémy l'Anglais.

Cet auteur, sûr la vie duquel nous n'avons qiiè fort' 'peu de détails, ne doit pas être précisément compté au nombre des

(1) Rappelons que ta nitrate de potasse ( «alpêtre ) , le vitriol romain < «alfa te te cuivre!) et;fe cWoiiir*dei*p#um 0$d^mm|iii)4td*nii>eqt'iiett à, )une réaction de laquelle résulte d^.l'eau régate. C'e^f J'eau régale 9151 ! convertit ensuite le mtreore en nn produit blanc (chlorure de mercure), qui se sublime et 'se fixe' aux' parties refroidies de 1'apparejl. -\ v -,,-.» •. . '. . > .. \ ■•.-.» :or»/ ;

(2) Liber hlcis, in Secret, alchemix, etc. Opéra Dan.prqncjmfcH j;(^k)n,jAgripp.' 1579, 4. Manget, fiibl. chim., t. h. Theatr. çtoro./.Mii: • ■■■ < M ■. ".•? • ' .'.;

alchimistes. Nous ne le mentionnons ici que parce qu'il a composé un ouvrage très-remarquable, de Rerum proprietatibus, vulgairement connu sous le nom de Propriétaire (1). La Bibliothèque impériale de Paris possède plusieurs manuscrits , trèsestimés , d'une traduction française du livre des Propriétés des choses, faite en 1372, par ordre de- Charles V, roi de France. <( Ce livre fut translaté, l'an de grâce mil cgclxxii, par le commandement de tres-puissant et noble prince Charles , le quint de son nom , régnant en ce temps en France puissamment. Et le translata son petit et humble chapelain, frère Jehan Corbechon, de l'ordre de Saint-Augustin, maistre en théologie de la grâce et promotion dudit seigneur très-excellent. Amen (2). »

Ce livre français , qui parait préférable au travail original , renferme ui> grand nombre de documents précieux pour l'histoire des arts et des sciences au moyen âge. C'est une véritable encyclopédie : il y est question de zoologie, de botanique , de médecine, de chimie, de géographie, de mathématiques, de musique , etc. La partie qui concerne les minéraux et les métaux est assez faible, et ne nous apprend rien de nouveau. Voici ce qui est dit de l'or et du mercure :

a L'or est mis au feu , il ne perd point de sa pesanteur et ne apetise point; mais s'il y a d'ordure mellé avecques l'or, elle s'en départ quand l'or se fond par la force du feu ; et adonc l'or demeure plus pur et plus cler. »

C'est Paffinage de l'or parle plomb, procédé connu depuis longtemps.

« Le vif-argent y quand on le met au feu, se tourne en fumée, et cette fumée nuist moult à ceulx qui sont près; car elle les fait paralitiques et trembler les membres, pour les nerfs qu'elle a amoillis. »

C'est la première description exacte qui ait été faite des accidents auxquels peuvent donner lieu les vapeurs mercurielles. On s'étonne que l'auteur n'ait pas en même temps signalé les dangers des vapeurs arsenicales.

Barthélémy attribue au diamant des propriétés miraculeuses qui semblent expliquer pourquoi ce minéral a été de tout temps le plus bel ornement de la toilette des femmes.

(1) Voyez Les manuscrits français de la Bibliothèque royale , etc., par M. Paulin Paris , 1. 1, p. 261.

(2) Mm. n° 6802, et n° 6869, Colb.

DEUXIÈME ÉPOQUE. Aid

« Cette pierre , dil-il, vault moult à celluy qui la porte , contre ses ennemis et contre forcenerie , et contre malvais songes et fantosmeé, et contre venin, et contre les diables qui couchent avecques les femmes en espèce de hommes. »

Dans le chapitre sur la mandragore, nous avons vu, pour la première fois, employé le nom de pommes de terre; seulement ce mot s'applique ici aux tubercules de la mandragore. « Ceux qui arrachent la mandragore se gardent bien que le Vent ne leur soit contraire, et font trois tours avec une espée autour de l'herbe. » •

L'un des documents les plus curieux qu'on trouve dans le Propriétaire est celui qui traite de la raffinerie du sucre. Le voici en entier (1) :

« Sucre est en latin appelé sucara, et est fait de roseaux qui croissent es viviers qui sont près du Nil; et le suc de ces roseaux est doux comme miel , et en fait-on le sucre par le cuire au feu , ainsi comme Ton fait le sel d'eaue (2) ; car on pile ces roseaux , et puis les met-on en la chaudière sur un feu qui n'est pas fort, où il devient dessus comme escume, et puis le meilleur et le plus espais s'en va au fond ; et ce qui est vil et plein d'escume demeure par-dessus et n'est pas si doux comme l'autre, et ne croque point entre les dents quand on le mâche, mais se fond tout en eaue. On met le bon sucre, en bons vaisseaux ronds, sécher au soleil, et là s'endurcit et devient blanc, et l'autre demeure jaune. »

Ainsi , la concentration du suc de roseaux à un feu modéré, la cristallisation du sucre dans des vaisseaux appropriés, et la séparation du sucre des matières étrangères non cristallisables, etc., enfin tous les éléments de l'affinage du sucre se trouvent indiqués dans ce passage , écrit il y a plus de quatre cent cinquante ans.

Le chapitre xv du même manuscrit, relatif à la géographie, contient des documents très-précieux pour l'histoire des sciences au quatorzième siècle.

a France. — En France a moult de nobles quarrieres où l'on prend les pierres pour faire les nobles édifices, et en particulier

(1) Ms. n° 6869, Colb., cl>ap. xvn.

(2) Sel de cuisine préparé par Pévaporation des eaux de fontaines chargées de chlorure de sodium.

la pierre en tout Paris, où est le piastre en grand foison; leque. est comme verre (1) quand il est cru, et;dur comme pierre. Et quand il est cuit et destrempé d'eau*, il se convertit en cyment , dont on fait les parois et les beaulx édifices , et les payements des maisons. — Et combien que France ait de nobles cités et de grand renom , toutefois Paris est le principal, et & bon droit. €ar, comme Athènes, mère de sapience, Paris reçoit de toutes les parties du monde ceulx qui à luy viennent, et trouve à chascun ses nécessités et les gouverne paisiblement. Paris est une cité très- puissante en richesses et en marchandises et en bon air, et sur bonne rivière pour les clers, et qui a champs et prés et montagnes pleines de beauté pour récréer la vêue des escolliers, quand ils sont lassés de travailler et- d'estudier. Et les rues et les maisons de Paris sont moult propres pour les escolliers.

. « Flandre. — Les gens de Flandre généralement ont beaulx visaiges et piteux cuer et doulx langage et mesme maintieng. — En Flandre a bons ouvriers de drap>de taitfc.lh pourvoient de draps à une grande partie du monde , lesquels ils font de laines d'Angleterre , et les envoyent par tout le monde par mer et par terre. — Flandre est un plat païs qui porte du bled en aucuns et des arbres; mais il y a peu de bois. Pour ardoir ils font leur feu de tourbes de terre, qu'ils prennent en marais; dont le feu est moult chault, et plus fort que de busches. Mais il n'est pas si prouffitable ne si honorable, ne si sain , et la cendre n'est pas si bonne.

a Lorraine. — H y a eaux médicinales qui guérissent diverses maladies quand on en boit.

« Angleterre. — Angleterre est un paîs fallacieux * et les gens sont enclins à jouer et à esbattre, les* Anglais ont te cuèr et la langue si branle, et la main encores plus.

« Saxe. — Saxônie a nobles montaignes où l'on prend pierres qui par force de feu se Convertissent en airaing, et l'y "a 'nobles rivières à grand foison qui courent par le païs. Sâxonie a fontaines salées dont on fait le sel blanc. Et il y a môult de cités, villes et cliasteaulx tres-forts, tant es montagnes que en plain païs; près de la montagne où l'on prend le cuivre, il y a un autre mont dont les pierres sentent les violettes à odorer.

(l) Sulfate de chaux cristallisé , lamellaire et transparent. On en rencontre encore aujourd'hui dans les carrières de Montmartre.

« Thuringe. — Les gens de Thuringe, selon le nom de leur langue, sont durs et cruels contre leurs ennemis, et sont grans et forts de corps et hardis de cuer, de grand'constance. Cette terre est ainsi comme toute close de montaignes, et dedans elle est pleine de bleds et de vins en aulcuns lieux, et de villes et de fors chasteaux, tant es montagnes comme en plat païs. — Et il s*y treuve les minières de plusieurs metaulx es montagnes du païs* » r

- -Ces renseignements donnent pour ainsi dire la physionomie des pays où se trouvaient, concentrés au moyen âge, les éléments de la civilisation.

Apollonius.

, Les figures hiéroglyphiques et alchimiques, auxquelles les adeptes donnent un sens allégorique , étaient fort à la mode du temps de Nicolas Flamel. Il y avait des traités d'alchimie qui, au lieu du texte, contenaient des images plus ou moins bizarres , faisant allusion aux secrets de l'œuvre.

: Les Fleurs d'or de maître Apollonius sont un traité de ce genre. Il ne parait pas avoir été imprimé. On le trouve dans le manuscrit n° 7452 de la Bibliothèque impériale , sous le titre : Expositiones quas magister Apollonius Flores aureas ad eruditionem et eognitionem omnium scientiarum et naluralium artium generaliter et competenter appellavit ; hoc opus Salomonis Machinei et Euclidii auçtoritate maxima composilum est; accedunt figur<r. L'écriture du manuscrit est du quatorzième siècle.

C'est l'alchimie réduite en figures symboliques et cabalistiques. Cet écrit a quelque analogie avec l'ouvrage de Pierre d'Abano, . que nous avons fait connaître plus haut (1).

. Nous n'avefas aucun renseignement sur maître Apollonius , l'auteuir des Fleurs dor. Il ne paraît pas identique avec Apollonius de Tyane, qui vivait au premier siècle de l'ère chrétienne, et qui était étranger aux pratiques de l'alchimie. On ne le trouve pas sur la liste des alchimistes de Nazari et de P. Borel (2).

(1) yoy. p. 420.

(2) Nazari, P. Borel, Borrichius cl Lenglet-Dufresnoy, qui prétendent avoir donné les catalogues les plus complets d*»* autours d'alchimie, citent souvent ries

Nicolas Flamel.

Nicolas Flamel, natif de Pontoise, près de Paris, occupait, vers la fin du quatorzième siècle, une échoppe d'écrivain public près de l'église Saint-Jacques de la Boucherie, et vivait, avec sa' femme Perreneile, du revenu de sa modeste profession. — C'est lui-même qui nous apprend comment il parvint à posséder la pierre philosophale, et comment, de pauvre qu'il était, il devint un des hommes les plus riches de son temps. Laissons-le raconter son histoire :

« Encore que moy, Nicolas Flamel, escrivain et habitant de Paris en celle année 1399, et demeurant en ma maison en la rue des Escrivains (1), près la chapelle Saint-Jacques de la Boucherie ; encore , dis-je, que je n'aye appris qu'un peu de latin ,. pour le peu de moyens de mes parents, — je n'ay laissé d'entendre au long les Hures des philosophes, et d'apprendre en iceux leurs tant occultes secrets. — Donc moy, Nicolas Flamel , escrivain, ainsi qu'après le deceds de mes parents je gagnois ma vie en nostre art d'escriture, faisant des inventaires, dressant des comptes et arrestant les despenses des tuteurs et mineurs , il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un liure doré fort vieux et beaucoup large ; il n'estoit point en papier ou en parchemin comme sont les autres, mais seulement il estoit de cuivre bien délié, toutes gravées de lettres ou figures estranges; et quanta moy je croy qu'elles pouvoient bien estre de caractères grecs ou d'autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire , et que je sçay bien qu'elles n'estoient point notes ny lettres latines ou gauloises; car nous y entendons un peu. Quant au dedans, ses feuilles d'escorce estoient gravées et d'une très grande industrie, escrites avec une pointe de fer, en belles et très nettes leltres latines colorées. Il conteouvrages (sans indication de date ni de lieu ) qu'il nous a été impossible de retrouver ni dans les bibliothèques publiques de Paris, ni dans le catalogue général des manuscrits des bibliothèques de France, d'Espagne, d'Italie, etc., publié par Ilaenle, Leips., 1830; tandis que d'autres ouvrages, que nous avons fait connaître, n'ont pas été indiqués par ces auteurs.

(1) Cette rue porte aujourd'hui le nom de Nicolas Flamel.

noit trois fois sept feuillets , le septiesme desquels estoit tôusjours sans escriture , au lieu de laquelle il y avoit peint une verge et des serpens sengloutissans; au second septiesme, une croix où un serpent estoit crucifié ; au dernier septiesme estoient peints des déserts , au milieu desquels couloient plusieurs belles fontaines, dont sortoient plusieurs serpents qui ccuroient parcy et par là. Au premier des feuillets il y avoit escrit en lettres grosses capitales dorées : Abraham le Juif , prince , prestre lévite, astrologue ET PHILOSOPHE , A LA GENT DES JUIFS , PAR L'iRE DE DlEU DISPERSÉE AUX GAULES, SALUT. D. I.

a Geluy qui m'avoit vendu ce livre ne sçavoit pas ce qu'il valoit, aussi peu que moy quand je l'acheptay. Je crois qu'il avoit esté desrobé aux misérables Juifs , ou trouvé quelque part caché dans l'ancien lieu de leur demeure. De ce Hure au second feuillet, il consoloilsa nation. — Au troisiesme et en tous les autres suivans escrits, pour ayder sa captive nation à payer les tributs aux empereurs romains, et pour faire autre chose que je ne diray pas, il leur enseignoit la transmutation métallique en paroles communes, peignoit les vaisseaux au costé , et advertissoit des couleurs et de tout le reste, sauf de premier agent duquel il n'en disoit mot, mais bien il le peignoit et figuroit par très-grandartifice. — Donc le quatriesme etcinquiesme feuillet estoit sans escriture, tout remply de belles figures enluminées; car cet ouvrage estoit fort exquis. Premièrement il peignoit un jeune homme avec des aisles aux talons, avec une verge caducé en main, entortillée de deux serpens, de laquelle il frappoit une salade qui lui couvroit la teste : il sembloit, à mon petit advis, le dieu Mercure des payens ; contre iceluy venoit courant et volant à aisles ouvertes, un grand vieillard, lequel sur sa teste avoit un horloge attaché, et en ses mains une faulx comme la Mort, de laquelle, terrible et furieux, il vouloit trancher la teste à Mercure. A l'autre face du feuillet quatriesme, il peignoit une belle fleur en la comité d'une montagne très-haute, que l'aquilon esbranloit fort rudement; elle avoit le pied bleu , les fleurs blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme l'or fin, à Fentour de laquelle les dragons , griffons aquiloniens , faisoient leur nid et demeurance. Au cinquiesme feuillet y avoit un beau rosier fleury, au milieu d'un beau jardin, eschelant contre un chesne creux, au pied duquel bouillonnoit une fontaine d'eau tresblanche, qui s'alloit précipiter dans les abysmes, passant néant-

moins premièrement entre les mains d'infinis peuples qui fotrilloienten terre, la cherchant; mais, parce qu'ils estoient aveugles, nul ne la connoissoit, fors quelqu'un, considérant le poids. Au dernier revers du cinquiesme, il y avoit un roy avec un grand coutelas, qui faisoit tuer en sa présence par des soldats grande multitude de petits enfans, les mères desquels pleuroient aux pieds des impitoyables gendarmes; le sang desquels petits enfans estoit recueil ly par d'autres soldats et mis dans un grand vais-* seau, dans lequel le soleil et la lune se venoient baigner. Et parce que cette histoire representoit celle des Innocens occis par Herode , ça esté une des causes que j'ay mis en leur cymetiere ces symboles hieroglifiques de cette secrette science.

« Voilà ce qu'il y avoit en ces cinq premiers feuillets. Je hè representeray point ce qui estoit escrtt eri beau et tres-intelligible latin en tous les autres feuillets escrits; car Dieu me puniroit.

a Donc ayant chez moy ce beau livre , je ne faisois imict et jour qu'y estudier, entendant très-bien toutes les opérations qu'il demonstroit, mais ne sçacharlt point avec quelle matière il fallait commencer ; ce qui me causoit une grande tristesse , me terioit solitaire, et faisoit soupirer à tout moment. Ma' femme Perte- ' nelle , que j'aymois autant que moy-mesmte, laquelle j'avois espousée depuis peu , estoit toute estonnée de cela , me consolant, et demandant de tout son courage si elle me pourroit délivrer de fascherie. Je ne peus jamais tenir ma langue que ne luy disse tout, et ne luy monstrasse ce beau livre, duquel, à raesme instant qu'elle l'eust veu, elle fust autant amoureuse que moymesme, prenant un extresme plaisir de contempler ces belles couvertures, gravures, images et pourtraicts , auxquelles figures elle enlendoit aussi peu que moy. Toutesfois ce m'estoit une grande consolation d'en parler avec elle, et de m'entreteriir de ce qu'il faudroit faire pour avoir l'interprétation d'icelles. Enfin, je fis peindre le plus au naturel que je peus, dans mon logis, toutes ces figures et pourtraicts de quatriesme et cinquiesme feuillet, que je moîistray à Paris à plusieurs grands clercs, qui n'y entendirent jamais plus que moy. Je les advèrtissois mesmes que cela avoit esté trouvé dans un livre qui enseignoit la pierre philosophale; mais la plus part d'iceux se moquèrent de moy et de la bénite pierre , fors un appelé maistre Ànseaulme, qui estoit licencié en médecine, lequel estudioit fort en cette science. Iceluy avoit grande envie de voir mon livre , et n'y eust chose

qu'il ne fist pour le voir; mais tousjours je l'asseuray que je ne Pavois point, bien luy fis-je une grande description de sa méthode. Il disoit que le premier pourtraict représentait le Temps qui devoroit tout, et qu'il falloit l'espace de six ans> selon les six feuillets escrits, pour parfaire la pierrç; soustenoit qu'alors il f^Uoit tourner l'horloge et ne cuire plus. Et quand je lui disois que cela n'estoit peint que pour demonstrer et enseigner le premier agent (comme estoitdit dans le livre), il respondoit que cette coction de six ans estoit comme un second agent. Que véritablement le premier agent y estoit peint, qui estoit l'eau blanche et pesante, qui sans doute estoit le vif-argent que l'on ne pouvoit fixer, ny à iceluy couper les ailes, c'est-à-dire oster sa velatilité, que par celte longue décoction, dans un sang trèspur déjeunes enfants; que dans iceluy ce vif-argent se conj oignant avec l'or et l'argent se convertissoit premièrement avec eux en une herbe semblable à celle qui estoit peinte, puis après, par corruption,, en serpens, lesquels estans après entièrement asséchez et cuiz par le feu , se reduiroient en poudre d'or, qui seroit la pierre. Cela fust cause que durant le long espace de vingt-un ans je fis mille brouilleries. Enfin, ayant perdu espérance de jamais comprendre ces figures , pour le dernier, je fis un vœu à Dieu et à monsieur saint Jacques de Gallice, pour demander l'interprétation d'icelles, à quelque sacerdot juif , en quelque synagogue d'Hcspaigne.

« Donc, avec le consentement de Perrenelle, portant sur moi l'extraict d'icelles,* ayant pris l'habit et le bourdon, je me mis en chemin, et tant fis que j'arrivay à Montjoye, et puis à Saint- Jacques, où avec grande dévotion j'accomplis mon vœu. Cela fait, dans Léon, au retour je rencontray un marchand de Boulogne qui me fit connoistre à un médecin juif de nation, et lors chrestien, demeurant au dit Léon, lequel estoit fort sçavant en sciences sublimes, appelé maistre Canches. Quand je luy eus monstre les figures de mon extraict, ravi de grand estonnement ëtjoye, il me demanda incontinent si je sçavois nouvelles du livre duquel elles estoient tirées. Je lui respondis que j'avois espérance d'en avoir de bonnes nouvelles, si quelqu'un me dechiffroit ces énigmes. Tout à l'instant, emporté de grande ardeur et joye, il commença de m'en deschiffrer le commencement. Or, pour n'estre long, luy tres-content d'apprendre des nouvelles où estoit ce livre, et moyde l'en ouyr parler, nous résolûmes en-

semble nostre voyage, et de Léon passâmes à Oviedo, et de là à Sanson, où nous nous mismessur mer pour venir en France. Nostre voyage avoit été assez heureux , et desja depuis que nous estions entrés en ce royaume, il m 'avoit tres-veritablement interprété la plupart de mes figures où jusques mesmes aux points il trouvoit de grands misteres, quand, arrivans à Orléans, ce docte homme tomba extrêmement malade, affligé de très-grands vomissements qui luy estoient restez de ceux qu'il avoit soufferts sur la mer. — Enfin il mourut sur Ja fin du septiesme jour de sa maladie, dont je feus fort affligé ; au mieux que je peus , je le fis enterrer en l'église Sainle-Croix à Orléans, où il repose encore. Dieu aye son ame, car il mourut bon chrestien. Et certes si je ne suis empesché par la mort, je donneray à cetle église quelques rentes, pour faire dire pour son ame tous les jours quelques messes.

« Qui voudra voir Pestât de mon arrivée et la joye de Perrenelle, qu'il nous contemple tous deux en cette ville de Paris, sur la $orte de la chapelle Saint-Jacques de la Boucherie , du costé et tout auprès de ma maison , où nous sommes peints, moy rendant grâces aux pieds de monsieur saint Jacques de Gallice, el Perrenelle à ceux de monsieur saint Jean , qu'elle avoit si souvent invoqué. Enfin, après les longues erreurs de trois ans ou environ , durant lequel temps je ne fis qu'estudier et travailler, priant tousjours Dieu, le chapelet en main, lisant tres-attentivement dans un livre, et pesant les mots des philosophes, et essayant puis après les diverses opérations que je m'imaginois parleurs seuls mots, finalement je trouvayce que je dcsirois, ce que je reconnus aussi tostpar la senteur forte. Ayant cela, j'accomplis aisément le magistère ; aussi sçachant la préparation des premiers agens, suivant en après à la lettre mon livre, je n'eusse pu faillir, encore que je l'eusse voulu.

« Donc la première fois que je fis la projection , ce fust sur du mercure, dont j'en convertis demy livre ou environ en pur argent, meilleur que celuy de la minière, comme j'ay essayé et faict essayer par plusieurs fois. Ce fust le 17 de janvier, un lundy, environ miriy, en ma maison, présente Perrenelle seule, l'an de la restitution de l'humain lignage 1382. Et puis après, en suivant tousiours de mot en mot mon livre, je la fis avec la pierre rouge, sur semblable qualité de mercure, en présence encore de Perrenelle seule, en la mesme maison, le vingt-cinquiesmejour d'avril

suivant de la mesme année, sur les cinq heures du soir, que je transmuay véritablement en quasi autant de pur or, meilleur très-certainement que l'or commun , plus doux et plus ployable. Je le peux dire avec vérité. Je l'ay parfaicle trois fois avec l'ayde de Perrenelle, qui l'entendoit aussi bien que moy, pour m 'avoir aydéaux opérations; et sans doute si elle eust voulu entreprendre de la parfaire seule, elle en seroit venue à bout. J'en avois bien assez, la faisant une seule lois; mais j'avois très grande délectation de voir et contempler dans les vaisseaux les œuvres admirables de la nature.

a J'eus crainte un long temps que Perrenelle ne peust cacher la joye de la félicité extresme , que je mesurais par la miennç , et qu'elle ne laschast quelque parole à ses parens des grands trésors .que nous possédions; car l'extrême joye oste le sens, aussi bien que la grande tristesse. Mais la bonté du très-grand Dieu ne m'avoit comblé de cette seule bénédiction , que de me donner une femme chaste et sage; elle estoit d'abondant nonseulement capable de raison , mais aussi de parfaire ce qui. es toit raisonnable, et plus discrelte et secrette que le commun des autres femmes. Surtout elle estoit fort devotieuse; voilà pour* quoy, se voyant sans espérance d'enfans et desja bien avant sur l'aage, elle commença tout de mesme que moy à penser en Dieu et à vaquer aux œuvres de miséricorde. Lorsque j'escrivois ce commentaire, en l'an 1413, après le trespas de ma fidelle compagne , que je regretteray tous les jours de ma vie, elle et moy avions desja fondé et rente quatorze hospitaux en cette ville de Paris , basti tout de neuf trois chapelles, décoré de grands dons et bonnes rentes sept églises, avec plusieurs réparations en leurs cymetieres, outre ce que nous avions faicl à Boloigne, qui n'est guieres moins que ce que nous avons faict icy. Bastissant donc ces églises, cymetieres et hospitaux en cette ville, je me résolus de faire peindre en la quatriesme arche du cymetiere des Innocens, entrant par la grande porte de la rue Saint-Denys, et prenant la main droicle, les plus vrayes et essentielles marques de l'ait, soubs neantmoins des voiles et couvertures hieroglifiques, à l'imitation de celles du livre doré du Juif Abraham , pouvant représenter deux choses selon la capacité, premièrement les mystères de nostre résurrection future et indubitable, au jour du jugement; puis après encore pouvant signifier, à ceux qui sont entendus en la philosophie naturelle, toutes les principales

et nécessaires opérations du magistère. Ces figures hieroglifiques serviront comme de deux chemins pour mener à la vie céleste; l'autre enseignant à tout homme la voye linéaire du grand œuvre (1). »

L'histoire de Nicolas Flamel parvint aux oreilles du roi Charles VI. Ce malheureux prince, auquel une maladie mentale laissait, vers la fin de sa vie, à peine quelques intervalles lucides, chargea Cramoisi, maître des requêtes du parlement, de s'm- . former des opérations alchimiques de Flamel; mais personne n'eu sut jamais positivement le résultat (2). On a si bien renchéri sur Phistoire de Nicolas Flamel et de sa femme Perrenelie , qu'on leur supposait à tous deux le secret de prolonger la vie indéfiniment, et que des voyageurs prétendaient lés avbir Vus j dans lesïndes orientales, au commencement du siècle dernier.

Les alchimistes se servent de l'histoire de Nicolas 'Flamel comme d'un argument irrésistible pour démontrer la réalité de leur art. Voici, disent-ils, un pauvre écrivain qui devient bientôt assez riche pour fonder des hospices, pour construire dès églises, les doter de rentes , et qui signale lui-même l'année , te" jour, l'heure à laquelle il parvint à convertir le mercure en argent'et en or.

Quoi qu'en disent les adeptes, la véritable source des richesses de Nicolas Flamel s'explique par les rapports fréquents et intimes qu'entretenait cet alchimiste avec les Juifs si persécutés au moyen âge, et qui étaient tour à tour exilés et rappelés, selon le bon plaisir des rois. Dépositaire de la fortune de ces malheureux, dont la plupart mouraient dans l'exil, l'écrivain de Saint-Jacques la Boucherie n'avait pas besoin de souffler le feu du grand œuvre pour s'enrichir. L'histoire du livre d'or du Juif Abraham pourrait bien n'être qu'une allégorie par laquelle Nicolas Flamel rappelle lui-même l'origine judaïque de sa fortune.

D'autres écrits attribués à Nicolas Flamel ont pour titres : le Désir désiré (3), le Sommaire philosophique [\) et la Musique chi-

(1) Trois traités de la philosophie naturelle non encore imprimés, de, édit., par P. Atnauld. ; Paris, 1612, in-4.

(2) Lenglet-Diifresnoy, Histoire de la philosophie hermétique, etc., t. i, p. 2«7.

(3) Le Désir désiré, ou Trésor du h philosophie de Nie. Flamel, <1il autrement

le Livre des si\ paroles, etc.; Pari-», 1629, in-S Bibliothèque des phitospfiJies

chimiques, nouv. édit., t. h.

(4) IMangct, liifil. chiw., t. n. — MusoMim liermclictim rel'oniialum, ele , n. v. Dans la Dibl. des phil. chim., t. n.

DEUXIÈME ÉPOOUE. 159

mique (1). Quant aux Commentaires sur les œuvres de Zaccharias, il est chronologiquement impossible que Flainei en soit, l'auteur.

À ces écrits, qui tous ont été imprimés dans la Bibliothèque chimique de Ma n gel ou dans la Bibliothèque des philosophes chimiques, il faut en joindre un autre qui se trouve dans les collections des manuscrits français de la Bibliothèque impériale, et, qui ne parait pas encore avoir été imprimé.

Le manuscrit n° 1942 du fonds de Saint-Germain (2) commence par ces mots :

a Le présent livre est le livre de Nicolas Flamel , de sa façon et practique, lequel a esté tiré et coppié sur l'original escrit en parchemin de sa propre main, touchant la vraye science d'alchimie et médecine philosophique. »

On y lit, fol. 2 verso, la définition suivante de l'alchimie :

« Alchimie est une partie celée de philosophie naturelle la plus nécessaire, de laquelle est constitué ungaft, lequel est non pareil à tous autres, lequel art enseigne de muer toutes pierres précieuses non parfaites à la vraye perfection, et tous corps humains malades à moult noble santé, et transmuer tous les corps de métaux en vray soleil et vraye lune par ung corps médicinal universel, auquel toutes les particularilez de médecine sont reduittes; lequel est accomply et faict manuellement par un secret régime, révélé aux enfans de vérité par un moyen de chaleur. »

L'ouvrage donne ensuite uii exposé général des diverses opérations alchimiques, dont la reproduction n'offrirait ici aucun intérêt. Il termine par la manière de faire la projection de Vélixir.

« C'est chose grande, dit l'auteur, que de fondre mille milliers de parties ensemble ; et pour ce , quand vous ferez la projection, vous la ferez en celte manière : Prenez cent parties de mercure lavé , et le mettez en un creuset sur le feu; et quand il commencera à bouillir, mettez une partie de votre elixir, appareillé comme dessus est dit , sur lesdites cent parties de mercure lavé, c'est à savoir du mercure du corps tiré, lavé, rectifié et

(!) Lenglet-Dufresiioy, Philosophie hermétique , t. m.

(2) Ce ma. in-4°, sur papier, appartenait autrefois au due de Coislin , évêquc «le Metz, qui le légua en 1732 à l'abbaye de Saint-Germain. Nous nous sommes assurés que cet ouvrage n'est point le Désir désiré de N. Flamel , porté sous ce titre sur le catalogue et imprimé dans la Bibl. des philosophes chimiques .

gardé, et tout se fera médecine sur autre mercure lavé; puis jeltez une partie de cette médecine congelée sur cent parties d'autre mercure lavé, c'est à savoir du corps tiré que dessus en un creuset bouillant sur le feu ; puis jetiez une partie de celte médecine dernière congelée' sur cent parties du mercure lavé , et il sera tout or ou argent tres-bon à toute espreuve, selon que le premier elixir sera rouge ou blanc. Et en cecy est accomply le secret tres-precieux qui est , en ce monde-cy, le plus grand secret et le trésor de tous les philosophes.

« Signé Nicolas Flamel, écrivain, qui fut jadis de la paroisse de Saint-Jacques la Boucherie, à Paris (1). »

Nicolas Flamel mourut le 22 mars 1418. — Son nom et celui de sa femme Perrenelle sont perpétués par deux nouvelles rues de Paris, situées dans le voisinage de la Tour de Saint-Jacques (2).

Charles VI.

Le nombre des adeptes s'était considérablement accru sous le règne de Charles VI, roi de France. Toutes les opérations alchimiques, cabalistiques, magiques, étaient mises en usage pour distraire ce malheureux prince, atteint d'une folie intermittente.

Peut-être même que l'histoire de N. Flamel ne fut inventée que pour l'amusement de Charles le Fol. Le livre d'alchimie faussement attribué à ce roi se trouve imprimé avec les ouvrages deN. Flamel (3); le style rappelle celui de l'auteur des Figures hiéroglyphiques, du Désir désiré, et du Sommaire philosophique.

(l)Ce ms. se trouve reproduit, avec quelques changements, dans les n°* 1637 et 1960 du fonds de Saint-Germain.

(2) Voy. sur N. Flamel , Archives de la paroisse Saint-Jacques la Bowherie, à la direction générale des archives, registre S. 3385. — L'abbé Vilain, Essai sur C histoire de Saint-Jacques la Boucherie; 1758, in- 12. — Histoire critique de iV. Flamel, ttc, 1761, in-12; lig. — Revue française et étrangère , 1837, p. 65 et suiv. — Mémoires de la Société des antiquaires de France, I. XV, XXI, XXIII, rie. — Description de la ville de Paris au quinzième siècle, par Guillebert de M<tz, publiée d'après le ms. unique par Le Roux de Lincy. — L'article de M. Vallet de Viriville dans la Biographie générale.

(3) Œuvre royale de Charles VI, roi de France, et Trésor de philosophie, ou original du Désir désiré de N. Flamel ; Paris, 1629, in -8.

fiaeqne* Ccenr*

Le célèbre argentier du roi Charles VII passe, auprès des alcïïimistes , pour avoir dû ses richesses nu secret de la pierre philosophale.

Jacques Cœur était fils d'un orfèvre de Bourges. On ignore l'année exacte de sa naissance. En 4428 , il devint ouvrier, puis maître de la monnaie de sa ville natale. Il gagna , par la souplesse ' de son esprit, les bonnes grâces d'Agnès Sorel et la protection du vieux comte de Dunois. Par. son habileté dans les opérations financières, talent alors très-rare, il amassa en peu de temps assez de richesses pour être a môme de prêter à Charles VII la somme énorme de 200,000 écus d'or, afin de l'aider à reconquérir la Normandie sur les Anglais. En récompense de ce service signalé , ce prince le mit à la tête de ses finances. Tant de fa veurs, et surtout tant de richesses, devaient exciter l'envie et la cupidité des courtisans. Le plébéien parvenu fut accusé , en 1451, d'une foule de crimes plus ou moins imaginaires; et, après une instruction qui dura près de deux ans, intervint un arrêt rendu au château de Lusignan, qui le condamna au bannissement perpétuel, à une amende très-considérable, et à la confiscation de tous ses biens : c'était là ce que l'on voulait.

Les pièces de ce procès se trouvent dans la collection des manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal (1). C'est de là que nous avons extrait ce qui suit :

Arrest du roy. — « Charles, par la grâce de Dieu, etc. Comme après le decedz de feue Agnès Sorette, damoiselle , la commune renommée fut qu'elle avoit esté empoisonnée, et, par icelle commune renommée , Jacques Cuer, lors nostre conseiller et argentier, en eust esté soupçonné ; — Sur ce, meure et grande délibération de conseil, avons par nostre arrest, jugement et droict, dit et déclaré, disons et déclarons que ledit Jac. Cuer est encheu de peynes de concussions et exactions de nos finances, de faux, de transport de grand quantité d'argent aux Sarrazins et ennemys de la foi chrestieftne et de nous, transport de billon

(I) N° 142 ctn° 143.

d'or et d'argent en grand nombre hors de nostre royaume , et autres crimes et forfaits envers nous. — Toutefois, pour anciens services à nous faitz par ledit J. Cuer, nous avons remis et remettons audit J. Guer ia peyne de mort» et l'avons privé et déclaré inhabile et toujours à tous offices royaux et publics, et avons condamné et condamnons ledit J. Cuer à nous faire amende honorable en la présence de nostre procureur, nue teste , sans chapperon, centure, à genoux, tenant en sa main une torché ardente de cere, disant que mauvaisement et induement, et contre raison , il a envoyé et fait présenter harnois au soudan ennemi, etc. — Condamnons r en outre , ledit J. Cuer à nous rendre à restituer, pour les sommes à luy recollées, la somme * de 1,000 escus, et en amende proufilable envers nous en la somme de 30,000 escus; et à tenir prison jusqu'à pleine satisfaction; et au surplus avons déclaré tous les biens dudit J. Cuer confisqués, et avons iceluy J. Cuer banny et bannissons perpétuellement de ce royaulme, réservé sur ce npstre bon plaisir. Et au regard des poisons, nous n'en faisons à présent aucun jugement, et pour cause. — Donné en nostre chastel de Lezignen (Lusignan), le vingt-neuvième may, l'an, de grâce mil quatre cent cinquante-trois, et de nostre règne le trente-deuxième. » Jacq. Cœur se retira dans l'île de Chypre, où il mourut dans la même année (1461) que Charles VII (1).

Bernard de Trévise, dit le Trévisan.

II ne faut pas, comme on l'a fait, confondre cet alchimiste avec Bernard de Trêves, qui est beaucoup plus ancien.

Le comte Bernard de Trévise naquit à Padoue en 1406 et mourut en 1490. Suivant une légende, il vécut au-delà de quatre cents ans.

Bernard de Trévise nous raconte lui-môme très-naïvement toutes les tribulations de sa vie. Son récit aurait dû décourager tous les adeptes.

(1) On prétend que le riche financier avait Jui-même contribué à faire accréditer le bruit qu'il avait trouvé le secret de la transmutation des métaux : il fit orner sa maison à Bourges de toutes sortes de caractères hiéroglyphiques. — Voy. M. Pierre Clément , Jacques Cœur et Charles VII.

, « Le premier livre que j'eus, ditril, fut Rasés; j'employay qqatçeaos-de mon temps, ^tme cousta bien buict cents escuz en rççpHHiyaot; et puys Geber, qui m'en cousta bien deux mille et plus* et tousjours avec gens qui. me afflamboyent pour me détruire. Je vis le livre d'Àrchelaus par trois ans ; là oh je trouvay un npoyne, luy et moy labotirasmes pendant trois ans et es livres de Rupescissa, et avec eau-de-vie rectifiée trente fois sur la lye; tflnt que* euiopn Dieu , nous la fismes si forte , que nous ne pouvions trouver verre qui la souffrisl pour en besoigner, et y despendismes bien trois cents escuz. Apres que je eu passé douze ou quinze ans ainsi, et que je eu tant despendu et rien trouvé, et que je eu expérimenté infinies reçeptes et de toutes manières de selz, en dissolvant et congelant, comme sel commun, sel armoniac, sel sarrasyn, sel métallique, en dissoluant et congelant, et calcinant plus de cent foys par bien deux ans, en aluns de roche, de glace, de plume, eu toutes marcbasites, en sang, en cheveulx, en urine, en fiente d'homme, en sperme, en animaulx et yegetaulx, et après en couperoses, en atraments, enœufz, en séparations des démens, en athanor, et par. alembics et pellican, par circulation, par décoction, par réverbération , par ascension et descension, fusion., ignition, elemenlation , rectification, evaporation , conjunclion , élévation , sublimation , et par infiniz autrêjs régimes sophistiques. Et y fuz en toutes ces opérations bien douze ans; tellement que j'avoys bien trente-huict ans que j'estoys après l'extraction du mercure des herbes et animaulx, tant que j'y despendy environ six mille escuz. »

Bernard raconte ensuite , sur un ton piteux et lamentable , confinent il passa une vingtaine d'années à calciner des coquilles d'oeufs, à chauffer la couperose avec le vinaigre , à dissoudre l'argent dans l'eau-forte, etc., sans obtenir aucun résultat, a Ainsi , je delaissoy tout; car tous mes parensmeblamoyent et tourmentaient tant, que je ne pouvoys boyre ne manger; et je devins si maigre et si desfiguré, que tout le monde cuydoit que je fusse empoysônné. Et j'àvoys plus de cinquante-huict ans! Helas! je nebesoignois pas en drorcte voye. »

Enfin, il se mit à voyager pour voir si la pierre philosophai ne se trouverait pas cachée dans quelque coin éloigné du monde.

« Et si avions vu tant de blanchissemens et rubifications, de reçeptes, de sophistications par tant de pais : tant en Rome, Navarre, Escosse, Turquie, Grèce, Alexandrie, Barbarie, Perse,

Messine, en Rhodes, en France, Espaigne, en la Terre sainclc et ses environs, en toute l'Italie, en AUemaigne, en Angleterre, et quasi circuyant tout le monde. Mais jamais nous ne trouuions que gens besoignans de choses sophisticques et matières herbales, animales, uegetalesetplantablps. et pierres minérales, etc., et jamais nous ne trouuions labourans sur matières dues. Et pour ainsi je despendy en ces choses, que cherchant, que allant, que pour esprouuer, que pouraultre chose, bien dix mille trois cents escuz; et fuz en moult grande pauureté, et si n'auoys plus guerres d'argent. Aussi j'estois ja vieulx de soixante-deux ans et plus; et encores quelque m art ire que j'eusse, peine et souffreté, et vergoigne, qu'il me falloit laisser mon pais, moy confiant tousjours en la miséricorde de Dieu , qui jamais ne deffault à ceulx qui ont bonne volonté et trauai lient, je m'en allay en Rhodes, de peur d'estre cognu; et là tousjours je cherchois si puisse nulluy trouuer qui me peult conforter. »

Bernard rencontra « un grand clerc et religieulx » qui lui fit encore perdre son temps et son argent. « Et à cela j 'y fuz bien trois ans , et despendy bien cinq cents escuz. Et par ainsi tout fut perdu. »

Il se livra une dernière fois à l'étude de la nature et à la lecture des anciens. Cet effort suprême fut, à ce qu'il prétend, couronné d'un plein succès. Il découvrit enfin le secret de la pierre philosophale dans cet adage, si souvent cité parles maîtres de l'art sacré : «Nature s'esjouitde sa nature, et nature contient nature. » En d'autres termes : Pour faire de Vor> il faut de l'or (1).

Les principaux ouvrages de Bernard de ïrévise, presque tous originairement écrits en français, ou en latin 9 ont pour titres : De chemia (2) ; — Dechemicomiraculo quod lapidem philosophorum appellant (3) ; — Traité de la nature de C œuf des philosophes (4) ; — La parole dé laissée (5) ; — De la philosophie naturelle des métaux (&).

Mais de tous les écrits de Bernard , le plus important est celui

(1) Opuscule très-excellent de la fraye philosophie naturelle des mélaulx, avec le traicté du vénérable docteur messire Bernard, comte de la Marche Trévisane; Anvers, 1567, 18.

(2) Opus historicum et dogmaticum ex gallico in latinum simpliciter versum ; Basil., 1583, 8.

(3) Theat. càem., t. i.

(4) Imprimé à Paris, 1659, in-8.

(5) Divers traités de la philosophie naturelle, etc.; Paris, 1672, in 8.

(6) Salmou , BibL des phil. chim.ti. i ; Paris, 1672, in-8.

ÙETÎXIÈME EPOQUE. 465

qui traite du Trèsyrand secret des philosophes (i). C'est le livre où l'auteur raconte, entre autres, sa vie. Il est divisé en quatre parties. Dans la première partie, l'auteur traite des inventeurs qui premiers trouuerent cet art précieux. Dans la seconde partie, il parle de ses peines, de ses despences et perseuerances. Dans la troisième partie , il expose les principes et racines des metaulx. Enfin, dqns la quatrième , il est question de la practique.

Dans cette dernière partie, Bernard promet de révéler tout son secret. 11 raconte qu'il s'égara un jour dans les champs , où il vit une belle fontaine entourée de palissades, et que le roi du pays avait seul le droit d'en approcher et de s'y baigner.

« Sachez , dit-il , que le roy y entre tout seul, et nul estrangier ne nul de ses gens n'y entrent dedans la fontaine. Toutes les fois qu'il y est entré, premièrement il se despouille de sa robe de drap de fin or battu , et la baille à son premier homme , qui s'appelle Saturne. Adonc Saturne la prend , et la garde quarante jours. Après, le roy devest son pourpoinct de fin velours noir, et le donne à son second homme , qui est Jupiter, et il luy le garde vingt jours bons. Adonc Jupiter, sur le commandement du roy, le baille à la Lune, qui est sa tierce personne, belle et resplendissante , et le garde vingt jours. Et ainsi le roy est en sa pure chemise blanche comme neige, ou fine fleur, plus que sel fleury. Alors il devest sa chemise blanche et fine, et la baille à Mars , lequel pareillement la garde quarante jours. Et après cela, Mars la baille au Soleil jaulne et non pas claire, qui la garde quarante jours. Et après vient le Soleil très beau et sanguin. »

Ce fut, ajoute l'auteur, un vieux prêtre qui m'avait appris tous ces détails sur la fontaine du roi. a Et je lui diz : De quoy sert cecy ? Et il me dist : Dieu fit un et dix , cent et mille , et deux cents mille. Et puis dix foys tout le multiplia. Et je lui diz : Je ne l'entends point. Et il me dist : Je ne t'endiray plus ; car je suis ennuyé. Et alors, je vis qu'il fust ennuyé , et moy aussi avois appétit de dormir (2). »

On trouve dans le traité De chimo miraculo une théorie assez curieuse sur la source de la chaleur. « La chaleur, dit l'auteur, ne provient pas du soleil , mais de la réflexion des rayons qui

(1) Opuscule très-excellent de la vraye philosophie naturelle, etc.; Anvers, 1567, in- 12; traduit en latin, dans Manget, Biblioth. chim.t\. h.

(2) Opuscule 1res- excellent; etc., p~. 189.

traversent l'air, et du mouvement perpétuel des corps. eéLestcs. Le soleil n'est par lui-même ni froid ni chaud ,. mais. son. mouvement donne naissance à la cbaleurqui pénétra, dai^ le^ entrailles de la terre (i). * On voilqpe , dansj'ppinioji de .Va^t^ur,. la chaleur n'est qu'un mode de jnouvetirieq4, C'^st la manière de voir des physiciens ^aujourd'hui..,,, ;f. ..4 .; .,.;.-. .... .....;

Les écrits de Bernard, de Tréviseont été; pendant . longtemps fort recherchés parles alchimistes., • - ...,.-;..,..

Marsile Fiein (né en 1433 , mort à Florence en 4499).

Marsile Ficin, l'homme le plus savant de son époque et propagateur zélé delà philosophie de Platon (2),' >esi mis au nombre des alchimistes. Les occupations .astrologiques auxquelles il s'était livrée concurremment avec ses études philosophiques, devaient le conduire tout naturellement aux théories de l'alchimie. Le livre De or te chemica , -attribué à Marsile Ficin, ne rènfermei aucune otTsérvatio» ;ori&inale (3) ^ilne fait que reproduire les idées spécuJaëvps^taHégoxiqiie* des alchimistes de l'école arabe. : ;••?. vm-oii •;•:.:>. o?- ,'.:?;. ;

§36; Auracli. — Koffky. — G. Angélus, etc.

Georges Aurach, de Strasbourg, se fit remarquer par ses travaux alchimiques vers l'année 1470.11 a écrit un traité sur la pierre philosophaient). Lenglet-Dufresrtoy lui attribue un Rosaire et un ouvrage allégorique intitulé le Jardin des richesses (5).

Vers la môme époque , se firent connaître , par divers écrits

(1) Theatr. chera-, 1. 1> p. 766.

(2) C'est à Marsile Ficin que nous devons les traductions de Platon , de Plolin , de Jamblique, de Proclus r etc., ainsi que des écrits originaux consacrés à l'étude de la philosophie platonicienne et néoplatonicienne.

(3) Liber de arte cltimica. Manget, Biblioth. cAtm., t. u, p. 172*183.

(4) De lapide philosophorum , qui de antimonio minerali conficitur; Basil., 1686, in-8.

(5) Histoire de la philosophie hermétique, t. m, p. 107.

alchimiques, le dominicain Kofsky, en Pologne (1); Georges Angélus d'Eger en Bohême (2); Gotlfried de Stendal, moine d'Oderherg; Macarius, moine d'Çrfurt; Henri EtschenretUer, de Ralisbonne, qui augmenta 1q dictionnaire de l'art sacré de quelques signes alchimiques nouveaux (3) ; Jean Piscator, qui était très-célèbre , non-seulement cqparae chercheur delà .pierre philosophale , mais comme graveur et peintre sur verre .(4); le cardinal Nicolas de Cusa {mort erj 1464) (5) ; Jean Lacini, moine calabrois, auteur d'un abrégé des œuvres de Pierre le Bon, ^'Arnaud de Villeneuve , de R. Lulle , etc, (6) ; Did. Àlv. Ohacan, Espagnol d'origine (7), tous ces écrivains occupent , vers la fin du quinzième siècle , une place dans l'histoire de la science. Mais leurs travaux chimiques méritent à peine une mention.

Thomas M or ton.

Thomas Norton., Anglais d'origine, vivait sous le. règne d'Edouard IV, contemporain de Louis Xî. II composa en 1477, comme il nous l'apprend lui-môme , un ouvrage contre les alchimistes de son temps, sous le titre : Ordinale, ou Crede mihi. La traduction latine de cet ouvrage ; primitivement écrit en anglais , se trouve imprimée dans le Theatrum chimicum britannicum d'Ashmole (8), dans le Tripus ciureus de Mich. Maier (9), et dans la collection de Manget (10).

L'alchimie est , selon Norton, une science d'inspiration divine,

(1) De la matière première de la pierre philosophale (en allemand) ; Dantzick, 1681,4.

(2) C. Briisch, Clironologia roonasteriorum Germanise; Salzb., 1682, in-4, p. 262.

(3) Cinq traités, etc., dans les Œuvres de Basil. Valenfm , etc., et dans Grataroi., Opuse. qnibusd. chymic. in unum corpus collectis; Francof., 1614, lu-8.

(4) J. Lezner, Chronique de Hildesheim, etc. ; Leips., 1785, in-8. (En allemand. )

(5) Leriglet-Dufreanoy, t. i, p. 268. r ^ rt .'! ,, r

(6) Pretiosa margarita , collectanea ex Arnaldo , etc. ; Venet.. 1546, in-Ô.

(7) Commentum novuni in Paranoïas Ariiôldf de Villanovà, iri-fol. ; Hispal., 1514. . f

(8) Theatr. chem. brit.\ Lond,, 165*2, in-4.

(9) Tripus aureus, hoc est très tractât us chemici selectissimi ; Francof., Ï6Ï8,4.

(10) Manget, t. u, p. 285-309. .

et dont la connaissance est refusée au méchant; car elle renflerait d'orgueil et lui donnerait l'esprit de révolte.

Norton conseille de fuir autant que la peste les faux alchimistes qui promettent de multiplier l'or et l'argent. «Us désemplissent, dit-il, vos coffres et vous les rendent vides : consumunt opes et cisias vacuas reddunt. Ils mentent , ceux qui disent que les métaux se multiplient par voie de génération. Gela n'est vrai que pour les animaux. A chaque classe d'êtres son domicile : aux poissons l'eau , à l'homme et aux autres animaux l'air, aux minéraux la terre. »

Contrairement à. l'opinion, alors généralement répandue, Norton soutient que les métaux ne sont pas détruits, lorsqu'on les traite par les eaux corrosives. Il attribue à la teinture des philosophes la vertu d'enlever à l'homme le ferment de toutes les mauvaises passions, et de lui assigner, dans le ciel , une place auprès des saints (1). Sachant combien il importe de varier, dans les diverses opérations, les degrés de chaleur, il recommande la construction d'un fourneau qui devait, à l'aide de registres, permettre d'élever ou d'abaisser la température à volonté (2).

Paul de Canotanto.

Cet alchimiste est fort peu connu. Le manuscrit n° 7159 de la Bibliothèque impériale contient de lui un traité intitulé : Theoriaultra xstimationem peroptima adcognilionem totius alkimiœ veriialis. L'auteur {Paul de Canotanto), natif de Tarente, comme il ledit lui-même dans le cours de son ouvrage (3), vivait au moins au quinzième siècle, puisque l'écriture du manuscrit est du même siècle; son nom ne se trouve indiqué qu'à la fin du traité : Tolus liber practicœ , et per conséquent tolus liber tant theoricœ quant practicœ, compilatus a fratre Paulo de Canotanto, qui fuit lector fratrum minorum in Assisio, prœter quem aut vix aut nunquam pervenit opérât or ad hujus artis arcana.

(1) Proxime post sanctos suos Deus hos collocat in cœlo, qui a item suiit adepli. Manget, Biblioih. chirn., t. u, p. 287.

(2) Di versos gradus habebitis pro totidem operibuset singulis diversutn cal ère m. lbid., p. 307.

. (3) Sicut palet in palria nostra civilate Taventi,

DEUXIÈME ÉPOgUE. 409

Ce traité n'a pas encore été, que nous sachions, imprimé. Cependant il offre bien plus d'intérêt que d'autres écrits alchimiques qu'on a jugés propres à l'impression. Le style, l'exposition des faits, rappellent les idées de Geber, bien que celui-ci n'y soit pas nominativement cité.

Le livre de Paul de Canotanto est divisé en deux parties : la première comprend la théorie , la deuxième la pratique.

La théorie est ainsi résumée :« Il s'agit donc d'enlever par la fixation, aux métaux imparfaits, leur instinct volatil, et de les laver (Je leurs scories et impuretés; il fautôter au soufre son principe igné et combustible, et au mercure son principe humide. Il faut les mettre dans les conditions les plus favorables à leur perfectionnement. Les principes des métaux doivent être* avant tout subtils, aériformes, purs (4). * Là pratique renferme quelques points curieux que nousallons faire connaître.

Calcination. « La calcination est l'incinération des métaux, ou la destruction du principe igné (2). »

C'est exactement ce que disait, -deux siècles plus tard, Stahl, qui appelait le principe igné, phlogistique. Les mauvaises comme les bonnes théories ont leurs périodes d'incubation.

Borax. « Il y a plusieurs espèces de borax ; le borax noir est bon pour les orfèvres. II est d'un grand usage pour la fusion et la soudure intime des métaux (3). »

Sel amer. « Le sel amer se trouve en Espagne; on l'obtient très-blanc, après l'avoir fait dissoudre et cristalliser. »

C'est la première fois qu'il est fait mention du sel amer, qui est évidemment le sulfate de magnésie (sel d'Epsom).

Épreuve des métaux. « On prend de la cendre passée au crible, on y ajoute un peu d'eau salée, et on en forme une sorte de vase (coupelle) propre à recevoir de l'argent , ou tout autre métal que

(i) Me tt al lis imperfeclis lollenda estfuga per fixationem , et sordes et grosxities per âepurationem ; vero lollenda est asulphure igneitas et exuslibilitas. In mercurio vero lollenda humiditas nimia. — Sunt autem eisacquirendx condition es laudabiles quibus causœ per/ectiores esse valent aliis. Ideo necesse est fteri principia ipsa subtilia, spiritualia, ntunda, splendida , etc.

(2) Calcinai in est metallorum incinéra tio , sive destruc tio igneilalis.

(3) Borax, cujus usus est necessarius ad incineralionem corporum et ad bonam et intimam unionem metallorum. Sunt autem ejus species pluies ; quia quxdam est nigri coloris auri/icibus valet.

Ton veut soumettre à l'épreuve. On projette sur le métal en'fusion un sixième de plomb (i). »

Pierres précieuses. « Si vous voulez faire une émeraude, employez le vert-de-gris; si c'est un saphir, employez une assez grande quantité de lapis-lazuli ; pour avoir l'hyacinthe violette, mettez-y plus bu moins de lapis-lazuli ; pour avoir l'hyacinthe grenat, servez-vous de la poudre de malachite; pour faire la chrysolithè, employez Tarsenic; pour faire la topaze ,- mettez un peu moins d'arsenic (2). »

Dans le même ttianuscritn* 7Ï59, se trouve, à la fin tle la pra^ tique de Paul de Canotanto, un écrit du môme genre,- sans nom d'auteur. On y remarque , entre autres, un chapitre : Ad faciènmdamcupellam(S).

Il y est question non-seulement de lapréparatiorïdes coupelles, au moyen de cendres mouillées et façonnées dans un moule métallique, mais encore de la construction d'un fourneau particulier ( moufle ), exclusivement destine à la coupellation, « Ce petit fourneau {furnellum) doit être caFré, d'un empan et demi de hauteur, de cinq quarts d'empan de largeur. lHaut 7 pratiquer un petit pont en fer; on y met les charbons, sur lesquels on ne souffle jamais. On place au-dessous de ce pont une lame (de fer); sur laquelle on pose la coupelle. » — L'auteur ajoute que le métal est soumis k la coupellation par doses fractionnées, et qu'on le fait fondre avec des quantités proportionnées de plomb (4).

Nous avons déjà montré que la coupellation n'est pas une découverte datant du moyen âge, mais qu'on en trouve des

(1) Sumatur cinis optime crjbratus et cum salis aqua commixta fiât vas, in quo recipi possit argènium sive quodque metallum; — etfuso métallo, injicialur ibi plumbi pars sexta.

(2) .Si smaragdum habere volueris, apportas viride œs;'si vero saphir, ponas satis de tapïde lazuli; si jacinthum violaceum, ponas vel minus vel plus lapïdis dicti;si jacinthum granatum, ponas de pulvere malachitis; si chrysolithum, pone arsenicum; si topacium, mediocrller ponas arsenicum.

(3) C'est la première fois que nous voyons employé par les auteurs du moyen âge le mot cupella, coupelle.

(4) Postea fac furnellum quadralum altum uno palmo et dimidio , latum uno palmo et quarto, et fac in eopàntem ferreum, et impie furnum carbonibus et nunquam insuffles , et pone infra pontem laminam, supra quant pone cupellam, Postea plumbum cum tenaculis et posl argentum non tolum simili, sed per partes , etc.

traces- non équivoques chéries Grecs , chezJes Romains et peutêtre chez d'autres peuples plus anciens (4).

Voici un homme- que- nous avons lire d'un injuste oubli. Borrichius, Lebglet-Dufresnoy^ ^Bergmannrnelenomnientpas. Gmelin lui-môme ne le citeqir'en passant: il le comprend dans a cette tourbe d'éci vains alchimistes (JuL parcouraient au dix-septième siècle, l'Allemagne (2). »

Cettcassertion renferme une double erreur. D'abord Eck de Sulzbacht ne doifcpoint être e 0111 pris, comme nous le ferons voir, parmi la tourbe des alchimistes* vulgaires; puis il appartient, non pas au dix-septième siècle , -maisau quinzième , comme cela résulte des indications fournies par la Clavis philosophorum (3).

Nous avons trouvé dans la Clef des philosophes la première mention qui ait été faite de l'arbre de Diane, Voici le procédé décrit par l'auteur : Dissolvez une partie d'argent dans deux parties d'eau-forte. Prenez ensuite huit parties de mercure et quatre ou six parties d'eau. forte; mettez ce mélange dans la dissolution d'argent, et laissez le tout reposer dans un bain de cendres, froid ou chauffé très-légèrement. Vous remarquerez des choses merveilleuses : vous verrez se produire des végétations délectables, des monticules et des arbustes (delectabilissimasexcrescentias, monticulos et arbusta)(±).

Eck de Sulzbach est le premier chimiste qui ait démontré expérimentalement que les métaux augmentent de poids quand on les calcine* Les oxydes métalliques, il les appelle cendres fixes (cineres fixi); et l'oxyde rouge de mercure, mercure fixe ou cinabre artificiel.

«Six livres, dit-il, de mercure et d'argent amalgamés, chauffées, dans quatre vases différents, pendant huit jours, ont éprouvé une augmentation de poids de trois livres (5). »

(1) Voy. p. 48 et "il.

(2) Gcschichte der C hernie, 1. 1, p. 513.

(3) theâé. chem., t. iv, p. 11*9-1146.

(4)lbidM p. 1139.

(5) Eck de Sulzbach, anno K89. Clavis philosophorum, elc. Thealr. chem.,

Cette expérience fut répétée au mois de novembre 1489 (1). L'auteur s'étend ensuite fort au long sur les cendres du mercure et leur augmentation de poids par suite de la calcination. [Theat. chem., t. IV, p. 1144-H45.)

Bien que le nombre donné par Eck de Sulzbach ne soit pas d'une exactitude rigoureuse, le fait de l'augmentation de poids n'en reste pas moins parfaitement établi.

Ce n'est pas tout. D'où vient cette augmentation de poids?

Cette augmentation vient, répond Eck de Sulbach, de ce qu'un esprit s'unit au corps du métal (2) ; et ce qui le prouve, ajoute-t-il, c'est que le cinabre artificiel (oxyde rouge de mercure), soumis à la distillation, dégage un esprit.

Il ne manquait plus que de donner un nom à cet esprit, de l'appeler oxygène, dédire qu'il existe dans l'air, pour évitera Lavoisier et à Priestley la peine de faire une découverte qui devint le point de départ de la chimie moderne.

Il ne nous reste aucun document sur la vie d'Eck de Sulzbach. Caruit quia vate sacro!

Ulsted.

Philippe Ulsted, patrice de Nuremberg, fît, vers la fin du quinzième siècle, des tentatives sérieuses pour appliquer la chimie à la médecine. Il vante beaucoup les propriétés de l'or p'otable et de l'eau-de-vie.

IL a écrit avec élégance, et avec une parfaite connaissance des classiques anciens , un ouvrage intitulé Ciel des philosophes, dont la première édition, aujourd'hui très rare, a paru, en 1528, à Strasbourg (3). C'est un traité complet de l'art distillatoire.

t. iv, p. 1141! Quatuor vas a comprchendunt sex lihras quae in diebus oclo augmenlantur tribus libris.

(l)Ibid., p. 1144.

(2) Spiritus unitur corpori. Theat. chenu, t. îv, p. 1142, 1144. — Joach. Tauck édité un .traité attribué à E<k de Sulzbach, sous le titre : De lapide philoso-

phico ; Francof. ad Mœn. , 1604, 8.

(3) Cœlum philosophorum , seu Deseerelis naturœ liber; Pliilippo Ulstadio paricio Nierenbergensi aulhoré; Argentorat., 1528, 4. C'est celle édition que nous

avons sous les veux .

L'auteur décrit différentes espèces de distillations , parmi les* quelles nous ferons remarquer la distillation circulatoire, fort en usage au quinzième siècle , mais qui est aujourd'hui abandonnée. Ce procédé consistait à appliquer la chaleur non-seulement à la cornue (pélican), mais encore au récipient, qui lui-même servait de véritable cornue. (Voy. ci-dessous la figure de l'appareil de distillation circulatoire , telle qu'on la voit dans le Cœlum philos., édit, 1528, pag. ix verso.)

Kijr. 9.

Ces deux vases, ainsi réunis, s'appelaient frères (1).

L'eau-de-vie, dont la préparation est décrite d'une manière très-détaillée , était reconnue absolue lorsqu'elle brûlait sans laisser d'eau en résidu, ou en consumant le linge qui en était imprégné. Un autre moyen d'en constater la pureté consistait à y verser une goutte d'huile d'olive : si elle tombait au fond , et qu'elle y restât pendant qu'on agitait le vase, c'était un signe que l'eau-de-vie était bien rectifiée (2).

Les alcoolats, les ratafias, la distillation de l'eau-de-vie avec les racines, avec les fleurs et les feuilles de plantes aromatiques , étaient généralement connus dès le quinzième siècle. Les vins épicés étaient des boissons alors très commuties.

Ulsted nous donne la préparation du clairet {claretum) , qui

(1) Et lii possunt appellari duo fratres. Et ita materia circularitcr distillanda descendit in uno et in alio ascendit , et iterum descendit in alincl et aliu.l ascendit.

(2) Si eliam solam gutlam olei olivarum immiseris , stalim in funrium mergel, et nunquam alterius ascendet, quantum vis ipsum vas moveatur.

474 HISTOIRE DE tA CHIMIE.

est le même que Thypocras des Français du mèyeri âge '(quod galliee dicitnr kypocms): «Prenez* quatre livres îde vin blanc, quatre onces de suere blanc énr^zuccèrt albi dttrj) -, 'xxûé once de cannelle, trois gros de coriandre; deux ^ros de ekms de girofle, un demi-gros de zédoaire, deux scrupules de poivre long, un gros et demi de gingembre, et* des graines de paradis, » Après avoir laissé macérer ees substances* dans du vin , on filtrait la liqueur à travers un linge , et en le livrait au consommateur.

Cette boisson, qui de nos jours serait lout au plus supportable comme médicament, était encore fort à la mode il y a quatre siècles à peine. Les historiens racontent qu'à Paris les fontaines coulaient d'hypoeras, en place d'eau, à l'occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Ce qui nous causerait aujourd'hui une gastrite faisait les délices de nos ancêtres : leur estomac s'accommodait fort bien des vins épicés. Le changement des mœurs entraîne-t-il en même temps une modification de nos organes?

Un empereur allemand, Frédéric III (1440), a attaché son nom à une liqueur (aqva vitœ Frederivi tertii), bien* goûtée des gastronomes du moyen âge. Ulsted en donne également la recette. « Prenez quatre livres d'eau-de-vie simple rectifiée, quatre livres de vin de Malvoisie, trois onces de cannelle, une once de clous de girofle, une once et demie de gingembre, une once de noix muscade , une demi-once de macis, une démi-bnee de zédoairc, deux gros de racine de galanga, une demi-once de cubèbe, même quantité de sauge , de fleur de lavande , une once de mélissfe, d'iris, de balsamine, une once et demie de rosés blanches. Après avoir bien broyé ces substances, on les met dans un grand matras, et on y ajoute quinze ou seize. livres de sucre blanc, trois onces de raisins secs, six onces de figues grasses, une demi-once de camphre , deux livres d*éau de rose , d'eau de chicorée, d'eau de fleurs de sureau. On ferme bien le matras, eton l'expose au soleil pendant vingt jours, dix avant la fêle Saint- Jean , et dix après. On passe la liqueur à travers un filtre , et on la distille par l'alambic. »

C'est avec cette liqueur, aussi composée que la thériaque, que les preux chevaliers se fortifiaient les estomacs ayant de se rendre à la guerre et aux tournois. Quels estomacs!

DEUXIÈME ÊrOQUE. 478

Augurellt.

Aurélto Augurelli, poète lauréat de Rimini , clôt le quinzième ' siècle çt commence le seizième. Nous avons de lui un poëme latin sur la chrysopéie , ou l'art de faire l'or (i). .

L'auteur dédia son poème à Léon X, protecteur des arts et des sciences, en se prometlant, en retour, une bonne récompense. Le saint-père lui envoya un grand sac vide, avec la réponse : « Celui qui sait faire lui-môme de l'or ne doit avoir besoin que d'une bourse pour l'y mettre (2).

Augurelli enseigna les belles-lettres à Venise et à Trévise, ce qui ne l'empêcha pas de souffler le feu du fourneau chimique. II mourut dans cette dernière ville, à l'âge de quatre-vingt-trois ans , dans l'indigence.,

Le mérite du poëme sur la chrysopéie est tout littéraire. Ou y remarque quelques vers élégants et corrects. Quant à sa valeur scientifique , elle, est à peu près nulle. Augurelli appartient à l'histoire des lettres plutôt qu'à l'histoire des sciences.

Tritheim.

Le célèbre auteur de la Chronique de Hirschau naquit en 1462, et séjourna longtemps à la cour de l'empereur Maximilien, qu'il fut, parla suite, obligé de quitter. A l'exemple de la plupart des alchimistes, il se disait doué de la puissance d'évoquer les morts el les démons. On raconte, entre autres, que Tritheim offrit à Max irrii lien d'Autr che de lui faire apparaître son épouse Marie de Bourgogne, dont la mort avait rendu ce prince inconsolable; qu'en'effet Maximilien et l'un de ses courtisans s'étant enfermés avec le nécromancien dans une chambre écartée, Marie se montra à leurs yeux, parée avec sa magnificence accoutumée;

(1) Joannis Aurelii Augurelli P. Arimiensis, Chrysopœia et vellus aureum, seu Chrysopœia major et minor/ad Leonem X, |>ontificem maximum. Mangnt, Bibl. chim., t. h. — Theair. chem., t. u. — Chrysopœia; librini. Basil.; 1518, 4.

(2) Si scit auriim ipsemet conficere, non indiget nisi receptaculo.

enfin que , pour être plus sûr que ce fût bien elle-même , son auguste époux aurait cherché et trouvé une verrue qu'il savait être située à la nuque de cette princesse.

Les écrits d'alchimie sur la pierre philosophale (1) {Curiosité royale, Lis et Roses, etc. (2) ), attribués à Jean de Tritheim, sont remplis d'allusions obscures, et bien éloignés du style de la Chronique de Hirschau. Aussi pourrait-on révoquer en doute l'authenticité de ces écrits.

Valerand de Hua-Robert.

Valerand , alchimiste fort peu connu , était professeur à la faculté de médecine de Paris, sous le règne de Charles VIII et de Louis XII. Il nous a laissé une ÉpUre sttr la pierre philosophale, qui se trouve dans le manuscrit latin n° 7178 (3) (trente-quatre pages in-12) de la Bibliothèque impériale. On n'y lit que des lieux communs et des discussions subtiles sur la pierre philosophale , qui se résument en ces mots : la pierre philosophale n'est que l'or véritable (4). L'Épître est terminée par un appel à tous les amis et confrères en alchimie. L'auteur les engage à venir s'entretenir avec lui ; il ajoute qu'il serait disposé à leur révéler verbalement les secrels les plus extraordinaires , qu'il serait imprudent de confier au papier ; enfin, qu'il a composé deux ouvrages, dont l'un est intitulé te Grand Œuvre ou la lumière des

(1) Tractatus cliemicus nobilis de lapide philosophico , 1611 , 8. — Imprimé dans Thealr. chem.t t. iv. — Libell. de seplera secundeis; Colon., 1567, 8.

(2) Curiositas regia : Octo quxstiones jucundissimx simul et utilissimx a I. Trithemio, abbale S. Benédicli, proposxtx et ab eodem solutx ; Douai, sans indication de date. — Cet ouvrage, extrêmement rare, et qui n'a été indiqué ni par Borel, ni par Lenglet-Dufresnoy, ni par Fr. Gmelin, se trouve à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris.

(3) Epistola Walerandi Du Bus Robert , medicinx Paris. , liberalium artium magistri et professons, — de lapide phihsophico ; ex Duaco, 2 martii

(4) Supradictis colligi potest manifeste quid philosophorum lapis sit. Est igilur philosophorum lapis aurum ver uni superabundanter digeslum, fixum et tinctum a natura.

alchimistes, et l'autre, le Petit Œuvre ou codicille. Ces ouvrages, dit-il, n'ont jamais été communiqués à personne (1). L'auteur cite Alphidius , Geber et Raymond Lulle.

Isaac le Hollandais*

Nous ne possédons aucun détail biographique concernant Isaac le Hollandais père et J. Isaac fils, deux célèbres alchimistes du quinzième siècle (2), dont les ouvrages étaient beaucoup estimés par Boyle et Kunckel.

Ces alchimistes hollandais connaissaient l'eau régale préparée au moyen du salpêtre et du sel marin , l'esprit d'urine (ammoniaque) et les pierres précieuses artificielles. Ils attribuent à la pierre philosophale la propriété de multiplier les métaux et de rajeunir le corps.

Le nombre de leurs écrits est assez considérable. Nous ne ferons connaître ici que les plus intéressants.

Tractatus de urina (3). La principale opération décrite par l'auteur consiste à distiller l'urine , à calciner le résidu pendant trois heures, à le reprendre par l'eau, à l'évaporer en partie, et à le laisser refroidir. « On obtient ainsi , dit-il , un sel cristallisé qu'il faut purifier par des cristallisations répétées. C'est avec ce sel d'urine (sel de phosphore) que l'on peut souder les métaux. »

Isaac obtenait une espèce d'éther (éther acétique?) en soumettant à la distillation un mélange fait avec 4 parties de vinaigre distillé, 3 p. d'eau-de-vie, et 0,5 de chaux vive. « Vous aurez ainsi , ajoute-t-il , une substance admirable , qui réduit les chaux des métaux en leur matière première (4). »

(f) Composui enim duo opéra de hac arte compositions philosophorum la* pidis, unum qu'idem magnum opus9quod Lumen alchymistarum intitulatur; aliud veto opus brève per modum codiciUL Quœ guide m opéra duo nondum cuiquam commun icavi.

(2) T. Bergmann se trompe en plaçant ces auteurs au commencement du xvn* siècle; car les écrits dlsaac le Hollandais étaient déjà alors très- répandus.

(3) Theatr. chem., vi, p. 566.

(4) Presque toutes les matières organiques peuvent être employés a la rédaction des oxydes (chaux) métalliques.

De lapide philosophorum (I). L'auteur reproche* aux anciens chimistes de ne pas avoir connu les eaux-fortes pour attaquer les métaux. Ceci explique, dit-il, ponrquQi la chimie a fait si peu de progrès.

D'après la théorie de cet alchimiste, chacun des métaux renferme dans son intérieur le principe de la teinture d'or ou de la teinture d'argent ; et lorsqu'on y projette la pierre ou Télixir philosophai, ce principe se porte à la surface du métal, elle teint en jaune ou en blanc.

Les autres ouvrages attribués à J. le Hollandais sont : Opéra vegetabilia (2), — Opéra miner alia (3), — Rariores chemise opérationes (4), — Opus Saturni (5), — Le triplici qrdine elixiris et lapidis theoria (6), — Tractatus de salibus et oleU metallorum (7), et beaucoup d'autres traités, énumérés par Borel. La plupart de ces écrits ont beaucoup d'analogie avec ceux de Basile Yalentin. Peut-être sont-ils tous du même auteur.

R»sile ValeaUn.

On s'accorde généralement à placer Basile Yalentin au commencement du quinziètne siècle (vers l'année 1413). C'était, dit-on, un moine de l'ordre de Saint-Benoît, vivant retiré dans le couvent de Saint-Pierre, à Erfurt en Prusse. Maurice Gudenus a le premier contribué à répandre cette opinion (8).

Cependant tout nous porte à croire que non-seùlemenl il n'y a jamais eu de moine bénédictin de ce nom , mais que l'auteur pseudonyme des ouvrages de B. Yalentin appartient à la fin du

(1) Theatr. chem., n, p. i'35. ......

(2) E germanico ms. in linguam latinam translata à P. M. P.; Middelb., 1600, in-8.

(3) Arnliem, 1617, in -8.

(4) Leipzig, 1714, in-8.

(5) Nureinb., 1670, in-8.

(6) Imprimé avec le Traité de Bernh. Penol ( Denarium medicum ) ; Bern., 1608, in-8.

(7) Imprimé avec la Chimie de Stahl ; Nureinb , 1723, in-4.

(8) Eadem aetate (scilicet anno 1413), Basilius Valentinus in divi Pelri monasterio vixit, aite medica et lia tu rai i indagatione . àdmirabilis. Joan. Maurit. Gudenus, Historia Erfordiensix ; fcrfuit, 1675, in 4.

DEUXIÈME ÉPOOUE. 479

quinzième siècle , ou peut-être même à une époque plus récente. Le nom de Basile Valent» ne se trouve en effet, ni sur la liste provinciale des bénédictins d'Erfurt , ni sur ta liste générale des religieux de cet ordre, déposée dans les archives» de Rome (1). Pouri établi p, ensuite que l'auteur en question .n'e^t: pas aussi ancien qu'on lç pense, on cite, cpmrne preuve : i° la préparation des caractères d'imprimefrê #vec un alliage d'antimoine, décrite dans «un de ses principaux ouvrages (2); $° l'indication de la maladie syphilitique, sous le nom de pial français , ou de nouvelle maladie des militaires (netve Kranhheit der Kriegsleut), maladie que l'auteur conseilla de con^hattre par les sels 4e mercure, d'antimoine et de plomb^3). : -x *.. -

Ceux qui font vivre cet alchimiste au commencement . du douzième siècle "n'ont aucune raison plausible à alléguer.

Ouvrages de Basile Valentin.

On raconte qu'une des colonnes de l'église d'Erfurt s'étant ouverte tout à coup, comme par miracle, on y trouva les écrits de cet alchimiste. On se rappelle que cette légende était déjà connue des maîtres de l'art sacré (4).

Aucun des ouvrages de Basile Valentin , dont la plupart sont écrits dans l'ancien dialecte haut-saxon, ne paraît avoir été imprimé antérieurement au dix- septième siècle. Les éditions les plus ancienne» sont de 1602 ou de 1604; La bibliothèque de l'Arsenal possède plusieurs manuscrits du dix-septième siècle (n° 162, n° 163, n° 164, n° 165), contenant la traduction française de divers traités de Basile Valentin. h

C'est dans les ouvrages de B. Valentin, dont nous allons donner

(1) Motschmann, Erfordia litterata, p. 390.

(2) Les premiers caractères d'imprimerie étaient en bois. Ce ne fut que plusieurs années après qu'on se servit de caractères métalliques. o

Triwnptivçagen an Limon H (. Çlrçr JrjpmpKa^ de J'aotimoine), p. 180.

« Enfin sache que l'antimoine sert à beaucoup ( de choses, et entré autres, à faite les lettres dont on se sert dans les imprimeries (zu den Schriflen ,so in dçn tti.ucUrçycn gebmucht werden)., . ., , #> ,

. (3) On prétencj que cette maladie Tut apportée de l'Amérique par les Espagnols. D'autres soutiennent qu'elle fut introduite de Naples en France (ver$, 1498) par les troupes de Charles VU J. Ces divergences d'opinions prouvent que son origine fst fort obscure. . .... ,. {>

(4) Voy. p 277. % " "'

une analyse saccincte, que l'on trouve les premières notions un peu détaillées sur l'antimoine , outre une multitude de faits nouveaux , dont quelques-uns ont été faussement considérés comme des découvertes modernes.

Currvs Iriumphalis antimonii ({). L'auteur est tellement enthousiasmé du sujet qu'il traite, qu'il appelle l'antimoine, qui avait été jusqu'alors à peine indiqué par les auteurs, l'une des sept merveilles du monde. Il promet avec cette substance richesse et santé, et fait une violente sortie contre les médecins et les apothicaires de son temps. Il signale , à différentes reprises , les propriétés vénéneuses des préparations antimoniales; et il ajoute qu'en médecine l'antimoine sert à purifier le corps humain, tout comme en chimie on l'emploie pour purifier l'or.

B. Valentin semble connaître la composition de l'antimoine naturel (sulfure d'antimoine), quand il dit que cet antimoine renferme beaucoup de soufre, et qu'il est susceptible de changer de couleur. Il connaissait les différents oxydes (chaux) d'antimoine, obtenus soit par la simple calcination, soit par la déflagration de l'antimoine avec du nitre, ou avec un mélange de nitre et de tartre. Il connaissait aussi le. verre d'antimoine, obtenu par la fusion de l'antimoine naturel dans des vases de terre, le soufre doré, et le kermès.

m On pulvérise, dit-il, l'antimoine (sulfure d'antimoine); on le fait ensuite bouillir pendant deux heures dans une lessive concentrée de cendres de chêne (carbonate de potasse); enfin on y ajoute du vinaigre fort et on filtre. L'antimoine devient ainsi d'un beau rouge (2). »

Dans le Char triomphal de l'antimoine on trouve aussi Tindica* lion du vin slibié, et des traces de la préparation de l'émétique, dont l'invention est à tort attribuée à Hadrien de Mynsicht.

L'huile ou le beurre d'antimoine [Spiesglasœl)y dont il est

(1) L'édilion originale est en allemand. F. Thoelden; Leips., 8, 1604. — Currus triumph., cumeommentar. Kerkringii; A m s tel od., 1671, 12. Cette dernière édition (trad. latine) est très-incomplète.

Il y a dans ce traité un chapitre curieux sur la fabrication de la bière; B. Valentin entre à ce sujet dans les plus grands détails ; il indique la préparation du malt, remploi du houblon ayant pour but de conserver la bière, etc.; et il termine en disant que les Italiens et les Espagnols ne savent pas fabriquer de bière.

(2) Darnach eincn scharfen Essig darein gegossen ; wenn der gesottene antimonium rein durchfiltrirt worden , so fallt der Schwefel nieder gani roth, p. 168, «'dit. Thoelden.

question dans le même traité , se préparait directement en traitant l'antimoine par l'esprit de sel, ou en le chauffant avec du sublimé corrosif, du sel commun et de l'argile.

Le Char triomphal de C antimoine expose encore beaucoup d'autres sujets, dont les principaux sont :

1° L'esprit de sel. Cet acide énergique était préparé au moyen du sel marin et du vitriol. Le vitriol réagit ici comme l'acide sulfurique , qui le remplace aujourd'hui dans la préparation de l'acide chlorhydrique.

2° Vextraction des métaux par la voie humide. Pour retirer le cuivre de la pyrite (sulfure), l'auteur convertit d'abord celle-ci en vitriol (sulfate) par l'humidité de l'air; ensuite il dissout le vitriol dans l'eau , et plonge, dans le liquide, une lame de fer. Le cuivre se dépose (1). — Ce procédé, aussi ingénieux qu'exact, était aux yeux des alchimistes une véritable transmutation.

3° Ueau-de-vie. Ce liquide était préparé , non-seulement par la distillation du vin , mais encore par celle de la bière. On opérait la concentration par des distillations réitérées sur du tartre calciné.

4° L'air, a L'air, dit l'auteur, est nécessaire à tous les animaux, et même aux poissons. Les poissons périssent d'asphyxie dans les étangs recouverts de glace, parce qu'il leur manque l'air indispensable à la respiration (2). »

Haliographia (3). Ce traité, fort intéressant, est presque identique avec un autre traité, intitulé Das letzte Testament (le dernier Testament). Beaucoup de passages se trouvent littéralement reproduits dans celui-ci. Voici les matières qui y sont traitées :

Or fulminant. L'auteur fait d'abord 'dissoudre l'or dans de l'eau régale, et le précipite par l'huile de tartre (solution de carbonate de potasse). Il décante ensuite la liqueur qui surnage , recueille le précipité (prxcipitatum) (4) et le fait sécher à l'air.

(1) Triumphwagen Antimonii, p. 122 et 127.

(2) Ibid., p. 148.

(3) Haliographia, «eu de prseparatione, usu ac virtutibus omnium salium, etc., ex manuscriptis et originalibus fratris Basilii Valentim; Bononiœ, 1644, in-12. — La Bibliothèque impériale possède une traduction française manuscrite de ce traité (n° 2680, fonds de Saint-Germain), qui appartenait autrefois au duc de Coislin, évêque de Melz.

. (4) C'est la première fois que nous avons trouvé ce terme dans les écrits des alchimistes; il est aujourd'hui universellement employé pour désigner toiltt substance insoluble qui se dépose dans une liqueur.

« Gardez-vous bien, dit-il, de le dessécher au feu , ou seulement à la chaleur du soleil ; car cette chaux d'or (calx auri) disparaîtrait aussitôt avec une violente détonation. Étant traitée par le vinaigre, il n'y a plus de danger à la manier. »

Sel de fer. Le sal ex ferro de B. Valentin est le sulfate de fer préparé en traitant la limaille de fer par l'huile de vitriol (acide sulfurique). La liqueur est évaporée à une douce chaleur, pour faire cristalliser le sel.

-Les sels de cuivre et de plomb de l'auteur sont des acétates. Le sel de mercure (sublimé corrosif), dissous dans une décoction de bpis.dé gaïac, était, comme il Test encore aujourd'hui, préconisé contre la maladie syphilitique (expellit morbum Gallicum).

Sel de soufre. C'est une espèce de sulfure de potassium (foie de soufre), qui- s'obtenait en faisant fondre ensemble deux parties de soufre et une partie de sel de tartre.

Au rapport de l'auteur, il y avait beaucoup de fabriques de nitre en Saxe , en Thuringe , en Hesse, et les fabriques de vitriol abondaient en Hongrie et au Harz, dans la ville de Goslar.

Bains minéraux artificiels. B. Valentin fait, l'un des premiers, mention de bains minéraux artificiels. Les sels qu'il y fait entrer sont : le nitre , le vitriol, l'alun, et le sel de tartre. Il prescrit ces bains contre les maladies de la peau, et particulièrement contre la gale.

Sels tirés des matières animales. C'étaient des sels alcalins qu'on obtenait en incinérant le sang, les muscles, les os, etc., et en épuisant le résidu par l'esprit-de-vin. L'auteur attribue à ces sels des propriétés différentes, suivant qu'ils proviennent du corps humain, d'un bœuf, d'un cerf, d'un lapin, d'un moineau, d'une grenouille, etc.

Dans ce même Traité des sels9 nous avons trouvé , pour la première fois, le nom de pulvis tormentarius , appliqué à la poudre à canon. «Le sel commun diminue , y est-il dit, la force explosive de la poudre (pulveri tormentario suum strepitum diminuil). »

Macrocosme , ou Traité des minéraux. Ce traité, qui paraît être très-rare (J), se trouvée la bibliothèque de l'Arsenal , dans le manuscrit français n° 163, fol. 47.

(1) Borel, Lenglet-Dufresnoy, Graelin, ne l'indiquent pas sur la liste des ouvrages de 6. Valentin.

deuxième époque; 483

En voici les passages les plus curieux :

Antimoine, « Son esprit volatil (fleurs d'antimoine?) purge avec nausées et coliques. Par l'addition du tartre et du sel, on fait, avec l'antimoine, un régule, qui, estant fondu, si on y ajoute de l'acier par une secrète préparation, il se fait estoillé* qui a esté deuant nioy appelé estoille des sages. Si quelquefois on le fond avec salpestre, il devient jaune, de propriété ignée.

« Du régule commun d'antirhoine, on en tire de très-belles fleurs blanches et rouges, selon le régime du feu, desquelles, si on tire la teinture et qu'on la réduise en huile sans addition, on y trouve de grandes vertus.

a Si l'antimoine est digéré certain temps avec l'esprit de tartre, et le sel ammoniac, il s'en fait un sublimé , lequel, par la vertu du fer, passe en mercure coulant, qui a esté recherché de plu-, sieurs et trouvé de peu. »

Huile de vitriol préparée au moyen du soufre et de Veau-forte. « La quintessence sort du soufre minéral , si on la dissout dans Peau-forte, et que , parla distillation, on en sépare le dissolvant. — On la digère dans un pélican avec de l'esprit-de-vin jusqu'à ce que l'essence s'en sépare, en reslantau fond en forme d'huile , parce qu'elle est pesante. »

Arsenic. «Il y a une grande affinité de l'arsenic avec le mercure et l'antimoine; sa nature est volatile; sa couleur extérieure, tient du blanc et du rouge, et du jaune; mais l'intérieur est divers , selon la couleur du métal qu'il laisse par nécessité et par la force du feu. 11 se sublime par addition et sans addition de diverses choses ; mais, si on le sublime avec le salpêtre et le Mars (fer), il devient diaphane et transparent comme un crystal. »

Quant aux propriétés de ce corps, l'auteur se contente de dire que a l'ignorance en rend l'usage périlleux».

Salpêtre. Ce sel, sous forme de soliloque, s'adresse la parole à lui-méme^fol. 55) : « Deux éléments, dit-il, abondent en moy, l'air et le feu; ces deux autour la terre; l'eau n'y abonde pas tant. Aussi suis-je enflanamé , ardent, volatile; un subtil esprit est en moy; je sers d'accident nécessaire dans la corrosion des métaux. »

Ces idées renferment en germe les expériences de Mayow sur l'esprit nitro-aérien (oxygène).

Voici comment l'auteur s'exprime sur la combinaison de l'esprit subtil dunitre ; « Quand la fin de ma vie arrive, se dit le nitre,

484 HISTOlfeE DE LA CHIMIE.

à lui-même, je ne puis subsister seul; mes embrasements sont accompagnés d'une flamme gaillarde ; quand nous sommes joints par amitié , et après que nous avons sué tous les deux ensemble dans l'enfer, le subtil se sépare du grossier, et ainsi nous laissons des enfants riches , etc. »

De la préparation des médicaments (i). L'auteur décrit d'une manière très-précise la préparation de l'esprit ou de l'huile de vitriol, au moyen de la distillation du vitriol. « Si vous versez cet esprit, dit-il, dans l'esprit blanc de térébenthine (essence de térébenthine), il se produira une grande effervescence, et la liqueur prendra une couleur rouge de sang. Vous y ajouterez de l'esprit-de-vin, et vous soumettrez le tout à la distillation. Vous enlèverez ainsi à l'esprit de vitriol sa propriété corrosive, et vous obtiendrez une essence très- agréable, qui est un excellent remède contre l'épilepsie, la folie, etc. »

B. Valen tin revient, dans plusieurs passages, sur la distillation de l'huile de vitriol avec l'esprit-de-vin ; l'essence qu'il obtenait de cette manière, et qu'il appelle « agréable et d'une bonne odeur » ( lieblich, wohlriechend), ne pouvait être que l'éther sulfurique.

Pour préparer l'eau-forte , il conseille de traiter le nitre par l'huile de vitriol , dans un appareil distillatoire. C'est ce moyen qu'on emploie encore aujourd'hui pour préparer l'acide nitrique.

Argent des philosophes. Ce produit était une espèce de bleu d'outre-mer, obtenu de la manière suivante : a On fait d'abord dissoudre l'argent dans l'eau-forte; on le fait fondre ensuite avec un mélange de chaux vive et de sel commun ; l'argent devient ainsi d'un bleu transparent (durchsichtig blau). Enfin, on le fait digérer avec du vinaigre, et on le sublime avec du sel ammoniac : le produit de sublimation est d'un bleu de ciel magnifique. En le traitant par de l'esprit-de-vin rectifié , on obtient une liqueur couleur de saphir ou d'outre-mer, qui laisSe un léger dépôt. »

Ce bleu d'outre-mer était un sel de cuivre (chlorure) provevenant de l'alliage de l'argent.

(1) Handgri/fe ûber die Bereitungcn der Medicamente. — Ce traité se trouve dans la collection intitulée : Vier Tractœtlein Fr. Bù$. Valenlini, etc., jètzo den filiis dûctrinx zttm bestem in Truck gegeben durch H. C. D.; Francof., 1625, in 4*. .

Traité des choses naturelles et surnaturelles (1). Ce traité, primitivement écrit en allemand, et qui fut, au dix-septième siècle, traduit en latin, en anglais et en français, a pour objet la philosophie naturelle plutôt que l'alchimie.

On y trouve une définition, très-remarquable pour l 'époque, de ce qu'il faut entendre par naturel ou surnaturel :

a Tout ce qui est visible et tangible, et tout ce qui a forme extérieure, est naturel. Mais tout ce qui est spirituel, invisible et incompréhensible à nos sens, est surnaturel, et ne peut être conçu que par la foi. »

Dans quelques éditions, ce traité se trouve réuni au suivant.

Révélation des mystères des teintures essentielles des sept métaux (2). Il n'est pas impossible que les alchimistes aient entendu par esprit de mercure l'oxygène obtenu par la calcination de l'oxyde rouge de mercure. Le passage suivant le donne à entendre clairement :

« L'esprit de mercure est. dit l'auteur, l'origine de tous les métaux; cet esprit n'est rien autre qu'un air volant çà et là sans ailes; c'est un vent mouvant, lequel, après que Yulcain (le feu) l'a chassé de son domicile , rentre dans le chaos; puis il se dilate et se mêle à la région de l'air, d'où il était sorti. »

L'auteur ajoute (ms. 163, fol. 5 verso) que cet esprit agit à la fois sur les trois règnes, sur les animaux, les végétaux et les minéraux : « Chacun, dit-il, s'en nourrit suivant son instinct particulier; je pourrais, si je voulais, faire là-dessus dé trèslongs discours. »

Il est à regretter qu'il s'arrête ici tout court, comme s'il s'était imposé le silence par un serment.

B. Yalentin traite ensuite de la teinture de Saturne, de Mars, de Vénus, du Soleil. Il vante les vertus de l'or potable, qui, selon lui , guérit les maladies vénériennes , la lèpre , les plaies rebelles, fortifie le cœur, le cerveau, la mémoire , et excite à l'amour, ajoutant qu'il s'en est servi avec avantage. Il remarque (fol. 22) que , pour enlever.à l'esprit de sel et à l'huile de vitriol leur corrosivité , il faut les distiller sur de l'alcool rectifié.

(1) Ed. Thoelden ; Eisleben , 1603, in-8. Traduct. latine; Prancof., 1676, in-8. Traduct. angl.; Lond., 1671, in-8. — La bibliothèque de l'Arsenal en possède une traduction française manuscrite, sous le n° 163, fol. 36.

(2) Ed. Thoelden ; Eisleben , 1603, in-8; Paris, 1646. — Le ms. n° 163 (de la bibliothèque de l'Arsenal ) contient le même traité.

Qui ne reconnaît là les premiers indices de la préparation des éthers?

Révélation & artifices secrets (4). Ce traité, écrit en allemand, donne la description d'une série d'opérations dont nous allons faire connaître les plus intéressantes :

Élixir rouge, « Voici le moyen de le préparer. Vous faites d'abord dissoudre de l'or en limaille dans de l'eau régale préparée avec de Peau-forte et du sel ammoniac ; ensuite vous évaporerez la dissolution jusqu'à la consistance d'une huile, et vous la laisserez cristalliser. Les cristaux qui se forment sont redissous dans Peau , et la liqueur est agitée avec du mercure. Alors le mercure s'emparera de l'or, et vous verrez apparaître des couleurs admirables; l'amalgame tombe au fond, et la liqueur s'éclaircit. Enfin, calcinez cet amalgame dans une capsule, jus* qu'à ce qu'il se transforme en une poudre de couleur rouge. Cette poudre se dissout dans le vinaigre distillé , et donne une belle liqueur d'un rouge rubis. »

Mariage de Mars et de Vénus. Cette opération consistait à dissoudre de la limaille de fer et de cuivre dans de l'huile de vitriol (acide sulfurique), à mélanger les deux dissolutions, et à le§ abandonner à la cristallisation. Le vitriol qui se produit contient à la fois le fer et le cuivre. Ce vitriol, soumis à la calcinalion, donne une poudre d'écarlate (mélange d'oxyde rouge de fer et d'oxyde de cuivre).

C'est cette poudre qui devait fournir le mercure et le soufre des philosophes. '« Mets , dit l'auteur, cette poudre dans un vase distillatoire bien luté , et chauffe graduellement; tu obtiendras, en premier lieu , un esprit blanc , qui est le mercurius philosophorum, puis un esprit rouge, qui est le sulphur philosophorum. » Or potable. L'or potable n'était qu'une dissolution de chlorure d'or. A propos de cette opération, l'auteur indique le premier la composition du sublimé de mercure, chose d'autant plus surprenante que ce produit s'obtenait alors par un moyen assez compliqué (par la sublimation du vitriol avec du sel marin et de l'argile). Il dit que le mercurius sublimatus est du vif-argent qui, pendant la sublimation, s'est combiné avec l'esprit de sel (acide chlorhydrique), et il ajoute que ce dernier corps (esprit de sel ) est absolument nécessaire à la préparation de l'or potable.

. (t) Offenbahrung der verborgenen Handgriffe , etc.; Erfurth, 1624, in-12.

Ces opérations faisaient partie de Y œuvre universel , qui comprenait quatre parties : l°la purification de l'or etPélixir rouge; 2° la préparation du mercure et du soufre des philosophes, du sel philosophique de Mars et de Vénus; 3° la préparation de l'or potable et du soufre d'or; 4° la conjonction et la projection.

De la distillation de l'esprit-de-vin (1). La rectification de l'alcool, obtenu par la distillation du vin, était une opération importante. On jugeait du degré de concentration de l'alcool en brûlant un échantillon dans une petite capsule ;tsi, après la combustion, l'esprit-de-vin laissait un peu d'eau au fond de la capsule , c'était un indice qu'il n'était pas encore suffisamment concentré, et qu'il fallait le soumettre à une nouvelle distillation; on continuait ainsi jusqu'à ce que l'alcool brûlât sans laisser de résidu. — Pour faire condenser pluspromptement les vapeurs alcooliques, B. Valentin conseillait de faire plonger le tube qu'elles traversent dans un tonneau plein d'eau froide qu'on renouvelle souvent, et d'envelopper le récipient de linges froids.

On voit que le procédé de la distillation allait en se perfectionnant.

Du soufre y du vitriol, et de l'aimant des philosophes (2). Ce petit traité, d'un style obscur et allégorique, ne renferme rien qui mérite d'ôlre signalé. On y trouve indiqué, pour la première fois, la division des opérations chimiques en deux catégories : la voie humide (der nasse Weg) et la voie sèche [der drockene Weg).

Du soufre, du vitriol, et de l'aimant du vulgaire (3). L'auteur prépare le sucre de Saturne (acétate de plomb) en traitant le plomb calciné avec du vinaigre distillé. La liqueur rouge, obtenue par la distillation de cet acétate, passait pour solidifier le mercure; elle était préconisée dans le traitement de la syphilis aiguë (hitzige Franzosen). B. Valentin est, pour le dire en passant, un des plus anciens auteurs qui parlent de cette maladie.

Les alchimistes de nos jours (plus nombreux qu'on ne le pense) nous sauront peut-être gré de leur communiquer ici les procédés par lesquels B. Valentin prétendait être arrivé à faire de l'argent et de l'or.

« Vous calcinerez, dit-il, un mélange de limaille d'étain et de

(1) OffenJbahrung , etc., p. 21 ; Erfurth, in-12, 1624.

(2) Offenbahrung, etc. ; p. 29.

(3) IbkL, p. 38.

chaux vive pendant une journée; vous obtiendrez, après avoir enlevé la chaux, une poudre qui, étant fondue avec du plomb, vous donnera de l'argent et de l'or en quantité suffisante pour vous mettre à même de vivre dans l'aisance. Après avoir calciné du plomb et de l'étainavec du sel commun, vous ajouterez au mélange, qui reste, un peu d'huile de vitriol , de manière à en Taire une masse pâteuse qu'il faut conserver dans~un vase bien luté , et chauffer sur un bain de sable pendant huit jours et huit nuits. C'est ainsi qu'un quintal de plomb peut donner sept marcs et demi d'argent An. »

C'est dans ce môme écrit du frère Valentin qu'on trouve, pour la première fois, le nom de wismuth (bismuth).

« L'antimoine est le bâtard du plomb, de même que le wismuth ou marcassite est le bâtard de l'étain. j>

Le même auteur décrit un moyen aussi simple que pratique pour préparer le vitriol vert (sulfate de fer) et l'huile de vitriol. Ce moyen consiste à calciner ensemble parties égales de soufre et de limaille de fer, et à laisser digérer le produit ainsi obtenu (sulfure de fer) dans de l'eau distillée. En effet, dans cette opération , le fer et le soufre s'oxydent et se transforment en vitriol vert, qui, étant soumis à la distillation, donne une liqueur acide, pesante, d'un aspect huileux : c'est l'huile de vitriol (acide sulfurique).

Aucun auteur n'avait jusqu'ici décrit d'une manière aussi précise la préparation de l'acide sulfurique. B. Valentin applique, avec raison, le même procédé à la préparation du vitriol bleu (sulfate de cuivre), qui lui sert également à l'extraction de l'huile de vitriol.

Les douze clefs de la philosophie (1). Ce traité est une allégorie obscure, accompagnée défigures symboliques, rappelant les doctrines de l'art sacré. Les douze clefs sont des énigmes alchimiques, dont la vraie clef se trouve dans le Traité du soufre, du vitriol et de Vaimant (2).

De magno lapide antiquissimorum (3). Il y est question du sel volatil de l'urine (ammoniaque). « Un homme qui ne boirait,

(1) C laves XII philosophiœ. Mauget, Bibl. chim.9i. u, p. 413 Maier, Tripus aureus ; Francof., 1618, in-4.

(2) Manget,£iM. chim.t p. 463.

(3) Repetitio de magno lapide , etc. ; Manget, Bibl. chim., t. u, p. 422.

dit l'auteur, que de l'esprit-de-vin , ne cesserait pas néanmoins d'avoir ses urines chargées de sel volatil. Ce sel est donc le résultat d'une transformation qui s'opère dans le corps de l'homme. »

A propos des fourneaux, il fait mention de la lampe à alcool, dont il rejette l'emploi comme trop dispendieux. Ainsi, la lampe à esprit-de-vin est connue depuis plus de deux siècles.

Dernier testament (1). C'est un document indigeste, où Ton découvre ça et là quelques perles. Il y est souvent question des mines du Harz, de Hongrie, de la Styrie , de la Carinthie, de la Bohême et de Saxe, qui étaient déjà au seizième siècle en pleine exploitation. « Le fer de Hongrie est cassant, parce qu'il renferme du cuivre; mais, étant purifié par l'a tû nage, il n'est plus cassant, et devient propre à la fabrication des sabres, des armures, des cottes de mailles (2). »

En parlant des eaux minérales, l'auteur remarque que l'analyse de ces eaux et des sels qu'elles tiennent en dissolution pourrait .conduire à la découverte de certaines mines. C'est en effet par ce moyen qu'on avait découvert les mines de Frankenhausen, de Halle et de Mansfeld (3).

Il signale ensuite tous les dangers qui menacent les ouvriers travaillant dans les mines , et il insiste particulièrement sur les airs irrespirables, qui déterminent une asphyxie instantanée. 11 compare l'air des souterrains (Berg-schwaden) à l'air qui se produit dans les caves pendant 4a fermentation du moût.

Pour assainir les galeries souterraines et prévenir des accidents graves, il recommande d'y allumer de grands feux. Mais il conseille, comme plus avantageux, l'emploi d'un tirage appelé tirage automate (Selbst-geblâs), exécuté de la manière suivante : « On fait une boule de cuivre de la grosseur d'une tête d'homme ; on y pratique une petite ouverture par laquelle on introduit de l'eau. Ensuite on met la boule sur des charbons ardents, et on laporte dans l'endroit que l'on voudra purger de l'air irrespirable (4). »

Pour faire sauter les mines, il prescrit d'employer une boule semblable, remplie de poudre à canon.

(1) Lelztes Testament. Dans Basil. Valent., Chemysche Schriften , etc., edit. Nie. Petraeus; Hambourg, 1717, io-8, p. 467.

(2) LetUes Testament, p. 516.

(3) lbid., p. 567

(4) lbid., p. 611.

Verge ardente (virga candens). La description de ce que l'auteur appelle verge ardente donne à croire que l'on ne connaissait pas encore, de son temps, l'usage de la bougie ni de la chandelle à mèche.

« Pour s'assurer, dit-il , si l'air des mines est respirable , il faut faire des espèces de torches avec des bâtons de bois dur, enveloppés de cire ou de poix. Si la lumière s'éteint , c'est un signe qu'il faut s'arrêter. » — Ainsi, un morceau de bois résineux continuait à faire l'office de notre mèche de coton.

L'auteur ajoute que ce sont les exhalaisons des métaux qui corrompent l'air et le rendent irrespirable. «Les métaux, dit-il, sont lumineux; seulement leur lumière ne se voit pas le jour, comme on ne voit pas celle qu'émet le bois pourri. Cela tient à ce que les métaux sont actifs par eux-mêmes et ne sont jamais en repos. » — La question des métaux lumineux par eux-mêmes a été reprise de nos jours par M. de Reichenbach à l'occasion de ce que ce physicien appelle les phénomènes de Yod.

B. Valentin est , selon moi , le premier qui ait fait mention dii danger d'empoisonnement auquel s'exposent les ouvriers qui travaillent à l'extraction de l'arsenic (acide arsénieux), désigné sous le nom de Hûttenrauch (1).

Quant aux autres écrits de B. Valentin , tels que la Philosophie occulte (2), la Pierre des anciens (Stein der Uralten) (3), la Première matière de la pierre philosopha^ (i), VAzoth des philosophe» (5), V Apocalypse chimique (6), le Testament (7), le Microcosme (8), Dialor/ue du frère Albert avec un esprit (9), le Chemin de la vérité (10), la Lumière de la nature, etc. (11), ils renferment peu de documents originaux.

Les ouvrages de Basile Valentin étaient, surtout au dix-sep-

(1) Letztes Testament ;, p. 494.

(2) Ed. Thoelden; Leipz , 1603, in-8.

(3) Ed. Thoelden; Zerbst, 1602, Manget, t. n, p. 409. (4)Manget, t. n, p. 421.

(5) Francof., 1613, 4. Theat. chem., t. iv. Bibliothèque des Philosophes chim», îiouv. éciit. ; Paris, 1741, in- 12, t. m.

(6) Erfurt, 1624, in-8.

(7) Theat. chem., t. îv.

(8) Strasbourg, 1681, in-8.

(9) P. Borel, p. 224.

(10) Nuremberg, 1718, in-8.

fil) Ed. Reichard; Halle, 1608, in-8.

DEUXIÈME ÉPOQUE v 491

tième siècle , très-répandus parmi les alchimistes. Quelques-uns de ces ouvrages paraissent se trouver encore en manuscrits dans plusieurs bibliothèques privées (i).

Médecins chimiste*.

Saladin d'Ascalo, médecin du grand connétable de Naples, au commencement du quinzième siècle, indique, dans son Compendium aromatariorum (2), les moyens de conserver certaines matières, sujettes à se corrompre au contact de Pair. Il a soin de noter que, pour cela, le choix du lieu et môme la forme du vase ne sont pas absolument indifférents. « Il faut, dit-il, que l'endroit où Ton conserve des substances- putrescibles soit à l'abri du vent, du soleil, de l'humidité et de la poussière. » Pour empêcher les sucs exprimés des plantes de fermenter, il recommande judicieusement de les recouvrir d'une couche d'huile d'olive, « Le beurre et la graisse des animaux se conservent, dit-il, longtemps, lorsqu'on a la précaution de les saupoudrer de sucre (3). » Il parle aussi de la sophistication des remèdes, et en particulier de la manne, au moyen du sucre et de l'amidon; et il cite l'exemple d'un apothicaire qui, s'étant rendu coupable de cette fraude, fut puni d'une amende de neuf mille ducats, et privé de ses droits de citoyen.

Hiern. Baldinus (4) parle de plusieurs préparations officinales de soufre prescrites contre la peste.

Santés de Ardoynis (5), médecin de Venise, ne décrit, dans son traité De venenis, que les poisons déjà connus des anciens.

Mich. Savonarola préconise, dans son livre De arte confia 'ciendi aquamvilx, l'eau-de-vie comme un médicament propre à guérir toutes les maladies (6).

Enfin, Hermolaus Barbarus de Venise, le commentateur de

(1) Gmelin (G esc h. der Chemie, t. i, p. 156) cite deux de ces mss. : Schola veritatis, et Oleum metallorum; mais il n'en donne pas d'autres détails.

(2) Àugsbourg, i486, in-4.

(3) Si asperganlur cum zuccharo pulverîzalo longo tempore conservantur.

(4) Haller, Bibl. medic. pract.; Basil., in-4, t. i, p. 476.

(5) Venise, 1492, in- fol.

(6) La Haye, 1632, in-8.

Dioscoride, NicoL Leonicenus, professeur de médecine à Padoue, Nie. Nicolius de Florence , Georg. de Honestis, Bar th. de Montagnana, Quiricus de Tortona, Manlius de Bosco, P. Suardus de Bergame, ont décrit, dans leurs ouvrages de médecine, un grand nombre de médicaments officinaux dont la préparation est du ressort de la chimie.

Exploitetio* de» mimes*

La métallurgie a fait des progrés rapides pendant le treizième et le quatorzième siècle.

Les Espagnols reprennent avec une nouvelle ardeur les travaux délaissés dans les mines de mercure de l'Andalousie. Les rois d'Angleterre soumettent les mines d'argent et d'étain à des règlements spéciaux (1). La Lorraine, la Bourgogne, le Daupbiné, la Gascogne, les Pyrénées, s'enrichissent par l'exploitation de leurs mines (2).

L'empereur Albert II protégea de tout son pouvoir les riches mines de Carinthie et de Carniole. Wenceslas Ier donna aux mines de la Moravie des règlements qui plus tard (sous Wenceslas II) servirent de base au code des mines de la Bohême (3). Les mines d'argent de Kuttenberg furent découvertes vers la fin du treizième siècle (4). Les mines d'argent, de fer, de cuivre, d'étain, de l'Erzgebirge en Saxe, du Harz, de la Hongrie et du Tyrol, étaient, vers cette époque, en pleine exploitation (5).

Les travaux métallurgiques étaient encouragés en France par des ordonnances de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII, qui conféraient aux exploitants, et même à des entrepreneurs

(1) Hakluyt, Principal navigations and discoveries, etc.; Lond., 1600, infol, 1. 1. Jars , Voyages métallurgiques, etc., t. m, p. 524.

(1) Gobel, Anciens minéralogistes de la France, 1 1 et t. u. (Paris, 1779, in-8.) — La Peirouse, Traité sur les mines de fer et les forges du comté de Foix; Toulouse, 1786, in-8. — Dietrich, Des gîtes de minerais, des forges et des salines des Pyrénées; Paris et Amsterdam, in-4, 1786.

(3) Peilhner, Versuch ûber die Geschichte der bœhmischen und mœhrischen Bergwerke (Essai sur l'histoire des mines de la Bohême et de la Moravie). Vienne, 1780, in-fol.

(4) Mencken, Collée t an. 1 1. m, 1742.

(5) Agricola, De natura fossilium.

étrangers, toutes sortes de privilèges. Louis XI, cet ennemi implacable de la noblesse féodale, créa, en 1479, la charge de maître général des mines, à laquelle il nomma Cousinot.

Le malheureux intendant des finances de Charles Vif, Jacques Cœur, avait déjà obtenu, en 1457, pour lui et pour ses frères, le droit de faire exploiter les mines de plomb, de cuivre et d'argent des montagnes de Poncin, de Côme, de Saint-Pierre le Pal u et de Tarare, dans le Lyonnais. Sous le règne de Charles VIII, successeur de Louis XI, il est fait mention de différentes mines qui se trouvent dans les diocèses de Toulouse, de Carcassonne et de Lyon, ainsi que des mines que de Bèze avait découvertes à Vitry-sur- Yonne et à Chaumont, mines pour l'exploitation desquelles il s'était fait, en 1493, accorder des lettres- m patentes (1). Les mines d'argent de Markirch, sur les frontières de l'Alsace et de la Lorraine, sont signalées, pour leur richesse, par Basile Valentin.

L'Angleterre vendait, sous le règne de Henri V, aux marchands de Venise et de Florence, presque tout l'étain qui se rencontrait alors dans le commerce. Ce seul fait montre avec quelle activité les mines d'étain d'Angleterre étaient exploitées au quinzième siècle (2).

Les travaux métallurgiques du Harz en Allemagne, après avoir été quelque temps interrompus, furent repris à Goslar en 1433. On employait déjà dans ces travaux Peau-forte (acide nitrique) pour séparer l'or de l'argent (3). Les forges d'Iberg et les fabriques de cuivre de Mansfeld, de Hesse et-de Thuringe, étaient alors en pleine activité. Les mines et les forges de Harzgerode ne furent découvertes que vers la fin du quinzième siècle (4).

Les mines d'argent et de cuivre de Misnie, bien qu'exposées aux incursions des Taborites, étaient, vers la môme époque, dans l'état le plus florissant. Les forges établies à Chemnitz, à Geyer, à Altenberg, àGlashûtle, et surtout à Schneeberg, étaient également dans un état prospère.

Les travaux métallurgiques de la Bohême eurent beaucoup à

(t) Gobet, Anciens minéralogistes, t. i.

.(2) Hakluyt, Principal navigations , traffics and discovehes of the englisà nation; Lond., in -fol., 1600, î, p. 188.

(3) Leibniz, Scriplor. Brttnswic.illuslr., t. m, p. 535-558.

(4) Bruchmann, Magnolia Dei in locis subterraneis ; Brtinsw., in-fol. 1727, t. 1, p. 143.

souffrir pendant les guerres de religion. Ils fu.reut suspendus pendant les troubles sanglants ># suscités par les partisans de J. Huss qui avait été, en 1419, condamné au bûcher par le concile de Constance.

Ces travaux furent cependant bientôt repris ; car déjà, au milieu du quinzième siècle , les mines de cuivre d'argent près ' de Trautenau et de Joachirasthal étaient en pleine exploitation (1), — Les mines d'étain d'Ellenbogen, de Schlakenwertb, de Lichtenstadt et de Neudeck faisaient, vers la fin du quinzième siècle, concurrence aux mines d'Angleterre.

Vers la môme époque on découvrit la mine de mercure d'1dria , si célèbre dans les fastes métallurgiques. Les villes de Schemnilz et de Kremnitz en Hongrie, dont les mines avaient été •pillées et dévastées par les Polonais, eurent de la peine à se relever vers la fin du quinzième siècle. Basile Valentin fait souvent mention des mines d'antimoine et d'or de la Hongrie.

Le grand nombre de privilèges et de franchises, accordés par le roi Wladislaw aux charbonniers et aux ouvriers mineurs, nous autorise à croire que la Pologne n'était pas restée en arrière des autres pays de l'Europe pour l'exploitation des trésors minéralogiques.

L'Espagne s'enrichissait avec ses mines de mercure, dont la plus grande partie était exportée en Angleterre.

Au rapport de Vasco de Gama, l'argent et l'or abondaient (vers la fin du quinzième siècle) sur les marchés de Calcutta, ce qui fait supposer que les mines des Indes orientales étaient alors très-fructueusement exploitées (2).

.Enfin, la découverte du Nouveau Monde fut l'un des événements les plus heureux pour les progrès de la science et de l'humanité.

Fabriques d'alun. — Matières tinctoriales. — Fabriques de laiton. — Vernis de poterie. — Miroirs de verre.

Les fabriques d'alun de Constantinople, d'Alep et de Rocca alimentaient, au quatorzième siècle, tous les marchés des États

(1) C'est, dit-on, de Joachims-TVwZ (vallée de Joachim ), endroit célèbre par ses mines d'argent, que vient le nom de Thaler.

(2) Astley, New collection of voyages and travek, 1745, 1. 1.

chrétiens. Il y avait à Raill, <en Garinthie, une fabrique de vitriol blanc (sulfate de zinc) en pleine activité.

Un marchand génois, nommé Perdix, qui avait beaucoup voyagé en Orient, et qui 'avait séjourné à Rocca pour apprendre la fabrication de'l'alun connu sous le nom d'alun de roche, établit, sur l'île d'Ischia (1), la première fabrique d'alun, vers le milieu du quinzième siècle. À la même époque, Jean de Castro éleva une fabrique semblable à Tolfa, qui est devenue très-célèbre, et qui n'a pas cessé d'être en mouvement jusqu'à nos jours (2). "Enfin, Antonio de Piena avait établi, un peu plus tard, une fabrique d'alun à Volterra, dans le grand-duché de Toscane (3).

La culture du pastel prit un plus grand développement à mesure que les bienfaits de la paix commençaient à se répandre. Les bourgeois d'Erfurt semèrent du pastel sur l'emplacement des châteaux forts qu'ils avaient détruits en 1290. C'est ainsi que l'industrie naissante protesta contre le banditisme de ces chevaliers dont l'Europe était infestée !

A la même époque (vers l'année 1300), Federigo, surnommé Rucellai ou Qricellari, introduisit dans les fabriques de teintures de l'Europe l'emploi de l'orseille (lichen Roccella)y espèce de lichen qui croit sur des rochers arides, et qui produit, au contact de l'urine , une belle couleur rouge violet (4). Ce fut encore le dieu Hasard qui amena la découverte de l'orseille.

Suivant quelques auteurs, Federigo avait appris ce procédé de teinture en Orient, où il avait longtemps séjourné (5).

La fabrication du laiton ou cuivre jaune, que certains alchimistes essayaient de faire passer pour de l'or véritable, élait alors une branche d'industrie très-productive. Ily avait des fabriquesde laiton à Paris, à Cologne et dans d'autres villes (6). On variait la couleur de cet alliage, depuis le jaune d'or jusqu'au jaune pâle,

(1) Graevins, Thésaurus an ti qui t. et histor. Italix, t. ix, p. 88.

(2) PU secundi commentant rerum memorabilium, etc. ; Francof., 1614, infol., p. 185.

(3) Supplementum chronic. edit. a pâtre Jac. Bergomate. Venet., in-fol. p. 299.

(4) Giornale de* letterali iï It alia , XXXIII. Manni, De Florentinis inventis comment ar. ; Ferrar., 1731, in-4.

(5) D. £. Gamurrini , Istoria genealogica délie familie nobili di Toscana et Vmbra; Fiorenz., t. i, in-fol. 1668.

(6) Albert le Grand, de Rébus metallicis.

en variant les proportions de zinc, ou en y ajoutant une certaine quantité d'étain ou même d'argent.

L'usage du vernis de poterie, préparé avec rétain et le plomb, commençait à se répandre de plus en plus, et la peinture sur verre s'était singulièrement perfectionnée. Ph. de Caqueray s'acquit une grande réputation dans l'art de souffler le verre.

Ce fut vers la même époque, et peut-être un peu avant, qu'on inventa les miroirs de verre, que l'on recouvrait, dans l'origine, d'une couche de plomb fondu, au lieu d'un amalgame d'étain, employé aujourd'hui. Un franciscain anglais, John. Pekham, qui enseignait, vers 4280, la philosophie naturelle à Oxford, à Paris et à Rome, fait le premier mention de ces miroirs de verre (1). Vincent de.Beauvais (2), Raymond Lulle (3), Roger Bacon (4), Antoine de Padoue et Nicépfîore Grégoras (5), en parlent aussi, en termes très-explicites.

Monnaie*.

On lit dans les Capitulaires de Gharlemagne, qu'à partir de l'année 805 la fabrication des monnaies devait se faire dans le palais même de l'empereur. L'ordonnance est motivée sur la nécessité de prévenir le crime, très-fréquent alors, de fabrication et d'émission de fausse monnaie (6). Charles le Chauve abrogea cette ordonnance de son grand-père ; car, en 864, il conféra , par un décret spécial, à diverses villes du royaume, le droit de fabriquer la monnaie. On cite parmi ces villes Rouen, Reims, Sens, Paris, Orléans, Chàlons, Narbonne. 11 établit un directeur dans chaque fabrique, et des officiers chargés d'y faire la police, et

(1) Perspectiva Joannis Pisani, in gymnasio Lipziensi emendata, 1504, in-fol. Propos. 4 : In speculis vitreis plumbo abraso niliil apparere.

(2) Spéculum nat., u. Metalla videmus esse spécula quando polit a sunt. Minier omnia melius est spéculum ex vitro et plumbo.

(3) Ars magna, cap. 67 .

(4) Opus majus, p. 346.

(5) Scholia in Synesium; in Synes. Opéra, interprète Dionys. Petavio; Lutet. 1612, in-fol.

(6) Baluze, Capit , t. ;, Mb. m, fol. 427 : Fais» monctse quia in inultis lotis contra ju&titiam et contra ediclum fiunt , volumus ul in nullo alio loco moneU sit, nisi in palalio nostro, nisi forte a nobis iternin fuerit onlinatum.

d'empêcher les fraudes et les malversations qu'auraient pu commettre les employés. Ces derniers devaient s'engager par serment à ne monnayer aucun alliage qui ne fût pas de poids (1).

Depuis lors, le nombre des hôtels des monnaies allait en augmentant sous les Capétiens et les Valois. Charles VI afferma, pour un an, à Marot de Bétons et à ses associés, les monnaies de Tours , Chinon , Angers, Poitiers, la Rochelle, Limoges, Saint-Pourçain, Lyon, Bourges, Guise, Saint-André, Beaucaire, Montpellier, Toulouse, Saint-Esprit, Crémieux, Romans, Mirabel, Loches, Sens, Mouzon et Villefranche (2). Dans ce bail ne figurent pas les monnaies de Paris, Tournay, Saint-Quentin, Châlons, Troyes, Mâcon, Nevers, Auxerre.

En tout temps les souverains sévirent contré les faux monnayeurs, et, malgré les peines les plus sévères, ils ne parvinrent jamais à faire cesser une fraude qui avait été assimilée aux crimes de lèse-majesté. D'après le code de Théodose, le coupable était condamné aux ilammes (flammarum exustionibus mancipetur) (3). Childéric III ordonna (année 744) que celui qui serait convaincu d'avoir fabriqué de la fausse monnaie aurait le poing coupé (4). Celte ordonnance fut renouvelée par Louis le Débonnaire et Charles le Chauve. Plus tard, on faisait bouillir les faux monnayeurs dans l'eau et dans l'huile (5). Enfin, une ordonnance de saint Louis (année 1248) porte que les rogneurfc de monnaie seraient pendus comme des voleurs publics (6).

Ces peines ne suffisaient pas. Les rois réclamèrent du pape le secours des armes spirituelles. Clément V, le môme qui succéda à Bonifacc VIII et transporta le siège pontifical k Avignon, accorda, en 1308, à Philippe le Bel, une bulle d'excommunica-

(1) Baluz., lit. 36. Karolus, gratia Dei rex. Nolum esse volumus omnibus Dei et nos tris fi dei i bus, etc., — ut lii in quorum potestate deinceps monetae permanerint, omni gratia et cupidilate seu lucro poslposilo, fidèles monetarios quod eligant, sicut Dei et nostram gratiam volunt babere, et ipsi monetarii jurent — • quod Hdeliter faciar.t et mixtum denarium, et minus quam débet pensantem non

. monetent, etc.

(2) J. Roizard; Traité des monnoyes, Paris, 1696, in- 12, p. 103.

(3) Cod. Tbeod., 1. v, tit. de fais, monet.

(4) Baloz., Capit., 1. 1, c. xx, fol. I6'i.

(5) Masuer. Tit. de pœnis num. i : Qui fa Isa m monetam fabricant, débet in oleo et aqua suffocari seu bulliri. Voy. J. Bo'zard, Traité des monnoyes, Paris, 1696, in- 12, p. 357.

(6) Ibid , p. 359. .

HI8T. DK LA CHIMIP. — T. I. 38

198 HTSTOttlE DE LA tittMIE.

tioneontre «les faux monnayeurs, lefe rogweurs et les expositai* res ». Cet exemple te suivi en t3$0par Jean XXII pour Charles le Bel ^ en i 349, par Clément VL, pour PhHippe de Valois; et en 1383> par Grégoire XIII, pour Henri HIv r ?

Ainsi donc» le feux monnayage était on ne peut plus sévère* ment puni. C'était, en effet, le devoir des souverains de veillera la sécurité de la fortune publique* Mai* ces souverains éurt mêmes étaient loin de prêcher d^xeïnple: ils réservaient pour eux ce qu'ils défendaient aux' autres. -'

Le procédé de falsification le plus commun consistait, dans l'abaissement du titre. A cet égard les rois étaient de connivence avec les maîtres des monnaies. « Sur le serment que vous avez fait au roy, dit Philippe de Valois dans une ordonnance de 1350, tenez cette chose secrète le mieux que vous pourrez. Si aucun demande à combien les blancs sont de loy$ feignez qu'ils sont à six deniers (1). * ' ■' /•

Pendant la captivité du roi Jean, le dauphin Charles ( plus tard Chartes V) était régent du rtoyàume. -» Ge prktcev au milieu des désastres qui accablaient alors la Pranoe, eut recours à l'altération des monnaies, remède pire que le ma},. L'ordonnance datée de Melun, le 27 juin 1360 porte : « Et Soyez curieux et vigilants , qu'iceux blanos deniers «oient bien ouvrez-, bien blanchis et bien monoyés^; -par qùoy ils en soient plus plaisahts au peuple (2). » : ;,? '"■ '

Cependant, quelques années auparavant, le roi Jean s'était engagé, par une ordonnance donnée à Paris, le 28<décembre 1355, à rétablir le titre des monnaies : «Pour ce^ que par clameur de nos peuples il est venu à notre connoissance qu'ils ont été grevez et travaillez plus que nous voulsissions, — pour la grande compassion et pitié que nous avons des griefs qu'ils ont soufferts à cause de nos guerres, leur avons promis et accordé que nous et nos. successeurs roys ferojns d'orçsnavant perpétuellement bonne monnoye et stahle ea notre royaume,, etc. (3). » ,.

Soixante ans auparavant, Philippe le Bel s'était publiquement avoué coupable de faux monnayage, en promettant solennellement de réparer sa faute, a Le roy étant à Paris, ayant affoibly les monnoyes eu poids. et loy, espérant enpore les .affaiblir pour

(1) J. Boizard, Traité des monnoyes, p. 298.

(2) lbid., p. 299.

(3) IWd., p. 6S. • ■ ■

subvenir à ses affaires, et conrioissant estre chargé en conscience du dommage qu'il avait liait et fôt*6ît jtorfe* k lia république pour raison de. cet affoiMissemenl,' le roy «'oblige, • par charte authentique, au peuple de son royaume que, ses affaires passées, il remettra la monnoye en bon ordre et valeur, à ses propres cousts et dépens, etc. » (Ordonnance du mois de mai 1295) \\).

Les rois de France n'étaient pais les Seuls à falsifier la mon* naie. Les autres souverains de l'Europe en faisaient autant.

Pour juger du degré d'altération des monnaies par l'abaissement du titre, il fallait des*' moyens chimiques appropriés à ce btft. Les orfèvres analysaient l'argent à la raclurèfow à l'échoppe; ils faisaient les essais d'or avec la pierre de touche bu les tofc chaux. Pour essayer une matière d'argent, ils en tiraient de petits morceaux d'un à deux grains, à l'aide d'un espèce de burin appelé échoppe; ils les mettaient sur des charbons ardents, et ils jugeaient, par la blancheur du métal, du degré de sa pu* reté. Quant à l'essai des matières d'or, les orfèvres se servaient delà pierre de touche, ou de petits échantillon^ d?or-de différents titres d'avanee connus, appelés touthaux. Après àvoirfrotté la matière soumise à fessai successivement sur la pierre et sur lestouchaux, ils jugeaient du titre de l'or par celui du touchau qui paraissait en approcher le plus. Ce;moyen èxpéditif, connu depuis longtemps, est encore pratiqué aujourd'hui. •

Mais ces procédés, bons en orfèvrerie, n'offraient pas assee de garantie pour être introduits dans les hôtels des monnaies. La coupellation, déjà mentionnée par les auteurs anciens (2), par* faitement décrite par Geber (3), était 'alors généralement en usage «dans les monnaies de ('Europe. L'ordonnance de l'année 1343, de Philippe de Valois, en parle en termes très-précis (4). a Les coupelles, y est-il dit, sont de petits vaisseaux plats et peu creux,- composez de cendres de sarment et d'os de pieds de mouton calcinez et bien lessivez ; pour en séparer les sels qui feraient pétiller la matière de l'essay, on bat bien le tout ensemble , et après cela on met, dans l'endroit où l'on a fait le creux, une- goutte de liqueur qui n'est autre chose que de l'eau

(1) Boiiard, Traité des monnayes, p. 67.

(2) Voy. p. 54 et 125.

(3) Voy. p. 336.

' (4) C'est à tort que Ton reporte à cette date l'origine même de la coupel- Jation.

où on a délayé de la maschoire de brochet ou de la corne de cerf calcinez; ce qui fait une manière de vernis blanc dans le creux de la coupelle , afin que la matière de Pessay y puisse estre plus nettement, et que le bouton de l'essay s'en détache plus facilement, d

On sait que dans la coupellation le départ de l'alliage (cuivre) se fait au moyen du plomb. Ce métal a la propriété de se vitrifier en s'oxydant, d'entraîner avec lui dans les pores de la coupelle la totalité du cuivre contenu dans la portion d'alliage employée, et de laisser sur la coupelle l'argent ou l'or parfaitement pur. Les chimistes anciens, en parlant de ce phénomène merveilleux, disaient que Saturne dévore sçs enfants. Dans l'emploi de la coupellation, l'opérateur a surtout deux points à observer : 1° les proportions de plomb, qui doivent varier, suivant que l'alliage soumis à l'essai contient plus ou moins de cuivre; 2° le plomb employé, qui doit être lui-môme pur de tout ' alliage d'argent.

L'ordonnance de 1343 insiste particulièrement sur ce dernier point : « Le général essayeur ou l'essayeur particulier doit avoir bon plomb et net, et qui ne tienne or, argent, cuivre ne soudoure, ne nulle autre communication; et deceltiy doit faire essay et sçavoir que tient de plomb, pour en faire contre-poids à porter son essay. »

Celte recommandation était d'autant plus importante, que le plomb était alors presque toujours argentifère, comme le démontre l'analyse des couvertures de plomb des anciennes églises. C'est de là que vient probablement la croyance populaire que le plomb qui vieillit sur les toits des édifices se change en argent. La même ordonnance de 1343 prescrit une foule de précautions minutieuses dans l'emploi de la balance; elle va jusqu'à recommander d'éviter le contact de l'haleine : « Le général essayeur ou l'essayeur particulier doit avoir ses balances bonnes et legieres, loyaux et justes, qui ne jaugent d'un costé ne d'autre. Quand il poise les essays, il doit estre en lieu où il n'y ait vent ne froidure, et garder que son haleine ne charge la balance. *> Pour obtenir le départ de l'argent dans les alliages d'or et d'argent, la coupellation ne suffit plus. Il est probable qu'on employait déjà sous le règne de Philippe de Valois l'eau- forte pour séparer l'argent de l'or. Cependant, à juger par une ordonnance de François Ier (de l'année \ 5 40), ce moyen n'aurait

commencé à être généralement en usage que vers le comment cernent du seizième siècle. Les Vénitiens, et plus tard les Hollandais, avaient le monopole du commerce de Peau-forte et de l'eau régale.

Avant l'emploi de l'eau-forte, les essayeurs se servaient du ciment royal et de l'antimoine, pour séparer l'argent de l'or. Le ciment royal était un mélange de briques pilées, de vitriol, de sel commun et de nitre, mélange déjà connu des anciens (1). Quant au procédé de calcination par l'antimoine (sulfure d'antimoine), il devait être très-défectueux. L'or ainsi séparé était peu malléable ; on était obligé de le calciner de nouveau , ef d'en chasser les fleurs d'antimoine au moyen de soufflets (2).

La rigueur exercée contre les faux monnayeurs arrêta sensiblement les progrès de la chimie, parce que tout physicien ou alchimiste était accusé d'avance d'altérer les monnaies pour s'enrichir. C'est ainsi que Charles V, roi de France , fit en 1380 une ordonnance par laquelle il défendit à toutes personnes, de quelque état et condition qu'elles fussent, de se mêler de chimie , d'avoir aucune espèce de fourneau dans leurs chambres et maisons. Il commit des officiers pour punir les contrevenants. Un malheureux chimiste, nommé Jean Baril Ion , ayant été accusé de s'occuper de chimie, fut emprisonné et condamné par sentence du 3 août 1380; il fallut toute la protection de ses amis pour le sauver (3).

Plus tard, les rois se relâchèrent un peu de leur rigueur. On trouve dans les registres des chancelleries de France, d'Allemagne et d'Angleterre, des textes de lettres patentes conférant à des particuliers le privilège d'exploiter, pendant un certain nombre d'années,des moyens secrets pour changer les métaux imparfaits

(l)Voy. p. 125.

(2) « Le troisième moyen d'affiner l'or et le séparer d'avec l'argent et le enivre se fait avec l'antimoine, en fondant avec l'or de l'antimoine plus ou moins, selon qu'il y a plus ou moins d'à -gent ou de cuivre allié avec l'or. L'antimoine étant ainsi fondu avec l'or non pur, il s'emboit et s'abreuve du cuivre et de l'argent, quittant l'or, lequel tombe peu après comme une régule au fond du creuset ; mais d'autant que cet or demeure aigre, ne se pouvant qu'il ne retienne et emporte avec soi quelque chose de l'antimoine, pour en retirer tout à fait l'antimoine , on fait exhaler et évaporer tout ce que l'or aurait pu tirer d'antimoine avec soi , en l'éventant avec prudence; car si on chasse l'antimoine un peu trop fort, il emporte de l'or avec soi. » Savot, Métallurgie des anciens, c. vm.

(S) Gobet, Anciens minéralogistes , etc., t. i.

602 mST<HKS,I>B M CflBUE.

en or et en argent* C'étaient des priâmes d'encouragement donnée à la recherche de la pierre philosophai^

Hygiène publiée.

. Les questions de police sanitaire touchent autant à la chimie qu'à la médecine. On nous saura donc peut-être gré d'y inr sister en faisant connaître les mesures administratives prises, au moyen âge, pour l'entretien de la santé publique* Ces mesures peuvent être divisées en trois catégories : 1° mesures qui ont pour objet la salubrité de l'air; 2° celles qui concernent la pureté de Veau.; 3° enfin celles qui regardent la qualité des aliments et des remèdes. Cette classification , assez rationnelle, se trouve déjà établie dans les recueils d'anciennes Jo&et ordonnances.

Rappelons d'abord- que presque tous les règlements sanitaires du moyen âge, que nous, allons signaler, ne s'appliquaient primitivement qu'à la ville de Paris.

Salubrité de l'air;— Cet objet si important de l'hygiène publique avait de tout temps attiré la sollicitude d'une administration sage et paternelle. Il existe des ordonnances du quatorzième siècle, qui prescrivent des pratiques encore aujourd'hui en usage. "Trois règlements du prévôt de Paris ( 11 juillet 1371, 19 juillet 1392, 27 juin 1397) portent que chaque citoyen est tenu de verser, dans les temps d'excessive chaleur, plusieurs seaux d'eau devant sa porte, pour tempérer Vair; que ceux qui n'obtempéreraient pas à cet ordre seraient punis de soixante sous d'amende. 11 est également défendu de brûler de la paille dans les temps des chaleurs, ou de brûler, en quelque saison que ce soit, des fumiers, des ordures, des herbes, ou autres choses qui puissent infecter l'air.

Le pavage des rues, dont l'origine remonte au douzième siècle, fut inventé pour une mesure purement sanitaire, s'il faut en croire le médecin et historiographe de Philippe-Auguste.

« La puanteur, dit Rigord (Vita Philippi Aug.) qui s'élevait des boues et des immondices de Paris était insupportable ; elle pénétrait jusque dans l'intérieur dû palais de nos 'rois, et ïe rendait presque inhabitable. Le roi, ajoute-t-il , prit la résolu-

tion de remédier à un mal aussi dangereux; et, s$ns s'arrêter k la difficulté de l'entreprise, qui avait rebuté tous, ses prédécesseurs, il donna, en 1148, Pprdre aq prévit d[e Paris de faire paver toutes les rues et les places publiques de la Ville, pour en faciliter te nettoiement; et, en rendant la ville plu^ habitable, il fit en même temps changer son ànciep. nom de Lutèce, de lutum, boue, en celui de Paris, qu'elle porte aujourd'hui (1). »

Pour contribuera l'assainies^ nient de la ville de Paris, et pour prévenir l'infection de l'air, une ordonnance de saint Louis (ord. i(iUi vendredi après la Toussaint, i?9J) défendit « de pourrir aucuns porcs au dedans» des mura de «Paris. # . . } t . , .

Le prévôt de Jterjs,:, par. une pvdonna,nce du, samedi apcès ta Chandeleur 1348,;et psv une autre ordonnance cju 3Q janvier 1350, faitdéfepsQ.n de npurrir dans^ ville aucuns pourceaux,, à peine de soixante sols d'amende, enjoignant aux sergents de les tuer où ils lesrjrouyerqien^, oçdqnqe qu'ils er^ auraient la teste pour leur salaire, et que, le reste du; coups seroit portera l'Hostel-Dieu, à,la çl^rgç d'en, p^yer lç port (2)..»,, t .-. «..,

Charles V, par des lettres patentes du $9 août 13G8, défendit expressément à> toutes personnes de nourrir des pigeons dans la ville, faubourg et banlieue de Paris. JLes oies seules avaient trouvé grâce, sur une requête présentée.. parles maîtres pou-r

laillejrg^u prévôt 4^ Paria r(3)i, ^-v : — •

.. , M%{$ pu; tenait > & ôloign^av.de te ville, non-seulement les animaux incommodes,. niaisencoreçerUine^profession6 dont l'exer? eice était considéré conjme pouvant corronapre Pair. Voici à cet égard une ordonnance du prévôt de Paris, en date du 4 novembre 1£86; M.' '.»'/: • V.r- 4.'*,JV -. - t-" '..i-1

:: « A.tops ceui; qui ces présentas lettres, verront, Jacques d*£s-

(1) Luletiç, enû»*a UUi foetorejKius diçt*fijerat; skv gentiles iquldem nujusmodi noraen propter foelorem abhorrantes Parisios vocaverunt anno 1148.

(2) De la Marre, Traité de police, etc., t. i, in-fol., p. 539.

(3) Traité de policé, 1. 1, p. 5391 « L'es ôyés 'estaient en ce temsd'un si grand usage à Parfc que* leS'rostteseurs ne faisaient presque peint aloffr d'autre débit ; cîest de ia qu'ils oc trouvent* nommé* fans les anjâenftes. ordonnances oyeri et non rostisseurs , et que le quartier où ils demeuraient en plus grand nombre prit je nom de, rue aux Oyer^ , que l'on nomme aujourd'hui, par corruption « rue aux Ours. Plusieurs pauvres gais àés faubourgs on des extrémités de Ja ville envoient de ces volailles, et en faisoient commerce, sous le titre de poulaillers. Ils donnèrent leur reqnésle ma.pcérost 4* Perte, fane «voir la Jibette de coati nuer leur commerce dans des lieux exposés au grand air. »

toute vil le, etc. — Pour obvier à ce qui pour la conservation de lachose publique estoit besoin de garder au mieux qu'il seroit possible de tenir, qu'en ladite ville il n'y eust aucunes infections, ne que en icelle ne fust exercée chose dont infections poussent venir ne procéder. » — Entrant ensuite dans les détails des professions prohibées, l'ordonnance donne les explications suivantes : — « Pour faire pots de terre, convenoit que la terre fustargilée; et avant qu'elle fust mise enœuvre, falloit qu'elle fust toute pourrie et détrempée par long espace de temps en caves corrompues ; et à cette cause, quand ladite terre estoit mise en estât et disposition démettre en œuvre et qu'elle y estoit mise, fust en façon de pots et autres ouvrages, il sailloit et issoit des fourneaux grandes fumées et vapeurs puantes et infectées, à l'occasion- des matières quiestoient corrompues, et aussi du plomb soufré et limaille (pour l'émail et le vernis de poterie), verre et autres matériaux que l'on mettait dans les dits ouvrages ; — et pour obvier aux grands inconvénients qui pourroient advenir, estoit besoin et nécessité de défendre que ces ouvrages ne fussent faitsen la dite ville de Paris, etc. »

Les contrevenants étaient frappés d'une amende de vingt livres parisis. Cette ordonnance fut, en 1497, confirmée par un arrêt du parlement de Paris.

Eavx. — Il existe un grand nombre de règlements concernant les fontaines, les égouts, les porteurs d'eau, la distribution de l'eau dans Paris, etc., qui tous témoignent des soins. qu'on avait pour entretenir l'eau dans l'état le plus convenable à la santé de l'homme.

Un édit du roi Dagobert (année 560) porte que si quelqu'un salissait par des immondices les eaux d'une fontaine, il serait condamné à la nettoyer, et, en outre, à six sols d'amende (1).

D'après une ordonnance du prévôt de Paris (en 1348) et un édit du roi Jean (30 janvier* 1356), il est fait défense à toutes personnes de balayer les rues pendant la pluie ; il leur est enjoint de faire nettoyer et transporter les ordures hors de la ville aux voiries ordinaires, sous peine de soixante-six sols d'amende.

Ces ordonnances furent par la suite renouvelées. Celle de

. (1) Le sol ou sou de ce temps était une pièce d'or environ de la, valeur de 8 francs. ....

Charles VI (janvier 1415) est remarquable par sa sévérité : il y est fait défense de jeter dans la Seine aucune ordure ou immondice, sous peine d'amende arbitraire, et il est ordonné à tous ceux qui prendraient les contrevenants en flagrant délit de les arrêter et de les conduire prisonniers. Ceux qui avaient arrêté les délinquants recevaient pour leur peine le tiers de l'amende.

Sous l'empire d'un pareil régime réglementaire, les ea\ix de la Seine ne devaient charrier aucune immondice provenant de l'intérieur de la ville.

Aliments. — Cette catégorie comprend les aliments solides et les boissons, telles que la bière, le vin , etc.; c'est là que la police sanitaire, d'accord avec la morale, se trouve le plus souvent aux prises avec la cupidité de l'homme et les instincts du mercantilisme. C'est ce qu'avait parfaitement compris le gouvernement au moyen âge ; aussi les ordonnances qui réglaient cette matière étaient-elles très-sévères. Pour avoir là-dessus d'utiles et curieux renseignements on pourra consulter les ordonnances sur la boucherie et la boulangerie, recueillies dans le Traité de la police de De la Marre.

La vente de la farine, du pain , de la viande de boucherie , était l'objet d'une surveillance particulière. D'autres aliments d'un débit moins fréquent, comme le heurre, étaient soumis à la même surveillance.

Une ordonnance du prévôt de Paris, du 25 novembre 1396, interdit à toutes personnes faisant le commerce du beurre frais ou salé, « de mixtionner le beurre pour lui donner une couleur plus jaune, soit en y meslant des fleurs de souci, d'autres fleurs, herbes ou drogues, » Elle leur fait aussi défense « de mesler le vieux beurre avec le nouveau, à peine de confiscation et d'amende arbitraire >k

Les anciens statuts des marchands fruitiers, confirmés en l'an 1412, réitèrent ces mêmes dispositions. Ils interdisent aussi de « vendre du beurre et du poisson dans une même boutique ou sur un mesme étal , la propreté ne permettant pas d'exercer ces deux mestiers ensemble ».

Les ordonnances relatives aux buissons, étaient souvent renouvelées, avec des dispositifs très-remarquables. v Les plus anciens statuts des brasseurs de Paris, de l'an 1292, portent que « nul ne peut faire cervoise, sinon d'eau et de grain, à savoir d'orge, de meteil ou de dragée, c'est-à-dire de seigle

506 HI§ÏQHW DJB &L;mW&>

et d'avoine meslez ensemble. Que quiconque y.ni.ettra autres choses, comme baye , pyment ou poix résine^ sera coadawné h vingt sous d'amende , et ses brassins confisques rcar li prud'hommes du mestier dient que telles choses ne sont jniea bonnes ne loyaulx à mettre en cervoise; car elles sont mauvaises, au chief et au corps, aux malades et aux sains. » ^

Par ctes mêmes statuts il est interdit de vendre de la cervoise ou bière aigre, sous peine de vingt sols parisis d'aiçende.

Quelque temps après, ces statuts furent renouvelés avee quelques amendements qui portaient que « les brasseurs, seront tenus de faire la hierre et cervoise de* bons, grain?* biengerméi et brassinés, sans «y mettre, ivraie, sarrazin^.ni autres iinauvaises matières, sous peine -de quarante livres* parisis. d'amende; que les jurés visiteront les. houblons. avant qu'ils soient employés, pour voir s'ils» sont raoailiésy chauffés vmoisûietg^tés ;L afin jque, s'ils sont trouvés, défectueux ,. les jurés êajfassent rapport à la justice, pour faire ordonner qu'Us* seront jetée à la mière> ai faire se doit.,*.' Aucuns revendeur? de bière; et ^eervoîaaesn détail n'en pourront vendre, si elles ne SQnttonnes > loyale$,*t d*> gnes d entrer au corps, humain, sous peine d'amende arbitraire et conâscation (é). » . . jï. ..:'■•..:,.! * *.,'

Vin. —Une ancienne ordonnance du prévôt de Pacisv du 20 septembre 1371, porte que « pour empêcher les mixtions et les autres abus que les taverniers cornrùeUoient dans; le i débit de leurs vins, il seroit permis à toutes personnes qui prendraient du vin chez eux, soit pour boire sur le lieu , soit pour emporter, de descendre à la cave et d'aller jusqu'au tonneau pour le. voir tirer en leur présence; et fait défense aux «taverniers de l'empesr cher, à peine de quatre livres parisis d'amende pour chaque contravention, dont le dénonciateur aima le quart. » .^., ,. ■>

On savait depuis longtemps qu'en traitant les vains aigres par dt la litharge, on en corrigeait l'acidité. Mais dans cette sophistication il se produit du sucre de Saturne (acétate de plomb) qui a des propriétés vénéneuses. Les ordonnances anciennes mentionnent plusieurs cas d'empoisonnement provenant de i cette source. On y lit, entre autres , que quelques vignerons du bourg d'Argenteuil avaient mêlé dans leurs vins de là Jitbarge a pour leur donner une couleur plus vive*-, plus»de feu, et en diminuer

(1) Traité de police, 1. 1. p:*«4. • • m...v/^. ,

. t .DEUXIÈME ÉPOQUE. 507

la verdeur ; que plusieurs personnes qui burent de ces vins.s'en trouvèrent fort mal, etc. p. ., .;.„.i ......

D'après une expertise, dressée par le doyen de la Faculté de médecine, de Paris > les coupables furent condamnés à trente livres d'amende enver* le roi (1). . , .;. .

Remèdes. — Au quatorzième et au quinzième siècle, les pharmacies n'étaient que des dépôts (apothèques) de sirops, d'électuaires, de conserves, de fruits confits, de liqueurs alcooliques épiçées. Lies apothicaires étaient des confiseurs plutôt que des droguistes ou préparateurs de remèdes, officinaux. •

En France, ; les. apothicaires formaient, . depuis le règne de Charles VIII, une corporation régie par des règlements dont les premiers datent dô 1484 (2). Ils étaient placés sous la surveillance immédiate des médecins. En Allemagne, les pharmacies se multipliaient, à mesure qu'on cessait de faire venir de l'Italie la plupart des médicaments officinaux. Les. drogues des pharmaciens d'Augsbourg, de Francfort, de Constance et de quelques autres .villes d'Allemagne, étaient soumises à un tarif, en même temps: que Ja vente des. remèdes. .était interdite à tout autre marchand.. ■•

Poisons.

Les chroniqueurs du xme et du xive siècle mentionnent de nombreux cas d'empoisonnement. Mais leurs récits sont«i incomplets ou entourés de tant de mystère, qu'il est difficile d'y démêler le vrai d'avec le faux. - ' • ■ »» ■ -^ ■•

Charles le Mauvais, roi de Navarre, le même qui périt dans un bain d'eau-de-vie emflammé.,/ passait pour très-versé dans la pratique de l'alchimie, et surtout dans la connaissance des poisons* Le moi ne de Saint-Denis et Juvénal-de&Ursîns rapportent de lui un fait qui nous dévoile tout le secret des empoisonneurs du moyen âge.

(1) Trai(é de police, t. 1, p..5W.

(2) Verdier, Essai sur la jurisprudence de la médecine en France; Alençon, 1763. Astrue, Mém. pour servira V Histoire de la Faculté de médecine (fe Montpellier; Paris, 1 767, in-4. Sauvai, Histoire de Pat te, p. ^74. Félibien, JÇist. de Paris , t. h, p. 927 .

En donnant au ménestrel Woudreton des instructions nécessaires pour empoisonner (en 1384) Charles VI, roi de France, le duc de Valois, frère du roi, et ses oncles, les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, Charles le Mauvais lui dit : « Tu vas à Paris; tu pourras faire grand service, se tu veulz. Se tu veulz faire ce que je le diroy, je te feroi tout aisé et moult de bien. Tu feras ainsy : Il est une chose qui se appelle arsenic sublimât. Se un homme en mangeoit aussi gros que un poiz , jamais ne vivrait. Tu en trouveras à Pampelune, à Bordieaux , à Bayonne et par toutes les bonnes villes où tu passeras, es hôtels des apothicaires. Prends de cela et fais-en de la poudre; et quand tu seras dans la maison du roy, du comte de Valois son frère , des ducs de Berry, Bourgoigne et Bourbon, tray-toi près de la cuisine, du dréçouer, de la bouteillerie , ou de quelques autres lieux où tu verras mieulzton point; et de cette poudre mets es potages, viandes ou vins, au cas que tu le pourras faire à ta seureté ; autrement ne le fay point. »

Voilà des instructions claires et précises : elles nous en apprennent plus sur cette matière que tous les écrivains du moyen âge.

Woudreton fut pris , jugé et écartelé en place de Grève , en 1384 (1).

L'arsenic sublimé n'est autre chose que l'acide arsénieux , c'est-à-dire le corps de délit qui figure si communément dans les crimes célèbres; c'est le même poison avec lequel se commettent encore aujourd'hui au moins les neuf dixièmes des cas d'empoisonnement.

Pourquoi ce genre de crime était-il alors si fréquent? parce qu'il était facile de se procurer de l'arsenic chez tous les apothicaires.

Importantes inventions du quatorzième et du quinzième

siècle.

C'est vers le milieu du quatorzième siècle que l'on fait généralement remonter l'invention de la poudre à canon. Mais nous

(1) Le procès-verbal de l'interrogatoire de Woudreton est conservé en original au Trésor des chartes , et rapporté par Sacousse. Voy. Charles de Navarre, par Mortonval, vol. u, p. 281;

avons déjà fait voir que cette invention homicide n'est due ni à Roger Bacon ni à Albert le Grand, ni encore moins à Berthold Schwarz.

Il faut ici distinguer deux périodes. Pendant la première, qui comprend les premiers siècles de l'ère chrétienne, la poudre à canon, c'est-à-dire le mélange de salpêtre, de soufre et de charbon, entrait dans la composition du feu grégeois, pour augmenter l'effet des résines, des huiles essentielles, et d'autres substances très-inflammables qu'on lançait sur l'ennemi (1). L'origine du pétard, de la fusée et de quelques feux d'artifice, paraît être contemporaine du feu grégeois. — Dans la deuxième période, qui commence vers le milieu du quatorzième siècle, le mélange explosible de soufre, de salpêtre et de charbon, qui avait été souvent expérimenté dans le laboratoire des alchimistes, témoin Roger Bacon et Albert le Grand, fut enfin appliqué à l'art militaire pour lancer des projectiles meurtriers, des boulets de fer ou de plomb (1). C'est alors que ce mélange explosible reçut le nom de poudre à canon, de pttlvis tormenlarius. Cette application était plus importante encore que l'invention môme du mélange inflammable.

Il en est de l'histoire de la poudre à canon comme de celle de la vapeur. L'éolypile et la marmite de Papin ne furent que de curieuses expériences de laboratoire ; mais elles amenèrent, avec le temps, l'invention de la machine à vapeur.

A quelle époque et dans quelle bataille a-t-on, pour la première fois, fait usage de la poudre à canon, destinée à lancer des boulets (2)?

Sponde , le continuateur de Baronius, raconte que les Anglais devaient le succès de la bataille de Crécy, livrée en 1346, aux boulets de fer lancés, avec tonnerre, par des bombes

(1) On sait que cet effet provient de la force d'expansion des gaz qui se produisent par l'inflammation de la poudre , et qui vont occuper un espace plu* sieurs milliers de fois plus considérable que celui qu'occupait la poudre; ces gaz poussent alors avec violence, devant eux, tout objet qui leur oppose de la résistance.

(2) |1 importe de rappeler que la propriété projective de la poudre était connue au moins depuis le huitième où neuvième siècle ; mais la poudre ne servait alors qu'à lancer des matières inflammables, des boules incendiaires, de forme et de composition diverses. C'est ce qu'on voit dans Join ville, Histoire du roy saint Louis, et dan* quelques auteurs arabes. (Voy. MM. Reinaud et Favé,* Le feu grégeois, p. 66.)

540 HISTOIRE DE LA CHlUtE.

{ferreas gk^shorrific&sùm>mitte7ftes){fyEi ioaâ les historiette d« nôpéteti que c'est à ta bataH^e de Crécy qu'on1 s'est* pour là première fois, servi de la poudre à canon. . - ' :

Cependant, quatre ans avant la tataitte deCrécy, en 1342, les Maures, assiégés dans la rille d' A lgésiras, se défendaient contre les Espagnols au moyen de boulets de fer; lancés sur les chrétiens (2). — « C'est, remarque Mariana, la première fois que nous avbns trouvé mentionné l'emploi de ta poudre à cafton. ; ■ » " — Les comtes de Derby et de Salisbury assistaient au siège d'Algésiras ; « et il n'est pas impossible, remarque Watson, que ces deux seigneurs aient rapporté cette importante découverte en Angleterre, et que les Anglais s'en soient ensuite servis dans la bataille deCrécy(3).»

Au rapport de Sébastien -Munste*, les Danois firent les premiers usage des armes à feu dans un combat naval, en 4354 (A)l

Enfin, on conserve, dit-on, dans l 'arsenal d'Amberg, une arme à feu portant l'inscription de Tannée 1303 (5): • 4 tîuoftjuit étrsdit; il1 résulte -de^eé ténïoignâgëâVaUSsfl écftftw qu'incertains, qûémi' le noin dé Pftivênleùr désarmes h feu^i l'année dans laquelle on se servit pour la première fois de la poudre à canon sur le champ de bataille, ne sont connus d'une manière authentique (6}. Tout ce que Ton peut affirmer, c'est que, pendant le quatorzième siècle et môme pendant le quinzième, sous le règne de Charles VI et jusque sous le règne de Louis XI, Tare

(1) Annalium cardin. Baronii coniinuatio, etc.; Sponriani, in-fol., ad ann. 1346 : Indeque cœptam inter Francos confusionem auctam valde fuisse bombardis quibus Angli, candenles ferreas glandes horrifico sono ernittentes, equos terrnere aessoresque, magnamque occisiouis cladem ititulere.

(2) Voici le passage qui y fait allusion ; il a élé extrait par Casiri de la Chronique espagnole du roi Alfonse : Multa Mauros ab oppido in exercitum displosisse tonitrua, quibus ferreas pilas malts matianis prxgrandibus pares emittebant; idque tant longe ut aliœ obsidentium copiarum stationem prœterirent > aliœ ipsas offenderent copias,

(3) Watson, Chemical essays, vol. i, p. 327.

(4) Achilles Gassarus, medicin» doctor, se ri psi t mihi bombardas anno Christi 1354 in usii apud mare Dan i eu m fuisse.

(5) Acta erudit. Lips., 1769, p. 19.

(6) Il résulte du passage d'un manuscrit arabe , de Yousouf, fils d'Ismaël Aldjouny, cité par M. Reinaud, que si les Arabes connaissaient la force projèctive de la poudre à canon, ils ne s'en étaient pas encore servis avant lâl 1 (époque où écrivait fauteur du ms.), pour lancer des boulets de fer. (M. Reinaud, Manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien [fonds, n° (072; Avant-propos-.)

n'avait pas encore* fait1 entièrement piâCe au moîus^et, et que la poudre & cenoft oe devint d'un usage plus général qu'à partir du seizième siècler sous le - règne de . GharleS-Quiaf .

Le résultat le plus clair de l'invention devla poudre à canon c'est qu'apte» une bataille on compte plus de morts que de blessés; Avant cette invention meurtrière oh Comptait, au contraire, plus de blessés que de morts. Le beau résultat! ' Mafe laissons là l'invention qui tùë les hommes, pour nous attacher à celle qui devrait les éclairer, . , • « .;.;-. - L'invention de l'imprimerie ne précéda que d'une quarantaine d'attelées la découverte du nouveau monde , de cet hémisphère quittait resté inconnu à l'autre depuis la création.

L'instruction, le savoir, les trésors littéraires et scientifiques, cessèrent d'étte 1- apanage de quelques personnes privilégiées par leur naissance et leur fortune, dès Je moment où Gutenberg, Schteffer et Faust eurent inventé i-art, à nul autre pareil, de multiplier à l'infini les œuvres de l'intelligence, et de les rendre accessibles à tous. L'imprimerie, ce grand levier de l'égalité sociale, réveilla l'esprit de sa longue léthargie, aoéantitles traditions étroites du moyen âge, et ouvrit à la liberté de la pensée un horizon san&bôrnes. • -. . » , *

Comme toute grande découverte, l'imprimerie ne fut pas inventée tout d'utf coup. Ftas de: trente ans- d'essais et de tâtonnements-se passèrent avant qu'on arrivât à faire paraître à Mayence et à Strasbourg, vers le milieu du quinzième siècle (i440-50), les premiers livtes imprimés. Ainsi que la vapeur et la poudre à canon, cette découverte n'était pas non plus le fait d'un seul homme, c'était le fait de plusieurs ; seulement, celui qui y avait mis la dernière main, et qui l'avait, pour ainsi dire, lancée dans îe monde, en eut seul tout l'honneur.- , .• . , ■ -

: Les cartes h jouer gravées sur boisy dont on se servait en Allemagne depuis 4390, paraissent avoir fourni à Laurent Jansoon de Harlem l'idée d'appliquer, vers 1430, ce procédé aux lettres des inanuscrits, aftn de pouvoir vendre les livres à meilleur compte et en plus ^rarid nombre que les cGpistejs (i)„

Gutenberg s'empara de l'idée de Jansoon, et la perfectionna

(l) Les premiers livres qui furent ainsi imprimés ( sur le recto de la feuille , le tfërso restant en blanc) sont : Biblia pquperum. — Historia sancti Joannis evangelistœ ejusque Visiones Apocalyptïcœ. — Ars memorùndi, etc. Voy. Heinecke?i, Idée générale d'une collection complète d'estâihpes; Leips., 1771, in-S.

entre lés années 1435 et 1450. Nous n'avons rien à dire de la société que formèrent Gutenberg, Faust et Schœffer, dans le but d'exploiter leur découverte, et d'en tirer le plus de profit possible; nous ferons seulement observer que pes hommes avaient en vue, non pas l'intérêt général de l'humanité , qui leur importait fort peu, mais leur intérêt privé, matériel, pécuniaire. Les premiers imprimeurs composaient une réunion d'honnêtes industriels qui comptaient réaliser d'immenses bénéfices, en vendant leurs livres imprimés pour des manuscrits. Ils aimaient mieux se faire décrier comme sorciers que de communiquer leur art à tout le monde. C'est ce qui arriva surtout à Faust, cet usurier de Mayencc, dont Gœthe a fait un docteur cabalistique.

S'il est un homme auquel il faudrait élever des statues, parce qu'il a fait une belle, découverte, non pas dans son intérêt privé, mais dans un but tout-à-fait philanthropique, dans l'intention d'être vraiment utile à ses semblables, c'est Franklin, l'inventeur du paratonnerre.

Le papier, de lin et de coton, était en usage dès le treizième ou quatorzième siècle, comme si tout devait concourir à assurer le succès de l'imprimerie. Le parchemin était devenu d'une cherté excessive , et le papyrus d'Egypte ne se trouvait plus dans le commerce depuis les conquêtes des Arabes au neuvième siècle. Les documents les plus anciens, écrits sur du papier de chiffon, sont de Tannée 1309 et de 1315, et se conservent, dit-on, dans les archives d'Anspach (1).

La prise de Gonstantinople par Mahomet II en 1454, la destruc* tion de l'empire de Byzance et la fondation de l'empire turc, eurent pour effet immédiat l'exil volontaire ou forcé d'un nombre considérable de Grecs qui, en se répandant dans les régions occidentales de l'Europe, apportèrent avec eux leurs trésors scientifiques et une multitude de manuscrits plus ou moins précieux. La prise de Constantinople a exercé une influence immense sur l'histoire des sciences et des lettres.

Il en est des périodes de l'histoire comme des années : il y en a de stériles comme il y en a de fertiles. Quel siècle est plus fécond en événements que le quinzième? Si l'on ajoute à la découverte de l'imprimerie, à l'invention des armes à feu, Pétablis-

(l) Allgem* Geschichte der IMeralur ( Hist. générale des lettres, etc.), par L. Wachler, t. h, p. 238.

sèment de l'empire turc en Europe, la création du système postal , la destruction de la féodalité par la politique de Louis XI, et la découverte du nouveau inonde, on aura une réunion d'événements uniques dans les annales de l'humanité.

Cette réunion d'événements composait le prélude d'une ère nouvelle.

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