Tome III
Les cinq métaux. — L'or, l'argent. — Le cuivre rouge, jaune, blanc. — Le zinc. — Le fer. — L'étain. — Le plomb. — Blanc de plomb. — Rouge de plomb.
Armes. — Arcs. — Boucliers. — Poudre. — Salpêtre. — Soufre. —Armes, à feu. — Canons. — Fusils. — Mines. — Cinabre. — Vermillon. — Cuivre. — Eau-de-vie de grains. — Perles. — Diamants. — Agate. — Cristal. — Verre.
On voit que dans aucun de ces volumes il n'est question d'acides minéraux. Mais on y remarque quelques produits (zinc, eau de-vie) dont la préparation suppose nécessairement la connaissance de la distillation.
Les deux ouvrages chinois (cotés xxvu et xxix) intitulés Piun-cao-kam-mo et Fuen-pu'puen-ca, qui traitent des propriétés médicinales des plantes , sont à peu près sans intérêt pour la chimie.
L'Encyclopédie japonaise, San-Thsaï-thowhoeï , c'est-à-dire les trois choses principales (le ciel, la terre, et l'homme), nous donnent également très-peu de renseignements sur la chimie. (Voy. Abel Reinusat, Notions et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, t. xi, Paris, 1827.) En voici cependant un passage assez curieux, ainsi conçu : « Le feu follet nait du corps des hommes et des animaux morts. » Ce/eu follet serait-il le gaz phosphore, spontanément inflammable à l'air, et qui s'observe souvent dans les cimetières ?— On lit dans cette même Encyclopédie, à l'article Feu : « Il y a quatre espèces de feux pour le ciel, trois espèces de feux pour l'homme, et cinq espèces pour la terre. Les quatre feux du
néglige, il dédaigne même comme inutiles, les faits qui n'ont qu'une valeur théorique. Le docteur Abel raconte qu'après avoir satisfait aux questions que lui avait adressées un mandarin sur nos manufactures, il saisit cette occasion pour lui apprendre que nous avions des métaux qui, mis en contact avec l'eau, jetaient aussitôt des flammes. «J'avais sur moi, dit-il, un peu de potassium, et je voulus lui en montrer les propriétés. Il me demanda immédiatement à quoi cela était bon; et comme je ne pus lui en prouver l'utilité d'une manière satisfaisante dans Tordre de ses idées, il le regarda avec tant de dédain , que je ne jugeai plus à propos de risquer l'expérience (4). »
La poudre à canon est connue depuis longtemps en Chine ; mais son application aux armes à feu y est assez récente : elle fut introduite de l'occident par la voie des missionnaires. D'après Wilkinson, la poudre fabriquée en Chine contient à peu près les mêmes proportions de nitre, de charbon et de soufre que la poudre qu'on fabrique en Angleterre ou en France (2).
Les Chinois ne se servaient de la poudre à canon que pour les feux d'artifice, dans lesquels ils excellent encore. Le P. Magaillaens rapporte qu'il fut très-éinerveillé d'un de ces feux qui se fit en sa présence : a Une treille de raisins rouges était représentée ; la treille brûlait sans se consumer. Le cep de la vigne, les branches, les feuilles et les grains, ne se consumaient que très-lentement. On voyait les grappes rouges , les feuilles vertes, et la couleur du bois, tout cela représenté si naturellement qu'on y était trompé. »
L'art de fabriquer la porcelaine était déjà porté à un trèshaut degré de perfection en Chine et au Japon, à une époque où nous n'en avions encore aucune connaissance en Europe (3). C'est
ciel sont : celui de Féther suprême , qui est le vrai feu, ou le feu par excellence ; le feu des étoiles, qui est d'une nature plus fugitive; celui des dragons, et celui du tonnerre. Sur la terre, on distingue le feu qui s'obtient par le frottement du bois , celui qui prend naissance par le choc d'une pierre, celui qui vient de l'huile des pierres, et celui qui natt dans Peau . »
(1) La Chine, par J.-F. Davis, ancien président de la Compagnie des Indes en Chine, t. u, p. 192 (trad. par A. Pichard; Paris, 1837*8).
(î) Poudre de Chine :
Nitre.
Charbon.
Soufre.
Poudre française :
(3) Ou a proposé bien des étymologies pour le nom de porcelaine (tse-ki, en
de ces contrées que furent apportés pour la première fois des échantillons de porcelaine. On les admira pour leur beauté; on chercha ensuite avec ardeur les moyens de s'en procurer, et bientôt cette porcelaine devint, par imitation des vases murrhins (1) chez les Romains, l'ornement de la table des riches. Les nombreuses tentatives qu'on fit pour l'imiter furent presque toutes sans succès ; et ce n'est que par un de ces faits, en apparence fortuits, qui ont si souvent contribué aux progrès des sciences et des arts, que sa composition fut connue en Allemagne au commencement du dix-huitième siècle. Un chimiste allemand (de la Thuringe), nommé Macheleid, s'occupant d'expériences sur les combinaisons des terres les plus propres à former les meilleurs creusets , en trouva une qui produisit une porcelaine semblable à celle de la Chine ou du Japon, et qui la surpassa en solidité. Mais on fit un secret de sa composition, et les savants n'en avaient encore aucune idée exacte, lorsque Réaumur publia, en 1727 et 1729, ses observations sur ce sujet.
Par l'examen comparatif que fit Réaumur des porcelaines de la Chine et de celles fabriquées en France et en Allemagne, il trouva que les premières étaient compactes et solides, tandis que les porcelaines imitées étaient poreuses. En chauffant fortement ces porcelaines, il voyait que celles de la Chine n'éprouvaient aucune espèce d'altération, pendant que les autres se fondaient en une masse vitreuse. Il conclut de ces expériences, que la porcelaine doit sa demi-transparence à une sorte de vitrification, et que cet effet peut avoir lieu de deux manières : « 1° La composition de la porcelaine peut, dit-il, être telle que ses parties constituantes soient susceptibles de se vitrifier
chinois ). Suivant les uns, ce nom vient du portugais porcellana, petite tasse ; suivant d'autres , il dérive de porlulaca oleracea, pourpier, dont la fleur est d'un blanc rosé : on l'appelait ainsi parce que la porcelaine des anciens était de cette couleur. (Whitaker's Course of Hannibal over the Alpes, i, 55.) Enfin, d'après Marsden , le mot porcelaine ou porcellana fut appliqué dès le commencement par les Européens à la faïence chinoise , à cause de la ressemblance que présente sa surface polie avec celle de la coquille univalve, qui tirait elle-même son nom du rapprochement de sa forme convexe avec le dos arrondi (Tun porcella ou petit cochon. (Marco- Polo, p. 428, note de Marsden.) Les Anglais appellent la porcelaine, avec beaucoup plus de raison, Chinaware, marchandise de Chine.
(1) Lesvasa murrhinades Romains étaient, selon Whitaker, des vases de porcelaine. (Yoy. Course of Hannibal over the Alpes, i, 55.)
aisément à un degré de chaleur convenable , mais que celui qu'elle a reçu ne soit qu'exactement suffisant pour produire un commencement de vitrification : cette porcelaine fortement chauffée fondra facilement. Telle était la composition des porcelaines imitées en Europe. 2° La porcelaine peut être formée de deux substances, dont l'une se vitrifie par la chaleur, qui ne produit sur l'autre aucun changement. En faisant cuire suffisamment une porcelaine de cette espèce, la fusion de la portion qui en est susceptible enveloppe la portion qui résiste à l'action de la chaleur, et il se forme ainsi une substance demi-transparente, que ne peut plus altérer le même coup de feu. C'est dans cet état que doit être la porcelaine du Japon. »,
Les détails communiqués par le P. Dentrecolles, sur le mode de fabrication de la porcelaine en Chine , confirment les idées de Réaumur que nous venons de citer.
La matière de la porcelaine se compose, dit le P. Dentrecolles, de deux sortes de terre : l'une appelée pe-tun-tse, et l'autre qu'on nomme kaolin. Celle-ci est parsemée de corpuscules brillants, micacés; l'autre est sensiblement blanche et très-douce au toucher. Les pe-tun-tse, dont le grain est si fin, ne sont que des quartiers de roches feldspathiques qu'on tire de certaines carrières (1).
Réaumur trouva aussi qu'en exposant séparément aune chaleur violente ces deux substances, on parvenait à fondre le pe-tun-tse, roche feldspathique (silicate de potasse et d'alumine), tandis que le kao-lin, espèce de sable argileux, restait infusible (2).
(1) Du Halde, Description de la Chine, vol. h, p. 177. Le P. Dentrecolles, missionnaire de la Chine, avait une église dans King-te-Tsching, endroit où Ton fabrique la plus belle porcelaine de la Chine, et parmi ses chrétiens néophytes il en comptait plusieurs qui étaient fabricants de porcelaine.
(2) Ces recherches ne furent pas poussées plus loin par Réaumur. Mais, en 1758, le comte de Lauraguais, Darcet et Legay, entreprirent une série d'expériences qu'ils continuèrent pendant quatre ans. Ils furent ainsi amenés à la découverte d'une porcelaine ayant les mêmes qualités que celle de la Chine ou du Japon, et qui ne lui cédait qu'en blancheur. Macquer, qui était alors chargé de l'inspection de la manufacture de Sèvres , conseilla au gouvernement français de proposer un prix pour la découverte des substances terreuses propres adonner une porcelaine blanche. Cette proposition ayant été adoptée , un pharmacien de Bordeaux, nommé Villaris, annonça que, dans les environs de Saint-Yrieux-la-Perche (Haute- Vienne), il existait une terre blanche qui, dans son opinion , devait remplir le but désiré. En effet, cette terre, essayée par Macquer, répondit à cette attente. 11 fut établi
Le P. Dentrecolles nous apprend, en outre, que les Chinois font, avec une certaine substance, appelée hoa-ché, une porcelaine beaucoup plus belle et d'un prix plus élevé que la porcelaine commune.
a Le hoa-ché est, dit-il, une substance glutineuse, et qui se rapproche en quelque sorte du savon; les médecins en font une espèce de tisane qu'ils disent être détersive et apéritive (1). »
Ce hoa-ché est, sans aucun doute, le talc (2) (silicate de magnésie et d'alumine), aujourd'hui employé en Europe, particulièrement pour la fabrication de la porcelaine du Piémont.
Le vernis qu'on applique à la porcelaine se prépare avec le pc-tun-tse (feldspath) et le che-kao (quartz) finement pulvérisés. « On y ajoute, dit le P. Dentrecolles, une huile qu'on fait avec des cendres de fougère et de la chaux vive , mêlées et traitées par l'eau. » Évidemment, cette prétendue huile n'est autre chose qu'une solution de potasse caustique qui est, en effet, huileuse au toucher.
Les Chinois connaissaient donc depuis longtemps la préparation des alcalis caustiques au moyen de la chaux vive et des cendres. Celles-ci provenaient, non pas du premier végétal venu, mais de la fougère, plante précisément très-riche en potasse.
A raison de la nombreuse population de la Chine, la main-d'œuvre y est à très-bas prix. Des centaines de bras sont occupés là où l'on n'emploie, en Europe, qu'une douzaine de personnes (3). « Il est surprenant de voir, dit le P. Dentrecolles, avec quelle vitesse ces vases de porcelaine passent par tant de différentes mains. On dit qu'une pièce de porcelaine cuite a passé par les mains de soixante et dix ouvriers. Car ces grands laboratoires ont été pour moi comme une espèce d'aréopage, où j'ai annoncé celui qui a formé le premier homme du limon, et des mains
dès lors une manufacture de porcelaine à Sèvres, (mi devint le modèle d'autres établissements semblables en Europe.
(1) Du Halde, ouvrage cité, p. 178 (ne vol.).
(2) Le mot talc dérive de l'allemand talg, graisse , à cause du toucher graisseux de cette roche.
(3) Ce qui s'oppose à la culture du thé en France ou en Algérie , c'est bien moins la nature du sol ou du climat que le manque de bras et le défaut de ces soins minutieux où les Chinois excellent. Il est difficile de se faire une idée de la patience et du temps qu'ils mettent à égrener les plus petites mottes de terre : on dirait la terre passée au tamis. Il faut y joindre encore les soins avec lesquels ils récoltent et préparent le thé ayant de le livrer au commerce.
duquel nous sortons pour devenir des vases de gloire ou d'ignominie (1). »
Au rapport des voyageurs les plus récents, les porcelaines commencent à disparaître en Chine. Les vieux vases, les vieilles assiettes qu'on fabriquait du temps des Mings et qui portent le cachet de cette dynastie, deviennent de plus en plus rares et se vendent excessivement cher. Parmi ces vieilles porcelaines, on distingue les porcelaines à sujets, les craquelées et les céladons, espèces de vases avec des reliefs et d'une nuance de ce vert, appelé vert céladon. Quant aux porcelaines modernes, sorties pour la plupart des manufactures des environs de Canton, elles sont toutes peintes; le rouge et le vert y dominent. Ces couleurs ainsi que l'or sont très-peu stables, et le bleu est loin de rappeler les tons chauds et le vif éclat de la belle couleur bleue du vieux chine de Sèvres (2).
La fabrication de la poterie, de la faïence et du verre, paraît également être fort ancienne en Chine. Le leou-li ou verre chinois se fabrique dans le district de Yen-Tsching. Il est plus fragile que celui d'Europe; il se fendille lorsqu'il est exposé aux injures de l'air (3).
Quoique inférieurs à ceux des Japonais (4), les vernis des Chinois ne laissent pas d'être extrêmement beaux. On en fabrique une multitude d'objets laqués, depuis des paravents jusqu'à des cuvettes. Ce qui en rend le prix élevé, c'est le soin extrême qu'il faut apporter à la préparation d'un vernis plus ou moins consistant, et au nombre de couches à appliquer. Quand on en a appliqué une, on est obligé d'attendre très-longtemps qu'elle soit sèche, avant d'en apposer une seconde. C'est ici surtout qu'il faut admirer la patience e| l'esprit industrieux des Chinois (5).
(1) Ouvrage cité, p. 184 (vol. h).
(2) G. de Keroulée. Un voyage à Pé-kin (Paris, 1861), p. 257.
(3) Du Halde, ouvrage cité, p. 199 (vol. 1).
'(4) Voici comment s'exprime à cet égard l'empereur Kang-hi, dans ses observations de physique et d'histoire naturelle : « Le vernis du Japon est d'une finesse, d'un éclat et d'un poli qui charment l'œil ; celui delà Chine lui est inférieur. Tout le monde en fait honneur à l'adresse des Japonais : c'est une méprise de préjugé et d'ignorance. L'application du vernis demande un air doux, frais, serein; celui de la Chine est rarement tempéré, et presque toujours chaud ou froid, ou chargé de poussière, etc. » (Mémoires concernant l'histoire, les sciences, les arts, etc., des Chinois, parles missionnaires de Pékin, t. iv.) (5) Davis, La Chine, vol. u, p. 186.
Le laque de Canton est un des plus recherchés. Il est noir, orné de dessins d'une finesse et d'une inaltérabilité remarquables. Il se fait avec un bois blanc recouvert d'un vernis noir, dont la composition exacte est le secret des fabricants chinois. La couleur d'or s'applique, au rapport de M. de Kéroulée, de la manière suivante : l'ouvrier trace, d'après un modèle et avec un pinceau d'une grande finesse, les dessins qu'il veut représenter; son pinceau est trempé dans une substance rouge qu'on fait sécher sur le laque apposé le premier et dont le vernis est parfaitement sec. Quand l'application rouge est sèche, on passe sur le tout un tampon de ouate qu'on a préalablement frotté sur la poussière métallique; celle-ci, par un secret des fabricants, mord les parties dessinées en rouge et forme ainsi un composé inaltérable qui retient la poudre d'or fixée solidement à sa surface. Le laqufe de Canton sert à faire des coffrets, des boîtes, des écrans, des plateaux, etc. — Le laque de Pékin est rouge. Il y en a d'ancien et de moderne. Dans le premier c'est le sluc concassé qui domine; dans le second, c'est la cire qui forme le principal ingrédient. Le vieux laque est d'un rouge très-foncé, qui devient grenat au frottement ; tandis que le jeune laque est encore tout resplendissant de son éclat vermillon. Le laque de Pékin sert à faire des jardinières, des montants d'éventail, des étagères, etc. — Le laque de Fou-Tcheou est une composition grise, très-légère et ne se rencontre pas souvent dans le commerce. Malgré sa rareté, il est peu estimé et ne s'emploie que pour la fabrication des mêmes objets (1).
Les Chinois savent employer depuis longtemps le plomb, le cuivre, le fer, dans la préparation des couleurs et la fabrication des pierres précieuses artificielles. Ils connaissent les alliages métalliques, et particulièrement ceux de cuivre, de zinc et d etain, qui, servent à fabriquer des miroirs, des ustensiles de cuisine (2), des gongs, espèce de cloches cylindriques, qu'on fait résonner en les frappant avec de gros maillets de bois (3). llscon-
(1) G. de Kéroulée, Un voyage à Pé-kin p. 254 et suiv.
(2) Extrait du Ming y pie* lou : « Pour tous les remèdes qui se préparent sur le feu, il ne faut point d'ustensiles de cuivre et de fer, il faut se servir d'ustensiles d'argent ou de terre. » (Du Balde, vol. m, p. 454.) Celte citation montre que les Chinois connaissent le danger des ustensiles de cuivre et l'emploi de la vaisselle d'argent.
(3) La grande cloche de Pékin , mesurée par les jéùuites , avait quatorze pieds
naissent aussi la trempe des alliages de cuivre pour la fabrication des tam-iams. Leur pacfong ou cuivre blanc, que nous appelons argentan, à cause de sa ressemblance avec l'argent, est un alliage de cuivre, de zinc, et de nickel.
Il est d'autres inventions dont la priorité paraît revenir aux Chinois; telles sont, entre autres , l'imprimerie, la fabrication du papier, l'encre, etc. Le collage du papier est fort ancien. L'encre de Chine, dont le principal ingrédient est le 'noir de fumée, se vend, comme Ton. sait, sous forme de petits bâtons, sur lesquels les ouvriers ont soin de graver diverses figures de fleurs, d'animaux, etc. Ils y mêlent des parfums pour en corrigerjl'odeur forte et désagréable,
L'empire de la Chine est riche en mines de plomb et d'étain. Aussi ces métaux s'y vendent-ils à bas prix. L'usage du fer y remonte à unehaute antiquité ; car il en est question dans le Chouking (chap. Yu-kong) (1). Ce métal, qui se prête si difficilement à la fusion, les Chinois le réduisent en lames et en fils trèsminces, a Leurs ouvrages en fil de fer, dit l'ancien président de la Compagnie des Indes, ne sont pas aussi proprement exécutés que les nôtres, mais ils ne-laissent pas d'être bons: Nous les surpassons aussi sous le rapport du bon marché. Les Chinois importent notre fer en barres; ils préfèrent le travailler euxmêmes. Ils ont déjà commencé à fabriquer des horloges, des pendules et des montres; cependant ils font venir les ressorts d'Angleterre (2).»
Le jade appartient, en Chine, à la classe des objets les plus chers et les plus précieux. C'est une pierre opaque, fort dure, espèce de silicate calcaire magnésien qu'on retire des'montagnes du Hu-nan (province occidentale de la Chine). Comme le diamant, on ne le polit qu'avec sa propre poussière. La variété la plus estimée est d'un blanc laiteux pur, marqué de quelques taches couleur de feu et veiné de vert. Le jade vert opaque a beaucoup d'anologie avec la serpentine.
et demi de hauteur, et environ treize de diamètre. L'alliage des gong-gongs est, d'après Klaproth, composé de 78 parties de cuivre et de 22 parties d'étain.
(1) Histoire généra'e de la Chine, trad. du texte chinois par le P. de Moyriac de Mailla, missionnaire à Pékin, vol. xm, 4 ; Paris , 1785 (p. 296). Le Chou-king, qui signifie le livre des temps antiques, traite de l'histoire des anciennes dynasties depuis 2200 jusqu'à 1000 avant J. C, ou depuis l'empereur Yao jusqu'à la dynastie Tscliehu.
(2) Davis, ouvragî cité, vol. n, p. 173.
Dans le palais d'été impérial d'Huen-mi-nu-hien, incendié par les Anglais (le 13 octobre 1861), on trouva, entre autres objets précieux, deux bâtons en jade, auxquels la forme de sceptre fit donner le nom de bâtons de commandement. L'un fut envoyé à la reine Victoria, l'autre à l'empereur Napoléon III. a Ce sont, dit M. de Kéroulée, des bâtons de souhait, emblèmes de bonheur que les Chinois s'envoient au commencement de l'année, en guise de cadeaux (1) ».
Système monétaire (2). — Tous les échanges se faisaient autrefois en nature, comme cela avait lieu primitivement dans tous les pays. Sous les Hia et les Chang(de 2400 à 1200 avant J.-C.), on trouve l'indication de trois métaux, jaune, blanc, rouge, employés comme moyens d'échange, à savoir Por, l'argent, elle cuivre. L'or a été longtemps très-rare en Chine. On le retirait des sables de quelques rivières, par les procédés de lavage ordinaires (3). •
L'exploitation des mines d'argent devait être pendantlongtemps très-imparfaite, puisqu'elle laissait encore , d'après |les détails qu'en donne la Petite Encyclopédie chinoise (écrite en 1633), beaucoup à désirer au dix-septième siècle. Il n'en est pas de même des mines de cuivre, qui sont extrêmement abondantes en Chine, et qui paraissent avoir été en tout temps assez bien exploitées.
Les seules pièces métalliques monnayées sont les sapôques. Elles sont composées d'un alliage de cuivre et d'étain : chacune pèse /o^ d'once chinoise (4 gr. 50). Elles sont percées au milieu d'un trou carré par lequel on les enfile en chapelets. Il faut 3,600 sapèques pour faires 2 taëls (15 fr.) L'argent se vend en lingots, et ne se trouve pas à l'état de monnaie titrée. La valeur du lingot ou soulier d'argent est de 1 ou 2 taëls au minimum»
L'ancien gouvernement chinois avait le monopole de l'émission des monnaies et de l'exploitation des mines. Il n'émettait de la monnaie que pour acheter des grains dans les années fertiles, et les revendait ensuite au peuple dans les années de disette.*
(1) Ibid., p. 252.
(2) Edouard Biot a publié sur ce sujet {Journal asiatique , série m, 1837) des détails précieux, tirés de documents originaux (vme et xi« cahiers de la collection de Ma-touan-lin).
(3) Voy. Encyclopédie des arts et métiers (Tïen-kong-kaï-w).
Les pièces monnayées, les médailles de cuivre, sont moulées, et non frappées sur un flan, à froid, comme se pratique le monnayage actuel. Cette circonstance a rendu le crime de faux monnayage extrêmement commun en Chine, malgré les peines sévères auxquelles les coupables sont condamnés.
La fabrication de la monnaie a toujours été à l'état d'enfance chez les Chinois; on l'attribue généralement à l'incapacité de cette nation pour l'invention des machines dont l'emploi demande une grande force. Quant aux travaux de main d'œuvre dont l'exécution exige beaucoup d'adresse et de patience, les Chinois n'ont peut-être pas de rivaux dans le monde entier. m
Dans les montagnes des environs de la ville de Hoei-Tcheou, il y a des mines de cuivre, d'or et d'argent exploitées depuis la plus haute antiquité. L'affinage de l'argent par la coupellation parait être connu d'assez longue date (1). Les Chinois ne connaissent pas, -r- chose étrange ! — l'emploi des acides forts pour dissoudre les métaux. Cependant ils connaissent les substances salines, dont le mélange peut donner naissance à des phénomènes chimiques, analogues à ceux produits par des acides. Voici comr ment les pharmaciens de Chine préparent, par exemple, l'oxyde rouge de mercure :
Mercure
Sulfate d'alumine
Nitrate de potasse
parties égales.
Ce mélange a pour effet d'oxyder le mercure comme si on le traitait par l'acide nitrique. C'est ainsi que procédaient les alchimistes avant la découverte de l'eau-forte (acide nitrique).
La méthode dont ils se servent pour préparer le calomélas est beaucoup moins simple, et démontre qu'aucun principe scientifique ne préside à la préparation de leurs produits chimiques et pharmaceutiques. Voici les substances qu'employa à cette préparation le pharmacien de M. Pearson, chirurgien en chef de la factorerie anglaise, auquel nous empruntons ces détails (2) :
Sulfate de fer 4 •
Sulfate d'alumine 920
(1) « Il y a des ouvriers dont Tunique métier est d'affiner Pargent en bâtons (il n'y a pas d'argent monnayé) dans des fourneaux faits à ce dessein, et d'en séparer le cuivre et le plomb. » (DtiHalde, vol. u, p. 188.)
(2) Davis, ouvrage cilé, vol. r, p. 202.
Nitrate de potasse très impur 900
Sulfure de mercure # 120
Sulfure incertain (de couleur jaune et bien broyé) 660
Mercure 600
Chlorure de sodium 920 •
Sous-borate de soude 930
« Le pharmacien avait, raconte M. Pearson, apporté avec lui son appareil. Le fourneau dont il se servait était en terre glaise cuite; c'était un de ces poêles portatifs sur lesquels les Chinois font leur cuisine; en outre, un vase de terre non vernissé, de la capacité d'environ une livre , et un autre de plus du double , dont le fond était enlevé; puis un plat de porcelaine ordinaire, et un gros pot de terre contenant un peu d'eau. Après avoir mêlé tous les ingrédients, à l'exception des deux sulfures et du mercure, il les mit dans le vase de terre, les saupoudra avec les deux sulfures et du mercure, et plaça le vase sur le fourneau, c'est-àdire sur quelques charbons bien ardents.
« Au bout d'une demi-heure le tout se trouvant en état de fusion , il ajouta le mercure et augmenta le feu. Au bout d'une heure, lorsque la fusion fut complète, il ôta le vaisseau du feu et le renversa pour épancher une partie du mercure, qu'il remi ensuite dans le môme vaisseau et le plaça de nouveau sur le feu. En l'ôtant encore au bout de dix minutes, il reconnut qu'il ne s'était point perdu de mercure ; alors il le renversa sur le plat de porcelaine, et amoncela du sel ordinaire tout autour du vase de terre ainsi que par-dessus son fond renversé , sur lequel il appliqua l'intérieur du troisième plat, dont le fond était enlevé, de manière que ses bords appuyaient sur ceux du plat de porcelaine. Au bout d'une demi-heure il ajouta du charbon, et ranima le feu en l'éventant; de temps en temps il appliquait son oreille pour écouter, disait-il, le sifflement et le bouillonnement qui devaient se faire entendre. Enfin, il annonçait ces effets avec tout le charlatanisme d'un alchimiste.
« Le muriate qu'il avait ainsi obtenu était loin de pouvoir soutenir la comparaison avec celui qu'il avait apporté comme substance modèle. Il parut extrêmement confus du triste résultat de son opération , et me dit que, si je consentais à assister à une seconde expérience, il était sûr d'être plus heureux. J'acceptai, et en effet il réussit cette fois. »
Ces opérations ressemblent assez, pour le répéter, aux opéra-
tions des alchimistes, qui arrivaient, par des voies extrêmement compliquées, aux résultats auxquels nous parvenons aujourd'hui par des voies fort simples (i).
La doctrine de la transmutation des métaux n'est pas inconnue aux Chinois. On en trouve des traces évidentes dans un livre chinois qui a pour titres : Tsai-y-chi; on y lit , entre autres , qu'un vieux savant avait changé des racines et des terres en or, en les faisant calciner dans un vase façonné en tête d'oiseau. Dans les annales de Song, on lit : « Yang-kiai, sur la croyance qu'on pouvait changer les tuiles et les pierres en* or [hoa-ouache-ouei-hoang-kin), quitta ses emplois pour travailler au grand œuvre (2). »
La transmutation des métaux, telle que la concevaient les alchimistes, était donc une idée depuis longtemps répandue en Chine. On ne dira pas que les alchimistes l'aient empruntée aux Chinois, et encore moins que les Chinois l'aient empruntée aux alchimistes de l'Europe. Est-ce là une de ces idées qui en tout temps et en tout lieu se présentent en quelque sorte d'ellesmêmes à toutes les intelligences? C'est là un sujet digne d'être médité.
Au jugement des voyageurs les plus récents , qui ont pu visiter Pékin à loisir, il faut beaucoup rabattre de la renommée artistique des Chinois. « La forme, dit M. de Réroulée, n'est rien pour les Chinois ; le prix de la matière première et le plus ou moins de difficulté que l'on peut avoir à la travailler, voilà ce qui constitue le mérite des objets. L'enchevêtrement, le fouillis, le heurté, tout ce qui répugne à l'œil d'un homme de goût, voilà ce qui séduit et enchante les hommes de cette race dépourvue des facultés phrénologiques dont la résultante est ce qu'on appelle le sentiment du beau, le goût artistique... Partout chez les Chinois la patience de l'ouvrier tient lieu de la grâce
(1) Les pharmaciens sont fort nombreux en Chine. Leurs boutiques sont ornées d'une foule de vases et de bocaux, avec des inscriptions, comme chez les pharmaciens d'Europe. Partout à Pékin et dans les villes d'alentour on voit des affiches qui annoncent quelque médicament merveilleux : l'huile de Po-kio, « souverain contre toutes les maladies » ; les pastilles de gin-sing, qui se vendent au poids de l'argent et qui guérissent de la dyssenterie; les pilules rouges de Kian-tse, qui préservent des insolations, etc. (G. de Kéroulée, Voyage à Pékin, p. 103.)
(2) Mémoires concernant l'histoire, les sciences, les arts, etc., des Chinois, parles missionnaires de Pékin, t. n, p. 493. (Ouvrage en xiv vol., 4 ; Parla, 1777).
et du Uni. On creusera, dans une boule d'ivoire, trois ou quatre autres sphères creuses qui se meuvent indépendantes les unes des autres; on réunira les ongles d'un millier de fourrures de martres, et, ajustant par un travail inôUï de couture toutes ces parcelles de peau Tune à l'autre, Ton aura fait une fourrure tel- » lement riche, tellement précieuse, que Pempereur seul peut la porter : voilà ce que les Chinois considèrent comme le critérium du beau, comme la merveille la plus digne d'admiration... Dans tout ce qui est incrustation , mosaïque , ciselure , leurs œuvres pourront acquérir une certaine valeur et un certain prix, même aux yeux de l'artiste. Mais, pour me résumer, je dirai hautement qu'en Chine je n'ai jamais rien vu qui approchât, comme beauté de forme , de la moindre poterie étrusque , de la plus simple coupelle antique trouvée aux environs du dernier bronze recueilli dans les fouilles d'une ville d'Italie (1). »
Les Chinois et les Japonais entretenaient-ils des relations avec l'Amérique longtemps avant la découverte de ce continent par les Européens? C'est une question qui a été souvent agitée, sans pouvoir être résolue (2).
La race mongole, quelle que soit l'antiquité de sa civilisation, ne pèse guère dans la balance du progrès. Repoussant avec hauteur toute lumière venue du dehors, elle se complaisait depuis des siècles dans son immobilité d'idoles, lorsque des querelles récentes lui firent sentir la puissance et la supériorité de l'Occident. La France et l'Angleterre alliées, dictant des conditions de paix (septembre 1860) dans la capitale même de l'Empire du milieu, c'est là un des événements les plus mémorables de notre époque. Grâce à cette alliance civilisatrice, la dhine est aujourd'hui ouverte à toutes les nations de l'Europe.
INDIENS (artai).
Llnde est le berceau de la filiation des peuples qui marchent à la tête de la civilisation. Son histoire présente de nombreuses
(1) G. de Kéroulée, Un voyage à Pékin, attaché à l'ambassade extraordinaire de France en Chine (1860-1861 ) ; Paris, 1861, p. 250-251.
(2) Consultez le Livre sacré et les Mythes de Vantiquité américaine par Vabbé Brasseur de Bourbourg, Introduction, p. xxix et suiv., Paris 1861.
lacunes, et souvent un caractère purement conjectural, du moins en ce qui concerne la période primitive.
Les plus anciens habitants de l'Inde dont l'histoire fasse mention se donnaient eux-mêmes le nom d'Aryas, d'hommes braves. Établis d'abord au pied de l'Himalaya, dans la province de Delhi, ils vinrent occuper, 1500 ans avant J.-C, tout l'Indos-* tan proprement dit. Les Aryas parlaient le sanscrit, et forment par leur langue, par leur type physique et moral, la souche de la grande race indo-européenne. '
Comme la Chine, l'Inde est restée longtemps inconnue aux Européens ; car les notions qu'en avaient les anciens, depuis l'expédition d'Alexandre le Grand, ont fort peu de valeur. Ce n'est donc que dans les temps modernes, depuis l'époque de l'établissement des compagnies marchandes dans la presqu'île du Gange, que l'on a pu se procurer des renseignements plus précis sur cette contrée, considérée généralement comme le berceau de la civilisation. Malheureusement, ces renseignements n'ont aucun intérêt direct pour l'histoire de la chimie, ils concernent presque exclusivement la littérature, la religion, les mœurs et les coutumes des peuples de l'Inde (1).
Cependant l'usage des métaux, leur mode d'extraction, l'emploi des alliages et des monnaies, la préparation des couleurs, du bleu (indigo), etc., connus dès la plus haute antiquité dans l'Inde, présupposent nécessairement des connaissances, quelque informes qu'elles soient, en métallurgie et en chimie. Toutefois la comparaison des langues ne nous apprend rien de positif à cet égard (2).
Les Indiens étaient depuis fort longtemps renommés pour la trempe du fer (3). Tout le monde a entendu parler de l'excellence du fer ou de l'acier indien pour la fabrication des instruments tranchants, particulièrement de ces fameuses épées que
(1) Parmi les manuscrits sanscrits de la Bibliothèque impériale de Paris, il ne se trou re aucun document qui puisse intéresser l'histoire de la chimie.
(2) Voy. Adolphe Picteî, Les Origines indo-européennes, ou les Àryas primitifs, essai de paléontologie linguistique , 2 vol. in-8°, Paris et Genève, 1863.
(3) II paraît certain que les Indiens védiques , ainsi que les Iraniens , à peu près contemporains, savaient travailler le fer ; mais, comme dans leurs langues respectives, ayasou ayah(\e latin aes), désigne aussi le bronze, on reste dans le doute sur la valeur primitive de ce nom. Voy. A. Pictet, Les Origines indo-européennes, vol. h, p. 149.
PREMIÈRE ÉlfoQUE. 25
les Grecs appelaient ôaupaaia Ç(<pr„ (épées merveilleuses) et les Occidentaux lames damasquinées (1).
Le célèbre ader-wootzy qu'on imite en alliant l'acier ordinaire avec de très-petites quantités d'argent ou de platine , était autrefois exclusivement employé pour la préparation du moiré métallique (2).
Le borax servait depuis longtemps chez les Indiens dans la soudure des métaux ; il fut pour la première fois apporté en Europe, par l'intermédiaire des marchands arabes. Ce sel (borate de soude), si utile dans les arts, se rencontre particulièrement au nord de l'Inde, dans le Thibet. Là il se trouve déposé au fond de certains lacs, d'où on le retire en masse considérables. Comme il est impur et mélangé avec des matières organiques , on le soumet à une espèce de purification avant de le livrer au commerce.
Comme les Chinois, les Indiens ignoraient la préparation et l'usage des véritables dissolvants des métaux, c'est-à-dire des apides minéraux, sans lesquels la chimie est une science impossible : le vinaigre et les sucs acides des végétaux sont des dissolvants trop faibles ou insuffisants. Aussi la découverte de Peau-forte et de Peau régale, de ces deux dissolvants des métaux par excellence, fait-elle véritablement époque dans l'histoire de la science.
Si nous avons fort peu de renseignements sur la pratique de la chimie chez les Indiens , il n'en est pas de môme pour ce qui regarde la théorie : les spéculations de l'extrême Orient ont la plupart une grande analogie avec les systèmes des philosophes de l'Occident.
Les théories les plus élevées, les formules les plus, générales de la science, ne sont, en dernière analyse, que le reflet des lois immuables de l'intelligence humaine, lois aussi absolues et aussi nécessaires subjectivement que celles qui régissent le mouvement, la matière et ses transformations indéfinies.
(1) Le mot damasquiné vient de Damas, ville de Syrie, qui était le principal entrepôt du commerce de l'Europe avec l'Inde, avant la découverte du cap de Bon ne- Espérance.
(2) Lorsqu'on mouille, avec des acides affaiblis, des lames de certaines espèces d'acier (notamment le wootz de l'Inde), après les avoir travaillées au marteau , on remarque à leur surface des ramifications veineuses d'uu aspect chatoyant. C'est là ce qu'on appelle le moiré métallique. C'est une véritable surface cristallisée, mise à découvert par un acide.
Voilà pourquoi ces théories se ressemblent toutes, abstraction faite des temps et des lieux.
Arrêtons-nous un moment sur la philosophie indienne , pour faire ressortir quelques-unes de ces idées qui se retrouvent au fond de presque toutes les théories.
Une question qui a en tout temps occupé les esprits qui se sont livrés à l'étude de la nature, c'est de connaître à la fois la qualité et la quantité des éléments matériels qui, par leurs combinaisons diverses, forment l'immense variété des choses. Parallèlement à ces recherches, les philosophes, depuis Aristote jusqu'à Kant, ont essayé, dans une autre sphère, d'approfondir et de classer le nombre des lois élémentaires, ou, comme ils l'appellent, des catégories de l'entendement.
Suivant l'opinion des philosophes indiens, le nombre des éléments qui composent la matière est de cinq : la terre, l'eau, l'air, le feu et l'éther. Ce nombre était également adopté par les philosophes grecs, qui comptaient l'éther au nombre des éléments. Cette opinion a fait pendant longtemps autorité parmi les chimistes.
Cinq éléments! c'est bien peu de chose à côté du nombre des éléments aujourd'hui connus en chimie (1). Cependant, à mesure que la science marche, tout tend à se simplifier, et il ne répugne nullement de croire que Jes éléments de la matière, quelque nombreux qu'ils soient en apparence, ne se réduisent au fond qu'à deux ou trois. Dans la manière de voir qui règne actuellement, et qui compose la science courante, les esprits en chimie tendent vers l'unité de la matière, comme en physique vers l'unité des forces.
Les cinq éléments désignés, dans la langue des Védas, sous le nom de pantchatouam (quinquité) (2), sont les formes dont s'est revêtu Brahma, le maître de l'univers. C'est ainsi que, dans le drame de Sacountala, un brahmine, s'avançant vers la scène, prononce cette invocation :
« Puisse le maître de l'univers, présent sous ces formes : l'eau,
(1) Il y a cinquante ans le nombre des corps simples, c'est-à-dire actuellement non décomposables, n'était encore que de cinquante-quatre. Aujourd'hui on en compte soixante-six, et depuis qu'on emploie la lumière (spectre coloré) pour analyser la matière, il faut s'attendre à voir augmenter encore ce nombre.
(2) Dérivé pantcha, cinq.
la première des choses créées, le feu sacré , l'éther sans bornes, la terre, nourrice de tous les germes, l'air, qui anime tous les êtres qui respirent; — puisse ce dieu favorable vous protéger à jamais (1) ! »
Les philosophes indiens enseignent que tout corps doué dévie est formé de la réunion des cinq éléments. Pour dire qu'unhomme est mort, ils se servent de ces expressions: «L'homme est retourné dans les cinq éléments; il est rentré dans le sein de Brahma. » C'est pourquoi, dans la fable du serpent et des grenouilles, de YHitopadësa, le sage Capila, cherchant à consoler un père de la mort de son fils, lui dit : « A quoi bon de tant t'affliger ? Ne saistu pas que le corps, composé des cinq éléments, retourne dans le panchatouam, et se résout dans chacun de ses principes ? »
Saurions-nous aujourd'hui mieux définir la mort physique, la décomposition naturelle de tout être vivant? Le corps dont les mouvements ne sont plus sous l'empire des fondions vitales se réduit en des principes dont les uns se mêlent à la terre, les autres à l'eau, d'autres à l'air, où quelques-uns peuvent même s'enflammer spontanément (2); enfin, il y a des produits de décomposition susceptibles de se mélanger avec l'éther, puisque beaucoup de physiciens admettent l'existence d'un fluide hypothétique pour expliquer les phénomènes de la lumière, du calorique et de 1 électricité. Les principes dans lesquels le corps se résout après la mort, qu'on les appelle aujourd'hui eau, acide carbonique, ammoniaque, etc., ou qu'on les nomme, comme autrefois, terre, eau, air, etc., peu importe : quel que soit le langage, l'idée fondamentale reste la même. Le domaine des faits particuliers peut, parla suite du temps et de l'observation, varier et s'agrandir ; mais l'idée qui les enchaîne est immuable, parce cfb'elle repose sur le fonctionnement de l'intelligence humaine, organisée pour ne saisir que les rapports du mouvement et de la matière.
N Aux noms de Brahma (Dieu créateur), de Visclmou (Dieu conservateur), et de Swa ( Dieu destructeur), trinité mystérieuse exprimée par la syllabe mystique de aûm, se rattachent des pensées à la fois physiques et métaphysiques. Siva lui-même,
(1) La reconnaissance de Sacountala drame sanscrit et pracrit de Calidasa, traduit par A.-L. Chézy, 1830-4; Paris.
(2) Entre autres l'hydrogène phosphore, qu'on remarque souvent dans les cimetières et dans les marais.
le Dieu destructeur, est adoré sous le nom de Dieu bon, et regardé comme le principe d'une nouvelle vie; car tout naît, vit et périt, pour renaître. De là ces cycles de transmigration qui nous rappellent les doctrines de Pythagore, empruntées à la métempsycose des Égyptiens.
Cependant les philosophes indiens ne s'arrêtent pas au simple matérialisme panthéistique. Ils vont plus loin : ils admettent, comme les disciples de Platon, une âme du monde, dont les âmes des êtres animés ne seraient que des parties. Au moment de la dissolution du corps, l'âme, âtmâ, très-différente du principe purement vital, se réunira, disent- ils, si elle est pure, à la grande âme universelle, paramâtmâ, d'où elle est émanée; si elle est impure, elle sera condamnée à subir un certain nombre de transmigrations ; c'est-à-dire à animer successivement des plantes et des animaux, ou même à être incarcérée dans quelque corps minéral, jusqu'à ce que, purifiée de toutes ses souillures, elle soit jugée digne du moucti, de l'absorption dans la Divinité (1).
Ainsi les minéraux eux-mêmes seraient des êtres animés. Il est à remarquer que cette idée se retrouve au fond de la doctrine des alchimistes, qui attribuaient à chacun des métaux une âme particulière.
Comme dans la kabbale et dans les théories alchimiques, .on trouve dans la philosophie indienne l'assimilation des éléments à certaines parties du corps humain, identification de l'homme ou du monde en miniature (microcosme) avec l'univers (macrocos'me); les triangles et les cercles mystiques (tschakras), traversés par des rayons dont les différents nombres sont mystiques (î). On y'rencontre également l'idée, d'après laquelle le monde est un animal qui réunit les deux sexes, et qui exerce à la fois les fonctions de père et de mère. Le principe mâle et le principe femelle, le principe actif et le principe passif, se retrouvent nonseulement dans la philosophie indienne, mais dans presque tous les systèmes des philosophes anciens; cet antagonisme dualistique défraya particulièrement les doctrines de l'art sacré. Ainsi,
(1) Voy. Manon, le Gnîtâ, les Pourânas, etc. L'absorption dans la divinité se retrouve, en partie, dans le Xirwana du bouddhisme. Voy. M. Barthélémy Saint-Hilaire, Sur le bouddhisme , et M. E. Schlagintweit, Buddhisme in Tibet, Lond. 1863,in-8°t avec un Atlas gr. in-folio.
(2) Journal asiatique, n° 68, 1 84 1 , p. 414.
par exemple, dans le monde minéral, qui est le monde des alchimistes, le principe mâle était l'arsenic, comme l'indique le nom même de ce corps ; car àpaevtxov (arsenic) signiûe littéralement mâle, ou principe actif. Le cuivre, consacré à Vénus, était le principe femelle. On sait qu'un des principaux problèmes que les alchimistes s'étaient proposé de résoudre était la conversion des métaux vils en métaux nobles (or et argent). Or, l'arsenic (principe mâle) s'unissant au cuivre (principe femelle) donne naissance à un alliage (cuivre blanc), qui, par son aspect, ressemble à l'argent, et que certains adeptes vendaient pour de l'argent véritable.
C'est ainsi que les disciples de l'art sacré, les alchimistes, empruntèrent aux spéculations des philosophes anciens beaucoup de théories, pour les appliquer à leurs opérations et en donner des interprétations allégoriques.
Le Gange est pour les Indiens ce que le Nil fut pour les Égyptiens : c'est sur les bords de ces fleuves sacrés qu'est venue s'asseoir cette civilisation antique, qui de là s'est répandue dans tous les pays de l'Occident. Aussi l'eau , principe fécondant de la mère commune, aima tellus, joue-t-elle un rôle important dans les cérémonies religieuses ainsi que dans les théories philosophiques et scientifiques de ces nations.
« L'eau est le principe de toutes choses. » Cette idée, que Thaïes avait empruntée aux Égyptiens, se retrouve dans les livres sacrés de l'Inde (1). C'est à cet élément, emblème de la purification , que s'adresse le prêtre lorsqu'il récite le texte sacré de l'expiation. «Eau, tu pénètres toutes choses ; tu es la bouche de l'univers; tu es le mot mystique vasha; tu es la lumière, le goût et le fluide immortel (2). »)
Fidèles aux traditions anciennes, les alchimistes s'emparèrent plus tard de l'idée que l'eau est le principe de toutes choses, et ils la transportèrent dans le monde minéral. Mais ici il fallait entendre par eau, non plus l'eau commune des rivières, mais l'eau philosophale, une eau pesante, ne mouillant qu'un très-petit
(1) « L'univers a été produit par l'eau. » Manou, chap. r, v. 8.
(2) Après avoir prononcé ces paroles , le prêtre remplit d'eau le creux de sa main, l'approche du nez, l'aspire par l'une des narines, et la rend, au bout de quelques instants, par l'autre, en se tournant vers le nord-est. C'est là la cérémonie de l'ablution interne, destinée à enlever tous les péchés. Voy. Colebrooke, Asialic researchesof Calcutta^ vol. v, 1799.
nombre de corps, douée du brillant de l'argent. Cette eau n'était que le mercure ordinaire pour la tourbe des adeptes, tandis que pour ceux qui se prétendaient initiés aux secrets de leur art c'était un mercure particulier, considéré comme l'élément constitutif de tous les métaux (1).
Voilà comment la plupart des doctrines hermétiques ont leur source dans les spéculations de la philosophie naturelle et dans les dogmes mystiques des plus anciennes religions. Aussi l'histoire de la science est-elle intimement liée à l'histoire de la religion et de la philosophie, comme nous le verrons surtout au siècle de Roger Bacon et d'Albert le Grand.
La société indienne, divisée par castes, devait radicalement s'opposer à la formation d'une science où la pratique doit l'emporter sur la théorie. Les métiers, dont la chimie est tributaire, y étaient, comme à Athènes et à Rome, exercés par une caste méprisée, celle des çudras, tandis que les spéculations philosophiques, intimement liées aux croyances religieuses, étaient dans les attributions de la caste la plus respectée, celle des prêtres ou brahmines.