CHIMIE TECHNIQUE
'0epiiar4 IPsIlssy.
Bernard Pallssy éoh él^e 'edftsîdérô èomme le représentant de la chimie tétMiqme eiexpérimefitaie au %vi^ siècle.
C* est un des hommes qui se sont le plus attachés, pendant ce grand siècle , à proclamer la supériorité de ^expérience sur l'autorité des maîtres, et à-CôfntWtt^leâ théories isbrtîès du cerveau des philosophes.
On fait, si je ne me trompe,- trop d'hbnifieùrau chancelier Bacon, enle représentant pour ainsi dire comme le créateur delà méthode eipérimentàle-fl). FrançoSà^Bàcen était éneoreenfant lorsque Palissy enseîgnâft déjà ï)ublîqùëbienl que "pour atteindre Ja vérité ii est né<îessaire de- consulter ^expérience. «Je n'ai point eu, dit-il, d'aritre livre (Juele <Hél el ta terre, lequel est connu de tous ; et est donné à toui de connoistre et lire ce beau livré, o
Le potier de terre d'Agen fait époque dans Phistoiref de la chimie, comme le chant^elier d'Angleterre dans PRistoirede la phi- Josophie.Gésdeux hbnlnaesse ressemblent intellectuellement par )a directioD qti'ils ont imprimée aux sciences d'observation.
On ignore l'atmée précise de la naissance deBe*nard Palissy. Suivant d'Aubigné, il naquit en 1499, dans le diocèse d'Agen. On ne sait rien des premières années de sa jeunesse, qu'il parait avoir consacrées à l'étude du dessin, de la géométrie pratique et de l'arpentage.
C'est vers Tannée 1544 qufe B. Palissy s'éprit d'une belle passion pour la préparation des émaux ap{)liqués à la poterie. U.n'at-
(1) Noos sommes heu reax de constater que cette opinion, qui à Tépoqaeoù ooiut ravioiMéai'U}e(en 1842) avait Fair d'un paradoxe, est aiijoord'bui partage par des Ikommes d*unc grande autorité. Il nous suffira de citer, entre antres, M. le baron Liebig (niicours prononcé en l&63à PAcadémic des ficiences de Mnnîcli).
68 HISTOIRE D£ LA GUIHJE.
teignit son but qu'après de longues années de recherches et de tribulations. Nous Tentendrons plus loin raconter lui-même les principaux incidents d'une vie si bien remplie.
Dévoué au calvinisme , qui commençait alors à se répandre dans le midi et l'ouest de la France, Palissy fut impliqué dans les guerres civiles qui désolaient la Saintonge, sa contrée natale. L'édit de Henri II donné à Ëcouen, au mois de juin 1559, sema l'alarme parmi les calvinistes. Un grand nombre de réformés furent condamnés à mort par des juges royaux. Palissy obtint une sauvegarde du duc de Montpensier; mais, malgré cette sauvegarde du commandant de l'armée royale, il fut arrêté et traîné en prison; son atelier, construit»à grands frais, fut démoli. Menacé de morl, il ne fut sauvé que par la protection du comte de la Rochefoucauld, du sire de Pons, du baron de Jarnac et du seigneur de Burie. Tout le monde , excepté les juges de Saintes, s'intéressait au sort du malheureux ouvrier de terre , inventeur des rustiqm figulines, comme il aimait à s'intituler lui-même. De Saintes il fut conduit , pendant la nuit, dans les prisons de Bordeaux. Enfin, il aurait subi le sort de tant d'autres huguenots, si le grand connétable, duc de Montmorency, n'était pas intervenu en si faveur auprès de la reine mère , la fameuse Catherine de Médicis. Palissy^ mis en liberté, s'attacha, par reconnaissance, au service du roi, de la reine mère et du connétable. Il fut employé à embellir des chefs-:d'œuvre de son art plusieurs châteaux royaux et particulièrement celui d'Écouen.
Rendu à ses travaux, Palissy se livra avec ardeur à la chimie, à l'agriculture et à l'histoire naturelle. Le premier, il eut l'idée de former à Paris un cabinet de géologie et de minéralogie. Il y fit des conférences publiques, auxquelles assistaient les membres les plus savants de la Sorbonne , du parlement et delà faculté de médecine. Il demeurait aux Tuileries, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, et on ne le connaissait alors que sous le nom de Bernard des Tuileries.
En 1572, Palissy échappa, avec Ambroise Paré, aux massacres de la Saint-Barthélémy, soit qu'il fût oublié, soit que Catherine de Médicis le protégeât secrètement.
Vouvrier de (erre fut, à sa dernière heure, tel qu'il avait été pendant toute sa vie, d'une conscience pure, d'une âme forte et élevée. On pouvait lui appliquer ce vers d'Horace : Juslum et tenacern proposai virum.
La Ligue allait recommencer son drame sanglant. Un des principaux ligueurs, Matthieu de Launay, demanda, en 1589, le supplice du vieux Bernard , qui était enfermé dans la Bastille. Le roi (Henri UI) , s'intéressant au sort de son vieux serviteur, alla lui-même le trouver en prison, pour l'engagera changer de religion.
c Mon bon homme , lui dit le roi , il y a quarante-cinq ans que vous estes au service de la reine ma mère et de moy; nous avons enduré que vous ayez vescu en vostre religion parmi les feux et les massacres ; maintenant je suis tellement contraint par ceux de Guise et mon peuple, qu'il m'a fallu, malgré moi , vous mettre en prison. Vous serez bruslé demain, si vous ne vous convertissez, n
«Sire, répondit Bernard, vous m'avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moy; mais moy j'ay pitié de vous, qui avez prononcé ces mots : Je suis contraint; ce n'est pas parler en roy. Je vous apprendrai le langage royal , que les guisards, tout vostre peuple ny vous ne sauriez contraindre un potier à fleschir les genoux devant des statues (1). »
Le vieillard resta inébranlable, et mourut bientôt après, à i'àge de quatre-vingt-dix ans.
Ouvraf^es de Bernard PsllMy.
En lisant les écrits de B. Palissy, on sera plus que jamais convaincu que «le style est de l'homme». On reconnaît, dans l'énergie, dans la simplicité et la naïveté du langage, toutes les qualités qu'on admirait dans l'intrépide inventeur des rustiques %ilînes.
Tous les ouvrages de B. Palissy sont écrits en français; car /'autear, comme<>iI le dit lui-même, ne savait ni le grec ni le latin. Leur publication comprend un intervalle de vingt-trois ans (de 1557 à 1580) (2). Ils ont été réunis en un volume in-quarto par Faujas de Saint-Fond et Gobet, Paris, 1777. Il est à regretter que l'on n'ait pas suivi dans cette édition l'ordre chronologique.
(1) D*Aubigiié, Hiit, univ.^ part, m, an 1589.
(2) Les entions feu plus anciennes des premiers onvrages de B. Palissy sont de 1557 et de 1568. Il y a aussi une édition de Fann^fe 1580.
— La Bibliothèque impériale de Paris possède an manuscrit intitulé ExtraicU des discours 4e Bernard Palissy, n» 1044 | fonds de Saint-Gerraain).
70 UISTOIHE D£ LA CHiMIE.
Ces écrits ont été composés, pour la plupart, sous forme de dialogues. La Théorique ^ \dine et (H^gueilleuse, qui d'ordi* naire pose les question^, est TictorieuseBient combaltue et souvent humiliée pav/a Praeiiqut. La preaiière a preçqie coostamment tort, tandis que: la dernière, .cogime on ^devait s'y atten* dre, a presque toujours raison.
De Part pie terres de son uiilUé, dfis émqtw^t^et dt^ fou (^}.
C'est dans ce traité que Païissy fait surtout preuve de celte force de volonté el de cette patience qtiî attestent le 'génie, bans sa dédicace au sire Antoine de Pons ^ on rernarqdè ces paroles caractéristiques : (t Le' nombre' de ihes àïis m*a incité de prendre la hardiesse de vous dire qu'un de ces jours je considérois la couleur de ma barbe, qui me causa penser au pçu de' jours' qui me restent pour finir ma course ; et cela m'a fait admirer les Ijs et bleds des campagnes et plusieurs espèces de plantes, lesquelles changent leurs couleurs ve'rdcs ëti bWhches, lorsqu'elles sont prestes de rendre leurs fruits.* Aussi plùsieui's arbres se hastent de fleurir quand ils sentent cesser leùâ vertu végétative et naturelle; une telle considération tn'à fait sbuVetlir qu'il est escrit que Ton se donne garde d'abhsfei' des dons dé bleu et de cacher le talent en la terre : aussi est escrit que le fol celant sa folie vaut mieux que le sage celant son sçavoir.
— «Les Hures pernicieux de Raymond. :Ltflle, de Pai'acelse, du Roman de la Ro^e (qui font perdre le temps à h jeuâesse), m'ont causé gratter la terre l'espace de quarante ans et fouiller les entrailles 4*lcelle, alla de cognoistre les choses qu?eUe pioduit daqs soy ; et, par tel moyen, j'ay trouué grâce deuaut Dieu, qui m'a £ait cognoistre des secriets qui ont esté jusques à présent incognus aux I^ommes, voire aux plus doctes, comme l'on pourra cognoistre par mes escrits. Je sçay bien qu'aucuns se moqueront, en disant qu'il est impossible qu'xun hpmme destitué de ta langue latine puisse avoir intelligence des choses iiatnrelles ;. et diront que c'est à moy une grande témérité d'escrire contre Topinion de tant de philosophes fameux et anciens, lesquels ont eserit des effects naturels et remply toute la teïre de sagesse. Je sçai aussi qu'autres jugeront selon rêxtérieûr, disant qué,je ne suis qu'un pauvre artisan. — Non obstant toutes ces considérations,
(i; Œuvres B. PaUasy ; PariK» 1777^ iû*k% p. â.- ,
je n'ay laissôde poursayure mon €»tre^rvM^ely pour ooixpev broche à toutes calommes el embuscbasi^j'ay dreé§é oa' cabinet auquel j'ay mis plu^turs cbosea admirfibLsft et monstmeusesi que j'ay tirées. de la matrioe delà terre^ lesquelles rendent tes* moignage certain ëeeeque je.dis« et« iieje trouTera homme qui ne soit contrainct confesser «ceux véritables , apcès qdil aura Teu les. choses que j'ay prépanées e& mon cabinet» pour rendre cer* tains tous cen qui ne voudroyent aulirement ajbuster foy à mes
escrits. » •!•,•.•;.;,
Voici comment Palissy s'exprime dans mn<Âverti9semerU au lectewr .- a Le désir que j'ay que tu profites à la Jecture de ce liure m'a incité de t'aduertir q^ tu te donnes garde de eoyvrer ton esprit de sciences escntes auK cabinets par une'^eorique ima^* gioative ou crochetée de quelque liure escrît par imagination de ceui qui n'ont rien practiqué, et te donnes garde de croire les opinions deceux qui disent que théorique a engendré 'la prae-» tique. A Si l'hoaune pouuoit. exécuter ^aes) imaginatiops^. je tien* drois leur party et opinion ; mais tant s'eni faut Siilas choses conçues aux esprits se pouuoyent exée«(tery les.souficfuis d'alcbimie feroyent de belles choses, etoejs'amusei^oyBnti.'eherobeè l'espace de cinquante ans^ eommerphiaieurs ont fait ;:.si da^théoriqae figurée aux esprits des eheb de guerre se pctunOit^exéou* ter, ils ne perdroyeat jamai&bataille; J'ose dire»' à la coiiliision.de ceux qui tiennent telle opinion, qu'its^ ne SQaurogreirt faire un soulier, non pas menne un talon de cbâusse, quand ils auroyent toutes les théoriques du. monde. I» ' .
Ce préambule contenait, pour ainsi dii» en germe, la révolu^tion qui devait bientôt s'opérer dans jes difEérentes manières de Toirles choses. Il fallait affronter la persécution pour mettre Pex<péiience au-dessus de la théorie; il faUait un homme de la trempe de PsQissy pour rompre avec rautarité du moy!en:âge et inaugu^ rer l'ère de la liberté d'observation. *:
Le vieux Bemard>des Tuileries, laisse «ici loin derrière lui le célèbre chancelier d'Angleterre*
Écoutons Palissy .raconter lui-môme comment il s^est Initié à la pratique, quelles diffloul^és^ilia. rencontrées il la lecture du grand livre delà tiatûre.^.Ce récit perdrait tout soU' charme par une sèche analyse : il importe de le reproduire, dans toute sa siraplicilé. . • ; • , i. .
« Sçaches qu'il y a vingt et cinq ans passais qtt^il me fust montré
une coupe de terre, tournée et esmaillée d'une telle beauté, que deslors j'entray en dispute avec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos qu'aucuns m'auoient tenus, en se mocquant de moy, lorsque je peindois les images. — Sans auoir esgard que je n'auoîs nulle connoissance de terres ai^euses, je me mis à chercher les esmauz, comme un homme qui taste en ténèbres. Sans auoir entendu de quelles manières se faisoyeiH lesdits esmaux, je pilois de toutes les matières que je pouuois penser qui pourroyent faire quelque chose; et les ayant pilées ei broyées, j'achetois une quantité de pots de terre, et après les auoir mis en pièces, je mettois des matières que j'auois broyées dessus icelles, et les ayant marquées, je mettois en escrit à part les drogues que j'auois mises sur chascunes d'icelles pour me* moire ; puis ayant fait un fourneau à ma fantaisie, je mettois cuire lesdites pièces, pour voir si mes drogues pourroyent faire quelque couleur de blanc ; car je ne cherchois autre esmail que le blanc, parce que j'auois ouy dire que le blanc estoiit le fondement de tous les autres esmauz.
a Or, parce que je n'auois jamais veu cuire terre, ny ne sçaaois à quel degré du feu ledit esmail se deuoit fondre, il m'estoit impossible de pouuoir rien faire par ce moyen, ores que mes drogues eussent été bonnes, parce qu'aucune fois la chose auroit trop chauffé et autrefois trop peu ; et quand lesdites matières estoieot trop peu cuites ou brusiées, je ne pouuois rien juger delà cause pourquoy je ne faisois rien de bon, mais en donnois le bla^me aux matières... Mais je commettois encore une faute plus lourde que la susdite; car, en mettant les pièces de mes espreuves dedans le fourneau, je fes arrangeois sans considération; de sorte que, les matières eussent esté les meilleures du monde et le feu le mieux à propos, il estoit impossible de rien faire de bon. Or, m'estant ainsi abuzé plusieurs fois avec grands frais et labeurs, j'estois tous les jours à piler et broyer nouuelles matières et construire nouveaux fourneaux, avçc une grande despense d 'aillent et consommation de bois et de temps.
a Quand j'eus bastelé plusieurs années ainsi imprudemment avec tristesse et soupirs, à cause que je ne pouvois parvenir à rien à mon intention, je m'auisay, pour obvier à si grande despense, d'envoyer les drogues que je voulois approuuer à quelque fourneau de potier; et ayant conclud en mon esprit telle chose, . j'acbetay derechef plusieurs vaisseaux de terre; et les ayant rom*
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pus en pièces, comme de coustume, j'en couuray trois ou quatre cent pièces d'esmail, elles eovoyayeaune poterie distante d'une Jieue et demie de ma demeure, avec requeste enuers les potiers qu'il leur plust permettre cuire lesdites espreuves dedans aucuns de leurs vaisseaux ; ce qu'ils faisoyent volontiers. Mais quand ils auoyeot cuit leur fournée, et qu'ils venoyent à tirer mes'espreuves, je n'en recevois que honte et perte, parce qu'il ne se trouuoit rien de bon, à cause que le feu desdits potiers n'estoit assez chaud. »
Après cet insuccès, qui ne devait pas être le dernier, Palissy prit quelque temps de rel&che. Il fit, dans cet intervalle, partie de la commission envoyée par le roi pour lever les plans des marais salants de la Saintonge. A peine ce travail fût-il achevé, que Palissy recommençait ses expériences. Laissons-le encore parier lui-môme :
«Après que je me trouvay muny d'un peu d'argent, je reprins encores raffection de poursuyure à la suite desdits esmaux; et voyant que je n'auois pu rien faire dans mes fourneaux ny à ceux des potiers susdits, je rompis environ trois douzaines de pots de terre tout neufs; et ayant broyé grande quantité de diverses matières, je coQuray tous les lopins desdits pots desdites drogues couchées avecle pinceau. Ayant ce fait, je prins toutes ces pièces et les portay à une verrerie, afin de voir si mes matières se pourroyent trouver bonnes aux fours desdites verreries. Or, d'autant que les fourneaux sont plus chauds que ceux des potiers, ayant mis toutes mes espreuves dans lesdits fourneaux, le lendemain que je les fis tirer, j'apperceus partie de mes compositions qui aooyent commencé à fondre : qui fut cause que je fus encores dauantage encouragé de chercher l'esmail blanc, pour lequel j'attois tant trauaillé. »
Mais notre patient émailleur perdit encore plus de deux ans à aller et venir d'une verrerie à l'autre, sans obtenir aucun résnllat satisfaisant.
« Dieu voulut qu'ainsi je commençois à perdre courage, et que, pour le dernier coup^ je m'éstois transporté à une verrerie, ayant avec moi un homme chargé de plus de trois cents sortes d'espreuyes , il se trouva une desdites espreuves qui fut fondue dedans, quatre heures après auoir esté mise au fourneau, laquelle espreuve se trouva blanche et polie; de sorte qu'elle me causa une joye telle, que je pensois estre deuenu nouvelle créa-
74 HISTOIUB D£ LA CHIMIE.
ture, et pensois desiors avoir une p^ectîon entière de Tesmail blanc ; mais je fus fort esloigné de ma pensée.
« Je fus si grand bestç en ces jours là , que sondaSti que j'eus fait ledit blanc, qui estoit singulièrement beau, je me mis à faire des vaiss^ux de terre , encore que jamais je n'eusse conon terre; et ayant employé l'espace de sept ou huit mois à faire lesdits vaisseaux, je me prins à ériger un fourneau semblable à ceux des verreries, lequel je basds avec un labeur indicible ; car il falloit que je maçonnasse tout seul, que je desfrempasse mon mortier, que je tirasse l'eau pour la destreinpediceluy : aussi me falloit-il moy-mesme aller quérir la briqué sur mon dos, à cause que je n'auois nul moyen d'entretenir un seul homme pouf m'ayder en cette affaire. Je fis cuire mes vaisseaux en première cuîssod; mais quand ce fut à la seconde cuisson, je receus des tristesses et labeurs tels, que nul homme ne voudroit croire. Car, au lieu de me reposer des labeurs passez, il me fallut travailler l'espace de plus d'un mois, nuit et jour, pour broyer les matières desquelles j'auois fait cebeauiblanc an fourneau des verriers; et quand j'eus broyé lesdites matières, j'en couvray les vaisseaia que j'auois faits.
a Ce fait, je mis le feu dans mqn fourneau par deux feules, ainsi que j'auoisveu faire auxdits verriers ; je mis aussi mes vaisseaux dans ledit fourneau, pour cuider fiiire fondre les es^ maux que j'auois mis dessus. Mais c'estoit une chose malheureose pour moy; car, combien que je ftisse six jours et six nuits devant ledit fourneau sans cesser de brusler bois par les deux gueules, il ne fut possible de pouvoir faire fondre ledit esmail, et estois comme un homme désespéré ; et combien que je ftisse tout es^ i tonrdi du travail^ je me vay adviser que dans mon esmail il y j auoit trop peu de matière qui deuoit faire fondre les autres. Ce que voyant, je me prins à piler et broyer de ^adîte matière, sans toutefois laisser refroidir mon fourneau... Quand j'eus ainsi composé mon esmail , je fus contraint d'aller encofes acheter des pots, afin d'esprouver ledit esmail, d'autant que j'auois perdu tous les vaisseaux que j'auoii faits. Et ajatot couvert lesdites pièces dudit esmail, je les mis dans le fourneau, continuant toujours le feu en sa grandeur*
(( Mais, sur cela, il me survint un autre malheur, kquel me donna grande fascherie, qui est que le bois m'ayant failli, je fus contraint de brusler les estapesqui soustenoyent les tailles de
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mon jardin ; lesquelles estant bmslées» je fus contraint de brasier les tables et planchers de la maison , n&n de faire fondre là se* conde composition. J'çstois en une telle angoise que je ne sçauois dire; car j'estois tout tari et desseichéy à cause du labeur et de la chaleur du fourneau; il y auoit plus d'un mois que ma che^ mise n'auoit seiche sur moy; encores, pour me cobsoler, on se moquoit de moy; et même cieux qui me déuoient secourir alloieat crier par la ville que je faisoiabrosler le plancher, et, par tel moyen. Ton me faisoit perdre mon crédit et m^estimoit^on estre fol.
a Les autres disoient que je cherchois à faire la fausse mon* Doye, qui estoit nn mal qui . me faisoit seicher^sur les pieds; et m'en allais, par les rues tout baissé comme va on homme honieoiç. J'estois endetté en plusieurs lieux et auois ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouuant payer leurs salaires : personne ne me secouroit; mais, au contraire, ils se môqdoyent de moy en disant: Il lui Appartient de mourir de £aim, parce qu'il deslaisse son mestien Toutes* ces nouvelles' venoyent à mes oreilles quand je passois par k rue ; toutes fois, il me resta en* cores quelque esperaaee qui me soustenoit, d'autant que les dernières espreuves â'estoyent assea bien portées, et deslors en peosois sçauoir assez pour pouvoir gaigner ma vie. »
Malheureusement' le pauvre potier fut encore une fois déçu dans son espérance. Il mit le reste de son bien, avec tout cequ'il avait pu emprunter, dans une fournée plus considérable que les autres; mais il ne réussit pas davantage.
a J'avois emprunté le boiset les estoffes, et si auois emprunté partie de ma nourriture en faisant ladite besogne. J'auois tenu en espérance mes créditeurs qu'ils seroient payez de l'argent qui proviendroit des pièces de ladite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin, quand je commengois à desenfourner. Donc, par ce moyen* furent redoublées mes tristesses, rautant qu'en traitant ladite besogne je ne reœvois que honte et confusion. Car toutes mes pièces estoyent semées de petits morceaux de cailloux, qui estoient si bien attachées autour desdits raisseaux, et liez avec Teshiail, que quand on passoit les mains )ar dessus, lesdits cailloux coupoyent comme rasoirs; et com^ )icn que la besogne fust par ce moyen perdue, toutefois aucuns le vouloient acheter à vil prix. Mais parce que ce eust esté un lescriement et rabaissement de mon honneur, je mis en pièces
entièrement le total de ladite fournée, et me couchay de melancholie : non sans cause, car je n*auois plus de moyen de subvenir à ma famille ; je n'auois en ma maison que reproches. An lieu de me consoler, Ton me donnoit des malédictions; mes voisins, qui auoient entendu cette affaire, disoient que je n'estois qu'un fol.
(( Quand j'eus demeuré quelque temps au lit, et que j'eus considéré en moy-mesme qu'un homme qui seroit tombé en vn fossé, son debuoir seroit de tascher à se releuer; en pareil cas je me mis à faire quelques peintures pour recouvrer vn peu d'argent, b
Après avoir gagné un peu d'argent, l'ouvrier de ^erre s'empressa de reprendre ses travaux. De nouveaux déboires l'attendaient Mais aucun mécompte ne put briser ce génie : non fregit, sed erexit eum.
a Bref, j'ay ainsi bastelé l'espace de quinze ou seize ans : quand j'auois appris à me donner garde d'vn danger ^ il m'en surveooii vn autre , lequel je n'eusse jamais pensé. Durant ces temps-là je fis plusieurs fourneaux, lesquels n'engendroient que grande; pertes auparavant que j'eussç connoissance du moyen pour 1& eschauffer également. Enfin je trouvay moyen de faire quelque vaisseaux de divers esmaux entremeslez en manière de jaspe; cela m'a nourri quelques ans. Mais, en me nourrissant de ces choses, je cherchois toujours à passer outre auecques frais et mises.
a Quand j'eus inventé Je moyen de faire des pièces rustiques {\\ je fus en plus grande peine et en plus d'ennuy qu'auparavant. Car, ayant fait un certain nombre de bassins rustiques, et les ayant fait cuire^ mes esmaux se trouvoyent les vns beaux et bien fonduz, autres mal fonduz, autres estoient brusiez, à cause qu'ils estoient fusibles à divers degrés ; le verd des lézards estoît bruslé premier que la couleur des serpens fust fondue; aussi la couleur des serpens, escrevices, tortues, cancres, estoit fondue auparavant que le blanc eust reçu aucune beauté.
a Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur et tristesse d'esprit, qu'auparavant que j'aye.eu rendu mes esmaux fusibles à ni mesme degré de feu, j'ay cuidé entrer jusques à la porte du se-
(1) Palissy entend ^v pièces rustiques des pièces de tous genres, et nottmment des bajisins ornés de serpents, de lézards, de grenouilles, de torlues, etc., fabriqués en émaux colorés, surtout en vert ou en jVuf^e, comme il le dit liii-mftinf
TROISIÈME BPOQUK. 77
pulchre. Aussi en me trauaillaDt à telles affaires je me suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort escoulé en ma personne, qu'il o'j auoit aucune forme ni apparence de bosse aux bras ny aux jambes; ains estoyent mes dites jambes toutes d'une venue, de sorte que les liens de quoy j'attachois mes bas de chausses estoient soudain que je cheminois sur les talons avec le résidu de mes chausses. Je m*allois souvent proumener dans la prairie de XaJDtes, en considérant mes misères et ennuys.
aJ*e$tois mesprisé et moqué de tous... Toutefois l'espérance que j'auois me faisoit procéder en mon affaire si virilement, que plusieurs fois^ pour entretenir les personnes qui me venoyent voir, je faisois mes efforts de rire, combien que intérieurement je fusse bien triste. Je poursuyviz mon affaire de telle sorte, que jerceevois beaucoup d'argent d'vne partie de ma besogne qui se trouvoit bien. Mais il me survint vue autre affliction conquatenée luec les susdites, qui est que la chaleur^ la gelée, les vents, pluyes et gouttières, me gastoyent la plus grande part de mon œuvre auparavant qu'elle fust cuite ; tellement qu'il me fallut emprunter charpenterie, lattes, tuiles et doux, pour m'accommoder. Or bien souvent n'ayant point de quoi bastir, j'estois contraint de m'accommoder de liarres et autres verdures. Or ainsi que ma puissance s'augmentoit, je defaisois ce que j'auois fait, et le bastissois un peu mieux ; ce qui faisoit qu'aucuns artisans, comme chaus* setiers, cordonniers, sergens et notaires, vn tas de vieilles, tous ceux-cy sans nuoir esgard que mon art ne se pouvoit exercer sans pand logis, disoyent que je ne faisois que faire, et me blaslûûyent de ce qui les deuoit inciter à pitié, attendu que j'estois contraint d'employer les choses nécessaires à ma nourriture pour ériger les commodités requises à mon art. £t qui pis est, le motif des dites mocqueries et persécutions sortoit de ceux de ma maison, lesquels estoyent si esloignez de raison, qu'ils vouloyent que je fisse la besogne sans outils, chose plus que déraisonnable. Or d'autant plus que la chose estoit déraisonnable , d'autant plus l'affliction m'estoit extresme.
« J'ay esté plusieurs années que, n'ayant rien de quoy faire couTrir mes fourneaux, j'estois toutes nuits à la mercy des pluyes et vents, sans auoir aucun secours, ayde ni consolation, sinon des chats huants qui chantoyent d'un costé, et les chiens qui burloyentde l'autre; parfois il se levoit des vents et tempestes qui souflfloyenl de telle sorte le dessus et le dessous de mes four-
76 HISTOIAE DE LA CHtMtE.
neaux, que j'estois contraint de quitter là tout, àuec perte de mon labeur; et me suis trouvé plusieurs fois' qu^yant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moy à cause des pluyes qui estoyent tombées, je m'en allois coucher k la minuit ou au point du jour, accoustré de telle sorte qu'vn homîïie qui Seroit yure de vin; d'autant qu'après avoir longuement travaillé je voyois mon labear perdu. Or> en me retirant ainsi somllé et trempé, je trouvois en ma chambre une seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent esmerveiller que je ne sois consumé de tristesse, tf
Ce tableau éloquent a une haute portée philosophique. Ce n'est pas par les rêves de Timagination qu'on arrive à faire des découvertes; c'est en pajrant de sa personne, c'est par le travail de ses mains et par' une volonté à toute épreuve, en un moti c'est par la pratique, quel'on fait avancer les arts et les sciences. Voilà ce que démontre le touchant récit des tribulations d'uo grand ouvrier.
C'est la Practique qui fait le procès à la Théùrique, et qui la bat sur tous les points.
La Théorique, après avoir écouté attentivement la PractiqK. s'écrie:' '\! '''['" ;-'î'' ' ^'^ ■
-' <« Pouhi'doi "me chérchés4ii ùhe si longue ehàdson? C'est plotost'poûr me dèstouriier de rtion intention, que non pas pour m'en ap^^rocher; tu m'as bien fait c^-^ëssus débeiilix discoui^ touchant les feûtës qui surviënherlt'en l'art de terre ; mais cela ne me sert que d'espouvantement; cardes esmaux tu ne m'en as encore rieri'dit. » • - * ' »
' <f PracHgue: Les ésmaux d'e quby je fais ma besogne sont faiuj d'efetairfïg, de plomb/dé ffer,' d'acieir, d'àhtimdihe, de sàphre de cuivré, d'aréîie (sablé), de sâlicott (soude), dé' cendrcf graveléc (potassé)^ de litharge: Vbilàl6s'prot)res matières -desquelles je fais mes esmaux. »
Après cette réponse catégorique^ Ai Pratique engage la TMorie à ne pas faire la paresseuse, à se remuer un peu^ et à chercher elle-même les 'proportions les' plus convenables pour réussir dans la fabrication des émaux.
Ce qui nous intéresse dans' VAri de terre , c'est moins l'invention des émaux (1), que la mélHode expérimentale, méthode alors
' (1) Les émaux éufent déjir 'connue de» anèientf.' Yoy. p. ^153' et t57; da lome i.
nouvelle que B. Palissy s'efforçait d'introduire dans la science. C'est à ce titre que VAri de terre de Palissy doit être placé à c6iéi sinon an-dessai, du Novum drganon du chancelier Bacon.
Iks terres i^wrgile (1).
L'auteur s'arrête d'abord un moment sur Torigine du mot argile, qui, (( selon Kopiniôn des Grecs et des Latins de la Sorbonne, » signifierait ierre liante on grasse, Palissy doute, avec raison, de l'exâcUtiide de cette étymologie. En effet, argile dérive évidemment du grec .argfos (àpyoç), hlanc^oxi plutôt d'orgylé (dpYuXi^} qui signifie 9/ia^iérè blanche.
Voici maintenant les différentes espèces d'argile, dont Palissy apprécie très-bien l'usage.
« Entre les terres al'gileuses il y a, dît-il, si grande différence , qu'il est impossible à nul homme de pouvoir raconter la contrariété gui est en icelles. Aucunes sont sableuses, blanches, et fort maigres; et pour ces causes leur faut un grand feu auparavant qu'elles soyent cuites au debuoir. Telle espèce de terre est fort bonne à faire des creusets, parce qu'elle endure un bien grand feu ; il ^ en a d'autres espèces qui, pour cause des substances métalliques qui wnt enfiles, se ployent et liquéfient, quand elles endurent grande ehaleur.D
On sait que l'argile commune est de l'alumine, substance réfractaire mêlée à des proportions variables de silice, de carbonate de chaux, d^oxyde de fer, etc., et que c'est' la présence de l'oxyde de fer qui communique à Parole sa couleur jaune où rouge. Quant àl'espèce d'aigle «^ qui se ployé et se liquéfie à ane grande dhafeur, » c'était uh silteate alcalin alumineux (argileux), tinc espèce de terfè à porcelaine.
Palissy n'ignorait pas que toute argile contient de l'eau, et que l'huiniditéëxpùlsèe paîr le feu « fait, eh s'ènfuyant, crever et casser les pièces ob elle est enclose. » A ce propos il raconte une singulière histoire.
« J'ai veu, dit-il, autrefois que aucuns tailleurs d'images, ins*truits. en l'art 'de terre par ouyr dire seulement, et assez nouveaux en la coiinoissance dés terres , qu'après avoir fait quelques images Us lés venoyent mettre dedans les fourneaux, pour les cuire selon qu'ils Tentendoyent. Mais quand ils commençoyent à
(I) Œuvres de Palissy ; Paris, f777, In^", p. 38.
mettre le grand feu, c'estoit une chose assez plaisante (combien qu'il n'y eust pas à rire pour tous ) d'entendre ces images peter et fair^ vne baterie entre eu\, comme un grand nombre d'ha^ quebusades et coups de canon ; et le pautre maistre bien fasché, comme vn homme à qui on raviroit son bien. Car, le jour veon pour desenfourner les images, le four n'estoit pas si tost descouvert, qu'il appercevoit les vns la teste fendue, les autres les bras rompus et les jambes cassées; tellement que le pauvre homme ayant tiré ses images estoit bien empesché et auoil bien de la peine à chercher les pièces; car les vues estoient aussi petites que mouches, et, ne les pouvant rassembler, estoit contraint bien souvent faire des nez de drapeau ou autre matière à ces dites images. »
Par une exception apparente , signalée par Palissy, l'argile se raccomit, se resserre par l'action du feu. C'est ce qui explique pourquoi, pendant les grandes chaleurs de l'été, le sol est fendillé et quelquefois largement eutr'ouvert, lorsqu'il est très-ai^leux.
Des pierres (1).
Dans ce traité , qui est du plus haut intérêt pour l'histoire de la minéralogie, l'auteur émet quelques opinions en opposition formelle avec la science de son temps.
Palissy fit le premier des expériences précises sur la crisUdlisationj alors nommée con^^/a^'on. Partant de là, il soutient, avec la conviction d'un homme qui sent qu'il a pour lui la vérité, que les sels et autres matières ne cristallisent qu'autant qu'ils ont été liquéfiés ou dissous dans l'eau, a Depuis quelque temps, ditil, j'ay connu que le cristal se congeloit dedans l'eau; et ayant trouvé plusieurs pièces de cristal formées en pointes de diamant, je me suis mis à penser qui pourroit estre la cause de ce; et es* tant en telle resuerie, j*ay considéré le salpestre, lequel estant dissoult dedans l'eau chaude, se congelé au milieu ou aux extrémités du vaisseau où elle aura bouilli; et encore qu'il soit couvert de ladite eau, il ne laisse à se congeler. Par tel moyen j'ay conneu que l'eau qui se congelé en pierres ou métaux n'est pas eau commune ; car si c'estoit eau commune, elle se congeleroit également partout, comme elle fait par les gelées. Ainsi donc j'ay
{\) Œuvres de Palissy, édit., 1777; Paris, in-4% p. 54.
TROISlillE ÉPOQUE, 8i
coDoeo par la congélation du salpestre que Iç crUtal ne se congelé point sur la superficie, ains au milieu des eaux communes; tellement que toutes pierres portant forme quarrée, triangulaire ou pentagone, sont congelées dans l'eau. »
Voilà les premières notions scientifiques de cristallographie dont l'histoire fasse mention : formation des cristaux dans l'eau, formes géométriques de ces cristaux; — rien n'échappe à la sagacité de Palissy.
A une époque oif l'autorité des écoles ne cessait de faire la guerre à la liberté de la pensée^ la vérité et l'erreur s'entre-choquaientà tout moment. Palissy, tout en rejetant comme absurde la transmutation des métaux telle que l'entendaient les alchimistes , admet néanmoins la possibilité de la transformation des corps organiques en métaux. Voici le passage où il exprime cette singulière idée : « Je dis que l'homme, le bois et les herbes peuvent se réduire en métal (1). Et cela se peut faire quand vn homme seroit enterré en quelque lieu aquatique, où la terre seroit pleine d'une semence de vitriol ou couperose. Car la dite semence n'est autre chose quVn sel qui n'est jamais oysif. Et, comme j'ay desia dit, les sels ont quelque affinité ensemble. Le sel du corps mort estant en la terre fait attraction de l'autre sel, lequel sera d'vn autre genre, et les deux sels ensemble pourront endurcir et réduire le corps de l'homme en matières métalliques, d'autant que la nature du sel nommé couperose ou vitriol ne peut faire autre chose que convertir en airain les choses qu'il trouve tu lieu où il fait sa demeurance. Je te donne ce trait pour vn point invariable et bien assuré, n
On voit) par ce passage , combien il est difficile de contenir l'esprit dans les limites de la réalité.
Persuadé de l'utilité de ses découvertes et de la nécessité d'euYaire part à ses contemporains, Palissy fit en 1575 un cours public , qu'il annonça par voie des affiches. « Je mis , dit*il, en mes affiches, que nul n'y entreroit qu'il ne baillast un escu à l'entrée desdites leçons; et cela faisois-je en partie pour voir si par le moyen de mes auditeurs je pourrais tirer quelque contradiction, qui eust plus d'assurance de vérité que non pas les prennes que je mettois en avant , sçachant bien que si je
(1) 11 lurait été d«ii9 le vrai s'il avjiit dit que cet corpi peuvent réduire la rooiUe d*oD méUl.
BtfT. DE LA aimiff. ^ T. It. 6
mentois il y en auroit de Grecs et Latins qui me résisteroyeat en face etqoi ne m'espargneroyent point, tant à cause de Tescu que j'anois pris de cbascun, qae pour le temps que je les casse amusez. »
Parmi les auditeurs dont Palissy doime la liste, on reBian{iie le célèbre chirurgien Ambrotse Paré» Alexandre de Campè^ médecin de Henri îfl, Jean du Cliony. aveoat m parlement de Paris, le prieur de Bertolome, le mathématicien: Jean Viret, et beaucoup d'autres savants de Tépoque. Personne ne aouleva d'objection sérieuse; et les idées déPaliisy furent aecuetlliies avec d'unanimes applaudissements.
A part . quelqujBS hypothèses çur rbumeur radicale et Teos génératrice ^ considérée comme cipquiôme élément, ce traité est rempli de faits originaux. , ,
La marne, substance argileuse môlée de ^aUe, de sulfate et de carbonate. de chaujt, était. emplpyée.du«ten^>s de Palissy à fumer le sql, surtout en Brie et en Champagne* Nous avons fait voir que: ce genre d'engcaiç, était déjà mi^enprati^e par les Romains (8). . > ' < . . . »
La marne était aussi employé^, ain^i que nou« ri^yin^nd Palissy^ conune une espèce de foncUtnt.dans l^ forges des Ardcjnnes et de la Castille. , j . .
Le passage le plus remarquable du TraUé de la marne est celui oit il est question du moyen de découvrir la marne au sein de la terre, et de percer le sol à l'aide d'une sonde. Le passage que nous allonsreproduireiextiielleme.nt.est un morceau précieux pour l'histoire de la géologie. , ,
A la question, de la Théorique : comment faUt-il sfy prendre pour trouver de la marne ? la Praetique répond :
a Je ne te puis donner moyen plus expédient quç.oeluy que je voudrois prendre pour. moy. Si j'en voulois trouver en quelque province où l'invention ne fust encores connue , je voudlrois chercher toutes les terrières desquelles, les potiers, briqueti«r9 et tuiliers se servent en lenrs œuvres, et de chacune terrièrej'en voudrois fumer une portion de mon champ, pour voir si la terre
(1) Œuvres de Palissy, édft. 1777 j Parié, in 4*», p. 141.
(2) Yoy. 1. 1, p. 1S9 de cet ouvrage*
TBOISIÈIIE ÉFOQUE. 8.'i
seroitamélieurée; puis je voudrois avoir une tarière, bien longue, laquelle tarière auroit au bout de derrière une douille, creuse, en laquelle je planterois un l)aston9 auquel y auroit par l'autre bout uumanche aii travers, en forme de tarière; et ce fait, j'irois par tous les fossez de mon héritage, auxquels je plaoterois m'a tarière jusques à la longueur de tout le miânche,. et rayant tirée hors du trou , je regardèrois dans la concavité de quelle sorte de terre elle auroit àpportéj et l'ayant nettoyée j'osterois le premier manche et en méttrois un beaucoup plus long, et remèttrois la tarière dedans le tronque j 'au rois fait premièrement, et çercêrois la terre plus profond parle moyen du second manche. ïlt par tel moyen, ayant jplusiedrs manches de diverses longueurs, l'on pourroit ççavbir quelles sont les terres profondes; et non-seulement voudrois-je fouiller dedans les fossez de mes héritages, mais aussi par toutes les parties de mes champs, jusques à ce que j'eusse apporté\au,boutcde ma tarière quelque témoignage de la dite marne ; et ayant trouvé quelque apparence, tors je voudrois. faire etf iGelujr etidrôit une fbsàe telle comme qui voùdroit faire un puits^ * . t
Les paroles que nous venons de cttèlr ré^menttout Part du sondage. C'est donc à PaHs$y que revient toul fhbnnetir de Pin-' vention de cet art utile. . '
Coatiauons. Mais si tu reocontrois, âem^tnde la Thiari^, les rocs durs, comment te prendroiMu pour les perceir? .
A cela la Practique ré^nd : o Ala. vérité^ eelasieroit fascèèus:. - Toutefois il me semble que une taHère' toràère tés percéroit isément; et après la i^rcière , on pourroit mettre Tautre ta« ière, et par tel moyen on pourroit trouver des terres de mame, 7ire des eaux p&ur faire puits; lesquelles àien souvent peurrienimmUet^plùs ÂAuique4e Heu ùA la pnUnte^dêla iûrière les ira irauvéesçf^ei cela se potirra' f«ife mdyeiïnant qu'îles vien- ;nl de plus haut^ue UAxid du Ironique ta auras fott. » •• De là à la découverle dei puits, artésiens i\ '4i^y 'avaitl'un pas, ^ ' '
Pour eompldlerle tabteait-decéseboseitosteB nouvelles Au izième siècle, il ne manquail phi^^ue^is^tsbleaÉu gécSogique* I SOl'î ' .. . - . ......... ; . • .w . .
fc Ndus s^s^ons qu'en plusieurs lieuse les letres sé>nt faites par vers bancs, et en les fossoyant on trouve quelquefois un banc . terre, un autre de sable, un autre de pierre ettle chaux, et un
84 HISTOIBE DE LA CHDOE.
autre de terre argileuse ; et communément les terres sont ainsi faites par bancs distinguez. Je ne te donneray qu'un exemple pour te servir de tout ce que j'en sçaurois jamais dire : Regarde les carrières des terres argileuses qui sont près de Paris, entre la bourgade d'Auteuil et de Ghalliot, et tu verras que pour trouver la terre d'argile, il faut premièrement oster une grande espe&seur de terre, une autre espesseur de gravier, et puis après on trouve une autre espesseur de rocq, et au-dessouz dudit rocq I'od trouve une grande espesseur de terre d'argile , de laquelle on fait toute la tuile de Paris et lieux circonvoisins. »
Sondage, puits artésien, stratification du sol, etc., en unmot, les points culminants de la géologie se trouvent réunis dans l'ouvrage Sur la marne, et dans les traités dont nous allons poursuivre l'analyse.
Des sels divers et du sel commun (1).
Il y a des sels partout. Us existent, suivant l'auteur, dans les plantes, dans les animaux, et même dans les végétaux; ils soutiennent la charpente solide des êtres vivants; enfin il y a autant de sels qu'il y a « de diverses espèces de saveurs et de senteurs ».
Aucun chimiste n'avait encore appliqué le nom de sel i un aussi grand nombre de substances.
a La couperose est un sel, le nitre est un sel, le vitriol est un sel, l'alun est sel, le borax est sel, le sucre est sel; le sublimé, le sel gemme, le tartre, le sel ammoniac, tout cela sont sels divers. »
Notons en passant que toutes ces substances', sauf le sucre, sont encore aujourd'hui comprises dans la classe des sels.
En parlant des cendres des végétaux, Palissy fait une ob8e^ vatioh remarquable, qui mériterait d'être vérifiée, à savoir que Técorce est la partie la plus riche en sels alcalins , et que le bois en contient beaucoup moins*
Les anciens avaient dit que le sel est l'ennemi de la végétation. Palissy s'élève a%'ec force contre cette proposition, et le premier il établit , par voie expérimentale , la véritable théorie des engrais. Il démontre presque aussi bien qu'on le ferait aujourd'hui , que le fumier n'active la végétation qu'à raison des
(I) Œuvres de PalUsiff etc., p. 203.
sels qu'il renferme» et que, ces sels étant enlevés, le fumier ne vaut plus rien.
Écoutons l'auteur traiter ce sujet important :
« Le fumier que l'on porte aux champs ne serviroit de rien , si ce n'estoit le sel que les pailles et foins y ont laissé en se pourrissant. Par quoy ceux qui laissent leurs fumiers à la mercy des pluyes sont fort mauvais mesnagers, et n'ont gueres de philosophie acquise ny naturelle. Car les pluyes qui tombent sur les fumiers, découlant en quelque vallée, emmènent avec elles le sel dudit fumier, qui se sera dissous à l'humidité, et par ce moyen, il ne servira plus de rien estant porté aux champs. La chose est assez aisée à croire ; et si tu ne le veux croire, regarde quand le laboureur aura porté du fumier en son champ, il le mettra (en deschargeant] par petites piles, et quelques jours après il le viendra espandreparmy le champ, et ne laissera rien à Tendioit des dites piles; et toutefois après qu'un tel champ sera semé de bled, tu trouveras que le blé sera plus beau, plus verd et plus espois à l'endroit où lesdites piles auront reposé, que non pas en autre lieu. Et cela advient parce que les pluyes qui sont tombées sur lesdits pilots ont pris le sel en passant au travers et descendant en terre ; par là tu peux connoistre que ce D*est pas le fumier qui est cause de la génération, mais le sel que ies semences auoient pris en la terre.
— « Si quelqu'un sème un champ pour plusieurs années sans le fumer, les semencea tireront le sel de la terre pour leur accroissement, et la terre, par ce moyen, se trouvera desnuée de sel, et ne pourra plus produire. Parquoy la faudra fumer ou la laisser reposer quelques années,, afin qu'elle reprenne quelque salsitude provenant des pluyes ou nuées. Car toutes terres sont terres; mais elles sont bien plus salées les unes que les autres. Je ne parle pas d'un sel commun seulement, mais je parie des sels végétatifs.
«Aucuns disent qu'il n'y a rien de plus ennemi des semences que le sel; et pour ces causes, quand quelqu'un a commis quelque grand crime, on le condamne que sa maison soit rasée et le sol labouré et semé de sel, afin qu'il ne produise jamais semence. Je ne sais s'il y a quelque pays où le sel soit ennemi des semences; mais bien sçay-je que sur les bossis des marais salants de Xaintonge, l'on y cueille du bled autant beau qu'en lieu où je fus jamais; et toutefois lesdits bossis sont formez des
▼uidaDges desdits marez, je dis des vuidanges du fond da champ des marez, lesquelles vuidanges et fanges sont aussi salées que Teau de la mer; et toUfefbii^ Iris éferij'cfnces y vieiinenl autant bien qu'en nulle tendre que j*ay jamais vue. ié nfe >5^y pas où c'est que hotf jugés drit pris occasion dfi**faîre sewer du s?cl en une ferre en signe de'itialédiction, tà ce ti'e^t qu'il y aK quelque contrée où lé sel soft ennédii des sentences. » « ^ ^
Quede sïl^citë, que d'esprtt dans ce peu dé paroles 1
Trois rfècles nouk séparent' de B. Palissy, et rexpérience de ûosjourâ a parfaiteixleht contthné c^ idées. Il est démontré que ce sont les sels, et notamment le.4 sels ammoniacaux' (sulfate, carbonate, phrosphale chlorhydrate) qui jouent le principal rôle dbns Tactlûn des ehgràis.
Les agriculteurs pfoutràiént troiiver d'utile^ leçons- dans les écrits de B.Palissy;' 11» y apprendraient, entreaulres, comment il faut construire Im' réservoir propre 'à conserver au fumier la partie liqliide, c'èst-à-direle principe fertilisant de Tengrais. • En parlant de l'àlùn,- l'auteur fait' très-bien ressortir la propriété qu'à cer sel 'de ftxer les couleurs; « Ce sel , cHt'^il , est fort utile aux^ teinturiers v -^ vdàlant teindre un drap blanc en rouge, ils le trempeM^anë de VéRix d'alun. Lé sel d'alun estanft dissous dans Peau,- sera'cause que le drap recevra 4a teinture que l'on loi aura préparée, et vn autre drap qui ne sera point trempéen l'eau d'alun nele pourra &ïrèiDHi • • . * . . . i ..
-L^espaée nous manqué- pour- reproduire ieik belle description que PaKssy 'donne, en pÂrian4 40- sel t commun, des maiâis salants ée la^arnterige) dont i( avait lui-ipème tracé le plan par ordre^du-gouvemetïient.t' > t .i . c . ., ,. .
. i> ♦ Des WMX et fontaines {i^ .
Pendant les guerres religieuses dii seizième siècle , on avait plus d'une fqis répfjndu le br^ijt, ; ainsi, qu'on J'a fait de nos jours lors de la^premièrê invasiohclu choléra, que les fontaines avaient été empoispnnées. . Cç qui avait principalement cfonné lieu à ce bruit, qui fit tant de victimes innocentes, ce sont lès lionibreux accidents d'asphyxie occasionnés par la présence d'aîrs oii de gaz irrespirables q[ui s'accuoiiùlent au* fond de'certains puits.
Palissy oité un aîccidcnt de ce genre : « Au grand marche de
^1) Œuvras é€ Palkwy, «le, p; 341». , .
TROISIÈME EPOQUE, t 87
Meaux en Brie, en la maison des Gillets, Ton voulut curer un puits ; et pour ce faire,' le premier qui y descendit mourut soudain au fond dudit puits. Et fut envoyé vn autre pour sçavoir la cause pourquoy iceluî ne dîsoit aucune chose, fet mourut comme Tautre. Il en fut envoyé encore vn qui descendît jusques au milieu; mais là estant se print à crier pour se faire tirer diligemment, ce qui fut fait; et estant dehors se trouva si malade qu*il travailla beaucoup à sauver sa vie. V
Ce genre de moW si pronipt, et ne présentant sur le cadavre aucnne trace de lésion, ne manquait pas de frappet de stupéfaction les esprits crédules du moyen âge. L'asphyxie ne pouvait être que l'œuvre du diable , ou l'effet d'utr poison subtil , ihventé par les Juifs ou les alchîm.î^es. ^
Palissy explique fort, bien l'origine des eaux minérales par la dissolution des sels minéraux que Ton rencontre dans les entrailles de la terré.
Les anciens avaient déjà donné cette explication (1),
Quant aux eaux thermales, elles sont, dit-il, produites a par vn feu qui est continuel sous la terre ».
Après avoir traité des diverses espëces*d'eaux, et des moyens employés pour les faire monter dans des lieux élevés, l'auteur donne son opinion sur l'origine des sources qui alimentent les ririères et les fleuves. Contrairement à ce que pensent presque tous les philosophes, il ne croit pas « que les sources de la terre soient allaictéeç parles tétines de TOcéan. » Il est d'avis a qu'elles ne proviennent que des eaux de pluye » .
(c La cause, ajoute- t~il, pourquoy les eaux se trouvent tant es sources qu'es puits n'est autre qu'elles ont trouùé vn fond de pierre oiï de terre argileuse, laquelle. peut tenir Teau autant bien comme la pierre ; et si quelqu'vn cherche de l'eau dedans des terres sableuses, il n'en trouuera jamais, si ce n'est qu'il y ait au-dessous de l'eau quelque terre argileuse^ pierre ou ardoise, ou minéral, qui retiennent les eaux des pluyes quand elles auront passé au trauers des terres. Tu me pourras mettre en auant que tu as veu plusieurs sources sortant des terres sableuses, voire dedans les sables mesmes. A quoy je respons, comme dessus^ qu'il y a dessous quelque fond de pierre, et que si la source monte plus haut que les sables, elle vient aussi déplus haut. »
N'est-ce pas là le fond de la théorie des puits artésiens?
(1) Voy. plus haut 1. 1, p. 1S&,
Traiié des métaux, et aleMmie H).
Dans ce traité l'auteur s'élève contre les doctrines des alchimistes , et s'attache à en démontrer l'inanité. C'est ainsi qu'il dévoile plusieurs procédés de projection qui ne servaient qu'à faire des dupes. Il montre que l'or et l'argent des alchimistes présentent bien l'aspect de l'or et de l'argent véritables; mais qu'il est facile d'en découvrir la fausseté k l'aide de la coupellation. A ce sujet il raconte le fait suivant, qui s'était passé à la cour de Catherine de Médicis :
tt Le sieur de Courlange , varlet de chambre du roy, sçaaoit beaucoup de telles finesses , s'il en eust voulu user. Car, quelque jour venant à disputer de ces choses devant le roy Charles IX, il se vanta, par manière de facétie, qu'il lui apprendroit à faire l'or et l'argent; pour laquelle chose expérimenter il commanda audit de Courlange qu'il eust à besogner promptement, ce qui fut fait. Et au jour de l'expérience ledit de Courlange apporta deux phioles pleines d'eau claire comme eau de fontaine, laquelle estoit si bien accoustrée, que, «mettant une aiguille ou autre pièce de fer tremper dans l'une desdites phioles, elle devenoit soudain de couleur d'or; et le fer estant trempé dans l'autre phiole, devenoit de couleur d'argent »
Ce M. de Courlanges aurait-il connu le moyen de dorer et d'argenter par la voie humide?
Mais continuons le récit : a Puis fut mis du vif-argent dedans lesdites phioles, qui soudain se congela, celuy de l'vne des phioles , en couleur d'or, et celuy de l'autre en couleur d'argent, dont le roy print les deux lingots, et s'en alla vanter à sa mère (Catherine de Médicis) qu'il auoit appris à faire de l'or et de l'argent. Et toutes fois c'estoit une tromperie, comme ledit de Goa^ lange me l'a dit de sa propre bouche. »
N'oublions pas d'ajouter que Palissy n'avait point été témoin oculaire de ces opérations.
Il n'y avait pas seulement des philosophes et des médecins qui s'occupaient d'alchimie; la plupart des princes s'y livraient également avec beaucoup d'ardeur.
« Laisse-les faire, dit l'auteur ; cela les garantit d'vn plus grand vice ; et puis ils ont du revenu pour approuver ces choses. Quant
(1) Œuvres de PaUnfi, etc., p. 3i&.
aux médecins, en cherchant Talchimie, ils apprendront à connoislre la nature, et cela leur servira en leur art, et en ce faisant, ils reconnoistront l'impossibilité de la chose. »
Voici comment Palissy se raille des tentatives des alchimistes.
« Dis doncqaes au plus brave d*iceux qu'il pile vne noix, j'entends la coquille et le noyau ; et l'ayant pulvérisée, qu'il la mette dans son vaisseau alchimistal. Et s'il fait rassembler les matières d'vne noix ou d'vne chastaigne pilée , les remettant au mesme ' estât qu'elles estoyent auparavant, je dîray lors qu'ils pourront faire l'or et l'aident. Voire mais je m'abuse, car ores qu'ils peussent rassembler et régénérer vne noix ou vne chastaigne, encores ne seroit*ce pas là multiplier ny augmenter de cent parties, comme ils disent que s'ils avoyent trouvé la pierre des philosophes, chascun poids d'icelle augmenteroit de cent. Or je sçay qu'ils feront aussi bien Tvn que l'autre. »
Traité de l'or potable (1).
L'auteur de ce petit traité, que l'on croit n'être pas de palissy, cherche à démontrer que la prétendue panacée de l'or potaJi)le est un médicament dangereux plutôt qu'utile.
Hais l'or potable n'était, selon lui , que de l'or divisé ; et dans ce cas il devait être à peu près inoffensif.
<c II y a , dit-il, vn nombre infini de médecins qui ont fait bouillir des pièces d'or dedans des ventres de chapon, et puis foisoyent boire le bouillon aux malades. — Autres faisoyent limer iesdites pièces d*or, et faisoyent manger la limure aux malades parmi quelque viande. Autres prenoyent de l'or en feuille de quoy usent les peintres. Mais tout cela servoit autant d'vne sorte que d'vne autre. »
Paracelse est surtout sévèrement jugé par l'auteur. Son or potable était selon lui toute autre chose que de l'or dissous ou réduit en poudre, et, à l'entendre, Paracelse et ses disciples se sont fait une renommée par des moyens que l'honnêteté réprouve et dont la tradition n'est malheureusement pas perdue. C'est à ce sujet que l'auteur raconte l'histoire suivante , d'un intérêt de circonstance :
<i J'ay conneu, en vne petite ville de Poitou, vn médecin aussi peu sçavant qu'il y en eut en tout le pays, et toutes fois par vne
(1) Œuvres de Palissy , p. 363.
iiO iirsTomi:: de la chimie.
seule finesse il se laisoit quasi adorer. H auoit vue esUidé^ecreUe bien près de la porte de sa maison, et par vn petit troayoyoit venir ceux qui luy apportoyent des vrines ; et estant entrez en b cour, sa femme bien instruite se venoit asseoir sur vn bois près de Testude où il y auoit une fe^estre fermée de châssis, et interrogeoit le portçur dVrines d'où il estoit , et que son mari estoit en la ville, mais qu'il viendroit bien tost; et les faisant asseoir auprès d'elle , les interrogeoit du jour que la maladie print au malade, et en quelle partie du corps estoit son mal, et conséquemment de tous les effets et signes de la maladie. Et pendant que le messager respondoit aux interrogations, monsieur le médecin escoutoit tout,, et puis sortoit par vne porte de derrière et rentroit par la porte de devant i par où le. messager le voyoit venir. Lors la dame lui disoit : Voilà mon mari; parlez à hii. Ledit porteur n'auoitpassitost présenté l'vrine^que monsieur le médecin ne la regardast auec fort belle contenance; et après il faisoitTn discours de la maladie, suyvant ce qu'il auoit entendu du messager par son estude. Et quand ledit messager estoit retourné au logis dtl malade , il contoit eomme par vn grand miracle le grand sçavèir de ce médecin , qui auoit conneu toute la maladie soudain qu'il auoit veu l'vrine; et par ce moyen le bruit de ce médecin augmentoit de jour à autre. »
Cette petite digression nous fait voir qu'au seizième siècle on en savait autant qu'aujourd'hui en fait de charlatanerié, nouvelle preuve que le mauvais côté de l'bomme se développe bien plus promptement que le bon côté. Le vice est plus ancien que la vertu.
Nous venons de faire connaître les ouvrages de B. Palissy, qui ont un rapport plus direct avec l'histoire de la chimie.
Nous ne ferons que mentionner les traités suivants.
MUhridttte ou ikériaqne (i);
L'auteur se propose de démontrer que la moitiplicité des drogues, qui entrent dans la composition de Télectûaire portant le nom du fameux roi du Pont ( Mithridaie ) est plus préjudiciable qu'utile à la santé.
(I) Œuvres de Pa/i5«jf, etc., p. 377.
TIUIISIÈME ÉPOQUE. 91
Des glaces (i).
L'objet de ce petit écrit est de prouver que la glace commence toujours à se former à la surface dés eaux, contrairement à ropînîon de ceux qui prétendent que les glaçons commencent d'abordà se produire au fond des eaux, et que de là ils se portent vers là surface.
Déclaration des abus et ignorance des médecins.
Ce petit livre, qui parut pou^ la première foisàLyon, en 1557, sous le nom de Pierre Braillier, est attribué par quelques critiques à B. Palissy.
Il est dirigé contre les abus de l'exercice de la médecine , et n'est pas san& intérêt .
^eepte véritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs thresors (2).
Cet ouvrage parut, pour la première fois , à la Rochelle , en 1363, in-4*; il renferme d'excellents préceptes sur l'agriculture. La question des engrais y est traitée ou ne peut mieux, tant sous le rapport théorique que sous le rapport pratique. « C'est, dit l'auteur, dans les productions du sol qu'il faut chercher la véritable pierre philosophale et le moyen de multiplier et d'augmenter ses thresors. d
Le livre de la Recepte véritable , etc., est divisé en quatre chapitres : le 1** est intitulé Agriculture; le 2% Histoire naturelle; le 3*, Jardin délectable; et le 4^, la Ville fortifiée.
Tous ces sujets sont traités avec cette supériorité d'esprit et de talent qui caractérise fi. Palissy. Après avoir enseigné de joindre l'utile à l'agréable, il se montre philosophe et moraliste sévère, en faisant, moitié moqueur, moitié sérieux, les réflexions suivante» sar Téire le plus méchant deJa création :
ce Je voulus, dit-il , savoir quelles espèces de folies estoyent en Thomaie, qui le rendoyent ainsi difforme et mal proportionné. Mais ne le pouvant sauoir ny cognoistre par l'art de géométrie, je m'advisay de l'examiner par une philosophie alchimistale , qui
(I) (Bum^ de Palisêff^p. 389.
(2)lbicl.,e(c., p. 497.J
fut le moyen que je vins soudain ériger plusieurs fourneaux propres à cette affaire : les uns pour putréfier, l'autre pour calciner, aucuns autres pour examiner, et aucuns pour sublimer, et d'autres pour distiller. Quoy fait, je prins la teste d'un homme, et ayant tiré son essence par calcinations et distillations, sublimations et autres examens faits par matras, cornues etbains-maries, et ayant séparé toutes les parties terrestres de la matière exhalative, je trouvois que véritablement en l'homme il y auoit un nombre infini de folies, que quand je les eu apperceues, je tombay quasy en arrière comme pasmé, à cause du grand nombre de folies que j'auois apperceues en ladite teste. Lors me print soudain une curiosité et envie de savoir qui esloitde ces plus grandes folies; et ayant examiné de bien près mon affaire, je trouuaj que Vavarice elVambitian avoient rendu presque tous les hommes fous, et leur auoient quasi pourri. toute la cervelle. »
Le maître touche du doigt la plaie de l'humanité. C'est eo eCTel Vavarice et Vambition qui font le plus de mal. L'histoire) tant publique que privée , l'atteste.
Les œuvres de Montaigne et de Rabelais ont eu de nombreuses éditions; elles sont entre les mains de tout le monde. Pourquoi n'en serait- il pas de même des œuvres de Bernard Palissy, un des plus grands hommes dont la France puisse s'enorgueillir, comme l'avait déjà reconnu Fontenelle (1)?
A peu près vers le môme temps , l'Italie était illustrée par trois hommes de génie, chacun d'un mérite différent : Léonard de Vinci, Cardan , et J.-B. Porta.
liéonard de Tlnel (né en 1452, mort en 1519).
Grand dans les arts, grand dans les lettres, grand dans les sciences , Léonard de Vinci est le génie le plus fécond, le plus vaste qui ait peut-être jamais existé. On peut lui appliquer ce qu'un bis-
(1) Le vœa que nous avions exprimé en 1843 (dans notre première éditioo) a été depnîs en partie rempli. M. Cap a publié , en 1847, un choix des rnivres de Bernard Palissy. Depuis lors M. de Lamartine , Dumesail et d'autres ont eonsscré k celle bflle figure d'intéressantes notices. Mais ils ont oublié de mentioon^r celui qui avait avant eux essayé de mettre en relief le génie et les travaux de Bernard Palissy.
TBOISliME iPOQVE. 93
torien ancien dit d'Alcibiade : In eo naiura guid effieere possit videiur experia.
a Un siècle ayant Galilée et Bacon, dit M. Libri dans le beau tableaa qu'il a tracé de Tillustre peintre. toscan, Léonard a porté le flambeau de la critique dans toutes les parties de la science, et il a donné les préceptes les plus vrais , les plus justes, les plus philosophiques, pour parvenir à reconnaître les causes des phénomènes naturels. Brisant le joug de Tautorité, combattant les qualités occultes^ il proclama Texpérience comme le seul guide sûr, et il ne s'en écarta jamais (1). »
Léonard de Vinci n'avait publié aucun ouvrage pendant sa vie. Les nombreux manuscrits qu'il laissa après sa mort tombèrent en différentes mains ; ils furent dispersés, et pour la plupart égarés. Dans la Notice de quelques articles appartenant à l'histoire na^ turelle et à la chimie , tirés de V Essai sur les ouvrages de Léonard de Vinci, par Yenturi, on remarque le passage suivant, d'un intérêt plus particulier pour l'histoire de la chimie :
« Le feu détruit sans cesse l'air qui le nourrit; il se ferait du vide , si d'autre air n'accourait pas pour le remplacer.
« Lorsque l'air n'est pas dans un état propre à recevoir la flamme, il n'y peut vivre ni flamme ni aucun animal terrestre ou aérien.
« n se produit de la fumée au centre de la flamme d'une bougie, parce que l'air qui entre dans la composition de la flamme ne peut pas y pénétrer jusqu'au milieu. Il s'arrête à la surface de la flamme, il se transforme en elle, et laisse un espace vide, qui est rempli successivement par d'autre air (2). »
Léonard de Vinci n'est généralement connu que comme un grand peintre. Cependant il n'était étranger à aucune branche des connaissances humaines. II était en même temps géomètre , mécanicien, physicien, naturaliste, anatomiste; et ce qui plus est, c'est qu'il avait fait lui-même d'importantes découvertes dans toutes ces sciences.
M. Libri a donné un analyse détaillée des travaux scientifiques de Léonard de Vinci, d'après les fragments qui en restent (3).
(1) M. tiibri, BisioUre des sciences mathématiques en Italie, t. iii, p. 6S.
(2) Annales de chimie, t. xxiv, p. 150.
(3) niMioire des sdenees mathématiques en Halte, t. m, p. 27-60.
f)4 HISTOrR£ DE LA CillHIE.
aér6me Csrdaa (né à Pavie, en 1501 y mort en 1576).
Tout à la fois mathématicien , médecin , physicien, philosophe, Cardan révèle dans ses nombreux écrits, qui ne forment pas moins de 10 volumes in-folio (Lyon, ëdit. Spoii, 1663), uo esprit pénétrant^ subtil , et doué d'une profonde connaissance des anciens. Mais on chercherait en vain dans ces idées éparses un enchaînement systématique. Enseignant et combattant toat à tour les doctrines de l'alchimie et de la kabbale, il mêle les observations les plus exactes aux théories les plus insoutenables, les vues les plus élevées aux théories les plus bizarres.
Cardan appartient beaucoup moins à Thistoire de la chimie qu'à celle de la philosophie. Nous n'avons de lui aucun traité chimique ou alchimique spécial. Mais on trouve des notions intéressantes relatives aux sciences physiques et mathématiques dans deux de ses ouvrages les plus remarquables, dont l'un est intitulé De subtilitaie , et l'autre', Dé varietdtêrerutn.
Un des chapitres les plus curieux de ce dernier ouvrage (1) est celui qui traite des forces et des aliments du feu. L'auteur divise implicitement les corps en eombuslibles et en non eombustiblêif et il établit, contrairement à l'autorité de ses prédécesseurs, que iefeUf principe destructeur, n'est pas un élément. '
Dans ce même chapitré, il est question d'un ghz {flàtus) qui a alimente la ààmme et rallùnie lés corps qui présentent uù point en ignition ». — Ce gaz ne peut être que Voxygèhe ouïe protoxy de d'azote. L'auteur remarqué, en outre, que «ce même corps existe dans le salpêtre » (â).
Malheureusement ces observations sont trop isolées , et manquent de toute démonstration expérimentale. On peut donc appliquer à Cardan ce que nous avons eu si souvent occasion de
(1)H. Cardani, Mediolanénsis, inedici/2>0 iienim vûHetate^ libri xtii ; Basl.» 1557, ln-8*. ' ........
(2) JHd.f lib. X, c. 49/p. 668. Conligît ut jam quasi exstinctos.in flamman accensus erumpat, ob salsedinem murorum et ob oitriirn qnod murte vetnslis adhœret et lignorom carient; qtiddcanqoe 'éiilm flatum is^gnit é pruiia , {taoïmaffl excitare solet. 7- ihid.^ p. 662 : Mira sunt qui» ignia osfentfil. -* Ham caudela exstioctas ûon perfecte, imaginea ori admo? ena revivescere, qof tiM aulplnir «t petroleum adease non norit, admirabitur, etc.
TROISIEME ÉPOOtJE. (^
dire de beaiKMxip d'autres philosophes, qo'ila senlemententrevu qnelquesp-iiDesdes^diooirveFles qui devaient cbanger la face de la seience.^ Les faits que ces enirevùtfeurs conoaissaient étaient par rapport aux découvertes réelles ce qUe les Infinitésimales soDt à leurs intégrales.
LeJivi^ Beia variéêé des choses a beaucoup d'analogie avec la àfoffie n&tmetle de Porta : le lecteur y trouve >des détails non-seulement proj>yea ft piquer la curiosité, inaîs qui peuvent aussi rece^ roir d^itiies applieatioos»- Onylit, entre autres, que c'e»t avec des mbsiances métalliques que l'on varie la couleur de 4a flamme ; que l'on peut foire une bougie merveilteuse par sa couleur, ' son' odeur, son mouvement et son bruit ( candela colore, odore, motu et sirc" pUu admirabiHs^);9mï^ i partie de nitre , { de myrrhe, d'huile commune, d^ suc d^épurge, ^ de soufre , | dt cire; et que l'on peut faire marcher des cdufs sur l'eau, en lesreiiiplissant dé poudre à canon par une petite ouverture que Ton bouche avec delacire^i). ■ , '
Le long chapitre Sur la' distillatien ne renferme rien de nouveau. Il n'en est pas de môme de celui qui traite Du verre. Il y est dit que je verre maintenu pendant quelque temps dans son état de liquéfaction par la chaleur perd sa transparence et del- TieDt opaque. Le verre cependant ne change pas décomposition chimique (â). C'est là un de ces phénomènes que les'chimistes modernes croient expliquer par Visomérie, — un mot I
Cardan avait sur la nature de Tatr-des idées fort justes; mais le mode d'analyse qu'il proposait ne porte que sur une partie de ce miiiea ambiant, la vapeur d'eau. Il se sert, à cet effet , de %aux ou de membranes animales^ et apprécie, d'après leur itat de contractiodi > la isécheiresse ou l'humidité de l'air. Cette >b$ervatioa devait conduire à Tinveution de Vhygromètre (3).
Les anciens préservaient les métaux de la rouille en les recourant d'une couche de résine. Cardan et d'autres physiciens proosaient l'huile au lieu de la résine* Il ajouté que la ro«i//e pro- (ent d'un a humide aqueux o {ab kumido aqueo) ; mais îl ne
(1) De rerum varieiatêf lib. x^ c. 49. (i) tbid.^ Mb. nt, c. 14.
(3) L^iiiTenlion de rbygromètre «ioil être, diaprés M. Libri, aUribuée à Léonard Yinti, Voy. BisUÀrt des sciences tnathématiguesj par M. Libri, t m, p. 53, le 2.
96 HISTOIRE DE LA GHDflE.
croit pas que le principe de la rouille existe dans Tair (1). Dans son traité De la subiUUi (â), Cardan parle oo peu de tout. U y est question de physique, de mécanique , de chimie, de météorologie, d'astrologie, de zoologie , de médecine, de sorcellerie, etc. Beaucoup de matériaux sont empruntés à Plioe, qu'il ne cite pas toujours. Dans le liyre II , l'auteur parie des feux d'artifice de Marcus Graecus, qu'il appelle Motoês Gfwchus (3). Il y donne pour la composition de la poudre k canon alors employée : 3 parties de nitre, % parties de charbon et 1 partie de soufre. On voit que , comparativement à la poudre à canon de nos jours, la proportion de nitre est beaucoup trop
faible.
Cardan s'est imposé un silence absolu en ce qui concerne les fmom, « Un empoisonneur est, dit-il , beaucoup plus m^haol | qu'un brigand. Il est d'autant plus à craindre qu'au lieu de tous attaquer en face , il vous dresse des pièges presque inévitables. C'est pourquoi je me suis refusé non-seulement à enseigner ou expérimenter de pareilles choses ; mais je n'ai pas même voalo les savoir (4). »
D'autres étaient à cet égard beaucoup moins scrupuleux, té- • moin J.-B. Porta.
Jé»M-B»pttoie Porte ( né en 1537^ mort en 1615) (5).
Porta était un polyhistar^ dans toute l'acception du mot : les mathématiques, la physique, la chimie, la médecine^ l'histoire naturelle, toutes les sciences lui étaient familières. U nous apprend lui-même dans la préface de sa Magia naturalù (6), ou-
(1) De rerum varietaie, lib. iv, c 16, p. 157 : Nam et sub terra ubi aer m» est corrumpuntur et muKo magis Itnetalla),
(2) H. Gard. De subtilitate^ libri xxi ; Basil., 15&3, in-fol.
(3) De iubtilitatet lib. u, p. 36.
(4) Est veneficus latroneeo deterior, quo difSdlius est vitare dandestiiMS iitfi* dias qaam manifestas. Quam ob rem non solum docere aot experiri, sed oeqtK scire talia nolui.
(6) Voy., sur la vie et les ouvrages de J.-B. PorU, M. Libri, Bistoire des scie»' ces mathématiques en Italie^ t. iv, p. 10S-I3S.
(6) Jo. Baptista PorU, Magise naturalis librixik ; Naples, 15S9, in-folio. - La première édition avait paru en 15S4.
vrage qui a été traduit dans toutes les langues de TEurope , que , non content d'avoir étudié les anciens, il s'était mis à voyager en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, pour entrer en relation avec les hommes les plus célèbres de son époque, et qu'il n'épargna aucune dépense pour se procurer les livres de science tes plus rares. II eut surtout à se louer de la libéralité du cardinal d'Esté, qui prenait un vif intérêt aux travaux de Porta. Ce même cardinal fonda, dans sa maison, une société savante, à laquelle il donna le nom û' Académie des secrets. C'est la plus an* cienne de toutes les académies des sciences.
Porta avait sur B. Palissy l'avantage d'une 'forte instruction classique, mais il lui était de beaucoup inférieur pour la méthode d'observation.
B. Palissy était tout entier à ses laborieuses recherches, lorsque Porta avait déjà réuni, théoriquement, les éléments de l'art du fabricant de verres et d'émaux colorés. C'est ainsi qu'il dit, dans le chapitre de Gemmis aduUerandis |[1), qu'il faut d'abord faire une pâte vitreuse avec à peu près parties égales de tartre calciné (carbonate de potasse) ou de soude (carbonate de soude) , et de cristal de roche ou de pierres siliceuses pulvérisées et bien lavées; qu'il faut chauffer ce mélange, pendant six heures, dans des creusets d'argile à la température la plus élevée, et qu'il est bon d'ajouter à la masse vitreuse une certaine quantité de céruse, afin de la rendre parfaitement transparente. Gela fait, il ne s'agit plus que de colorer cette masse vitreuse, et l'on y parvient en la faisant fondre avec des oxydes métalliques. Voulez*vous imiter le saphir? mettez-y du cuivre brûlé ; le manganèse (oxyde de manganèse ) vous donnera l'améthyste, etc.
Après les pierres précieuses^ l'auteur arrive à parler des émaux, qui sont, ainsi qu'il le remarqué fort judicieusement, colorés par les mêmes moyens que le verre; seulement la pâte est ici opaque, au lieu d'être transparente.
Poisons. Les poisons composent presque toute la Magie naturelle. C'est là l'étude favorite de Porta ; et , bien qu'il traite dans son ouvrage de beaucoup d'autres sujets , il y revient sans cesse. Rappelons-nous combien c'était là une question délicate, et combien il était alors dangereux de l'aborder. Aussi le
(1) Magia naiuraliSf lib. ▼!, p. 117 («dit. Neapol., 1589).
mnr. De vk csma, — t. u. 7 .
98 UISTOIEE DE U. CHIMIE.
voyons-nous employer mille moyens détournés pour Iraiier l'objet de sa prédilection.
Ainsi, dans le livre Sur Vari culinaire ^ il trouve moyen de glisser une recette pour faire fue les convives ne puissent rien avaler. Cette recette consistait à faire digérer dans du vin des racines de belladone (i) pulvérisées, et d'en donner à boire trois heures avant le repas. Le principe vénéneux de cette plante, qui trouvait dans le vin tout à la fois un dissolvant aqueux et alcoolique, devait en effets comme beaucoup d'autres poisons, produire une constriction violente du pharynx, et empêcher aÎDèi la déglutition ; mais, à haute dose , ce vin devait faire plus que d'empêcher a les convives de ne rien avaler » ; il devait les conduire directement de la table au tombeau. Porta se gai*de bien de dire ici le fond de sa pensée.
Dans ce même Traité culinaire ( de Re coquinaria ) il s'étend singulièrement sur l'usage des plantes de la famille dessolanées(ju5quiame, stramoine, belladone), de la noix vomique, de raconit, de la staphysaigre, du bois gentil, de différentes espèces d'apocynées, etc. L'auteur a-t-il voulu donner à entendre que les cuisiniers et les empoisonneurs sont de la même famille?
Dans le Traité de l'oiseleur {de Aucupio) (2), il indique un grand nombre de moyens propres à empoisonner les animaux. Parmi ces moyens il y en avait un qui, à cause de son action violente, avait reçu le nom de « poison de loup » {lupinum vemnum]\ c'était un mélange de feuilles d'aconit tue-loup {Atmium lycoclonum), d'if, de verre pilé, de chaux vive, d'arseoic jaune, d'aînandes amères, et de quantité suffisante de miel pour faire des pilules de la grosseur d'une aveline. L'auteur aurait pu ajouter que ces pilules pouvaient tuer des hommes aussi bien que des loups.
Enfin, dans le livre qui traite des a expériences de médecine » {de medicis experimentis)^ l'auteur fait connaître le moyen d'ad'^ ministrer un poison pendant le sommeil. Ce moyen consistait à enfermer dans une boite de plomb bien close un mélange de suc de ciguë, de semences écrasées de stramoine , de fruits de belladone et d'opium ; on devait laisser Ces substances fermenter
{i)Herba, betladùna vocata. Dere cùgiHnoria, Mfiigia uatw., lib. iiv. (S) Mag. nat.j lib. xv, p; 244 (edit Neapol., iiS^)
TROISTÈME ÉPOQUE. 99
pendant plusieurs jours dans celle boîte , et ne l'ouvrir que soiis les narines de la personne endormie (4).
Après avoir exposé ses recettes , l'auteur semble établir trois degrés dans l'action des poisons narcotiques. Dans le 1*' degré, il y a narcotisation proprement dite; dans le 2" degré, aliénation temporaire (â) ; dans le 3" degré , mort.
C'est en dépassant la dose narcotisante de ces Substances que l'on entrait dans le domaine de la magie naturelle. Des mets saupoudrés de stramoineou de racine de belladone faisaient apparaître les visions les plus extraordinaires. Porta dit avoir vu des individus ainsi empoisonnés être en proie à d'affreuses hallucinations : ils se croyaient tous métamorphosés en animaux; les ans nageaient sur le sol comme des phoques ; les autres mapchaient comme des oies^ d'autres broutaient rherbe, comme des bœufs, etc.
Qui ne se rappelle ici la fable de Circé, qui changea les compagnons d'Ulysse en pourceaux?
On sait que ces sortes de charmes sont, en général, de courte durée ; les facultés^ un moment troublées, ne tardent pas à rentrer dans l'ordre.
Quand Porta parlait de ces poisons, Texpérience en avait été déjà malheureusement faite en Italie. Qu'on songe aux Borgia i Ck)mbien d'empoisonnements sont restés inconnus, parce que ceux qui en épient les auteurs ou les victimes ne figurent pas dans Thistoire !
La question de rendre Veau de mer poiable a de tout temps occupé les philosophes et les chimistes. « S'il est vrai , dit Porta, que les eaux douces des fleuves et des rivières sont alimentées par lamer^ il faut que la nature possède le secret de rendre l'eau de mer potable. 11 faut donc observer .la nalure et l'imiter. Or la distillation nous en fournit le moyen. » A cet effets il conseille de construire un grand appareil distillatoire avec diverses modifica^ lions , et il ajoute qu'avec *d livres d'eau de mer, il est parvenu à faire â livres d'eau douce (3)i Dans un chapitre^ intitulé Motfen (Vexiraire Veau de l'air, Vdnx*
(1) Hag, nol. De med. eiperiinenl., lib. viii, p. loi.
(2) EaDdem pUolse qotesomoHdi iiiducunt,8i paulo pltis propineutur, demelilanti /6td.
(3) 3Ja9, nai.f Chûa9\ lib. xx.
leur démontre parfaitement que les vapeurs qui se déposeDl, eo été ou dans un appartement chaud, sur les parois d'un verre plein d'eau fraîche, proviennent de l'air qui en est chargé, et qu'elles se condensentainsi par l'action du froid. Donc, pour avoir de l'eau bien pure, il suffirait, ajoute-t-il, de remplir un grand bal- Ion de verre d'un mélange de glace et de nilre brut ( contenant du sel marin); l'eau, après s'être condensée sur les parois de ce ballon, s'écoulerait dans un bassin disposé à la recevoir (i).
Les parties du môme ouvrage intitulées de Ziferis , de Mêlailorum transmulatione, de Referraria^ de Igné artificiali, contiennent ped de faits nouveaux.
Quant aux chapitres de Catoptricis imaginas, de MirabUilm magnetisy ils intéressent plus particulièrement l'histoire de la physique.
Signalons, entre autres, un passage qui, bien qu'il soit étranger à l'histoire de la chimie, est très-propre à mettre en relief le génie inventif du célèbre physicien de Naples. Porta parle d'un véritable système télégraphique. Il assure que , pour transmettre des nouvelles à de grandes distances dans très-peu de temps, il serait bon de se servir de certains signes placés sur des tours élevées où sur des montagnes, et que ces signes habilement combinés pourraient tenir lieu de toutes les lettres de l'alphabet (2).
Ce système télégraphique ne fut pas mis en usage du temps de Porta. Comme tant d'autres idées, il passa inaperçu.
Bleu de csobslt. — Indliro» — CocheBllle. — ÉtuMIwweato dM «olMliu et du a»rdlB dee Plamtes.
Bien que dénuée de principes , la chimie technique avait reçu une forte impulsion par la divulgation d'une multitude de faits importants qui avaient été jusqu'alors considérés comme des
(1) Mag. nalur., p. 295.
(2) Ibid.f lib. XVI, De ziferis, p. 258. Suivant l'auteur, ces «gnes pourraient èlre au nombre de quatre : le premier, montré une fois, repréMolenit ia leUre A; deux fols, B; trots fois, C; et ainsi de suite jnsgo'à sept fois : le deuxième signe, montré une fois^ correspondrait ft la liuiUème lettre de l'alpinbet ou à H ; deux fois h l, etc., et ainsi des autres signes.
TROISIEME ÉPOQUE. iOi
secrets, et comme tels soustraits à la connaissance du public. B. Palissy, Cardan, J.-B. Porta, elc, venaient de déchirer le voile qui devait cacher la science au regard du profane. Ils furent suivis dans la roôrae voie par Lbv. Lemnius (1), Gessnbr (2) , Th. GARZom(3), Rossello (4), Vent. Rosetti (5), Ant. Mi«aud (6).
Ce fat vers le milieu du seizième siècle qu'un vitrier saxon , Christophe SehUrer, eut l'idée de faire fondre avec du verre les minerais de cobalt de Schneeberg, connus sous le nom de WismuiAgraupen ei rejetés jusqu'alors comme inutiles. Cet artisan découvrit ainsi le beau bleu de cobalt , qu'il vendait d'abord comme un émail bleu aux potiers du pays. Ce produit ne tarda pas à être connu des marchands de Nuremberg^ qui l'exportèrent en Hollande, où il se vendait de 150 à 180 francs le quintal. Les Hollandais apprirent ensuite eux-mêmes la fabricalion de cette couleur, et l'appliquèrent heureusement à la peinture sur verre , dans laquelle ils excellaient. Venise faisait aussi un grand commerce de bleu de cobalt.
Ventura Rosetti avait rapporté des pays oit il avait voyagé, et notamment de l'Orient, de nombreux secrets de teinture dont il fit part au public.
Une communication plus facile avec les Indes orientales par la voie du cap de Bonne-Espérance , et la découverte de l'Amérique, donnèrent un nouvel essor à l'art du teinturier. L'usage de la cochenille et deVindigo se répandit rapidement en France, en Angleterre, en Italie et même en Allemagne, malgré les ridicules ordonnances des électeurs et ducs de Saxe, qui proscrivaient l'indigo comme « une couleur mordante du diable » {'fressende
(1) De miraeulis occullU nalur» ac variis rerum docufMntis , Hb. i? , ABtw., 1561, in-S^ Cet ouvrage eut un grand nombre d'éditions, et fut traduit ca français et en aUemaod.
(2) Kunstkammer (Chambre des arts} ; Francf., 1595, in-8°.
(3) Piai%a universale di tulte le pro/eisioni del mondo; Venise, 1579, in-4*. — Cet ouvVage eut aussi de nombreuses éditions, et fut traduit en plusieurs hogneg.
(4) De/to summa dei secreU universali in ogni materia; Venise, 1601, in-J2 { la première édition est de 1559).
(5) Pltc/o (Plieto, Pletho), delVarle de* (entorif etc. ; Venise, 154S, in-4'*. TnMtnilen frmilçais; Paris, 1716.
(6) De areanis naturx; Paris, 1556, in-32. D'autres ontrages du même anleur ( Mintuer de Vtdr^ des Secrets du jardinage^ des Secrets de la lune } tralleot de réeoDomie domestique.
i02 HISTOIRE DE IK CHIMIE.
Teufekfarbe) (1). L'indigo porla un rude<M3up à la culture du pastel, qui faisait alors la principale richesse de la Thuriage.
L'emploi de la cochenille (2) ne remonte pas au-delà du règne de François P'. Gilles Gobelin de Paris fut le premier à en faire usage. Ayant remarqué que les eaux de la petite rivière de la Bièvre du faubourg Saint-Marceau possèdent des propriétés particulières pour la teinture , il s'établit sur les bords de cette rivière , et fonda ainsi un des établissements les plus célèbres de l'Europe. Le public railleur ou jaloux appela d'abord la maison de Gilles la folie^Gobelin, s'imaginant que l'entreprise du pauvre teinturier ne réussirait point. Gobelin ne s'appliqua, dans l'origine , qu'à la teinture écarlaie sur des étoffes de laine. G. Dke»- BEL, ou, suivant d'autres, le peintre flamand Kloek, venait de découvrir l'action duseld'étain sur la cochenille (production de la couleur écarlate }. Mais les guerres de religion et les troubles civils entravèrent le développement de cette industrie naissante; et ce n'est guère que du règne de Louis XIV que date la prospérité de rétablissement des Gobelins (3).
Non loin des Gobelins s'éleva, à la même époque, un autre établissement cher aux sciences, et qui devait un jour donner au monde Buffon et Cuvier.
Jacques Gohorrt, prieur de Màrsilly, avait un jardin dans le lieu oiî est actuellement le labyrinthe du Jardin du Roi. C'est là que Botal, Honoré Châtelain, Jean Chapelier, allaient faire (vers 4572) des conférences, auxquelles assistaient Fernel et Ambroise Paré. A c6té du jardin de Gohorry était celui de la Brosse , mathématicien du roi , « garni de simples rares et exquises. » Dans un laboratoire voisin de ce jardin , on se livrait aux opérations de la chimie. On y répéta dés expériences faites au retour des voyages de Belon, sur l'art de faire éclore des poulets dans des fourneaux dont les degrés de chaleur étaient réglés par des registres. Duchesne, Th. de Meyeme, devinrent les oracles de ces assemblées. Ribit (de la Rivière), devenu premier médecin de Henri IV, encouragea de tout son pouvoir l'étude de la chimie.
(1) Gothaische Landesordnungen ( ordonnances de GoUia), t. n, c. 3, ttt. 40.
(3) La cochenille ne difEèredu kermèi, — mot arabe qui aignifie ver, - que par l'acUon des climats et des difTérentea espèces d'arbres où se tiennent ces iiisecles, quiont Tapparence de nos punaises.
(3) Francheville, Dissertation sur Vart de la Mnture des aneUns et modernes (Mëm. de l'Acad. de Berlin, 1767).
TROISIÈME ÉPOQUE. i03
Il protégea Béguin, et fit venir Davisson en France en 1606. Il écrivait à ses amis jeunes et vieux pour les exciter à des recherches et observations de tout genre pour Tavancemeut des sciences. Voici ses paroles, elles devraient être inscrites au frontispice du Jardin des Plantes (1) :
Smiitite caleeos^ montes aceediie; voiles^ solitadines, litiora maris, terrx profundos sinus inquirite; animalium discrimina, pkntanêm differentias, mineralium ordines, omnium proprietaies noscendi modes, notate; rusticorum asironomiam et terresitem pkilosophiam diligenter ediscite; née vos pudeat tandem carbones emUtere ; fomaees construite , vigilate et cogitate sine ixdio; ita enim pervenietis ad corporum proprietatem^cognitionemque, alias non (2).
Une des branches les plus considérables de la chimie technique, c'est r art du distillateur. Cette branche était particulièrement cultivée au xvi* siècle, en Europe comme en Asie, La préparation du koumys était d'origine ancienne chez certains peuples de race mongole. Voici ce que nous apprend à cet égard Alexandre de Humboldt : « On paraît, dît Tillustre savant, confondre en Asie les boissons alcoolisées obtenues par l'alambic, et celles qu'on obtient par une simple fermentation vineuse interrompue. C'est ainsi que le mot koumys, qui ne devrait être appliqué qu'au lait de jument fermenté, non distillé , est quelquefois aussi appliqué au lait soumis à la distillation. Aboul Ghazi, décrivant le grand festin donné en 1251 par Manggou, nomme tout exprès le Aoîiwys,cIair'comme l'eau-de-vie de céréales et distillé deux fois. — J'ai eu occasion, continue M. de Humboldt, à mon retour de la mer Caspienne, au mois d'octobre i829, d'assister à la distillation du lail de jument dans la steppe des Kalmouks, entre le Wolga et l'Yayk. Parmice groupe dépeuples nomades, la boisson
(1) Gobet ( Anciens minéralogistes ^ etc. ), t. ii.
(2) (c Préparez-Tons à explorer les Qsontagnes , à visiter lesTaltées, les dë»er(8, es Iwrds de la mer, les entrailles de la terre ; notez les caractères des animaux et ^ plantes , les ordres des minéraux ; approfonditaez ragricultare , la philosophie aatorelle; ne rougissez pas de manier le charbon , de construire des fourneaux; veillez et traTaillez sans relâche ; car ce ii'est qu'ainsi qne vous arri? erez à oonaattre les propriétés des choses. »
enivrante qui a éprouvé la simple fermentation vineiue, après avoir été fortement battue, porte exclusivement le? noms de Muni* ou koumysy et de tchighan. Le koumys ou tchighan, une fois passé à l'alambic y s'appelle arafo; l'araka, distillé de nouveau, doDoe une liqueur spiritueuse encore plus forte , désignée sous le nom d'arza. Quelques expériences chimiques de M. Vogel ont prouvé, en confirmant l'ancien travail d'Oseretskovsky, que môme je lait de vache est susceptible de la fermentation vineuse. Il reste an travail important à faire sur cet objet, dont les chimistes d'Europe se sont encore peu occupés , niant même longtemps la possibilité de la fermentation spiritueuse dans un liquide qui ne paraît pas renfermer de principe sucré. M. Persoz, par des expériences ingénieuses , chimiques et optiques à la fois, a fait voir comment l'action des acides sulfurique^ citrique et acétique, donnent au sucre de lait la propriété de fermenter, et de fournir de l'alcool en abondance. On a lieu d'être surpris de la sagacité de ces peuples nomades, qui, dans l'absence de plantes céréales et bulbeuses, riches en amidon, ou de fruits à jus sucré, au milieu de l'aridité des steppes de l'Asie, ont trouvé , par la distillation de liquides animaux sécrétés par les mamelles des juments , de quoi satisfaire leur passion pour les liqueurs enivrantes. Chez les Ralmouks, le lait fraisé s'appelle i«Moiif»( en mongol stt ) ; le lait de vache aigri^ airak; la première eau-de-vie obtenue par la distillation du lait, arAt;la seconde dang; la troisième, arza ( en mongol, ardjan); la quatrième , khortsà; la cinquième, chingtsd; la sixième, dingtsâ. Tel est le goût des liqueurs fortes , qu'on soumet le lait jusqu'à six distillations successives. Le mot an'Ai (corrompu par les Mandchoux en arhi}^ sans doute une même origine avec arak, eau-jde-vie des Asiatiques méridionaux (1). »
(1) Examen critiqué de VMstoire de la géographie , etc., t. ii, p. 300-311 A la saite de ce passage Alex, de Hiimboldt entre dans une discosak» pidne d'intérêt pour l'histoire de la distillation , en signalant le premier an passage d'Alexandre d'AphrodIsie, dont nous avons parlé, tome i, p. 203. il est In» de iaire remarquer, en passant, que M. Ideler est dans Terreur, quand il dit que le passage de la disUllation de Teau de mer manque dans la traduction qu'Alexandre Piccolomini a donnée en 1648 du commentaire d'Alexandre d'Aphrodisie. Ce passage s'y trouve; mais la traduction latine n'est pas rigoureusement exacte, aimi qo« nous avons eu l'occasion de nous en convaincre en la comparant avec le texte grec (t. I, p. 219)."]
TROISIEME ^POQVE. iOS
Rubeus et Khunrath ont écrit des traités spéciaux sur la distillalion.
JéHIme Rubeus^ de Ravenne , s'est beaucoup étendu sur Thistoire et l'importance de l'art distillatoire (1). 11 rapporte que le célèbre Côme deMédicis, les ducs de Ferrare et plusieurs princes d'Autriche s'étaient occupés de la distillation des sucs d'herbes, de l'eau-de-vie, des essences, etc. Il parle aussi d'un produit obtenu en distillant un mélange de chaux et d'huile (2).
Conrad Khunrath, de Leipzig, a consacré un ouvrage fort étendu à la distillation du vin, des eaux de mer, des urines, du roiel, de la cire, du sucre, des substances aromatiques, des résines, et d'une foule d'autres matières végétales ou minérales (3). Mais on y chercherait en vain des observations neuves et originales.
On employait, selon les circonstances-, le feu nu , ou des bains d'eau, de sable et d'huile. Le bec de l'alambic et le récipient étaient soigneusement entourés d'eau froide, afin de condenser la vapeur qui s'élève de la cornue, à laquelle s'appliquait une tem* pérature graduée. On s'ingéniait surtout à faire parcourir aux vapeurs le chemin le plus longj avant de se condenser dans le récipient. Pour cela , on construisait des tubes recourbés en zigzag et on donnait aux appareils les formes Jes plus bizarres. La figure de la page suivante représente un de ces appareils (4) :
J, Costœvs de Zodi recommande de distiller les essences, pour les obtenir très-concentrées , dans un bain de sable chauffé au soleil (5). Ambroise Paré et B. Veiiori avaient déjà signalé l'inconvénient 0es vases de plomb pour la distillation des matières acides et corrosives. Crato de Krafiheim s'était élevé avec force contre l'emploi des vases de cuivre. Il cite, à l'appui de ses re-
(1) De disiUiaiione liber, in qwfstiUatUii>runi liquorum qui admedicinam faciuntf methodus ae vires explieantwr; B&le, 1686,in*is.
(2) ihïd., p. 189. Cape aequas partes calcis fivœ; liœc oleo miscentur et vî ignis sUllalitios emapat liquor, qiio lampadem ardere perpeCuo, si credere fas est , asseront.
(3) mdulladislillaioriaet medica; Hamboarg, 1605, in4^ 11 n'y a de laUn que le titre ; le texte est en allemand.
(4) C*est un fac-similé d'une gravure sur bois qui se trouve dans Ubavius» Oper,, vol. I ; Arcan, chym,, p. 406.
(&) In Mesuea simpUcia et composita et antidotarii novem poateriores sectiones admiUlioMt; Venise, 1602, in-fol.
marques , des cas d'empoisonnement dus à du vinaigre ayant séjourné dans des chaudières de cuivre.
André Baccio^ médecin de Rome , a laissé un volume in-folio sur Vhistoire naturelle des vins (i). C'était un érudit, plutôt qu'un chimiste. Après avoir passé en revue les vins anciens, il arrive aux vins de France; il trouve que le vin des environs de Paris est très-exquis, et qu'il ne le cède à aucun autre vin (2). Si Baccio eût été seul de son opinion , on pourrait dire qu'il avait le sens du goût perverti, et toute discussion serait inutile. Mais Rabe-
(1) Andréas Baccius, Denaturali vinorum historia, de vlnis UaUxet deconviviis antiqwMrum HM vir. Rome, 1596, in-fol.
(2) Ibid.t lib.Tii, p. 358. Verum nuUis secunda Tinis, quselrea Lotetiam, «bi ParriiisU, habentur. — Certains coteavx sitaés près de Paris, tels que cem àe Crône etde Périgny près de Branoy, produisent encore aujourd'hui des vins estimé».
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lâis, qui aimait pourtant les bons vins y pensait là-dessus comme le médecin italien. De deux choses Tune : ou il en est des goûts comme des modes, qui n'ont qu'une existence éphémère; ou le climat et le terroir sont changés, et par suite la qualité du vin.
On savait depuis longtemps extraire Teau-de^vie du vin. Mais il se passa un grand nombre d'années avant que l'on contractât la funeste habitude de s'en servir comme d'une boisson. L'eau-devie n'était encore qu'ua médicament au xv*" siècle, ainsi que nous rapprennent les documents de ce temps.
Le manuscrit n" 7478 (du xv*" siècle) de la Bibliothèque impériale contient un chapitre curieux ainsi intitulé : « Cy après s'en" suyt les vertus et proprietez de Veau-de-vie,
a Eau-de-vie vault à toutes manières de douleurs qui peuvent venir par froidure et par trop grande abondance de fluide.
« Et la dite eau vault aux yeulx qui larmoyent et pleurent souvent, et font grant douleur pour raison des larmes. — Elle vault aussi à toutes personnes qui ont baleyne puante et corrompue. — Elle vault contre hydropisie qui procède et vient de froide chose; contre maladies qui sont incurables; contre playes qui sont pourries et infectes; contre apostesme qui peut survenir à la Dfiain des dames ; contre morsures de bestes venimeuses, etc. »
Elle est longue, la liste de toutes les maladies contre lesquelles l'eau-de-vie était préconisée comme un remède souverain : ses vertus devaient éclipser celles de l'or potable. L'esprit distillé du vin devait rajeunir les vieillards et prolonger la vie ; d'où son nom aqua vitœ, eau-de-vie. Bref, cette liqueur ne se vendait encore, au XV* siècle, que chez l'apothicaire; c'était, pour le répéter, un médicament, et non pas une boisson.
Chacun désire vivre longtemps, même celui qui en a le moins l'air. Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que les hommes, en entendant tous les médecins vanter les propriétés merveilleuses de i'eau-de-vie, soient peu à peu arrivés à en faire un usage immodéré ? Et lorsqu'on eut cessé de croire aux vertus fantastiques de cette liqueur, elle était déjà un [objet de consommation. De médicament, elle était devenue boisson ; au lieu de prolonger la vie, elle ne faisait que l'abréger. Cette propriété, ce n'est plus /'imagination, mais l'expérience qui nous l'apprend.
On trouve déjà, vers la fin du xvi* siècle, l'usage de l'eau-de-vie répandu dans presque tous les pays de l'Europe. Dans toutes les
conlrées, comme le nord de rAllemagne, la Suède, le Danemark, la Russie, et en général partout où la vigne ne prospère point , cette liqueur était chère. Aussi la préparation de i'eau-devie de grains produisit-elle une véritable révolution dans le commerce , révolution comparable à celle qu'a produite , de nos jours , l'extraction du sucre de la betterave. Mais la fabrication de reau-de*vie de grains , loin d'être encouragée par les gouvernements , était proscrite par de certains scrupules religieux : elle paraissait une profanation de la matière qui compose le a pain quotidien ». Ce fait est caractéristique : il fait ressortir l'esprit dominant de l'époque.
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