‹ Histoire de la chimie (volume 4)Chapitre 39 sur 53 · CHIMIE DES GAZ · texte numérisé non relu

CHIMIE DES GAZ

L'origine de la chimie des gaz, ou, comme on l'appelait du temps de Lavoisîer, la chimie pneumaiique^ date des travaux de Van-Helmont et de Boyle. Nous n'avons donc qu'à renvoyer le lecteur à l'analyse que nous avons faite des ouvrages de ces deux hommes de génie , qui ont, en quelque sorte, jeté les fondements de la chimie moderne (i).

Les observations les plus fécondes en résultats avaient pour objet l'air, le nitre, la respiration, la combustion, la fermentation, les eaux minérales gazeuses et les airs irrespirables. Ce riche terrain avait été fort peu cultivé par les chimistes des siècles précédents.

Ch. Wren poursuivit les recherches de R. Boyle sur la fermentation. Pour recueillir le fluide élastique (gaz acide cariMh nique ) qui se dégage d'une matière en fermentation, il se servait d'une vessie adaptée au goulot du ballon renfermant le mélange fermentescible. Il remarqua que ce fluide, semblable à l'air (in ihe fomi of air) , peut être absorbé par l'eau. Cette expérience fut faite en 1664(2).

Dans la même année, HooKfit des expériences analogues.il employa unmatras à deux ouvertures, auxquelles s'adaptaient deux tubes; il y introduisit des coquilles d'huilres (chaux carbonatée) et de Peau-forte. Le fluide élastique ( gaz acide carbonique), qui se dégageait au contact de ces deux matières^ fut recueilli dans une vessie. L'opérateur n'examina point le fluide contenu dans la vessie. Cette expérience eut lieu en présence de la Société royale de Londres, qui venait d'être fondée.

HuYGE.\s, mettant un mélange d'eau-forte et d'esprit-de-vîndaDS le vide pneumatique, constata, à l'aide d'un tube barométrique

(1) Voy. p. 135-142 , et 154.U8 de ce volume.

(2) Air generated de novo, dans les Philosoph, Tramact. , foI. I, n. itl Ihid., année (1675). vol. X, n. 119.

fixé au récipient de la machine, le dégagement d'un fluide élastique, comme Tavait déjà fait Boyle dans ses expériences sur les matières fermentescibles (1).

MoRAY, Pote , Birch (2) et Hagbdorn (3) citent plusieurs exemples d'accidents produits par des airs irrespirables. Frédéric Hoffmann avait déjà signalé le danger de respirer la fumée de charbon, sans en donner la raison véritable (4).

Jessop informa (vers 1674) la Société royale de Londres d'un accident qui venait d'arriver à un ouvrier nommé Michel, dans une houillère du Yorkshire. Cet ouvrier était descendu dans la mine avec un flambeau à la main, lon^qu'en s'avançant dans les galeries, il fut subitement environné d'une immense flamme qui lui brûla les vêtements, la flgure, les cheveux et les mains. Ayant été retiré de là, il déclara n'avoir entendu aucun bruit, tandis que les ouvriers qui travaillaient dans le voisinage avaient été terrifiés par une explosion épouvantable, accompagnée d'un tremblement du sol. Le même accident arriva quelque temps après à deux autres ouvriers (5).

Lister, Moslyn , Browne , Hodgson , Shirley rapportent des observations semblables, qui se trouvent consignées dans les Mémoires de la Société royale de Londres (6). Ant. Portius écri- Tit sur rirrespirabilité de Pair de la grotte du Chien, près de Naples (7); Sam. Ledel (8), Boccone (9), la Morendière (10), Pozzi (11) et Beaumont (12) racontent de nombreux cas d'asphyxie, occasionnés par des gaz irrespirables.

(1) Voy. p. 153 de ce* volume.

(2) Philo6oph. Transact., vol. I (années 1665 et 1666).

(3) Observationum et historiarum medico-practicarum variaram ceoturiœ très ; Rudolatadt, 1698, in>8«.

(4) Opnac. théologie, physico-med. diœt., 1719, t. V.

(5) Philos. Transact., vol. X, n. 119.

(6) Philos. Trausact., vol. X, n. 119; vol. Xll, n. 136; vol. IV, n. 48; vol.' XI, n. 180; vol. II, n. 26.

(7) Oissertationes variœ ; Venise, 1683, n. 2.

(8) Ephemerid. natur. curios., dec. II, ann. 3, obs. 155.

(9) Osservazioni naturali ove si contengono materie raedico-fisiche, etc. ; Bologne, 1684, in>12.

(10) Nie. deBlegny, Opnsc. medic. varia, etc.; Leipz., 1690, in-S".

(11) Medicin. pars prior theoretic; Leyde, 1681, in-8°.

(12) Hooke. Philosophical collections, 1679, in-4'', n. 1.

^« ]IEa7ow.

Frappé de tous ces phénomènes en apparence inexplicables, qui se passent dans le monde des fluides élastiques, J. Matow se livra à une série d'expériences et de travaux qui devaient puissamment contribuera hâter le développement de la chimie des gaz.

Ce chimiste naquit en 1645 dans le comté de Comouailles; il obtint le grade de docteur en médecine à l'université d'Oxford, et mourut en 1679. Sa vie fut celle d'un homme modeste, cultivant les sciences avec un esprit'indépendant et avec une supériorité incontestable.

Voilà à peu près tout ce que nous savons de la carrière courte et si bien remplie de Jean Mayow.

Cent ans avant les immortels travaux de Lavoisier, de Scheele et de Priestley, Jean Mayow avait pi^blié en Angleterre un volume intitulé : ^

Traeiatus quinque medico-physici ^ quorum primas agit désole niiro et spiriiu nUro-aereo; secundus de respiratione, etc., studio Joh, Mayow. Oxonii^ 1674, in-8.

Nous allons essayer de reproduire et de rendre aussi fidèlement que possible les idées et les expériences contenues dans ce livre, sans contredit l'un des plus remarquables du dix-septième siècle.

Du sel de nitre et de l* esprit nitro-aérien.

M II est manifeste^ d'après ce qui suit, que l'air qui nous environne de toutes parts, et dont la ténuité échappe à notre vue en simulant un immense espace vide, est imprégné d'un certain sel universel (1), participant de la nature du nitre , c'est-à-dire d'un

(1) Comme la nomenclature chimique ne fut inventée que plus de cent an» après Mayow , nous rappellerons qu'il ne faudra pas prendre lenom de sel, ainsi que beaucoup d'autres termes , strictement dans le même sens que nous y attaciM»s aojourdliui. Le nom de sel avait autrefois une acception beaucoup plus large : un acide même était appelé sel; le nom de sel était à peu près réqaivaknt de celui de hubsiance chimique.

TROISIÈME EFOOrE. 253

esprit vital ou d'un esprit de feu ( spiritus vitalis^ içneus) émÎDemment propre à la fermentation (i).

(c Un mot d'abord sur la composition du nitre. Le nitre se compose d'un acide et d'un alcali.

« C'est ce que démontre l'analyse, et ce que confirme la génération même du nitre. Il est certain que l'air intervient dans la formation du nitre ; mais la terre intervient aussi de son côté ; c'est elle qui fournit probablement le sel fixe (alcali), tandis que la partie volatile est fournie par l'air. Et il est vraisemblable que les cendres et la chaux brûlée ne rendent la terre fertile que parce que ces substances fournissent un élément propre à la formation du nitre. »

De Vêlement aérien de l'esprit de nitre,

(( Il est d'observation que les sels fixes et les sels volatiles, et même les vitriols, ayant été calcinés jusqu'à expulsion totale de leurs esprits acides, absorbent, par une longue exposition à l'air, une certaine acidité (aciditatem quamdam contrahnni). De plus, la limaille de fer, exposée à l'air humide, est corrodée comme si elle était attaquée par des acides, et se convertit en safran de mars apéritif. Il semble donc qu'il existe dans l'air un certain esprit acide et nitreux {spiritum quemdam acidum nitrosumque in aère residere).

« Cependant, en examinant la chose plus attentivement, on trouve que l'esprit acide de nitre est trop pesant proportionnellement à l'air dont il se compose; et puis, l'esprit nitro-^érien (spiritus nitro-aerus ), quel qu'il soit, sert d'aliment au feu et entretient la respiration des animaux, comme nous le démontrerons plus bas 'f tandis que l'esprit acide de nitre {spiritus nitri acidus) est éminemment corrosif, et, loin d'entretenir la vie et la flamme, il n'est propre qu'à les éteindre.

« Bien que l'esprit de nitre ne provienne pas en totalité de Tair, il faut cependant admettre qu'une partie en tire son origine,

a D'abord, on m'accordera qu'il existe, quel que soit ce corps, quelque chose d'aérien, nécessaire à l'alimentation de la flamme [concedendum arbitrornmnihilf quicquid sil, aereum, adftammam quamcumque conflandam necessariu\n). Car l'expérience dé-

(1) Ce même corps fut appelé plus tard air de feu (Scheele), ou avr vital.

254 HISTOIRE DE LA CUUaE.

montre qu'une flamme exactement emprisonnée sous une cloche ne tarde pas à s'éteindre, non pas, comme on le croit communément, par l'action de la suie qui se produit, mais par <if privation d'un aliment aérien o {pabulo oêreo destitutam interire). Dans un verre où l'on a fait le vide, il est impossible de faire brûler, à l'aide d'une lentille, les substances même les plus combustibles, telles que le soufre et le charbon.

a Mais il ne faut pas s'imaginer que l'aliment igno-aérien soit tout l'air lui-même; non : il n'en constitue qu'une partie, mais la partie la plus active (1).

« Il faut ensuite, continue l'auteur, admettre que les particules igno-aériennes, nécessaires à l'entretien de la flamme, se trouvent également engagées dans le sel de nitre, et qu'elles en constituent la partie la plus active^ celle qui alimente le feu. Car un mélahge de nitre et de soufre peut être très-bien enflammé sons une cloche vide d'air, par conséquent d'oîi l'on a extrait cette partie de l'air qui sert à alimenter la flamme. Et ce sont alors les particules igno-aériennes du nitre qui font brûler le soufre.»

Ici suivent les expériences destinées à justifier cette opinion.

« Donc, conclut judicieusement l'auteur, le nitre renferme en lui-même ces particules igno-aériennes nécessaires à l'alimentation de la flamme. Dans la déflagration du nitre, les particules igno-aériennes deviennent libres par l'action du feu, qu'elles alimentent puissamment (2). »

Gomme il s'agissait non-seulement d'étiiblir des faits nouveaux, mais encore de détruire des erreurs alors généralement accréditées, Mayow entre ici dans une série d'expériences et de raisonnements qu'il serait inutile de reproduire.

De la nature de l'esprit nitro ou igno-aérien.

c( Que deviennent, demande l'auteur, pendant la combustion les particules igno-aériennes? Nous n'en savons rien, sinon qu'elles se convertissent en un autre air pernicieux.

« Dans la combustion produite par l'action des rayons solaires

(1) At non est existimandum pabulum igno-aereum ipsum aeremeisCf sed ianium ejuspartem magis activam,

(2) On voit que ces particules igno-aériennes, que Mayow appelle aifleoff esprit igno-aérien ou esprit nitro-aérien , se rapprochent singulièrement de ce qui Alt plus tard appelé oxygène.

TROISIKME EPOQUE. ^5

(à l'aide d'une lentille), ce sont les particules igno-aériennes qui interviennent exclusivement Car l'antimoine calciné à l'aide d'une lentille se convertit en antimoine diaphorétique, entièrement semblable' à celui qu'on obtient en traitant l'antimoine par l'esprit acide du nitre. L'antimoine, ainsi traité par l'une ou par l'autre méthode , augmente de poids d'une manière à peu près constante. Et il est à peine concevable que cette augmentation de poids puisse provenir d^auire chose que des particules ignoaériennes ^ fixées pendant la calcination (1). »

Mayow s'attache ensuite à démontrer, avec la lucidité et la justesse d'observation qui le caractérisent, que ce n'est pas le soufre qui transforme ici l'antimoine en antimoine diaphorétique.

II est bon de rappeler qu'il fallait alors lutter contre une multitudede préjugés invétérés. Ainsi, on croyait encore généralement que tous les métaux se composent de soufre et de mercure, et on admettait sans peine des théories alchimiques qui presque toutes remontent au-delà du moyen âge, aux troisième, quatrième et cinquième siècles de l'ère chrétienne, c'est-à-dire à l'époque de l'école néoplatonicienne de Plotin, de Porphyre et deJamblique , comme nous croyons l'avoir le premier démontré par. l'analyse des manuscrits grecs de Zosime, d'Olympiodore , de Démocrite le jeune, et de beaucoup d'autres philosophes chimistes, appartenant à cette grande époque du christianisme naissant, en lutte avec la philosophie païenne :

De Vorigine des acides.

Voici ce que Mayow nous apprend sur les acides : « Tout le monde sait qu'on obtient par la calcination des vitriols Tespritacide du soufre. Or, comme il n'est pas probable que le soufre contienne originairement en lui-même le principe qui le rend acide, et qu'il est d'ailleurs certain que cet acide peut se produire pendant la déflagration du soufre, nous pouvons raisonnablement admettre que, dans cette déflagration, les particules du soufre et les particules igno-aériennes sont agitées par un mouvement rapide, qu'elles s'entre-choquent et s'aiguisent réci-

(1) Quippe vU concipi potest iinde augmentnm illad antimonii nisi a particolis nitro-aereis igneisque ei inter calcInaDdum infixis procédât.

proquement, de manière à donner naissance à un corps nouveau, à une liqueur acide qui n'est autre chose que l'esprit acide du soufre en question.

(( Lorsqu'on fait brûler du soufre, les particules igno-aériennes entrent dans une lutte semblable ; leur action est la même. Ce qu'il y a à remarquer, c'est que la flamme bleue du soufre est beaucoup moins énergique que toute autre flamme ; aussi y peuton tenir impunément le doigt pendant quelque temps. — Notons , en passant, que les esprits acides qu'on retire de la distillation du sucre et du miel sont probablement aussi formés par l'action de l'esprit nitro-aéxien.

(( En chauffant de l'esprit de nitre avec du soufre concasséi on obtient un acide tout-à-fait semblable à celui qu'on oblientpar la distillation du vitriol. Dans cette opération, le soufre s'empare des mômes particules nitro-aériennes qui se trouvent et dans l'esprit de nitre et dans l'air ; car, lorsque la mine salino-sufureose {gleba salino-sulphurea) (i), ou la marcassite, de laquelle on retire le soufre commun, se trouve exposée à l'influence de l'air et de la pluie, elle se convertit en vitriol. Pourquoi? Parce que les particules nitro-aériennes qui existent naturellement dans l'air entrent en fermentation avec les particules du soufre , qui se I change en acide. ^ • '

(f Ce n'est pas tout : la rouille de fer, combinée dans le TÎtrioi, prend elle-môme naissance sous l'influence des particules nitroaériennes de l'air ; car l'acide qui se produit corrode le fer, et le transforme en rouille avec laquelle il se combine, et il se passe alors la môme chose que lorsqu'on traite le fer par un acide.»

De rinfluence de V esprit nitro-aérien sur la fermeniaiion. '

Mayow fait jouer aux particules nilro-aériennes un rAle im- I portant, non-seulement dans la fermentation du moût de vin et j de la bière, mais encore dans la transformation de ces liqueurs en vinaigre. Gorniption et fermentation sont pour lui synonymes. «Toutes les choses faciles à se gâter peuvent, à /*«bri du contact de fair, se conserver et être garanties de la corruption (2). C'est pourquoi des fruits et des viandes couverts

(1) Sulfure de fer. •

(^ Hinc ea quœ spiritum nitro-aereum excivdunt, res a corruption w«dîcant.

de beurre sont préservés de la putréfaction, de môme que le fer enduit d'huile est préservé de la rouille. »

Mayow consacre ensuite un chapitre entier à démontrer que l'élasticité de Tair est due à la présence des particules nitro* aériennes. Les expériences et les raisonnements qu'il emploie à l'appui de son opinion méritent d'être signalés.

« Les expériences de Boyle, dit l'auteur, ont mis hors de doate que l'air est élastique; maison ignore encore l'origine de cette propriété. Je vais maintenant dire ce que je sais sur ce sujet. D'abord on m'accordera que l'air contient certaines particules que j'ai appelées ailleurs particules nilro ou igno^aé- Tiennes; qu'ensuite ces particules sont nécessaires à la combustion, et qu'enfin l'air privé de ces particules est impropre à entretenir la flamme.

Voici comment l'auteur procède pour démontrer que l'élasticité del'air estdue à la présence de ces particules ni tro-aériennes.

«Personne n'ignore, dit-il, que quand on met une bougie sous une petite cloche renversée, et qu'on place ce petit appareil sur la surrace de la peau , la flamme netardepasà s'éteindre. L'espace circonscrit par la petite cloche est presque vide; car la peau est refoulée dans l'intérieur de cette cloche par la pression de l'air ambiant (ob aeris ambienlis pressuram). On me dira peut-être que cet effet est dû à l'agitation rapide et à la condensation des particules ignées, etc.; mais cette explication ne me satisfait nullement, car il est plutôtprobablequel'airou une portion de l'air se combine intimement avec la flamme à laquelle il sert d'aliment^ de telle façon qu'il n'existe pas une parcelle de la flamme, si petite qu*elle soit, qui ne renferme quelque chose d'aérien, enlevé à l'air (1). C'est donc à la présence des particules nitro-aériennes qu'il faut attribuer l'élasticité de l'air.

(( L'expérience suivante, continue l'auteur, me fera mieux comprendre. Lorsqu'on allume une bougie s'élevant à six travers . de doigt au-dessus de l'eau, et qu'on l'emprisonne sous une cloche de verre renversée, on remarque que l'eau qui se trouve sous la cloche est d'abord au niveau de l'eau environnante. Mais à mesure que la bougie brûle vous verrez l'eau s'élever graduellement dans l'intérieur de la cloche ( a^tiam in cucurVitx caviia-

(I) Etenim probabUe esl aerem flammx confestim immisceriy utpotecui in paàulum cedii; ita ut ne minima quidem flammxpars sit in qua aeris ali^ qttantulum non existit,

UIST. DE LA CHIMie. — T. II. 17

258 HISTOIRE OE la chimie.

iem, cum adhuc lucernadeflagrat, gradatim assvrgeniempereipies). La bougie en brûlant s'est donc emparée des particules nitroaériennes et élastiques, de manière que l'air est devenu incapable de résister, comme auparavant, à la pression de l'atmosphère (1). »

Mayow rép(Jta la môme expérience avec d'autres matières combustibles, telles que le camphre, le soufre, etc., qu'il enflammait au moyen d'une lentille. Il remarqua qu'après Textinctioa de la flamme il lui était impossible de rallumer ces substances dans l'air qui restait.

« Et qu'on ne s'imagine pas, s'écrie Tauteur, que ce fût parc« que le noir de fumée déposé sur les parois du verre s'opposait à la transmission des rayonâ concentrés par la lentille ; car j'avais eu la précaution de coller dans un point de l'intérieur du verre un morceau de papier que j'enlevais, au moyen d'un fil ^ au moment de l'expérience ; c'est par ce point, pur de tout noir de fumée, que je faisais arriver le rayon ardent.

« L''expérience suivante confirmera l'hypothèse que l'air qui a servi à la respiration d'un animal a moins de force élastique, parce qu'il se trouve privé des particules nilro-aériennes. »

Cette expérience consistait à faire respirer une souris dans un vase recouvert d'une membrane mouillée. Celle-ci se trouvait, aa bout de quelques moments , refoulée vers l'intérieur du vase, comme si l'on y avait allumé une bougie ( haud secus ae si cueyrbiiula cumflamma ei inclusa appUcata fuerif ). Et il ajoute qu'un petit animal, qu'une souris par exemple, peut remplacer la flamme dans l'application de la ventouse.

Pour démontrer que pendant la respiration les animaux privent l'air de ces particules vitales {aer particulis vitalibus per animalium respiralionem orbatur) , l'auteur faisait respirer des animaux emprisonnés sous des cloches de verre renversées sur des cuves pleines d'eau, il voyait alors l'eau monter dans Tintérieur de la cloche , comme dans l'expérience de la combustion.

(( En mesurant le volume d'air qui restait, je me suis assuré» dit-il, qu'il avait diminué d'un quatorzième.

(( Il résulte de là que l'air perd, par la respiration des animaux

(1) Quod lucema vitro inclusa, per defiaçrationem SHam, partienhênUroaereas et elasticas deprxdata est, ita ut aer ibidem atmosphxrx presmr» non velutiprius resistere valeat.

TROISIÈME ÉrOQUE. * 2o9

comme par la combustion, de sa force élastique; et il faut croire que les animaux, tout comme le feu, enlèvent à l'air des particules du même genre (1). »

Mayow fit ensuite une série d'autres expériences, parlésquelles il constata qu'un' animal (souris) emprisonné avec une bougie allumée sous une même cloche renversée sur l'eau expirait dans un espace de temps moitié moindre que s'il y avait • respiré seul , sans la bougie.

a Et qu'on ne croie pas, ajoute-t-il, que l'animal ait été suffoqué par la fumée. Car j'avais employé de l'alcool, qui, comme on sait, ne répand pas de fumée. »

Mayow entre ensuite dans des discussions théoriques qui n'offrent que peu d'intérêt.

Mais l'air, se demande4-il, qui reste dans la cloche , et qui ne peut plus servir ni à la combustion nia la respiration, n'est-il pas élastique? Certainement, il est élastique, et il Test autant que l'air ordinaire, comme mes expériences le démontrent. »

Mayow avoue qu'il se présente ici line grande difficulté à résoudre : l'air qui reste dans la cloche doit être moins dense que celui qui a été absorbé, etcependant l'air privé de ses particules nitro-aériennes n'a: rien perdu de son élasticité, bien qu'il ait perdu de son poids.

Le chapitre consacré à la question de savoir par quels moyens Tair répare les pertes qu'il éprouve journellement par la respiration des animaux et la combustion est fort remarquable.

Sur la reproduction de l'air {ulrum aer de novo generari possit}.

Expérience, — Que l'on mette dans un large vase de verre un mélange de parties égales d'esprit denitre et d'eau de fontaine; qu'on y plonge ensuite un petit flacon de manière qu'il se remplisse entièrement de ce liquide. Cela fait, on introduira, par l'orifice du flacon, deux ou trois globules de fer, puis on renversera ce flacon dans le liquide commun, en ayant soin que les globules de fer n'en sortent pas , ce qu'on évite en bouchant l'orifice avec le doigt. Tout étant ainsi disposé, l'acide attaque les globules de fer avec

(1) ffjr quibuê numifeiium est aerem per animalium respirationem vi sua elastiea deprivari^ et utique credendum est animaUa ignemque particulas efiudem generis ex aère exhaurire. — Boyle avait déjà émis une opinion à peu

prèft semblable.

effervescence, et l'on voit aussitôt un souffle [haliius) (1) s'éle* ver sous forme de bulles , et constituer à la partie la plus élevée du flacon un corps aériforme (atiram] qui, en augmentant de volume déprime Teau dont il prend la place (2). Lorsque le flacon est entièrement rempli de ce corps aériforme, il faut, pour que celui-ci ne s'échappe pas , se garder d'élever roriGce du flacon au-dessus du niveau du liquide.

i(Ce corps aériforme, à quelque froid qu'on l'expose, ne se condense jamais en un liquide (3).

(( Si à la place de l'esprit dé nitre nous employons l'huile de vitriol étendue d'eau, nous reproduisons ce même air, qui n'est susceptible d'aucune condensation. Or, cet air est-il de Fair véritable? C'est ce qu'il n'est pas facile de déterminer. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a le même aspect que l'air ; il se contracte par le froid et il a la même élasticité. Mais, malgré tout cela, on a peine à croire que ce soit de Vair véritable, »

C'était là déjà un grand pas de fait; Boyle, qui avait obtenu l'hydrogène quelques années avant Mayow, le confondait avec l'air commun (4).

De la respiration (5).

« J'avais déjà annoncé, continue Mayow, dans un précédent traité, que l'usage de la respiration consistait en ce que, par le ministère des poumons, certaines, particules absolument nécessaires au maintien de la vie animale, sont séparées de l'air et mêlées à la masse du sang, et que Vair expiré a perdu quelque chose de son élasticité,

a Les particules aériennes absorbées pendant la respiration sont destinées à changer le sang noir ou veineux en sang rouge ou artériel ; aussi le sang exposé à f air a-t-il une couleur plus

(i) Halitus, signifie ici gaz.

(2) Ce corps aériforme, qui était un oxyde d*azote, Mayow le confondait avec un autre gaze ( l'hydrogène), qui pourtant est loin d^avoir les mêmes propriétés.

(3) Auraque ea, iempesfate frûjfidisshna existente, nunquam taméninliqw' rem condensabitur,

(4) Voy. plus haut, p. 155.

(5) Mayow avait déjà publié (trois ans auparavant) un traité sur la respiratioo (Tractatus primus de respiratione, etc.; Leyde, 1671. 12), dans lequel il est question des particules nitro-aériennes de Tair. L'auteur n'avait à cette épofpt que vingt-six ans.

TROISliME ÉPOQUE. 261

rouge à la surface qui se trouve immédiatement en contact avec rai^(^).

« Expérience. Lorsqu'on prend du sang conservé depuis quelque temps, et qu'on le met sous une cloche où l'on fait le vide au moyen d'âne machine pneumatique ( ex quo aer per antliam aeream exhauritur), on remarque une légère effervescence et quelques bulles qui s'élèvent. Mais lorsqu'on prend du sangarté* riel récent , et qu'on le place encore chaud sous une cloche où l'on fait le vide, on observe qu'il augmente. considérablement de volume, et qu'il laisse échapper une quantité infinie de petites bulles. Cette effervescence est probablement due à un dégagement de particules aériennes qui s'y trouvent logées. »

Mayow assimile la respiration à une véritable fermentation. « Car, dit-il, dans la fermentation du vin, de la bière, etc., il y a absorption de particules igno-aériennes, tout comme dans la respiration. »

En parlant de la chaleur animale ( incalescentia ), il n'hésite pas à en attribuer l'origine à la respiration ou à l'absorption des particules igno-aériennes. «Ne voyons-nous pas, ajoute- t-il, que la marchasite du vitriol (2) exposée à l'air humide s'échauffe et acquiert une chaleur assez intense, à mesure qu'elle absorbe les particules igno-aériennes qui la transforment en vitriol? n

Il importe de noter qye cette absorption des molécules ignoaériennes par le sulfure de fer est elle-même regardée par Mayow comme un phénomène de fermentation. « On a objecté, contî-: nue-t-il, que les liqueurs qui fermentent n'acquièrent pas de chaleur pendant la fermentation. Cependant l'expérience vulgaire nous apprend que les liqueurs épaisses, comme celle de la bière , s'échauffent un peu pendant la fermentation. »

Enfin, l'auteur termine en affirmant avec raison que l'urine et le sang développent par la putréfaction un sel tout à fait semblable au sel ammoniac, car lorsqu'on y plonge du cuivçe, celuici est attaqué comme par du sel ammoniac. « D 'ailleurs , ajoutet-il, lorsqu'on mélange de l'urine ou du sang avec des cendres , on obtient par la distillalion une grande quantité de sel volatil, à mesure que le sel fixe des cendres absorbe tout l'acide contenu dans l'urine; de telle façon que le sel volatil libéré des liens de l'acide

(1) Comparez plus haut, p. 216.

(2) Sulfure de fer.

se dégage facilement, et qu'il se passe ici absolument ce qui ar^ rive lorsqu'on di^ille un mélange de sel ammoniac et de sel fixe (alcali fixe). »

Mayow avait 29 ans lorsqu'il publia, en 1674, le beau travail dont nous venons de donner une analyse succincte. Ce travail renferme, à côtèdW grand nombre d'expériences nouvelles, tout ce que ses prédécesseurs avaient avancé de plus vrai sur cette matière difficile. Cinq ans après l'auteur était mort ! Cette mort prématurée retarda d'un siècle Tavénementde la chimie moderne.

Jean BernoiiUI.

Les travaux de Mayow trouvèrent de l'écho en Angleterre el dans d'autres pays de l'Europe. Mais ils furent repoussés comme trop hardis et même extravagants par les disciples de la science traditionnelle.

H. Mund(1),-L. m. Barbieri (2)et J.-B. Giovannini(3) adoptèrent hardiment les idées de Mayow.

N. Pechlin (4), Al. Littre (5), F. Slare (6), en suivirent également la direction.

Jean Bernoullî , dans une dissertation remarquable sur l'effervescence et la fermentation^ fit connaître des faits nouveaux qui devaient venir à l'appui des idées de Mayow^ Ces faits attirèrent particulièrement l'attention des chimistes et des physiciens sur la nature des fluides élastiques (7).

L'auteur, quis'àcquitcomme mathématicien une si grande réputation, reconnut que les premières bulles qui se dégagent lorsqu'on chauffe de l'eau ne sont que de l'air, et que les poissons ne peuvent point vivre dans l'eau bouillie, parce que, comme tous les animaux, ils ne respirent que de l'air; que les branchies

(1) BtoxpvivioXoYia, sivc Commentarii de acre vltali, etc.; Oxford, 1680, IWi. in-S""; Lond., 1681 ; Francf. et Leipc, 1085. (2} Spiritus Ditro-aerei operationes in microcosrouni ; Bologne., 1681 , io-H-

(3) Dissertation sur la fermentation, surlenilre et Tair; Toulouse, 1685,io-l2.

(4) Deaeris et aliment! defectu ; Kiel., 1076, in-S''.

(5) Ergo aer hominem nutrit ; Paris, 1689. (0) Philosopli. Transart., 1682, n. 204.

(7) Dissertatio de eflervescentia et fermentatione, etc ; Bâte, 1S»0 . iii4*.

TROISIEME ÉPOOUE.

ont pour usage de séparer ce fluide élastique de Teau, afin de le faire servir àla respiration (1).

Il démontra aussi l'existence d'un corps aériformé (gaz acide carbonique) dans la craie, et parvint à le recueillir. Pour cela, il employa un gros tube de verre fermé à Tun des bouts (éprouvelte), qu'il fit plonger dans un petit bassin ou cuvette de verre, à moitié rempli d'une liqueur acide. L'éprouvelte était elle-même entièrement remplie de la même liqueur, et par son extrémité ouverte, renvei*sée dans la cuvelte. Après avoir ainsi disposé son petit appareil, il introduisit dans le bout inférieur et ouvert de l'éprouvette un morceau de craie ; aussitôt il se manifesta un dégagement de nombreuses bulles de fluide élastique, qui chassèrent Teau de l'éprouvette pour en occuper la place.

Voici la figure de ce petit appareil.

Bernoulli se contenta de conclure seulement de cette expérience que des corps solides peuvent renfermer une fluide élastique (2).

En parlant de la fermentation, il affirme que le pain doit sa porosité aux airs qui, au moment où ils s'échappent, soulèvent

(1) Ibid., c. \iv : Videmus si aqua super igné coquatur buUulas excitari , manifcsto certe aerisintra latentis indicio, qui ope ignîs dilatatur, omniaque yinculaquibus relinebatur solvit, etob levitatem ad superficiem usque fertur ubi laies bollulas format; hinc fit, ut pisces in aqua qu» semai ebulliit \ivere nou possint, ob defectum nempe aeris qui in ebullitionc omnia exhalavit; aérera enim et pisces haurire œque necesse est ac caetera animalia : in hune linem eonim branchiœ conditie sunt, ut illanim ope acrem , qui ad vitam sustenlandim necessarius est, ab aqua secernant.

(2) Dissertatio de effervescentia, etc., c. xv.

la pâte, et la font ressembler à une éponge; et que le pain non fermenté est, au contraire, lourd et compacte (4).

L'auteur démontra expérimentalement que l'effet de la poudre à canon est dû à des gaz ou fluides élastiques qui, étant mis en liberté, demandent à occuper un espace beaucoup plus considérable qu'auparavant et poussent par conséquent devant eux tous les obstacles qu'ils rencontrent. Pour faire cette expérience, il mit quatre grains de poudre dans un matras ayant un col trèsallongé et recourbé, lequel plongeait par son extrémité ouverte dans un vase contenant de l'eau. 11 calcula , d'après l'abaissement de la colonne liquide du col du matras, l'étendue de l'espace que devaient occuper ces quatre grains de poudre enflammés à l'aide d'une lentille ardente, et réduits à l'état de gaz.

Voici la figure qu'il donne de celte expérience , extrêmement ingénieuse :

11 en conclut que le fluide élastique contenu dans la poudre à canon éprouve dans cet état solide une condensation de plus de cent fois son volume (i). On sait aujourd'hui que l'espace qu'oc-

(1) Dissert, de effervesc, c. xv.

(2) Dissert atio de efrervescentia, etc., c. xxii.

TROISIÈME ÉPOOUE. ; 265

cupent les gaz provenant de linfiamcnation de la poudre est de beaucoup plus considérable que ne l'indique BernouIIi : il ignorait que ces gaz se dissolvent en grande partie dans^ Teau, ce qui devait diminuer d'autant rabaissement de la colonne audessous du niveau du liquide environnant.

Quoi qu'il en soit, fiemoulli n'en est pas moins le premier qui ait donné l'idée de mesurer exactement l'expansion des fluides élastiques.

Le président de la Société de Brescia^ le F. Lana, avait fait, de son côté, de nombreuses expériences sur l'élasticité de l'air, sur les effluves, sur les exhalaisons de la paille , etc. Mais ses recherches, en général, ont beaucoup moins pour objet la chimie que la physique, la mécanique et l'astronomie (I).

Tous ces travaux, depuis Van-Hélmont jusqu'à BemouUi (de 1G40 à 1700), devaient fournir des matériaux précieux pour le rapide développement de la science. Les chimistes du XVIII* siècle en ont largement profité, bien qu'ils n'aient pas toujours rendu justice à leurs prédécesseurs.

!•« BoélétéM «avanies.

La fondation des sociétés savantes au dix-septième siècle est un événement important dans l'histoire des sciences. C'est aux

(1) Magistetium naturœ et ariis, opus philosophico inathemaiicum P. Fmneisci Teriii de Lanis, societatis Jesu, Brixiensis ; Brixix, 1684, infol., 1. 1; t. n, Brixiac, 1686, iu-fol — On trouve dans le tome I**^ un grand nombre de propositions sur les propriétés physiques des corps en général, et sur remploi des forces. En aslrouomie, il combat le système de Copernic, qu*U regarde comme feux (Tract., 111, p. 409). On peut lui reprocher d^étre trop prolixe <lan8 ses démonstrations. Le tome II renferme seul quelques chapitres ayant trait à la chimie. L'auteur semble croire à la transformation du rubis, du saphir, etc., en diamant. Pour opérer ce phénomène, il conseille remploi de la limaille d'àlier. — On se rappelle sans doute que le manganèse employé en pro|H>rlion convenable jouit de la propriété de décolorer les verres de couleur, et de les transformer en un cristal ou en mie sorte de faux diamant. — Sa méthode de concentrer Talcool consiste à faire passer les vapeurs spiritueuses à travers une membrane de vessie de porc; le phlegme (eau) serait ainsi séparé de l'alcool (lib. I, c. 3, p. 92). Ce mode de séparation rappelle ce qu'on nomme aujourd'hui la dialffse, — Le P. Lana n'est pas toujours trè&-sévère dans le choix de ses proposiliona chimiques ^ et il accorde une créstnce trop facile aux secrets des alchimistes, c'est ce qu'on voit par exemple lib. H, p. 75 : Ex commune aère hydrargymm sev, argerUum vivumprolicere); — Ibid., p. 36 : Âere vel eus» pide acuto brachia vel crura perforare sine ulU) doloris sensu; etc.

travaux et aux efforts constants de ces sociétés que l'on doit la vulgarisation de la méthode expérimentale. Celte méthode, qui sépare d'une manière si nette le moyen âge des temps modernes, est elle-môme toute une révolution. Mais il est arrivé ici ce qui était arrivé ailleurs : en réagissant contre Télément intellectuel , on s'écartait plus d'une fois de la voie de la vérité. Trouver des faits , encore des faits ^ toujottrs des faits, voilày en quelque sorte, le mot d'ordre, de presque toutes les sociétés savantes, depuis leur origine jusqu'à nos jours. C'était une protestation énergique contre le passé, où l'on mellail l'autorité des paroles de quelques maîtres au-dessus de celle de l'expérience. Arrière les théories, vivent les faits I Voilà le cri général. Nous nous y associons volontiers; à une condition pourtant, c'est que les faits soient liés entre eux par le raisonnement, qui corrige les erreurs de nos sens et nous conduit ainsi aux lois universelles, qui effacent les conditions de l'espace et du temps. 11 n'y a, dit-on, rien de plus brutal qu'uo fait pour entraver les spéculations du théoricien. Cela est incontestable ; mais il ne faut pas non plus oublier qu'il n'y a rien de plus stupide qu'un fait isolé, qui, tel qu'il est souvent présenté, ne se rattache à aucune cause connue. Il faut donc concilier Vindividualisation des faits avec leur généraUsaiion, par l'emploi pondéré de ce double outillage qu'on appelle se»s et intelligence. Là est l'avenir de la science.

L'idée de ces associations qui se proposent de travailler en commun aux progrès des connaissances humaines remonte à la plus haute antiquité, et elle s'est reproduite dans tous les temps. Nous avons vu les prêtres de l'Egypte établir leurs laboratoires dans les temples, et y pratiquer l'art sacré. Pythagore et Platon avaient emprunté à ces maîtres l'esprit d'association qui animait toutes les grandes écoles philosophiques de la Grèce. Plus tard, les alchimistes, imitant les prêtres de Thébes et de Memphis, se réunissaient dans les temples chrétieD? pour se communiquer réciproquement leurs idées ou leurs découvertes. C'était la théorie, c'était l'élément spéculatif qo' l'emportait ici en s'éloignant de l'élément expérimentai. Mais bientôt l'esprit humain, obéissant en quelque sorte à la loi universelle du ])endule, fera; pour ainsi dire, une excursion en sens contraire : il inclinera visiblement vers le domaine de l'observation.

Les Acddémies de Florence, de Paris et de Londres, n'avaient pas surgi tout d*un coup. Avant leur fondation on connaissait déjà TAcadémie des Secrets qui s'éteignit avec Porta , et surtout celle des Lyncei, fondée vers 4602, et qui, après une existence courte mais utile, fut bientôt dissoute après la mort du prince de Cesi, le protecteur de Galilée (1). C'est donc à l'Italie que revient l'honneur de l'initiative de l'établissement des sociétés savantes modernes.

Dès avant J648, sous le règne de Ferdinand II, grand-duc de Toscane, on avait vu apparaître une société dont les travauxavaient particulièrement pour objet les sciences physiques (2). On y faisait des expériences intéressantes sur la concentration dp l'es* prit-de-vin parla congélation; sur la quanti té de cendres contenues dans de la paille et dans plusieurs espèces de bois ; sur la dissolution du mercure dans l'eau régale, des perles dans le vinaigre; sur le froid produit par l'évaporation de l'esprit-de-vin et deTeau (3). Mais ce n'est qu'en 1657 que fut créée l'Académie dei Cimenio, sous le patronage du prince Léopold, frère du grand-duc Ferdinand II (4). Cette célèbre académie, qui compta au nombre de ses membres J.-A. Borslli, Alex. Mahsigli, A. Oliva, Fr. Redi, ne publia ses travaux que dix ans environ après sa fondation officielle. Malheureusenient elle eut bientôt le sort de beaucoup d'autres sociétés savantes : son protecteur, étant devenu cardinal, oublia d'encourager l'Académie del Cimento, qui bientôt après cessa d'exister. Parmi les travaux de l'Académie de Florence qui intéressent plus directement la chimie, on trouve des expériences fort remarquables sur le changement des couleurs à l'aide des réactifs; sur la cristallisation des sels dans l'eau; sur la fusion des métaux ; sur la vaporisation de différents liquides; sur la dissolution des coraux dans le vinaigre, etc. (5).

(1) G. Libri, Histoire des sciences mathématiques en Italie^ t. IV, p. 2oO.

(2) Targiooi Tazzetti, NoHzie, 1. 1, p. U, § xxix, x\x, p. 160-164.

(3) Registro d'esperienze ed osserTazioni aaturali faite dal serenlssimo gran - «lura Ferdinando II e da alcuni suoi cortigiani, etc.; voy. Targioni Tozzetti, t. II, p. 1, appeiid. II, n. \x, p. 163-182.

(4) J.-B. ^e\\\f Saggio d^isioria lelteraria /toreAiina del secolo XVJI^ p. 82 et 99.

(5) Sagyi di naturali esperienze faite nelV Academia del Cimento ; Firenz., 1666, in-fol. — J.-Pti. Cecctii en fit paraître uoe seconde édition in-fol. Une troiâièmeparutà Venise en 1711 ,in-4%etune quatriènaeibid., «n 1761, in-S". Deux éditions furent publiées à Naples, l'iine en 1691, rautrc eu 1714, iii-fol. L'édition

Au milieu des dissensions civiles qui désolèrent l'Angleterre vers la fin du règne de Charles I^, un petit nombre de citoyens, amis des sciences et de la paix, et liés entre eux par Tamour de la retraite et de la philosophie expérimentale, s'assemblaient aa collège de Wadham à Oxford, et au collège de Gresham à Londres, pour s'entretenir de mathématiques, de chimie, d'histoire naturelle et de médecine.

Le projet de François Bacon allait enfin se réaliser, et même an delà des vœux que l'illustre chanchelier avait exprimés (1). Dès l'année 1645 ces assemblées eurent lieu sous la direction de Robert Boyle, assisté du savant évèque WiLxms, et de Théodoce Haak, résident de l'électeur Palatin à Londres.

Nous avons déjà fait connaître les autres membres (â) de ces assemblées, qui se tenaient d'abord séparément à Londres et à Oxford, en correspondant entre elles. Mais dès l'année 1659 elles se réunissaient toutes les deux à Londres. Leurs travaux furent momentanément suspendus pendant les troubles sanglants qui devaient avoir pour résultat la fia tragique de Charles F et l'avènement de Cromwell au pouvoir souverain. Après le retour de la famille royale, la société du collège de Gresham obtint, en 1662, la sanction de Charles II, qui lui donna des statuts et plusieurs privilèges (3). Dès lors elle prit le nom de Sœiéié royale de Londres, se divisa en huit classes, au nombre desquelles est comprise la chimie; elle s'assembla régulièrement toutes les semaines.

Les fonds mis à la disposition de la Société royale -étaient d'a-

la plus récente et la plus complète est de Targioni Tozzetti; voy. Nothùe degli aggrandimenti délie science fisiche y etc., t. U, p. II; Firenz., 1780. — Traduction anglaise, par Waller : Essays of natural experimenU mode in the ecademy del Cimento; London, 1084, in^**. — Traduction latine par Massctteo* broek : Tentamina- experimentorum naiuraUum, etc., Lugd., 1731, io**. Trad. en français par LaTÎrotte (Collection de TAcadëmie des sciences, etc., i755V

(1) Atlantisnova, imprimé arec Histor. nat., cent.lL\ Amsielod , 1661, io- 12. Voy. Oldenbarg, dans la préface aax Pfiilosophical Transactions, n. 13J, p. 815.

(2) Voy. plus haut, p. 147.

(3) Chartres and statuts ofthe royal Society ofLondon\ Lond., 1728, iD-8*- — Th. Sprat, History ofthe royal Society of London for the advancemenl of expérimental philosophy; Lond., 1607, in-4** ; traduit en français , Geoètc, 1669, in-8*'. — J.-B. Menken, Oratio de Sociefatis regix Anglicanx origine, leçi^^ ac sociis; Lips., 17S4, in-S*. — Th. Birch, History of the royal Society London, etc., vol. I et II, in-4»; London, 1756; vol. III et IV, ibid., 1757.

bord très-modiques, ce dont se plaignait son secrétaire, H. Oiden* burg, dans une lettre adressée à Boyie. Cependant dès 1664 la Société comptait déjà cent cinquante membres, et la publication de ses Mémoires commence en 1665, sous le litre de PhilosophicaiTramaciions, gmng some accoutU of the présent vnder^ takings, studies and labours of Ihe ingénions in many conside* rable parts of the voorld (1).

(0 Voici ]a liste des travaux (section de chimie), contenus dans les seize premiers voluroes (191 numéros) :

VOLUMB I.

W. Pope, de la mine de mercure du Frioul et des fabriques de laitod à Tiroli. — R. Moray , des pyrites de Liège et de leur usage. — Tli. Hensbaw, expériences faites avec la rosée de mai. — Expériences faites avec le miroir ardent de M. de Villetle. — Examen des sources minérales de Paderborn et de BAle ; sur les sources salées de Halle et de Lunebourg. — G. Talbol , sur un minerai de plomb alumineux de la Suède.

VULUME II.

Dq blanc de baleine. — Colepress, sur un breuvage fermenté, provenant d^un mélange de suc de pomme et de baies de mûrier.

Volume III.

M. Bebm, sur la coagulation du sérum. -^ Colepress, sur le verre artiûciel opalin et du rubis. — Des mines de Mexique.

Volume IV.

Grandville, sut l'eau de Bath. — Highmore, sur une source minérale à Farringtoo. — Des marais salants de France. — Jackson, des salines de Chesbîre. — Nolice sur une éruption de TEtna. — Brown, sur les mines de mercure d'Idria.

Volume V.

Beale, sur les eaux minérales. — Des eaux minérales en Hongrie. — Wittis, «ur les eaux minérales. — Montauban , sur la préparation du vin de muscat. ^ i>« la fabrication du vinaigre. — Hauton, procédé pour rendre l'eau de mer potale. — J. Wray, sur Tacide de la fourmi.

Volume VI.

Observations sur les mines d'étain dans la Comouailles et de Devonshire. — Observa lions sur <fuelques couleurs des végétaux et des insectes , et Taltération que ces couleurs éprouvent par Taction des substances salines. — Expériences ^e Lana, faîtes avec le miroir ardent de Villette.

Volume VÎI.

Js. Newton, surTalliage le plus convenable pour faire des miroirs concayes.

Volume VIH.

D. Coie^ sur le moyen de retirer Talcali volatil des plantes. — Recherches sur le

II j avait à Paris sous le règne de Louis XIll un homme iort savant, qui suivait avec le plus vif intérêt le mouvement scientifique de l'Europe ; c'était le père Mersenne, le môme quiavaittraduit en français les écrits de Galilée (f ), et qui était en correspondance avec les savants les plus distingués de la France, de Tltalie, de TAllemagne et de l'Angleterre. Le père Mersenne réunissait chez lui, dès 1635, un cert'iin nombre d'amis qui s'occupaient en commun de diverses expériences de physique (2). Plus tard, ces

vitriol. — Sur le tannage du cuir. — D. Coxe , recherches pour démontrer que les sels lixiviels sont produits par le feu. — D. Coxe, rechen*iies sur les sels volatils. -^ Udter, sur reftervescence des pyrites , et la vitrificatkm de Tastimoine avec un rainerai de plomb.

VOLCHE XII.

H. Powle , description des forges dans la forêt de Dean. — Ph. Vematti, sur la fabrication du blanc de plomb. -* Ch. Merret, sur les mines d'étain dans la Cornooailles. — De Taflinage de Tor et de Targent, par le même. — J. Goddard, expériences sur la purification de Tor par Tantîmoine. — CoUwaH, description àti fabriques d'alun d'Angleterre. — Description des fabricpies de vitriol d'An^terre, par le même. — Rastell, descriptions des salines de Droytwich dans le Worcestershirc. — R. Moray, sur la fabrication du malt, en Ecosse.

VoLtne XIII.

Fr. Slane , sur les mélanges (combinaisons) qui produisent de la cbaknr. ~ Plot , sur le sable dans le sel commun de Staffordsbire.

Volume XIV.

Expériences sur l'augmentation de poids de l'huile de vitriol exposée à Pair. — M. Lister, des sources salines d'Angleterre. — De la différence du sel marin et du sel des sources salées , par le même. — Moyens de rendre Tean de mer potable , par le même. — De la combustion des pyrites , et des tremblements de terre qui en naissent. — Leigh , du nitre des anciens. — Petty, propositioDS ooacernant l'analyse des eaux minérales. — Lloyd, \du papier d'asbeste.

VOLtHB XV.

Lister, sur la congélation de Teau douce et de Teaude mer, et du natnm des Égyptiens. — Robinson, des eaux thermales. — Du sucre d'érable. — Leenwealioeck, sur les sels du vin et du vinaigre. — Waite, sur la toile d'asbeste.

VOLf MB XVI.

S. Reisel, sur une coloration accidentelle de la calcédoine. Dans cette liste ne sont pas compris les travaux de Boyle, dont nous avons déji rendu compte.

(1) 6. Libri , Histoire des sciences mathématiques en Italie, t. IV, p. 184 et p. 271.

(2) Targioni Tozzetti, Notizie, 1. 1, p. III, § \lvii, p. 456. — A. Fabroni/ Uttere inédite d^uomini iltustri, t. If, p. 91, 93, 104 106, 110.

TAOISIÈHE ÉPOQUE. 27 £

réunions scientifiques se tenaient chez Montmort et Thevenot(I). C'est là que s'était formé le noyau de l'Académie royale des sciences de Paris, fondée en 1666 par Louis XIV, ou plutôt par le grand ministre Colbert, qui en prit la haute direction. Parmi les différentes sections dans lesquelles l'Académie était divisée, et qui devaient, dans l'origine, se réunir tous les samedis, la chimie était représentée par pucLOs et Bourdelin, auxquels s'as* socièrent plus tard Hohberg et Borel. Ce dernier membre présenta divers mémoires. Sur la décomposition des liqueurs animales (en 1684), de l'urine (en 1688), Sur la dissolution du marbre dans les acides (en 1687), Sur la précipitation par les sels alcalins {en \iSSS).

L'Académie publia très-irrégulièrement ses premiers travaux » qui se trouvent insérés dans V Histoire de Duhamel, dans le Jour* nal des savants, et dans d'autres recueils ; il n'y a rien qui intéresse la chimie. Ce n'est que quelque temps après que ces travaux furent réunis et imprimés en volumes séparés (2).

L'impulsion toute nouvelle, donnée aux sciences par les académies de Florence, de Londres et de Paris, devait bientôt se faire sentir dans les autres pays de l'Europe.

L'Allemagne s'associa l'une des premières à ce mouvement de régénération scientifique. Depuis longtemps elle aurait répondu à l'appel de François Bacon, si pendant trente ans, de i618à 1648, elle n'avait pas été mise à feu et à sang par les troupes mercenaires de Tilly, de Torstenson, de Wallenstein, sous prétexte de défendre la cause d'une religion qui met la paix et l'amour du prochain au premier rang des devoirs de l'homme.

(1) J.-B. Duhamel, Histoire de V Académie royale des Sciences, etc.; Paris, 1698, iii-4".

(2) Recueil de THistoire et Mémoires de TAcadémie royale des sciences depuis son étabitsflement en 1666 jusqu'en 1698 ; imprimés en 11 tomes, lesquels se divisent en 14 volumes in-4*^ , avec la table générale des matières de tout le recueil des mêmes mémoires depuis 1666 jusqu^à 1730 ; Paris, 1735, in-4''. ^ Table alphabétique de» matières contenues dans THistoire et les Mémoires de TAcadémie royale des sciences, publiée par son ordre et dressée par M. Godin , année 1666-1698; Paris, 1734, in-4''. — Histoire de TAcadéinie royale des sciences à Paris, avec les Mémoires des mathématiques et de physique, depuis son établissement, eo 1666 jusqu'en 1698; Paris, 1699, vol. I-XI,in-4*; publiés en 1729-1733. — Histoire de PAcadémie royale des sciences à Paris, contenant les ouvrages adoptés par cette Académie avant son rétablissement en 1699; vol. I-VI^ in-4''; Paris, 1729-1741 ; la Haye, 1729-1736; Amsterdam, 1729-1735. — Voy. Alfred Maury , Histoire de l'Académie des sciences (Paris, 1864).

En 4651, un médecin de Schweinfurt (Bavière), Laurent Bausgh, traça le plan d'une académie des sciences physiques et naturelles ; ce fut l'origine de V Académie des curieux de ia nature (1). On cite parmi les membres de cette Académie , qui se réunit pour la première fois le 1" janvier 4652,- Michel Fbbb, G. Ballazard Metzoer, G.-B. Wolfarth, et plusieurs autres médecins allemands.

Dans Torigine, les membres de cette Académie publièrent leurs travaux isolément. C'est ainsi que Bausch, )e président, fit paraître, outre plusieurs mémoires qui n'ont aucun rapport avec la chimie , Schediasma posihumum de casruUo et ckryuh colla (2) ; Febr donna Hierapicra (3), et Anchora sacra (4), Jacques Sachs deLewenheim, ses AfAireXoYpgtcptot (5) et ra(ji(ft«poXeYt« (6); André Graba , son '£Xa<poYp«(;p(a (7) ; Ferd. Hertodi , sa Crocologia (8), etc.

Le nombre de ses membres allait rapidement en augmentant Par une coutume alors très-commune aux savants allemands, ils se donnaient des noms grecs, empruntés surtout aux héros de l'expédition des Argonautes. L'Académie reçut, en 4672, l'approbation de l'empereur, et ^'mWinXvi Académie des curieux de la nature du Saint-Empire romain.

Déjà dès Tannée 4670 l'Académie, placée sous le patronage du prince de Montecuculli, publia ses travaux annuellement, divisés par Décades, sous le titre de Miscellanea curiasa, sive Epkemerides medico-phystcx germanicœ Academiœ naturx Curiùsorum, etc. (9). L'édition latine fut bientôt suivie d'une édition allemande.

(1) Salve Academicum , vel judicia et eiogia super receas adomata Acadeiuia natune curiofioram, 1662, îd-4**.

(2) Jena, 1668, io-S".

(3) Vel de absinthio analecta, ad normam et Torman AcademiaB natur» curiosorum elaborata; Leipz., 1667 et 1G68) in-S**.

(4) Vel scorzonere, etc.; Jena; et Breslau, 1666, in-8\

(5) Sive vitis viniferœ ejusque parUum coDsideraUo physico-phiiologico-histo' medico-cliymica , etc.; Leipz., 1661, Id-S^

(6) Sive gammarorum, vulgo cancrorum consideratio, ett.; Francf. etieipz-* 1665, in-8^

(7) Sive cervi descriptio physico^medico-chymica ; Jena ; 1668, 'm-S\

(8) Seu curiosa croci régis vegetabilium enucleatio , continens illius etymologiam, dilTerentiam, tempus qiio viretet noret,etc.; Jena, 1670, iii-8®.

(9) Decuriœl, annus primus anni MDCLXX, continens oelet^errimomin medieorum in et extra Germaniam observationes medicas etphyslcas, vel aoatomicas.

TEOISIÈIUS EPOQUE. 273

L'Académie des Curieux de la nature s'était parliculièrement proposé de traiter les sciences médicales et historiques ; la chimie cependant ne devait pas être entièrement négligée (1).

Une chose digne de remarque, c'est que les travaux de TAcadémie allemande porteat à un degré beaucoup moindre le cachet de la jnéthode expérimentale, que les travaux sortis des Académies dltalie, de France et d'Angleterre. L'esprit théori- ' que y a souvent une part trop large.

£n dehors de ces Académies , qui ont rendu des services incontestables aux progrès des sciences, il s'était formé quelques sociétés savantes, dont les travaux sont loin d'être sans valeur.

La société qui se réunissait, en 167â, à Paris chez l'abbé Bourdelot, et qu'on appelait V Académie de monsieur l'abbé Bourdeloty a laissé quelques mémoires de chimie, ayant pour objet

Tel botanicas, Tel pathologicas, Tel cliinirgicas, Tel therapeuticas, tcI chymicas, praefiia epistola iDTÎtatoria ad celeberrimos medicos Earopae; Leîpz., 1670,iii-4''. (1) Les principaux mémoires de chimie (jnsqu^à la fin du xth' siècle) sont : Hain, de la teinture du corail; des rainerais de Hongrie; du salpêtre dans la banlaae, etc. — Greisel, des principales mines delà Bohème. — LudOvici, do sel Tolatil de tartre de Wedel; de la bonification du vin et de la bière; de Palcool retiré des céréales; des cristaux qui se Tonnent dans Tessence de cannelle; de l'essence de succin , etc. ~ Bern. de Berisitz, de Pusage de l'écarlate de Pologne. — Xaloucci k Domo , expériences de chimie. — Jacques BREVif, de Tarbre à cannelle de Ceylan et du camphrier du Japon. — £h. Hagc- DORK, du baume de catechu ; de l'esprit volatil des cantharidcs; delà prétendue palingénésie , etc. — B. Below, moyen de retirer du creSson de fontaine .un sel volatil. — P. Specht, expériences de chimie. — Ch.-Ad. Baudouin, d'une. espèce de cuî*'re combiné avec de Tor. — Dol/eus , de Tor fulminant. — H. de Jacer, notions sur la culture de Tindigo dans l'Orient. — J.-G. Volrahar, du préjudice que reçoivent les malades que Ton soiislrait à l'accès de l'air* pur. — G. Clau- DER, du vin de Malvoisie factice; d'une pierre urinaire; de la possibilité de la transmutation des métaux, etc. — SonmoT , des cristaux dans l'urine. — Dan. Crcgeb, de l'huile de marjolaine. — R. Lentilics, recherches chimiques sur . les eaux minérales; du sel purgatif d'Angleterre ; des gouttes d'Angleterre; de la terre de Sicile; des cristaux de sel dans les yeux d'une femme. — J.-G. Som- «CR, d'un moyen d'obtenir le cinabre en plus grande quantité ; de l'infusion aqueuse du safran d'antimoine. — E. Koemg, de la vitrification des métaux ; <le rélixh- des sages ; de quelques médicaments de Van-Helmont ; de l'esprit de bézoard de Busse. — Wolpf, de la pluie de soufre. — J.-M. Hoffmann, de Tesprit de mélisse ; de deux esprits fumants; d'une dissolution de vitriol de f(r qni ne se congèle pas parle froid ; du sel de vinaigre feuilleté. -^.-C. Bautzma.m*!, de la manière d'imiter toute espèce de vin. — M.-B. Vai.entin, d'un vitriol de fer produit par l'exposition à l'air. — Gityer, d'un vernis propre à conserver les insectes.

HIST. DE LA CBi:ilE. *- T. II. tS

les principes élémentaires, les vapeurs, les sels caustiques, les eaux de trempe, la pierre philosophale, l'or potable, etc. (1).

A cette société il faut en ajouter une autre, fondée à Brescia en 1686. On trouve dans les Actes de cette société quelques mémoires intéressants, parmi lesquels nous citerons celui de Bernardini Boni^ Sur les exhalaisons inflammables (2). .

Le président de la société de Brescia, connue sous le nom de Academia pkilexoticorum naturx et ariis, était le savant jésuite, François Tertius de Lana, que nous avons déjà mentionné.

Dans la seconde moitié du dix-septième siècle, on voit également, pour la première fois, apparaître les journaux scientifiques, qui devaient rapidement propager les découvertes et les observations nouvelles, faites par les académiciens ou par des hommes étrangers aux sociétés savantes.

Le Journal des savants est la première publication de ce genre. Cet important recueil ne commença à paraître qu'au mois de janvier 1665, d'abord hebdomadairement, puis mensuellement (à dater de 4707). Il parut d'abord (première année) sous la direction de D. de Vallo, conseiller au parlement de Paris; dans les années suivantes, il fut publié sous la direction de l'abbé Gallois, puis sous celle de l'abbé de la Roque. A partir de l'année 1687, la direction ûu Journal des savants fut confiée à Cousin , président du parlement de Paris. Enfin, en 1702 , les rédacteurs se constituèrent en un comité permanent, chargé de la critique et du compte-rendu des ouvrages contemporains.

L'abbé Fr. Nazari et Ciamponi fondèrent en 1668, à Rome, le Giomale cCFtalia, d'après le plan du Journal des savants. H ne faut pas confondre cette publication avec le Giomale dei Utterati, qui parut à Parme dès 1686.

A ces publications périodiques, on pourra ajouter MiseeUanea medico'physîca (3) et Nouvelles de la république des lettres (4).

Mais la publication la plus importante de ce genre portait le

(1) Gallois , Conversations Urées de l'Académie de monsieur l*abbé Bourdelot , contenant diverses recherches el observations physiques,- Paris, 1672, m-12.

(2}ActanoviB Academiœ philexoUoorum natuneet artis, celsissimo priocîpi J. FraD. Gonzagadicata; Briiiœ, 1687, iii-8*.

(3) Paris, 1673.

(4) Paria, 1684.

TROISliME ÉFOQVK. 275

titre d'Aeia erudiiorum. Ce recueil fut fondé en 1682, ^ar Mencken , père et fils.

Vers la même époque, on vit paraître une multitude de traités ou de Compendia de chimie, appliquée surtout à I^ médecine et à la pharmacie , résumant plus ou moins fidèlement l'état des connaissances d'alors.

En Italie, G. Lancilolti publia Guida alla chimica (1) et Nuova guida alla chimica (2).

En France, Meurdrac fit paraître la Chimie facile (3) ; — Thibaut le Lorrain, Cours de chimie (4); — Malbec de Tressel, Abrégé de la théorie et des principes de chimie (5).

En Angleterre, Bolnest, Aurora chimica (6) ; — Packe, Chimi' cal aphorisms (7).

Dans les Pays-Bas, Jacques le Mort, professeur à Leyde, recommanda aux médecins, de la manière la plus pressante, l'étude de la chimie. On a de lui Compendium chemix (8) ; Chemias veras nobilitas et utilitas (9); Chymia medico^physica, rationibus et experimentis superstructa (10). E. Blancaard publia Verhandeling van de hedendaagsche chymie (Traité de la chimie actuelle ) (H), composé d'après les principes de Descartes ; — - Nie, Grimm, Compendiummedico-chymicum (12); —Jacques Barner, Chymia philosophica (13).

En Allemagne, les élèves en chimie suivaient, comme guide, le Manuel de J.-H. Jûncken, qui parut, à des époques différentes, sous des titres différents (14) ;— J. Bohn, Dissertationes chymico-

(t) Modena, 1672 et 1679, iii-i2.

(2) Vebei., 1687, in-8°. — Trad. en hollandais (sous le titre bizarre de den brandende Salamander, la Salamandre brûlante); Amsterdam, 1680, in-S*"; et en allemand; Francf., 1681 et 1687, in-8** ; Lubeck, 1697 , in-8''.

(3> En 1665, trad. en allemand; Francf., 1673, 1676.

(4) En 1667 ; pnisen 1574, in-S**; Paris(augmenté du fébrifuge de Syhius, d'un eieelleot émétique, etr.). Traduit en anglais; Lond., 1668, in-9°.

(5) Paris, 1671 , in-12.

(6) 6r rational way ofpreparing animais, vegelables, etc.; London, 1672, in*12.

(7) Lond., 1688, in-8*.

(8) Leyde, 1682, in-12.

(9) Leyde, 1696, in-4*, (10) Leyde, 1676, in-4*».

(11) Amsterd., 1685, in-8<». Trad. en allemand; Hanovre, 1689. (12] Batavia Javan., 1677 (en hollandais).

(13) Balavia, 1670, in-4'*. — Rappelons qu'à cette époque beaucoup d'ouvrages de ce genre portaient des lieux de publication fictifs. (i4)CAymia experimentaUê curiosay exprincipiis mafhematicis démon:-'

physicx; — A. Rivinus, Manuductio ad ehemiam pharmaeeuticam (i) ; et surtout G. Wolfgang Wedel, professeur à léca, Tabulx XV in synopsi universam chimiam €xhibentes{^]; Cornpendium chimiœ theoreticœ et praclicx (3).

Tous ces traités n'avaient pas encore fait disparaître des écoles les anciens Manuels de Béguin (4), de Bamet, (5) , de Brendel (6), de Davisson (7) et de Rolfink (8).

Les auteurs dont les traités résument le mieux les connaissances chimiques d'alors, et qui étaient entre les mains de tous les élèves, se nommaient Lefebvre, Glas£r,>L£mert et Etthullee. Nous devons nous y arrêter un moment.

ITieolas Ijefebvre.

Celui qui ferait tout d'un coup table rase de tous les travaux antérieurs à la seconde moitié du dix-septième siècle pourrait considérer N. Lefebvre comme le modèle des chimistes desonépo-

irafa; Francf., 1681, in-8**. — Nouvelle édition , 1682, sous le titre : Medkvs prxsenti sccdlo accommodatus per veram philosophiam spagiricam^ etc. (l)Leipi., 1C90, in- 12.

(2) Jena, 1692, in-4°.

(3) Méthode analytioa propositas; Jena , 1715, in-4*.

(4) Tyrocinium chemicum e naturae 'fonte et manuali experientia ;de|ifomptum; Paris, 1608,in-12; 1611,in-8°; Leipz., 1614, in-12; Cologne, 1615, in-f8; 1625, iii-12; cum notis Jereni. Barth. Regioiuont. 1618, in-S**. En français, Èltmcnts de chimie; Paris, 1615, iQ-S*"; 1620, 1624 ; Genève, 1624; Rooen, 1626, 1637 et 1660 ;Lyon, 1665. Traduit en anglais; London, 1669, in-8^. — Ontroore dans Béguin un boD procédé pour préparer le mercure doux {protochlorure}; il consiste à chauffer un mélange intime de quatre parties de sublimé et de trois parties de mercure métallique.

(5) Tyrocinium chemicum ; Francf., 1618, in-8^.

(6) Chymia in artis formàm redacta et publicis praîlcdionibus Pititiatris in Academia Jenensi conmiunicata; Jena, 1630, in-12; cum pnefat. Rolfiokii, 1641, in-S"; Lcyde, 1671; Amslerd., 1682, in-8°; Francf., 1686, in-4«.

(7) Philosopliia pyrotechnica , sive curriculus chymialricus, etc., 1635, i»^; 1640; 1642; 1644; 1657; La Haye, 1635; 1645, in-4<>. En français, ^/Âiu^«, de la philosophie de Vart du feu, etc., 1675 ; éd. de J. Hellot, 1651 et 1657.

(8) Chymia in artis formam redacta seu libris comprehensa ; Jena, 1641, in-8'' 1661 ; 1669; 1679; Genève, 1671 ; Francf., 1696; Francf. et Leipz.. 1686, in-J2; Leyde, 1671.

TBOISliMS ÉPOQUE. 277

que. Encore faudrait-il retrancher du nombre Boyle et Kunckel, qui ont si puissamment contribué aux progrès de la science par un emploi judicieux de la méthode expérimentale et par des découvertes importantes.

Les observations et les faits signalés par l'auteur sont, à l'exception d'un très-petit nombre, empruntés à ses prédécesseurs. C'est moins un chimiste praticien qu'un chimiste philosophe qui brille par son imagination, et qui aime mieux discuter la valeur des théories que , descendre dans le détail des faits.

Lefebvre avait été élève de l'Académie protestante de Sedan. II nous apprend lui-même (1) qu'il fut appelé par Vallot, premier médecin de Louis XIV, à remplir la chaire de démonstrateur de chimie au Jardin des Plantes, chaire qui avait été déjà illustrée par Davisson.

Les cours de chimie, que les élèves suivaient au Jardin du Roi, étaient faits concurremment par un professeur et un démonstrateur. Le premier planait dans les régions abstraites et n'aurait voulu, pour rien au monde, s'abaisser à faire des manipulations et salirsesdoigtsavec la poussière de charbon. C'était l'incarnationde la Théorie ; le premier médecin du roi en remplissait le rôle. Lorsque le docteur avait cessé de parler, arrivait le démonstrateur, qui devait appuyer les aperçus du professeur sur des expériences démonstratives, par des arguments ante oeulos. C'était la Pratù que personnifiée. On peut bien penser que les expériences du démonstrateur étaient bien loin de confirmer toujours les paroles du maître qui, dans tous les' cas, avait hâte de se retirer après qu'il avait fini la première partie de la leçon.

Cette mise en scène était en quelque sorte la réalisation des dialogues de B. Palissy, entre la Théorique et la Pradique, qui nes*accordaientpas'non plus entre elles : curieux mode d'enseignement qui continua d'être en usage pendant plus d'un siècle , jusqu'à la mort de Rouelle.

Lors de la création de la Société royale de Londres, Charles II fit venir Lefebvre en Angleterre , pour lui confier la direction du laboratoire de Saint-James. C'était faire beaucoup d'honneur au modeste démonstrateur du fauboug Saint-Victor, d'autant plus que l'Angleterre possédait alors l'illustre Robert Boyle. Lefebvre avait déjà publié son Traité de chimie, à Paris,

(1) Cours de chimie (Paris, 1761, in-12), t. U, p. 105.

978 MISI0IBB SB 14 OBmiB.

en 1660; et ce fat Tiaisemblablement en 1664 (par coDséqaeot deux ans avant la fondation de l'Académie des sciences dePariSy dont il n'avait jamais été membre) qn'il fui appelé à Londres , où il fit paraître, en 1663, ane dissertation sons ce titre : Dueaan ^sur le çrand cordial du sieur^ W,alter Rauleig^ in-12 il).

n passa le reste de ses joars, dans son pays adoptif, estimée! honoré des membres de la Société royale, nonvellement fondée (en 1662).

L'ouvrage de Lefebvre eut rapidement jusqu'à cinq éditions; il fut traduit en anglais et en allemand (2).

L'auteur n'a point la prétention de donner, dans son Traité, des découvertes inattendues ; il se donne lui-même pour un simple compilateur, quand il dit : « Nous tirerons des <£a?res de Paracelse, deHelmont et de Glauber la théorie et la pratique de ce Traité de Chimie, que nous réduirons en forme d'abrégé. — M. deHelmont et M. Glauber sont à présent comme les deux phares qu'il faut suivre, pour bien entendre la théorie delà chimie et pour en bien pratiquer les opérations. »

La chimie a, selon Lefebvre, pour objet toutes les choses natorelies que Dieu a tirées du chaos par la création.

D'après cette définition, beaucoup trop générale, la chimie serait la science universelle.

L'auteur établit ensuite trois espèces de chimie : «L'une, dit-il, qui est toute fait scientifique et conteropIative,peut s'appelerpAi/c»sophiqne: elle n'a pour but que lacontemplationetla connaissance de la nature et de ses effets, parce qu'elle prend pour son objet les choses qui ne sont aucunement en notre puissance. La seconde

(1) Yoy. la Préface de la 5* édit., Paris, 1751, p. xt.

(2) Traité de chimie, etc.; Paris, 1660, in-8**, 2 vol. — En 1669, iii-12; Paré et Leyd., t. II. Le tome I « sert d'instruction et d'introdnction tant pour Ilotclfigence des auteurs qui ont traité de la théorie de cette science en géaéfal, que pour faciliter les moyens de faire artistement et méthodiquement les opératioDS qu'enseigne la pratique de l'art sur les végétaux et sur les minéraux, sans la perte d^aucune des vertus essentielles qu'ils contiennent ». Le tome II contient la suite de la préparation des sucs qui se tirent des végétaux, comme aussi de leurs parties et celles des minéraux. — Nouvelle édition, fort augmentée, toI. II; Paris. 1674, in-l». -- Soûle titre de : Cowrs de chimie, t. II; Leyd., 1696, iB-12.— 6^ éditien, par DunoUstier ; Paris, 1751, t. V, 12. Trad. en an^^ : Compleat body ofchemistry, wherein is contained vhatsoever is necessary to (hehnov- Udge to the art, etc., by P. D. C; London, 1664 , 1670, in-4*. Trad. en allemand : Chymisches çûldenes Kleinod (bijou d'or chimique); Nuremberg, 1673. 1685; même traduction, augmentée par Cardiluecio, 1666.

. TaOISIÈME ÉPOQUE. 279

espèce peut s'appeler ta^rocAym^e, qui signifie médecine chimique et qui n'a pour but que l'opération, à laquelle toutefois elle ne peut parvenir que par le moyen de la chimie contemplative et scientifique. La troisième espèce s'appelle chymie phar^ maceutigue, qui n'a pour bulque l'opération, puisque l'apothicaire ne doit travailler que selon les préceptes et sous la direc-tien des iatrochimistes , et dont nous avons le véritable modèle en la personne de M. Vallot, choisi par Sa Majesté Très-Chrétienne pour son premier médecin, qui possède très-éminemmei^t la théorie et la pratique des trois chimies que nous avons décrites (1). »

C'est ce même M. Vallot, médecin de Louis XIV, qui avait nommé Lefebvre démonstrateur de chimie, et auquel celui-ci dédia la 1" édition de son Traité.

Selon toute apparence, Lefebvre emprunta à Vallot, son protecteur et professeur de chimie théorique et philosophique , les généralités systématiques qui se trouvent en tête de son ouvrage. Ces emprunts paraissent être textuels.

Voici comment il s'exprime, entre autres,sur la nature de Vesprit universel^ dont parlent les alchimistes : a Cette substance spirituelle , qui est la première et l'unique semence de toutes choses, a trois substances distinctes et non différentes en soi-même, car elle est homogène; mais parce qu'il se trouve en elle un chaud, un humide et un sec, et que tous trois sont distincts entre eux , et non pas différents, nous disons que les trois ne sont qu'une essence et une même substance radicale; autrement , comme la nature est une, simple et homogène, il ne se trouverait cependant en la nature rien qui fût un, simple et homogène, parce que les principes séminaux de ses substances seraient hétérogènes, ce qui ne peut être à cause des grands inconvénients qui s'ensuivraient; car, si lechaudétait différent de l'humide, il ne pourrait en être nourri, comme il le nourrit nécessairement, parce que la nourriture ne se fait pas de choses différentes, mais de choses semblables.

tt Concluons donc que cette substance radicale et fondamentale de toutes les choses est véritable, unique en essence, mais qu'elle est triple en nomination; car, à raison de son feu naturel, elle est appelée soufre; à raison de son humide, qui est le propre

(1) Traité de chimie, 5« édit. (1751), 1. 1, p. 5.

alionient du feu, elle est nommée mercure; enGn, à raison de ce sec radical qui est le ciment et la liaison de cet humide et de ce feu, on l'appelle sel. »

Quel devait être l'embarras du démonstrateur appelé à confirmer, par des expériences de laboratoire , ces théories nuageuses , lieux communs des alchimistes et des physiciens scolastiques I |

Quant à ce qui concerne les manipulations et la description 1 exacte des détails de pharmacie, le démonstrateur était passé ! maître : il parle là évidemment de son propre fonds. On Toit j qu'il est sur son véritable terrain.

Rien n'est plus précis que les instructions qu'il donne aux phar- i maciens qui veulent exercer leur profession avec conscience, les préceptes qu'il leur communique sur le choi]^ des vaisseaux, sur l'application des différents degrés de la chaleur, sur la distillation, et surtout sur la préparation des sirops.

0 II faut, dit-il, que, quand les apothicaires cuiront des sirops de fleurs odorantes, on ne sente point leurs boutiques de trois oa quatre cents pas, ce qui témoigne la perte de la vertu essentielle des parties volatiles des fleurs et des écorces odorantes; si ce n'est que ces apothicaires veuillent faire sentir leurs boutiques de bien loin par une vaine politique, qui néanmoins est très-dangerense et très-dommageable à la société (1). »

Lefebvre a un des premiers signalé et faitressortir l'importance du fait des solutions saturées. Il cite comme exemple le sel commun : « Prenez, dit-il, quatre onces de sel ordinaire, faites-les dissoudre dans huit onces d'eau commune à chaud , et vous ve^ rez que l'eau ne se chargera que de trois onces de ce sel, et qu'elle laissera la quatrième, quoique vous fassiez bouillir l'eau et que vous l'agitiez avec le sel (2). »

Il applique ce fait à tous les dissolvants (menstrues) en général, et se résume ainsi : a Lorsque le menstrue est ainsi saoulé et rempli , soit à froid ou à chaud , il est impossible à l'art de lui en faire prendre davantage, parce qu'il est chargé selon le poids de nature, qu'on ne peut outre*passer, si on ne veut tout gâter.»— Et il cite ici avec à propos ces vers d'Horace :

Est modus in rébus, sont cerli denique fines , Quos ultra citraque nequit consistere rectum.

(1) Traité de chimie, ôeédit. (1761), 1. 1, p. 364. Wlbid., M, p. 381.

TROISIEME ÉPOODE. 281

En somme, le Traité de chimie de Lefebvre, donnant la description d'un grand nombre de médicaments, parmi lesquels on trouve , entre autres , l'acétate de mercure , en cristaux blancs nacrés, paraissait desliné à être mis surtout entre les mains des pharmaciens ou des médecins-chimistes (I).

C^ltrUitoplie GbMer.

Le départ de Lefebvre pour TAngleterre laissa vacante la place . de démonstrateur de chimie au Jardin du Roi. Vallot, qui, ainsi que nous l'avons dit, était professeur en titre et faisait la partie théorique du cours, appela, pour succéder à Lefebvre, un chimiste allemand, Christophe Glaser, natif de Bâle. En sa qualité de premier médecin du roi, Vallot n'eut pas de peine à faire donner à son démonstrateur la place d'apothicaire de la cour.

On ne sait rien de particulier sur la vie de ce chimiste pharmacien, dans le laboratoire duquel Nicolas Lemery avait appris la plupart de ses procédés. Ghr. Glaser se trouva impliqué dans le procès de Tempoisonneuse d'Aubray, marquise de Brinviltiers, et par suite de ce procès il dut quitter le royaume (2).

C'est en 1663 que parut le Traité de chimie de Christophe Glaser (3). II avait prîncipalementj pour objet la préparation

(1) Voyez/ sur les théories ctiimiques de Lefebyre , M.Dumas, Leçvns sur la philosophie chimique, p. 56.

(2) Les substances, avec lesquelles avaient été commis les nombreux emi)oUonnemenls dont on accusait la marquise de Briovilliers, étaient le sublimé corrosif, Tarsenic et Popium. C'est du moûis ces poisons qui furent trouvés, par la commission médico-légale , dans la cassette de Sainte-Croix. Pour avoir plus de détails sur raffaire de la Brinvilliers, coiisultez : Causes célèbres et intéressant tes, par M. Gayot de Pitaval; la Haye, 1737, in-8° , t. I. — Recueil des lettres de la marquise de Sévigné; Paris , 1754. — Histoire du règne de Louis XIV j par Reboulet; Avignon, 1740. — Histoire de la vie et du règne de Louis XI Vj par de la Martinière; la Haye, 1740. —Mémoires et réflexions sur les principaux événements du règne de Louis XIV, par M. L. D. L. P.; Rotterdam, 1716.

(3) Enseignant par une briève et facile méthode toutes ses plus nécessaires préparations; Paris, 1663, in-S**. — Ce livre a eu plusieurs éditions : 1668; 1673; 1678; Bruxelles, 1676, in-i2; Lyon, 1676, in-8<*. — f\ fut traduit en allemand sous le titre de Chemischer Wegweiser (Indicateur cbimique); Jena, 1684, in-12; et par Marschalk, Nuremb., 1677, in-8*.

des médicaments chimiques. Oa y trouve quelques bonnes méthodes , décrites avec ime rare simplicité. C'est pour la première fois qu'on y lit, pour la préparation de la pierre infernale, le procédé que Ton emploie encore aujourd'hui.

Glaser paraît être le véritable inventeur du nitrate d'argent fondu dans des lingotières. Citons ici ses propres paroles : « Après avoir fait cristalliser la dissolution d'argent dans l'cau-forte, mettez ce sel ( nitrate d'argent cristallisé) dans un bon creuset d'Allemagne un peu grand , à cause que la matière en bouillant au commencement s'enfle, et pourrait verser et s'en perdre; mettez votre creuset sur petit feu, jusqu'à ce que les èbullitions soient passées, que votre matière s'abaisse au fond ; et environ ce tempslà vous augmenterez un peu le feu , et vous verrez votre madère comme de l'huile au fond du creuset, laquelle vous verserei dans nue lingotière bien nette et un peu chauffée auparavant, et vous la trouverez dure comme pierre, laquelle vous garderez dans une boîte pour vos usages (1). »

Le cristal minéral ou sel prunelle ( sulfate de potasse fonda) s'obtenait en projetant des fleurs de soufre sur dunitre en fusion. « Faites fondre , dit l'auteur, un litre de salpêtre bien purifié dans un bon creuset. — Dès qu'il sera fondu et rendu bien coulant, jetez-y peu à peu une once de fleurs de soulphre; et lorsqu'elles seront exhalées , jetez le salpêtre dans une bassine bien nette, et l'estendez comme une plaque, laquelle on peut rompre et garder sèchement dans quelque vase bien bouché (2). »

On appelait ce sel pierre de prunelle {lapis prunellœ), parce qu'il était employé comme un remède efficace contre les fièvres prunelles ou ardentes.

Le sel anti fébrile est ce qui fut plus tard appelé sel polyehresU de Glaser (de iroXuxpti<ïTo; , très-utile). C'était du sulfate de potasse impur, préparé à peu près de la même façon que le sel prunelle (3).

Vhuile ou liqueur corrosive d'arsenic était le chlorure d'arsenic, obtenu en soumettant à la distillation un mélange de parties égales de régule d'arsenic et de sublimé corrosif. «Celte liqueur, dit Glaser, a les mêmes propriétés que le beurre

(1) Ëdit. Paris, 1663, p. 96.

<2) Traité de chimie, p. 205.

(3) Ibid., p. 206.

TBOISlàME iPOQUE. 283

d'antimoine; mais elle est bien plus violente. » — Après que toute la liqueur butyreuse avait été recueillie, l'opérateur changeait de récipient, et activait le feu pour séparer le mercure (1).

Nous ne nous arrêterons pas sur la préparation du bézoard minéral, de l'or diaphorétique, du baume de soufre, du magistère de bismuth ( sous-nitrale obtenu en traitant le nitrate de bismuth par un excès d'eau), et de tant d'autres compositions chimico-pharmaceutiques, dont Guy-Patin, contemporain de Glaser, s'est moqué spirituellement dans ses Lettres.

Ghr. Glaser était un habile manipulateur, appréciant toute l'importance des détails de pratique. Il disait de lui-même, avec un noble orgueil : « Je fais profession de né dire rien que ce que je sçay, et de n'escrire rien que ce que j'aye fait (2). »>

nricolMi Eiemerr (3) .

Lemery appartient moins à l'histoire de la chimie qu'à l'histoire de la pharmacie, à laquelle il a rendu de grands services. Moins philosophe peut-être que Lefebvre, et peu versé dans la connaissance des anciens, il se dislingue par la clarté de sa méthode et par l'exposition des faits.

Nicolas Lemery naquit à Rouen, en 1645. Son éducation première fut assez négligée. Après avoir passé plusieurs années dans le laboratoire d'un de ses parents , pour s'initier aux manipulations pharmaceutiques, il vint à Paris pour y suivre les leçons de Christophe Glaser, alors démonstrateur de chimie au Jardin du Roi. Quelques années après, on le trouve à Montpellier, débutant avec succès dans la carrière du professoral. Riche de connaissances pratiques, il revint à Paris, où ses leçons de chimie attirèrent bientôt un nombreux auditoire (4).

Lemery était protestant. Au moment de la réaction religieuse qui devait être couronnée par la révocation de l'édit Nantes , il

(1) Tfaiféde chimie, p. 255.

(2) Ibid.y Préface, p. m.

(3) L'orthographe ancienne, qu'il feul conserver, est Lemery, el non Lemery,

(4) M- Dumas a tracé dans ses Leçons sur Id philosophie chimique (Paris, 1837, in- 8*, p. 64) un tableau animé du cours brillant que Lemery faisait, en 1073, dans la rue Galande, alors peuplée d'élèves.

fut obligé d^abandonner son enseignement et même sa pharmacie, pour chercher en Angleterre un refuge contre ses persécuteurs. Préférant le bien-être de sa famille et le séjour dans sa patrie à une simple différence de religion, il abjura, à quarante ans, le protestantisme ,* et rentra dans son pays en même temps que dans le giron de TÉglise catholique. Il recoa?ra la jouissance de ses biejis, qui avaient été confisqués, son établissement de pharmacie prospéra, et il fut, en 16d9i élu membre de l'Académie des sciences. Il mourut en 1715, la même année que Louis XIV,Fénelon et Malebranche (1); il laissa un fils qui suivit les traces du père.

TmvauiL 4e ]tf« Iiemery*

Peu d'ouvrages de science ont eu autant de succès que leCowJ de chimie deN. Lemery, qui parut pour la première fois à Paris en 1675^ in-8** (2). Ce fut là, dans l'intention même de l'auteur, un cours de chimie appliquée à la médecine. Gelouvrage,quiaseiTi pendant longtemps de guide aux chimistes et aux pharmaciens, eut de nombreuses éditions (3) ; il fut traduit en anglais |i Course qfchymislry, containing an easymethod, ^^c, London, 1677, 1686, 1698 et 1720, in-8); en allemand ( Der voUkommm Chymist, 1698); en latin ( Cursus chymieus, etc.r, versus o J. C Rebecquej Genev., 1681, in-12); en italien {Corso di chimea, tradoUo dal francese^ etc., Venise, 1763, in-8), et même en espagnol (4).

Le grand succès, de ce livre s'explique parfaitement quand on se rappelle d'abord que les chimistes , à l'exception d'un petit

(1) Pour plus de àétaUs , voyez M. Cap : Elof^e de Nicolas Lemerff.f^'- Paris, 1839, iii-8° (42 pages p.); Fonteneflc, Éloge de Lemery; et l'article Lemery dans la biographie générale .

(2) Son Ulre complet est : Cours de Chimie contenant la manière defain^ opérations qui sont en usage dans la médecine, par une méthode fadiU; avec des raisonnements sur chaque opération , pour Vinsiruelion de ceux qui veulent t^appUquer à cette science,

(3) Paris, 1677, 1679, 1682, 1683, 1687, 1690, 1696, 1697, 1698, 1701,1713, 1730, in-S*". La dernière édition est de 1756, iii-4°, et a été revue, corrigée, et augmentée d^un grand nombre de notes , par Baron. D'autres éditions ^^^ publiées à Amsterdam, 1682 et 1698, in-8'' Ta Leyde, 1697, 1716, 1730, io*^"'* à Bruxelles, 1744, et 1747, in-S^"; à Avignon, 1751, in-4*'.

(4) Fonteoelle, Hist, de V Académie des sciences, t. n, p. 172.

TROISIÈME EPOOrE. 285

nombre, avaient en quelque sorte pris pour tâche de voiler leur savoir ou leur ignorance par un langage obscur ; et qu'on voit ensuite que l'auteur a tenu parole quand il dit dans sa préface : « Je tâche de me rendre intelligible, et d'éviter les expressions obscures dont se sont servis les auteurs qui eu ont écrit avant moi. » On trouve, ei> somme, peu de faits nouveaux dans le Cours de chimie de Lemery; mais les détails d'opérations, exposés avec une simplicité extrême, prouvent que l'auteur était un manipulateur habile, qui se sentait, en général, peu enclin aux théories purement spéculatives.

« Les belles imaginations des autres philosophes touchant leurs principes physiques élèvent l'esprit par de grandes idées , mais elles ne prouvent rien démonstrativement. Et comme la chimie est une science démonstrative, elle ne reçoit pour fondement que c^uiqui lui est palpable et démonstratif (1). »

Ces paroles auraient été tout, un programme révolutionnaire, si Bernard Palissy et Fr. Bacon n'avaient pas déjà proclamé, avant Lemery, la souveraineté de la méthode expérimentale. L'auteur admet trois sortes de sels qu'on retire des végétaux : uD^el acide, aipipeléesseniiel, un sel ûxe et un sel volatil. Le sel essentiel se retire du suc de la plante abandonné à la cristallisation. C'est, comme on voit, le sel acide dépotasse (tartrate, oxalale, etc.)» tel qu'il existe dans la plante même. .

A ce propos, l'auteur signale un des premiers l'importance de distinguer la vof> humide delà voie sèche, dans la chimie des végétaux.

(I On peut dire , dit-il, que ce sel acide est le véritable sel qui était dans la plante, puisque les moyens qu'on a employés en le tirant sont naturels et incapables de changer sa nature, mais on n'en peut pas dire de même des deux autres; car, eu égard à la violence du feu dont on s'est servi pour les faire et aux effets qu'ils produisent, il y a une grande apparence qu'ih ont été déguisés par le feu. d

On sait que lest artrate, oxalate, malate, citrate de potasse, etc., qui existentnaturellement dansles végétaux, sont transformés, par l'incinération, en carbonate de la même base. Lemery lui-même ne parait pas éloigné de croire que le sel alcalin (des cendres) provient de la destruction du sel acide obtenu parla voie humide.

(1) Cours de chimie, Paris, 1730, pag. à.

286 HISTOIEE m hJL CHIMIE.

a Je crois, dit-il, avec plus de yraiseçablance que le sel alcali est une partie du sel acide essentiel dont nous avons parlé.— Si l'on veut considérer sans préoccupation comment le fea agit, on avouera qu'il détruit et confond la plupart des choses qu*il dissèque, et qu'il n'y a pas lieu qu'il rende les substances en leur état naturel (1). »

Dans l'exposition de sa théorie sur les pointes de Tacide péDétrantpar les pores de Talcali, théorie renouvelée des anciens, l'auteur ne reste pas tout à fait fidèle à la méthode expérimentale.

Au xMi'' siècle, et à plus forte raison avant cette époque, le nom de sel avait une signification beaucoup moins restreinte qu'aujourd'hui. Ainsi, les acides comme les alcalis étaient appelés sels (2). Lemery appelle sel salé ce que, dans la nomeoclaturc actuelle, nous appelons un sel; et il le définit: <r un mélange d'acide et d'alcali, ou plutôt un alcali soûlé §i rempli d'acide (3). »

Bien que pénétré de la vérité du principe que des degrés de chaleur différents donnent lieu , dans les opérations, à des résultats différents, il insiste , indépendamment du fea de réverbère « qui se fait dans un fourneau couvert d'un dôme, afin que la chaleur ou la flamme, quu cherche toujours à sortir par le haut, réverbère sur le vaisseau qu'on a posé à nu sur les deai barres de fer ; » il insiste , dis-je , sur plusieurs autres espèces de chaleur, comme l'insolation , les bains de sable , de limaille de fer, de cendres, de fumier, dé marc de raisin, de chaui vive, etc. »

Lemery avait, d'accord avec d'autres chimistes, constaté l'augmentation de poids de l'étain et du plomb par (a calcination. Comme Boyle, il attribue ce phénomène à la fixation des corposcules du feu.

« Les pores du plomb , dit-il , sont disposés en sorte que les corpuscules du feu s'y étant insinués, ils demeurent liés et agglutinés dans les parties pliantes et embarrassantes du métal sans en pouvoir sortir, et ils en augmentent le poids (4). »

Les phénomènes géologiques et météorologiques attirèrent

(1) Cours de Chimie, (éd. 1730); p. 20.

(2) Voy. p. 252 de ce volume, note 1.

(3) Cours de chimie, etc., p. 24.

(4) Ibid., p. 143.

TROISliHE pOQVt. 287

également son attention; il es^yade s'en rendre compte par des expériences de laboratoire.

C'est ainsi qu'il explique l'origine des volcans, des tremblements de terre, des embrasements spontanés, par la combinaison de substances minérales. Et il se fonde sur ce qu'un mélange de parties égales de limaille de fer et de soufre pulvérisé, et humecté d'eau, s'échauffe tellement qu'on a peine d'y souffrir la main.

a II arrive même, ajoute-t-il, que si l'on fait vingt-cinq ou trente livres de cette préparation à une fois, elle s'enflamme et se calcine à demi avant qu'on l'ait mise sur le feu (1). »

Ce mélange reçut Iç nom de volcan artificiel de Lemery.

Il explique le phénomène du tonnerre et de l'éclair par une expérience alors entièrement neuve ^ et qui, autant que nous sachions, n'avait été encore faite par aucun chimiste : elle consistait dans l'inflammation de l'hydrogène, gaz recueilli pour la première fois par Boyle qui le confondait ave& l'air commun (2). Ainsi, l'hydrogène avait été déjà préparé, recueilli et brûlé, plus de cent ans avant d'avoir été décrit comme un élément de l'eau.

Voici le passage en question : « Si l'on met dans un matras. de moyenne grandeur, et dont le cou soit médiocrement long, trois onces d'huile de vitriol et douze onces d'eau commune, qu'on jette à plusieurs reprises une once de limaille de fer, il s'y fera une ébuilition et une dissolution du fer qui produit des vapeurs blanches, lesquelles s'élèveront jusqu'au haut du matras; si l'on présente à i'oriûce du cou de ce vaisseau une bougie allumée, la vapeur prendra feu à l'instant, et à un temps fera une fulmination violente et éclatante, puis s'éteindra (3). Si l'on continue à mettre un peu de limaille de fer dans le matras, et qu'on en' approche la bougieallumée comme devant, réitérant le même procédé quatorze ou quinze fois, il se fera des ébullitions et des fuiminations semblables aux premières , pendant lesquelles le matras se trouvera souvent rempli d'une flamme qui pénétrera et circulera jusqu'au fond de la liqueur. Il arrivera même quelquefois que la vapeur se tiendra allumée comme un flambeau au haut du cou du matras pendant plus d'un quart d'heure. Il me parait que cette fulmination représente bien en petit la matière

(1) Cours de chimie, p. 179.

(2) Voy. p. 154 et 155 de ce volume.

(3) L'hydrogène mélangé avec Pair (du matras) devait détoner au contact de la bougie allumée.

288 UIStOIRE DE LA CHIMIE.

sulfureuse qui brûle et circule tout enflammée dans Teau des nues, pour faire Téclair et le tonnerre (i). »

a La vapeur qui s'élève d'un mélange de fer, d^huile de vitriol etd'eau, et qui s'enflamme au contact d'une bougie allumée , o fut plus tard désignée sous le nom é* air inflammable , avant d'être appelée hydrogène, c'est-à-dire élément générateur de Veau, .

Encres sijmpathiques. — L'auteur revient à plusieurs reprises sur ce sujet, qui devait alprs singulièrement piquer la curiosité do public. Il propose de tracer les caractères avec une dissolution de plomb dans du vinaigre ou de bismuth dans de l'eau-forte, et de les frotter, après leur dessiccation, avec un morceau de coton imbibé d'une décoction de scories d'antimoine (sulfure d'antimoine), oa de chaux et d'orpiment (sulfure de calcium]. Il semble ne pas ignorer que les caractères, d'abord invisibles, deviennent noirs et lisibles parceque les molécules sulfureuses s*unissentau plomb ou au bismuth, et il rejette l'explication desanciens, qui avaient recours « à la sympathie et à l'antipathie, termes généraux qui n'expliquent rien (2)».

Poisons, — Voici la définition que Lemery donne de ce qu'il faut entendre par poison ; a Le poison est touice qui peut rompre et détruire la liaison et l'économie des humeurs du corps, en corrodant les parties ou en empêchant le cours naturel des esprits. » — Il cite ensuite comme poisons les plus communs Varsenie, le sublimé y la ciguë et le napellus ( aconit). Il distingue , dans toute intoxication, deux effets différents : u Les uns, dit-il , comme la vipère, le scorpion, la ciguë, le napellus, coagulent le sang; et l'animal meurt en convulsions, de la même manière qu'il arrive quand on seringue quelque liqueur acide dans une veine ou dans une artère (3]. Les autres, comme le sublimé^ les arsenics, rongent et ulcèrent les entrailles, jusqu'à ce que la gangrène y soit venue; d'où s'ensuit la. mort. » Les antidotes sont à peu près les mômes que ceux employés par les anciens (4).

Lemery avait lui-même fait des expériences toxicologiques sur des animaux. Il raconte à ce sujet l'histoire de deux souris enfermées dans une bouteille de vef re contenant deux scorpions

(1) Cours de chimie (éd. 1730), p. 185. (2)/Wrf., (éa. 1730), p. 391 et 140.

(3) Ibid.f p. 236.

(4) Voy. plus haut, t. I, p. 21C.

vivants; la première souris, qui était la plus petite, mourut un quart d'heure après avoir été piquée ; l'autre, qui était plus grosse fut également piquée; mais elle se vengea en mïmgeant les deux scorpions, à la réserve de la tête et de la queue : elle échappa saine et sauve.

AfUifnome. — EnfaisautThisloiredespréparationsantimoniales, l'auteur remarque d'abord que l'antimoine naturel est composé de soufre et d'une substance fort approchante d'un métal (stibium). L'antimoine naturel est, en effet , un sulfure. Les alchimistes lui donnent divers noms; ils l'appellent loupo\x lion rouge, parce qu'il dévore les métaux (le soufre les attaque); protée] parce qu'il peut revêtir différentes couleurs; p/om6 joire, phmb des philosophes y etc. H savait fort bien que le fer, avec lequel on préparait le régule d'antimoine, avait pour effet d'enlever à cet antimoine naturel les parties sulfureuses qui s'opposent à la formation des cristaux de l'antimoine, disposés en forme d'é toile (!}.

Le seul dissolvant de l'antimoine esl,dil-il, l'eau régale.

La panacée antimoniale n'était autre chose, d'après la description qu'il en donne , que l'émétique obtenu en traitant une solution d'antimoine (beurre d'antimoine) par du tartre. La dose de l'émétique en dissolution était de huit à vingt gouttes dans un bouil- Ion.

Sutfate de magnésie. — Ce sel fut mis en usage peu de temps après que Glauber eut préconisé les propriétés du sulfate de soude. On le préparait en Angleterre par l'évaporalion des eaux minérales d'Epsom. Il éUit d'abord connu dans les pharmacopées sous le nom deW mirabile, sal caiharticum amarum (2).

Lemery s'intéressait aux travaux de Homberg , qui avait rér pandu en France la découverte du phosphore. Il émit le premier l'idée que l'on pourrait trouver le phosphore « dans une infinité d'autres choses où il n'en paraît pas présenlement (3). » Il avait probablement quelques motifs pour parler ainsi, car il s'était beaucoup occupé de la distillation du crâne et du cerveau de l'homme, dont l'huile empyreumalique composait, avec l'esprit-de-vin et la teinture d'opium, le fameux élixiranli-épileptique, connu sous le nom de gouttes (P Angleterre.

(1) Cours de chimie, p. 299.

(3) Ibid., p. 465.

W Ibid;, p. 816.

HiftT. ne LA comiE. t. n. 319

290 nSTOIlK.»! LA CHDIIE.

La mousse Terle qui pousse sur les crânes exposés à Vhomidite de Tair était, sous le nom d'usuel, employée en médedne % eomme un remède puissant. Du temps de Lemery on en faôsût venir de llrlande : a Car, dit-il, en ce pays-là on laisse les homHies qu'on a pendus, attachés à des poteaux dans la campagne, jusqu'à ce qu'ils tombent par pièces; or, pendant ce temps-là, la chair et les membranes de la tète s'étant consumées, cette moasse naît sur le crâne (1). »

La présence du/î?r danslescendres, et particulièrement dans le charbon du miel, a été pour la première fois signalée parkmcry. Pour faire cette analyse* il se servait d'un eomieau aimaïUi. «Od s^apercevra, dit-il, que dans ce moment beaucoup de particules du charbon se hérissent et seront attirées par le couteau, s'y attachant de même que la limaille de fer s'attache à l'aimant. Cette expérience montre que le charbon de miel contient du fer(2). »

Ces expériences furent faites, en 170Î, devant les membres de l'Académie des sciences.

Lemery avait, répétons-le, le talent de décrire les choses les plus obscures et les plus arides avec une simplicité et une précision remarquables. Ce talent est la pierre de touche d'un esprit qui sait apprécier l'importance des détails.

Les faits consignés dans les nombreux mémoires que Umeiy avait présentés à l'Académie royale des sciences^ dont il f«t un des membres les plus distingués (3) , sont en grande partie reproduits dans son Cours de chimie (4).

Les autres ouvrages de Lemery ont pour titres : Phame((^ umvenelle, dont la première édition parut à Paris en iG97i in-^'^ Dictionnaire universel des drogues simples, Paris, i698. in4*(5); Traité de Vantimùmey Paris, 1707, in-12 (6).

Ces ouvrages appartiennent plus spécialement à l'histoire de la pharmacie.

(1) Cours de chimie, p. 856.

{7) Ibld., p. 874.

(S) FonteneUe , Histoire du renouveUement de V Académie ropak des sciences à Paris, i,Uj p. 172.

' (4) Les mémoires que Lemery présenta k 1* Académie remootent «u »' nées 1700, 1701, 1706, 1707, 1708, 1709, 1712.

(5) Ces deux ouvrages eurent en peu de temps un grand nombre d'édiU»»*; ^ furent traduits en plusieurs langues.

(6) Ce traité fut traduit en allemand par Malhem ; Dresde, 1709, in-«*.

THOISIÉHE ÉPOOVE. . SUil

Micliel Ettmlkller.

Michel EttmûUer, né à Leipzig le 26 mai 1644, s'était livré dans sa jeunesse à l'étude des mathématiques et de la philosophie. Plus tard, il s'adonna aux éludes médicales, voyagea en Italie, en France et en Angleterre. De retour h Leipzig, où il avait obtenu le grade de docteur en médecine , il fut nommé professeur de botanique et de chirurgie. Il mourut dans la même année que Glauber, en 1668, à l'âge de trente-neuf ans.

Le Traité de chimie raisonné d'EtlmuIIer, qui parut sous le titre de Chymia raiionalisei experimenialis curiosa ; Leyde, 1684, in-4o, renferme plusieurs faits intéressants.

L'auteur expose, entre autres, avec une extrême clarté ITiîstoire des préparations antimoniales. Il rappelle que l'antimoine commun contient du soufre. Le soufre se reconnaît, ajoute-t-il, à son inflammabilité , à son odeur sulfureuse, à sa détonation avec le nitreet le tartre, aux teintures (foie de soufre) qu'on en retire avec les alcalis qui s'emparent promptement du soufre des minéraux, au cinabre que donne l'antimoine commun servant, . avec le sublimé corrosif, à préparer le beurre d'antimoine (1); enfin parce qu'on retire de l'antimoine beaucoup de soufre tout semblable au soufre commun.

On retirait le soufre de l'antimoine naturel, soit par la voie sèche, en chauffant le minéral dans un appareil sublimatoire, soit par la voie humide, en le traitant par l'eau régale.

Quant à l'antimoine proprement dit ( régule), « c'est, dit l'auteur, la plus noble partie de l'antimoine et la plus métallique, ou bien le mercure de l'antimoine concentré ; ce régule est de la nature du plomb, ou un plomb imparfait, » etc.

Le /aie d^ antimoine s'obtenait en faisant dissoudre dans un creuset un mélange d'antimoine naturel et de parties égales de nitre et de tartre. «La matière est rouge à cause du soufre de l'antimûine. Le précipité pulvérulent, que donne le foie d'antimoine mis dans l'eau, était appelé safran des métaux ( crocus metallorum] : safran, à cause de sa couleur^ et des métaux, à cause

(1) Glauber a le prenier expliqué cette opération. Voy. p. 187 de ce volume.

292 HISTOIEE DE LA CHIMUL

de rantimoine, qui était considéré comme le père de tous les métaux (1). o

EttmfiUer n'ignorait pas que les alcalis «fixes, qu'on faisait fondre avec l'antimoine naturel pour en extraire le régule (anlimoine métallique ), absorbent ( ce sont ses propres expressions) le soufre de Tantimoine, et que, pour en séparer ce soufre, il faut dissoudre les scories (sulfure alcalin) qui recouvreut le régule, dans de Teau , et y verser un acide , tel que l'esprit de vilriol. « Aussitôt s'élèvera, ajoute-t-il, une puanteurhorrible (hydrogène sulfuré), et il se précipitera un soufre dîaphorétîque, appelé soufre doré d'antimoine. »

Ainsi, le soufre doré d'antimoine n'était que du soufre, tel qu'on l'obtient en traitant un polysulfure alcalin par un acide. Du reste, la préparation de ce soufre doré variait beaucoup, suivant les auteurs.

Le fameux médicament antihectique de Potier ( aniiheetiew Polerii) n'était autre chose qu'un alliage composé de quatfe parties d'antimoine métallique et de cinq parties d'étain, oxydé par la calcination avec du nitre.

Le hézoard minéral, auquel les médecins et les alchimistes attribuaient de si grandes vertus, était préparé de différentes manières. Le procédé ordinaire consistait à traiter le beurre d'antimoine par l'esprit de nitre, à séparer ensuite tout l'acide par la distillation, et à faire brûler de l 'esprit-de-vin sur le résidu pulvérulent. — Le bézoard minéral n'était donc que de l'oxyde d'antimoine.

Ettmûllcr nous apprend qu'il faut user de précautions dans les calcinationsde l'antimoine, parce que la fumée de cette substance est corrosive et chargée de particules arsenicales. II conseille de manger, avant l'opération^ du pain et du beuri^, a afin que la graisse de celui-ci tempère la vertu corrosive de la fumée» » et de mâcher, pendant l'opération, de la racine de zédoaire.

On sait que le peroxyde d'antimoine^ fortement calciné, est de couleur jaune. C'est cet oxyde que les chimistes d'alors appelaient fleurs d'antimoine cheiri (2). Étant sublimé avec du sel ammoniac , il recevait le nom de teinture sèche d'antimoine, ou liliuin aniimonii, dont Hartmann préconisait les vertus.

(1) Nouvelle chimie raisonnée ; Lyon, 1693, p. 187.

(2} Rappelant la couleur de la giroflée {Cheiranthus ehetri).

Le traité de chimie d'EtlmûlIer paraltavoir été particulièrement destiné à Tusage des médecins , comme celui de Lefebvre l'avait été S celui des pharmaciens.

Les ouvrages d'Ettmûller ont été réunis en trois volumes infolio, et publiés par son fils sous ce litre : Opéra medica theoretico-pracdca ; Francf . , i 708 .

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