‹ Histoire de la chimie (volume 4)Chapitre 48 sur 53 · HI8T. 1)B LA CBIHIE. — T. II. S · texte numérisé non relu

HI8T. 1)B LA CBIHIE. — T. II. S

498 BisToiHE i>s Lk caaoL.

que la nature de Teau n'est pas altérée par la distillation, et que la terre peut, en partie, se dissoudre dans l'eau.

Après avoir posé le problème de la composition de i'air^ voici comment il essaye de le résoudre. Sachant qu'il est impossible de calciner les métaux dans des vaisseaux exactement clos et privés d'air, et que la calcinatîon est d'autant plus rapide que le métal offre à l'air des surfaces plus mulliples, Lavoisier commençait à soupçonner, — ce sont ses propres expressions, — € qu'un fluide élastique quelconque, contenu dans Pair, était susceptible, dans un grand nombre de circonstances, de se fixer, de se combiner avec les métaux, et que c'était à l'addition de cette substance qu'était dû le phénomène de la calcinatioO} l'augmentation de poids des métaux convertis en chaux. »

Eh bien, ce que cet homme de génie commençait à sov/^* nery c'était la vérité même; malheureusement les expériences sur lesquelles il croyait devoir s'appuyer l'induisirent en erreur. Ces expériences consistaient à brûler soigneusement, à l'aide d'un miroir ardent, un mélange pesé de minium (chaux de plomb) et de charbon dans un volume d'air mesuré d'avance. Nous savons aujourcThui quel résultat ces expériences devaient donner : le fluide élastique, nommé plus tard oxygène^ qui par sa combinaison avec le plomb formait la chaux (oxyde de plomb), ce fluide, au lieu de se dégager librement, se portait, en abandonnant le plomb redevenu métal, sur le charbon et produisait immédiatement un autre fluide, qui reçut par la suite le Dom de gaz acide carbonique. Or ce fut ce dernier gaz que Lavoisier prit d'abord pour l'oxygène, c'est-à-dire pour le fluide élastique qui se fixe' sur le métal pendant la calcination. Évideoimeot il se trompait, et, chose curieuse, son erreur était presque inévitable; car, par une étrange coïncidence, il avait précisémeot affaire à un gaz qui, en se combinant avec le charbon, ne change pas de volume . Personne ne savait alors (en 177â) que le même volume d'oxygène donne, par ^a combinaison avec le carbone, exactement un égal volume d'acide carbonique. Et ce fut Lavoisier lui-même qui le découvrit en brûlant du diaaiânt(à l'aide d'un miroir ardent) dans de l'oxygène pur.

Ainsi donc ce grand expérimentateur se trompait, de la meilleure foi du monde, et il ne pouvait pas ne pas se tromper ! il lui manquait un terme nécessaire, •» dans la série da progrès.

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Dans toute Thistoire il n'y a pas^ à notre avis, de spectacle plus grandiose que celui de l'homme aux prises avec Terreur, montrant combien il faut de patien^ce et d'efforts presque surhumains pour parvenir à saisir le terrible Protée.

Lavoisier croyait si bien tenir la vérité, en prenant le gaz acide carbonique pour l'oxygène, qu'il déposa, le 1"*' novembre 1772, le résultat de son expérience, sous pli cacheté, au secrétariat de l'Académie. Dans un document publié après sa mort," il explique lui-même le motif de cette précaution, a J'étais, ditil, jeune ; j'étais nonvellement entré dans la carrière des sciences; j'étais avide de gloire, et je crus devoir prendre quelques précautions pour m'assurer la propriété de ma découverte. Il y avait à cette époque une correspondance habituelle entre les savants de France et ceux d'Angleterre ; il régnait entre les deux nations une sorte de rivalité, qui donnait de l'importance aux expériences nouvelles, et qui portait quelquefois les écrivains de l'une et de l'autre nation à les conlester à leur véritable auteur.»

— Ces dernières paroles étaient probablement à l'adresse de Black et de Priestley.

Mais revenons à la lutte du génie aux prises avec l'erreur. Poussé en quelque sorte par l'instinct du vrai, Lavoisier recommença ses expériences, et celte fois il réussit à démontrer a que ce n'est point le charbon seul, ni le minium seul^ qui produit le dégagement du fluide élastique ainsi obtenu^ mais que celui-ci résulte de l'union du charbon avec une partie du minium)}.

Cette fois, il tenait la vérité. Mais il la lâcha presque aussitôt, entraîné par la théorie du phlogistique, dont il subissait malgré lui l'empire. Afin de mettre les faits d'accord avec cette théorie, Lavoisier inclinait à penser « que tout fluide élastique résulte . de la combinaison d'un corps quelconque avec un principe inflammable ou peut-être même avec la matière du feu pur, et que c'est de cette combinaison que dépend l'état d'élasticité, o

— «J'ajouterai (c'est Lavoisier qui parle) que la substance fixée dans les chaux métalliques et qui en augmente le poids ne serait pas, dans cette hypothèse, un fluide élastique, mais la partie fixe d'un fluide élastique, gui a été dépouillée de son principe inflammable. Le charbon alors ^ ainsi que toute substance charbonneuse employée dans les réductions, aurait pour objet principal de rendre au fluide élastique fixé le phlo-

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gistique, la matière du feu, et de lui restituer en même temps l'élasticité qui en dépend (i). »

Que d'efforts pour faire cadrer un fait avec une théorie fausse! Avouons cependant qu'il n'était guère possible de mieux raisoDner dans l'état de la science d'alors. Faites vivre nos plus habiles chimistes à la même époque et dans les mêmes circonstances que Lavoisier; ne se seraient-ils pas tous, nous le demandons, trompés comme lui? Peut-être n'y auraient-ils pas mis autant de réserve lorsque, comme correctif de l'hypothèse qu'il venait d'émettre, il s'empressait d'ajouter: ce Au surplus, ce n'est qu*i|ec la plus grande circonspection qu'on peut hasarder un sentiment sur cette matière si difficile^ et qui tient de près à une plos ohscure encore, je veux dire la nature des éléments mêmes, au moins de ce que nous regardons comme éléments. »

Bientôt d'autres expériences ohligèrent Lavoisier d'admettre « que l'air dans lequel on a calciné des métaux ( sans charbon) n'est point dans le même état que celui qui se dégage des effervescences et des réductions». Il reconnut en même .temps que si les deux fluides élastiques éteignent la flamme, ce sont cependant des corps très-distincts, puisque l'un trouhle Teaode chaux, tandis que l'autre est sans effet sur cette solution. Cesoat les mêmes gaz qui dans la nomenclature, créée plus tard par Lavoisier et Guyton Morveau, reçurent les noms diacide carhmque et d'azote,

A côté de ces expériences,. îrréprochahles, il y en avait d'autres qui ne l'étaient guère; telle était l'expérience d'après laquelle un oiseau pourrait vivre sans soufTrir dans le résidu de tair^ où l'on avait fait brûler du phosphore. Nous savons aujoa^ d'hui que l'azote (2), — c'est le gaz dont il s'agit ici, — est aussi irrespirable que le gaz acide carbonique. Mais ce qu'il y & '^ singulier, c'est que l'erreur commise par Lavoisier, au sujet des animaux pouvant vivre dans l'azote, fut partagée par d'autres chimistes; bien plus, elle fut solennellement sanctionnée dans le rapport publié, au nom de l'Académie des sciences, par Macquer, Le Roy, Cadet et Trudaine , chargés d'examiner le travail de leur illustre collègue. Voici en quels termes l'Académie ratifia cette erreur : a Enfin, l'air dans lequel le phosphore avait

(1) Opuscules chimiques, de Lav<^ier^ p. 288.-

(2) Le nom à!aiote lui vient prédsément de ce q«*ii eat impropre à TeotrelKO de la vie.

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cessé de brûler sous cloche, faute du renouvellement de l'air, éprouvé sur les animaux, ne les a pas fait périr, comme celui des effervescences et des réductions métalliques, quoiqu'il éteignit la bougie dans le moment même où il en touchait la llamme (1). n

Quand donc les hommes comprendront^ils combien ils devraient être réservés dans leurs jugements, et que la mise en commun de tous leurs efforts n*est pas de trop dans la recherche de la vérité I

L'objectif de toutes ces expériences était que a la calcination des métaux dans des vaisseaux exactement fermés cesse dès que la partie fixable de l'air qui y est contenu a disparu; que l'air se trouve diminué d'environ un vingtième, par l'effet de la calcination, et que le poids du mêlai se trouve augmenté d'autant 0. C'est de ce fait-là que vont désormais rayonner lés principaux travaux de Lavoisier.

Dès 1774 le célèbre chimiste lui à l'Académie, dans la séance publique de la Saint-Martin, son beau mémoire intitulé : Sur la calcination de l'étain dans les vaisseaux fermés et sur la cause de l'augmentation de poids qu'acquiert ce métal pendant cette opération.

La vérité allait enfin, comme l'avait fait la fortune, sourire à Lavoisier, quand le prestige d'un homme célèbre vint se jeter à la traverse. La plupart des chimistes et des physiciens contemporains de Lavoisier ne juraient que par l'autorité de Robert Boyle. Ce grand expérimentateur croyait et était parvenu à faire croire que la, malice de la flamme et du feu pénétrait à travers la substance du verre, qu'elle se combinait avec les métaux, et que c'était à cette union qu'était due la conversion des métaux en chaux et l'augmentation de poids qu'ils acquéraient.

Cette opinion semblait devoir venir à l'appui de la théorie du pfUogistique.

Lavoisier entreprit donc de contrôler les expériences de Boyle, et, pour procéder avec méthode, il fit le raisonnement suivant : « Si, se disait-il, l'augmentation du poids des métaux calcinés dans les vaisseaux fermés est due, comme le pensait Boyle, à l'addition de la matière du feu qui pénètre à travers les pores

(1) Ce rapport, publié le 7 décembre 1773, a été reproduit à la fia des Opuscules phyiiques et chimiques deLaToisîer, p. 369-387.

soc HISTOIRE DB LA CHIMIE.

du verre et se combine avec le métal, il s'ensuivra que si, après avoir introduit une quantité connue de métal dans un vaisseau de verre et l'avoir scellé hermétiquement, on en détermine exactement le poids, qu'on procède ensuite à la calcination par le feu des charbons, comme l'a fait Boyle, enfin qu'on repèse le même vaisseau après la calcination, avant de l'ouvrir, son poids devra se trouver augmenté de toute la quantité de matière du feu qui s'est introduite pendant la calcination. Si, au contraire, l'augmentation du poids de la chaux métallique n'est point due à la combinaison de la matière du feu, ni d'aucune matière extérieure, mais à la fixation d'une portion d'air contenu dans la capacité du vaisseau, le vaisseau ne devra point être plus pesant après la calcination qu'auparavant, il devra seulement se trouver en partie vide d'air, et ce n'est que du moment où la portion d'air manquante sera rentrée que l'augmentation du poids des vaisseaux devra avoir lieu, n

Fort de ce raisonnement , Lavoisier répéta les expériences de Boyle, en les variant très-ingénieusement. Il en conclut qu'on ne peut calciner qu'une quantité déterminée d'étain dans une quantité d'air donnée, et que «les cornues scellées hermétiquement, pesées avant et après la calcination de la portion d'étain qu'elles contiennent, ne présentent aucune différence de pesanteur, ce qui prouve évidemment que l'augmentation de poids qu'acquiert le métal ne provient ni de la matière du feu, ni d'aucune matière extérieure à la cornue.»

Lavoisier remarque aussi , en passant, « que la portion de l'air qui se combine avec les métaux est un peu plus lourde que celle de l'atmosphère, et que celle qui reste après la calcination est, au contraire, un peu plus légère; de sorte que dans cette supposition l'air atmosphérique fournirait , relativement à sa pesanteur spécifique, un résultat moyen entre ces deux airs. » — « Mais, ajoute-t-il aussitôt, il faut des preuves plus directes que je n'en ai pour pouvoir prononcer sur cet objet... C'est le sort de tous ceux qui s'occupent de recherches physiques et chimiques d'apercevoir un nouveau pas à faire sitôt qu'ib en ont fait un premier, car ils ne donneraient jamais rien au public, s'ils attendaient qu'ils eussent atteint le but de la caîrrière qui se présente successivement à eux, et qui parait s'étendre à mesure qu'ils avancent. »

Quelle pénétration ! Ce que Lavoisier n'osait énoncer que sous

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forme d'hypothèse était cependant la vérité, comme il allait luimême le démontrer par la suite. C'est ainsi qu'on marche de découverte en découverte, quand on se trouve une fois engagé dans la bonne voie. Enfin il termine son mémoire par cette conclusion fondamentale «qu'une portion de l'air est susceptible de se combiner avec les substances métalliques pour former des chaux (oxydes), tandis qu'une autre portion de ce même air se refuse constamment à cette combinaison». — « Cette circonstance, ajoute-t-il, m'a fait soupçonner que l'air dé l'atmosphère n'est point un être simple, qu'il est composé de deux substances très-différentes.... Enfin, je crois pouvoir annoncer ici que la totalité de l'air de l'atmosphère n'est pas dans un état respirable, que c'est la portion salubre qui se combine avec les métaux pendant leur calcination, et que ce qui reste après la calcination est une espèce de mofette, incapable d'entretenir la respiration des animaux, et l'inflammation des corps (1).»

li'exygène et l'asote de l'air* — Loir n'est point un corps simple : il se compose d'une portion salubre et d'une mofette irrespirable. De cette déclaration de Lavoisier date le 89 de la chimie. Rompant en visière avec les doctrines du passé, elle fui le signal d'une véritable révolution dans la science.

A dater de ce moment, le hardi novateur devint le point de mire d'innombrables attaques de la part des savants attachés aux anciennes doctrines. D'un commun accord ils traitaient la portion salubre de l'air et la mofette irrespirable^ de corps imaginaires. II fallait donc niontrer ces corps aux incrédules. Mais comment? Ce qui nous parait aujourd'hui si simple était alors, ne l'oublions pas, d'une difficulté extrême; et, sans l'intervention de ce dieu qu'on appelle le hasard, Lavoisier ne serait peut-être jamais arrivé à la démonstration de ce qu'il avait avancé^ pour ainsi dire d'inspiration.

Voyons plutôt. Les métaux dont on s'était jusqu'alors seni pour les expériences de l'augmentation de poids étaient le plomb et l'étain. Or ces métaux absorbent bien, pendant leur calcination, laportion salubre de l'air; mais, quand cet élément a été une fois absorbé, ils ne le rendent plus par la même opération. Et, si on l'enlève avec du charbon, on obtiendra, il est

(1) Eitraîts de son Journal d'expériences, à la date du 14 féTrier 1774.

504 HISTOmB DE LÀ GIOMIE.

vrai, un air irrespirable, mais cette espèce de morette est bien différente, cémme nous l'avons fait voir, de celle qui reste après la calcination du plomb ou de Tétain dans Tair emprisonné dans un vaisseau.

Heureuserpent il existe, — quelle chance ! — un métal singulier, bien connu des alchimistes^ un métal liquide, qui remplit ici à merveille toutes les conditions nécessaires. Le mercure, comme le savait déjà Eck de Sulzbach, a l'étrange propriété d'abandonner, dans la seconde période de chaleur, la portion d'air qu'il avait absorbée pendant la première. En absorbant cet y . ^i^o air, le mercure se transforme en une chaux rouge, le «mmsw .p\^k.^Ld'<^^ per se des anciens chimistes; puis ille rend, à l'état de liberté, par une prolongation de la chaleur. Rien de plus facile ensuite que de recueillir cet air particulier dans des vases appropriés, comme l'avait enseigné, cinquante-cinq ans auparavant , puur l'air ordinaire, le pauvre Moitrel d'Élément.

Mais laissons ici parler Lavoisier lui-même. Après s'être assuré que le fer offrait les mêmes inconvénients que le plomb et l'éiain, le grand chimiâte eut enfin recours au mercure ou vif-argent, a L'air qui restait, dit-il, après la calcination du mei^ cure et qui avait été réduit aux cinq sixièmes de son volume, n'était plus propre à la respiration, ni à la combustion; car les animaux qu'on introduisit y périssaient en peu d'instants, et les lumières s'y éteignaient sur-le-champ, comme si on les eût plongées dans l'eau. D'un autre côté, j'ai pris quarante-cinq grains de matière rouge (chaux de mercure qui s'était formée pendant l'opération), je les ai introduits et chauffés dans une petite eornue de verre, à laquelle était adaptée un appareil propre à recevoir les produits liquides et aéri formes qui pourraient se séparer (Voy. la figure ci-dessous). Lorsque la cornue a approché de l'incandescence, la matière rouge a commencé à perdre peu à peu de son volume et, en quelques minutes, elle a entièrement disparu. En môme temps il s'est condensé, dans le petit récipient, 41 grains et demi de mercure coulant, et il a passé sous la cloche 7 à 8 pouces cubes d'un fluide élasiiquey beaucoup plus propre que l'air de l'aimosphère à entretenir la combustion et la respiration. Ayant fait passer une portion de cet air dans un tube de verre d'un pouce de diamètre, et y ayant plongé une bougie, elle y répandit un éclat éblouissant; le charbon, au lieu de s'y consommer paisiblement comme dans l'air ordinaire, y brûlait avec une

flamme et une sorte de décrépitation, à la manière du phosphore, et avec une vivacité de lumière que les yeux avaient peine & supporter. »

Voilà donc la portion salubre et la mofette irrespirable de Tair parfaitement isolées. La portion salubre, seule propre à entretenir la respiration et la combustion, et qui donne tant d'éclat à la flamme, reçut le nom d'oxygène (du grec ôÇuç, acide, et Y^wàio), j'engendre). Ce nom signifie donc littéralement génércUeur de l'acide. Quant à la mofette ou portion non respirable de Tair, elle s'appellera azote (de Va privatif et de ^(diq, vie). C'est Guyton Morveau qui lui donna ce nom , « afin de distinguer^ disait-il, cet air non vital et existant naturellement dans l'atmosphère, des autres gaz, également non respirables, mais qui ne font partie*de l'atmosphère qu'accidentellement ».

Ici se présente une question souvent agitée en vain ; il importe de la vider. Est-ce réellement Lavoisier qui a découvert Voxygène? Non, répondrons-nous, si l'on n'entend par là que le fait pur et simple de la découverte d'un corps aériforme, d'un gaz particulier. Mais, si l'on comprend par là en même tems le nom de celui qui donne à un fait nouveau toute sa valeur, qui en sait tirer toutes les conséquences, et qui l'élève à la hauteur d^in principe, on ne devra jamais séparer le nom de Lavoisier de la découverte de l'oxygène. Sans le génie fécondant de Lavoisier, celte découverte serait restée un fait stérile : Thistoire est là pour en témoigner (i).

(1) Cette distinction, qu*on rencontre h chaque pas dans Thistoire des sciences, est capitale. Faute de la faire, on s'engage dans d'interminables et fort irri-

Sans Lavoisier, les remarquables travaux de PriesUey, ne seraient jamais devenus, pour le répéter, la base d'une chimie nouvelle, puisqu'ils ne devaient, dans Tesprit de leur auteur, servir qu'à étayer l'échafaudage du phlogistique. Au reste, on aurait tort d'accuser Lavoisier de s'être appropriéle biend'autrui, sansavoir rendu justice à qui de droit ; car voici ce qu*il dit au commencement de son célèbre mémoire Sur les fluidesaéri formes : «Les expériences dont je vais rendre compte appartiennent presque toutes au docteur Priestley; je n'ai d'autre mérite que de les avoir répétées avec soin, et surtout de les avoir rangées dans un ordre propreà présenter des conséquences (1).»

Voilà comment Lavoisier alla résolument à l'éncontre des insinuations malveillantes de ses adversaires. Si lious avions quelque doute à cet égard, l'insistance qu'il met à y revenir soffirait pour le dissiper. Ainsi, dans un autre mémoire {Sur texistem de l'air dans r acide nitreux) : «Je commencerai, dit-il, avant d'entrer en matière, par prévenir le public qu'une partie des expériences contenues dans ce mémoire ne m'appartiennent point en propre; peut-être même, rigoureusement parlant, n'en est-il aucune dont M. Priestley ne puisse réclamer la première idée ; mais, comme les mêmes faits nous ont conduits à des conséquences diamétralement opposées, j'espère que^ si l'on me reproche d'avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce cél^e physicien^ on ne me contestera pas au moins la propriété des conséquences. »

Ces dernières lignes sont toute une révélation. Il est certain que le grand novateur devait avoir pour implacables ennemis tous les partisans fanatiques de l'école ancienne. Les ennemis qui se montrent sont faciles à combattre. Mais Lavoisier ne se trouvait pas dans une position assez effacée, sa position était trop enviable, pour espérer que tous ceux qui ne partageaient pas ses idées l'attaqueraient au grand jour. Et quand il se plaignait de n^étre pas compris des chimistes, il ne répondait probablement qu'aux objections d'une minorité assez loyale et assez courageuse

tantes questions de priorité ; témoin la discussion dont rAcadémie impériale de médecine a donné récemment le spectacle à Toccasion de la méthode opératoire sous-cutanée.

(I) De quelques substances qui sont constamment dans Vétat de f^à» aéri formes, aux degrés de chaleur et de pression habituels de Vatmospkère; dans le Recueil des mémoires de chimie de Lavoisier, t. II, p. 3M.

TROISIEME époque; 507

pour repousser, sans arrière-pensée, des innovations qu'elle ne comprenait point, et que Priestiey avait essayé de faire concorder avec une théorie alors presque universellement adoptée. *Mais ceux qui travaillaient sous les auspices de Lavoisier, ses collaborateurs et ses collègues de l'Académie, avaient-ils tous la même franchise? Est-ce que sa supériorité ne devait pas porter ombrage aux médiocrités jalouses? Il faudrait bien peu connaître le cœur humain, pour conserver à cet égard le moindre doute. On est naturellement porté à juger avec beaucoup d'indulgence les hommes qui ont disparu de la scène. Aussi, pour bien s'éclairer, importe-t-il de tenir non-seulement compte des penchants naturels de notre espèce, mais de s'adresser aux témoignages contemporains d'une incontestable autorité. C'est pourquoi nous devons ajouterfoi à ces paroles deLalande, quand, après avoir tracé le portrait de Lavoisier, il ajoute : « Son crédit, sa réputation, sa fortune, sa place à la trésorerie, lui donnaient une prépondérance dont il ne se servait que pour faire le bien , mais qui n'a pas laissé de lui faire des jaloux, faime. à croire qu'ils fCont pas contribué à sa perle. »

Ces paroles, pleines de réticence, laissent le champ libre à bien des conjectures. Lavoisier avait accueilli la grande révolution , sinon avec enthousiasme, du moins avec une parfaite sérénité. C'était le moment que les esprits médiocres et ambitieux devaient choisir pour abattre l'homme dont ils [enviaient la gloire. Est-ce que de fanatiques phlogisliciens n'avaient pas brûlé Lavoisier en effigie à Berlin?

lÊtai des eoips. Ettur simplicité et leur eomposilion. Si nous effaçons un moment, par la pensée, tout le progrès que la science avait fait depuis moins d'un siècle, nous n'aurons pas de peine à comprendre que les chimistes contemporains de Lavoisier n'eussent pas voulu tous admettre les conséquences que celuici avait tirées des expériences de Priestiey. Nous touchons là un point d'une haute portée : il mérite d'être mis en relief.

Il n'y a pas deux hommes qui voient les mêmes choses exactement de la môme façon. On peut donc établir en principe qu'il y a autant de manières de voir qu'il y a d'individus; mais^ parmi ces différentes manières de voir, il y en a très-peu qui se perfectionnent et se transmettent indéfiniment. Priestiey se faisait des gaz ou corps aériformes une tout autre idée que Lavoisier. Ce

qui fixait Tattenlion du premier n'attirait que médiocremeiit cfeiie du second : il est si difficile de distinguer le principal de Taccessoire l Véiat aériformey cet état d'un corps invisible et impalpable comme Tair, voilà la chose principale pour Prieslley; ce n'était là qu'un accessoire pour Lavoisier. De là deux théories inconciliables', dont on trouve déjà des traces chez les philosophes grecs, etdont il fautchercber l'origine dans l'organisatioD môme de la nature humaine.

Priestley employait toujours deux mots pour désigner un gaz, le nom, constant, du genre (air), et le nom, variable, de Tespèce, C'est ainsi qu'il parle d'ÂiE fixe, d'Aia inflammable, d'Aia mtreux y d'AiB phlogistiqué, d'Aia dépMogistiquéy etc. Tous ces fluides élastiques n'étaient, suivant Priestley, que de Vair^ de l'air commun, transformé ou diversement modifié; et le principal agent de ces transformations ou modifications diverses défait être le phlogistiqué.

Cette manière de voir cadrait à merveille avec la théorie dte anciens relativement à la composition des substances naturelles. L'air, l'eau , la terre, passaient pour les éléments des corps , non pas dans le sens qu'on y attache aujourd'hui, mais parce qae tous les corps de la nature ne se présentent^ nous que dans TéUt aéri forme , dans l'état liquide, dans l'état solide y auxquels il faut ajouter encore l'état igné. Ces différents états de la matière ayant pour type l'air , l'eau , la terre et le feu, voilà les éléments, selon l'idée des anciens. La chaux, la silice, l'argile, etc., étaient des terresy c'est-à-dire des modifications particulières de la terre ou de ce qui se présente à nous à l'état solide. La même manière de voir s'appliquait à ce qui est liquide, gazeux, etc., de telle façon que tous les objets qui tombent scms les sens ne seraient, en dernière analyse, que des modifications diverses ou des états allotropiques de l'air, de la terre, de l'eau et du feu. Ce dernier élément (chaleur et lumière réunies) avait de tout temps embarrassé les physiciens. Aussi l'avaienl-ils tantôt admis, tantôt retranché du nombre des éléments. Pour tout concilier, Stahl le supposait fixé et inégalement répandu, sous le nom de phlogistiqué, dans tous les corps matériels. C'est ainsi que cette théorie fameuse tendait à tout ramener à l'unité de substance à travers les évolutions et les formes infiniment variées de la matière. Elle avait pour elle le prestige de l'autorité, et semblait môme sanctionnée par notre propre nature. En effet,

est-ce que rintelligence n'est pas organisée pour unifier ce que les sens diversifient ?

En déclarant le phlogistique une chose fictive , imaginaire, Lavoisîer fitdonc un vrai coup d'État scientifique. Afin de le justifier il eut soin de mettre en relief les embarras et les contradictions des Stahliens qui, pour faire concorder l'expérience avec la théorie ^ étaient obligés de présenter le phlogistique , tantôt comme quelque chose de pesant, tantôt comme ne pesant rien. Mais, en retranchant le phlogistique du domaine des réalités, il maintenait rigoureusement la distinction des corps en solides, liquides et gazeux.

Lavoisier soutenait que la même substance peut être solide, liquide ou aériforme, suivant les conditions où elle se trouve;, que l'état de gaz ou de fluide aériforme n'est qu'un accident qui ne touche en rien à la nature du corps ; qu'il n'en modifie ni la simplicité, ni la composition. Afin de mieux faire comprendre ce qu'il a ne cessait vainement de répéter depuis plusieurs années », il s'élança, sur les ailes du génie, dans l'infini de l'espace, a Considérons un moment, disait-il, ce qui arriverait aux différentes substances qui composent le globe, si la température en était brusquement changée. Supposons, par exemple, que la terre se trouve transportée tout-à-coup dans une région où la chaleur habituelle serait fort supérieure à celle de l'eau bouillante : bientôt l'eau, tous les liquides susceptibles de se vaporiser à des degrés voisins de l'eau bouillante, et plusieurs substances métalliques même se transformeraient en fluides aériformes qui deviendraient partie de l'atmosphère. Ces nouveaux fluides aériformes se- mêleraient avec ceux déjà existants', et il en résulterait des décompositions réciproques^ des compositions nouvelles.... On pourrait, dans cette hypothèse, examiner ce qui arriverait aux pierres , aux sels et à la plus grande partie des substances fusibles qui composent le globe : on conçoit qu'elles se ramolliraient, qu'elles entreraient en fusion et formeraient des liquides.... Si , par un effet contraire , la terre se trouvait tout à coup placée dans des régions très-froides, par exemple de Jupiter ou de Saturne, l'eau qui forme aujourd'hui nos fleuves et nos mers, et probablement le plus grand nombre des liquides que nous connaissons , se transformeraient en montagnes solides , en rochers très-durs , d'abord diaphanes , comme le cristal de roche, mais qui, avec le temps, se mêlant avec des substances

de différentes natures , deviendraient des pierres opaques diversement colorées. Une partie des substances cesserait d'exister dans rétat de fluide invisible, faute d'un degré de chaleur suffisant; il reviendrait donc à Tétat de liquidité, et ce chaugemeiil produirait de nouveaux liquides, dont nous n'avons aucune idées

Voilà le point de vue élevé d'où Lavoisier envisageait la question de rétat iies corps. Si les uns sont solides, les autres liquides et d'autres gazeux, cela tient tout simplement au plus oo moins de chaleur qu'une planète reçoit du soleil ; si notre globe venait à être placé plus près ou plus loin de ce foyer, les objets dont s'occupe la chimie changeraient d'état , mais non de composition.

A l'époque de Lavoisier et devant l'autorité de l'école régnante, ces idées nouvelles devaient faire l'objet de controveises vives et passionnées. C'était tout simple; il était même impossible qu'il en fût autrement. Mais, aujourd'hui que l'expérieoce a prononcé, nous pouvons en apprécier la valeur avec une parfaite sérénité.

Eh bien, est-ce que la science aurait pu, nous le demandiHis, faire autant de progrès avec les idées de Priestley qu'avec celles de Lavoisier? Non, évidemment. Jamais avec l'idée que les gai sont des transformations de l'air, jamais avec la théorie du pUo* gistique, la question de la simplicité ou de la composition des corps, cette question capitale de la chimie, n'aurait ps être abordée d'une manière efficace. Oh ne serait certaioeme&t pas parvenu de si bonne heure à démontrer que l'air dépUogisr tiqué (oxygène) est un corps simple , gazeux, d'une nature pai^ ticulière, et qu'il en est de môme de l'air inflammable (hjdrcH gène), de l'at'r pA/o^îs/i^u^ (azote), etc. Jamais peut-être oo ne serait arrivé à démontrer que Vairfixe est un composé d'osjgène (air déphlogisliqué) et de charbon pur (carbboe), ^^ Valcali volatil est un composé d'azote (air phlogistiqué) et d'hydrogène, etc. Jamais enfin la prédiction de Lavoisier, que les alcalis , tels que la potasse et la soude', que les terres, telles que la chaux, l'alumine > la magnésie, etc., sont de véritaUes oxydes métalliques , jamais cette prédiction du génie n'aurait pu être réalisée sous l'empire de la théorie du phlogistiqué.

Sans doute on revient de nos jours sur la grande questîoo de Vunité de matière; elle se complique même de celle de Vmlii^ forces. Mais, avant de l'aborder de nouveau, plus fructueusement

TROISIÈHZ EPOQUE. 511

qu'autrefois, il fallait d'abord pouvoir s'orienter dans Tinfiaie variété des corps qui nous entourent , il fallait avoir assez perfectionné les moyens d'analyse pour être à môme d'affirmer que tel corps est simple dans l'état actuel de nos connaissances. Il y a des termes intermédiaires par lesquels il faut passer pour que la science avance d'un pas sûr et régulier.

L'idée sur laquelle Lavoisier revient souvent et qui fait de lui le véritable promoteur de la chimie pneumatique^ c'est que « les mots airs, vapeurs, fluides aér i fermes ^ n'expriment qu'un mode de la matière » (1).

Ainsi énoncé, c'était là un principe vraiment nouveau. Aussi qu'arrîva-t-il ? Lavoisier ne fut pas compris. Et c'est lui-même qui nous l'apprend, a Ce principe , dit-il, que je n'ai cessé de répéter depuis plusieurs années, sans jamais avoir eu la satisfaciitm d'être entendu^ va nous donner la clef de presque tous les phénomènes relatifs aux différentes espèces d'air et à la vaporisation. » — Puis il part de là pour établir que si la chaleur change les corps en vapeur, la pression de l'atmosphère apporte à ce changement une résistance d'une valeur déterminable , enfin que la tendance des corps volatiles à se vaporiser est en raison directe du degré de chaleur auquel ils sont exposés , et en raison inverse du poids ou de la pression qui s'oppose à la vaporisation. »

Ce fut par une sorte d'intuition que Lavoisier prévit, au sujet de certains corps composés, ce qui ne devait se réaliser qu'après sa mort. Après avoir défini la chimie, c la science qui a pour objet de décomposer les différents corps de la nature, » il complète ainsi sa définition : ;( Nous ne pouvons donc pas assurer que ce que nous regardons comme simple aujourd'hui le soit en effet; tout ce que nous pouvons dire, c'est que telle substance est le terme actuel auquel arrive l'analyse chimique, et qu'elle ne peut plus se diviser au delà, dans l'état actuel de nos connaissances. Il est à présumer que les terres (la chaux, la magnésie, l'alumine, etc.), cesseront bientôt d'être comptées au nombre des substances simples : elles sont les seules de cette classe qui n'aient point de tendance à s'unir à l'oxygène, et je

(1) Sur quelques substances qui sont constamment dans Vetal de fluides aéri formes, au degré de chaleur et de pression habituels de V atmosphère. Mémoire déposé à rAcftdémie des scieaces le 5 septembre 1777, et fiublié dans le t. I, p. 348-384, des Mémoires de phtisique et de chimie de Lavoisier.

suis bien porté à croire que cette indifTérence poar Toxygèoe tient à ce qu'elles en sont déjà saturées. Les terres, dans cette manière de voir, seront peut-ètre des oxyda métaUigus,„.(ji n'est , au surplus , qu'une simple conjecture que je présente ici (I) ».

Lavoisier était ici guidé par l'analogie. Voyant que les terre» et les alcalis se combinent directement avec les acides, tandis que les métaux, pour se combiner avec ces mêmes acides, ooi besoin de se saturer préalablement d'oxygène, il en cooclot que les terres et les alcalis sont des métaux déjà oxydés.

Cette conclusion fut un coup de génie; mais en voici le mers.

L'oxygène étant admis comme le générateur des acides, Tadde muriatique (l'esprit de sel des anciens), obtenu par la réactioode l'acide sulfurique sur le sel marin, devait aussi avoir l'oxyg^oe pour élément. Or c'était là une erreur, et cette erreur proTeuait de l'exagération d'une théorie. Voici le raisonnement do grand chimiste à l'appui de son système; nous le livrons comiDe un enseignement à la postérité : a Quoiqu'on ne soit pas encore parvenu, dit Lavoisier, ni à composer, ni à décomposer Tacide qu'on retire du sel marin, on ne peut douter cependant qu'il ee soit formé, oonime tous les autres, de la réunion d'une baseacidifiable avec l'oxygène. Nous avons nommé cette base iocoDOoe base muriatique^ radical muriatique , en empruntant ce nom do latin murias^ donné anciennement au sel marin. Ainsi, sans pouvoir déterminer quelle est exactement la composition de l'acide muriatique; nous désignerons sous, cette dénominatioB un acide volatil , dans lequel le radical acidifiable tient si fument à V oxygène qu'on ne connait jusqu^à présent aucun moft» i^ les séparer. »

Dans ces dernières lignes, Lavoisier faisait, en quelque sorte, un appel à tous les chimistes de son temps. Vains efforts! Od cherchait dans l'acide muriatique ce qui ne s'y trouvait pasj l'oxygène.

Une fois engagé dans une fausse voie, on ne rencontre plasqu^^ des exceptions ou des singularités; c'est ce qui arriva au sujet de l'acide muriatique. Mais, ici encore, laissons d'abord parler le maître : « Cet acide présente, au surplus, une particularité trèsremarquable ; il est, comme l'acide du soufre, susceptible de

(1) Lavoisier, Traité de chimie, t. U, p. 194 (Se édit.).

TAOISliEME £POQt BI3

plusieurs degrés d'oxygénation; mais, contrairement à ce qui a lieu pour Tacide sulfureux et l'acide sulfurique, l'addition d'oxygène rend Tacide muriatique plus volatil, d'une odeur plus pénétrante, moins soluble dans Teau, et diminue ses qualités diacide. » — Ce dernier caractère aurait dû être pour Lavoisier un traitde lumière : il indiquait la présence de VacidemurioUique oxygéné {chloré) . Mais continuons la citation : — « Nous avions d'abord été tenté d'exprimer ces deux degrés de saturation , comme nous avions fait pour l'acide du soufre, en faisant varier les terminaisons : nous aurions nommé l'acide le moins saturé d'oxygène acide muriaieux^ le plus saturé, acide muriatique; mais nous avons vu que cet acide, qui présente des résultats particuliers et dont on ne connaît aucun autre exemple en chimie , demandait une exception^ et nous nous sommes contenté de le nommer acide muriatique oxygéné. »

Défions-nous du recours aux exceptions ! c'est un des signes de l'erreur. Cet acide muriatique oxygéné exceptionnel était précisément le radical que Lavoisier cherchait : c'était le chlore , qui fut plus tard découvert, comme corps simple , par Davy, et qui se combine, nous le savons aujourd'hui, non pas avec l'oxygène, mais avec l'hydrogène, l'un des éléments de l'eau , pour former l'acide muriatique, appelé maintenant acide ehlorhydrique. Mais n'anticipons pas.

Le mystérieux radical de l'acide muriatique devint pour Lavoisier l'objet de toutes ses préoccupations; il y revenait souvent, mais chaque fois avec une certaine hésitation, comme s'il sentait qu'il s'était trop aventuré : «Nous n'avons, dit-il, nulle idée de la nature du radical de l'acide muriatique; ce n'est que par analogie, plutôt que par suite d'une théorie préconçue , que nous concluions qu'il contient le principe acidifiant ou oxygène. M. BerthoUet avait soupçonné que ce radical pouvait être de nature métallique; mais, comme il parait que l'acide muriatique se forme journellement dans des lieux habités, il faudrait supposer qu'il existe un gaz métallique dans l'atmosphère , ce qui n'est pas sans doute impossible, mais on ne peut l'admettre au moins que d'après des preuves. » .

Ce qu'il y a surtout d'étrange, c'est que Lavoisier était en quelque sorte entretenu dans son erreur par un fait expérimental, mais non compris ou mal interprété. En effet, ce qu'il appelait acide muriatique oxygéné s'obtenait en distillant de Tacide mu-

m<iT. lïF M cni\i:« — T. II. 33

rialiqae sur des oxydes métalliques, tels que les oxydes de manganèse et de plomb. Comme dans cette opératioD ces oijdes perdent leur oxygène, Lavoisier croyait, et tous les chimistes d'alors croyaient a?ec lui , que l'oxygène ainsi devenu libre se portait sur l*acide muriatique ; de là le nom d'acide moriatiqae oxygéné! Et comme il voyait ce prétendu acide se combiner avec les bases, à l'exemple des autres acides dans la composition desquels entre l'oxygène, il ne pouvait guère faire autrement que de persister dans ce qu'il pensait être la vérité, et ce qui n'était, au fond, qu'une erreur {i).

Théorie de ki iieApiPAtliMi. — Lavoisier montra expérimentalement que Tair qui a servi quelque temps à la respirationa. par sa qualité délétère, beaucoup d'analogie avec celui dans lequel un métal a été calciné, mais que ces deux airs diffèrent cbimiqae ment l*un de l'autre en ce que le premier pécripite Teau de cbaux, tandis que le dernier la trouble à peine ; que l'un estde IV cide carbonique, et l'autre de l'azote ; enfin que, pour ramener à l'état d'air commun ou respirable l'air qui a été vicié .par la respiration, il faut : !• enlever à cet air, au moyen d'an alcali caustique, la portion d'acide carbonique qui s'y trouve; ^lœ rendre une quantité d'oxygène égale à celle qu'il a perdae. Or voici les conséquences qu'il lire de ces données expérimenlalcs: « De deux choses l'une : ou la portion d'oxygène conlenne dans l'air est convertie en acide carbonique en passant par les poDmons, ou bien il se fait un échange dans ce viscère : d'onepaH l'oxygène est absorbé, et de l'autre le poumon rend une portion d'acide carbonique presque égale en volume. »

Ces deux manières de voir ne s'excluent point; la dernière « môme été adoptée par beaucoup de physiologistes. Cependant Lavoisier inclinait plutôt vers la première manière de wir. Dès 1777, il avait soutenu^ que « la respiration est une combudi^ lente d'une portion de carbone contenue dans le sang, et que latkleur animale est entretenue par la portion de calorique ^' * dégage au moment de la conversion de (^oxygène en aeide cert^nique , comme it arrive dans toute combustion de charbon » Enfin, en 1785, il annonça, dans un mémoire inséré dans le Recueil de la Société de médecine , que « très-probablement b

(1) Voyez, plus loin Tanalyse des travaux de Davy.

TROISifcMB ÉPOQUE. 515

respiration ne se borne pas à une combustion de carbone, mais qu'elle est encore la combustion d'une partie de i'bydrogèoe coa«> tenue dans le sang; de là une f(M*mation à la fois d'eau et d'acide carbonique pendant l'acte de la respiration ». -—Cette dernière théorie compte aussi de nombreux partisans.

HouTemMit wurnêémuÊmÈr^. — La question du calorique fut de la part de Lavoisier l'objet d'études particulières. C'e^ un fait depuis longtemps connu que les corps se dilatent par la chaleur et se condensent par le froid. Pour expliquer ee fait général Lavoisier supposait que les molécules des corps ne se touchent pas , qu'elles sont, au contraire, placées à une certaine distance les unes des autres. « Mais, se demandait-il, si le calorique tend continueliement, par une cause quelconque , à s'introduire entre les molécules des corps et k les écarter, comment ne cèdent-elles pas à cet effort? Comment ne se désunissent-elles pas? Et comment concevoir alors qu'il existe des corps solides? Il faut donc admettre une forc« dont les effets soient en opposition avec la précédente, qui retienne et lie entre elles les molécules des corps , et cette force, qu'elle quen soit la cause , est la gravitation tifrivenellê, b

Ainsi, Lavoisier considère les molécules élémentaires comme obéissant à deux forces antagonistes ^ au calorique, qui tend à les écarter, et à l'attraction, qui les rapproche. Lorsque ces deux forces sont à l'état d'équilibre, le corps est liquide; il devient aériforme lorsque la force répulsive^ le calorique, l'emporte. L'écart qui existe, pour chaque corps, entre le degré de chaleur nécessaire pour en opérer la liquéfaction, et celui qui en opère la vaporisation , Lavoisier l'attribue à la pression de l'atmosphère.

Quant à l'espace que les molécules laissent entre elles, il diffère aussi, selon la môme théorie , pour chaque substance. « Ce qui doit surtout faire varier les dinoensions de cet espace, c'est, ajoute l'auteur, la figure des molécules primitives des corps^ puisqu'il est impossible que des sphères, des tétraèdres, des hexaèdres, des octaèdres, laissent entre eux des vides d'une même capacité. C'est pourquoi il faut une quantité de calorique suffisante pour élever la température de différents corps d'un même nombre de degrés du thermomètre, ou, ce qui revient au même, différents corps qui se refroidissent d'an môme nombre de degrés

abandonnent une quantité différente de calorique. » — Poar vériGer ce fait capital, La?oisier entreprit a?ec Laplacê une »érie d'expériences, consignées dans un important mémoire, intitalé: Sur le principe de la chaleur et les mayens d'en mesurer Us$ffeU({). Ces expériences sont fondées sur ce que « la quantité de gbee que les corps fondent en se refroidissant mesure exactement la même quantité de calorique qu'ils abandoonent ».

La chaleur est-elle un fluide ou une /orc«? Cette question foodamentale de la physique , intimement liée à la chimie^ fut pour la première fois nettement posée par La?oisier. Ainsi énoncée, elle impliquait deux hypothèses : l'hypothèse du calorique fluide et celle du calorique mouvement. Voyons comoeot il a abordé l'une et l'autre.

Pour justifier le moi fluide, appliqué au calorique, Lavoisier le compare àl'eau qui s'introduit dans les pores de différentes espèces de bois, les gonfle et en augmente la pesanteur. Chaque espèce admettra une quantité d'eau différente, suivant sa qualité ;lfê plus légers et les plus poreux en logeront davantage; les bob compactes n'en laisseront pénétrer que très-peu; la proportioD d'eau qu'ils absorbent dépendra encore de la nature du bois. etc. Ces différences de capacité des bois pour l'eau se présenleal aussi pour le calorique.

Dans cette comparaison, Lavoisier ne considérait que l'eau qâ mouille intérieurement le bois ; mais l'eau entre aussi|dans lacoostitution même du bois. Et comme il existe une eau libre, nneeio adhérente et une eau combinée^ il fut conduit par l'analogie i établir trois états différents de calorique : «i® le calorique ^> c'est, dit-il, celui qui n'est engagé dans aucune combioaison et qui ne touche à aucun corps ; 2* le calorique adhérera, c'^ celui qui pénètre les corps, qui en écarte les molécules; ce c^ lorique est encore dans un état d'agrégation, mais cette fonne agrégative est modifiée par l'adhérence qu'il contracte i^^ les corps avec lesquels il est en contact; 3^ le calorique ceti^^'^ c'est celui dont l'agrégation est rompue et qui est coffibiD^ molécule à molécule avec les parties élémentaires et constitoaQtes des corps. »

D'après cette hypothèse, le calorique est répandu dans tous les corps de la nature et fait partie de toutes les combioaisops.

(1) Dans le tome T des Mémoires de physique et de chimie de U^ù^

TBOISIKME ÉPOQUE. 547

Le calorique spécifique est ia quantité de fluide absorbé et variable pour chaque corps, ou, plus exactement, o c'est la quantité totale de calorique qui se dégagerait des corps, si^ les prenant tous à un même degré de température, on les réduisait au zéro absolu^ c'est-à-dire à une privation complète de calorique ». — a Nous connaissons bien, ajoute Lavoisier, les augmentations ou les diminutions dont le calorique spécifique des corps est susceptible, suivant qu'on lui &it éprouver certains changements dé température ; mais la quantité totale nous est encore inconnue. » —Le thermomètre n'indique que le fluide calorique libre. « II en reçoit lui-même sa part en raison de sa capacité ; il n'indique donc tout au plus que la portion qu'il a reçue ; mais il ne constate pas la quantité totale qui a été dégagée , déplacée ou absorbée. » Ce calorique devait être distingué de celui que le thermomètre n'indique pas et qui ne se manifeste que dans les combinaisons ou réactions chimiques.

L'autre hypothèse , celle du calorique-mouvement qui parait aujourd'hui prévaloir, eut pour point de départ la sensation de la chaleur. « Ce n'est, dit Lavoisier, que par un mouvement quelconque imprimé à la matière que nous éprouvons des sensations, si bien qu'on pourrait' poser comme axiome : poini de mouvemefU^ point de sensation. » — Ces paroles, rigoureusement exactes, devaient confirmer la nouvelle manière de concevoir les choses. En effet, d'après la théorie du caloriquemouvement, les molécules insécables, les atomes de la matière, sont doués d'une oscillation permanente, quoique insensible. Ce mouvement suppose que les atomes ne se touchent pas et qu'ils sont séparés par des espaces intersticiels dont le volume peut surpasser infiniment celui de la matière contenue dans les atomes. c( Ces espaces^ ajoute Lavoisier résumant sa théorie, ces espaces vides laissent à leurs parties insécables (atomes) la liberté d'os- ^ ciller dans touslessens, et il est naturel de penser que ces parties sont dans une agitation continuelle qui , si elle augmente jusqu'à un certain point, peut les désunir et décomposer les corps ; c'est ce mouvement intestin qui constitue la chaleur.» — A l'appui de celle opinion, Lavoisier rappelle le principe de la conservation des forces. Ce principe, qui n'est que l'expression d'un fait général, consiste « en ce que, dans un système de corps qui agissent les uns sur les autres d'une manière quelconque , la force vive, c'est-à-dire la somme des produits de chaque masse par le carré

518 HISTOIRE DE LA CUIMfE.

de sa vitesse, est constante... Dans l'bypoLhèse que aous examinons, la chaleur est la force vive qui résulte des mouvemeots insensibles des molécules d'un corps ; elle est la somme des produits de la masse de chaque molécule par le carré de sa vitesse. »

La dernière hypothèse explique, ainsi que la première, cerUins phénomènes, tels que celui de la chaleur produite par le froliement de deux corps, par le marteau frappant sur l'enclume, etc. Elle explique aussi pourquo iles rayons du soleil, tombant directement sur les pics neigeux des plus hautes mont^^es, échaulfent, malgré leur puissance calorifique, beaucoup moins lemiliea environnant que ne le font les rayons réBéchis dans les vallées.

Lavoisier nesedéclarapositivementni pourl'une, ni pour Taulre hypothèse; il laissa la question indécise. On sait dans quelseDS elle a été résolue de nos. jours.

i. — D'après sa théorie, la respiration n'est elle môme qu'un cas particulier de la combustion. Dans Tesprit de Lavoisier la combustioq n'est pas seul/sment un lait général, c'est toute une méthode d'analyse et de synthèse. C'est par la combustion des métaux quHl parvint à la découverte de la composition de l'air.. C'est en brûlant le phosphore dans Tair qu'il obtint l'acide phosphorique sous forme d'une matière blanche, floconneuse, soluble dans l'eau, et qu'il put déterminer la quantité d'oxygène employée pour transformer le phosphore ea acide phosphorique. Des expériences semblables, entreprises avec le soufre et le charbon, lui firent connaître les acides que ces corps simples produisent par leur combinaison avec Toxygèoe.

Mais, de tous les phénomènes de cpmbustion, le plus intéressant, c'est celui qui amena la découverte de la eomposUifm de few»

Il a fallu des siècles pour arriver à douter de l'exactitude de la doctrine ancienne, suiv^ laquelle l'air et l'eau sont des éléments. Ce respect de la tradition aurait relardé peut-être encore longtemps le triomphe de la vérité, sans l'heureuse audace d'un esprit libre et indépendant, Mayow, Bayle, Lemery, connaissaient déjà l'air inflammable; mais l'idée que cet air pouvait être un élément de l'eau ne leur était pas venu à l'esprit. Et même plus tard on y tlit conduit en cherchant tout autre chose qu'un élément de l'eau.

Essayons d'élucider ici un curieux point historique. Unphysicien

TROISIÈME £rOQU£. 519

anglais, Warltire, fit brûler, au moyen de rétincelle électrique^ des gaz dans un globe de cuivre^ d'une capacité et d'un poids déterminés d'avance, afin de s'assurer « si la chaleur est ou n'est pas pesante m. Dans une de ses expériences dont il rendit compte par une lettre datée de Birmingham*, le 18 avril 1781, et adressée à Priestley, Warltire annonce qu'il a trouvé qu'une précipitation aqueuse se dépose sur les parois d'un vase clos, en foudroyant par l'électricité un mélange d'oxygène et d'hydrogène (1).

Vers la même époque, Cavendisb montra qu'en allumant un mélange d'air inflammable et d'air déphlogistiqué (oxygène), on obtient del'eau pure sous forme de rosée. Dans un mémoire, lu à la Société royale de Londres, le 13 janvier 1784, et paru, six mois après, dans les Transactions philosophiques ^ Cavendisb déclara que ses expériences furent faites dans l'été de 1781, et que Priestley en eut connaissance. U ajoute : « Un de mes amis en dit quelque chose (i/ave some accouni ) à Lavoisier, le printemps dernier (le printemps de 1783), aussi bien que de la conclusion que j'en avais tirée, savoir, que l'air déphlogistiqué est de l'eau privée de phlogistique. Mais, à cette époque, Lavoisier était tellement éloigné de penser qu'une semblable opinion fût légitime, que jusqu'au moment où il se décida à répéter luimême les expériences, il trouvait quelque difficulté à croire que la presque totalité des deux airs pût être convertie en eau. >

Ce passage ne se trouve pas dans le mémoire de Cavendish, imprimé en 1784. Il fut plus tard ajouté au mémoire manuscrit par une main étrangère; l'écriture est celle de Blagden, secrétaire de la Société royale de Londres. C'est ce qui résulte d'une notice historique communiquée par lord Brougham à Fr. Arago (2). Le but de cette addition posthume saute aux yeux : c'était de revendiquer pour Cavendish l'honneur de la découverte de la décomposition de l'eau.

Mais dans une question de priorité les documents imprimés doivent seuls faire foi.

Dans un mémoire lu à l'Académie des sciences à la rentrée publique de la Saint-âartin 1783, Lavoisier nous apprend que les premières tentatives qui aient été faites pour déterminer la nature

(1) Priestley fait rocnUon de celte lettre dans le vol. V de ses Bxperiments and ob$ervaiions on différent Hndê of air.

(2) Cette notice a été reproduite à b fin de ï Éloge de James Watt par Ara^.

520 HISTOIRE D£ LÀ CIIJMIE.

du résultat de la combustion de l'air inflammable (hydrogène) remontent à 1776 ou 1777. «A cette époque, raconte-t-il, M. Macquer ayant présenté une soucoupe de porcelaine blanche à la flamme de Tair inflammable qui brûlait tranquillement à Torifice d'une bouteille , il observa que cette flamme n'était accompagnée d'aucune fumée fuligineuse ; il trouva seulement la soucoupe mouillée de gouttelettes assez sensibles d'une liqueur blanche comme de l'eau, et qu'il a reconnue, ainsi que M. Sigaud de la Foifd, qui assistait à cette expérience, pour de l'eau pure.»

Cette expérience d'une flamme sans fumée donna à réfléchir. Lavoisier croyait que l'air inflammable devait, en brûlant, doDoer de l'acide vitriolique ou de l'acide sulfureux. Bucquet, au codtraire, pensait qu'il en devait résulter de l'air éxe. a Pour éclaircir leurs doutes, nous remplîmes, continue Lavoisier, au mois de septembre 1777, M. Bucquet et moi, d'air inflammable obtenu parla dissolution du fer dans l'acide vitiolique, une bouteille de cinq ;à six pintes ; nous la retournâmes, l'ouvertare ea haut, et pendant que l'un de nous allumait l'air avec une bougie à l'orifice de la bouteille, l'autre y versa très-promptemenl, i travers la flamme même, deux onces de chaux; l'air brûla dV bord paisiblement à l'ouverture du goulot, qui était fort large; ensuite la flamme descendit dans l'intérieur de la bouteille, et elle s'y conserva encore quelques instants. Pendant tout le temps que la combustion dura, nous ne cessâmes d'agiter l'eau de chaux et de la promener dans la bouteille, afin de la mettre, le plus qu'il serait possible, en contact avec la flamme; mais la chaux ne fut point précipitée, en sorte que nous recoonûmes évidemment que le résultat de la combustion^de l'air inflammable et de l'air atmosphérique n'était point de l'air fixe (gaz acide carbonique). »

Mais cette expérience ne renversait que l'opinion de Bucqael; elle ne décidait rien pour celle de Lavoisier. Celui-ci Taria donc ses expériences, pendant une partie de l'hiver de 178! i 1782, et s'il ne parvint pas plus tôt à s'éclairer, c'est qu'il éuit égaré par une théorie imaginaire, d'après laquelle « il seprodoitt dans toute combustion un acide , que cet acide était l'acide tItriolique, si l'on brûlait du soufre, l'acide phosphorique, si Ton brûlait du phosphore , l'air fixe, si l'on brûlait du charbon i. L'analogie l'avait ainsi porté à admettre que la combustion de l'air inflammable devait également produire un acide.

TROISIÈME ÉPOQUK. 521

Cependant Lavoisier ne tarda pas à s'apercevoir combien l'analogie peut être trompeuse. 11 comprit donc la nécessité de renouveler ses expériences et d'y apporter le plus* grand soin. A cet effet, il fit construire deux caisses pneumatiques , dont l'une devait fournir l'oxygène et l'autre l'hydrogène en assez grande quantité pour qu'on pût continuer plus longtemps la combustion ; des tuyaux à robinet permettaient de conduire à volonté les deux gaz ; ils s'appliquaient exactement à la tubu* lure supérieure de la cloche où devait se faire l'expérience.

Cette expérience fut faite le 24 juin 1783 par Lavoisier, assisté de La Place , en présence de Le Roi, de Van der Monde , de plusieurs autres académiciens, et de Blagden. «Ce dernier nous apprit, dit Lavoisier, que M. Cavendish avait déjà essayé, à Londres, de brûler de l'air inflammable dans des vaisseaux fermés et qu'il avait obtenu une quantité d'eau très-sensible. »

Mais, pour le rappeler, Cavendish ne lut son mémoire oii il rendait compte de ses expériences à la Société royale de Londres, qu'en 1784, tandis que Lavoisier avait lu le sien à l'Académie des sciences de Paris, en 1783. Cela tranche la question de priorité évidemment en faveur du chimiste français.

Le résultat de l'expérience solennelle, décrite par Lavoisier; ne devait pas être douteux. « L'eau obtenue, soumise à toutes les épreuves qu'on put imaginer, parut aussi pure que l'eau distillée : elle ne rougissait nullement la teinture de tournesol; elle ne verdissait pas le sirop de violette; elle ne précipitait pas l'eau. de chauii;; enfin, partons les réactifs connus, on ne put y découvrir le moindre indice de mélange (1). »

Lavoisier et La Place rendirent compte de leur expérience à l'Académie le lendemain 25 juin, et ils en conclurent avec juste raison que l'eau n'est point un élément^ mais qu'elle est composée d'air inflammable ^t d'air vital.

Monge s'était^ vers la même époque, occupé du même sujet.

Il trouva que le poids de l'eau pure , obtenue par la combustion

de l'hydrogène et de l'oxygène , est, à très-peu de chose près,

égal à celui des deux gaz employés.

Après avoir montré la composition de l'eau par la synthèse ,

(1) Mémoire , dans lequel on a pour objet de prouver que Veau n'est point une substance simple ^ mais qu'elle est susceptible de décomposition et de recomposition; réimprimé dans le t. l\ des ŒumresiXt Lavoisier, p. 334 etsuiv.

o:2i HISTOIRE DE iA CHIMIE.

Lavoisier voulut la montrer aussi par l'analyse. Et ici il partit d'un principe digne d'être noté. « Si ?éritablement l'eau, faisaitil observer,«est formée, comme l'annonce la combuslioo de^ deux gaz , de l'union de Voxygine ( c'est ainsi qu'il appelait d'abord l'oxygène ) , on ne pourra la décomposer et obtenir séparémeDl l'un de ses éléments sans présenter à l'autre une substance a\ec laquelle il eût plus d'affinité. L'hydrogène ayant plus d'affiDiié avec l'oxygine qu'avec aucun autre corps, ce n'était pas par ce laivs que pouvait être tentée la décomposition : c'était donc l'oxygine qu'il fallait attaquer. »

Voilà par quel raisonnement Lavoisier fut conduit à la décomposition de l'eau au moyen du fer, du zinc, ou même du charboo.

Mais l'air inflanunable (hydrogène), qui se dégage d'une dissolution du fer ou du zinc dans l'acide vitriolique ou de l'acide marin , provient-il réellement de la décomposition de Teaa? Cette question, qui semblait d'abord embarrasser Lavoisier, fut résolue par La Place en ces termes : a Par l'action des acides, le métal se dissout sous forme de chaux (oxyde), c'est-àdire, uni à l'air vital (oxygène), et, relativement au fer, celle quantité d'air forme le quart ou le tiers de son poids. La dissolution ayant également lieu dans les vaisseaux fermés, il ^^^ visible que l'air vital n'est point fourni par l'atmosphère; il ne l'est pas non plus par l'acide... Ce qui prouve que l'acide n'e^^t point altéré par son action sur le fer, c'est qu'après cette action il faut, pour le saturer, employer la même quantité d'alcali. Il ne reste donc que l'eau à laquelle on puisse attribuer l'air vital qui s'unit au métal dans sa dissolution; elle se décompose donc, et son principe inflammable se dégage sous forme d'air; il suit de là que si, par la combustion^ oo combinait de nouveau ce même principe avec l'air vital, od f^ produirait l'eau qui s'est décomposée. »

Toujours ingénieux pour varier ses expériences, Lavoisier conçut alors et réalisa l'idée de décomposer l'eau à une température élevée en la faisant passer sur du fer incandescent. Il espérait en même temps obtenir par ce moyen des quantités d'hydrogène suffisantes pour gonfler des ballons aérostatiques, invention alors tout nouvelle. A cet effet, il se servit d'un canon de fusii, ouvert aux deux bouts, et chauffé dans un fourneau à réverbère. Le fonctionnement de l'appareil donna lieu aux observations suivantes ; lorsque le canon de fusil est rouge et incandescent, Teaa •

qu'on y fait passer eu peUte quantité, goutte à-goutte, se décom*pose en entier, et il n'en sort aucune portion.par l'ouverture inférieure du canon. C'est qu'en effet l'oxygène se combine avec le fer et le calcine, en même temps que l'hydrogène, devenu libre, se dégage à l'état aériforme. Au commencement de l'expérience , la production d'hydrogène est très-rapide; elle se ralentit bientôt^ et elle arrive aune uniformité qui dure pendant plusieurs heures; enfin, au bout de 8 à 10 heures, plus ou moips, suivant l'épaisseur du canon , le passage de l'hydrogène se ra« lentit, et l'eau finit par ressortir en totalité comme elle y était entrée, sans se décomposer. L'oxydation est dès lors achevée : tout le fer du canon se trouve converti en une substance noire , brillante, fragile, cristallisée en facettes comme la mine de fer spéculaire; on peut la réduire en poudre , et elle ne diffère en rien de ce qu'on appelle en pharmacie, œihiops martial.

Le phénomène n'est pas le môme , si au canon de fer on sub* stitue un canon de cuivre rouge : l'eau, après avoir été réduite en vapeur dans la partie incandescente du tube, vient se condenser par le refroidissement dans le serpentin; il ne s'opère qu'une simple distillation, et il ^ n'y a ni calcination du cuivre, ni production d'air inflammable. Cette différence d'action suggéra à Lavoisier l'idée de classer les corps, et particulièrement les métaux^ suivant leur affinité pour l'oxygène, c'est-à-dire suivant qu'ils sont plus ou moins susceptibles de décomposer l'eau. L'idée d'une pareille classification, dont des chimistes plus récents se sont attribué le mérite, revient donc de droit à Lavoisier.

Si l'eau peut se décomposer en calcinant, en oxydant les métaux , elle devra aussi se recomposer en réduisant les oxydes par l'hydrogène. Lavoisier connaissait^ comme il l'avoue luimôme, les expériences de Prieslley, sur la révivification des chaux métalliques dans Vair inflammable. Il y avait été initié par Blagden , pendant le séjour que celui-ci fit à Paris. Priestley avait employé pour ses expériences un oxyde ou chaux de plomb, le minium. En voyant l'air inflammable disparaître, il en concluait que l'air inflammable se combinait avec le plomb pour le révivifier et que, par conséquent, l'air inflammable et le phlogistique n'étaient qu'une seule et môme chose. Dans l'esprit de Priestley les chaux métalliques ne cessèrent donc jamais d'être des combinaisons d'un métaf avec le phlogistique.

Tous les chimistes aoglais partagèrent alors cette manière de voir.

Lavoisler, qui s'était, de son c6té, occupé de la réduction des chaux (oxydes) métalliques au moyen de rhydrogène, ne pot s'empêcher de montrer à Blagden combien l'explicatioa donnée par Priestley était contraire aux faits. « J'observai, dit-il, que M. Priestley n'a pas fait attention à une circonstance capitale qui a lieu dans cette expérience (la réduction du minium par rhydrogène) , c'est que le plomb (oxyde de plomb), loin d'augmenter de poids , diminue au contraire de près d'un douzième. Mais, d'un autre côté, il ne reste^ après cette opération, de fluide élastique d'aucune' espèce; non-seulement on ne retrouTe pas dans la cloche d'air vital , mais l'air inflammable lui-même, qui la remplissait^ disparaît; donc les produits ne sont pios dans l'état aériforme; et, puisque, d'un autre côté, il est prouré que l'un est un composé d'air inflammable et d'air déphlogistiqué (oxygène), il est clair que M. Priestley a formé de Teau sans s'en douter. »

Cette manière de voir, la seule vraie, que ne partageait alors ni Gavendish (1), ni Watt (2), devait déjà, à défaut d'autres preuves, suffire pour assurer à^Lavoisier l'honneur delà découverte de la décomposiiian de l'eau.

En terminant ce détail historique, vivement controversé, nous ajouterons que, d'après Lavoisier, l'eau est composée d'oxygèoe et d'hydrogène dans la proportion de 85 parties contre 15; et que la densité de l'oxygène est un peu plus forte que celle de l'air, tandis que la densité de l'hydrogène n'est que d'environ un douzième de celle de l'air.'^Ces nombres ne s'éloignent pas beaucoup de ceux qui ont été trouvés plus tard.

JHétliade ainailjrtii|ue* — Le rôle queLavoisier voyait jouera l'oxygène dans l'analyse de l'air, de l'eau, de l'acide carbonique,

(1) En soutenant qiie « rair déphlogisttqoé est de Peau prifée de pfak^' que » (voy. le passage cité p. 619), Cavendisli admettait , comme PriesUe!. ridcntité du pUogîstkpie avec l'iiydrogène qui devait, dans ees eipêrieocesde réduction, se combiner avec le métal pour le revivifier.

(2) James Watt, à qui on a voulu attribuer la découverte de Ja composilio de Veau, considérait aussi Tair inflammable comme identique avec Je phlogisû'' que. Voy. YÉloge de James Watt, dans le t. î, p. 50!, des Notices biof^P^' ques de Fr. Arago.

TROISIÈME EPOQi'E. 6S5

de l'ttcide phospborique et de l'acide nitrique, lui fit concevoir ridée de retendre même aux composés organiques.

C'est par des combustions avec rozygène qu'il parvint à s'assurer que les huiles se composent presque uniquement d'hydrogène et de carbone, et que Talcooi est une combinaison d'eau, de carbone et d'hydrogène (1).

Mais la combustion, telle que l'entendait Lavoisier, est un phénomène général de décomposition et de recomposition , susceptible de s'efTecluer à une température élevée aussi bien qu'à la température ordinaire. Ainsi comprise, la fermentation ellemême était une combustion. Il sut môme en tirer parti pour analyser le sucre. C'est dans son Mémoire sur la fermentation spiritueuse (2) que sa puissance généralisatrice se manifeste dans tout son éclat

Dans l'esprit de Lavoisier, la manière de raisonner est la même pour toutes les sciences; les chimistes, comme les géomètres, ne peuvent procéder que du connu à l'inconnu , par une véritable analyse mathématique, et tous leurs raisonnements contiennent implicitement de véritables équations, a Supposons, dit-il , que j'aie, par exemple, à analyser un sel dont je ne connais ni l'acide^ ni la base. J'introduis un poids connu de ce sel dans une cornue ; je verse dessus de l'acide vitriolique, et je disr tille. J'obtiens de l'acide nitrenx ( acide nitrique) dans le récipient, et je trouve dans la cornue du tartre vitriolé (sulfate de potasse). Je conclus de là que le sel qu'on m'avait donné à examiner était du nitre.

c( Mais quel fut, se demandait-il, le mécanisme du raisonnement qui m'a conduit à cette conséquence ? Un instant de réflexion le fera bientôt connaître. Il est clair d'abord que, si j'ai voulu faire le calcul exact des quantités, j'ai été obligé de supposer que le poids des matières employées était le même avant et après l'opération, et qu'il ne s'était opéré qu'un changement. » — C'est là, comme on voit, un cas d'application de l'axiome suivant lequel rien ne se crée^ et rien ne se détruit; tout se transforme. — Mais écoutons la suite. — « J'ai donc fait mentalement une équation dans la-

(1) Voy. Mémoire sur la combinaison du principe oxygène avec Vesprit-devin, Vhuile et différents corps combustibles, dans les Mém, de VAcad. des sciences, année 1784, et dans le t. II des Œuvres de Lavoiaier, p. 586.

(2) Mém,, réimprimé dans le t. III, p. 777 et suiv.. des Œuvres de Layolsier.

5â6 HISTOIRE DE LA CHIMIE.

quelle les matières existantes avant Topéralion formaient le premier membre , et celles obtenues aprte l'opération formaient le second 9 et c'est réellement par ta résolution de cette équation que je suis parvenu au résultat. Aiosi, dans l'exemple cité, l'acide du sel que je me proposais d'examiner était une inconnue , et je pouvais l'appeler x. Sa base m'était également inconnue, et je pouvais l'appeler y; et, puisque la quantité de matière a dû être la même avant et après l'opération , j'ai pu dire a? + y + acide vitriolique sa acide nitreux + tartre vitriolé «» acide nitreux + acide vitriolique + alcali fixe (potasse); d'où je conclus que x t=s acide nitreux, y = alcali fixe, et que le sel en question est du nitre. »

Le même raisonnement, Lavoisier l'appliquait aux proportions d'eau et de sucre nécessaires à la fermentation alcoolique; comme la levure employée se retrouvait intacte, il en faisait abstraction.

Après différents essais il arriva à établir l'équation suivante : 3 onces, 7 gros d'eau , plus 2 livres 8 onces de sucre , égalent i livre 7 onces â gros i8 grains d'esprit-de-vin, ^lus I livre d'acide carbonique.

« Dans cette équation , ajoute-il , il n'y a que le sucre dont les parties constituantes me soient inconnues. Je connais celles de l'eau, et j'ai fait voir que cette substance, regardée comme élémentaire, était formée de la réunion de 85 parties d'oxygène et de iS parties d'bydrogène. Je connais également l'esprit-devin , et je sais, d'après les expériences que j'ai publiées , qu'il est composé d'eau, d'hydrogène et de carbone. Enfin je connais les parties constituantes de l'acide carbonique ? j'ai feit voir que 400 parties de cet acide sont composées de 72 d'oxygène et de 28 de carbone. Rien n'était donc plus fiieile que de substituer toutes ces valeurs dans l'équation établie et d'en déduire par le calcul celles des parties constituantes du sucre, les seules qui me fussent inconnues. Ce calcul étant extrêmement simple , il me suffira de dire qu'au dernier résultat j'ai eu, pour les parties constituantes de 2 livres 8 onces de sucre :

onces gros grains.

Hydrogène 3 4 .49

Oxygène 8 54

Carbone i2 2 44

TROISTilfK ÉPOQUE. 527

On voit que, d'après la théorie de la fermentation, telle que nous la présente Lavoisier, le sucre se partage sensiblement en poids égaux, d'acide carbonique et d'alcool, qu'il y a fixation d'eau et que l'hydrogène de celle-ci se retrouve dans Talcool et son oxygène dans l'acide carbonique. Le poids et le volume de l'acide carbonique sont assez exactement évalués ; le poids seul de l'alcool est un peu trop élevé. Cette erreur, très-excusable d'ailleurs, provenait de ce que Lavoisier prenait pour de l'alcool pur ce qui n'était que de l'alcool impur, c'est-à-dire mêlé d'une petite quantité d'eau.

Aucun des essais qu'on avait jusqu'alors tentés pour analyser les matières organiques n'est comparable , pour l'exactitude , à celui dont nous venons de rendre compte. Recueillir et apprécier^ au poids et (tu volume, les quantités d'acide ear^ bonique et d'eau j résultant d'une combustion, tel était le procédé de Lavoisier. C'est ce procédé qui , sauf quelques modifications , forme encore aujourd'hui la base de Vanalyse organique.

Lavoisier avait l'habitude d'enregistrer jour par jour les expériences de son laboratoire. Quelques feuillets de ce journal ont été retrouvés; mais aucun ne dépasse l'année 4788, ainsi que nous l'apprennent les éditeurs ^es Œuvres de Lavoisier, t. III, p. 773. Sur un de ces feuillets, daté du vendredi i8 avril 4788, on trouve une expérience inachevée, qui avait pour objet de recueillir les produits de la combustion de 1,000 grains de sucre, mêlés avec 40,000 grains d'oxyde rouge de mercure. Le mélange était placé dans une cornue , les produits passaient l'' dans un matras vide; 2^ dans un flacon renfermant de l'eau; dedans deux autres flacons renfermant de la potasse caustique liquide , pesée avec soin avant et après l'expérience, et dont l'augmentation de poids représentait le poids de l'acide carbonique produit par la combustion du sucre. L'oxygène que le mercure avait abandonné étant connu, celui que l'acide carbonique contenait Tétant également, on pouvait savoir par induction si l'hydrogène avait trouvé dans la matière même la quantité d'oxygène exactement nécessaire à sa conversion en eau , s'il en avait cédé au carbone ou s'il en avait pris à l'oxyde de mercure.

La même méthode avait été appliquée à la combustion des principales résines : sandaraque, mastic, benjoin, gomme-laque, bdellium, galipol, élémi; elle consistait à s'assurer combien ces

528 HI9rOIBB DI LA CHIMIB.

sobstances exigeaient d*oxydc de mercure pour leur complète combustion.

Lavoisier ne comprenait peut-être pas loi-méme toute Fimportance de ces données ou pesées ; il n'entrevoyait pas qu'elles ne tarderaient pas à devenir le point de départ de l'analyse élémentaire des matières organiques.

Ce qui le surprenait, avec raison, c'était de voir que, par exemple, le *ucre n'est, en dernière analyse, qu'un compué é' oxygène y à' hydrogène et de carbone^ que ces mêmes éléments entrent dans la composition des substances de formes si variées du règne végétal , et que, pour avoir la composition de$ matières animales, non moins variées, il suffisait d'ajouter à ces trois éléments Vasoie. 11 avoue lui-même qu'il a eu de la peine à se familiariser avec ces idées, qui étaient alors, en effet, d'étonnantes nouveautés.

Les données analytiques que Lavoisier consignait sur ses ngistres de laboratoire ne devaient, au fond, servir qu'au contrôle ou qu'à la confirmation de ce qu'il appelait avec un légitime orgueil sa théorie, a Cet ensemble de preuves, dit-il, qoi toutes se soutiennent et se prêtent un mutuel appui, donne à la théorie moderne de la chimie, à celle que j'ose appeler b mienne , un degré de certitude auquel il est impossible de se refuser. J'ai la satisfaction de voir, par la correspondance que j'entretiens avec un grand nombre de physiciens et de chimisles les plus célèbres de l'Europe, que cette doctrine fait tous les jours de nouveaux prosélytes , et que la plupart de ceux qui ^ sont point convaincus sont au moins très-ébranlés. »

Ces paroles sont précieuses à recueillir : elles prouvent, uoe fois de plus, que jamais la vérité, même en matière de science, n'est acceptée avec empressement , et que son triomphe définitif est souvent singulièrement retardé par ce qu'on pourrait appeler Vêlement humain.

Une édition complète des Œuvres de Lavoisier manquait 6Bcore à la science lorsque, en 1843, le gouvernement français eo chargea une commission académique , présidée par H. Dumas. Mais cette entreprise resta pendant dix-neuf ans à l'état de projet; ce n'est qu'en 1862 que parut le tom. II (le P' dans l'ordre chronologique), des Œuvres de Lavoisier, dans le format in-4'*, adopté pour les publications de luxe. Ce volume con-

TROlSlilCS ÉPOQUE. 529

tient les travaux les plus importants de Lavoisier, particiiHèrement ceux qui ont fait l'objet de notre analyse.

Le tome I" (le ^ dans Tordre chronologique), paru en 1864, et orné du portrait de Lavoisier, est une simple réimpression du Traité élémentaire de chimie, 3* édition, 4801 ; Paris (Detenrille), 9 vol. in*8*, et des Opuscules physiques et chimie gnes, i vol. in-8*, 2*édit, ibid., même date. Il aurait peut-être mieux valu choisir pour copie la 4'* édition de ces deux ouvrages; car les éditions posthumes ont reçu beaucoup d'additionsy rendues sans doute nécessaires par le progrès de la science, mais où il est difficile, à moins de Tindiquer en note, — - ce qui n'a pas été fait, — de faire la part exacte de ce qui appartient à Lavoisier et de ce qui doit être mis sur le compte de ses collaborateurs, que la révolution devait combler de places et d'honneurs.

Le tome III , publié en 4865 , contient les premiers travaux de Lavoisier, qui ont presque tous pour objet Tutililé publique et particulièrement l'assainissement de la ville de Paris : tels sont les mémoires sur les eaux de l'Yvette, qu'on avait, il y a cent ans, proposé de conduire à Paris; sur l'établissement d'une pompe à feu ; sur les prisons et les hôpitaux de Paris ; les rapports sur les machines aérostatiques^ sur le magnétisme animal , sur les essais d'un miroir ardent; projets pour éloigner les tueries ( abattoirs) de Paris; pour transférer l'Hôtel-Dieu. Ces projets, dont quelques-uns sont encore pleins d'actualité, ont été depuis réalisés en partie.

Le mémoire Sur le feu élémentaire, réimprimé dans le même volume (p. 364-266), sous le titre de Réflexions sur les ex-périences qu'on peut tenter à F aide du miroir ardent^ mérite une mention spéciale : il peut servir à fixer la date de la révolution scientifique à laquelle Lavoisier a attaché son nom. Ce mémoire, daté du 8 août 4772, fut lu à l'Académie des sciences le 49 août 4772. Il montre qu'à cette époque Lavoisier ne possédait pas encore les arguments nécessaires pour renverser la théorie du phlogistique , et il se renfermait encore à ce sujet dans un doute philosophiques « Il faut avouer, dit-il, que même aujourd'hui nous ne connaissons pas encore bien la nature de ce que nous nommons phlogistique pour pouvoir rien prononcer de trèsprécis sur sa nature. » Et, pour éclaircir la question, il espérait tirer parti de l'emploi du miroir ardent. « Le fon du verre ardont ■isT. DB LA cmuik-. — r. II. 34

Thii) H1ST01R£ B£ Uk CHIMIE.

offre, dit-il, un très-grand avantage : il peut pénétrer sous le récipient de la machine pneumatique, elTon peut par son moyen faire des calcinations et des combinaisons daos le ?ide» »

Pour émettre de pareilles idées, il fallait ignorer la composh tiou de l'air, l'existence et le n>Ie de Toxygène. Voilà où e& était encore Lavoisier vers le milieu de l'anqiée 1772.

École de Lavoisier, ses adversaireB et set ptrtiBaBs.

En renversant la doctrine du phlogistique et en lui substituant la théorie de la combustion, Lavoisier devint le chef d'une école nouvelle. Les phlogisticiens ne lui pardonnaient pas,saaf quelques rares exceptions, d'avoir eu raison contre eux. IMais les pneumaticiens^ — c'est ainsi qu'on nommait les disciples de Lavoisier, — prêtèrent le flanc aux critiques justifiées de leurs adrf^ saires en exagérant te r61e de l'oxygène , du gaz comburant.

Disons d'abord un mol de toute une catégorie de chimistes. qui continuaient de travailler au progrès de la science en debofî de tout esprit de système.

llac«aer, dont nous avons déjà parlé (1), fit de vains efforts, dans son Dictionnaire de chimie (Paris, 1778, 2 vol. in-4*), poflf concilier Tancienne théorie avec la nouvelle. Ce fut Macqaer; directeur de la Manufacture royale des porcelaines de Sèvres, qui le premier montra que le diamant ne perd rien de son poids qoaiHi on le calcine dans le vide, et qu'il se dissipe, au contraire, quand on le calcine au contact de l'air. Les expériences de Darcet, de Rouelle et de Cadet confirmèrent ce fait, et amenèrent Lavoisier à découvrir l'identité du carbone avec le diamant.

Dmreet {Jean\ né en 1727 à Donazit (Landes), mort àPan^, le 13 février 1801, se préoccupa moins de la partie théoriqoe que de la partie pratique de la chimie. Précepteur des enfant* de Montesquieu, il se lia d'amitié avec Rouelle atné, qui futs<>Q maître. Ses essais sur fa porcelaine, tant sous le rapport do choix des matériaux que sous celui des procédés de fabricaiioD. marquent une époque de progrès pour la Manufacture de Sèvres, qu'il fut appelé à dîriget* après la mort de Macqaer. Ses

(t) Yoy. page 3aj.

TBOTSlbCE BPOQUE., 53i

techerches Sur l'action du feu (1) le mirent à même d'introduire des modifications, notables et avantageuses dam l'art du verrier, du potier, du métallurgiste, etc. Son i^émoire Sur les pierres préeieusesy où il démontre la combustibilité du diamant, fut présenté, en 177Û, à TAcadéroie des sciences. Dàrcet fut de la commission chargée d'examiner le mesmérisme ou magnétisme animal, il prit part au travail sur les hOpitau;^ dopt Bailly était rapporteur, il indiqua les nooyens d'eitraire la soude du ser marin, de fabriquer des savons avec toute espèce, de graisse ou d'huile, de perfectionner l'art du teinturier, de procéder avec plus de précision dans Tessai des métaux destinés k la fabricatioa des monnaies , et d'opérer rextraclion de la gélatine des os. Des expériences ultérieures ont démontré que la gélatine est loin d*ôtre, comme on l'avait d'abord pensé, la matière nutritive par excellence. L'alliage ft^ble, qui porte le nom de Darcety et dont on attribue la découverte à Newton sans preuves suffisantes, fond à une température un peu inférieure à celle de Teau bouillante. Il se compose <^e 8 parties de bismuth, de 5 parties de plomb et de 3 parties d'étain. — Membre de l'Académie des sciences, de 17-84 à 4793^ Darcet, lors de la réorganisation de celte compagnie savante , devint membre de rinstitut national, entra plus tard au sénat et fut pommé ins« pecteur général des essais à la Monnaie de Paris et des peintures à la Manufacture des Gobelins. Il avait épousé , en 1771 , la fille de Rouelle, et en eut un fils, chimiste distingué, qui mourut en 1844.

Pelletier {Berirand)^ né le 30 juillet 1761, à Bayonne, mort le 21 juillet 1797, à Paris, préparateur du cours de Darcet au collège de France, s'appliquait à confirmer les doctrines, encore contestées, de Lavoisier. Il publia dans les Annales de chimie et dans le Journal de physique, des articles ou mémoires, ayant pour objet la préparation de l'acide arsenique , la cristallisation des sels déliquescents, le muriate de baryte, le carbonate de potasse, la stroQtiane, le molybdène, la plombagine, Téthei: acétique, la préparation du savon, l'affinage du métal des cloches, le phosphore et les phosphures métalliques, etc. En 1783, il découvrit, en même temps que Gengembre, le gaz hydrogène phosphore spontanément inflammable , et faillit devenir victime d'une ex-

(1 ) Darcet, Mémoires mr Vactiond*un feu égal, violent et continué pendant plusieurs jovrs, sur un grand nombre de terres; Paqs, 17cr> et 1771, iii-8".

533 HISTOIltB DB LA CHlMtE.

plosion en traitant ce gaz par Tacide nitreax. Membre de TAcadémiedes sciences depuis 4791, il mourut à l'âge de trente-six ans, par suite d'une pbtfaisie pulmonaire. — Ses écrits ont été réunis et publiés par son flis Charles et par Sédillot, sous le titre de Mémoireê et observalians de chimie; Paris, 1798, 2 vol. in-8».

«eB^emtee, l'un des élÔTCS les plus distingués de Lavoisier, découvrit Vhydrogène phosphore en faisant bouillir, dans un tube de verre soufflé en boule à son extrémité, une dissolution de potasse ou de soude caustique avec du phosphore coupé en petits morceaux. Il observa le premier que ce gaz a la propriété de s'enflammer spontanément au contact de Tair, et il en détermina la composition. Plus tard, Raymond, élève de Fourcroy, simplifia le mode de préparation de ce gaz en chaufTant le phosphore avec de la chaux vive, légèrement humectée, dans une cornue de grès {Ânnaleê de chimie, année 4791).

Avant la découverte de l'hydrogène phosphore spontanément inflammable à l'air, Gengembre avait analysé le gaz hépatique (hydrogène sulfuré), et avait le premier constaté que c'était une combinaison du soufre avec l'hydrogène.

Smyen {Pierre), né à Chftlons-sur-Marne en 1725, mort à Paris en 4798, fut amené à douter de la réalité du phlogistique par ses Expériences sur quelques précipités de mercure, dont les détails furent publiés dans le Journal de Physique depuis le mois de février 1774 jusqu'en décembre 4775 , et réimprimés dans le tome I, p. 203-345^ des Opuscules chimiques de Bayen (Paris, an YI de la République). 11 reconnut lui-môme que plusieurs de ses expériences « ont beaucoup de rapport avec quelques-unes de celles que Lavoisier venait de publier dans un excellent ouvrage Sur l'existence d'un fluide élastique, fixé dans quelques substances (i). »

Rappelant les expériences de Jean Rey, Bayen s'assura que les métaux, en passant à Tétat d'oxydes, loin de perdre quelque chose, se combinent, au contraire, avec une certaine quantité d'air, et que c'est à cette combinaison qu'est due l'augmentation de poids de ces oxydes, ainsi que leur couleur et leurs différentes propriétés. Mais il n'osa pas aller plus loin. On a de la peine à concevoir comment, après toutes les pré- Ci} Ofmsctdes chimiques de Bayen, 1. 1, p. 21S.

TROISIÈME £POQUB. 533

lulioQS qu'il avait prises pour s'assurer du volume et du 3ids du fluide élastique qu'il avait retiré du mercure per se txyde rouge de mercure )» comment il n'a pas songé à déterliner la nature de l'air absorbé par le mercure pendant la cal^^ i nation : une bougie allumée, plongée dans le vase qui con^ 3nait cet air, lui aurait révélé la présence du gaz oxygène. Ce it là un oubli que Parmentier lui-même, dans son Étage de iayen, ne s'expliquait pas (i).

Bayen a attaché son nom au mercure Julmifuint. Il le décou* rit, sous forme d'une poudre blanche cristalline, en dissolvant « chaud du mercure dans l'acide nitrique, en y ajoutant de 'alcool, et chauffant le tout pendant quelque temps. Chargé par e gouvernement d'analyser, en commun avec Venel, les eaux oiinérales de France, il publia, en 1765, son Analyse des eaux mi* nérales de Luchon. La chimie minérale absorba principalement ses moments de loisir. Il analysa comparativement les différents genres de marbres , et fit connaître ceux qui conviennent le mieux aux architectes et aux statuaires. Il signala la présence de la magnésie dans certains schistes , et proposa d'en faire servir la décomposition à la fabrication du sel d'Ëpsom, qu'on faisait venir de l'Angleterre ; il démontra que le fer spathique est du carbonate de fer, et indiqua le moyen d'analyser la serpentine, les porphyres, les granifSy etc. ( Paris, 1778, in-8* ). Par ses Recherches chimiques sur Véicdn (Paris, 1781)^ faites par ordre du gouvernement, il calma les craintes du public au sujet des vases d'étain, qui passaient pour contenir de l'arsenic. Ses divers travaux ont été réunis et publiés sous le titre d^Opuscules chimiques; Paris, 1798, 2 vol. in-8^

Bayen appartenait au corps des pharmaciens militaires. Il remplit les fonctions de pharmacien en chef de l'armée expéditionnaire de Minorque et fit, en la même qualité, la guerre de Sept ans. Son biographe nous le représente comme un homme d'une modestie extrême , et qui n'eut le calme de sa vie inter-

(i) L*«itear de Farticle Chémie dans V Encyclopédie méthodique (an ir de la République ) chercbe à insinuer que Bayen avait recueUli et détenniné la natare de Toxygène retiré de Toxyde de mercure ; puis il part de là pour dire que «( Bayen a manifestement à cet égard Tantériorité sur LaToisier ». Cette assertion de Tauteur (Fourcroy) est absolument contraire à la Yéritë. Nous ne raarkHis pas relevée, si on ne l'aTait pas cxbumée depuis pour contester à Lavoisier ce qui lui appartient.

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