UlSTOiaK BE LA GUIMUS
rompu, quelques mois avant de descendre dans la tomiMi, que par un pamphet méprisable. (( Lorsque cet écrit vint, raconte Parmentier, frapper son oreille de cette phrase : « Bayen et son collègoe (Parmentier) ont rendu quelques services à la pharmacie, mais ce sont de vieilles têtes remplies des préjugés de'i'ancien régime. » -^ <t Écrttezà la raarçe, dil-if avec vivacité à son secrétaire : tt^Ges vieilles tètes sont toujours empressées de communiquer à ceux qui y ont recours le fruit de leurs lumières et de leur expérience; il leur reste deux préjugés qu'ils ont hérités de leurs pères et dans lesquels ils persévéreront jusqu'à li mort : Tun, d'excuser les sots; Tautre, de pardonner aux méchants. D
Il mourut à Tâge de soixante-treize' ans, emportant Peslimc^de ses concitoyens. Sous la Terreur il avait brûlé ses mannscrils, dont la publication aurait pu être utile à la science. ^
^ÊirmentlcT (Antuine-Augiistin), né à Montdidier, le 17 août 1737, mort le 13 décembre 1813 à Paris, n'envisagea que les applications utiles de là science, indépendamment de toute conception théorique. Orphelin sans fortune, il entra chez un pharmacien et fut, en 1757, attaché à l'armée française qui occupait alors le Hanovre. Fait prisonnier par les Prussiens et conduit à Berlin, il profita de sa captivité pour se lier d'amitié avec le chimiste Meyer ; rendu à la liberté , il obtint, eo 1774, la place de pharmacien à Thôtel des Invalides. Ce fut rers cette époque qu'il étudia les propriétés de la pomme de terre, et qu'il eut la gloire de dissiper en France les préventions areogles qni s'opposaient à un usage pfus général de ce précieoi tubercule. Il popularisa de même l'usage do maïs et de la ctàlaigne, jusqu'alors fort négligés. Non content de multiplier le^ ressources alimentaires, il s'occupa aussi dû perfectionDemeot de la boulangerie , et proposa la mouture économique, i^^ l'emploi augmente d'un sixième le produit de la farine. Chargéi pendant la révolution , de surveiller les vivres destinés i 1» marine^ il modifia la préparation du biscuit de mer. Nommé; ^^ 1803, inspecteur général du service de satAlé, il améliora le pain des troupes, et rédigea un code pharmaceutique, qui f"^ généralement adopté pour les hôpitaux civils, pour les secours à domicile et les infirmeries des maisons d'arrêt ; il indiqua l^ moyen de rendra les soupes écoooâiiques aussi saines qu'agréables au goût; pendant le blocus contii)en^a|, il proclama !'««»-
TROlSlÈMfi ÉPOQUE. 535
tage de substituer le sucre de niisin au sucro des colonies; en un naoi, toutes ies découvertes utiles trouvèrent en lui un zélé propagateur, a Peu d'hommes, dit son biographe, ont été assez heureux pour rendre à leur pay^ des services aussi importants. Un ardent aOiaar pour l'humanité était le génie qui inspirait Parmentier ; dès qail topait du bien à faire ou des services à rendre, il s'animait, les mojens d'exécution se présentaient en foule à eon esprit et ne hii laissaient plus pour ainsi dire de repos v il sacriflait tout pour satisfaire cette passion ; il interrompait les études qu'il aimait le mieux, pour s'employer en faveur des infortunés ; sa porte était ouverte à [toutes les sollicitations, et, poui^ concilier ses travaux littéraires avec cette facilité qui dérobe des heures si précieuses à Thomme occupé , il était tons les jours au travail à trois heures du matin (i). & — Voilà, assurément, une vie bien remplie.
Parmentier s'éteignit d'une affection chronique de poitrine, à l'âge de soixante-seize ans. — Outre ses mémoires publiés dans le recueil dé lln^titut, dont il faisait partie depuis 1796, il a fourni un grand nombre d'articles à VEnayclopédie méthodique^ aux Annales de Chimie^ à la Bibliùthèque physicfhéconomiqtie, etc.
Parmi les savants étrangers , dont les travaux- se rattachent plus ou moins directement aux découvertes et aux idées nouvelles, mises en avant par Lavoisier, nous ferons] une mention particulière de Cavendish, d'Ingenhouss et de Senebier.
CmveiidUh.
CmTeDdish (Henri), que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner (2), naquît à Nice le iO novembre 1731. Il était fils de lord Cavendish et petit-Gls du second duc de Devonshîre ; sa mère, Anne Grey, était fille du duc de Kent. Vivant longtemps, comme cadet de famille, d'un très-modique patrimoine, il devint, à quarante-deux ans, fort riche, grâce au testament d'un oncle qui lui laissa, en mourant, 300,000 livres sterling (7,500,000 fr.). Cette fortune inattendue ne changea rien aux habitudes de Cavendish. Tout entier à l'étude des sciences phy-
(1) A. F. D. SUvestre, Notice biographique sur Pannentier; Paris, 1815, in-S».
(2) Voy. plus haut p. 519 et suiv.
536 lUSTOIHE DE LA CHIMIE.
sico-chiuiiques, il conserva» jusque dans sa mise , la simplicité qu'il s'était d'abord imposée autant par nécessité que par goâL Aussi laissa-t-il après sa mort une fortune de trente millîoDs de francs, bien qu'il ait, pendant sa vie, consacré des sommes considérables à Tencoun^ement des gens studieux, à rétablissement d'un cabinet de physique et à la création d*une bibliothèque. U légua près de quatre millions de fr. à smn ancien ami Blagden; le reste fut partagé entre des collatéraux. Caveiidish s'éteignit le 34 février 1810, à Londres, doucement conuBe Black, après avoir demandé à boire un verre d'eau. Il avait près de quatre-vingts ans.
Voici le portrait qu'en a fait un de ses plus illustres compatriotes, H. Davy : ce De tous les physiciens de notre temps, Gavendish était celui qui unissait , au plus haut degré , la profondeur et l'étendue des connaissances mathématiques à la netteté et à la précision de l'emploi de la méthode expérimentale. On pouvait dire de lui que tout ce qu'il faisait était parfait aa moment de sa production. C'est, en général , Tamour de la gloire ou le désir du pouvoir qui excite les hommes au travail. Cela n'était point vrai pour Gavendish : l'amour seul de la vérité ranimait. Il fuyait la renommée, parlait avec la plus grande réserve de ses propres travaux, aimait naturellement la retraite, cl il conserva toute l'activité, toute la sagacitéde son intelligence jusqu'aux derniers mstants de sa vie (!). »
Les travaux de Gavendish ne sont pas nombi^pux; mais ils col tous une importance extrême et témoignent d'une très-grande habileté d'expérimentateur. Gavendish fut l'un des premiers à étudier les gaz, qui étaient alorslous englobés sous le nom coounun d'atr artificiel {faciitious air)^ pour les distinguer de l'air naturel, atmosphérique. Ses expériences sur l'air inflammable ^ qu'on obtient en traitant le fer ou le zinc par une dissolution d'acide sulfurique ou d'acide muriatique, remontent à 1765. Il trouva cet air factice (hydrogène) plus de dix fois plus léger que l'air naturel, et en constata la propriété détonante après avoir été mêlé à de l'air atmosphérique. Dans son travail Sur Fair fixe (l'acide carbonique), le sagace observateur établit que l'alcali fixe ( potasse ) absorbe, en se saturant, cinq douzièmes de son poids d'air fixe, et l'alcali volatil sept douzièmes; que l'eau peut dis-
(i) }i. P^vy» CoUecied works, t, VJI, p. 127.
TBOISi£ll£ £FOQUB. 537
suudre un peu plu» de sou volume d'air fixe, el que la quaotilé qu'elle e$t capable de dissoudre est en raison de la pression et de l'abaissement de la température; enfin, que l'eau, ainsi saturée d'air fixe, peut dissoudre la chaux, la magnésie, le fer et le zinc (!).
Nous avons discuté plus haut la part qui revient & Cavendish dans la découverte de la décomposition de l'eau (ft). Si Ton peut lui contester la priorité de cette découverte , il faut avouer que c'est incontestablement à lui que Ton doit celle de la composHion de Vaeide niirique.
Les expériences dont il se servait pour la démontrer étaient des plus ingénieuses : elles consistaient à foudroyer par des étincelles électriques un mélange d'oxygène et d'azote, en présence d'un alcali qui favorisait la formation de l'acide nitrique par son affinité. A cet effet, il se servait d'un appareil fort simple : c'était un tube de verre d'un dixième de pouce de diamètre, courbé à angle obtus, rempli de mercure, et ayant ses deux extrémités ouvertes , plongées dans deux verres également remplis de mercure , de sorte que la courbure du tube était la partie la plus élevée de l'appareil. Jl y introduisit, à l'aide d'un siphon, l'eau de chaux ou la lessive de potasse caustique ainsi ' que le mélange gazeux qu'il voulait électriser. Ces expériences dont les premiers résultats avaient été communiqués par Cavendish à la Société royale de Londres, le 2 juin 4785, furent continuées pendant trois années (1785-1788), en variant les proportions d'azote et d'oxygène nécessaires pour former l'acide azotique sans résidu gazeux, ainsi que la quantité d'alcali caustique nécessaire pour se neutraliser complètement par l'absorption de l'acide formé, ce qui était reconnu au moyen de l'emploi du tournesol. Elles furent répétées à Paris par Monge et par Lavoisier avec le succès annoncé par leur auteur. On obtint pour résultat final que l'acide azotique ou nitrique se compose, en 100 parties, de 92,2 d'oxygène et 27,8 d'azote. Ce résultat ne s'éloigne pas sensiblement de celui que donne la décomposition de l'acide nitrique par le potassium (73,85 d'oxygène et 26,15 d'azote).
La belle découverte de Cavendish jeta une vive lumière sur
(1) PhihsQph. Tramaet.y année 1766 et 1767. m Voy. p. 519.,
538 HISTOIRE DB LA CHlMnB.
l'on des points le» ]>ias obscure el jasqu'ale» la plus controversés de la science.
Analyse de l'acide carÔanitqv» par Tennsnt. Nous n^iprocherons de la découverte de Gavendish la démonstra^tioB de U compositioBde l'acide carbonique par SmMhMB 'WmmmmmûL, compatriote de €avend!sh. Lavoisîer el d'autres chimistes avaient préparé le gaz acide carbonique en chauffoot du carbone dans l'oxygène; ce n'était donc que synthétiquement que Tob connaissait la composition de ce gaz. Tennant parvînt à le faire connaître analytiquement. Acetefflét, il chauffa, dans on tuhede verre, un petit morceau de phosphore et du carbonate de chaux en poudre. Le phosphore se changea en aeide phospilorique aux dépens de l'oxygène de l'acide carbonique , et le carbone se déposa dan^ le Inbe sous forme d'une poudre noire. Les détails de cette remarquable analyse de l'acide carbonique flarent communiqués à la Société royale 'de Londres, en mars 4791.
Ingenhousz (Jean), né à Bréda (Hollande) en llâo, exerçait la médecine en Angleterre tout en cultivant avec succès la chimie appliquée à la physiologie. Apprécié de Pringle, président de h Société royale de Londres, il fut envoyé à Vienne auprès de Marie- Thérèse lorsque cette impératrice, désespérée d'avoir perdu deux de ses enfants, victimes de la petit e- vérole, demandait à TAugleterre un médecin pour vacciner les membres de sa famille. Après avoir été comblé de faveurs à la cour de Vienue , où il jouissait de Teslime particulière de Joseph II, il visita l'Allemague et la France, et vint mourir le 7 septembre i799,àBovv^ood, à Tàge de soixante-neuf ans, dans une maison de campagne appartenant au marquis de Lausdown.
Ingenhousz fit, en 1779, d'accord avecPriestley, une des plus belles découvertes des temps modernes. Il trouvaque les végétaux dégagent, sous Tinfluence du soleil , un air éminemment respirable (oxygène)^ et que, pendant la nuit, ils dégagent, au contraire, un air irrespirable (gaz acide carbonique). Il avait suivi ce phénomène physiologique dans toutes ses phases depuis le lever jusqu'au coucher du soleil : il avait vu que, faible le matin , il était dans toute son intensité à itiîdi, et cessait le soir. Il avait remarqué
TROISIÈME ÉFOOUE. 539
aussi que le dégagement d'air vital n'a pas lieu unilbritiément sur toute la surface du végétal, que les feuilles, bien développées, sont de toutes les parties celles qui en dégagent le plus , partieulièrement à leur face inférieure^ Enfin, il avait observé que la quantité d'oxygène dégagée est ptuà grande par un ciel sans nuage ou sous l'action directe du soleil que par un temps couvert ou à l'ombre; Ces impurtanls résultats, aujourd'hui aequi^ à la science, ont été exposés dans un volume intitulé : Experiments upon vegetablês discoverktg ihe great power ofpurifying the eommon air in sm^shUne , but injurhig il in thesfutde or night; Londres,' 4779, iii-8". L'auteur en donna lui-ffiéme Tannée suivante une traduction française sous le titre : Expériences mr les végétaux, etc.; Paris, 1780 in-8". Un point qui mérite encore d'être signalé, c'est l'explication que l'auteur doUne du grand phénomène physiologique dont il s'agit; il affirme que « l'air vital, ainsi dégagé des plantes, n'est ni un produit nouveau, ni un produit de trans* formation d'un élément en un autre , mais qu'il provient simplement de l'absorption de l'aîr ordinaire par les plantes qui s'approprient le pblogistique et mettent l'air vital en liberté». Puisrîl ajoute : «Les plantes, en respirant, font donc exactement l'inverse de ce que font les animaux, w — Cette dernière remarque est parfaitement fondée. Mais l'explication qui Taccompagne fut reconnue inexacte; TexplicaHon vraie devait être donnée par Senebier.
Senebier (Jean), né à Genève, le 6 mai 1742, consacra à Tétude des sciences naturelles les moments de loisir que lui laissaient ses fonctions de pasteur. Auteur de VArt d'observer et de beaucoup d'autres ouvrages, il enregistra^ pendant huit ans, une série d'observations sur Tétat de l'atmosphère pour la Société météorologique de Mannheîm , et fit des recherches,' devenues classiques, sur les phénomènes chimiques de la respiration des végétaux et des animaux. Il avait entrepris de mettre au jour une théorTe des causes &daIes^ lorsqu'il mourut dans sa ville natale, le 22 juillet 1809, à Tâge de soixante-sept ans.
Senebier compléta les expériences d'iûgenhousz en montrant que Tair déphlogîstîqué (oxygène) dégagé par les végétaux, sous l'influence de la lumière solaire, provient de la décomposition de Tair fixe (gaz acide carbonique), dissous dans
540 HISTOia£ DE LA CfillUE.
l'eau ou daus l'air atmosphérique» et que cette décomposition s'opère « dans les vaisseaux des plantes où l'air fixe est filtré et .agité en mille manières, et où il trouve des corps avides de phlogistique. » — On voit que, malgré les travaux de Lavoisier qu'il cite souvent, Senebier croyait encore au phlogistiqQe.
Les expériences, variées par Senebier avec beaucoup d'acides et de sels dissous dans l'eau, remontent à 1782; elles ont été réonies en un volume et publiées sous le titre de Reekerehe$ mr Finfluence de la lumière solaire^ pour méiamorphoêer Pair /ixe e% air pur par la végétation; Genève, 1783, in-8*. — L'auteur, qui cite l'abbé Fontana et d'autres sur la môme questicm, ne cite qu'une seule fois Ingenhousz , pour dire, en note, que ses expériences sur les végétaux n'établissent guère que ce qo'auit déjà dit Priestley. Pour être juste, Senebier aurait dû avouer que, sans les recherches d'ingenhousz, il n'aurait peut-être jamais songé à faire les siennes.
Derniers adversaires de recelé de Lavoisier, deveDiis ses plus sélés propagateurs.
JicrfaukMi, «ekeele^ Frlestley^ dont nous avons plus hautesposé la vie et les travaux, ne voulurent jamais se convertir sus idées nouvelles, vraiment révolutionnaires, de Lavoisier. Sans les combattre directement, ils demeurèrent fidèles à la théorie du pblogistique , et moururent, comme on l'a dit, dans l'imp^ nitence finale.
Malgré ses expériences parfaitement démonstratives, La?oisier resta pendant bien des années seul de son opinion, relativemeot à la nécessité d'une réforme radicale de la chimie. Que les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Espagnols, que les étrangers, en un mot, aient longtemps repoussé une innovation française, cela se comprend à la rigueur, par suite de cesotoiigoeil dont les nations^ pas plusqueles individus, ne savent se dépooiU^^r entièrement. Mais que des savants français , que les coll^^ mêmes de Lavoisier, forcés d'admettre l'exactitude de ses expériences et^de ses déductions , aient continué de croire à la réalité du pblogistique , voilà ce qui parait plus difficile à compreQdre; cela ne s'explique guère, que par l'action de ces rivalités
moISlÂME £POQVC. 54 1
jalouses dout le cœur humain déborde. L'un des contemporains et collègues de Lavoisier s'en rendait compte à sa manière : c Tout en admettant, dit Fourcroy, la base de ses expériences, les chimistes qui en étaient témoins ne renonçaient point encore à l'existence du pblogistique , et la théorie qu'ils suivaient dans leurs ouvrages , leurs mémoires et leurs démonstrations , n'était toujours qu'un accord plus ou moins forcé entre celle de Stahl et Taction de l'air. C'était pour les bons esprits, pour les têtes les plus froides et les plus exercées k la culture des sciences, une sorte de neutralité qui résistait, non aux découvertes, mais au renversement total de Tancien ordre d'idées; ce parti sage attendait, pour adopter un changement total, une victoire encore plus décisive sur la marche de la nature (1). »
C'était là se payer de mots, comme on ne le fait que trop souvent en politique. Résister, non ofux déecwvertes , c'esiérdire au progrès, mais au renversement total de fancien ordre d'idées , c'était là une de ces phrases ambiguës, à double sens , sous lesquelles le parii sage masque, ici comme ailleurs, à la fois ses haines et ses préférences, ses antipathies et ses sympathies.
Clayion Morvean, BerikoUet et Foarcroy, obstinément réfractaires aux idées novatrices de leur iHustre collègue, ne se rendirent qu'à la dernière extrémité, vaincus par l'évidence, à la suite des travaux de Lavoisier sur la décomposition et la recomposition de l'eau, dont nous venons de rendre compte.
Voyant le flot montant des expériences de Lavoisier « menacer d'une ruine prochaine la plus belle partie de l'édifice de nos connaissances» (la théorie du pblogistique), GxnrroN Morvkau entreprit d'étaypr ce superbe édifice sur des raisonnements qui pèchent par la base. « L'existence d'un fluide élastique dégagé, dit-il, de certains corps, ses propriétés reconnues et déterminées par les expériences de Black, Priestley, Lavoisier, etc., ont paru démentir les principes de Stahl sur quelques points essentiels; et ces contradieions apparentes ont laissé une sorte d'incertitude et de défiance, qui ne peut que nuire aux progrès de la science. J'ai pensé, en conséquence, que ce serait rendre service à la science, de faire voir que la découverte de l'air fixe n'est qu'un pas de plus dans la carrière ; que les nouveaux phénomènes se concilient parfaitement, soit avec la doctrine de Slahl
(1) Encyclopédie mcthodiqve, article Chitnie, p. Ml.
54i HlSTOIRlt RE LA CIfI>UE.
sur k composition des métaux, soit avec la théorie des afflmtés conséquentes à la loi de Tattraction (1). i
Voilà bien le langage d'un cpnser^^teur joate^milieu, qai cherche k concilier ce qui est inconciliable i £n prenant Tair fixe pour l'air inflammable, l'acide carbonique pour Tozygène, Morveau partait d'une erreur radicale pour concilier la théorie de Stahl avec celle de Lavoisier.
La grande pierre d'achoppement, c'était l'augmentation da poids des métaux par la calcination. Aussi Morveau, et avant lui, Tewmtf ont voulu l'un et l'autre expliquer le phénomène de cette augmentation^ en privant le phlogistique, de toute pesanteur. Yeoet soutenait, dès 1774, l'idée que la présence ou l'absence du phlogistiquB était la cause du phtoomène qui .nous étonne : « Le qblQgiatiques disait-il, ne pèse pas vers te centre de la terre^ il tend à s'élever ; de là l'augmentation de poids dans les chaux métalliques; de là la diminution de ce môme poids dans leur rédaction* n — Venet communiqua son idée à Bayen», qui lui §t beaucoup d'objections; mais il n'en tint aucun compte (S).
De spn côtéf Morveau persi&tait, malgré ce.qu'oa pouvait lui objecter, à établir que u la présence ou l'a^sepc^ du phiqgistique est la véritable cause de la diminution ou 4e l'afi^gmentation des Cor|is suseeptibles de se combiner avec lui »>• Cependant il n'hérita point à faire, pendant l'hiver 1786, le vojage de Dijon à Paris pour voir répéter et répéter lui-même les expériences de Lavoisier, surtout celles de la combustion du charbon dans IV xygène, et pour discuter les preuves.de la décomposition et recomposition de l'eau. Il s.ortit de cette épreuve bien persuadé de l'insuffisance de l'hypothèse du phlogistique et de la supériorité de la doctrine ppeumatique.
Un des meilleur^ disciples de Lavoisi^er, Ber^iidieij n'abandonna entièrement la théorie du phlogistique qu'en 1758. Ce fut le 6 avril de la même année, à la séance publique de l'Académie, qu'il exposa les motifs qui le forçaient à y renoncer. « Les expériences importantes, dit-il, par lesquelles on venait de déle^ miner la nature de l'eau, et l'application curieuse qu'en avait faite M. de la Place à la production du. gaz inflammable par la
(1 ) Guy ton Morveau, Conciliation des principes de Stahl ntfec les expérienees modernes' sur /'air/rc. Mémoire inséré dans le Journal de physi4fue,eùnM I77«. (2)Bayen, OpusciUei chimiques^ t. 1, p. aâl, en note.
TAOlSlàfilS ÉPOQUE. ^3
di5solulib0 des métaux, répandaienl ua grand jour sur toute la chimie; ce principe queStabl avait iogônie^sement imaginé. pour rendre raûBon d'uQe grande par|ie des phénomènes» et par le moyen duquel on établissait réellenient entre eux une liaison qui a pu guider longtemps. les chimistes dans leurs rechercbes^^ le phlogistique me paraissait enfin être devenu unehypotbèse inutile, lorsque je crus devoir soumettre à de nouvelles ezpé^ rienees l'acide marin déphlogistiqué (chlore), dont les propriétés pourraient détruire ou confirmer Topinion que j'adoptais. » iPauvioT inclinaitencore vers la théorie du phlogistique dans les 4eux .premières éditions de ses ÉlémenU dç, chimie j parues en 1782 et 4786. Il ne se rendit à l'évidence, ainsi qu'il le déclarait lui-môme, qu'après les reoberohes qu'il avait faites sur la détonation du nitre, .sur les acides, sur les sels métalliques, sur les eaux minérales, sur quelques fluides élastiques; et il devint, à partir de 1781, un partisan zé]édece qu'oA appelait alors la ÉÂéorie pneumatique.
ciuipislyqttt professait Jusqu'en 17961a cbinùe dans la nouvelle École de médecine, suivit l'exemple de Fourcroj, de Berthollet et de Morveau.
Les physiciens mettaient une insistance particulière à soutenir l'identité. du pfaiogistiqne avec Thydrogène. li» MétMerie, rédaoteuT.du Journal. de physique , défendait cette thèse depuis 1781, dans différents, mémoires ; à l'aide de quelques expéiicBces, propres, jt faire illusion >. il prétendait que les métaux contiennent et do^in^ot.du gaz inflammable par l'action du feu^ll regardait ce gaz non-seulement comme le véritable phlogistique,, mais, en le considérant comme un des éléments des métaux, il lui attribuait leur combustibilité, et allait jusqu'à l'appeler V huile deêsnétausc.
Les géomètres de l'Académie des sciences, La Place, Mooge, Cousin, Monnier, Vandermond^, furent, — il faut le proclamer en leur honneur, — les premiers à défendre la théorie de Lavoisier qu'ils avaient en partie contribué à. fonder.
Parmi leschimiates étrangers, conservateurs des ic^ées anciennes et hostiles aux idées .nouvelles, nous nous bornerons à citer pourrAlleauigàe,GOttling,H^rmbstaedt» Wiegleb, K^rsteo, etc. t>our FUalie Santi et Landriani, et pour l'Angleterre Black, fieddo^s, Kirwao, etc.
KinvA» {Ritikard)y né vers, 1750, en Irland^^» P^oVt en 1812,
Si4 BISTOIRB DS LA CHtMIE.
essaya de concilier, sur une large base, le système ancien tvee le système nouveau dans son Esiay oh Phlogisiom and on tke eow- Uiulian ofaeidg; 1787, in-8*. Selon lui, l'air infiammableestle vrai phlogistique, et peut en même temps produire Tair fixe. V Essai sur le PhhgisHgue et sur la eonsiUuiUm des aeides fut traduit en français par M"** Lavoisier, avec des notes de Lavoisier, MorveaUy Laplace, Monge, BerthoUet et Fourcroy; Paris, 1788, in-8*. Les annotateurs réfutèrent, chapitre par chapitre, toutes les assertions de l'auteur, etKirwan, complètement convaincu, adopU franchement la théorie de ses adversaires. Cet exemple d'an homme qui s'avoue vaincu par ses antagonistes est trop ben et trop rare pour que nous ne reproduisions pas ici ces lignes adressées à Berthollet, en janvier 1791 : c Je mets bas les armes, écrivit Kirwan, et j'abandonne le phlogistique. Je vois clairemeot qu'il n'y a aucune expérience avérée qui atteste la productioo de l'air fixe par Pair inflammable pur; et, cela étant, il est impossible de soutenir le système du phlogistique dans les métam, le soufre, etc. Sans des expériences décisives nous ne poaioDs soutenir un système contre des faits avérés. •• Je donnerai moimême une réfutation de mon Essai sur le fhlogisHque. »
Biack s'honora lui-même en faisant une déclaration analogue dans une lettre à Lavoisier. « Vous avez été instruit, disait-il. que je cherchais à faire comprendre dans mes cours à mes élèves les principes et les explications du nouveau système qoe vous avez si heureusement inventé, et que je commence à leor recommander, comme plus simple, plus uni, mieux sootean par les faits que l'ancien système. Et comment aurais-je po faire autrement! Les expériences nombreuses que vous svet faites en grand, et que vous avez si bien imaginées, ont été suivies avec un tel soin et une attention si scrupuleuse pour toutes les circonstances, que rien ne peut être plus satisfaisant qae les preuves auxquelles vous êtes parvenu. Le système que vous aves fondé sur les faits est si intimement lié avec eux, si single et si intelligible, qu'il doit être approuvé dejour en jour davantage; et il sera adopté par un grand nombre de chimistes qui oot été longtemps habitués à l'ancien système. Il ne faut pas s'atteodre à les convaincre tous; vous savez très-t>ien que l'habitude rend esclave l'esprit de la plupart des hommes, et leur fait croire et révérer les plus grandes absurdités. Je dois vous avouer que j'en ai moi-même éprouvé les effets, ayant été habitué trente ans i
TROISlillE £POQDE. 5tô
croire et à enseigner la doctrine du phlogistique, comme on l'entendait avant la découverte de votre système. J'ai longtemps éprouvé un grand éloignement pour le nouveau système qui présentait comme une absurdité ce que j'avais regardé comme une saine doctrine ; cependant cet éloignement, qui ne provenait que du pouvoir de l'habitude seule , a diminué graduellement* vaincu par la clarté de vos démonstrations et la solidité de votre plan. Quoiqu'il y ait toujours quelques faits particuliers dont l'explication parait difficile, je suis convaincu que votre doctrine est infiniment mieux fondée que la mienne, et sous ce rapport elles ne peuvent souffrir de comparaison. Mais, si le pouvoir de l'habitude empêche quelques-uns des anciens chimistes d'approuver vos idées, les jeunes ne seront pas influencés par le même pouvoir ; ils se rangeront universellement de votre côté. » A partir de ces déclarations, aussi catégoriques que loyales, le nombre des phlogisticiens diminua rapidement en France et à l'étranger; et il n'y eut plus d'obstacle sérieux, opposé à l'avénement de la chimie moderne. Cet avènement de la science, si longtemps retardé et préparé de si longue date^ montre^ une fois de plus , l'erreur de ceux qui s'imaginent que la vérité est comme le soleil, qu'elle n'a qu'à apparaître pour être aussitôt universellement reconnue. Pourquoi n'en est-il pas ainsi ? C'est parce que la lumière de la vérité est d'une tout autre nature que celle qui émane de notre astre central.
IVomendatiire ehlmi^Me.
Vers le milieu de l'année 1786, Guyton-Morveau, Berlhollet et Pourcroy se réunirent à Lavoisier pour se concerter ensemble sur un projet de nonienclature, combiné avec le nouveau plan de réforme chimique. .
Un mot d'abord sur la vie et les travaux de ces trois collaborateurs de Lavoisier.
Quyton-IVIonreiiu.
Destiné à la magistrature par son père, qui était professeur en droit, le jeune Guyton, né le 4 janvier 4737 à Dijon, obtint en 1755, par dispense d'âge, la charge d'avocat généra! nu par-
OIBT. IiE LA aimiE. — T. il. 3;>
lement de DijoD. Il sut assez bien tourner le vers, comme le témoigne son Bai iconoclaste, ou le Jéndte croqué^ poCme héroieomique, qu'il fit fiaralire à vingt-six ans ; mais les sciences, principalement la chimie, devinrent bientôt l'objet de toutes ses prédilections. Chancelier de l'Académie de Dij<», il obtint, en 1774, des États de Bourgogne, la fondation de cours publies de chimie» de minéralogie et de matière médicalei et ouvrit loimême, le 28 avri 1 de Tannée suivante, le cours da chimie. Ce cours donna naissance aux Éléments de chimie thécrifueet pratique^ ré" digés dans un nouvel ordre, d'après les déoauveries modernes, etc., 3 vol. in«-i2; Dijon, 1777, ouvrage qui fit pendant quelque temps autorité. On y voit, entre autres, l'auteur enseigner YuUé de matière : «C'est donc, dit-il, la modification de la matière hooH)gène qui constitue tous les différents corps, m^me les éléments; et cette modification est la densité, la porosité, la figure, b
Pour se tenir tout à fait au courant de la science, il apprit plosieurs langues vivantes, et traduisit en français les principaux onvrages deBergmann, de Scheele et de Black^ en les accompagnant de notes. Dès 1773 il avait reconnu le pouvoir désinfectant de l'acide muriatique oxygéné (chlore), et appliqua sa décou?erte à l'assainissement d'un caveau de la cathédrale de Dijon et aai prisons de cette ville. A la suite de quelques démêlés qu'il eut avec ses confrères, il se démit, en 1782, de sa charge, et par* tagea son temps entre Dijon et Paris ob il se lia d'amitié aiec les principaux savants, particulièrement avec Lavoisier. Ayant adopté avec chaleur les prihcipes de la révolution de 1789,0 fut élu, l'année suivante, procureur syndic de son département, et devint, en 1791, député à TAssemblée législative, qu'il présida dès l'année d'après. Devenu membre de la Convention nationale, il vota avec les membres les plus avancés du parti de la Montagne. Dans le procès de Louis XVI, il s'opposa au renroi du jugement aux assemblées primaires, et entra, en 1793, dans le comité de Défense générale et de Salut public. La tourmente politique ne le détourna pas de la culture de la science. S'étant intéressé, dès l'origine , à l'invention des aérostats , il essaya d'abord de les appliquer à l'extraction des ^ux des mines, pnis il imagina de les employer à la guerre. Ce fut sur son rapport que le gouvernement décréta la formation du corps des agrestetiers. Envoyé , en 1794, avec le titre de oommiasaire à l'année du Nord, il utilisa les ballons pour les reconnaissances miii*
TEOISliME EPOQUE. 547
taires à la bataille de Pleuras. Vers la même époque, il Iravailla avec Lavoisier i|u perfectionnement des procédés pour la fabrication des poudres et du salpêtre. Après le 9 thermidor, Guy* ton fut réélu membre du comité de Salut public, et présenta plusieurs rapports relatifs aux sciences, aux arts et à l'industrie. Membre du conseil des Cinq-Cents, dont il cessa de Caire partie le 20 mai i7d7, il s'occupa des finances et de la navigation intérieure, et prit une part active à la création de l'École poljrtechoique, dont il devint professeur et directeur. Gonune administrateur des Monnaies, de 1800 à i8i4, il contribua beaucoup à l'établissement du nouveau système monétaire. Membre de l'Institut national depuis sa réorganisation, il fut créé baron de l'empire; à la Restauration il perdit sa place d'administrateur des Monnaies, mais il en conserva les émoluments. Il s'éteignit, après un affaiblissement graduel, le 2 janvier 1816, à l'âge de soixante^dix'^neuf ans. 11 avait épousé, en 1798, M"*' Claudine Poullet, veuve en premières noces de Picardot, ancien conseiller à la table de marbre de Dijon. Cette dame, qui survécut à son second mari^ l'avait aidé dans ses travaux. C'est à elle qu'on doit la traduction des Mémoiresi de chimie de Scheele, 1785, et celle du Traité des caractères extérieurs des fossiles de Werner, 1790.
H. Davy, qui vit G.-Morveau à Paris en 1813, en fait le portrait suivant : a Ouyton-Morveau était très- vieux quand je fis sa connaissance. Bien qu'il eût été un violent républicain, il était directeur de la Monnaie sous Bonaparte et baron de l'empire. Ses manières étaient douces et conciliantes. Une preuve de son caractère, c'est qu'ayant promis sa voix à quelqu'un pour la place de correspondant de l'Institut, il tint sa promesse, et c'est cette seule voix qui m'avait manqué pour réunir l'unanimité des suffrages; ne m'étant jamais mêlé dMntrigaes de ce genre, j'aurais toujours ignoré ce détail, s'il ne m'avait pas été raconté par lui-même un jour que je dtnais chez lui (1). »
Les travaux de Ouytôn Morveau sont très-variés; la plupart sont anonymes. Outre ses poésies, ses plaidoyers, ses écrits politiques et ses éloges historiques, on a de lui : Digressions académiques, ou Essais sur quelques sujets de physique , de chimie
(OVoy.F.Hoefer, la Chimie enseignée par la biographie de tes fondateurs, p. 207. (Paris, 1805.)
548 mSTOlRS DE LA CUlMtE.
et d' histoire naturelle; Dijon et Paris, 1772, iQ-12; — Défense de la volatilité du phlogistiquey on Lettres de Fauteur des DigressUms académiques à fauteur du Journal de médecine ^ sans date ni lieu (Dijon, 1772), in-i2; ce sont ses premiers travaux scientifiques.
Parmi ses travaux, insérés, sous forme d'articles ou de mémoires, dans la Collection académique de Dijon , le Jomrnal de Physique f les Annales de chimie, le Journal des misses, et dans les Mémoires de Vlnstilut, on remarque ses Expérienees sur la combustion du diamant, ses Recherches sur les ciments propres à bâtir, ses Observations sur la théorie de la cristallisation en général, et de celle des métaux en particulier, oà Ton trouve une indication précieuse du moiré méiaUique; ses Observations sur le dissolvant naturel du quartz, sur la fusibilité des terres, sur le spath pesant et la manière d'obtenir la baryte pure, sur la congélation de l'acide sulfuriqae concentré, sur Tacide succinique, sur la composition des sels, sur celle des différents ga2, sur les affinités chimiques, sur la nature de Tacier, sur le platine, le bleu de Prusse, le caméléon minéral, l'acide oxalique. Ses procédés de désinfection, qui Pont fiiit mettre au rang des bienfaiteurs de l'humanité, se trouvent décrits dans son Traité des moyens de désinfecter l'air, éTéviter la contagion ou d'en arrêter tes effets; Paris^ 1801, in-8"; 3* édit., 1805, avec des planches donnant la description des appareils permanents de désinfection.
Son Rapport sur la restauration du tableau de Raphaël connu sous le nom de la Vierge de Raphaël (présenté à l'Académie avec Vincent, Tannay et Berthollet) est d'un grand intérêt pour les peintres. On y trouve clairement exposées les causes de l'altération des couleurs dans la plupart des tableaux modernes , une analyse de ces couleurs, et l'indication des moyens d'en prévenir l'altération.
Guyton proposa le premier un langage nouveau, sorte d'algèbre, à l'usage des chimistes, dans son Mémoire sur les dénominations chimiques, la nécessité d'en perfectionner le système, les règles pour y parvenir, suivi d*vn tableau d'une nomenclature chimique; Dijon, 1782, in-8'.
TRÛiSlGME EPOQUE. 549
NéiTailloire près d'Annecy (Savoie), le 9 novembre 1748, Berthollet (Claude-Louis) fit ses humanités au collège de Ghambéry, et étudia la médecine à l'université de Turin où il obtint en 1768 le grade de docteur. Quatre ans après, il vint à Paris pour se perfectionner dans ses études, et fut admis aux conférences de Lavoisier dont il reçut plus d'un conseil utile. Élu membre de l'Académie des sciences le 15 avril 1780, à la place de Bucquet, il succéda en 1784, à Macquer comme directeur des Gobelins. En appliquant le premier le chlore au blanchi^ ment des toiles, Berthollet rendit à l'industrie un service signalé. Plus expéditif, plus efficace et surtout moins cher que les anciennes méthodes, le procédé de Berthollet fut bientôt introduit dans toutes les manufactures de l'Europe. Ce savant désintéressé ne voulut accepter des manufacturiers qu'il avait enrichis qu'un ballot de toiles blanchies par son procédé.
En 1794, Berthollet fut chargé d'enseigner la chimie à l'école normale. Mais il n'eut pas, comme professeur, le succès espéré, c Le respect, dit Guvier, que l'on portait à la profondeur de son génie ne put faire illusion sur l'obscurité et le peu d'ordre de ses expositions. On aurait dit que, toujours maître de sa matière, pouvant la prendre à volonté par tous ses points, il supposait dans ses auditeurs la même capacité; et c'est toujours de la sup« position contraire qu'un professeur doit partir (i). »
En 1796, Berthollet, associé à Monge, fut envoyé en Italie par le gouvernement pour faire transporter en France les chefsd'œuvre des arts que la victoire avait livrés aux Français. Cette mission très-délicate fut remplie avec habileté. Après le traité de Campo-Formio, le vainqueur de l'Italie, de retour à Paris, devint le disciple de Berthollet, et reçut à TÉcoie polytechnique les leçons de l'illustre chimiste : le génie de la guerre s inclinait devant la sience. Vers cette époque fut conçue et préparée la mémorable expédition d'Egypte, à laquelle étaient associés Berthollet et Monge, membres fondateurs de l'Institut d'Egypte. Berthollet montra beaucoup de sang-froid au milieu des périls qui l'entouraient. Ainsi, à la bataille de Chébréis, au moment où il
(t) Covier, Éloge de Berthollet,
âoO HISTOIRE DK LA CHIMIE.
remontait le Nil, il était exposé au feu de renuemi pendaQl toute la durée de la navigation. Gomne on lui voyait les poches pleines de pierres, et qu'on lui en demandait la cause : « C'est afin, disait-il, que je reste au fond de l'eau, si je suis tué. i A la révolte du Caire, l'Institut, assiégé par des iMindes nombreoses, fut sauvé, en partie, par la fermeté de BerthoUet ; les li?res, les instruments, etc., demeurèrent intacts jusqu'à l'arrivée du général qoi fit cesser le ilanger. Pendant que la commisdoii scientifique se dirigeait vers la haute Egypte, le général Bonaparte fit voile pour la France, emmenant avec loi les deux savants dont il ne pouvait se séparer. Rendu à l'Inatitut dePraoce, BerthoUet reprit le cours de ses travaux. Retiré à sa maison de campagne d'Arcueil, il partageait son temps entre son laboialoire, sa bibliothèque et une serre, qui lui servait de salon, où il aimait à recevoir ses amis. Plein de goût pour les beaux-arts, 3 avait fait décorer son caMnet à l'égyptienne, el peiadre ae plafond le zodiaque de Denderab* Les savants les plus célèhr^ d'alors venaient le visiter dans cette agréable retraite; Davj et Wollaston étaient de ce nombre. Le premier de ces visiteurs a tracé de BerthoUet le curieux portrait que voici : «BerthoUet était un homme très-ainsable. Ami de . Napoléon, il était bon, concluant, modeste et franc. Son caractère n'avait rien de haotain; inférieur à Laplace comme puissance intellectuelle, il M était supérieur par ses qualités morales. BerthoUet n'avait ao* cune apparence d'un homme de génie; mais on ne pouvait pa» regarder la physionomie de Laplace sans se persuader que c'était un homme réeUement extraordinaira (I). »
Le général Bonaparte, devenu Napoléon I^, n'oubUa pas soo ami le chimiste. BerUioUet fut nommé sénateur titulaire de iasénatorerie de MontpeUier et créé comte de l'Empire. Il n'enplofa ces faveurs de la fortune, ce qui lait son- éloge, qa'au progrès de la science. Il fonda la Société éfÀrûueil qui publia un recueil de mémoires physiques et chimiques, que Ton peut consulter encore aujourd'hui avec profit. Theiûud, Gay-Lussac et Bumboldt, etc., y firent paraître leurs premiers travaux scientifique*
A la Restauration, BerthoUet accepta l'un des premiers la pairie. Le Mémûfial de SainU-Hélène contient à ce sujet des ren*
(1) Foy. Dayy, dans la Chimie enieigné0 par la biographie de ses fi»dateurs, p. 20S. Paris (Hachette}, tS66.
TAOISIÈME ÉPOQUE. 551
seignements fort curieux : «Lors des désastres, y est-il dit, Berthollet avait été trës-mal pour Tempereur, qui en fut vraiment affecté, répétant plusieurs fois : « Quoi ! Berthollet ! mon ami Berthollet!... sur lequel j'aurais dû tant compter!» — Au retour de Plie d'Elbe, Berthollet se hasarda à reparaître aux Tuileries, faisant dire par Monge à l'empereur que, s'il n'en obtenait pas un regard, il se tuerait à la porte en sortant. Et l'empereur ne crut pas pouvoir lui refuser un sourire en passant devant lui. » — Que les savants, dignes de ce nom , apprennent par cet exemple que leur place n'est point dans les antichambres des puissants du jour.
Dans les dernières années de sa vie, Berthollet eut de fréquentes atteintes de goutte. Il les combattait par la sobriété et l'exercice : il faisait très-souvent à pied le trajet de Paris à Arcueil. Il soufArait depuis plusieurs jours d'un anthrax, quand la violence de la douleur le força à recourir à une consultation : il était trop tard ; il mourut à Arcueil , le 6 décembre 1822, à l'âge de soixante*quatonse ans.
VmTMOL de BerilMllM.
Ce fut à l'âge de vingt-huit ans que Berthollet débuta dans la carrière chimique par un mémoire 5tf r la crème de tartre, inséré dans le Journal de Physique (février 1776). L'analyse qu'il donna de ce sel était aussi complète qu'elle pouvait Tôtre. Il sépara Tacide tartrique (alors appelé acide tartareux) par l'acide nitrique, et la potasse par la chaux ou par la magnésie. Quelques mois après il publia des Observations sur fair, brochure de 58 pages in-12 ( imprimée en 1776, chez Didot jeune)^ devenue rarissime. II y traite particulièrement de l'air fixe (gaz acide carbonique) qu'il regarde comme Tun des principaux éléments de l'engrais, et comme jouant, en général, un très-grand rôle dans la nature. C'est pourquoi il voulait lui donner le nom d'acide universel, et cherchait à concilier Texistence de cet acide avec celle du phlogistique.
Dans le même travail, l'auteur fait intervenir l'action de l'affinité dans la double composition des sels, et il laisse déjà entrevoir ce qu'on est convenu d'appeler depuis la laide Berthollet^ et qu'on peut énoncer en ces termes : «Si deux sels quelconques, A
552 HISTOIRE DE hk CHIMIE.
et B, dissous dans l'eau, sont mêlés ensemble ei que, par leur réaction, il puisse se former dans la liqueur un sel soluble et mi sel insoluble, ou deux sels insolubles, les mêmes sels, A et B, se décomposeront toujours, c'est-à-dire que l'acide de l'un s'emparera de la base de l'autre, et réciproquemenl, à moins qu'il ne puisse se former un sel double soluble, ce qui arrive rarement (1). » — C'est là, notons-le en passant, moins une loi que l'expression d'un fait général, qui souffre quelques exceptions.
La découverte de la compagnon de Vaûali volatil, si importante pour la chimie, tant théorique que pratique, était loin d'être appréciée à sa véritable valeur à l'époque où elle se produisit ; elle passa presque inaperçue pour la plupart des chimistes contemporains; Fourcroy lui consacra à peine quelques lignes à rarticle, d'ailleurs si étendu, de Chimie de V Encyclopédie méthodique. On se rappelle que Priestley, en foudroyant le gaz alcali volatil (ammoniaque) par des étincelles électriques, avait obtenu^ un gaz ioflammable et non absorbable par l'eau : c'était l'hydrogène. BerthoUet répéta la même expérience, en la variant, et constata qae l'autre gaz, avec lequel l'hydrogène se trouvait combiné pour former l'alcali volatil, était l'azote. Il fit usage, pour cette analyse, de l'eudiomètre de Volta, et constata que 4,000 parties d'ammoniaque en poids se composent d'environ 807 d'azote et de 193 d'hydrogène. Les détails relatifs à cette découverte, dont l'origine remonte à 1784, ont été consignés dans VAnalifse de Colcali volatil^ mémoire communiqué par Berthollet en I7B5, et imprimé en 1788 dans le recueil des Mémoires de l'Académie des sciences, p. 306.
Le travail de Berthollet Sur la nature de l'acide sulfureux, paru en 1789, est pour ainsi dire une rectification des mémoires qu'il avait publiés, en 1782, sur le même sujet. A cette époque, il soutenait encore que la formation des acides en général était le résultat d'un effet combiné de dégagement de phlogistique et de fixation d'air vital, et il regardait l'acide sulfureux comme un corps qui contient moins d'air vital que l'acide sulfurique et moins de phlogistique que le soufre. Sept ans plus tard, cette manière de voir était complètement changée : s'étant rallié aux idées de Lavoisier, il montra que l'acide sulfureux était de l'acide sulfuri-
(1) Voy. BecKerdies $w Us lois de VaffuUié, dans les Jf^. de rinstitiit (section iQitiiéin^tiqae et physique) « t. III, année 1801, et t. VU, anoée 1806.
TROISIÈME ÉPpOUB. 553
que surchargé de soufre, ou, ce qui retient au même, privé d'une partie de son oxygène, et que réciproquement l'acide sulfureux pouvait prendre les propriétés de l'acide sulfurique, ou par une diminution du soufre, ou par une augmentation de l'oxygène. II n'entra pas dans le détail des proportions.
Le 15 décembre 1787, Berthollet communiqua à l'Académie des sciences un mémoire remarquable Sur /a nature de Facide prussique et de ses sels. Par une suite d'observations habilement déduites, il arriva à conclure que si l'acide prussique ne contient pas l'ammoniaque toute formée, il en renferme au moins les éléments, l'hydrogène et l'azote, combiné avec du carbone, dans des proportions qu'il n'avait pu déterminer. Il semblait entrevoir l'existence du radical qui reçut plus tard le nom de cyanogène. La théorie de Berthollet fut confirmée par Clouet, qui parvint à former de l'acide prussique en faisant passer du gaz ammoniacal à travers un tube de porcelaine chauffé au rouge, contenant du charbon.
En 1788 il lut à l'Académie une série d'observations , aussi neuves qu'intéressantes , sur la Combinaison des oxydes mitallir' ques avec les alcalis et la chaux . L'auteur avait pour but d'établir « que si les métaux oxydés se comportent comme des alcalis avec les acides, ils agissent à leur tour comme des acides avec les alcalis » ; et partant de là il considérait les oxydes métalliques comme un terme intermédiaire entre deux progressions opposées. C'est en multipliant les faits à l'appui de cette manière de voir qu'il parvint à découvrir Y argent fulminant. Il l'avait obtenu, sous forme d'une poudre brunâtre, en traitant le nitrate d'ai^ent par l'eau de chaux pure, reprenant le précipité par l'ammoniaque qui le dissout, et le desséchant sur du papier.
Dans la même année, Berthollet découvrit Vacide eUorique ( appelé alors acide muriatique suroxygéné )^ à l'état de combi-? naison avec la potasse. Il trouva que par l'action du feu ce sel (chlorate ou muriate suroxygéné de potasse ) donne de l'oxygène pur, ce qui permit d'étudier ce gaz mieux que par l'emploi de tout autre mode de préparation. Il remarqua en même temps la propriété explosible du chlorate de potasse, et proposa de l'employer au perfectionnement de la poudre à canon. Cette proposition amena un essai officiel à la fabrique royale des poudres d'Essone, le 28 octobre 1788. Cet essai coûta la vie à deux per-
sonnes ; Lavoisier, Berthollet et Chevraud, commissaire royal, faillirent en être les victimes (4).
C'est de 1789 que date aussi une révolution industrielle : le
<1) Les détails de cet accident ont été raoootés par le Jàwmal de Parit^ en date du vendredi, 31 octobre 1788. Sn void h» prineipanx estraits : « Les régisseurs des poudres ayant appris qne M. BerthoUet avait déeoiivert use matière très-propre à fabriquer de la poudre, beaucoup plus forte que la pondre royale même, qui est la meilleure connue, ont cru qu'il était de leur devoir de faire une épreuve de cette fkbrication, quoique ce soit un problème assez dîflkilf à résoudre, de savoir si les découvertes de ce genre sont pins avantageâtes qw nuisibles à rhnraanité... On procéda à Téprenve le 27 octobre à 6 heures do matin : 16 livres de matière (chlorate de potasse) furent pesées scmpoleosement au dosage convenu, et le charbon fut mouillé par précaution; on commença à battre à 7 heures précises ; on ne tarda pas à s'apercevoir que la matière, quoique médiocrement humectée, se pelotonnait dans le morUer et qu'elle k retoamait mal sons le pilon ; M. Letors (l'un des réyssenrs désignés poor constater les effets de l'expérience) essaya de la faire retomber avec un bâton; miis cet expédient n'ayant pas réussi complètement, on résolut de porter la compoâtioa à 20 livres au lieu de 16, et le nouveau charbon fut encore mouillé avant d*étre employé. Comme, malgré Paddition de la matière, elle ne se reloamnt pas beaucoup mieux, M. Letors, emporté par son sèle, continua à la faire retomber à chaque coup de pilon avec son espèce de spat^ en bois^ persodé que, la pondre n'étant pas encore fort avancée, il n'y avait ancan dang^ ; il était alors entouré de M. et de M*"* Lavoisier, de M. Berthollet et de M. de Chevraud, commissaire ; de M. Mallet, élève, et du sieur Aldin, mattre poudrier, et plaisantait avec sécurité snr les effets que produirait une explosion en pi» air. A 8 heures un quart on suspendit le battage pour Aire un rechange cqbplet, et on trouva la poudre (dus avancée qu'on ne s'y attendait Alors KL Lavoisier insista pour que son confrère cessât de la remuer avec un bâton durant le battage et demanda que tout le monde se retirât derrière l'estacade, tandis que la machine jouerait, sauf à revenir remuer, lorsque le pilon serait arrêté, ce qai fut convenu. Après quoi on descendit pour prendre quelque repos et déjeaner/es laissant l'âève et le maître poudrier pour continuer. .. An bout d*nn quart dlienre on s'achemina pour retourner à l'appareil. M. Letors, toujours actif, devança les autres de quelques instants, et ftit suivi de près par l'une des^demoiselles Cbevraud, qui était accoutumée à des opérations des arts qu'elle entendait très-bies. M. BerthoUet, qui n'avait Jamais vu de mortier à pondre, entra aTec M w et M. Lavoisier et le commissaire dans une batterie en adivilé; il n'y reiU qae peu d'histants, et on se remit en chemin poor se rendre â Tépreuve; U était alors 8 heures 45 minutes. A peme avait-onfait quelques pas, qu'une forte explosion se fit entendre et qu'une épaisse ftunée s*éleva du lieu de l'épreuve. On y counit et 00 trouva tonte la machine en pièces, le mortier en éclats, le pOon lancé an lob, le malheureux M. Letors et Mita de Chevraud Jetés l'un et l'antie â 30 pieds de dbtanoe, et ihM^assés contre un mur de meulières : le premier avait une Jambe emportée, le poignet droit cassé, une cuisse brisée, un ceil crevé, la peau du crâne enlevée; il o'a survécu que peu d'instants â tant de blessures. W^âe Chevraud, mutilée aussi, était expirée avant lui. L'assemblage des plan-
• TROlSlillE ÉPOOUB. 555
blanchiment des étoffes par l'emploi du chlore, alors appelé œidê murMiçue oxygéné- Berthollet donna la description de son nouvel art dans les Ànnahs de ûtumie.
Les Éléments de l'art de la teinture (S vol. in-g%i791) ont beaucoup contribué au progrès de Tindustrie. Cet ouvrage est dirisé en deux parties : dans la première, Tauteur expose les principes servant de base à Texplication des phénomènes sur lesquels repose Tart du teinturier; la seconde partie est exclusivement consacrée aux procédés de l'art pratique.
VEsstti dé staHque chimique (2 vol. in-S"", 1803), qui seul suffirait pour faire la réputation d'un savant, a probablement pour origine le cours de chimie que Berthollet avait été chaiigé de faire à Técole normale, lors de la création de cet établissement par la Convention nafionale. Onze de ses leçons ont été imprimées dans le Journal de TÉcole normale.
Fei
Pourcroy (Antoine-François), de douze ans plus jeune que Lavoisier, fils d'un pharmacien, naquit à Paris, le 15 janvier 1755. Après avoir fait ses études au collège d'Harcourt, il se passionna pour la musique et la poésie, composa quelques pièces de théâtre, et eut un moment l'idée de se faire comédien ; le mauvais succès d'un de ses amis l'y fit renoncer. Sur le conseil de Vicq-d'Azir, ami de son père, il se décida à se faire médecin, et fut reçu docteur en 1780. Quatre ans après, il obtint, par la protection de Buffon, la chaire de chimie au jardin du Roi, en remplacement de Macquer : il avait eu pour compétiteur Berthollet, moins protégé que lui. Dès 1782, Fourcroy était admis aux réunions des savants que Lavoisier recevait chez lui et parmi lesquels on remarquait Condorcet, Monge, Berthollet^ Vicqd'Azyr, Vandermonde, Baume, etc. Bientôt la révolution lut ouvrit un nouveau champ d'activité. Faisant partie du Comité
clies, derrière leqael étaient les ouvriers, avait résisté; ils avaient éprouvé une vive commotion, mais sans ancone Iriessure. L'élève et le maître poudrier, qui avaient été relevés de leur poste par M. Letors, a'étaient retirés un instant avant pour aller prendre quelque nourriture. »
Ce récit émouvant avait été évidemment communiqué au Journal de Paris par un témoin oculaire, peut-être par Lavoisier ou par Berthollet lui-même.
556 HISTOIRE Ji^ U CUIMIX.
des électeurs, il fut élu, eu 1792, député suppléant de Paris à U Convention nationale, et devint, dès Tannée suivante, Tun des membres les plus influents du Comité de l'instructioD' publique. U usa de son influence pour arracher des prisons révolutionnaires le chirurgien Desault, mais il ne fit rien pour sauver Lavoi* sier, comme nous l'avons fait ressortir plus haut. Au 9 thermidor, il fut appelé au Comité de salut public. H contribua à Torganisation de l'École polytechnique, alors l'Ecole des travaux publics, fit créer trois écoles de médecine et donna le plan de l'École normale. Après le 18 brumaire, il fut nonuné directeur général de l'instruction publique, et rendit des services dans la formation des lycées. Lors de la création de l'université impériale, il espérait en devenir grand-maltre, quand il apprit que Fontanes lui était préféré. Ce fut un coup terrible porté à Fourcroy, qui se vantait d'être non ambitieux. Sa gaieté naturelle l'abandonna, et il disait aux amis qui cherchaient à le consoler: « Ce coup me tuera; une griffe de fer me déchire le cœur. » Enfin, le 6 décembre 1809, le jour même où Napoléon, pour lui faire oublier une préférence pénible, signait les lettres patentes qui le nommaient comte de l'empire avec une dotation sénatoriale de S0,000 fr. de rente, il s'écria tout à coup : « Je suis mort. § Ce furent ses dernières paroles : il expira au milieu d'une fête de famille, à l'âge de cinquante-quatre ans.
TMV»ax 4e Wvmweroj*
Fourcroy débuta, à vingt-deux ans, par un mémoire lu à l'Académie des sciences , en décembre 1777, Sur la différmee des précipités martiaux^ obtenus par les akaiis caustiques. Dans un second mémoire , lu en janvier 4778, il étendit son travail aux précipités de chaux, obtenus en traitant les sels calcaires par des alcalis. On n'y voit aucun fait nouveau. Plus tard il s'attacha à l'étude de la chimie oi^anique., particulièrement de la chimie animale. Mais ses analyses du quinquina, du gras de cadavre, du lait de vache, du foie humain, des calculs biliaires, etc., n'offrent qu'un intérêt historique : l'auteur avait abordé des problèmes pour la solution desquels les éléments nécessaires restaient encore à découvrir ; ses erreurs n'étaient donc que des péchés d'omission.
Fourcroy eut le mérite incontestable 'd'avoir, par ses ouvrages et par son enseigaement, contribué plus qu'aucun autre de ses collègues à populariser la chimie. Parmi ses ouvrages nous citerons : Système des connaissances chimiques et de leur application aux phénomènes de la nature et de Vart, 1801, 6 vol. in-4°, ou 11 vol. in-8** : c'est le développement de ses Leçons d'histoire naturelle et de chimie j parues en i78J , 2 vol. in-8*; — Philosophie chimique; 1792^ in-8^; — Tableaux synoptiques de chimie^ atlas in-folio, 1805. Son article Chimie^ de l'Encyclopédie méthodique, est fort important pour l'histoire de la chimie au dix-huitième siècle.
Comme professeur, Fourcroy était sans rival. « H était né, dit M. Pariset, pour le talent de la parole, et, ce talent, il l'a porté au plus haut degré : ordre, clarté, expression, il avait toutes les qualités d'un orateur consommé ; ses leçons tenaient de l'enchantement Apeine avait-il ouvert la bouche que le cœur était saisi par les sens et l'esprit captivé par l'attente. Les phénomènes les plus subtils, les théories les plus abstraites, prenaient, à mesure qu'il parlait , une évidence et une simplicité qui jetaient dans la surprise et le ravissement. Son élocution vive, facile, variée, élégante et pourtant familière , semblait se jouer avec les obstacles, et faisait tomber, pour ainsi dire en courant, les voiles sous lesquels la nature s'est enveloppée. Tout cet éclat , soutenu par les accents d'une voix sonore et flexible , et par le jeu d'une physionomie qui se prêtait à mille expressions et qui s'animait du feu de la parole , donnait à ses démonstrations tout le prestige , et j'oserais presque dire, toute la passion d'une scène dramatique. Il savait distinguer sur les bancs les plus éloignés de son amphithéâtre l'esprit difficile qui doutait encore , et celui qui ne comprenait pas; alors il variait ses expressions, la langue semblait multiplier pour lui ses richesses , et il ne quittait sa matière que lorsqu'il voyait tout son nombreux auditoire également satisfait. Aussi , quelque lieu qu'il choisit pour ses cours , ce lieu n'était jamais assez vaste pour l'affluence de ses auditeurs (1). »
(1} Pariset, Éto^ de Fourcroy.
558 HISTOIRE DK LA CHIMIK.
Âpres avoir fait connaître les auteurs de la ekimi4«e » abordons la description môme de leur œuvre collective.
Dire beaucoup de choses en peu de mots, tel est l'idéal de la pe^ fectioD du langage. L'algèbre , cette langue des mathématiciens» en approche le plus; la langue des chimistes vient immédiatement après.
Plus une science se perfectionne , plus le besoin de s'exprimer avec autant de brièveté que de précision se fait sentir. C'est ce dont étaient pénétrés Morveau, Berthollet et Fourcroy, lorsque vers le milieu de l'année i786 ils se réunirent à Lavoisier, au chef de la nouvelle école , pour examiner un projet de nomeoclature, proposé par Morveau dès 1783, et pour concerter ensemble an plan de réforme devenu nécessaire. Ils étaient dans le courant des idées nouvelles qui entraînaient alors tous les çhiaûstes, ceux-là môme qui semblaient tenir le plus aux idées anciennes. a Ne faites grâce , écrivait, vers la fin de ses jours, Bergman à Morveau , ne faites grâce à aucune dénomination impropre ; ceux qui savent déjà entendront toujours; ceux qui ne savent pas encore entendront plus tôt. »
Après huit mois de conférences presque journalières, auxqueOes assistaient plusieurs géomètres de l'Académie, Lavoisier exposa à la séance publique de l'Académie du 18 avril 1787 les bases de la Réforme et du perfectionnement de la nomenclature de la cUnui^ et il eti donna les développements dans uîi second tnémoire, la le 2 mai suivant.
Cette grande réforme, œuvre commune de Lavoisier, de lfo^ veau, de Berthollet et de Fourcroy, porte principalement sur les corps composés. Ces corps ont été divisés en acides ^ en bases et 'en sels. La nomenclature nouvelle repose donc sur une véritable classification des matières que traite la chimie.
Lavoisier, d'accord avec ses collaborateurs, avait établi en régie que « toute dénomination d'un composé doit en même temps indiquer les noms des éléments de ce composé » . Appliquant cette règle aux acides , il les terminait en içue; de là les noms d'acide sulfurique^ d'acide muriaiique , d'acide carbonique, etc., substitués aux noms d'huile de pitriol^ d'esprit de sel, d^airjlxe^ etc.
TROTSTiME EPOQUE. 559
Si LaToisier n'eût pas fait jouera Tozygène un r6l€ trop exclusif, la nomenciature chimique aurait été presque parfoite dès son origine. Hais, d'après sa théorie, c les acides sont composés de deux substances de Tordre de celles que nous regardons comme simples (je cite textuellement) : Tun] qui constitue l'acidité; c'est de cette substance que doit être emprunté le nom du genre; l'autre qui est propre à chaque acide, qui les différencie les uns des autres, et c'est de cette substance que doit 6tfe emprunté le nom spécifique. »
Comme i'oxygène, en sa qualité de principe acidifiant ou de générateur des acides (c*esi la signification du mot oxygène)^ était supposé exister dans tous ces composés , son nom pouvait être omis sans inconvénient : il désignait le genre, exprimé par la terminaison iguCy tandis que le nom de l'élément, auquel il s'associait, désignait l'espèce. C'est pourquoi, ou lieu d'acides occysalfurique, oxtfearbonique, etc., on dira simplement acides sulfu^ rique, carbonique, etc.
Hais les auteurs de la nomenclature ne tardèrent pas à s'aper^ cevoir que les deux principes constitutifis , le principe acidifiant et le principe acidifié, peuvent se combiner entre eux dans des proportions différentes ; il fallait donc élargir le cadre. C'est ce qu'ils firent en variant la terminaison du nom spécifique : igue devait indiquer l'acide qui contient le plus d'oxygène; evo; celui qui en contient le moins. C'est ainsi que, par une simple modification de la désinence, le seul énoncé des noms, tels que acide sulfurique et acide sulfureux, acide arsénigue et acide arsénieux suffit pour indiquer une difTérence de composition. Hais la chimie marchait vite; et bientèt les faits ne cadraient plus avec la théorie.
Il nous faut ici anticiper un peu sur l'avenir des contemporains de Lavoisier, avenir qui déjà n'est plus pour nous que le passé. Dès le commencement de notre siècle on reconnut que c'est , non plus en deux, mais en trois et même en quatre proportions différentes que l'oxygène peut se combiner avec une seule et même substance pour former des acides différents. Afin de ne rien changer aux terminaisons anciennes, on imagina alors de faire précède; le nom de l'acide, contenant une proportion d'oxygène moindre que l'acide terminé en igue, de la préposition grecque hgpo (Oictf, au-dessous). A son tour, l'acide moins oxygéné que celui-là dut recevoir la préposition hypo, en conservant la terminaison eux. Cette première modification fût apportée à la nomen-
ciature à l'époque où Gay-Lussac découvrit deux nouTeaui acides du soufre, moins oxygénés que Tacide sulfureux. C'est ainsi que l'on dit depuis lors :
Acide «.J^r,j«e I acides anciens.
Acide fulfurena )
Acïde hypo«arMrique. • Ucides nouTeaUx.
Acide hypatulfureux. . . )
On découvrit, presque en môme temps, que le phosphore, l'azote, le chlore, etc., peuvent, comme le soufre, donner des acides moins oxygénés que l'acide terminé en eux. Mais l'expérience avait montré aussi que l'oxygène n'engendre pas seulemeol des acides.
Nous avons vu que les anciens chimistes appelaient chaux le produit de la calcinatiou d'un métal à l'air. Après avoir démontré que ce produit est dû à la fixation de l'oxygène parle métal , Lavoisier remplaça le nom de ehanx métallique^ d'abord par celui de métal oxygéné, puis par celui A'oxyde. Leschaoi d'étain, de plomb, de mercure, etc., s'appellerontdonc désormais oxyde» d'étain, de plomb, de mercure, etc. Mais ici encore l'expérience montra que l'oxygène peut, comme dans la formation des acides, s'unir à un même métal en plusieurs proportions pour produire des oxydes différents. Afin de distinguer entre eux des oxydes plus ou moins oxygénés, on convint d'appeler prolOJEytfe (de icpStoc, premier), le composé qui contient la moindre on première proportion d'oxygène , et deuloxyde ou bioxyde,celé qoi en contient le double; on nomma sesquioxyde \es composés où l'oxygène entre pour un et demi, la quantité de métal restant toujours la même; tritoxyde, guadroxyde, etc. ^ des composésoù l'oxygène est le triple, le quadruple, etc., de celui du protoxyde; enfin on nomma eoue-oxyde tout composé 6h la quantité d'oxygène est inférieure à celle du protoxyde.
La plupart des oxydes sont des basesy c'est-à-dire qu'ils ont la propriété de se combiner avec les acides pour former des sels. 0 y a aussi des oxydes indifférents ou neutres, ainsi appelés parce qu'ils ne sont susceptibles de se combiner ni avec les acides, ai avec les bases. C'est le cas de beaucoup d'oxydes non métalliques, tels que le protoxyde et lé deutoxyde d'azote.
Les auteurs de la nomenclature chimique avaient reconnu que
0 plus ta proprtéié d'oxygène augmente dans uû oxyde basique, plus celui-ci perd sa propriété de base et tend à deveuir acide , de telle façon que les composés les plus oxygénés sont généralement acides, tandis que les moins oxygénés sont basiques )>. — Ce fait général^ qu'on appelle improprement une M, s'applique encore à diautres éléments que l'oxygène ; mais c'est ce qu'ignorait alors Lavoisier. Il loi importait avant tout de faire ressortir la différence qui existe entre une combinaison ou un composé et un mélange. Le composé suppose l'union intime, moléculaire^ de deux ou de plusieurs éléments. Cette union^ souvent accompagnée de dégagement de chaleur, de lumière et d'électricité, se fait toujours dans des proportions déterminées; il est im« possible de distinguer, à l'aide de nos sens, organoleptiqueTnenij la nature des éléments qui forment le composé, et ces éléments ne peuvent être séparés que chimiquement. Il n'en est plus de même de ce qu'on nomme un mélange. Les éléments qui y entrent se reconnaissent déjà à l'aide de nos sens, et ils peuvent être séparés mécaniquement; le mélange s'effectue sans aucun phénomène de chaleur, de lumière et d'électricité , et son volume représente la somme de volumes des éléments mêlés, tandis que dans l'union chimique il y a souvent condensation des volumes. Aussi n'estrce pas sur les mélanges, mais sur les composés, que se portait l'attention des auteurs de la nomenclature.
Composés salins ou sels. II y a des sels neutres^ acides et basiques^ Le sel neutre est la combinaison d'un acide avec une base, combinaison dans laquelle les propriétés de l'un et de l'autre composants se sont neutralisées. C'est ce que là nomraclature indique en changeant en aie la terminaison ique, et en ite la terminaison , eux des acides. L'oxygène étant supposé entrer dans la composition de toutes les bases, on retranche le mot oxyde, comme un facteur inutile, et on dit simplement acétate de plomb y nitrate d^argenii etc., au lieu de combinaisons de l'acide acétique avec l'oxyde de plomb , de l'acide nitrique avec l'oxyde d'argent, etc. Cependant, lorsque plusieurs oxydes d'un même métal peuvent se combiner avec un acide et produire des sels différents, il est indispehsable de faire précéder le nom du métal de celui de son degré d'oxydation. C'est ainsi qu'on dit : sulfate deprotoxyde de fer, sulfate de sesguioxyde ou de peroxyde de fer. On dit aussi dans ce cas : sels au minimum et sels au maximum (d'oxydation).
Les chimistes anciens connaissaient déjà l'aclion que les com-»
BI8T. Dl LA CBIIIIE. — T. II. 36
56S usioius ss Lk arans.
posés aeides et alcalin» ou basiques exereeot sur eertaiiies couleurs ▼égétales. De ià un moyen bien simple pour disliugoer ces composés entre eux. La oouleur la plus ordinairement employée à cet efiét est la teinture de toufnesol. Elle est sans action sur le sel parEiitement neutre; mais elle rougît au contact d*un sel aeidey comme elle le ferait au contact d'un acide libre, tandis que le sel basique ramène an bleu la teinture de toamesol rougie par un acide.
La nomenclature indique ces différences de réaction. Ainsi, les sels acides sont appelés swr^-seh ; on les désigne par les noms de sesqui-j bi-, quadrisels ^ s'ils contiennent une fois et demie, deux fois, quatre fois autant d'acide que le sel neutre ^ pris pour terme de comparaison. Exemples :se$quicariHmaied'3immon\9qQty bîmUfate de soude, quadroxaUUe de potasse. Les sels^ an contraire, dans lesquels la base domine , sont appelés sous-seU^ oo seh basiques. On dit : sel bi-basique, tri-basique, sess^ basique, etc., lorsque la quantité de base est le double, le triple, le sextuple, etc., de la base qui entre dans la composition du sel neutre. Exemple : acétate de plomb bi''batique,iri'àasigue,sex-è^ sique.
Tels sont les principes de la nomenclature chimique* Ils s'appliquent presque exclusivement aux ox-aeides, aux ost^y-^foses et aux oxy-sels. Voilà ce qu'il importe de ne point perdre de Tue, lorsqu'on veut apprécier sainement l'œuvre coîlectiye de La- Toisier, Morveau, BerthoIIet et Fourcroy.
La tbéorie de la combustion, jointe à la nomenclature, voilà ce qu'on pourrait appeler Vécole ehin^ique fi^ançaise.
Progrès 4e Técole eliimi^mc françaloe.
On a dit de la révolution ftnnçaise qu'elle était destinée i faire le tour du monde. Cette prédiction ne s'est jusqu'ici complètement réalisée que pour la chimie. Les idées nouvelles . scientifiquement révolutionnaires, après avoir,- non sans d'opiniâres résistances, forcé la conviction des collaborateurs immédiats deLavoisier, pénétrèrent, quoique lentement, dans Tesprit des autres chimistes français, tels que Ghaptal, Van-Mons, Darcet, Pelletier, Achard, Adet, Deyeux, Vauqucdin^ etc.; pois de Ut elles se répandirent partout et flnirent«par être adoptées par
TIKOISIÈME ÉPOQOE. 563
tons ks savants. Les critiques passionnées dont la chimie nouvelle était l'objet de la part de quelques retardataires, loin de nuire à son succès» donnèrent à' beaucoup de personnes le dédp de la connaître , et à peine en eut-oh pris connaissance qu'on en sentit immédiatement Tincontestable supériorité sur la chimie aneiemie. G'es^ ainsi qu'on ne renverse que ce qu'on remplace avec avantage.
En Ançietêrre, Pexemple donné par Black, Klr^an et Caven-^ dishqoi, après quelques hésitations, avaient franchement embrassé les principes de l'école chimique française, fut bientôt suivi par Pearson, Tenant, Beddoes et Hope, successeur de Black à la chaire de chimie d'Edimbourg. Les médecins anglais furent les premiers à utiliser, pour leur art, les découvertes de la chimie moderne. Ils employèrent les sels de baryte pour combattre les scrofules^ et appliquèrentroxy gène, au momentoù il se dégage de l'oxyde: de mercure, dans le traitement des maladies de poitrine. Mais c'est surtout dans les arts industriels que les Anglais songèrent à tirer parti des découvertes chimiques les phjs récentes.
En Allemagne, la chimie pneumatique ou antiphlogistique, — c'est ainsi qu'on y appelait l'école française , — rencontra le plus grand nombre de contradicteurs, dont quelques-uns cherchaient à concilier la doctrine ancienne avec la théorie nouvelle. Nous citerons ici particulièrement Gœttling, Gren et Girtanner.
€i^wttlin^ {F.'Frédéric-Atiguste), né à Bernbourg, le 5 janvier 1755, mort à léna, le !•' septembre 1809, professeur de chimie à Funiversité de léna, auteur d'un Essai de chimie physique (iéna, 1790, \n'%'')yû*vtiiehncyclopédie rA/mico-pAy«^é(ibid., 1803-1807, 3 vol. in-8*), fit une série d'expériences sur plusieurs corps combustibles mis en contact avec le gaz oxygène, le gaz azote, l'air atmosphérique et d'autres fluides élastiques, dans le but de rectifier \2L Chimie antiphlogistique; il en publia les résultats dans Beytrag zur Berichiigung der açfiphlogisiischen Chemie, etc. (documents pour servir à la rectification de la chimie antiphlogistique); Weimar, 4794-1798, in-8^; et en déduisit, entre autres, que « le calorique et la lumière sont deux corps simples , différents l'un de l'autre, et tous deux à l'état de fluides élastiques; que Tunion de la lumière avec l'oxygène forme le gaz azote, de même que celle du calorique avec l'azote forme l'oxygène ; que la lumière a plus d'affinité pour Toxygène que le calorique, ce -qui expliquerait pourquoi l'oxygène est, dans benncoup de cas,
56 i RISTOIU DK UL CttlMlS.
décomposé par la lumière, et converti en azote ». — BerlhoUei raina de fond en comble ce système dans une note lue à TAca* demie des sciences, en pluvitee de l'an IV (février 4796).
«MA {F.'JJberi'Chark8)j né à Bernboui^, le l*» mai 4760, mort le 36 novembre 4798, professeur de chimie à Tuniversité de Halle , auteur de plusieurs ouvrages estimés , parmi lesquels <m cite : Obgervationes et expérimenta eirca genesin aéris fixi et pUogUtiâ (Halle, 4784, in-8») ; Systetnatisches Hondbwih der gemmmfUen Chemie (4794, ^ édit.), repoussa la théorie française sur Toxydation et la désoxydation des métaux, et ne céda que devant l'évidence des faits que Van-Mons lui opposait Biais, ne pouvant pas renoncer entièrement à l'idée d'un principe général combustible , ni se résoudre à regarder, avec les chimistes français, la plupart des corps combustibles comme simples ou indécomposés, il.finitpar se créer une théorie mixte. D'après cette théorie, le phlogistique serait une base expansible qui, par son union avec le calorique, produirait lalumière. Quant au calorique, ce serait, non pas un fluide, mais une force primitive, expaosive, mettant en mouvement les molécules de la matière. Cette théorie se trouve longuement exposée dans une lettre de Oren à son ami Yan-Mons.
^OMUmm^r {Christophe ), né à Saint-Oall, le 7 décembre 4760» mort à Gœttingue le 47 mai 4800, professeur de médecine , auteur d'ouvrages sur des sujets variés, parmi lesquels on remarque une Nouvelle Nomenclature chimique à l'usage des Allemands (Gosttingue, 4791, in'8°}, et Principes de chimie aniipUogisiique (Ibid., 4795, in-8°), écrivit, en octobre i794, à de la Metherie qu'il venait de trouver que «la base de l'acide muriatique estl'hydrogène, que cet élément, au premier degré d'oxydation, fournit l'eau, et, au second degré, l'acide muriatique; qu'il existe ainsi une analogie complète entre l'acide muriatique et l'acide nitrique, puisque l'azote au premier degré d'oxydation forme l'air at* mosphérique , et au second l'acide nitrique. » C'est le cas de dire que rien n'est plus séduisant que l'erreur. Aussi, que de vigilance ne faut-il pas dans la recherche de la vérité I
Dans une lettre adressée, en septembre 4796, à Yan-Mons, Gir* tanner fait le tableau suivant de l'attitude des chimistes allemands, à la fin du dix-huitième siècle, vis-à-vis de l'école fran* çaise .%.. «La révolution chimique s'est opérée en Allemagne. H n'y n plus que Gren, savant distingué, mais opiniâtre, Wesirumb,
Omeiin et Creil, qui défendent encore Texistence da phlogistique. Ces quatre chimistes ne se rendront jamais : ils ont déclaré une guerre à mort à la doctrine antipblogistiqoe. Trommsdorf, qui cependant s'est rendu à la nouvelle doctrine , tient encore par quelques chaînons à l'ancienne.... Parmi nos jeunes chimistes, Scherer de léna promet de grandes choses ; il est zélé sectateur de la chimie française, bon expérimentateur et doué de beaucoup de connaissances. Le professeur Majer, à Erlangen , est une excellente tète , qui réunit des connaissances profondes en mathématiques, physique et chimie, comme Monge à Paris, quoique, selon moi , Monge ait plus de génie. Hermbstœdt fait tout ce qu'il peut pour i'av^^ncement de la nouvelle doctrine. »
Voici maintenant le commentaire, dont Vaii-Hons accompagna la lettre de Girtanner. c Cette lettre pourrait, dit-il, faire croire que les quatre chimistes (Gren, Westrumb, Gmelin etCrell) dont parle Girtanner, professent encore la théorie de Stahl. Je dois détromper à ce sujet mes compatriotes français, auxquels la guerre n'a pas permis de se mettre au courant des progrès de la nouvelle doctrine chimique en Allemagne. Ce pays ne compte plus parmi ses chimistes écrivains aucun partisan du pur système du phlogistique depuis que je les ai convaincus de la présence de l'oxygène dans l'oxyde de mercure rougi parle feu. Ils ont tous adopté la nouvelle doctrine sans restriction ou avec des restrictions de peu d'importance. Crell, Westrumb, Wiegleb , Trommsdorf, Gmelin, Richter, Leonhardi, etc., tout en tAchant de marier la nouvelle théorie avec la théorie du phlogistique dans les corps combustibles , en admettent l'ensemble et les conséquences. » — « On peut croire , ajoute Pourcroy, que cette lutte glorieuse établie depuis vingt ans, ce procès fameux qui s'instruit encore tous les jours chez un des grands peuples les plus éclairés de l'Europe , fera reconnaître au fond de quel c6té se cache l'erreur et l'illusion, et sur laquelle des deux théories brille la lumière éclatante de la vérité (1). »
La BoUande opposdi moins de résistance que l'Allemagne i l'introduction de la chimie française. Ses chimistes se distinguaient par leurs travaux aussi ingénieux que pratiques. Van Marum se fit connaître par ses expériences sur la combustion des métaux au
(1) EncfClopédU méthodique, article Chimie, pages 617 et 712 (Paris, an IV de la RépobUque fhuiçaiae).
moyen del'électriciié, par ses gazomètres, par ses observations sur la combustion du phosphore dans l'air raréfié. Boifdt^DeiiDaQ, Paals, Van Troostwyk et Lauwerenburg, foroièrent à Amsterdam une société de chimistes^ connus sous le nom de cMmUU* Aoilandais, pour travailler en commun au progrès de la science. Ces chimistes parvinrent le3 premiers, en 4788, à décomposer l'eau par Télectricité en hydrogène el en oxygène, et à la recomposer en foudroyant les deux gaz .ainsi obtenus. Cette imporUuite expérience d'analyse et de synthèse fut répétée à Paris par Cbappe et Sylvestre. Les mêmes chimistes hollandais constatèrent au commencement de 1794, dans les sulfures métalliques et parlieoliè* rement dans le sulfure de cuivre ,. la propriété de brûler daos Toxygène et de s'allumer dans des gaz irrespirables. L'année suivante, ils étudièrent, d'une manière spéciale, le gaz (hydrogène bicarboné) qui se dégage pendant là réaction de l'acide sq1&rique sur l'alcool; Us lui tix)uvèrent, entre autres» la propriété de former une.sorte d'huile avec le gaz acide muriatique oxygéné (chlore). Ce produit d'aspect oléagineux, —premier produit <i« substitution oiii l'hydrogène est remplacé par un égal. volume de chlore, — reçut alors le nom de gai olé/ùmt ou d^kuUe dtttU^ mistes hollandais. Les détails de cette djècouverie furent transmis par Van-Mons à l'Institut de France en ventôse an IV de la république (mars 1796). La Hollande, érigée en république baUfe, était alors en communauté d'idées politiques avec la France. U science promettait d'en resserrer davantage les liens. Aus^ Fourcroy put- il dire avec une légitime confiance ; « Tout an* nonce que la république batave , dont le sol et la prospérité sont les plus beaux et les plus étonnants moauments de l'industrie el du génie, continuera à cultiver la science chimique^ et que h doctrine française y jettera de jtrofondes racines et s'agrandir par ses citoyens. »
V Italie ne resta pas en arrière de l'impulsion dcumée parles chimistes français. Giobert, Beaw^sin., le chevalier Saint-Rialt les comtes Moooaszo et Balbo s'occupèrent à Turin de raM)lication de la chimie nouvelle aux sciences naturelles et aux arts. Dandolo publia à Venise une nomenclature chimique italienne f d'après le modèle de la npmenclature française* A Florence, l'abbé Fontana, déjà bien connu par ses recherches sur les fluides élastiques et particulièrement sur Fair fixe {Journal de physique, octobre 1775), par son analyse de la malachite et par ses obsena-
T&OISliME EPOOUB. 5^7
lions sur l'air où ont séjourné des fourmis {Journal de physique, juillet et septembre 1778), perfectionna les appareils chimiques et météorologiques. A Pavie, à Yérône, à Milan, à Modène, et dans d'autres villes de Titalie , la chimie ffaoçaise ^ de» partisans nombreux^ parmi lesquels il suffit de nommer Yolta, Landrini, Lorgna, Fortîs, Yenturi, Brug^IttelU, Moscati,
VEspa§n6 elle-ttème voulut participer à Télan donné aux études de la cbimie par les découvertes réceoîtes. Le. gouverne^ mBnt espagnol créa des laboratpires, abondamment pourvus d'instruments et d'appareils, h Madiîdi k Séville, à Cadix et dans d'autres villes. La plupart de ces instruments avaient été fabriqués àParispar les ouvriersmOmes queLavoisier avait employés. La nomenclature chimique fut officieUement adoptée, et les ouvrages français, où se trouvaient exposées les nouvelles doctrines, furent rapidement traduits et répandus en Espagne^ Proust et Chabanneau, qui avaient longtemps résidé dans ce pays et possédaient parfaitement l'espagnol, jTÂirent les propagateurs zélés de l'école française.
De iBLSeandmavifi, et plus particulièren^nt de la Suède^ on ne devait pas tarder à voir sortir des chimistes éminents , dignes continuateurs.de Bergmaaa et de Scheele. Quant à la^Russie, elle sembla destinée & n'avoir pour propagateurs de la science que des étrangers, notamment des Français et des Allemands.
Le Nameau Mandé même ne demeura pas étranger à ce mouvement scientifique. Au Mexique et au Pérou , où abondent les mines d'or et d'argent, on sentit bientôt )e besoin de se tenir au courant des progrès de la chimie. A. ce besoin répondirent les travaux cte Delrio, Anguio , Delhuyar et Dandrada, qui s'étaient principalement livrésà l'analyse dea produits minéralo^ques. La République des États-Unis, qui prit un si rapide esscur par l'activité fiévreuse de ses citoyens , ne pouvidt pas rester indifférente au spectacle du développement extraordinaire de la chimie, qui s'est rendu tributaires tous les arts industriels et agricoles.
Mais la science , fille du temps , e&t ii^pendante de l'espace : ellen'appartiekitàtociine. nation, à aucune contrée spéciale; elle plane, comme Tesprit de vérité, au-dessus du chaos des agitations bumainea. Aussi ne fut-ce point un Françaus qui devait réa- User les. vœux et les prédictions de Lavoisier^ ..
568 HISTOIU K LA CHims.
Pen de vies ont été aussi bien rempKes que cdle de Hmih phnr Davy. Né le i7 décembre i778» à PensaDce, petite YÎIle d« comté de Comouaîlles, le jeone Homphry vint, avec ses pareats, babiter Yarfell, au bord de la mer, dans on site pHtoresqiie, eotooré de moiraments druidiques. Ge séjour ne contribua pas pea à dé?elopper en lui le goût de la poésie qu'il cnlIiTa toute sa lie avec une prédilection marquée. Les essais que cite de lui son frère et son biograpbe, Jobn Davy, sont pleins de veire et d'originalité. A seize ans , il perdit son père, graveur sur b<»s« H si mère resta avec cinq enfants sur les bras. Pour suffire à cette cbarge, elle ouvrit d'abord une boutique de mercerie, pois os hôtel garni pour les voyageurs qui venaient visiter lea rives de k Boye, renommées pour la douceur du climat et ses beaotés agrestes. Quelques mois après la mort de son père, en i7t5, Humphry fut mis en apprentissage chez Bingham Borlase^malire chirurgien et apothicaire à Penzance. C'est à cette époque [lévrier 1795 ) que commence le journal où il avait l'habitude de consigner les pensées et les actes principaux de sa vie.
Bien de plus instructif que le développement graduel d'un esprit d'élite : débutant par le raisonnement fnHd, incisif, en quelque sorte mathématique du matérialisme, il finit généralement par aboutir à un spiritualisme éclairé. Voici comment Davy rtîsonnait à dix-huit ans : « La faculté pensante a sa source dans les sens. Un enfant, quand il vient au monde, est sans idées, par conséquent il ne pense pas. Tous ses actes émanent de IHnstincL Excité par la faim, il va sucer le lait de sa mère ; il ne diffère en rien du plus stupide des animaux, si ce n'est qu'il a davantage besoin de secours. Il ne possède que de faibles perceptions; son attention est éveillée avec peine; sa mémoire est à peu près nulle ; et il ne retient les idées qu'à force de les lui répéter. A mesure que l'enfant avance en Age, ses nerfs et son cerveau deviennent plus forts; la perception devient plus vive, et la mémoire plus tenace. Le jugement, résultant de la perception et de la mémoire, commence à se montrer; la raison se développe i scm tour; enfin, l'homme apparaît avec les caractères de soninteitigence. Après que les facultés mentales ont atteint le summum de leur développement à l'Age viril, elles commencent à décliner et
TAOISliMB iPOQOB. 569
rétrogradent vers l'enfance. II suit de là, avec une indiscutable évidence, que la faculté pensante ne reste pas constamment la mdme. Or, ce qui n'est pas constwat est naturellement variable, et ce qui varie est mortel et matériel. La force corporelle et la force pensante commencent l'une et l'autre à croître depuis zéro^pour revenir, après un certain développement, à leur point de départ (i). »
Il est impossible de mieux faire ressortir ce parallélisme du corps et de l'esprit, qui fut, en tout temps, le principal argument du matérialisme.
Une circonstance, en apparence fortuite , fit naître dans Davy Tamour de la science qu'il devait illustrer. Grégoire Watt, fils de l'immortel inventeur de la macbine à vapeur, avait été envoyé par son médecin à Penzance pour une affection de poitrine. Il vint loger cbez Madame Davy. Le jeune pharmacien, pour se lier avec ce personnage qui aimait la chimie , se procura une traduction anglaise des Éléments de chimie de LavoMer. En deux jours îl avait lu et compris ce livre, et il songea dès lors à un nouveau plan d'études, embrassant toutes les connaissances humaines. A la suite des entretiens et discussions qu'il eut avec 6. Watt, il se consacra presque exclusivement à la chimie.
a Un bon physicien doit, disait Franklin, savoir percer avec une scie. » Le jeune Davy construisit les premiers appareils avec quelques tubes de verre achetés à un marchand de baromètres ambulant; il les compléta avec de vieux tuyaux de pipe et avec une seringue dont l'avait gratifié le chirurgien d'un navire français , échoué près de Land's End. Sa chambre à coucher était transformée en laboratoire, et les fourneaux de la cuisine servaient à ses expériences pour préparer les gaz.
Ses premières recherches expérimentales eurent pour objet la détermination de l'espèce d'air que contiennent les vésicules de certaines algues marines, telles que \es fucus sitiquosus etf. squarrosus. Il réussit ainsi à montrer que les plantes marines agissent sur l'air comme les plantes terrestres , en décomposant , sous l'influence de la lumière , l'acide carbonique pour fixer le carbone et dégager l'oxygène. Davy adressa ses Essais sur la chaleur et la lumière au docteur Beddoes , qui les publia, en 1798, dans son recueil périodique ( dmiributiens to phfsieal and médical knowledge).
(1) Eitraits du journal de H. Davy^dans Hemdrsofthê Ufe of H, Davff, 1. 1, p. lS(Loiid^lS39).
570 HISTOIRE DB LA GaiVIE.
Le docteur Beddoes, aacien professer de chimie à rtuàverâté d'Ozfordi entrelengU un commerce épistolaire avec les prindpaux chimistes de soa temps, ootammesit airec La?oisier. Il stnaît de fonder à Clifloo, près de Bristol, im établissement qui, sous le nom d'Insliiulion pn^umaéique, ayait pour bat d'appliquer les gas, -* remède alors à la mode, — au traitement des maladies pulmonaires, ai communes en Angleterre*.!! réaobilde s'attacher le jeune chimiste^ et.cbargea sop aini Davis Gilbert(qui succéda plus tard à H. Davy dans la présidence de la Société royale de Londres) de négocier auprès de l'apothicaire de Penxance la résiliation du contrat d'apprentissage. Par bonheur rapothicaire ne demandait pas mieux que de se défaire d'un apprenti qoi passait à ses yeux pour u un bien pauvre sujet ».
Davy fut donc attaché, en 1799, à Tlnstitution pneumatique du docteur Beddoes à Cliflon , et il sut bientôt fixer sur lui l'attention du monde savant. Son contrat avec le docteur Beddoes lui imposait l'obligation de s'occuper plus particulièrement des gaz en rapport avec l'économie animale.
Le protoxyde d'acote, que Priestley avait, sous le nom d'axfde nitreux, confondu avec l'oxygène , fut l'un des premiers gtf qu'il se roit& expérimenter. Son choix s'était porté sur ce gaz parce que le docteur Mitchell avait fondé là-dessus toute uoe théorie, prétendant que l'oxyde nitreux était le principe immédiat de la contagion, et qu'il produirait les plus terribles effeUi si on le respirait mftme en quantité minime, ou si on l'appliquait seulement sur la peau. C'était dans le but de vérifier cette théorie de la contagion que Davy avait choisi le gaz en question. L'autorité d'un praticien aussi célèbre que le docteur Mitchell devait avoir de quoi faire reculer d'épouvante Texpérimentateur le plus hardi.
Les premières expériences furent faites avec du gaz impur ou mêlé d'air ; elles ne donnèrent pas de résultats concluants. Dat; résolut alors, le 4â avril 1799, de respirer le protoxyde d'axote pur. Nous notons cette date, parce que le jeune chimiste, plein d'avenir, s'exposait à une mort certaine, pour peu que la tbéorie signalée fût vraie. Cependant il ne songea pas m6me à faire valoir son courage. « L'hypothèse du docteur Mitchell, dit41, ne me troublait nullement; je m'attendais à des effets pénibles, mai* j'«^«j* lieu de croire que l'inspiration d'un gaz qui en apparence na aucune action sur le corps puisse détruire oudumoinsgravezD^^
TROISIÈME ÉPOOOB. 571
endominager Le principe de la vie. » — Le ga? passa dans les . bronches sans irriter la glotte, et il ne produisit aucun sentiment de malaise dans les.poumons*
Cette première expérience , faite en une seule inspiration, en* gagea Davy à en tenter d'autres. Le 16 avril suivant, il respira le même gaz pendant une demi-^heure : U éprouva un peu de vertige, bientôt suivi d'un sentiment de bien«être particulier. Le lendemain , il recommença l'expérience. U aspira pendant plus longtemps le gaz par la bouCbe, en fermant les narines et après avoir expiré l'air des poumons. « Au bout de trente secondes » j'éprouvai, dit*il, comme une douce compression de tons les muscles, accompagnée d'une sensation extrêmement agréable , surtout dans la poitrine et dans les membres. Tous les objets paraissaient osciller autour de moi, et l'oule devint plus fine. Dans les dernières inspirations, ces sensations augmentèrent et finirent par se changer en une irrésistible tendance au mouvement. Je ne me rappelle que vaguement ce qui se passa ensuite; mes mouvements devaient ôtre désordonnés et violents » . — Cette expérience , qui dura plus d'une minute , est remarquable en ce qu'elle détermin»une espèce de danse de Saint-Guy .
Davy continua ainsi, pendant plusieurs mois , à essayer sur lui-môme l'action du protoxyde d'azote , qui reçut depuis lors le nom de gaz hilarant. Il varia ses expériences et finit par respirer ce gaa en se tenant enfermé dans une sorte de toile imperméable à l^ir. Cette dernière expérience se fit en présence du docteur Kinglake, le 96 décembre 1799. Après avoir rappelé les sensa-tions précédemment éprouvées , Davy ajoute : « Bientôt je perdis tout rapport avec le monde extérieur; des traces de visibles images passaient devant mon esprit comme des éclairs , et se liaient avec des mots de manière à produire des perceptions en^ tièr^nent nouvelles. Je créai» des théories et je m'imaginais que je faisais des découvertes. Quand M. Ringlake m'eût fait sor* tir de ce genre de demi-délire , l'indignation et le dépit furent les premiers sentiments que j'éprouvais à la vue des personnes qui m'entouraient. Mes émotions étaient celles d'un sublime enthousiaste. Pendant une minute je me promenai dans la chambre , complètement indifférent à tout ce qu'on me disait. Après avoir recouvré mon état normal , je me sentis entraîné à communiquer les découvertes que j'avais faites pendant mon expérience. Je fis des efforts pour rappeler mes^ idées : elles étaient
d'abord faibles et indistinctes; pois elles se firent soudain joor par cette exclamation prononcée solennellement, avec le ton d*an inspiré qui a une foi absolue en ses paroles : « Rien f^exUU ifn la pensée; rmniver$ se compose éPimpressUms, dTidéeSy de pUiim et de peines {i).i^
Ces expériaices eurent un immense retentissement On s*en exagéra d'abord la portée : les plus enthousiastes voyaient déjà dans l'emploi du gaz kUarani un moyen de varier les joaissaDces de la vie. Le nom de Davy devint bientAt populaire sur le continent : chacun voulait respirer le gaz auquel on attribuait le pouvoir magique de mettre les uns dans une extase délicieuse fl d'asphyxier les autres au milieu d'un rire inextinguible.
Davy ne s'en tint pas à ses expériences sur le protoxyde d'^ cote; il essaya encore d'autres gaz sur lui-môme. La respinfioo de r^fo^én^ ne produisit dans le premier moment aucun effet sensible; mais , au bout d'une minute, il eut de la difficoité à respirer. L'oppression augmenta au point de le forcer à cesser l'expérience. Il n'avait éprouvé aucun vertige; le pouls était faible etaccéléré ; les joues étaient devenues pourpres. — La respintioD de Vazote, mêlé d'un peu d'acide carbonique, détermina à peo près les mêmes symptômes.
Voici l'action que produisit sur lui le gaz d'éeléârags (hydrogène bicarboné). La première inspiration rendit la poitrioe presque insensible, les muscles pectoraux paraissant en quelque sorte paralysés. Après la seconde inspiration, il perdit la faciAé de percevoir les objets du monde extérieur, avec un vif sentimeat d'oppression. Pendant la troisième inspiration , ce sentiment fot suiri d'une prostration qui lui laissait à peine la force nécessaire pour ôter de la bouche le tuyau par lequel il faisait ses inspirations. Il reprit peu après ses sens, et, comme s'il venait de sortir d'un rêve, il dit d'une voix affaiblie : ce Je ne pense pis mourir. »
Un mélange de trois parties é*aciâe carbtmiqme et d'une partie û'air produisit un peu de vertige et de la somnolence : l'expérieDce dura près d'une minute. — L'oxygène avait été respiré pendant six minutes; l'expérimentateur n'en ressentit d'autre effet 90^ peu d'oppression.
(1 ) Besearekes rOating io the effetUprodwedh^therespiratisis, of^itnM axydê upon différent individnaU, dans le toeM III des Coltected w^rtoof B, Daieff, p. MQ et aniv.
TROISlim EFOOOB. 5lS
Davy dut probablement à ce cèle pour la aeience l'état vidéiudinaire dans lequel il languissait jusqu'à la fin de sa ne.
Le comte de Rumford venait de créer à Londres Vln$iiiuiUm royale. D'une humeur peu accommodante, il s'était brouillé avec son professeur de chimie » le docteur Oamett, et songeait à lui donner un successeur. Davy fut proposé et accepté. Son air javé* nile et ses manières un peu provinciales lui valurent d'abonl un accueil peu &vorable. fibiis , dès sa première leçon (le 25 avril 1801), il sut, par la chaleur de son débit, par la vivacité et la clarté de sa parole , channer tous ceux qui étaient venus l'entendre dans la petite chambre qu'on lui avait assignée pour ses cours. Aux leçons suivantes , il fallut élargir le local pour contenir un auditoire nombreux et de plus en plus enthousiasmé; et bientôt le jeune professeur devint l'homme à la mode dans la capitale de la Grande-Bretagne.
Tant de succès , obtenus à un ftge où d'autres commencent leur carrière, donnaient la mesure de sa capacité. Nous exposerons plus loin les travaux qui lui valurent une réputation européenne. Contentons-nous ici de rappeler que Davy devint, en 1803, membre de la Société royale de Londres; que trois ans après il remplit les fonctions de secrétaire, et qu'à la mort de Joseph Bancks il fut élu président de cette savante compagnie. Il conserva ce poste jusqu'à sa mort. En 181 2 il fut créé baronnet, et, en 1817, il fut élu associé de l'Institut de France, qui deux ans auparavant l'avait couronné ^ au moment où la guerre avec l'Angleterre était dans toute sa violence.
Depuis longtemps Davy désirait visiter le continent. Ce désir fut enfin réalisé vers le milieu d'octobre 1813, où il s'embarqua à Plymouth, en compagnie de sa femme et de M. Faraday, son préparateur et son secrétaire, alors un jeune homme de dixneuf ans. «Nous allons faire, écrivit-il à sa mère, un voyage scientifique qui, je l'espère, nous sera agréable, à nous, et utile au monde. Nous traverserons rapidement la France pour nous rendre en Italie; de là nous passerons en Sicile, et nous reviendrons par l'Allemagne. Nous avons l'assurance des gouvernements de ces pays qu'on nous accordera i^artout aide et protection. Nous resterons probablement un ou deux ans absents, o
Davy s'arrêta six mois à Paris. Il profita de son séjour pour faire personnellement connaissance avec des savants tels queGuyton Morveau, Berthollet, Cuvier, Laplace, Vauquelin , Alexandre
574 ' HISTOIRE BS LA CUnCTE.
de Homboidt, Chaptal, Gay^^iisstc, etc., el tracer lenis portraits. Cea croquis biographi^ea, qui n'étaîeot pas destinés i Toir le joar, foreot pid>lîés, en 4839, par John Davy, qui les avait trouvés dans les papiers de son frère (I).
Vers la fin de décembre 1813, Davy quitta Paris pour cootinoer son vopge. Passant par PontainebleaUt il visita le palais ok quelques mois plus tard Napoléon I*^, devait abdiquer. D admira h beauté de la forêt sur laquelle s'étendait le linceul de l'hiver. U vue de ces chênes séculaires, couverts de glaçons étineeiaots» loi inspira un morceau de poésie dont voici quelques fragments :
«... la Bitore repose dans le silence da soBuneil; les artres ne se pvot a'aBeaaeTBfdnre; anciae forme de la vie ae les anime ; <— imfeiiBiagenigiqBi les ic«tt;-< le pur cristal de la «lace IraMpsreatereaète au soleilks tdirfe * rarc-CB-cid... Voici des blocs de pierre, des rocbers massifs*, vcnis les dizia citasses par la main de Thooime , attristantes ruines de quekiue grand ptladii. rorgnefl d'anciens joars... Plus loin est le palais d'une race de rois piôssaiiU: il est à d'antres tenants... L'aide d'or y briUe... Td est le sort caprideiix des choses hamaines : on empire s'élère comme un nuage à lIioriaoB ; ronge as » leil levant, il répand ses teintes matinales sur une atmosphère ëledriqoe; tnàà ses teintes s'assombrissent , un orage approche, la fondre éclate , le toooeiR gronde; mats bientôt la tempête s'apaise, et tout rentre dans le silmoe. •
Ces lignes portent la date du 29 décembre 1813. Davy poursuivit sa route par l'Auvergne, dont il visita les volcans éteiots, U vue dii mont Blanc des hauteurs de Lyon, les bords du Rbône, h fontaine de Vaucluse, la Méditerranée à Montpellier, le Ganigoot Carrara, etc., inspirèrent successivement la muse du poète clt misle. Il entra en Italie par Nice et le sol dp Tende ; il passa par Turin et s'arrêta plusieurs jours à Gènes où il fit quelques lecherches sur la torpillt^. Il necroyaij, pas que l'organe électrique de ce poisson lût tout à fait analogue à la pile de Volta.
De Gênes Davy se rendit à Florc^ni^ et de là à Rome, cè'ûtiA en avril 1814. Après avoir sféjoumé quelque tempsàNaples et à Rome, il revint par la Lombardie et la Suisse. A Milan, i^ Volta. « C'était, raconte-t-il, un homme déjà avaneé en tc^^ d'une mauvaise santé. Sa conversation n'était pas brillante; ses vues étaient assez restreintes, mais marquant beaucoup d'ingénuité. Ses manières étaient d'une simplicité parfaite. Il n'avait pas l'air d'un courtisan , ni même celui d'un homme qui aîéca dans le monde. »
Davy franchit les Alpes par le Simplon, et arriva à Genève vers la
(f ) Voy. les articles Guylon-Morveau, Berihollet, etc.
« TftOISliMB ÉFOQBE. 575
fin de juin. Habitant une jolie maison de campagne aux bords du lac, il s'y livra, pendant trois mois, à la pèche à la ligne, pour laquelle il eut toute sa vie une Téritable passion. A la fin de septembre, il revint par le Tyrol en Italie y pour y passer l'hiver, et, au printemps de 1815, il était de retour à Londres. Il y continua ses travaux, qu'il n'avait pas même interrompus pendant son voyage.
Ce fut peu de temps après son retour en Angleterre que Davy inventa la iampe des mineursy qui porte son nom. Les anciens savaient d^à que les mines des galeries souterraines sont quelquefois remplies de gaz détonants, tels que l'hydrogène carboné oul'hydrogène simple, mèié d'unepetite quantité d'airatmosphérique , susceptibles de déterminer l'asphyxie et des explosions terribles au contact d'une flamme. Une de ces explosions eut lieu , en 1812, dans la mine de Felling, en Angleterre : en un instant plus de cent ouvriers périrent , affreusen^ent mutilés. Un comité de propriétaires de houillères s^organisa, et fit un appel à la science de Davy pour prévenir le retour de pareils désastres. Le problème paraissait bien difficile à résoudre : empêcher des ga» inflammables défaire explosion au eoniaet du feu, c'était demander presque l'impossible.
Cependant Davy ne désespéra point. H se mit d'abord à étudier les gaz explosibles ou inflammables, détermina les proportions dans lesquelles leurs mélanges détonent, et observa le premier que la flamme ne se propage pas dans les tubes à capacité trèsrétrécie^ ni i travers les mailles étroites d'un réseau métallique. Ce fut là -pour lui un trait de lumière. Après quelques tâtonnements, il panunt à construire un appareil fort simple , composé d'une gaze ou toile métallique, entourant une lampe ordinaire : l'air détonant ne peut qu'éteindre la flamme, sans produire aucune explosion , et même alors un fil de platine , roulé en spirale, au-dessus de la mèche éteinte , suffira, par son incandescence, à éclairer les mineurs > tant qulls pourront se maintenir dan^^ un air aussi peu respirable.
Telle est la lampe de Davy, qui, depuis son invention, a conservé la vie à des milliers d'ouwiers. Des amis engagèrent l'inventeur à prendre^un brevet. «Vous pourriez, lui disait l'un d'eux, gagner ainsi 5 à 10,000 livres sterling par an. » — a Non, mon ami ,' répliqua Davy; ma pensée ne fut jamais dececôté-l& : ikia seule ambition est de servir l'humanité. Et si l'on croit que
576 HISTOIRE DE Lk GHaOE.
j'y ai réussi , je me trouverai amplement récompensé par la conscieoce d'avoir fait du bien à mes semblables, d
Dans une autre occasion^ il montra le même désintéressement L'Angleterre dépensait tous les ans des sommes considérables pour la réparation de ses vaisseaux, dont les doublages en cuivre étaient rongés par Teau de mer. Davy fut invité à y porter remède. L'éminent chimiste, qui voyait dans ce phénomène une action électro^himique , imagina de neutraliser l'état électrique du cuivre par de petits clous de fer, dont un seul devait préserver de la décomposition au moins un pied carré de cuivre. Des navires, préparés d'après cette méthode, allèrent en Amérique et en revinrent sans que leur doublage fftt oxydé.
Dès ce moment on croyait tout possible au génie de cet homme extraordinaire, et, pour employer une expression de Cuvier, « on lui commandait une découverte comme à d'autres une fou^ niture ».
Le prince-régent; devenu roi sous le nom de Georges IV, s'intéressait aux fouilles d'Herculanum et de Pompéi, deux cités romaines ensevelies , en l'an 69 de notre ère, par les cendres d'une éruption du Vésuve. On en avait retiré, entre autres, des rouleaux de manuscrits; un livre de Cicéron, le De republiea, que l'on croyait depuis longtemps irréparablement perdu, nous a été ainsi conservé. Mais ces manuscrits, tout en conservant l'intégrité de leurs caractères, étaient complètement carbonisés. D s'agissait de les dérouler sans les détruire, sans rendre l'écriture illisible. Le souverain de la Grande-Bretagne chargea Davy de résoudre ce difficile problème. Ce fut pour Pillustre chimiste l'occasion de revoir l'Italie.
Davy quitta donc une seconde fois son pays natal, le S6 mai 1818. Son itinéraire le conduisit cette fois à travers l'Allemagne. Le 13 juin il était à Vienne , et quatre mois après à Rome. De là il se rendit à Naples pour commencer immédiatement ses opérations sur les manuscrits d'Herculanum. La chimie donnait l'espoir de faciliter ce travail ; mais l'effet d'une carbonisation profonde rendit inapplicable tout procédé de ramollissement. Davy dut se borner à l'indication de quelques moyens propres à mieux détacher les parties adhérentes et à étendre les rouleaux moins imparfaitement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors.
Il profita de son voyage pour étudier la nature des couleurs dont se servaient les peintres de l'antiquité ; quelques écailles
TROISièMB ÉPOQUK. 577
détachées des murs de Pompéi et d'Herculanum lui suffirent pour démontrer, à Taide de l'analyse, que ces couleurs, à peu près aussi variées que les nôtres, ont été, pour la plupart, empruntées au règne minéral , et qu'elles sont d'une préparation parfaite. Le voisinage du Vésuve devint pour lui une occasion d'émettre des vues nouvelles sur la formation des volcans et sur l'état primitif du globe. Il y rattacha en même temps des idées d'un ordre plus élevé.
Ces idées se trouvent consignées dans un ouvrage extrêmement remarquable , qui a pour titre : Consolations in travel, or the last days of a philosopher (^Consolations en voyage, ou les derniers jours d'un philosophe). Il est divisé en sept dialogues, dont le principal personnage est V Inconnu qui apparut à Davy pendant une promenade nocturne dans les ruines du Colisée à Rome. Voici, entre autres, les paroles qu'il met dans la bouche de cet Inconnu pour combattre le matérialisme. «.... Sans doute, dit-il^ la vision ne peut pas se' passer du nerf optique, de môme que la pensée a besoin du cerveau. Mais le nerf optique et le cerveau ne sont que les instruments matériels d'un pouvoir ou d'une force qui n*a rien de commun avec eux. Cela s'applique aussi à tous les autres organes. Si vous arrêtez le mouvement du cœur, vous ferez cesser la vie;. mais le principe moteur n'est ni dans les muscles du cœur, ni dans le sang artériel , que ces muscles envoient à toutes les parties du corps. Un sauvage, qur voit la roue d'une machine à vapeur s'arrêter tout à coup, peut très-bien s'imaginer que le principe du mouvement est dans la roue qu'il a sous les yeux; il lui sera même impossible de deviner que ce mouvement dépend d'abord de l'actionde la vapeur, puis du feu entretenu sous une chaudière d'eau. Le physicien, qui en sait plus que le sauvage, ne s'y trompera point : il prendra immédiatement le feu pour la cause du mouvement de la machine à vapeur. Mais l'un et l'autre sont également ignorants en ce qui concerne le feu divin qui fait mouvoir les rouages de notre corps.. . Le développement de l'intelligence consiste en une succession de changements ou de meuvements, dont nous ne retenons que ce qui nous est utile ou nécessaire. L'enfant qui vient de naître a oublié ce qu'il faisait au sein de sa mère ; bientôt il ne se rappellera plus rien de ce qu'il faisait dans les deux premières années qui suivirent sa naissance. Nous ne sentons qu^à l'aide d'organes matériels, et nos sensations se modifient avec nos organes. Dans la vieillesse , les sen-
nWT. DE LA CHIMIE. — T. II. 37
salions émoussées font tomber l'âme dans une sorte de sommai, d'où elle se réveillera pour une nouvelle vie. Dans aolre éut présent, l'intelligence est naturellement limitée et imparfaite; mais cette imperfection dépend de son mécanisme matériel : nous devons convenir qu'avec une organisation plus parfaite, l'intelligence jouirait d'un pouvoir beaucoup plus étenda. Si l'homme, tel qu'il est actuellement organisé , était immortel, ee serait l'éternité attachée à une machine : la plus grande partie de ses connaissances ou de ses souvenirs se perdraient peu à peu, en sorte qu'il serait, relativement à ce qui est arrivé il y a mille ans, exactement comme l'enfant qui perd le souvenir des événe ments des premières années de sa vie... On essayera vainemenl d'expliquer comment le corps est uni au sentiment et à la pensée. Les nerfs et le cerveau y interviennent sans doute; mais dans quel rapport? Voilà ce qu'il est impossible de dire. Ajuger par la rapidité et la variété infinie des phénomènes de la perception , il parait extrêmement probable qu!il y a dans le cerTeaaet dans les nerfs une substance infiniment plus subtile que tout ce que l'observation et Texpérience y font découvrir, et que l'union immédiate du corps avec le sentiment et la petisée a liea par l'intermédiaire de certains fluides élhérés, insaisissables par nos sens, et qui sont peut-ètre à la chaleur, à la lumière , à Têlectricité, ce que celles-ci sont aux gaz... Je n'ai aucune préteotioD d'établir à cet égard une croyance certaine, et je suis loin d'admettre l'hypothèse de Newton qui place la cause immédiate de nos sensations dans les oscillations d'un milieu éthéré. Cependant il ne me paraît pas improbable que quelque chose du mécanisme si raffiné de la faculté sensitive , quelque chose d'indestructible , n'adhère à la faculté pensante, après la destruction de nos organes matériels, après la cessation de la vie du corps.»
En comparant ces idées avec celles que Davy avait à dis-huit ans, on voit quelle révolution s'était opérée dans son &me parla maturité de la réflexion : du matérialisme le plus affirmatif il était arrivé à ce spiritualisme éclairé qui caractérise tous les hommes de génie, les vrais bienfaiteurs de l'humanité!
La santé de Davy déclinait visiblement. Un séjour prolongé à Florence et à Rome n'eut point sur lui l'heureuse influence qn^en espéraient ses amis. Ce fut pendant ses pérégrinations de valétudinaire qu'il composai les Derniers Jours étun Philosophe, que Cuvier appelle « l'ouvrage de Platon mourant ». A peine arrivé à Ge-
XBOIBlillE iPOQUB* 579
Dève, Davy expira à cinquante et un ans dans les bras de son frère John, accouru pour le soigner dans ses derniers moments.
Le tombeau de Davy se voit, dans le cimetière de Genève, à côté de celui de Pictet : c*est une simple pierre tumulaire , posée à plat sur le sol ; en écartant les plantes rampantes qui la couvrent, on y lit, profondément gravé en creux, ce seul mot : Spero ! U errait sur les lèvres du mourant qui mettait son espérance dans une autre vie.
TrftT»ax de Oavy*
A la terre la dépouille mortelle I A nous , aux générations à venir, la pensée qui vivifie I — Lavoisier avait légué à la postérité deux idées qui semblaient devoir primer toute la science : l'une, grande et simple, déjà entrevue dans l'antiquité; l'autre, belle et séduisante , entièrement neuve. La première était vraie : elle donnait à entendre que beaucoup de corps jusqu'alors reputés simples étaient composés. La seconde était fausse : elle posait l'oxygène comme le générateur de tous les acides et de toutes les bases.
C'est ce programme en deux parties, contenant la vérité à côté de l'erreur, que Davy eut la gloire de réaliser dans le sens que nous venons d'indiquer. Voyons comment il y parvint.
F&CMliaB PARTIE S» PROGAAMME.
Les effets de l'électricité occupaient depuis plus d'un demisiècle l'attention des physiciens, lorsque la découverte de la pile de Yolta vint redoubler leur zèle : chacun voulait expérimenter l'action de cet instrument simple et merveilleux. Rien de plus instructif pour le penseur que ce conflit d'opinions et de théories contraires que l'on vit alors surgir de toutes parts. Le premier sera le dernier : l'erreur ouvre la marche; la vérité ne viendra qu'après; mais elle finira par marcher en tête : c'est elle qui aura le dernier mol.
En 1800, Carlisle et Nicholson firent» en Angleterre, une expérience bien facile à répéter partout : elle consistait à plonger dans Teau commune les fils métalliques fixés aux deux pôles (positif et négatif) de la pile. Ils virent ainsi l'eau se décomposer : le gaz oxygène se portait au pôle positif, et le gaz hydrogène au pôle négatif; en même temps, il apparaissait un peu
HISTOIRE DE Lk CHIMIE.
d'acide d'un côté et d'alcali de l'autre. Cette apparition, qui gâtait tout, semblait celle d'un génie malin, voulant éprouTerU patience de l'homme.
Dans la môme année , Rilter, en Allemagne, répéta, avec quelques modifications, l'expérience des physiciens anglais; il obtint les mêmes résultats. Mais il en conclut que l'oxygène et l'hydrogène sont de l'eau combinée avec les deux électricités contraires, que l'oxygène est de l'eau combinée avec l'électricité positive, tandis que l'hydrogène est de l'eau combinée avecréleclricité négative. Cette explication ne faisait qu'obscurcir le fait au lien de l'éclaircir. Dans d'autres expériences , où l'on avait établi la communication entre les deux vases, destinés à recevoir Thydiogène et l'oxygène, il paraissait toujours de l'acide muriatique (chlorhydrique) au pôle positif. On en avait induit que cet acide était un sous-oxyde d'hydrogène. C'était là compliquer la question d'une nouvelle erreur. En 1803, Hizinger et Berzélius montrèrent que l'action décomposante de la pile s'étend à tous le» composés , et qu'elle fait toujours paraître les acides au pôle positif et les alcalis au pôle négatif. C'était quelque chose; mais la question continuait à rester obscure.
Davy avait suivi toutes ces expériences avec le plus vif intérêt Il les répéta de son côté , avec des piles plus fortes , et les varia diversement. Il réussit ainsi à démontrer que, lorsque l'eau est pure , on n'en extrait, par l'action décomposante de la pile, que de l'hydrogène et de l'oxygène, exactement dans les proportions où ces deux gaz se combinent pour former de l'eau; et que, quant aux acides et alcalis qui peuvent se produire , ils tiennent à des matières salines que l'eau commune contient toujours en dissolution. {Voy. ci-dessous la figure du petit appareil dont il se servait. ) Cette fois la lumière était faite.
Après avoir soumis beaucoup d'autres composés au même agent de décomposition, Davy formula le premier la loi qui servit à Berzélius pour l'établissement de sa classification des corps simples et de sa théorie électro-chimique, suivant laquelle Vaffinité consiste dans l'énergie des pouvoirs électriques opposés. Davy communiqua les résultats de son travail , le 20 novembre 1806, à la Société royale de Londres; ils ont été réimprimés dans le tome V des Œuvres de H. Davy (Londres , i840). Ce fut pour ce travail que Davy remporta le prix de Tlostitut de France, fondé pour le progrès de Télectricité. Mais un triomphe plus éclatant l'attendait.
DécouTerCe du potaMiom, du ■odinm, etc. — Nous avons VU que Lavoisier avait élevé des doutes sur la simplicité des alcalis fixes (potasse et soude), et des terres (chaux, magnésie, alumine, etc.). Ces doutes exercèrent particulièrement la sagacité de Davy. Ici encore, la pile lui servit de moyen d'analyse. Il l'essaya d'abord sur la potasse en dissolution aqueuse; puis, sur de la potasse soumise à la fusion ignée. Il échoua dans l'un et l'autre essai. 11 employa alors la potasse légèrement humide. Mais laissons-le raconter lui-môme cette expérience mémorable : a J'en plaçai, dit-il, un petit fragment sur un disque isolant de platine, communiquant avec le côté négatif d'une batterie électriquq de 250 plaques (cuivre et zinc) en pleine activité. Un fil de platine, communiquant avec le c6té positif, fut mis en contact avec la face supérieure de la potasse. Tout l'appareil fonctionnait à l'air libre. Dans ces circonstances une acftion trèâ-vive se manifesta; la potasse se mit à fondre à ses deux points d'électrisation. Il y eut à la face supérieure (positive) une vive effer-> vescence, déterminée par le dégagement d'un fluide élastique; à la face inférieure (négative), il ne se dégageait aucun fluide élastique ; mais il y apparut de petits globules d'un vif éclat métallique, tout à fait semblables aux globules de mercure. Quelques-uns de ces globules, à mesure qu'ils se formaient, brûlaient avec explosion et une flamme brillante; d'autres perdaient peu à peu leur éclat et se couvraient finalement d'une croûte blanche. Ces globules formaient la substance que je cherchais : c'était un principe combustible particulier, c'était la base de la potasse^ c'était le potassium. »
On ne saurait raconter plus simplement une aussi grande découverte. Cependant elle causa à son illustre auteur une vive
S82 UIS-rOIRE DE LA CHIMIE.
émotion que son frère raconte en ces terme : «Quand il vit les petits globules de potassium percer la cMûte de la potasse et s'enflammer an contact de l'eau et de Tair, il ne pat contenir sa joie : il se promenait dans sa chambi'e en sautant comme saisi d'un délire extatique; il lui fallut quelque temps pour se remettre et continuer ses recherches (i). »>
Reprenant un à un tous les détails de son expérience, Dstj s'assura déflnitivement que ces globules, d'un éclat argenté, qui, jetés sur Teau, s'y enflammaient, brûlaient avec une flaouM purpurine et s'éteignaient avec une légère explosion, en un mot, que cette substance brillante était un métal jusqu'alors inconoo; que la croûte blanche, dont se couvraient les globules, était de la potasse régénérée; que l'effervescence, remarquée m pAi« positif de la pile, provenait deToxygène dégagé de la potasse; que ce nouveau métal décompose l'eau en s'emparant de Toitgène qui se fixe et en dégageant Thydrogène qui s'enflamme. Enfin c'est ce métal ou corps simple qui reçut de Davy loimême le nom de potassium.
Le grand chimiste appliqua le même moyen de décomposition à la soude, et il obtint le même succès. Seulement le » diuniy placé dans les mêmes conditions que le potassium, brûlait avec une flamme jaune, ce qui devait, outre sa densité plos faible, servir à le distinguer du potassium.
Ces expériences si décisives, ces découvertes si belles, troaïèrent cependant des contradicteurs. On supposa que ces corps nouveaux, qui semblaient mettre les savants sur la voie do fameux feu grégeois, n'étaient que des combinaisons d'hydrogène ou de carbone avec les alcalis. Pour faire tomber ces objections et hypothèses, Davy dut répéter ses expériences et montrer qnele potassium et le sodium non-seulement ne contiennent ni hydrogène, ni carbone, mais qu'ils ne peuvent brûler, en secbaïqieant en potasse et en soude, qu'au contact de matières oxygénées, et qu'il faut les conserver dans des liquides exempts d'oxygène, tel que le pétrole ou huile de naphte (2).
Voilà comment Davy découvrit et démontra que la potasse et
(1) Memoirs ofthe life ofsir ff. Davy, p. 109.
(2) On ihe décomposition of thefixed alccUies; Mémoire lu le 19 noTemlrt 1807 à la Société royale de Londres, publié dans le recueil de cette société l Philosoplueal transactions), année 1808, et réimprimé dans le tonie ^t p. 60-61, des œuvres de H. Davy.
tiioisiÊMB ivoQvt. 583
la soude sont de véritables oxydes^ des oxydes de potassium et de iorfîwm/et, comme on ne connaissait alors que des oxydes métalliques, il assimila, par une conception hardie, le potassium et le sodium à de véritables métaux.
La découverte du potassium et du sodium fit naturellement songer à la possibilité de décomposer de même les terres alcalines, telles que la chaux, la baryte, la strontiane, la magnésie. Les premières tentatives échouèrent ou ne donnèrent que des résultats incomplets. En modifiant ses expériences sur quelques indications de Berzélius et de Pontin, engagés dans les mêmes recherches, c'est-â-dire en metlaijt les terres alcalines, légèrement humectées et mêlées d'oxyde de mercure, en contact avec des globules de ce métal, Davy obtenait des amalgames d'où il expulsait ensuite le mercure par la distillation. C'est ainsi qu'il découvrit le. baryUm, le strontium, le calcium et le magnésium^ en quantité très-petites, il est vrai, mais suffisantes pour montrer que ces corps simples, non volatils à la chaleur rouge, ont un éclat argentin, qu'ils sont pins pesants que l'eau, très-avides d'oxygène, et qu'à une certaine température ils enlèvent ce gaz à tous les corps oxygénés, pour redevenir oxydes de baryum, de strontium, de calcium, de magnésium, c'est-à-dire, baryte, strontiane, chaux, magnésie; exactement comme le potassium et le sodium qui redeviennent, dans les mêmes circonstances, oxyde de potassium et oxyde de sodium, c'est-à-dire potasse et soude.
C*estainsiquefut accompli ce que Lavoisier avait prédit. Davy démontra donc que les alcalis fixes et les terres alcalines sont, npn plus des corps élémentaires, mais des corps composés.
La nouvelle méthode fut féconde en découvertes. En éleclrisant négativement du mercure en contact avec une solution concentrée d'ammoniaque, Davy vit le mercure se solidifier et perdre les trois quarts de sa densité par l'absorption d'une quantité de gaz équivalant à peine à un deux cent trentième de son poids. Cette expérience lui fit supposer que ralc<ili volatil, Vam* moniaque^ pourrait aussi avoir pour base un métal, dont l'azote et l'hydrogène seraient les éléments. Puis, par une sorte d'intuition, reprise de nos jours, il se demandait si l'hydrogène ne serait pas le principe mitallisateur par excellence, et si les oxydes ne seraient pas des radicaux combinés avec l'eau.
A la suite des fatigues et des émotions que lui avaient causées
ses travaux sur la décomposition des alcalis, Davy tomba malade et fut obligé, depuis le 23 novembre 1807, de garder le lit pendant neuf semaines. La maladie, espèce de fièvre typhoïde, était assez grave pour mettre sa vie en danger ; ce qui contribuait encore à l'augmenter, c'était la crainte de ne pas pouvoir mettre ses découvertes au jour. Enfin, grâce aux soins dont il était entouré, il se rétablit ; mais sa convalescence futlongue, et il ne put reprendre son cours à Tlnstitution royale que le 12 mars i808.
Ses leçons, réunies à diverses notes communiquées à la Société royale de Londres, ont été publiées, sous le titre de Bakerian kctureSf dans le tome V des Œuvres de H. Davy, coUigées par son frère John Davy. Ce volume renferme les travaux les plus importants du célèbre chimiste anglais. Voici comment les autres travaux ont été répartis dans les CoUected Works, ouvrage publié onze ans après la mort de l'auteur.
Le tome I comprend la Notice biographique^ mélee de fragments de lettres et- de notes du Journal de H. Davy.
Le tome II contient des mélanges de physique et de chimie. On y remarque des notices fort intéressantes sur la chaleur et la lumière, ainsi que sur l'électricité galvanique, et les premières expériences faites avec la pile de Volta. Le volume se termine par un discours introductif au cours de chimie fait à l'Institution royale.
Le tome III renferme des recherches chimiques et philosophiques. C'est là qu'on trouve, entre autres, les expériences sur la respiration des gaz dont nous avons rendu compte plus haut.
Le tome IV est un traité de chimie élémentaire, intitulé : Étémentsof Chemical philosophy, précédés d'un abrégé de l'histoire^ de la chimie.
Le tome V contient les Bakerian lectures depuis 1806 jusqu'en
Le tome VI expose l'invention de la lampe de sûreté, et les travaux sur les manuscrits d'Herculanum, ainsi que sur les couleurs des anciens. Nous avons déjà dit un mot de ces travaux.
Les tomes VII et VIH donnent un traité de chimie agricole du plus haut intérêt, terminé par un exposé historique de l'électricité.
Le tome IX contient, sous le titre de ^a/monta, un curieux traité de pèche etd*histoire naturelle; il est terminé parles Derniers Jours cTtin Philosophe^ dont nous avons déjà parlé.
TROISliXE ÉPOQUE. 585