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SYSTÈMES DES PHILOSOPHES DE LA GRÈCE

Pour trouver chez les Grecs quelques notions théoriques de la chimie , de celte science qui n'était encore désignée par aucun nom spécial, il faut recourir aux annales de la philosophie. La philosophie de nos maîtres ne consistait pas, comme aujourd'hui, dans rélude exclusive de l'homme intellectuel et moral; son plan était vaste comme le plan de l'univers : la cosmogonie, l'astronomie, la médecine, les mathématiques, lés sciences phj'siques et naturelles, en un mot, toutes les connaissances humaines devaient entrer dans la philosophie grecque. Platon et Aristote n'étaient pas seulement des philosophes dans le sens qu'on attache aujourd'hui à ce mot; ils représentaient, l'un par l'ohservation, l'autre par la conception, les deux pôles du mouvement humain.

Jetons un coup d'œil sur cette partie de l'histoire de la philosophie qui se i attache plus spécialement aux doctrines spéculatives des sciences d'application, parmi lesquelles la chimie et la physique occupent le premier rang.

École ionienne. — Thaïes.

Le chef de l'école ionienne naquit, suivant Apollodore , dans la U" année de la 35* olympiade (an G40 avant J.-G.), à Milet en lonie. Il passa une partie de sa vie en Egypte, et fut initié à la science des prêtres de Memphis et de Thèbes (1), Mis en présence de la nature. Thaïes s'efforça d'approfondir les merveilles de la création. En homme qui réfléchit, il se demanda : Comment et pourquoi tout ce qui existe s'esl-il produit? La matière, û'ôii vient-elle? où va-t-clle? — C'est dans un des plus beaux pays du

(I) Ce fui après son retour dans sa patrie que Tlialès prédit l'éclipsé tolale de soleil dont parie Hérodote, et qui, d'après un travail récent de M. Airy {P/iilosophi- CiU Transcict., année 18G3), doit être fixée au 28 mai 68 j avant J.-C.)

PREMIÈRE ÉrOQIE. 73

monde, sur les plages fertiles de l'Ionie, en face de la mer qui sépare l'Asie de l'Europe, que Thaïes se posait ces questions.

L'eau est le prinvipe de tout; c'est l'eau qui a produit toutes les choses. Les plantes et. les animaux ne sont que de l'eau condensée sous diverses formes ; c'est en eau qu'ils se réduiront. Telle fut la réponse de Thaïes (1).

En substituant Vair à l'eau, on a ki réponse d'Anaximènc et d'autres philosophes de la même école (2).

Vingt-quatre siècles nous séparent aujourd'hui de Thaïes. Et voici l'éloquente parole d'un de nos plus célèbres chimistes :

« Les plantes, les animaux, l'homme , renferment de la matière. D'où vient-elle? que fait-elle dans leurs tissus et dans les liquides qui les baignent? Où va-t-elle quand la mort brise les liens par lesquels ses diverses parties étaient si étroitement unies? — Les plantes et les animaux dérivent de l'air, ne sont que de l'air condensé. Ils viennent de l'air, et ils y retournent. Ce sont de véritables dépendances de l'atmosphère (3). >>

Loin de nous la pensée de faire de ce rapprochement une question de priorité. Il y a là quelque chose de bien plus élevé : la loi universelle qui semble présider à la conception de toutes les théories. Les anciens, pauvres en faits d'observation, formulaient des théories dont la portée nous étonne. Et aujourd'hui, plus riches en faits que nos ancêtres, nous voyons surgir des systèmes qui ne sont pour ainsi dire que la reproduction d'idées dont la plupart sont aussi vieilles que le genre humain. De deux choses l'une : ou ces idées sont des vérités éternelles, inhérentes à l'intelligence même de l'homme, ou ce sont de mystérieux mouvements de l'esprit, se reproduisant toujours sous les mômes formes dès que la pensée de l'homme s'arrête là où l'expérience semble l'abandonner. Voilà le grand dilemme posé par l'histoire des sciences.

(l)Aristote, Metaphijs., i, c. 3. De cœlo, ii, 13. Sextii^ Empiiicus, Pijnhon. Hypodjp. , III, § 30. Plutaïqne, de l'iacit. philos., i, 3. Stobée, Eclog. pliys. i, c. 2 ; édit. Heeren, page 291. Les doctrines de Tlialès se trouvent très-bien exposées dans E. Rotli, Geschichte der Griech. Philosophie, t. I, p. 90 et siiiv. (Mannbeim, 1858).

(2) Capycius, poète italien du seiziènae siècle, développe longuement, dans «n pocnie l)e principiis reriim, cette donnée ancienne, d'après laquelle l'air est le principe de toute ciiose.

(3) M. Dumas, Cours de chimie organique, fait (en isil) à la Facnltù de incdecine de Faris.

7i HISTOIRE DE LA CIIDIIE.

Anaximanilre (né en 611, mort en 545 aTant ^,-C).

Ce philosophe continua d'enseigner les doctrines de l'école ionienne. Il admit comme principe universel quelque chose d'indéfini (àTCsipov), de subtil, qui pénètre toute la matière. Ce principe est, selon lui, plus subtil que l'eau, moins ténu que l'air, et plus grossier que le feu. Tous les éléments matériels sont contenus dans ce principe éthéré; il en est séparé par le mouvement; en se raréfiant et en se condensant il produit tous les corps que nous voyons (1). Tout corps s'est formé par le rapprochement de ses particules homogènes préexistantes (2). L'action de la chaleur et du froid préside à tous les changements que subit la matière. La forme arrondie des corps célestes provient de l'action combinée de l'air et du mouvement (3). ~

Anaxîmèue (oo7 avant «f.-C).

Disciple d'Anaximandre, Anaximène considérait l'air comme le principe de toutes choses : « Tout vient de l'air, et tout y retourne (4). » Les animaux et les plantes en tirent leur origine (5). Selon ce môme philosophe, l'âme elle-même est quelque chose d'aérien. La condensation et la raréfaction, le froid et la chaleur, déterminent toutes les modifications de la matière; l'air infini est la Divinité même (6).

(1) Arist. Physic, i, c. 5; Metaphys., xii, c. 2.Decœ[o, m, c. 5. Themistius ad Arist. Phys., fol. 16, a. S. Augustin, De civ. Dei, vni, 2.

(2) Simplicius in Physic. Arist., p. 6 b.

{3)Voy. Rolli, Geschichte der Griech. Philosoph., t. I, p. 131 et sniv.

(4) 'Ey. TOUTOU ta riâ-na yv/za^iM, xal sî: aÙTÔv r.ilv/ àvaWcdOat. Stobée, Eclog , p. 296. Conf. Eusel)., Prap. evangel., r, 8, et Cic. Acad. quxst., ii, 37.

(5) Plutarque, Plac, m, 4.

(C) Cic, De Aat. deoi ., i, c 10. s. August., De civ. Dei, riii, 9.

Pythajçore et son école.

Gomme Thaïes, Pylhagore avait développé ses connaissances par de longs voyages en Chaldée et en Egypte. Pour lui le principe de toutes choses était l'ordre ou Vharmonie. Les pythagoriciens appliquaient ce principe même à la vie matérielle : «Comme la puissance de l'esprit , disaient-ils , l'emporte sur celle du corps, il faut donner plus de nourriture à l'un qu'à l'autre. » Tout le monde connaît le régime frugal des disciples de Pythagore, et leurs pratiques ascétiques qui ra])pellent lavie des anachorètes de la Thébaïde et des brahmines de l'Inde.

Voici les principales doctrines de Pythagore, que s'approprièrent plus tard les néoplatoniciens et les alchimistes.

«Les nombres constituent le principe de toutes choses (1). » — Le mot nombre (api6t7.oi;) est pris ici dans un sens très-étendu ; il peut signifier grandeur, quantité, corps, par opposition à l'espace qui était posé = o. Mais il signifie aussi l'apport; et c'est probablement dans ce sens qu'il faut le prendre.

Les nombres impairs (TiEpiTia; sont seuls complets et parfaits; les nombres pairs sont imparfaits ; car un nombre impair, additionné à un nombre pair, donne toujours un nombre impair. Un nombre pair, divisé par deux, ne donne aucun reste; tandis que la division d'un nombre impair par deux laisse toujours un élément placé au milieu de deux moitiés égales. Le nombre impair a donc un commenceinent, un milieu et \\x\efni; le nombre pair n'a pas de milieu.

Le nombre 10 est le plus parfait de tous, parce qu'il comprend toutes les unités, et que le tétractys est le résultat de l'addition des quatre premiers nombres : J -H 2+ 3 -1-4= 10(2). Le tétractys était le symbole du serment des initiés, dans les doctrines de Pythagore (3).

C'est à la doctrine pythagoricienne des nombres que se rattache

(1) Arist., t, c. 3. Cic, Metaphys., Quxsf. AcacL, iv, c. 37.

(2) Au tétractys se raltacliait le tétragamme mystérieux de ni.T, jouant un si grand rôle dans la religion mystique des Clialdéens et des Égyptiens , auxquels Pythagore avait en partie emprunté ses doctrines.

(3) Porphyre, de Vita Pythag., éd. Riesling, p. ôO.

la théorie des éléments ou des atomes. Pythagore donnait aux éléments les formes des cinq solides géométriques : la terre était le cube, le feu le tétraèdre, l'air l'octaèdre, l'eau l'icosaèdre , et l'éther le dodécaèdre. Du reste, il représentait les molécules élémentaires comme infiniment petites (1).

Le monde est enveloppé d'un autre monde, au milieu duquel il vit comme un animal qui respire dans l'air.

La terre, la lune et les cinq planètes tournent autour du soleil, qui occupe le centre du monde. — On voit que le système de Ropernik est fort ancien. — La terre, par son mouvement de rotation , produit alternativement le jour et la nuit (2). Le soleil, ce feu central, est le foyer de la vie et de l'harmonie céleste.

Le son est produit par une vibration de l'air, et cette vibration elle-même est déterminée par le choc des corps. La variété des sons dépend de la vitesse des ondes sonores et de la masse vibrante.

La théorie des sons, fondée sur le principe des nombres, conduisit à la théorie des corps célestes (3). Chacun des corps célestes produit, selon cette théorie, un son particulier, déterminé par son genre de mouvement. 'Et la réunion de ces sons, qui sont entre eux dans des rapports parfaits, constitue la grande harmonie de l'vnivers. Si personne n'entend cette musique, ajoute Pythagore, c'est parce qu'elle est continuelle, permanente, et que nous y sommes habitués dès notre naissance. 11 faudrait qu'elle cessât pour recommencer; car nous ne percevons les sons qu'à cause du silence qui les précède.

Les corps de la nature n'intéressaient Pythagore que comme grandeurs mathématiques en rapport avec l'harmonie universelle. C'est pourquoi les substances ne sont, au fond, que des nombres, et l'univers, fort bien désigné par le mot y-oai^-oç (harmonie, ornement), repose sur des rapports d'harmonie mathématiques.

Le soleil est la source de la vie ; il occupe le centre du monde : ses rayons traversent l'éther, et pénètrent les objets les plus cachés pour tout animer. L'âme du monde est, selon les Pythagoriciens, la lumière du soleil (4).

(1) Voy. Rotli, Geschichte der Griech. Philos., t. II, p. 844 et siiiv. (2j Voy. notre article Pythagore , dans la Biographie générale.

(3) Arisl., Mé(ap/iys.,i, c. 5. Cic, Qiixst. Acad.,i\, c. 37.

(4) Sextiis Empiricus, Advcrsiis Math., ix. — Cicéion, De natura deorum,i, 17. — Jaiublique, Vita Pythag. — Poiiihyie, Deubstin., ii, 1 j.

Tout l'air est rempli d'âmes ou de démons, sous l'influence desquels sont placés la santé, les maladies, la divination et la magie (1).

Les âmes, indestructibles comme la force primordiale d'où elles émanent, entrent dans les corps pour y parcourir des cycles indéfinis ( DIétempsycose).

Tel est, en résumé, le système pythagoricien, bien imparfaitement reconstruit avec les fragments épars que nous ont transmis les auteurs. Ce système, un des plus extraordinaires qu'ait enfantés le génie de l'homme, a beaucoup contribué à l'établissement des principes dont s'est plus tard nourri l'esprit des alchimistes.

École éléatique.

Le fondateur de l'école d'Élée, Xénophane, était contemporain de Pythagore, dont il connaissait les doctrines. Il ne nous reste des ouvrages de Xénophane, de Parménide, de Mélisse et deZénon, que de faibles fragments, conservés dans Aristote, dans Sextus Empiricus, etc., et recueillis par Ftilleborn (2).

Voici les principaux points de la philosophie éléatique, qui doivent nous intéresser ici.

Rien n'est créé; tout ce qui est, existe et dure éternellement. Tout est un; Dieu est l'univers, et l'univers est Dieu.

La terre et l'eau sont les principes du monde matériel (3). L'âme est un être aériforme. — Vingt siècles plus tard cette opinion de Xénophane fut reproduite par Priestley, le même qui découvrit l'oxygène.

Les phénomènes de la nature reposent sur deux principes opposés, l'un actif, l'autre passif : la chaleur et le froid, la lumière et les ténèbres (I). Tout corps privé de chaleur est mort; tout est pour lui froid, silence et ténèbres (Parménide).

(l)Di()gèneLaert., VIII. P\\}lav(\\\(i, Placil. PhïL, i,8. Cic. nediviiiatione,i, 'i:>.

(2) Liber de Xénophane, Zenone, etc., in-8"; Halle, 1789.

(3) An rapport de Diogène de Laerte (ix, 49), Xénopluiiie regardait les qiialre éléments comme les principes de la malièie.

(4) Cet antagonisme se rencontre dans pres(iiie tous les ouvrages alchimiques, sous le nom de principes mâle etîemellc, iWigens et de patiens, elc

Le mouvement est impossible, parce qu'il suppose que l'espace et le temps sont limités. Zenon entre ici dans des subtilités qu'il serait inutile de reproduire. D'après plusieurs auteurs, Zenon aurait également nié la réalité des substances.

Le panthéisme , qui se trouve au fond de tous les systèmes de la philosophie grecque antérieurs à Socrate, était, dans l'école d'Élée, arrivé en quelque sorte à sa plus haute puissance.

Philosophie d'Heraclite ( 500 avant «9.-C).

Heraclite d'Ephèse s'était posé les mêmes questions que les maîtres de la philosophie ionienne. Il considérait le feu ou l'élément igné comme le principe de toutes choses. Le feu est la force primordiale , qui tient sous sa dépendance tous les phénomènes, tous les changements qui s'opèrent dans les corps. C'est le feu qui détruit, mais à la condition de reconstituer (1).

L'état primitif du monde était un état igné. Il viendra un temps où le monde se réduira de nouveau en feu (2). Les corps matériels peuvent être changés ou modifiés ; le feu ne saurait l'être, parce que c'est lui qui change ou modifie tout ce qui est. La terre se réduit en eau, l'eau en air, et l'air en feu. De là le chemin qui monte (dégagement), et le chemin qui descend (fixation) (3). Le premier est le symbole de la génération ; le dernier, celui de la décomposition (4).

Le feu tire son aliment des parties subtiles de Vair , comme l'eau tire sa nourriture de la terre (5).

• En lisant la proposition qui précède, ne serait-on pas tenté de croire qu'Heraclite avait, par une .sorte d'intuition surnaturelle, entrevu un fait qui ne devait être démontré expérimentalement que deux mille ans après lui, et cela chez des peuples qui

(1) Aùsl., Metaphtjs., i, 3. Plnlarque, Décret, pfiil., i, 3. Diog. Laert., ix, § 7.

(2) Arisl., Physlc, m, j. Clément d'Alexandrie, Stromat., v, 14.

(3) C'est l'image de l'cvaporation de l'eau : la vapeur s'élève , se confond avec Tair, tandis que la ferre (sels terreux) se dépose au fond du vase.

(4) IJiog. Laert., i\, § 8. Tr^v [Ji£Tago),r)v xaXeïaôai ooûv xvw -/.al y.âiw. (5; Diog. Laert., i\, § 9.

alors étaient aussi inconnus aux Grecs que le sont aujourd'hui pour nous les peuplades sauvages de l'intérieur de l'Afrique ?

D'après le témoignage d'Aristote, l'évaporation , ou plutôt le dégagement d'un corps aériforme ( car c'est ce que signifie, à proprement parler, le mot àvaSuaiadiç), joue, dans le système d'Heraclite, un rôle très-important (1). C'est là-dessus que ce philosophe avait fondé ses hjpothèses sur la nature des astres et des âmes.

Heraclite explique la lumière du soleil et des astres par l'accumulation de substances aériformes en ignition, ce que nous ti'aduirions aujourd'hui par gaz incandescents.

La vie consiste en un changement perpétuel de la matière, dans un mouvement continuel d'émission et d'absorption (2). Ce mouvement est celui du cercle (3).

L'âme du monde est un corps aériforme, et l'aliment du feu, principe de toutes choses.

Cette âme du monde, qui est appelée tantôt Trvsîiaa xdcraou, esprit du monde, tantôt ôsTo; \6'(oc, essence divine, ne serait-elle autre chose que l'oxygène, l'air vital, universellement répandu, et qui entretient la flamme et la respiration?

Ce qui tendrait à le prouver, c'est le passage suivant de Sextus l'Empirique {Adv. Math., vu, 1^9) : « Nous vivons, suivant Heraclite, en aspirant cette essence divine par la respiration. »

rtvo'u.£Ôa — TouTov TTOv Osïov Xô^p'') ^^^O' 'Hpax}.£iTOv, oC avaTrvoY)? GTTaffaVTEÇ — ).

Le monde doit sa naissance au feu, et il périra de même par le feu. Ce mouvement alternatif d'apparition et de destruction aura lieu d'après de certaines périodes (/.axa tiva; ize^iôoovç) (i). Ces périodes se succéderont régulièrement comme le jour et la nuit.

Tout est régi par des lois fixes et immuables. Les phénomènes en apparence les plus contraires ou les plus inutiles sont nécessaires à l'harmonie du tout. Tous les êtres, même quand ils

(0 Arist , de Anima i, c. 3.

(2) Cette grande idée a été, dans les temps modernes, démontrée expérimentalement.

(3) Terlull., adv. Marc, ii, 28. Hippocrat., de Alimen/is, vi, p. 2\)7 (édil. Chartier).

(4) Diog., IX, 8. Sext. Emp., Pyrrh. IJyp., i, 212, 215. Plutarque , de Plac. phil., I. 3. Antonin, m, c. 3.

dorment , contribuent ù la solidarité d'action des êtres du monde (1).

L'amour et la haine, Vnf traction et \iirepuUion, voilàles grandes lois de l'univers {à).

Tel est l'exposé sommaire des doctrines d'Heraclite. C'est à ce philosophe que Hegel a emprunté, entr'autres le principe d'après lequel toutes les choses sont dans un perpétuel devenir.

Parmi les disciples les plus célèbres d'Heraclite on cite Hippocrate.

L'oracle de Cos fut souvent consulté par les physiciens elles chimistes du moyen âge, d'après ce que nous apprend Tachenius (3).

Le petit traité Des airs, des eaux et des lieux, est le seul écrit d'Hippocrate qui pourrait offrir ici quelque intérêt. Encore renferme-t-il plusieurs erreurs, qu'il importe de signaler.

Ainsi, par exemple, l'auteur dit :

C. 25. u Le brouillard, en tombant, se mélange avec l'eau (lYxaTa(/.iYV£u[;L£voi;), et trouble la transparence de ce liquide. »

Cela se concevrait si le brouillard était lui-même un corps particulier, insoluble.

C. 28. «Les eaux stagnantes (aiacnua) ont une mauvaise odeur, parce qu'elles ne sont pas courantes (oùx aTroppuTa). »

Hippocrate n'indique ici qu'une coïncidence, mais il n'en donne pas l'explication.

C. 35. «Le fer, le cuivre, l'argent, l'or, le soufre, l'alun (cjtu- ■7TTr,pia), l'asphalte, le nitre, toutes ces substances proviennent de l'action de la chaleur (Gto pi'viç yi'YvovTai toû QipixoZ). »

L'auteur fait jouer ici au feu un rôle trop exclusif. Pourquoi n'a-t-il pas adopté l'opinion des premiers philosophes, qui admettaient que tous les corps proviennent de la combinaison de deux, de trois, de quatre ou môme de cinq éléments ?

C. 42. (( Ceux qui regardent les eaux salines comme purgatives

(1) Antonin, vi, c. 42. Kal loù; y.aOE'jîovxaç, 6 'HpocxXs-.xo; ÈpYâfcx; ôtvat XÉyei xat ffuvepY^'J? TÛv èv 1(5 xôffjito yîvoiievwv.

(2) Diog. Laert., ix, § 8. Platon, Symp., c. 12. Aristole, de Mundo, c. 5.

(3) OU. Taclieniiis (Taiken.), Hippocrales chimicus,Yene\., 1660, in.l2.

TREJUERE ÉPOQUE. 81

(àÀu.upà ijoa-a) se trompent. Loin de là, elles sont contraires aux évacuations. Elles resserrent le ventre plutôt qu'elles ne le relâchent. »

Ceci revient à dire que les sels alcalins ne sont pas purgatifs. Or ce sont précisément ces sels qui se trouvent le plus ordinairement dissous dans l'eau.

Hippocrate explique (c. 48) la formation de la pluie par le choc des vents, et par la condensation des vapeurs d'eau ou des nuages, que déterminerait ce choc. Aristote, qui vivait à peine cent ans après le grand médecin de Cos, explique beaucoup mieux la formation de la pluie et de la glace par l'action d'un abaissement de température.

L'erreur que commet ici Hippocrate est d'autant plus singulière , qu'il venait ( c. 43) d'expliquer l'évaporation naturelle, la formation du brouillard, etc., par l'action du soleil, qui attire (àvcxyei) les parties légères (volatiles) de l'eau, et laisse les sels se déposer.

Action du soleil, formation des vapeurs d'eau, action du froid et condensation des vapeurs, voilà tous les éléments d'un appareil distillatoire. Ce fut sans doute l'observation du vaste appareil distillatoire de la nature qui mit sur les traces de la découverte de la distillation. Bien que les annales de la science ne signalent cette découverte qu'aune époque relativement assez récente, il est cependant à présumer qu'elle remonte à des temps fort reculés.

Philosophie d'Empédocle ('i<»0 ayant «V.-C).

Dans le système cosmologique d'Empédocle, comme dans celui d'Heraclite, le feu joue un très-grand rôle. Vamour et la haine, Vatlraction et la répulsion, y figurent également comme lois fondamentales du monde physique.

Le philosophe d'Agrigente, s'éloignant de ses prédécesseurs, établit quatre éléments : le feu, Vair, Veau, et la terre {{), en notant cependant que ces éléments ne doivent pas être considérés comme les dernières molécules, immuables et indécojnposables,

(I) Arist., Met , i, 4. Si^xliis. '&\n\\.,adti. Math., vit, 11.».

niST. DF. i.\ ciiniii:. — r. i. C

82 IliSTOIRE DE LA CHIMIE.

do lanialiùro (1). a Comme l'expérience, dit-il, apprend que ces éléments (c-:ot/£îa) peuvent éprouver différents changements, il est clair qu'ils ne sont rien moins qu'immuables. » En conséquence, il admet que le feu, l'eau et la terre, tels que l'observation nous les présente, sont composés d'une multitude de particules ircs-peliles, indivisibles et insécables , qui sont les véritables éléments des corps de la nature. L'air se compose de particules qui sont homogènes entre elles; de même l'eau, etc. (2).

C'est à ces éléments que la génération (combinaison) et la destruction (décomposition) s'arrêtent. Ces phénomènes ne vont jamais au-delà des derniers éléments (3).

Les derniers cléments (particules élémentaires) sont /«ya;-/a- 6/es (àasTagÀviTct), indestructibles [oi-f^oL^iaL] et éternels (atoia). Ils constituent tous les corps. Les changements de la matière dépendent du déplacement et de la combinaison de ces particules élémentaires. Il n'y a ni création (cpûaiç) ni destruction (OàvaToç), dans Facception propre de ces mots; ce qu'on appelle ainsi ne consiste que dans des phénomènes d'agrégation et de désagrégation, de composition et de décomposition (4).

Les éléments dont se composent les corps de la nature ne sont pas tous homogènes; car les particules élémentaires de l'air se combinent avec celles de l'eau pour donner naissance à tel ou tel corps, et ainsi des autres (5).

La doctrine d'Empédocle ne s'éloigne pas beaucoup, comme on voit, de celle que les chimistes professent aujourd'hui sur la constitution moléculaire des corps.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'Empédocle attribue au feu une action à part, différente de celle qu'exercent les autres éléments dans la constitution des corps. Le feu est, suivant lui, le principe actif par excellence, tandis que les autres éléments se comportent d'une manière plutôt passive ou comme des masses inertes (6).

(1) Plutarque, de l'iacit. philos., \, c. 3. Clem. Alex., Slrom., v. 024.

(2) Plut., de Placit. philos., i, c. 13, c. 17, c. 18.

(3) Arislot., Dégénérât, et corrupt., i, c. 8. "On [xs/pî tmv aïoiyv.tay èyii Tr)v Tféveffiv xat ttiv çôopâv.

(4) Arisloto, ibid., i, c. 1 ; i, c. 3 et 4. Simpliciiis Ad phijs., i, p. 66.

(5) Arist., Phys., i, c. 4; De cœlo, m, cl; De rjenerat. et corrupt., ii, c. 6. (G) Arist., Dégénérât., ii, c. 3. Clément d'AlcN., slrom., v, p. 570. Pseudo-Orig.,

Philosoph,, c. III.

L'affinité, V amitié {■jiCh'.'x), et la répulsion, Vi7iimilié{Mtlxo<;), président aux phénomènes de composition et de décomposition de la matière (1). Les particules homogènes s'attirentet se combinent; les particules hétérogènes se repoussent et se désagrègent (2).

D'après ces idées, Empédocle déûmt le monde physique : la réunion de toutes les combinaisons produites par des éléments simples (3). Nous n'en saurions aujourd'hui donner une meilleure définition. Le chaos est donc pour lui la condition primordiale du monde, dans laquelle les éléments constitutifs sont à l'état de non-combinaison, ou à l'état naissant. C'est cet état du monde qu'Empédocle appelait nokXi {beaucoup de choses), par opposition au monde constitué, qui portait le nom de â'v (un), ou de xo(7;j.oç [harmonie].

Tous les corps solides sont poreux : ils ont des interstices (xoîXct), comparables à de petits tubes capillaires, par lesquels ont lieu des effluves (àTroppoiat) de forces particulières (4). C'est par ces effluves qu'on explique l'action de l'aimant attirant le fer (Alex. Aphrod., Quœst. nat., lib. II, c. 23), la conservation des feuilles sur l'arbre (Plutarque, Sijmj)os., III, 2, t. p. 649), la vision, la production des couleurs , etc.

Rien de plus instructif que de suivre Empédocle dans ses raisonnements tendant à établir que le principe de la connaissance repose sur l'identité de la pensée avec ce que celle-ci cherche à s'approprier. L'homme étant composé des mêmes éléments simples que les objets du monde qu'il observe, la connaissance implique l'identité (de composition) du sujet connaissant avec l'objet connu.

Philosophie de l^eiicippe (495 avant <JF.-C)<

Leucippe, contemporain d'Empédocle, est le véritable auteur du système atomistique, repris et perfectionné par Démocrile, son disciple.

(1) Simplicius, ad Arist. Phys., i, j). 34.

(2) Arisl., Metaphijs., i, c. 4. Sextus, iidv. Matium., ix, § 10; et x, 317. Macro!)., Sa /«»«., VII, 5.

(3) Plut., de Placlt. philosopli., \, c. 5.

('•) Platon, Mcnon. Comp. Teiinemaiin, Gesch. der Philosophie, vol. i, p. 290, (le l'édit. de Weiidt, et noie lie l'éditeur.

Voici, en substance, ce système, qui se rattache, par plus d'un point, aux idées de l'école éiéatique et des doctrines d'EmpédocIe :

La terre, l'eau, l'air et le feu, que plusieurs ont considérés comme des éléments simples, ne sont que des corps composés. Les dernières particules des corps composés n'admettent plus de divisioa; elles sont immuables; leur changement de position, leur séparation et leur combinaison expliquent toutes les variations de la forme des corps matériels. Les dernières particules de la matière sont tellement petites que nos sens sont impuissants à les saisir. Ce sont ces particules qui se nomment les insécables, en grec atomes (aroua) (1). Les atomes sont soumis à un mouvement intérieur, cause de toute combinaison comme de toute décomposition. Ils sont inégaux de grandeur et de forme. Les atomes ronds se meuvent avec le plus de vitesse. Aussi le feu a-t-il, ainsi que l'àme, les atomes ronds (2).

La matière contient des pores ou des intervalles vides qui favorisent le mouvement des atomes; car l'expérience enseigne qu'un vase rempli de cendres peut contenir en même temps le même volume d'eau (3), que le vin peut être comprimé dans une outre, etc. (4.).

Leucippe expliqua la création du monde par la seule action des agents physiques , sans l'intervention d'aucune intelligence créatrice (5).

En matérialiste conséquent avec lui-même , il considérait l'àme comme un être matériel, composé d'atomes ronds, comme le feu. Selon sa doctrine, le mouvement de ces atomes constitue la pensée. L'âme est un être igné, peut-être identique avec le feu. C'est pourquoi la respiration est un phénomène absolument nécessaire à la vie ; car la vie, de même que le feu, a besoin d'air pour subsister (6).

(1) Aristole, de Générât, i. 8, de Cœlo, m, i. Galieii, de Elément. Hippocrat. lib. Il, 1.

(2)Aristole, de Cœlo, iii,*c. 4.

(;{) Celle opinion de Leucippe est contredite par l'expérience. (4) Atistole, P/njs., iv, 8.

(ô) Stobée, Eclofj. phys., vol. i, 442 (édil. Heeren). (6) Aristote, de Anima, i, c: 2.

Démocrite (-470 avant J.-C).

Déinocrile, natif d'Abdère, fut un des grands penseurs de l'antiquité. Il passa pour un habile physicien ; à l'exemple de Pythagore, il acquit ses connaissances et les perfectionna dans de longs voyages en Perse, en Syrie, en Egypte. — Il ne faut pas confondre ce philosophe avec le pseudo-Dçmocrile, auquel les alchimistes attribuent différents ouvrages sur la physique et la chimie.

Diogène de Laërte et Suidas donnent la liste des écrits attribués à Démocrite. De ces nombreux écrits il n'y en a probablement que deux d'authentiques : l'un est intitulé- Mcy^tç Ataxocij.oç (le Grand Diacosme), et l'autre, rispi cfucEwç loZ xoay.ou (Sur la nature du monde) (1). C'est ce que semble confirmer Vitruve, lorsqu'il dit que Démocrite avait écrit plusieurs livres sur la nature des choses, et qu'il avait coutume de sceller de son anneau les expériences qu'il avait vérifiées par lui-même (:2). Celte coutume s'est plus tard reproduite chez les alchimistes, qui manquaient rarement d'apposer sur leurs fioles le sceau d'Hermès. Columelle (xi, 3) nous a conservé le titre d'un ouvrage de Démocrite, intitulé Ilépl Àîftwv (Sur les pierres),

Démocrite savait, dit Pétrone, extraire les sucs des plantes et passait sa vie à faire des expériences , afin d'approfondir les secrets des règnes végétal et minéral (3). Sénèque nous apprend que c'est au philosophe d'Abdèfe que nous devons le fourneau à réverbère, les moyens d'amollir l'ivoire, d'imiter la nature dans la production des pierres précieuses et particulièrement des émeraudes (4).

Démocrite défendit et perfectionna le système atomistique de Leucippe, son maître. Du principe, dit-il, que ricïi ne se fait de rien, découle la nécessité d'admettre des atomes; car si tout corps est divisible à l'infini, et que la division ne s'arrête jamais, il arrivera de deux choses l'une : ou il n'en restera rien, ou il en restera tou-

(1) Diog. L., IX, 39. Atlien., iv, c. l'J, p. 108. ïenneinann, Hist. de la philosophie (en allemand), vol. i, p. 338.

(2) Vitruve, ix, 3.

(3) Pelron. Aibif., p, 29, édit. Francf., in-4'', IG29.

(4) Sénèipie, Epist. 90.

jours quelque chose. Dans le premier cas, le corps ne se composerait de rien, ou il ne se composerait que d'une réalité apparente. Dans le second cas, on peut demander: Que reste-t-il ? une quantité, ou une étendue? Mais alors la division n'est pas encoreépuisée. Ne reste-l-il que des points?Mais, quel que soit le nombre des points qu'on additionne, ils ne donneront jamais une étendue. Donc, il faudra admettre des éléments réels, indivisibles et insécables. Tels sont les raisonnements de Démocrite (1).

Les atomes sont variables, non-seulement en grosseur, mais en poids. Les atomes les plus petits sont aussi les plus légers. Tous les atomes sont entre eux dans un état actif ou passif, et cet état constitue leur mouvement propre.

Les atomes sont impénétrables : deux atonies ne pourront pas occuper simultanément le même espace. Chaque atome résiste à ratf)me qui tend à le déplacer. Cette résistance donne lieu à un mouvement oscillatoire (TCaXijLoç) qui se communique à tous les atomes voisins qui, à leur tour, le transmettent aux atomes plus distants. De là un mouvement giratoire, une rotation (oivv)), qui est le type de tous les mouvements de ce monde (2).

L^ groupement des atomes donne naissance à un nombre infini de mondes, dont les uns se ressemblent et les autres ne se ressemblent pas (3).

Comme Leucippe, Démocrite essaya d'expliquer la création et tous les phénomènes du monde par la seule action des forces ou des agents physiques, sans aucun concours de la Divinité, dont il n'cbt pas question dans ce système, exclusivement matérialiste. — Le mouvement de l'âme, qui est la pensée, s'explique par le mouvement des atomes de l'âme. Car, ajoute Démocrite, l'âme n'aurait pas la faculté de mouvoir le corps, si elle n'avait pas la force de se mouvoir d'abord elle-même. La chaleur est la condition nécessaire de la vie ; cette chaleur suppose un foyer, qui est l'âme; car l'âme elle-même n'est que du feu ou une agrégation d'atomes ignés. Lorsque ces atomes se dissipent, la vie cesse (4).

Toutes les sensations s'opèrent par l'intermédiaire d'objets sensibles. L'œil contient de l'eau, laquelle est l'intermédiaire de

(1; Aristote, de Générât, et Corrupt., i, c. 2et 8.

(2) Pliitarque, de Placit. philos., i, 26. Sfobde, Edog. pfujs., vol. i, p. 394.

(3) Cic-ron, Acad. Q., iv, c. 17. Diog. L., ix, 44.

(4) Aristote, de Aiihna, i, 2.

PREMIÈRE Él'OQUE. 87

la vision. L'ouïe a lieu par le moyen de l'air : l'objet sonore communique son mouvement d'abord à l'air qui l'entoure, et celuici transmet le mouvement de proche en proche, jusqu'à ce qu'il vienne frapper l'organe auditif. (1). Ce mouvement, en se communiquant aux atomes de l'àme, y produit des oscillations qui persistent même après que l'objet qui les avait déterminées n'existe plus. C'est ainsi que l'eau continue à s'agiter longtemps après l'éloignement de la cause de son mouvement. C'est cette persistance du mouvement oscillatoire qui explique les songes au milieu du calme de la nuit {2).

Démocrite avait de nombreux disciples, empressés de propager les doctrines du maître. On nomme, parmi les plus célèbres, Métrodore le sceptique, INessus de Chios, Dlogène de Smyrne , Anaxarque; contemporain d'Alexandre le Grand, et Nausiphane, maître d'Epicure (3).

Philosophie d'Aiiaxaa^ore.

L'Asie Mineure (lonie), la Sicile et l'Italie inférieure, connue sous le nom de Grande Grèce, avaient été jusqu'alors le siège principal des sciences et des lettres. Anaxagore de Clazomènes (né vers 498 avant J.-C. ) transporta ce siège à Athènes.

Anaxagore, dont la vie nous intéresse à plus d'un titre, tut accusé, par les Athéniens, de sacrilège; il n'échappa à la sentence de mort que par la fuite (i). Voici le principal motif de cette étrange accusation. Anaxagore avait enseigné que le soleil est un globe de feu, que la lune a des montagnes et des vallées, une mer et un continent, et qu'elle est habitée; que les éclipses proviennent de causes toutes naturdles, etc. (5). — Abreuvé de chagrins, victime de l'ingratitude de ses concitoyens, Anaxagore se rendit h Lanipsaque, où il ne tarda pas à mourir. Il reçut, après sa mort, le beau surnom de Noïï;, Intelliyence.

(1) Plutarque, de Plac. philos., iv, 8. Arist., de Sensu, c. 4. Diog. L. ix, 44.

(2) Arist., de Divinat. per somnum, c. 2.

(3) Voyez, pour plus de détails, notre article Dcmocnle, dans la Biographie générale.

(4) Diog. L., Il, 12. Plutarque, xvi, t. i, p. 404, éd. Huit. (j) Xénophon, Memorab. SocraC, iv, 7, 7.

Ce grand philosophe adopta la théorie atomistique de Démocvileel de Lcuoippe. Nous allons indiquer les principaux points de son système.

Tout est dans tout (1). Chaque atome est un monde en miniature. Nous mangeons du pain, nous buvons de l'eau. Les aliments nourrissent les muscles, le sang, les os, en un mot, toutes les parties du corps. La nutrition serait-elle possible , s'il n'y avait pas, dans le pain et dans l'eau, des atomes ou des molécules (uo'pia), identiques avec celles dont se composent les muscles, le sang, etc. (2)?

Cette observation, qui touche au domaine de la chimie la plus délicate, a de quoi nous surprendre par sa justesse et sa profondeur. — Voici comment nous raisonnerions aujourd'hui : le sang, les muscles, etc., se composent, en dernière analyse, d'oxygène, d'hydrogène, de carbone, d'azote, de soufre et de phosphore ; or, ces éléments sont fournis par les aliments que le corps s'assimile. Donc, il y a identité de composition du corps vivant avec les substances dont celui-ci se nourrit.

Suivant Anaxagore, les corps composés peuvent être réduits, par l'analyse, à leurs éléments ou particules similaires [homéomér/es); mais ces éléments sont eux-mêmes insécables et indestructibles. Il s'ensuit que le nombre des homéoméries ne peut être ni augmenté ni diminué. La quantité de matière dont se compose le monde demeure donc Constante , quelles que soient les transformations qu'on y remarque (3).

C'est par une erreur de langage que la composition (ffûyxpiaiç) et la décomposition des éléments (oiocxpiaiç) sont appelées naissance et mort (4).

Il n'y a pas d'espace vide. Les intervalles, les pores {nôpoi), qui séparent les atomes, sont, non pas vides, mais remplis d'air (5).

La cause de l'ordre et du mouvement de la matière est en dehors de celle-ci. C'est en cehi qu'Anaxagore s'écarte surtout

(1) On se rappelle que celle proposition a été reproduite de nos jours, comme un axiome, par les Sainl-Simoniens.

(2) Plutarque, (te Placit. philos., i, 3.

(3) Arislote, Melap/i., i, 3.

(4) Simplicius, hi Phijs., p. C. Arist., de Générât., \. 1.

(5) Aiistole, l'Injs., iv, 0. On voit qu'Anaxagore s'éloigne de la doctrine de Leucippe et de Démocrite, qui admettait des intervalles vides (xsvdi), et qu'il se rapproche de plus en plus de la vérité.

PREMIERE tPUUUE. 89

de la docli'ine des autres écoles qui, presque toutes, avaient placé le principe du mouvement dans la matière elle-même. La matière de la création et la cause de la création sont donc pour Anaxagore deux choses différentes : la première tombe sous les sens, tandis que la dernière échappe à l'observation directe. La matière subtile (éther, feu), que les autres philosophes avaient considérée comme la cause du mouvement de la matière, plus grossière, et des changements que ce mouvement entraîne, est comprise, par Anaxagore, dans la catégorie à laquelle est opposé le principe actif (votJs)(I). Ce principe actif possède tous les attributs de l'intelligence suprême (2), qui ne peut être représentée sous aucune forme matérielle.

Anaxagore a, un des premiers, parlé des aérolilhes : il les fait tomber, non pas de la lune, mais du soleil, qui lui-même ne serait qu'un immense aérolithe (3).

Les plantes sont des êtres vivants, doués d'une véritable respiration (-V0-/-) (-4). — On sait que celte proposition, établie par Anaxagore, est aujourd'hui démontrée par l'expérience et universellement admise.

Ce grand philosophe admettait deux sortes de génération : la génération par les éléments, et la génération par les espèces (génération proprement dite) (o).

La génération élémentaire des végétaux, il la comprenait d'une façon tout à fait conforme à la doctrine des chimistes modernes. Voici commentil s'exprime à cet égard : «L'air possède, dit-il, les éléments (semences) de tous les êtres; et ces éléments, qui ont pour véhicule l'eau, engendrent les plantes. » ('Avaçayopaç u.=v tov aîpa Trav-oiv aaffxojv sysiv (JTrepjjiaTa, xai TaiÎTa (JuYxaTacpcpo[/.£va tw uSaxt ysvvav ta cpuTa. ) (G). «l

Plusieurs passages des auteurs anciens nous autorisent à croire qu'Anaxagore expliquait d'une manière analogue la génération élémentaire des animaux.

Nous passons sous silence la partie purement métaphysique

(1) Simplicius, in Physïca Arist., p. 336.

(2) Ibid., p. 38,

(3) Pliitarqiie, de Super stitione, vol. vi, p. 048, de l'édit. de Reiske.

(4) Pliilarqut", de Respirai., 2. Id., Quxst. nalural. (éd. Reiske, vol. ix, 910).

(5) Diog. L.,u, 9.

(6) Tlieopliraste, Hist. plantar., m, c. 2. (Diog. Laert., ii, § 9 ).

du système d'Anaxagore , un des plus remarquables de l'antiquité, et qui tendait à renverser le matérialisme de Leucippe et de Démocrile.

Philosophie de Diosçène iVitpoUonîe et d'Archélaiis (470

avant J.-C).

Diogène d'Apollonie, ville de Crète, fut, comme Anaxagore, persécuté par l'intolérance religieuse des Athéniens. 11 composa un livre Sui' la nature et les météores, dont Simplicius et Diogène de Laërte nous ont conservé quelques fragments.

La matière et le principe du mouvement de la matière ne sont pas ici séparés aussi nettement que dans le système d'Anaxagore. «L'air infini, qui pénètre et anime tout, contient en lui-môme le principe de la matière. » Cette proposition rapproche Diogène du système des matérialistes.

Voici ses principaux philosophâmes :

Tous les corps de la nature sont, dans leur essence, homogènes. La nature ne pourrait nourrir ni les plantes ni les animaux, si le produit n'était priinordialement homogène avec le principe producteur (1).

L'air fournit les éléments de toutes choses ('2). L'eau contient de l'air; c'est de l'air que les poissons respirent dans l'eau; et s'ils meurent dans l'air, c'est qu'ils en respirent trop à la fois, et qu'il y a mesure à tout (3). L'air peut être chaud ou froid, sec ou humide, condensé ou raréfié, agité ou calme, dans des proportions indétinies; et, dans ces conditions diverses, l'air est plus ou moins apte à engendrer des choses nouvelles (4).

L'air est la source de toute vie et de la pensée elle-même ; car l'homme et les êtres vivants ne vivent que parce qu'ils respirent de l'air. Toute vie, toute pensée cesse au moment où la respiration s'arrête (5). Les nombreuses variations que peut subir l'air expliquent la multiplicité des êtres animés, qui ne sentent,

(1) Diog. Laert., ix, 57. Simplic. in Physic. Aiist., i.

(2) S. Augustin, de Civ. Dei, \iii, 2.

(3) Aiislote, Mefap/iys., i, 3; rfe Respirât., i, 2 et 3.

(4) Diog. Laert., IX, 57.

(5) Simplicius, in Phys. Arist., i.

ne voient, n'enlendcnt et ne pensent que par l'air (1). La pensée repose sur ce que l'air parcourt avec le sang tout le corps (:2). Le siège principal de l'âme est dans la cavitéartérielle du cœur (3). Le dernier degré de la combinaison de l'air avec les corps a lieu dans l'action des métaux exposés à l'air : à l'exemple du fer, du cuivre, etc., ils absorbent des corps aériformes ou les dégagent, dans certaines conditions. Alexandre d'Aphrodisie, en rapportant ces idées de Diogène d'Apollonie, compare les combinaisons des corps à l'assimilation des aliments par l'organisme vivant : Id itaque quod est sibi cognitum. et affine in se recipere; quod antem non est, exlrudere. Trahit etlam nutrimentum amenai; facit id quod cstinter ipsum et id quod appétit, sibisimile (i).

Archélaiis de Milet, disciple d'Anaxagore et de Diogène, s'attacha, comme tous les philosophes physiciens (ï-uaixot), à l'observation des phénomènes de la nature, pour en déduire la connaissance des objets d'un ordre plus élevé; mais le plus souvent l'imagination l'emporta sur l'expérience.

Ainsi, le feu est, selon Archélaiis, de l'air raréfié (5) ; l'eau est de l'air condensé (6).

Saint Clément d'Alexandrie rapporte une opinion ancienne, d'après laquelle le feu se changerait par l'air en eau (7).

Comme pour Anaximène, Anaxagore et Diogène, l'air est pour Archélaiis de Milet, le principe de toute chose. Suivant ce philosophe, le chaud et le froid, le sec et l'humide, jouent un grand rôle dans la composition ou la génération des corps.

(1) Simpliciiis, In P/iijs. Arisf.

(2) Ibid.

(3) 'Ev iri àprripiaxïi xoi),îa tr^; y.apîia;, -ÔTÎ; Èaxi 7tv£u[;.au-/.7Î. Plutarqtie, de Placif. philos., lib. iv, c. 5.

(4)Alexan(lr. Apliiodis., Qiuisl.nalur., ii, 23 fol. 18.

(5) Cette proposition, puremenl liypolliétique , rappelle un fait bien connu de nos jours : l'hydrogène se présente sous forme d'un air extrêmement l(5ger f c'est le plus léger de tous les gaz), et s'eudammc au contact du feu, ce qui lui valut môme d'abord le nom (Yuir de feu. Or, cet air de feu brûle dans l'air et donne de l'eau.

(6) Plut., de Placit. phil., i, 3.

(7) Strorn., v, p. 437, éd. Heins.

Les animaux, dit Archélaiis, sont primitivement sortis d'une vase laiteuse de la terre, chauflee par le soleil (1).

C'est avec Archélaûs que linitla première et peut-être la plus belle époque de la philosophie grecque, dont les principaux efforts tendaient à mettre les principes métaphysiques et moraux en harmonie avec l'observation directe des phénomènes de la nature.

Dans la période qui va suivre, nous verrons dominer presque exclusivement Timagination, les conceptions idéales et le raisonnementaffranchi.de tout contrôle expérimental.

lies sophistes (-450-400 avant J.-C).

La guerre contre les Perses, la lutte entre Athènes et Lacédémone pour la suprématie de la Grèce, les arts, la richesse et la prépondérance morale d'Athènes, exerçaient une influence marquée sur la marche des sciences comprises sous la dénomination générale de philosophie*. Périclès, en protégeant les sciences, les arts et les lettres, fit d'Athènes le foyer des lumières et le centre de la civilisation. L'exemple étant donné d'en haut, l'émulation devint bientôt générale. Mais partout où des existences rivales sont mises en jeu, l'ignorance et l'oisive vanité ne tardent pas à lever la tète à côté du vrai mérite. Aussi vit-on .| bientôt à Athènes une secte, appelée du nom de sophistes, s'arroger le monopole de la science et les avantages pécuniaires et honorifiques qui s'y rattachaient.

C'est du moins ainsi que Platon, Xénophon et Aristote nous représentent Protagoras, Gorgias, Prodicus, Hippias et beaucoup d'autres. Ces hommes, dont le principal savoir consistait dans des subtilités sur l'art poétique, sur la rhétorique et la métaphysique, paraissaient avoir été (à en juger d'après les fragments conservés dans Platon, Xénophon et Aristote) complètement étrangers aux sciences d'observation.

(I) Diog. L., I, 1.

Platon (420 avant J.-C).

Platon nous a transmis, dans quelques-uns de ses dialogues, et notamment dans le Timée, des notions qui montrent que l'étude de la nature n'était pas entièrement dédaignée par les disciples de l'Académie, dont Platon était le chef.

Le grand disciple de Socrate admettait une matière première, qui n'était ni le feu, ni l'air, ni l'eau, mais qui était capable de revêtir toutes les formes. A cette matière première, nourricière de tous les corps, était associé un principe de mouvement qui est désigné sous des noms différents (1).

Comme le Timée renferme, en quelque sorte, toutes les connaissances physiques de l'école de Platon, nous allons en donner ici un résumé succint.

(( L'ordre du monde est composé des quatre éléments, pris charnu dans sa totalité. Dieu a composé le monde de tout le feu, de toute l'eau, de tout l'air et de toute la terre; et il n'a laissé en dehors aucune partie ni aucime force de ces éléments, afin que l'animal entier fût aussi parfait que possible, étant composé de parties parfaites ('2).

« Dieu créa quatre ordres d'êtres animés, correspondant aux quatre éléments : le premier est Tordre céleste des dieux, composé presque tout entier de feu; le second comprend les animaux ailés et qui vivent dans l'air, le troisième, ceux qui habitent les eaux; et le quatrième, ceux qui marchent sur la terre. »

Voici des considérations qui devaient singulièrement nuire à l'autorité de l'expérience : « De tous les êtres, le seul qui puisse posséder l'intelligence, c'est l'àme; or, l'àme est invisible, tandis que le feu, l'air, l'eau et la terre sont tous des corps visibles. Mais celui qui aime l'intelligence et la science doit rechercher, comme les \raies causes premières, les causes intelligentes, et mettre au rang des causes secondaires toutes celles qui sont mues et qui font mouvoir nécessairement (3). ))

(1) Meiners, Geschichte der Wissenschaflen in Crkche)ila)nl,1^ \o\. {il82, Lemgo), [). 711.

(2) Œuvres de Platon, trad. par V. Cou5.in, t. xii, p. 123.

(3) Ibid., p. 147.

9i HISTOIUE TE LA CHIMIE.

Le passage suivont rappelle la doctrine d'Anaxagore : « L'eau, en se condensant, se change en pierres et enterre; la terre dissoute et décomposée devient, en s'évaporant, de l'air; l'air enflammé devient du feu; le feu comprimé et éteint redevient de l'air; à son tour, l'air condensé et épaissi se transforme en nuages et en brouillard ; les nuages, en se condensant encore davantage, se résolvent en eau; l'eau se change de nouveau en terre et en* pierres : tout cela forme un cercle, dont toutes les parties semblent s'engendrer les unes les autres (1). »

La nature des quatre éléments était expliquée par la doctrine mystique des triangles, dont Platon parle avec beaucoup de réserve, et à laquelle il était interdit d'initier les profanes. « Une base, dontlasurface est parfaitement plane^ se compose de triangles. Tous les triangles dérivent de deux triangles ; ces deux triangles (désignés dans le texte avec beaucoup d'ambiguïté) sont le triangle isocèle, et le triangle rectangle scalène. Telle est, continue Platon, l'origine que nous assignons au feu et aux trois autres éléments. Quant aux principes de ces triangles euxmômes, Dieu, qui est au-dessus de nous, et, parmi les hommes, ceux qui sont les amis de Dieu, les connaissent (iJ). »

Nous avons souvent montré comment l'esprit humain peut atteindre la vérité par une sorte d'inspiration. Le passage suivant en offre un exemple : «L'eau, décomposée (divisée) par le feu, peut devenir un corps de feu ou deux corps d'air. » — L'eau se compose, en effet, de deux espèces d'air (gaz), d'oxygène et d'hydrogène. Ce dernier s'appelait aussi air de feu. — (( Quant à l'air, lorsqu'il est décomposé, d'une seule de ses parties peuvent naître deux corps de feu (3). »

« Le cercle de l'univers, qui comprend en soi tous les germes, et qui, par la nature de sa forme sphérique, aspire à se concentrer en lui-même , resserre tous les corps , et ne permet pas qu'aucune place reste vide. C'est pour cela que le feu principalement s'est infiltré dans toutes choses ; ensuite l'air, qui vient après le feu pour la ténuité de ses parties, et les autres corps dans le même ordre.... Outre cela, il faut songer qu'il s'est formé plusieurs espèces de feu : la flamme d'abord, puis ce qui sort de la flamme; enfin, ce qui reste de la flamme, après qu'elle est

(1) Œuvres de Platon, tiad. par \ . Cousin, t. xii, p. 153.

(2) Ibid., p. 162.

(3) Ibid., p. 168.

PREMIERE EPOQUE. 9o

éteinte, dans les corps enflammés. De même aussi il y a dans l'air une partie plus pure, l'éther; une autre plus épaisse, et d'autres espèces sans nom, qui naissent de Tinégalité des triangles (1). »

Platon semble réduire les minéraux à l'élément liquide (eau).

De toutes les eaux appelées fusibles, celle qui se compose des parties les plus ténues et les plus égales forme ce genre qui ne se divise point en espèces, et qu'en^bellit une couleur fauve et brillante, le plus précieux de tous les biens, l'or, dont les parties se réunissent en s'infiltrant à travers la pierre. Une espèce voisine de l'or, très-dure, et dont la couleur est noire, c'est le diamant. Une autre encore, qui se rapproche de l'or pour les parties qui la composent, est une de ces eaux brillantes et condensées qu'on nomme airain (2). »

La division suivante des corps organiques est très-reraarquable : elle se rapproche, sous beaucoup de rapports, des types généralement adoptés aujourd'hui en chimie végétale. « Les sucs peuvent, dit Platon, être divisés en quatre espèces principales. La première contient du feu : à cette espèce appartient le vin; à la seconde espèce appartiennent la résine, la poix, la graisse et l'huile; la troisième est celle qui produit la sensation de douceur, et que l'on distingue des autres espèces par le nom de miel ; la quatrième, enfin, comprend les sucs laiteux du pavot, du figuier, etc. (3). »

Les idées de Platon sur la formation des terres argileuses, du nitre. du sel, etc., sur les sens de l'ouïe, de la vue, sont tellement obscures, qu'il est impossible de les apprécier à leur juste valeur. L'école de Platon était d'ailleurs bien moins initiée à l'étude de la nature que l'école ionienne.

L'électricité était connue dès la plus haute antiquité. Platon la compare à la respiration, ou à un mouvement de contraction et de dilatation. « Quant à la chute de la foudre, dit-il, et aux phénomènes d'attraction qu'on admire dans l'ambre [électron, d'où le mot électricité) et dans les pierres d'Héraclée, il n'y a dans aucun de ces objets une vertu particulière; mais, comme il n'existe pas de vide, ils agissent les uns sur les autres, changent entre eux de place> et sont tous mis en mouvement par

(1) Œuvres de Platon, Irad. de V. Cousin, t. xii, p. 173.

(2) Ibid., p. 174.

(3, Ibid., p. 178

suite (les dilatations et des contractions qu'ils éprouvent. C'est aussi de la naême manière que s'accomplit la respiration (1). »

Voici comment Platon comprend l'existence et la condition des corps animés au milieu des agents du monde physique.

« Le semblable se porte vers son semblable (2). Les corps qui nous environnent ne cessent de dissoudre le nôtre et d'en disperser les parties, en attirant de chacune d'elles ce qui est de même nature; et, au dedans de nous, les parties de notre sang, divisées et réduites, sont obligées, comme tout ce qui est animé sous le ciel, de suivre l'impulsion commune à tout l'univers : tout ce qui est divisé au dedans de nous tend aussitôt vers son semblable , et remplit ainsi ce qui est devenu vide. Quand il s'échappe plus de parties qu'il n'en revient, l'individu dépérit; quand il s'en échappe moins, il augmente (3). »

La plupart de ces idées, aussi belles que vraies, furent reproduites dans le petit traité Sîir l'âme du monde (Timée de Locres), qui passe pour apocryphe.

On a beaucoup exagéré la valeur de certaines expressions, qui se rencontrent dans le Timée. Ainsi, quelques érudits ont cru reconnaître l'oxygène dans l'âme ou la mère du vionde. « Cette mère du monde , nous ne l'appellerons ni terre, ni air, ni feu, ni eau; mais nous ne nous tromperons pas en disant que c'est un certain être invisible, incolore, etc. (4). o

D'autres ont voulu voir, dans le passage suivant, une allusion à la doctrine de l'affinité : « Un corps ne peut produire en luimême aucune altération, ni en éprouver aucune de la part d'un être avec lequel il a une entière ressemblance; au contraire, tant qu'un corps étranger se trouve contenu dans un autre, et combat contre plus fort que soi, il ne cesse d'être attaqué ou dissous (5). »

D'autres, enfin, ont cru, avec plus de raison, entrevoirie germe de la théorie du phlogistique dans le texte que voici : (( Lorsque, par l'action du temps, la partie terrestre vient à se dégager des métaux (eaux fusibles), il se produit un corps que l'on appelle la rouille (6). »

(1) Œuvres de Platon, t. xii, |). 220.

(2) Ces paroles devinrent un des principaux axiomes des aicliimistcs.

(3) Ibid., p. 221.

(4) Ibid., p. lôO.

(5) Ibid., p. 109.

(C) Ibid., p. 17 i.

Ainsi donc, d'après Platon, la rouille (oxyde) se l'orme, non pas parce que le métal absorbe quelque chof^e, comme la science ■\e démontre aujourd'hui, mais parce qu'il perd quelque chose. Ce quelque chose est de la terre pour Platon, c'est du feu pour Stahl, auteur de la théorie du phlogistique ; voilà toute la différence. L'un et l'autre s'étaient trompés, parce qu'ils avaient oublié que c'est à l'expérience de décider si une théorie est vraie ou erronée. C'est la balance et non le raisonnement qu'il aurait fallu ici employer.

Au reste, il est bien difficile de juger un auteur sur quelques fragments ou sur des lambeaux de texte. Il faut à cet égard beaucoup de circonspection, appuyée d'un savoir solide et indépendant.

Les doctrines contenues dans le Timée furent reprises et commentées plus tard par les philosophes néoplatoniciens ; elles passèrent de là dans le domaine des sciences physiques, et particulièrement de la chimie, telle du moins qu'elle était cultivée durant les premiers siècles de l'ère chrétienne, et pendant le moyen âge.

Aristote (né en 384, mort en 322 avant J. C).

Aristote de Stagire, quoique disciple de Platon, s'éloigna de la philosophie de l'école académique. Autant Platon se complaisait dans la sphère des idées, autant Aristote inclinait vers l'étude de la nature, et en particulier vers celle des animaux et des plantes, qu'Alexandre le Grand pouvait lui ex;pédier du fond de l'Asie. «C'est l'expérience, dit Aristote, quidoit fournir la matière propre à être élaborée et convertie en principes généraux ; car la logique n'est que l'instrument (opyavov) qui doit fournir la forme de la science. » Malheureusement, les péripatéliciens et ceux qui invoquaient l'autorité d'Aristote n'étaient pas toujours fidèles à ce sage précepte, auquel, du reste, le maître avaitlui-même plus d'une fois dérogé.

Les ouvrages d'Aristote, pour lesquels la critique et la philologie ont encore beaucoup à faire, n'ont qu'un médiocre intérêt pour l'histoire de la chimie. La Physique, les Problèmes et les Météorologiques , ces derniers commentés par Alexandre d'Aphrodisie, contiennent beaucoup de vues générales qui, n'étant

point fondées sur des faits positifs, sont susceptibles de toutes sortes d'interprétation. Il n'en est pas de môme des faits que l'observation peut vérifier en tout temps; ceux-là, on peut les citer sans s'exposer à des équivoques. Malheureusement, ils sont en petit nombre, malgré l'espèce de culte qu'Aristote professait pour la méthode expérimentale.

Moins habile dialecticien, mais plus naturaliste que Platon, Aristote émit sur la matière et sur le mouvement des idées qui ont (ait longtemps autorité dans les écoles, mais qui n'ont pas aujourd'hui une grande valeur scientifique.

Aristote admettait, comme Platon, quatre ou plutôt cinq éléments : deux éléments opposés, la terre et le feu; deux intermédiaires, l'eau et l'air; et un cinquième, l'éther (1), plus mobile que le feu dont le ciel serait formé, et d'où il fait aussi dériver la chaleur des animaux.

Dans plusieurs passages des Météorologiques , il est question de la vaporisation de Teau par la chaleur, et de sa condensation par le froid. Ce fait, d'une observation vulgaire, devait naturellement conduire à la découverte d'un des procédés les plus importants de la chimie, la distillation. Si la çlistillation n'est pas décrite par Aristote en termes aussi explicites qu'on pourrait le désirer, au moins l'est-elle par son commentateur Alexandre d'Aphrodisie, qui vivait environ six cents ans après Aristote ('2).

Voici le passage d'Aristote qui devait suggérer à son commentateur l'iflée de la distillation :

« L'eau de mer est rendue potable par l'évaporation; le vin et tous les liquides peuvent être soumis au même procédé : après avoir été réduits en vapeurs humides, ils redeviennent liquides (3). »

Ce passage aurait dû conduire à la découverte de l'esprit-de-vin.

Dans un autre endroit {Meteorolog., lib. r, c. 34), Aristote explique très-bien la formation de la rosée par la condensation des vapeurs d'eau suspendues dans l'air, qui vont se précipiter sur la terre par l'action du froid. Il ajoute, avec sa sagacité ordinaire, que la neige n'est que de l'eau congelée par un degré de

(t) Ce mot vient de àsl Oe'w, je cours toujours.

(2) Compar. Probtem. sect. 23, où il est également «luestion de l'eau de mer rendue potable, et d'une iiuile qu'on retirait artificiellement du sel.

(3) Mcteorolog. lib. ii, c. 1. — Alexandr. Aphrorlis., in Meteorolog. comment. lih. Il, 15 (in-4», 15*8, Venise).

PREMIERE ÉPOQUE. Ht)

l'roid plus grand que celui qui est nécessaiie pour réduire la vapeur à l'état liquide.

Ailleurs ( /)!/(?/eo/o/o(7., lib. ii, c. 2), le chef des péripatéticiens explique, aussi bien qu'on le ferait aujourd'hui, à quoi l'eau de mer iloit son goût amer et salé. « De même que l'eau, dit-il , qu'on filtre à travers des cendres, acquiert un goût désagréable , ainsi l'eau de mer doit sa saveur aux sels qu'elle renferme. L'urine et la sueur doivent également leur saveur à des sels qui restent au fond du vase, après qu'on a évaporé l'eau. »

Nous ignorons si ces faits étaient déjà alors du domaine public, car Aristote ne s'en attribue pas la découverte. Mais voici une observation d'un grand intérêt pralique, doit ce chef d'école est certainement l'auteur.

« Lorsqu'on met dans la mer, dit-il, un vase d'argile bien fermé de toutes parts, on remarque que l'eau, qui y pénètre à travers les pores, est de l'eau potable, et aussi pure que si elle avait été fdlrée et débarrassée de ses parties salines. » {Meleorolog., lib. ii. c. 2, sect. 17.)

Un peu plus loin, il fait observer que si les eaux de la mer peuvent porter de plus grands navires que les eaux douces , c'est à cause du sel qu'elles tiennent en dissolution. Et comme preuve il cite l'expérience d'après laquelle un œuf plein, placé à la surface d'une cuvette d'eau douce, tombe au fond, tandis (pi'il surnage lorsque l'eau a été préalablement salée.

Aristote divise les eaux en eau stagnante, en eau de puits, en eau de rivière et en eau de mer. Cette division , que l'on pourrait encore admettre aujourd'hui, est, en quelque sorte, justitiée par la diversité des substances que ces eaux renferment.

[1 raconte ensuite que dans un certain endroit de l'Ombrie on brûle différentes espèces de joncs, qu'on en fait bouillir les cendres avec de l'eau que l'on évapore ensuite, et qu'enfin il se dépose, par le refroidissement, une quantité notable de sel que que l'on recueille (1). — Il parle aussi des fontaines ou sources, dont les eaux doivent leur saveur et leurs propriétés aux sels qu'elles renferment; et il cite, à cette occasion, les sources acidulés de la Sicile, les sources amères de la Scythic. Il signale particulièrement l'alun (axuTTTYipîa) et la chaux que ces «aux pourraient renfermer.

(I) C'est là la préparation du sel végétal oiidu caiboiialii «le polasse im|nir.

Le tonnerre ei les éclairs sont, suivant Aristote, produits par des esprits subtils, qui s'enflamment avec bruit, à peu près comme le bois, qui, en brûlant, fait quelquefois entendre un pétillement. L'éclair, ajoute-t-il, est un esprit incandescent (1).

Nous pourrions faire ici un rapprochement curieux entre les idées d'Aristote et une opinion émise deux mille ans plus tard par un des fondateurs de la chimie moderne , Berthollet , qui soutenait que le tonnerre et l'éclair étaient l'effet de la combustion des gaz hydrogène et oxygène dans les régions supérieures de l'atmosphère {2).

« Le bois, continue Aristote, se compose de terre et d'air; c'est pourquoi le bois est combustible et non liquéfiable. Les corps peuvent être divisés en liquéfiables, et en non liquéfiables. Ces effets proviennent des causes contraires; car .tout corps que le froid et le sec coagule est nécessairement liquéfié par le chaud et rhumide... Les corps , que l'eau ne dissout pas, le feu les dissout; et cela lient à ce que les pores de ces corps sont plus ouverts au feu qu'à l'eau, n {Meteorolog.^ lib. iv, text. 30, Gomment. Alex. Aphrod.)

Il est à remarquer qu'Aristote n'emploie qu'un seul et même mot (xviKEcôai) pour désigner la dissolution aqueuse et la fusion (liquéfaction) par le feu. Il considérait la fusion des métaux comme une pénétration des particules du feu dans les pores de ces métaux, de même qu'il supposait une pénétration des particules de l'eau dans la dissolution des corps.

Un fait bien observé et nettement formulé par Aristote, c'est celui de l'évaporation de l'eau, proportionnellement à la surface que celle-ci présente. «L'eau que l'on conserve, remarque-l-il, dans une coupe, s'évapore très-lentement, tandis que cette môme quantité d'eau versée sur une table s'évapore très-promptement. (Meteorotog., lib. ii, texl. 7, Alex. Aphrod.)

Il ne faudrait pas se laisser séduire par le titre d'un traité d'Aristote, qui porte le nom de Physique : on n'y trouve que des conceptions théoriques sur le fini, sur l'infini, sur l'espace, sur le temps, le mouvement, la matière, etc. Ces conceptions ne seraient guère du goût de nos savants; d'ailleurs, elles intéresse-

(1) Fulmen spintus accensum. Meleorolog., lib. ii, text. 50, Comment. Alexand. Aplirodis.

(2) On sail que ces deux ga/, mêlés clans des proportions convenables, brûlent avec détonalion au contact d'une flamme, et donnent ainsi naissance à de l'eau.

raient fort peu l'histoire de la chimie et de la science qu'on appelle aujourd'hui la Physique. Quant aux autres ouvrages d'Aristote (excepté l'Histoire des animaux, les Traités sur la respiration, sur la génération, etc.), ils ne concernent que la philosophie proprement dite.

Théophraste (315 avant «r.-C.)*

Parmi les nombreux disciples d'Aristote, on distingue parliculièrement Théophraste d'Kressos, que le maître avait désigné lui-même comme le plus instruit de ses auditeurs, pour être son successeur et son héritier.

Théophraste est souvent cité comme une autorité par les aristotéliciens. Des nombreux écrits qui portent son nom, plusieurs sont certainement apocryphes; tel est, entre autres, le Traité sur la pierre philosophale.

Dans un petit Traité sur les pierres (1), Théophraste t'ait mention des charbons fossiles (charbons de terre), qu'il dit pouvoir servir aux mêmes usages que les charbons de bois. «. On en trouve, ajoute-l-il, mêlés avec du succin, dans la Ligurie el dans l'Élide; les fondeurs et les forgerons en font une grande consommation. » — Ainsi, l'emploi du charbon de terre, dans les travaux métallurgiques, remonte à une assez haute antiquité.

« Pour tailler et polir les pierres précieuses, on se sert, dit Théophraste, du fer. » L'auteur remarque ensuite que l'on obtient un verre coloré en faisant fondre du cuivre avec des substances qui donnent le verre ordinaire.

11 sait aussi que l'orpiment et la sandaraque {à) se rencontrent dans les mines d'argent, et quelquefois môme dans les mines de cuivre, mais qu'alors ils sont accompagnés d'ocre, de chrysochalque et d'azur (3) ; il ajoute qu'en brûlant l'ocre, on obtient du rouge artificiel (colcothar), et qu'il faut distinguer l'azur naturel de l'azur artificiel, qui se fabrique particulièrement en Egypte.

(1) Ilepl ),iOwv. Paris, 1574. (trad. lai. di' Turnèbe).

(2) Sulfures d'arsenic. Tliéoplirasle est l'auteur le plus ancien qui fasse mention de ces substances aisenicales.

(3) Pyrite et carbonate de cuivre.

Théophrasle donne le moyen de préparer du minium, de la réruse et du vert-de-gris, à peu près comme l'ont plus tard indiqué Vitruve et Pline.

Le Traité du feu (J) renferme des discussions subtiles sur le froid et l'humide, sur la chaleur et la sécheresse , empruntées la plupart à la doctrine d'Aristote. On y trouve cependant un passage du plus haut intérêt, dont voici la traduction littérale : ail n'est pas irraiioïinel de croire que la flamme est entretenue par un souffle ou corps aériforme ('2). » — Il fallut plus de deux mille ans de recherches et de tâtonnements pour arriver à la démonstration expérimentale de ce grand fait.

L'auteur ajoute qu'il donnera ailleurs plus de détails sur tout cela. Mais, comme il ne revient nulle part sur ce même sujet, il faut croire, ou qu'il oublia sa promesse, ou que son ouvrage a été perdu.

C'était une opinion généralement répandue, et que nous retrouverons à l'occasion du feu grégeois, que la poix enflammée ne peut pas être éteinte par l'eau, mais qu'il faut employer à cet effet l'huile et le vinaigre ( Traité du feu, de Théophraste)..

A propos des substances aromatiques et des huiles essentielles, Théophraste remarque avec justesse que l'odeur est due à ta volatilité des corps (3); qu'il n'y a que les corps composés qui affectent l'odorat, et que les corps simples sont inodores (rà àTrXa à'oo[/a) (4).

L'air joue, suivant Théophraste, un rôle important dans le développement des plantes; à l'influence de l'air il faut encore ajouter celle du terrain. « L'air, dit-il, et les localités influent puissamment sur les différentes qualités des plantes (.S). »

S'il est vrai que beaucoup de ces écrits, attribués à Théol)hraste,sont supposés et d'une origine plus récente, il faut néanmoins reconnaître que le style en est assez pur, et qu'il ne ressemble pas au grec des écrivains de l'école d'Alexandrie.

Après Pythagore, Démocrite, Platon et Aristote, l'esprit humain semblait las d'enfanter de nouvelles doctrines. On ne son-

(1) eeoîpdicrTovi r.tçX Tiupô;. Paris, 1567, in-'i"; éd. Tiirnèbe.

(2) IrAi-zn (A£v oùv oùx âv àXôyw; 66|ct£ (xwepYETv 7rve0;j.a xi. lt)id.

(3) Tô yàp Tfi; èaii^ç ev àvanvOYi. Ibid.

(4) Traclat. TtEpl ôoij.ûv( de Odoribiis), M. Tiirnèbe. Lntet. 1556, in-4".

(5) Atà Tov àepaxa't àiiXtôc tôttou;. De Causis plontamm, Paris, 15.50, iii^".

geait plus qu'à emprunter ou à commenter. La théorie des atomes et des subtiles émanations des corps, Épicure (né en 337, mort en 270) l'avait empruntée à Démocrite. La doctrine du feu universel, ou de l'âme du monde (irvEÛijLa et Xo'yo;), de l'école ionienne, servit de base à la physique de Zenon. Andronicus de Rhodes, Cratippe, ïhémistius, Simplicius et Alexandre d'Aphrodise commentèrent habilement et propagèrent les doctrine^ d'Aristote, tandis que les idées de Pythagore et de Platon, enveloppées de formes mystiques, avaient trouvé des disciples enthousiastes dans Apollonius de Tyane, dans Nicomaque de Gerasa, dans Plutarque, et, plus laid, dans Numenius, Plotin, Porphyre, Jamblique et Proclus.

Plus enclins à la pratique qu'aux théories abstraites de la science, les Romains montrèrent plus de goût pour la philosophie du Portique et d'Elpicure que pour celle de Platon et d'Aristote. Les systèmes de la philosophie grecque ne furent guère connus à Rome qu'après la conquête de la Grèce. Cicèron, Lucrèce et Sénèque contribuèrent particulièrement à en répandre la connaissance. C'est ainsi que la Grèce conquit Rome.

Résumé des tendances de 1» philosophie ancienne.

Kn examinant attentivement les différentes théories, enfantées par le génie de l'homme pour expliquer les phénomènes de la nature, on s'étonne de cette puissance généralisatrice qui, par l'énoncé de quelques propositions, tend à embrasser tous les faits particuliers; on se demande si tous ces systèmes, consignés dans les annales de la philosophie, ne sont que le produit d'une imagination exaltée en piésence des richesses de la nature, ou s'ils sont le fruit d'une étude consciencieuse des faits.

Cette question, si importante sous tous les rapi)orts, est malheureusement très-diffuile à résoudre.

Quelques-unes des théories que nous venons dépasser en revue sont évidemment entachées d'erreur. Mais il y en a d'autres qui restent inattaquables : l'expérience des âges postérieurs est venue les confirmer. Que l'on se rappelle seulement le rôle que l'école ionienne faisait jouer à l'air, ou plutôt aune portion de l'air. Véritable âme du monde physique, l'air devait vivifier

1U4 HISTOIRE DE LA CHI.MIi:.

tous les êtres et entretenir l'action du feu, sans lequel l'univers serait plongé dans le froid de la mort.

Les doctrines de Thaïes, d'Anaximène, d'Heraclite, de Démocrile, d'Anaxagore, etc., si on les juge au point de vue de la science actuelle, laissent sans doute beaucoup à désirer; mais, il faut le reconnaître, elles sont toutes frappées au coin de l'originalité, elles nous étonnent par leur hardiesse.

Ces philosophes ne nous auraient-ils légué que les lois et les points culminants de la science, sans avoir daigné décrire les laits qui devaient les y conduire? Auraient-ils suivi le procédé de certains philosophes de nos jours, qui donnent à leurs systèmes le titre de philosophie de la nature, après avoir mis en avant çk et là quelques données expérinq^entales, dont ils s'exagèrent ensuite la valeur?

Deux faits pourraient répondre affirmativement à ces questions : \° Les systèmes de philosophie actuels, ayant pour point de départ quelques faits d'observation empruntés aux sciences, ont tous la plus grande analogie avec les systèmes de la philosophie grecque, surtout avec ceux qui sont antérieurs à Platon et à Aristote.

2° Presque tous les auteurs de ces systèmes, Thaïes , Démocrite, Pythagore, étaient initiés à la science des prêtres de l'Egypte. Or, c'est dans les temples de Memphis, de Thèbes et d'Héliopolis qu'était pratiqué Vart sucre, qui, comme nous le montrerons, n'était autre chose que la chimie expérimentale, enveloppée de symboles et de dogmes religieux. L'art sacré, dont il n'est fait nulle part mention chez les auteurs antérieurs au troisième siècle de l'ère chrétienne, apparaît à l'époque de la grande lutte qui éclata entre le paganisme et la rehgion chrétienne, c'est-à-dire à l'époque où tous les mystères, si longtemps ■ dérobés à la connaissance du profane, furent mis en discussion et exposés aux rogards du vulgaire. Dans ce combat à mort, où deux religions, l'une vieille et décrépite, l'autre jeune et pleine de vie, absorbaient l'attention du monde, il fallait, de toute nécessité, montrer et mesurer les armes avec lesquelles elles allaient se combattre.

Ajoutons que les systèmes des anciens philosophes ne nous sont parvenus que tronqués, et que les ouvrages dans lesquels ces systèmes étaient exposés avec les faits d'observation qui leur avaient probablement servi de base, ont, pour la plupart, en-

entièrement péri. En effet, nous ne connaissons les philosophes antérieurs à Platon et à Aristote que par des fragments et des citations incomplètes, disséminées dans les écrits d'Aristote, de Cicéron, de Plutarque, de Sextus l'Empirique, d'Origène, de Porphyre, etc.

Enfin, si, dans les doctrines auxquelles Heraclite, Démocrite, Platon, etc., ont attaché leurs noms, nous n'avons vu que des généralités, voyons maintenant si, dans les ateliers du forgeron, du métallurgiste, du vitrier, du peintre, dans les arts que l'on pratiquait en Grèce et dans l'empire romain, nous ne retrouverons pas presque tous les éléments d'une science qui devait bientôt recevoir un nom.

La philosophie ancienne, la science des Grecs, était une synthèse prématurée.

PARTIK PRATIftlE.

Iflétallurffîe. — Alliag^es.

A l'exemple de tous les peuples anciens , les Grecs font remonter aux temps mythologiques la découverte de l'art de travailler les métaux. On admet généralement que les Grecs ont emprunté la plupart de leurs connaissances techniques aux peuples de l'Orient, et principalement aux Égyptiens ; de même que plus tard les Romains empruntèrent ces connaissances auxGrecs. Cadmus, dont le nom indique une origine sémitique (i), passe, d'après les traditions antiques , pour avoir le premier enseigné aux Grecs l'extraction des métaux et l'art de les travailler (2). Le nom de cadmie {m'merRÏ de zinc) rappelle encore aujourd'hui celui de Cadmus.

Après l'or et l'argent, on savait dès la plus haute antiquité travailler le cuivre et ses alliages. L'a'*-, le /aXxoi;, que l'on traduit par airain, était, comme nous l'avons dit, employé encore à l'époque de la guerre de Troie (900 à 1000 ans avant J.-C), pour la fahrication des armes, des outils d'art (3), des haches, des piques de lances, et de tous les instruments du forgeron (4).

11 règne une grande confusion à l'égard des noms tels que ,r.«, -/«Àxoi;, aiirichalcmn, nu'nj [nekhocheth], que l'on traduit itidil'féremment par airain, cuivre^ bronze, laiton. Pouv comprendre cette confusion, il faut se rappeler que les noms des suhstances étaient primilivement fondés sur l'aspect extérieur, et sur des propriétés physiques, souvent très-accidentelles; de sorte que des substances, très-différentes les unes des autres par leur composition, pouvaient être considérées comme identiques. C'est ainsi qu'un verre coloré par un oxyde métallique passait

(') D'ï; {l^"(^>n ou l\pdem) signitie du côté de VOr'tent.

(2) llérod., vil, 6 el 12. — Pline, vu, Hist. «a^. 57 ; Clémeiitd'Alex., Sirom. i-

(;î) Hoin., lliad., xxiii, v. 1!8 el 820; OJysi., m, v. 433 ; v, v. 24i

(4) Hom., Vdyss., v, 24'4 ; m, -432.

pour une véritable pierre précieuse, et que la baryte , la slrontiauc et la magnésie étaient, pendant des siècles, confondues avec la cbaux. A la rigueur on pouvait parvenir à distinguer l'argile (alumine) de la chaux par le simple toucher ou par le contact de la langue (l'argile seule happe à la langue). Il était encore facile de s'assurer que l'une et l'autre terre ne donnaient pas le même résultat par l'action du feu. Mais il fallait des moyens chimiques pour distinguer la baryte de la strontiane, celle-ci de la chaux, la soude de la potasse, etc. Cette remarque s'applique aussi à la dénomination générique à'xs ou de yjxly.6ç„ qui désigne tantôt un alliage de cuivre et de zinc, tantôt un alliage de cuivre et d'étain en proportions variables, tantôt enfin le cuivre proprement dit.

Voyons si ce que nous venons de dire se confirme par le témoignage môme des anciens.

Lorsque l'on calcine dans un fourneau certains minerais de cuivre et de fer, assez abondamment répandus dans la nature, il se forme, sur les parois de la cheminée, des dépôts grisâtres, quelquefois en quantités tellement considérables qu'ils finiraient par obstruer le fourneau, si on n'avait pas soin de les détacher de temps en temps avec des ringards. Ces dépôts (oxyde de zinc impur), qui portent le nom de cachnies, sont connus depuis fort longtemps. La cadmie provenant des fourneaux de l'Ile de Chypre passait pour la meilleure (1).

Les Grecs et les Romains connaissaient également la calamine, qu'ils appelaient cadmie naturelle.

<( La cadmie, disent Dioscoride et Pline (2), est un produit qui se sublime par l'action combinée du soufflet et de la flamme, et qui. en raison de sa légèreté, s'attache aux parois des fourneaux. Celle qui se trouve à l'ouverture supérieure de la cheminée s'appelle capnitis{de xairvoç, vapeur), à cause de sa grande légèreté; celle qui est attachée à la partie moyenne du fourneau se nomme bofnjiis (de fiÔTpu;, grappe), pour rappeler la forme sous laquelle elle se présente; elle est plus lourde que la précédente et plus légère que la troisième espèce, appelée plakitis (de irXaE, croûte), qui adhère à la partie inférieure des parois de la chemi-

(1) Pliiip, Jlis/. nal., x\xiv, 22 (cdit. iJp la ((ilhclioii tle Lemaire).

(2) Diosrori.l., Mot. meâ ., v 84. l'Iir.e, HisL tint., xxxivi, 22. Ct; passage de Pline est, pour ainsi dite, la loproiliiction littérale de celui de Dioscoridf .

née ; c'est un corps poreux comme la pierre ponce. Cette dernière espèce porte le nom à'onykitis lorsqu'elle est bleue au dehors, et qu'elle offre intérieurement les taches de l'onyx; elle se nomme ostrakitis lorsqu'elle est d'un aspect noir et sale. »

Ces distinctions, fondées en réalité, mais que nous trouverions aujourd'hui insignifiantes, avaient anciennement une grande valeur. Ainsi, la cadmie botrytis était uniquement réservée au traitement des maladies de l'œil. L'espèce, appelée plakîtis, était exclusivement employée contre les maladies de la peau, et comme un moyen de faciliter la cicatrisation des plaies (1).

On se servait de la cadmie, non-seulement pour des usages médicinaux, mais encore, et c'est là ce qu'il importe de noter, pour la fabrication de Vairain (ses, yaXxdç). En voici la preuve :

Pline dit {Eist. nat., xxxiv, 22) : « La pierre dont on fait l'airain, et qui est utile aux fondeurs, se nomme cadmie. » — C'était la cadmie naturelle ou la calamine. Le même auteur remarque ensuite que la cadmie qui se dépose sur les parois des cheminées [cadmie artificielle) peut également servir à la fabrication de l'airain, mais qu'on l'emploie plus particulièrement en médecine.

D'un autre côté, Dioscoride ( Mat. tned., v, 84) nous donne en quelque sorte l'analyse de l'airain, en affirmant que la cadmie se produit pendant la calcination de l'airain, qu'elle s'attache sur les parois de la cheminée, etc. En effet, le zinc, étant volatil, devait, par l'action de la chaleur, se séparer du cuivre, qui est fixe. Ainsi, il demeure bien établi que les anciens faisaient de Vairain avec du cuivre et du z4nc; leur airain était donc une espèce de laiton. Mais on se demande alors comment ils appelaient le cuivre? Eh bien! ils l'appelaient également mram (ses). " L'airain, dit Pline, se retire aussi d'une autre pierre, appelée ckalkitis (pyrite de cuivre), qu'on rencontre dans l'Ile de Chypre (2). Mais Vaurichalque, ajoute-t-il, obtint bientôt, par sa beauté, tous les suffrages, et remplaça généralement l'airain de Chypre.» Cet airain de Chypre, que Pline appelle ailleurs (3) cyprivm, d'oti vint plus tard le nom decuprum, cuivre, était employé pour la coloration des verres. C'est avec ce môme cuivre que

(I)' Pline, Hist. 7wt.,\\\i\, 23.

(2) Hist. nat., xxxiv, 2.

(3) Ibid,, xxxvi, 28.

l'on imitait sur les Statues la couleur rouge des robes prétextes (1). Le nom de cyprium ou d'xs cyprnim (airain de Chypre) ne paraît avoir définitivement fait place à celui de cuprum (de KuTrpoç, Chypre) que vers la fin du troisième siècle de notre ère (2).

Maintenant , qu'était-ce que Vaurichalque ou orichalque dont parle déjà Platon (3), et que les anciens estimaient, à cause de sa beauté, au-dessus de l'airain de Chypre, ou -du cuivre (4)? La réponse, nous la trouvons dans Festus qui dit : « Pour faire de Vaurichalque, on projette de la, cadmie sur de Vairain (cuivre) (5). »

Ainsi, l'aurichalque était aussi une espèce de laiton ou de cuivre jaune.

Passons à une autre signification du mot ses. « L'airain {xs) qui sert, dit Pline, à faire des statues ou des tables, se fait en ajoutant douze livres et demie de plomb argentaire {plumbum argentarium) à cent livres de cuivre en fusion ((5). »

Or, le plomb argentaire est, non pas du plomb contenant de l'argent, mais un alliage deplombet d'étain. Car Pline lui-même remarque, un peu plus loin, que l'on sophistique l'élain {plumbum album) en faisant fondre ensemble parties égales d'étain et de plomb, et que l'on appelle cet alliage plomb argentaire (7). — Le plomb argentaire était donc un alliage assez semblable à l'alliage connu aujourd'hui sous le nom de soudure des plombiers. Il est probable que, dans beaucoup de cas, le plomb argentaire était réellement de l'étain ; car on n'avait alors aucun moyen de distinguer chimiquement ce métal de ses alliages.

« Il existe, continue Pline, une autre espèce d'airain (œs) appelée airain de forme [formalis temperatura œris), qui prend facilement la coulejir qu'on appelle grécanique ; cette espèce d'airain est un alliage de 100 parties de cuivre, de 10 parties de plomb, et de 5 parties de plomb argentaire (8) ». — C'était là notre bronze ordinaire.

(1) Plitie., XXXIV, 20.

(2) Spartien (qui vivait vers 290) dit, dans la Vie de Caracalla : Cnncelli ex œre vel cupro.

(3) Crilias, Diaiog.

(4) Piaule, in Milit., act. 3, se. i, y. 64 : Cède très mïlii homines auricfutlro contra, cum istis inoribus.

(5) Cadmea terra in ees coiijicilur, ut fiât aurichalcum.

(6) Hist. nat., xxxiv, 20.-

(7) Ibid., XXXIV, 48. — Hoc argentarium se. plumbum appcllant ,

(8) Hist. nat., xxxiv, 20.

Enfin Vairain de Corinthe, si célèbre dans toute l'antiquité, et que l'on estimait au poids de l'or, était un alliage de cuivre, d'or et d'argent, composition indiquée par Pline (1).

En résumé, les Grecs et les Romains connaissaient les différents alliage de cuivre, de zinc, de plomb et d'étain. Les mots xs et /aWi; signifient tantôt /a/^ow, tantôt bronze, et môme quelquefois cuivre. Vaurichalque, qui veut dire or-cuivre, paraît avoir été le même alliage que celui qui est connu aujourd'hui sons le nom de chrysochalque on clirysocale (or-cuivre).

Nous avons vu plus haut que l'airain servait autrefois à peu près aux mômes usages qu'aujourd'hui le fer ou l'acier. FI faut donc admettre que Ton connaissait aussi la trempe du bronze, comme nous l'apprennent en effet les commentateurs grecs d'Hésiode et d'Homère , Proclus et Eustathe. Pour la culture des terres, dit Proclus, les anciens se servaient du cuivre, comme on emploie aujourd'hui le fer; mais, le cuivre étant mou de sa nature, ils le durcissaient par une sorte de trempe (Sia rtvo;

paCpYÎÇ CTSppOTTOlOUVtEÇ (2).

Eustathe confirme le témoignagne de Proclus, en disant que l'on trempait l'airain lorsqu'on voulait s'en servir au lieu du fer (3).

Forest, dans son Voyage à la îSouvelle- Guinée, rapporte que les habitants de la côte occidentale de cette contrée sont armés de zagaies, d'arcs, de flèches, et môme d'épées de cuivre (bronze), et que le fer leur paraît inconnu (4).

G. Pearson, ayant analysé des hallebardes et d'autres instruments tranchants d'origine celtique, les a trouvés composés d'un alliage dans lequel l'étain entrait de 10 à 14 pour 100 (5).

D'autre part, il résulte des expériences de Darcet : 1° que le bronze rougi au feu et plongé dans l'eau froide est amolli d'une manière très-sensible, ce qui permet de le travailler sur le tour, de réparer à l'outil l'irrégularité des pièces moulées, de l'étendre sous le marteau, enfin de le dresser avec la lime et de le polir avec la pierre, qui est une espèce de stéatite ; 2° que le

(1) Hist. Nat., XXXIV, 3.

(2) Comment, ad vers. Hesiod., Opéra et dies, I42.

(3j Toû /a/y.où, 6-r,vixav el; (7iôr)po-j /pcîav, ÈêdcTtTïTO. Comment, ad vers, li?, liv. I, Iliad.

(j) Annales de chimif, xxiii, I jO.

PREMIÈRE ÉPOQUE. f H

bronze, chauffé au rouge et refroidi dans l'air, devien't dur, mais aigre et cassant.

Les ouvriers terminaient probablement leur opération en chauffant de nouveau les pièces de bronze amollies par l'immersion; et, en les laissant refroidir dans l'air, ils leur donnaient un certain degré de dureté. C'est par ce second procédé, le refroidissement dans l'air, qu'ils parvenaient à rendre tranchants les épées et les couteaux de bronze (I). — Voilà comment les peuples primitifs étaient parvenus à faire servir le bronze aux usages auxquels nous employons le fer, métal dont l'apparition dénote déjà un degré de civilisation plus avancé.

llétallursrie. — Exploitation des mines.

Dans toute l'étendue de l'empire romain , les mines étaient exploitées par des fermiers de l'État [publicani], qui, réunissant en commini leurs capitaux, appelaient à leur aide des hommes spéciaux, des inspecteurs ou des ingénieurs des mines (2). Ceux-ci traçaient aux mineurs la voie qu'ils devaient suivre, et indiquaient les fdons à exploiter. Les ouvriers occupés au travail des mines étaient des esclaves ou des repris de justice, que les chefs menaient à coups de fouet (3). Le nombre de ces malheureux devait être très-considérable; car Pline rappelle une loi censorienne qui défendait d'occuper plus de cinq mille esclaves pour le service des mines; c'est ce nombre que les fermiers de l'Etat employaient dans un seul petit canton du territoire de Verceil (4). Cette loi peut nous donner en même temps la mesure de l'importance de cette branche d'industrie chez les Romains. Les mines des Gaules et de l'Espagne étaient particulièrement le but de leurs entreprises. Excités par l'espoir d'une fortune rapide, les citoyens romains y accouraient en foule, à peu près comme seize siècles plus tard, par une singularité du destin, les descendants des Ibères allaient à leur tour se rendre en Amérique, attirés par la soif de l'or.

(l)Mém. <le l'Acatl. des in^cri|)t., vol. viii (1827).

(2) 'EçEatTixÔTE; toï; ii.£Ta).>.ixaÏ!; âpyoffîatr. Diodore de Sicile, V. 30.

(3) Dioilore de Sicile, ibid.

('») Hist. nat., xxxiii, 21.

La condamnation aux travaux des mines équivalait à un arrêt de mort ; car on n'ignorait pas que ces travaux devaient, dans un bref délai, mettre un terme à la vie (I).

On savait qu'il existait, dans les souterrains, des airs irrespirables, qui éteignent les lampes en même temps que la vie de l'ouvrier mineur; on connaissait ces mofettes qu'on attribuait, au moyen âge, à l'influence des démons. On cherchait à en prévenir les effets par des courants d'air, par des espèces de ventilateurs établis dans les ruelles souterraines.

Pline a tracé un tableau éloquent de ce genre de travail , auquel les Romains paraissent avoir été de bonne heure initiés (2).

« On creuse, dit-il, sous les montagnes, des espaces immenses éclairés par la lumière des lampes. Les jours et les nuits se confondent; car on n'aperçoit la lumière du soleil qu'au bout de plusieurs mois. Ces mines portent le nom d'arrugies (3). Qu'arrive-t-il? Les ruelles, pratiquées sous terre, s'abîment tout à coup sur ceux qui les construisent. Et les voilà de nouveau occupés à reconstruire des voûtes pour soutenir des montagnes près de s'écrouler. Dans tout ce travail , on rencontre des carrières de silex. On les fait éclater par le feu et le vinaigre. Mais comme les mineurs seraient suffoqués par la vapeur et la fumée, on brise la roche à coups de marteau, et on la réduit en fragments d'environ cent cinquante livres, que les ouvriers chargent, jour et nuit, sur les épaules, et se les passant de proche en proche à travers les ténèbres; car ceux qui occupent l'entrée de la mine voient seuls le jour. Si la roche de silex a trop d'épaisseur, on creuse tout autour un corridor en pente. Toutefois le silex passe pour être plus facile à percer qu'une certaine terre composée d'une espèce d'argile et de gravier, qu'il est presque injpossible d'entamer (4). On l'attaque avec des coins de fer et des maillets.

(1) Sil. Italicus, lib. i, v. 231. « L'avare Asturien, après avoir déchiré les enrailles de la terre, s'y enfonce profondéinenl, et n'en sort qu'avec un visage pâle et livide, dont la couleur le dispute à celle de l'or qu'il rapporte de ces gouffres ténébreux . »

(2) Pline, Hist. nat., xxxiii, 21.

(3) Arnigix, de ruga, ride, sillon, ruelle. On dit encore aujourd'hui les rues d'une mine.

(4) Ibid. Terra ex quodam argillx génère, glareae mixta , prope inexpugnabilis. — On se tromperait étrangement si l'on voulait toujours prendre les mots silex, argilla , calx, etc., dans le sens qu'ils ont aujourd'hui. Ces mots avaient, chez les anciens , une signification très-vague, et qui ne s'appliquait pas

Rien n'est plus dur, si ce n'est la soif de l'or, qui est plus dure encove{auri fumes dur/ssima) . Le travail étant achevé, on coupe le soutènement des voû tes : la chute prochaine s'a nnonce par un signe qu'aperçoit seul celui qui fait sentinelle au sommet de la montagne. Il crie et frappe aussitôt, pour faire retirer tous les travailleurs; lui-même fuit en toute hâte. La montagne brisée tombe et se disperse en mille éclats, avec un fracas qu'aucune expression ne saurait rendre. Les mineurs, victorieux, contemplent avec satisfaction la nature qui s'écroule. Cependant ce n'est peutêtre pas encore là de l'or, et ils ont fait tous ces travaux sans être sûrs d'en rencontrer. »

Le même écrivain résume par ces mots toutes les oi)érations du métallurgiste : « Le minerai {quod effusum est) est bocardé (tundiiw), lavé, moulu, chauffé et forgé. »

V' oici comment Diodore de Sicile s'exprime, d'après Agatharchifie, sur la manièie dont les mines d'or étaient exploitées en Egypte :

« Les contrées de l'Egypte voisines de l'Ethiopie et de l'Arabie sont riches en mines d'or, dont l'exploitation coûte beaucoup de travail et de dépenses. C'est un minerai noir, marqué de veines blanches et de taches resplendissantes. Les chefs de l'entreprise emploient un très-grand nombre d'ouvriers, qui sont tous ou des criminels condamnés , ou des prisonniers de guerre; on y appelle même tous les parents des condamnés, lorsque le nombre des ouvriers est insuffisant. Ils travaillent jour et nuit, sans relâche , et sous la surveillance de soldats barbares, parlant des langues différentes de celles des mineurs, afin qu'ils ne puissent être gagnés ni par des promesses ni par des prières. — Celui qui distingue les veines d'or se place à la tête des ouvriers, et leur désigne l'endroit à fouiller. Les rochers sont brisés, non par les moyens de l'art, mais par des coins de fer. Les mineurs suivent, dans leurs travaux, la direction des filons métalliques, et sont éclairés par des lumières dans les souterrains obscurs. Les roches sont amenées au dehors, pilées, et réduites en petits morceaux.

« Jamais les ouvriers ne chôment ; on les excite sans cesse au

loujoiirs aux mômes objets. Ainsi, le silex de Piiiie, que l'on altai|UHil avec du vinaigre, n'élait pas de la silice, qui est compléteuient inattaquable par cet acide, mais c'était probablement wieroche calcaire, de la chaux cai boiuitée ; et la terre qu'il appelle inexpugnable éAaii une, roche siliceuse ou ijraiiili(/iie.

HIST. DE LA CniMli:. — T. I. S

travail par de mauvais traitements et par des coups de fouet. Les enfants mêmes ne sont piis ménagés : les uns sont chargés d'apporter les blocs de pierre, les autres de les briser en morceaux. Ces morceaux sont repris par des ouvriers plus âgés (ayant plus de trente ans), pour qu'ils les pilent dans des mortiers de fer. Les fragments, ainsi piles, sont ensuite moulus dans des moulins à bras, qu'on fait tourner par des femmes et des vieillards. Il y en a deux ou trois pour chaque moulin. Il est impossible de décrire les souffrances de ces malheureux : exposés tout nus au froid et à la pluie, on ne leur laisse aucun repos ; il n'y a aucun sentiment de commisération, ni pour la femme débile, ni pour le vieillard sur le bord du tombeau; il n'y a aucun égard pour le malade en proie au frisson de la fièvre ; on les frappe tous indistinctement à coups redoublés, jusqu'à ce qu'ils expirent à la peine, sur le lieu même de leur travail, d

Détournons les yeux de cet horrible lableau : il fait honte à l'humanité, et ne rappelle malheureusement que trop la conduite tenue plus tard par les Espagnols dans le Nouveau Monde, et toujours pour ce même métal.

Enfin Diodore ajoute que ce procédé est (rès-ancien, et qu'il a été inventé par les premiers rois d'Egypte (I).

Après avoir ainsi réduit la mine en poudre, on retendait sur des planches larges et un peu inclinées; on y faisait ensuite arriver un courant d'eau, destiné à entraîner les matières terreuses et à séparer l'or arrêté par son poids. Les ouvriers employés à ce travail l'épétaient plusieurs fois cette opération; ils frottaient pendant quelque temps la matière entre leurs mains, puis ils l'essuyaient avec de petites éponges, pour achever d'enlever les impuretés que l'eau seule n'aurait pu entraîner. Par ce moyen la poudre d'or devenait nette et brillante (:2).

Ainsi l'extraction de l'or était fondée sur le procédé de lavage que l'on emploie encore aujourd'hui.

L'extraction de l'argent (natif) était basée sur la môme méthode.

Les auteurs grecs et latins ne nous ont laissé aucun détail

(1) Diodore de Sicile, iv, Il cl 12 (t. i, p. 193 de notre traduction, 2« édit.). Comp. Pline, xxxiii ,2).

(2) Hippociale avait déjà connaissance, pliisiems siècle* avani Diodore, des procédés de lavage employés en É;;yple. Hippocrale, de Vict. rat., i : yç-jfftov èpY*sO''f*^ y.ciUTouiît, ixXOvouai, Trjxoufji uuf.t..

PREMIÈRF ÉPOQIE, 1 15

précis sui' l'exploitalion des minerais de fer, de cuivre, de plomb et d'élain.

AUiag^es d'or, d'arçeiit et île cuivre. — Moyens de purification. — Coupellation.

Les anciens savaient que l'or et l'argent ne se rencontrent que rarement dans la nature à l'état de pureté. L'or natif contient presque toujours une certaine quantité d'argent. L'or pur était appelé xpunoç airupoç, or sans feu, c'est-à-dire or qui n'a pas besoin de passer par le feu pour être pur. On trouve en Arabie, ditDiodore, des morceaux d'ov api/re, d'une belle couleur de tlamine et de la grosseur d'une châtaigne (I).

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, comme nous, ils employaient le plomb pour purifier ou affiner ces métaux. C'est d'eux-mêmes que nous le savons.

« Les fondeurs, dit Agatharchide, après avoir reçu , au poids et à la mesure, une certaine quantité de minerai d'or, le déposent dans un vase de terre; ils y ajoutent du plomb proportionnellement à la quantité d'or (2), avec une addition de sel, d'un peu d'étain et de son d'orge ; ensuite ils recouvrent le creuset d'un couvercle qu'ils lutent exactement ; enfin, ils exposent le creuset k un feu de fourneau pendant cinq jours et cinq nuits, sans discontinuer. Après ce laps de temps, ils laissent refroidir la matière. Alors on voit apparaître l'or très-pur, et sans la moindre trace des substances étrangères qu'on y avait ajoutées. Le 7nétal a perdu un peu de son poids (3). »

Cette opération était une véritable coupellation : tous les éléments du procédé s'y retrouvent, sauf l'élain et les grains d'orge, dont nous ne voyons pas trop aujourd'hui la nécessité.

Cequidoitsurtoutfixernotre attention, c'est le soin qu'on avait déjà alors de proportionner la quantité de plomb à celle do l'or qu'il s'agissait de purifier. N'était-ce pas là un procédé d'inquartalioji'! L'orge, qui, comme toute matière riche en carbone, a la

(1) Diodore de Sicile, m, 13 (t. i, p. 195 de noire liadiiction ).

(2) MiîavTe; o: xaïà TÔu/f/Joç àviXoyov |j.oXOSoccj. Diodore, m, !,T (1. ii p. 205 de réditidii bipontine).

(3) OAtyr,; ino-juio.; ycYîvr,[jL=vifi;. Ibid.

propriété de revivifier les métaux en les désoxydant, était sans doute employée comme l'emblème de la purification et de la résurrection. On sait combien l'influence des dogmes religieux était grande dans fantiquité. Le sel, comme l'orge, avait une valeur symbolique.

L'or, ainsi puritié, s'appelaito;- o%3e(auruni obryzum), c'està-dire de l'or plusieurs fois passé au creuset (1). L'opération elle-même s'appelait obrussa (2), que nous pourrions traduire par coupellatmi. Suétone raconte, dans la vie de Néron, que cet empereur exigeait que les impôts lui fussent payés en or « qui eût passé par l'épreuve de l'obrusse» : eœigit aurum ad obrussam. Pline lui-même nous apprend d'ailleurs que l'essai de l'or par le feu s'appelle obrussa.

L'opération de l'ubrusse parait être assez ancienne; car Hérodote parle déjà (3) d'or calciné, par opposition à l'or blanc, qui était un alliage d'or et d'argent, appelé electrum (4).

Velectrum (7]Xcx.Tpov) signifie, chez les anciens, deux choses bien différentes : d'abord l'électrum proprement dit, c'est-à-dire V ambre jaune ou le succin, qui est une substance organique (espèce de résine fossile); en second lieu, un alliage d'or et d'argent, comme nous l'apprend Pausanias (lib. i) : àXXo TjXsxTpov, àvauEaiYus'voç Icttiv àpYupw /puaoi;, a il existe un autre electrum, qui est un alliage d'or et d'argent. » Comp. Pline, xxxiii,23 ; « Tout or est allié d'argent; la proportion seule varie : c'est quelquefois la dixième, la neuvième, la huitième partie du poids. Lorsque la proportion de l'argent est d'un cinquième , l'or perd son nom, il s'appelle electrum (5). »

Les Grecs et les Romains avaient-ils un procédé particulier pour séparer l'or de l'aVgent, soit dans les alliages naturels, soit dans les alliages artificiels de ces métaux? La simple coupellation ne suffisant pas pour en obtenir le départ , il est permis de croire

(1) IloJlâxi; b\rfiï'i uxjxs -jéveafiai ôêpuaov. Sclioliaste ad Tliucyd., lib. il, fol., p. 106, eilit. Diiker. — Cmif'. Herodot., lib. i, p. 19 (édil. H. Stepli.). (2)Cic. in Hruto. — Sénèqiie, episl. 13, 1 et 2.

(3) Lib. I, pag. 19 (éd. 11. Slepb.).

(4) Odyss. IV, 71.

(5) Un auteur italien , Corlinovis (OpuscoH scelti sulle acienze, etc. Milano, t7Cû, in-'(°), a cherché à prouver, dans une savanle diasertation , que le platine élail connu des anciens sous le nom li'clectrttm. Les raisons qu'il en donne ne sont pas concluantes.

PREMIÈRE ÉrOUUE. Il"

qu'ils connaissaient effectivement le moyen de séparer l'argent de l'or par la voie sèche, moyen qui était autrefois employé, sous le nom de cément royal, dans plusieurs monnaies de l'Europe (1).

En décrivant le mode d'exploitation des mines hispaniques, Strabon rapporte qu'après avoir fait passer le minerai au feu, il en résultait un mélange d'or et d'argent (|Jiiy[Ji-a s/ovxo; àpyopou xaî j(.pu(Toïï), qu'on faisait subir à ce mélange une nouvelle calcination, que l'argent était alors détruit ou brûlé (xov (jlèv à'pyupov àiio-/.y.Uaôat), et que l'or restait pur au fond du creuset (-cov hï ypuaov utto- [xéveiv) (2).

D'après ce passage, il est évident que les Espagnols savaient séparer l'or de l'argent^ bien que Strabon, qui était, avant tout, géographe, n'indique pas le moyen dont ils se servaient.

Mais Pline supplée ici en quelque sorte au silence de Strabon.

« On met, dit-il, avec l'or, dans un vase de terre, deux parties de sel commun, trois parties de misy (3), et de nouveau deux parties d'un autre sel, et une partie d'une pierre appelée schiste (terre argileuse); on expose ce vase à l'action du feu : le mélange s'empare alors de tout ce qui est étranger à l'or, qni demeure pur (4). ))

Nous enregistrons ces paroles de Pline : elles sont d'une haute importance pour l'histoire de la chimie. Car un mélange de sel commun {chlorure de sodiui/i), de vitriol {suif aie de fer ou decuirre) et d'argile {alumine), produisait, sous l'influence de la chaleur, une réaction , de laquelle devrait résulter un des acides minéraux les plus énergiques , l'esprit de sel , appelé aujourd'hui acide chlorhydrique.

Quel était cet autre sel que l'auteur ne nomme pas? Si c'est le nitrate de potasse, les Romains auront connu Veau régale. Or la vraie chimie ne date que de l'emploi bien établi des acides minéraux, qui sont les véritables dissolvants des métaux.

Dans l'opération que nous venons de rapporter, l'acide n'était

(1) Recherches sur la mélallurrjie des anciens , par Louis Savol, clinp. viii. Dans le Recueil des Anciens minéralogistes de France, par Gobet, t. ii ; Pans, 1779, S.

(2) Strabon, lib. iir, p. 140, édit. Casauh.

(3) Le misy étail, selon loiife-; les probabililés, le suUale de fer on de cuivre.

(4) Torretur cum salis geuiino pondère, tripiici myseos, el rursum cuin duabus salis porlionibiis et unalapidis, (juem scliiston vocaiit. H. N. xwiii, 24.

point isolé; mais l'aclion était la même : en réagissant sur l'argent, on opérait le départ du métal (cà l'état de chlorure). C'était là tout le but que l'on se proposait d'atteindre.

La matière ainsi séparée, que Strabon appelle pierreuse et vitrifiée, et qui plus taid reçut le nom de lune cornée, ne paraît avoir été primitivement d'aucun usage. Peut-être, par une fausse analogie, était-on conduit à penser que l'argent était brûlé et irrévocablement réduit en cendre , comme le bois qui brûle dans la cheminée. Rien n'a été plus funeste au progrès de la science que des théories fondées sur de fausses analogies.

Cependant la métallurgie était, au temps de Strabon, dans un état assez avancé; car cet auteur nous apprend que (I) : « Il y avait autrefois dans l'Attique des mines d'argent très-riches, qui sont aujourd'hui délaissées. Ceux qui font maintenant fondre les scories et le résidu qu'avaient laissé les anciens obtiennent une quantité notable d'argent ; ce qui prouve qu'ils n'avaient pas une grande expérience du travail des fourneaux (xwv àpya{o)v

(XTreiptoç xa(/.iv£uovTO)v ). »

Le fourneau de fondeur s'appelait en grec xaijiivoç, en latin caminus ou fornax. Pline y distingue les côtés {lalera), le dôme {caméra) , et la bouche (os). Il est assez difficile de déterminer exactement la forme de ces fourneaux. Tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'elle variait beaucoup , suivant les lieux, ou plutôt suivant la nature du minerai qu'on avait à expfoiter : fornacum. maximn âifferentia est (^). La forme de quelques loupes ou culots ' de fonte, trouvés dans quelques monuments romains, nous permet de croire que leurs fourneaux ressemblaient à peu près à ceux dont on fait encore usage, pour l'extraction du fer, en Catalogne et dans une bonne partie des Pyrénées (3).

llonnaies*

L'or, l'argent et le cuivre, voilà les métaux qui servaient de temps immémorial à la fabrication des monnaies et des médailles.

(1) Lil). IX, p. 399. é(\\{. Casaiib.

(2) Pline, xnxiv, 41.

(3) Atneilhon, dans le f. xlvi des Méni. de l'Acad. des inscriptions, p. 513.

PT^EMIKRE ÉPOQUE. 1 19

Les anciens habitants de la Grande-Bretagne (1), les Clazoniéniens ('2), les Lac^démonicns et les Byzantins ont aussi employé le fer à cet effet.

Aristote et Pollux rapportent que Denis, tyran de Syracuse, fil battre de la monnaie d'étain. Il paraît môme que les plumbei numini, traduits ordinairement par monnaies de vil prix , étaient de véritables monnaies de plomb. Ce qu'il y a de certain, c'est que, sous le règne de Septime Sévère, la monnaie de cuivre contenait une quantité notable de plomb en alliage (bronze) (3). Quant à la monnaie d'argent, elle parait avoir toujours été exemple de plomb ; car ce métal, allié avec l'argent, rend celuici aigre et cassant , à moins que l'un de ces métaux ne dépasse de beaucoup l'autre dans les proportions employées.

Les monnaies de l'antiquité grecque et romaine étaient faites avec des alliages naturels , avec l'or et l'argent tels qu'ils étaient extraits de leur minerai par les procédés alors connus. Aucune loi n'avait fixé le titre de la monnaie, c'est-à-dire la quantité d'or ou d'argent pur qui doit entrer dans la composition d'une pièce monnayée d'un poids et d'une valeur déterminés. Les petites quantités d'or et de cuivre qu'on a trouvés dans des monnaies d'argent, frappées pendant la république de Rome ou sous le règne de Philippe de Macédoine, sont purement accidentelles, et tout aussi variables que l'argent et le cuivre dans les monnaies d'or.

L'or et l'argent, aussi purs que les procédés alors connus permettaient de les obtenir, devaient, à cause de leur moins grande dureté, présenter l'avantage d'une manipulation facile, en se laissant mieux laminer sous le marteau, et en recevant plus aisément l'empreinte de l'effigie et de l'exergue.

A mesure qu'on s'éloigne des beaux temps de Rome et d'Athènes, et que l'on se rapproche de la chute de l'empire romain, on observe que le titre des monnaies est d'aboj'd déterminé par

(1) Cesnr, li. G., v, 12.

{"X) Aiibt., liv. Il Gicon.

(3) L. Savot ( Discours sur les médailles antiques. Paris, 1627, 4"j dit : « Ceux qui en sont curieux le> uietleiit dans le feu, et ne voyent point qu'il en soric aucun plomli ou estain auparavant le temps du dit Septimius, mais Ijïen et fort visilileuient de celles qui ont été fabriquées du depuis , desquelles on voit suinter et sortir par petites f^eutte.-» le plouib endi\crs endroits, quand elles ont senti un peu l'ardeur du feu. »

des lois spéciales, mais que ces lois font bientôt place à la volonté arbitraire des empereurs, qui, pour conserver leur trône et souvent leur vie, se faisaient faux monnayeurs. Ils y cherchaient les moyens de satisfaire les passions d'un peuple blasé, elles caprices d'une milice indisciplinée qui disposait en souveraine du sceptre de l'empire. C'est ainsi que nous verrons, au moyen âge, les rois souventrecourirau faux monnayage pour combattre l'esprit d'indépendance des grands vassaux. On peut donc établir en règle que la dégradation des monnaies est en raison directe de la décadence des mœurs. L'empire romain nous en offre l'exemple le plus éclatant. Voici quelques détails à l'appui de notre opinion.

Monnaies grecques de 600 ans avant J.-C.

Parmi les plus anciennes monnaies de la Grèce que l'on conserve dans les médailliers de nos musées, on remarque une monnaie de Crotone. On suppose qu'elle a été frappée 600 ans avant l'ère chrétienne. Cette monnaie est d'argent, épaisse, rude au loucher et imparfaitement arrondie. Son poids estH3gr. 64.

Composition : Argent 109,50

Cuivre 1, 0

Or 0,l:î

Perte 3, 0

C'est donc là une monnaie en argent presque chimiquement pur(l).

Les xlatères d'or de Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le Grand, sont, d'après les analyses de Patin et de Fabroni, composées de 0,979 d'or et de 0,021 d'argent. Ce titre est à peu près celui de l'or natif, c'est-à-dire tel qu'il se rencontre dans la nature. Les mines du montPangée fournissaient annuellement pour la valeur de 5,229,000 fr. d'or. C'est de là que Philippe tira le levier le plus puissant pour l'exécution de ses desseins politiques (2).

(1) Voy. Tliomson, Annales de chimie, lxxi, 113.

(2) Du temps d'Héroiiote (vers 500), l'or s'écliangeail en Grèce contro sei/e fois sou poids en argent. Plus tard, du temps de Socrate, il ne valait pins en argent que douze fois son poids; et cette diminution de la valeur de l'or doit être attribuée aux sommes versées toujours en or par les rois de Perse, pour cor-

D'Arcel donne l'analyse d'une monnaie antique, composée d'un alliage probablement dû au traitement incomplet d'un minerai particulier (1). Cette monnaie a fourni à l'essai :

Aigent 36S

Or 184

Ciiivrp 448

11 n'est pas probable, ajoute judicieusement d'Arcet, qu'une loi monétaire ait exigé un alliage aussi compliqué, surtout k une époque où les moyens d'analyse ou d'essai ne consistaient qu'en méthodes approximatives. Archimède n'eût pas appliqué les lois de la pesanteur spécifique à la détermination du titre de la couronne d'Hiéron, s'il eût pu se servir d'un moyen plus exact.

Monnaies de 200 ou 3()0 ans avant J.-C.

Denier romain frappé du temps de la république. Poids : 60 gr. 06.

Argent bO.fiS

Or 0,29

Cuivre 0,09

C'est là à peu près la composition de quelques espèces d'argent natif.

Eu jetant un coup d'œil sur le tableau suivant, on pourra se convaincre que la dégradation des monnaies allait en augmentant avec la décadence de l'empire romain.

Monnaie de Vespasien. Poids : 3^''',0ï.

(An de J.-C. 69.)

Composition : Arijent 2,43!

Cuivie 0,.'j3y

Or 0,030

Étaiii des traces.

rompre les rt^publiqncs grecques. Vers l'an .300. le rapport «le l'or à l'argent, en Grèce, n'était plus que de nn à dix. (Letronne, Considérations sur les monnaies des Grecs et des Eomains.) (1) Annales de Chimie, lxxii, 50.

Monnaie de Trajan. Poids : 2S'-,8.

( An de J.-C. 98.)

Composition : Argent 2,455

Cuivre 0,341

Ktain. )

Or...| «'"«^

Monnaie d'Adrien. Poids :3S''',47.

(An (le J.-C. 117.)

Composition : Argent 2,808

Cuivre 0,661

Ëlain. 1

Or...| 0'°«'

Monnaie d'Anfonin Pie. Poids : 3^^', 87.

' An (le J.-C. 138.)

Composition : Argent 2,717

Cuivre 1,053

Étain. )

Or...) '''''

Monnaie de Marc-Aurèle. Poids : 28'*,1)2.

(An (le J.-C. 161.)

Composition : Argent 2,350

Cuivre 0,r)!)2

Étain. ]

Or... S «'«0'^

Monnaie de Commode. Poids : 2S'',703.

(An de J.-C. 180.)

Composition : Argent 1,S14

Ctii\re 0,869

Étain. j

Or...i ^^020

PREMIÈRE ÉPOOIE. 1 -l'.i

Monnaie de Gordien Pie. Poids : 3^'",4.

Quantité analysée, 3,34, {An de J.-C. 2:J8.)

Coniposilion : Argent 0,941

Cuivre 2,262

Élain. 1

Or...) '

Monnaie de Philippe l'Arabe, Poids : 3^'",o. (An de J.-C. 244.)

Quantité analysée, 3,47.

Composition : Argent 1 ,608

Cuivre 1,917

Étain. (

Or. . . 1

Monnaie de Décius. Poids : 3S''",7G8.

Analyse faite sur 3,758.

Composition : Argent 1,490

Cuivre 2,213

Étain. I

Vers les derniers temps de l'empire romain, le trésor manquait souvent d'argent pour payer la solde d'une nombreuse arnuîc (;2). Dans cet état de détresse, Galien et ses successeurs eurent recours à un moyen extrême, en faisant, par une refonte

(1) La plupart de ces monnaies romaines proviennent des touilles laites h l'amars ( Famtm Mar/is), village situé à une lieue de Valenciennes. Voy. Annales de chimie, t. xwii (année 1826), p. 320. Ces analyses s'accordent sensililcment avec celles faites par Klaproth et consignées dans les anciennes Annales de chimie, t. Lxxxi, p. 82.

(2) La paye joiunaliére d'un soldat était de dix as ou d'un nummns denarius, qui devait, d'après la loi, contenir soixante grains d'argent.

générale, relirer l'argent contenu dans les monnaies. A la place de celles-ci, ils firent frapper des monnaies "de bronze ou de cuivre élamé , simulant les monnaies d'argent. Tout en recueillant le profit de cette opération frauduleuse, les empereurs avaient ordonné de ne faire percevoir les revenus du trésor qu'en monnaies d'or, qu'ils s'étaient bien gardés d'altérer.

Dix de ces fausses pièces de bronze étamé, à l'effigie de Galien, pesant 232 gr., ont donné (1) :

Cuivre 221,25

Argent 1,25

Élain 9

La quantité d'argent qui s'y trouve est accidentelle, et probablement due à l'imperfection du procédé mis en usage pour extraire ce métal. La présence de l'étain dans les monnai( > du troisième siècle suppose l'emploi du bronze {œs statuarium). ou du cuivre provenant d'ancienne vaisselle («.< celadrium, o-y ollarium). C'est ainsi qu'on a vu, pendant la révolution française, frapper des monnaies avec du métal de cloche.

Cependant, dans toute l'étendue de l'empire romain, les monnaies de plomb et d'étain étaient, comme fausses, exclues de la circulation; il y avait défense expresse d'en émettre , comme nous l'apprend la loi 9, parag. 2 du livre 8 du Digeste, titr. 10, où il est fait mention de la loi Cornelia, établie contre les faussaires : Eadem lege eœpîimitur, ne guis nummos sianneos emere, vendcre dulo malo velit.

La plupart des médailles antiques des Grecs et des Romains, de même que celles des premiers rois de France et des empereurs d'Allemagne, étaient fabriquées avec de l'argent ou de l'or aussi pur que les procédés alors usités pouvaient le permettre (2). Les tributs dont les consuls et les premiers empereurs romains frappaient les nations vaincues s'effectuaient en monnaies d'argent (3), tandis que plus tard les impôts devaient être payés en

(i) Kiaprolli, Annales de chimie, i.xxxi.

(2) Savot (citant Bodin ) dit qiip, par un essai qui fut fail^de son temps à Paris, on trouva que les nn'dailles d'or de Vespasien étaient à si liaut titre que les orrévres et le président de la cour des monnaies n'y trouvaient qu'une 788'' partie d'empirance. ( Blt^tallvrgie des anciens, chap. vi.)

(3) Pline, xxxiii, 15. Sed pnvter alia equidem miror popiilum romanum victis gentibtis in tributo semper argeninm iniperilasse, non atirum.

or. De là les expressions aurum publicutn, aurum coronariuin, a. lustrale, a. (jlebale, etc.

A une époque plus récente, Gharleniagne et ses successeurs avaient soin d'ordonner (comme le montre le texte des Capitulaires) que les monnaies, et surtout celles destinées à solder l'impôt, fussent pures et de bon poids : deiiarh ex omnibus monelh mer i ac bene pensantes.

L'altération des monnaies fut de tout temps un crime assez répandu : les souverains eux-mêmes en avaient donné l'exemple. Cependant, comme dit le proverbe, à quelque chose malheur est bon. C'est à la fabrication des fausses monnaies que nous devons l'art de l'essayeur. Pline l'affirme en ces termes :

« Les uns, dit-il, altèrent les monnaies en y ajoutant du cuivre, les autres font une soustraction du poids légalement établi, et qui est tel que 84 deniers pèsent exactement une livre. C'est pourquoi on institua par une loi Vart d'essayer les monnaies {ars denarios probancli). Cette loi était si agréable au peuple, qu'on éleva à Marins Gratidianus, qui l'avait fait porter, des statues massives dans toutes les rues de Rome. C'est une merveille de voir que, dans cet art des faux monnayeurs, le vice seul demande une étude [rnirumque, in hac artium sota vitia discuntiir) ; une pièce fausse est conservée comme un modèle, et s'achète au prix de plusieurs pièces de bon aloi (1). »

On voit, par ce passage de Pline, que les fausses monnaies consistaient principalement dans l'altération ou l'abaissement du titre. Il existait aussi de fausses monnaies par la substitution de l'étain ou d'un alliage de plomb et d'étain à l'argent. On a même rencontré des monnaies fourrées, remontantau temps des premiers empereurs romains; ce sont des monnaies de fer ou de cuivre recouvertes de minces lam.es d'argent!^ Cependant beancoup de ces monnaies, qu'on a regardées comme fourrées, sont faites avec des alliages très-peu homogènes; ce qui arrive toujours lorsque le titre est trop bas, et que le cuivre y entre dans des proportions trop fortes par rapport à l'argent. L'histoire nous apprend qu'Antoine, Caracalla, Héliogabale et Alexandre Sévère

(1) Pline, Hist. nal., xxxiii. 46. — Les anciens savaient non-seulement reconnaître la|)ureté de l'argent ou de l'or par la pierre de touche, par 1p son ou l'odorat, comme le paraît insinuer l'auteur t M. Monj^ez) des Mémoires sur l'ait du moimayayc chez les anciens, etc.; mais ils faisaient déjà, comme uous venons de le voir, usage de la coupellation.

ne se sont pas lait scrupule d'altérer ainsi le titre des monnaies. Ce dernier, atteint de quelque l'emords de conscience , s'appliqua, vers la fin de son règne, à rétablir l'ancien titre, en faisant refondre toutes les monnaies. C'est ce qui lui valut le surnom de restitntor monetx , ce qui montre combien l'altération était poussée loin.. Il y a des épithètes qui valent des pages entières de l'histoire.

Nous avons fait voir que la coupellation était bien connue des anciens. Tous les essais des monnaies se faisaient donc par ce procédé.

Un sujet de surprise, c'est que, dit Pline, pour purifier l'argent, il faille le calciner (coqueré) avec du plomb (1).

On lit, dans la loi Lucia , qu'il y avait des essayeurs {artifices). spécialement chargés d'analyser les monnaies et d'en séparer le^ matières d'alliage (2).

Le moyen dont on se servait pour obtenir le départ de l'or et de l'argent consistait, comme nous l'axons dit, dans un mélange de substances analogue au cément royal. On employait également l'élain, qui était quelquefois confondu avec l'antimoine (3).

Les Romains ne se dissimulaient pas combien ces moyens étaient imparfaits, et combien il était difficile d'enlever à l'or les dernières traces d'argent. C'est du moins ce qui ressort d'un passage curieux des Institutes, dans lequel l'aUiage d'or et d'argent est comparé à un mélange de vin et de miel. «De même que le vin et le miel, y est-il dit, donnent naissance aune espèce d'émulsion [mulsum], ainsi l'or et l'argent, fondus ensemble, donnent un alliage appelé eledrum, dont il est également difficile de séparer les éléments (4). »

L'obnjse ou Vobrusse (5) était, comme nous l'avons vu, employée, ainsi que l'amalgamation, pour purifier l'or.

(1) Plinp , W(.s7. ?!«;., \x\iii, 19.

(2) Tit. I, 41 des Digestes. — Cutn diversœ malerife œs at(|ue argenfum sit, al) artiliriliiis .«eparaii et in prislinam materiam reduci solet.

(:J) L. Savof, Disc, sur les médailles antiques, cli.vi. — Voy. p. 109.

(4) Lil). Il, Inslit., tit. i, parag. 2". — L. 7 du 41* des Digestes, tit. I, De acquirendit lerum dominio, § 8.

ôi Cod. Theod., tit. de Ponderibua : Diu miiltiimqiie flammae examine in ea olti y/a detineatur, quemadmodum pnra videator.

Propriétés «les métaux. — Composés et préparations métalliques.

Or. — Ce métal devait son prix à son inaltérabilité et à sa stabilité au feu. C'est ce qui lui valut plus tard le nom de l'oi des métaux. Voici comment Pline nous trace en deux mots l'histoire de l'or (1) : « L'or existe parfait dans la nature, pendant que les autres métaux ne se perfectionnent que par le feu. En outre, il n'est pas sujet à se rouiller, ni à changer de poids ou de qualité. Il résiste à l'action des sucs acides, qui attaquent toutes les autres substances succos aceti domitoresrerum). De plus, il se laisse fller comme de la laine. On fait des tissus d'or pur. J'ai vu moimôme l'impératrice Agrippine, femme de Claude, assister, à côté de son mari, au spectacle d'un combat naval; elle était vêtue d'un manteau tissé de purs fils d'or. »

Il faut que le luxe des Romains et leur goût pour les objets d'or aient été poussés bien loin; car Pline rapporte, avec indignation, que Marc-Antoine, le triumvir, s'était servi de vases d'or pour les besoins et les usages les plus dégoûtants; luxe, ajoutet-il, à faire rougir Cléopâtre même (2).

« Nulle substance, dit Pline, en poursuivant son récit, n'est plus malléable que l'or (3) : une once d'or se laisse étendre en plus de sept cent cinquante lames minces {brac(eas), de quatre doigts de long et d'autant de large. Les plus épaisses de ces feuilles s'appellent aujourd'hui feuilles de Préneste. On applique l'or sur le marbre, au moyen du blanc A'œuï {candido ovi). La véritable méthode de dorer le cuivre consiste dans l'emploi du \\ï-;xv^eT\t{,Ts inaiira?! arge7i(o vivo). A cet effet, on décape d'abord parfaitement le cuivre, en le chauffant, et en l'éteignant dans un mélange de sel, de vinaigre et d'alun. On lui applique ensuite les feuilles d'or, amalgamées avec du vif-argent, et mêlées de poudre de pierre ponce et d'alun. »

(1) Hlst. mit., xxMii, 19.

(2) lltid. xvxiii, \'i. Aureis usiim in omnibus obscenis desideriis, pudenclo crimine, etiam Cleopatrx.

(;») Ibid. 19. 11 cile comme exetniile les fouilles d'or de Préneste. Cependant un peu plus loin il dit que le plomb est plus malléable que l'or.

Voici un passage du même auteur, souvent cité par les alchimistes : « Indépendamment de l'or natif, il y a un moyen unique de faire de l'or, c'est avec de l'orpiment [auripigmentum)^ qui sert en peinture et que l'on trouve en Syrie, à fleur de terre. Il est de couleur d'or, mais fragile comme une pierre spéculaire (1). Un prince très-avide de richesses, Caligula, séduit par l'espoir de se procurer de l'or, fit calciner une énorme quantité d'orpiment. Mais la quantité d'or qu'il obtint ainsi était si minime, qu'il y avait perte plutôt que gain ; et personne ne fut depuis tenté de recommencer l'expérience (2). »

Les chercheurs de la pierre philosophale n'ont pourtant guère profité de celte leçon de Caligula; car nous verrons par la suite que l'orpiment (minerai d'arsenic) jouait un rôle important dans leurs opérations.

Laissons encore parler Pline, qui est ici notre principal guide : «Le minerai d'argent ne s'annonce pas, comme celui de l'or, par la couleur et l'aspect qui caractérise ce métal. Sa mine {terrai est tantôt rousse, tantôt couleur de cendres. On ne peut griller cette mine qu'avec du plomb ou avec une mine de plomb appelée galène, qui accompagne souvent les mines d'argent {juxta argenti venas plerumque reperitur). Dans cette opération, le plomb va au fond et l'argent surnage, comme l'huile sur l'eau.

« On trouve des minerais d'argent dans presque toutes les provinces de l'empire romain (c'est-à-dire dans tous les pays du monde alors connu). L'Espagne en est surtout riche. On les rencontre dans un sol stérile et dans les montagnes. Une veine d'argent met sur la voie d'une autre, qui d'ordinaire n'en est pas éloignée. Du reste, cette loi s'observe également pour les autres métaux, et c'est probablement pour cela que les Grecs les ont É appelés metalla (3).

« Autrefois la fouille d'une mine d'argent était arrêtée dès

(1) Sulfate de chaux lamellaire.

(2) Hlst. nat., vxxiii, 22.

(3) Ibid., 31. Le uoui de metalla ( [iet' aAAa) signifie, en grec, les uns après les autres.

qu'on avait rencontré une couche d'argile {alumen). Aujourd'hui, on cesse de fouiller, dès que, sous la couche d'argile, on trouve une veine de cuivre. Les exhalaisons des mines d'argent sont mortelles à tous les animaux, mais principalement aux chiens. Il en est de l'argent comme de l'or : plus ces métaux sont mous, plus ils sont beaux et purs. »

L'ibérie était surtout riche en mines d'argent. Les Gaules étaient plus riches en mines d'or (I).

Au rapport de Strabon, les mines de la Nouvelle-Carlhage, en Espagne, étaient exploitées de la manière suivante : on broyait d'abord le minerai (3wXov t/jv rio-^upl-civ) ; puis on le lavait dans des courants d'eaux, dans lesquels on avait placé des cribles ou des tamis. Cette opération était répétée cinq fois. Enfin le résidu, fondu avec du plomb, don nait, après le départ de celui-ci (a7ro/u- Oë'vto; Too j^oXuêoou), de l'argent pur (2). Les fourneaux dont oti se servait, dans ce cas particulier, avaient des cheminées très-hautes, où venait s'attacher une espèce de suie (Xiyvui;) provenant des minerais (3).

Le même écrivain ajoute : «L'argent coupelle et projeté (à l'état de fusion) dans l'eau se recouvre de bosselures irrégulières, et prend le nom d'argent en grenaille. C'est ce que les Romains exprimaient par argentum pusiulatum, argent en pustules, ce qui équivaut à argent trèt;~pur (4). »

Le seul composé argentique que les anciens fussent parvenus à préparer était le chlorure d'argent. Ils l'obtenaient, comme nous l'avons vu, dans l'affinage de l'or, et le rejetaient parmi les scories.

Cuivre.

Voxgde de cuivre était connu chez les Grecs et les Romains sous le nom d'écaillés {limozç, sqiianiœ). On le préparait, en grillant , dans des vases de terre, des morceaux de cuivre. C'était là

(1) T)\oi. de Sicile, lib, v.

(2j Shah, Geogr., lib. m, p. 138 (édit. Casaiib.).

(3) Ibid., p. 146.

(4) Le mol pustulalum a fort embarrassé le.s commentateurs étrangers aux sciences. Ils ont cru se tirer d'embarras en proposant de; variantes singulières , telles q»e postulatum, paslillatum, pussilatum.

HIST. DE L\ CHIUIK. — T. F. 9

i'SO HISTOIRE I)E LA CHIMIE.

une des principales industries des habitants de Chypre. Ce produit était employé en médecine pour l'extirpation des polypes et d'autres excroissances de chair (1).

H est difficile de décider à quels composés cuivreux s'appliquent exactement les mots œrugo, c/ialcanthos , scolecia, misy, aory, chalcitis^ atramentum sutorium , que les traducteurs rendent, d'un commun accord, par verdel ou vert-de-gris.

Pour débrouiller ce chaos , il importe de rappeler que les Grecs et les Romains confondaient trois sels de cuivre dont ils avaient connaissance : le sulfate, l'acétate et le carbonate de cuivre (vitriol bleu, verdet, vert-de-gris). Dioscoride et Pline nous apprennent que Vœrugo (îd;) se préparait de différentes manières, el qu'on l'obtenait, \° en chauffant des clous de cuivre saupoudrés de soufre dans un vase de terre, et en exposant le produit à l'humidité ; 1" en raclant celui qui se forme naturellement sur la pierre khalkite, d'où l'on tire le cuivre (2); 3° en arrosant avec du vinaiyj'e de la limaille de cuivre, et en agitant le mélange plusieurs fois par jour, jusqu'à ce que tout le cuivre soit dissous {donec absumatur); 4° en couvrant des vaisseaux ou des lames de cuivre de marc de raisin {vinaceis), et en les raclant dix jours après (3).

Or, les deux premiers procédés donnent du sulfate, el les deux derniers de l'acélate de cuivre. Il s'ensuit que ces deux sels étaient, à cause de leur couleur, confondus ensemble sous le nom commun de œrugo (verdel).

A l'époque des Grecs et des Romains on n'avait sans doute aucune idée de l'analyse chimique. Mais la sophistication avait déjà fait de très-notablesprogrès; comme le mensonge, elle date de l'origine de notre espèce.

«On sophistique, dit Pline, Vœrugo de Rhodes (4) avec du marbre pilé. D'autres le falsifient avec de la pierre ponce ou de la gomme pulvérisée. Mais la fraude qui trompe le j)lus, c'est celle qui se fait avec le noir des cordonniers, atramentum sutorium (5). »

(1) Pline, Hisl. 7)at.,\\\\\,-lii{h]H. Lemaire) ; Dioscoride, v, 87; Oribase, xiii,5.

(2) La hhalhite n'est autre chose que du sulfure de cuivre présentant des efflorescences de sulfato.

(3) Diosc, V, 87. 91 ; Pline, xxmv,26; Vilriive, vu, {">..

(4) Lp cartionale de cuivre.

(5)Suitatede ter (couperose verte).— PJine, xxxir, U.

Là fraude, chose triste à constater, est de tous les pays et de tous les temps. Demandez à nos droguistes, à nos épiciers, à nos l)oulangers, à quoi la poudre de craie ou de plâtre peut leur servi r. Cependant on songea de bonne heure à arrêter les débordements de la tromperie. Suivant Pline on reconnaissait que Vœrugu est sophistiqué avec de Vatramentum sutorium , lorsque, étant mis sur une lame de fer rougi au feu, il se recouvre de lâches rouges (rubescit). C'est effectivement ce qui a lieu lorsque le sulfate de cuivre est, ce qui arrive fréquemment, mêlé de sulfate de fer. Ces taches rouges ou jaunes, qui se manifestent pendant la décomposition du sulfate, ne sont aulre chose que de l'ocre (oxyde de fer).

Indépendamment de ce moyen , Pline en indique un autre non moins curieux : il recommande d'appliquer Vxrvyo sur du papyrus qu'on a laissé auparavant macérer dans du suc de noix de galle; la fraude est, dit-il, manifeste, si le papiernoircit (i). Voilà le premier papier réactif dont il soit fait mention ; et il peut servir encore aujourd'hui à constater la présence d'un sel de fer (2).

Les faits que nous venons de signaler prouvent que le levier le plus puissant du progrès de la science est, non pas l'amour du bien, mais le génie du mal.

Vxrugo était employé, en médecine , pour faire des collyres ^t des emplâtres (3). Dioscoride en indique déjà la propriété vomitive.

L'espèce iVxrugo appelée scolecia (4) se préparait en traitant ensemble un mélange de cuivre, de nitre, d'alumine et de vinaigre blanc très-forl [cum aceto cUbo quarn acerrimo). Une autre méthode de l'obtenir consistait à racler la surface du minerai de •cuivre appelé khalkilis (5).

Il résulte de là que la scolecia était tantôt un acétate de cuivre (peut-être un mélange d'acétate et de nitrate), tantôt le sulfate du même métal.

(1) Deprehenditur et papyro galla prius maceralo ; nigrescit enini stalim xrugine illiia. Plin., tJisL nat., x\xiv, 26,

(2) La noix de galle (acide lannique) noircit les sels de fer, en donnant naissante à de l'encre.

(3j riiiie, xxxiv, 27; Diosc, v, 87.

(4) S/w>T||, ver ; à cause de son aspect

(5) Pline, XXXIV, 29.

La chalcite {khalkUis) était un minerai qui servait ordinairement à la préparation du cuivre. C'est un sulfure de cuivre qui, étant exposé à l'air et à l'iiumidilé, peut se convertir en sulfate de cuivre (vitriol bleu). «La bonne chalcite se reconnaît, dit Pline, à sa couleur de miel, à sa friabilité, à l'absence de tout gravier dans sa substance. » — Il lui attribue à peu près les mêmes qualités médicamenteuses qu'à Vxrugo proprement dit(l).

Quant au sory et au misy. substances sur les propriétés desquelles les auteurs ne s'accordent pas entre eux, ce sont également des sulfates de cuivre plus ou moins impurs, communément mélangés de résines jaunes et de matières odorantes (2).

Le khalkanthe{Ae y^riky-ôç, cuivre, avOoç. fleur) des Grecs est tantôt le vitriol bleu (sulfate de cuivre), tantôt le vitriol vert (sulfate de Fer) Dans le premier cas, il portait plus particulièrement le nom de khalkanthe de Chypre; et dans le dernier cas, les Romains l'appelaient atramentum sutorium, noir des cordonniers. Ce qui confirme notre manière de voir, c'est que les anciens nous apprennent eux-mêmes que le khalkanthe est tantôt d'un beau bleu (sel de cuivre), tantôt d'un vert pâle (sel de fer). On l'obtenait sous forme de cristaux, en faisant évaporer, à la chaleur du soleil, les eaux qui le contenaient en dissolution (3).

Le khalkanthe était employé dans un grand nombre de maladies, tant externes qu'internes.

En résumé, les Grecs et les Romains connaissaient incontestablement l'oxi/de rfe cuivre (bioxyde), \e carbonate, le suif aieet Vacétate de ce métal.

Zinc.

Nous avons vu que les anciens connaissaient les minerais de zinc (cadmic etcalamine) avec lesquels ils préparaient l'airain. Le pompholyxdoni parlent Dioscoride, Pline, Galien, etc., était préconisé comme un ingrédient des emplâtres siccatifs. Il était pré-

(1) Pline, XXXIV, 29 (édit. Lemaire).

(2) Il)i(l.; Diosc. v, 117.

(3) Fit et salis modo , Jlagrantïssimo sole admlssas dulces aquas cogente ■ Ibid., XXX, 12; Conf. Orig., liv. 16; Dioscorid., v, 114.

paré de la raanièresuivante : on construisait deux petites chambres l'une sur l'autre; dans le milieu de celle d'en bas était placé le fourneau, dont la bouche allait se rendre dans la chambre supérieure. Cette chambre avait le plafond voûté, selon Galien, et une petite fenêtre qu'on tenait fermée pendant la préparation du pompholyx. Quand le feu était bien allumé et le fourneau bien chaud, on y jetait, par la petite fenêtre pratiquée dans la chambre supérieure, du cuivre jaune ou de la calamine, qui, par l'action du feu, répandait dépaisses fumées blanches. Ces fumées venaient s'attacher aux parois et à la voûte de la chambre, sous forme de petits flocons doux au toucher, auxquels on donnait le nom de pompholyx, et plus tard celui de laine des philosophes {lana philuaophica). Les flocons qui retombaient sur le plancher inférieur, et qui étaient réputés moins purs, constituaient le spodium des anciens (1).

Le poinjjholi/x et le spodium ne sont donc que l'oxyde de zinc, qui se produit chaque fois que l'on chauffe le métal au contact de l'air.

Si dans l'opération que nous venons de décrire les anciens avaient évité le contact de l'air, ils auraient obtenu le zinc distillé, et personne ne leur aurait pu contester la connaissance du zinc métallique.

Dioscoride dit : « 11 faut recouvrir ladite cadmie de charbon , et la chauffer jusqu'à ce qu'elle devienne brillante (:2). »

Cette cadmie brillante (otoc^awic;), serait-ce le zinc métallique, obtenu par la réduction du minerai (oxyde) au moyen du charbon?

Il est à regretter que Dioscoride n'entre pas ici dans de plus amples détails, et qu'il ne nous parle pas de la distillation. Son laconisme laisse le champ libre aux commentaires.

Les noms de xaaaiTspoi; et slannuni , que l'on traduit par étain, ont donné lieu à beaucoup d'équivoques qui disparaissent dés que l'on admet que les Grecs et les Romains connaissaient le z-inc, et qu'ils l'appelaient, ainsi qu5 l'étain, xaccîtepoç ou sfanmim.

(I) ÏTiooôi;, cendie. Pline, wxiv, 33.

{■).) Kauaxéov Sa f/^v TipoaetprifjLJvriv xaôaeiav , ÈYXoÛKXovTa; im:, àvOpaxa; ïcoç ov Z\.a.^œàA 'iir(\i'y.\. Dioscoride, lil). v,84.

Fer.

En lisant les auteurs anciens, on ;i souvent lieu de s'étonner de la justesse de leurs observations relatives à des faits qui sont du domaine de la chimie et parliculièrement de la métallurgie. Le passage suivant de Pline en est une preuve : a De tous les minerais, celui du fer est le plus universellement répandu ; et le fer est en môme temps le métal le plus utile et le plus nécessaire à l'homme. On rencontre des minerais de fer presque partout ; l'île d'Elbe {llva insula) en contient. On les reconnaît sans peine à leur couleur jaune de terre. Les variétés du fer sont très-nombreuses; la qualité du terrain et du climat y entre pour beaucoup. On retire de certains minerais un fer mou , qui est très-propre à la fabrication des clous et des roues de voiture; d'autres donnent, au contraire, un fer aigre et cassant, qui ne convient nullement à la fabrication de ces objets. Les bonnes espèces s'appellent stricturœ ou fer de dégaine, fer de lames, du terme militaire siringere aciem , tirer l'épée. La différence du fer entraîne la différence des fourneaux : les uns sont destinés à forger le noyau de fer {nucleus ferri), le plus dur et le plus propre au tranchant. Dans d'autres , on fabrique seulement des enclumes et des marteaux.

« La plus grande différence du fer est produite par la trempe, qui consiste à plonger dans l'eau le fer rougi au feu {in aqua cnndens immergilur). Ce procédé a suffi pour faire la réputation de plusieurs villes, telles que Bilbilis {\) et Turiasso en Espagne, Gôme en Italie, etc.; mais le fer de la meilleure trempe est sans contredit le sérique. Après celui-là, l'acier parfhiquc tient le i)remier rang; dans notre contrée, l'acier doit, ainsi que dans la Norique, sa bonne qualité à la mine de fer d'où il provient (2). Ailleurs , il la doit à la trempe ; on cite à cet égard

(I) Aujourd'hui Calalajud, ville du rojauiMe d'Aiagou , et pairie de Martial, qui fait souvent mention (dans ses l-^pigrammes, lib. iv) de la trempe du fer de sa ville natale. — liilbilimaqiùs et ormis nobilem (lib. i, ôGO-Saro Bilbilim optimam melallo ( llb. iv, 5.5). Auro Bilbilis et svpcrba ferro (lih. xii, 18). Celle (pialité de la trempe était altrihutV aux eaux de la petite rivière de Salone : Salone qui ferrvm geint.

(9.) On Mnoricxis ensis (épée norique) chez Hor.ice, et tioricos cvllrox (coutoaux noriques) dau.« Péltone.

PREMIÈRE ÉPOQUE. 13o

l'eau (le Sulmone {{). Il est bon de noter que l'acier s'aiguise mieux à l'huile qu'à l'eau sur la pierre à aiguiser : l'huile rend le tranchant plus fin {delicatior acies) (2). »

Comme les industriels de nos jours, ceux de Tantiquité s'occupaient des moyens d'empêcher le fer de se rouiller et de s'oxyder au contact de l'air ou de l'eau. Ils cherchaient à préserver le fer de la rouille, en le recouvrant d'un enduit que les Grecs appelaient antipathie, et qui était un mélange de poix liquide, de gypse et de céruse (3).

La rouille de fer était employée en médecine, tant extérieurement qu'intérieurement, à peu près dans les mêmes cas où on la prescrit encore aujourd'hui. On s'en servait pour arrêter les perles utérines, qui sont souvent accompagnées de chlorose (pâles couleurs), maladie contre laquelle le fer passe pour un remède souverain et en quelque sorte spécifique (4). L'emploi médicinal de l'eau ferrée remonte à une époque fort reculée.

« On éteint, dit Pline , un fer incandescent dans l'eau, et cette eau s'administre dans plusieurs maladies, et particulièrement dans la dyssenlerie (5). »

Bien que nous ayons sur ces maladies d'autres théories que les anciens, nous les traitons cependant encore aujourd'hui par les mêmes moyens. A quoi servent les théories?

L'aimant (mrt'/wcs) est connu de toute antiquité. Il doit sa célébrité à un phénomène d'attraction propre à attirer l'attention du premier venu. Aussi les anciens auteurs sont-ils pleins des merveilles de l'aimant, dont le nom, magnes, vient, selon Nicandre, d'un nommé Magnés, qui, le premier, aurait découvert l'aimant sur le mont Ida. Ce Magnés était un berger qui, en menant un jour p.litre son troi:p3au, fut, dit-on, tout à coup retenu au sol par les clous de ses semelles et le fer de sa houlette (6).

(1) C'est nrohablemenl Salone nn'il faut \\Ti\ , nom lie la rivière île Bilbii's, qiip rite aussi .Justin romine paitiriilièremont propre à la trempe du fer (lib. \\.\\ , cap. 3).

(2) Pline, xxxiv, 41 .

(3) Pline, XXXIV, 42.

(4) Sislil et f'eminarum pro/luvia. Plin., ihiil., 45.

(5) Cale/ilelinm /errocanden/enqiin.Cowiwr. Cal. Anreli.in , i, Cliron, i'. 4; Cels., IV, c. 9; Scrihonins Lar^us, Com/Jo.v., 146. In miiltis vitiis, py'nmlhn vero in dysenlerin. Pline, loc. cit.; Dioscorifl., v, 9.',.

(6) Pline, .vxxvi, 25. D'anfres font venir magues de mng , cliarine ( <roii

Les anciens admettaient deux espèces d'aimants, l'aimant mâle et l'aimant femelle; celui-ci était de couleur noire, et passait pour le plus faible.

Ils parlent aussi d'une troisième espèce d'aimant : c'était l'hématite, de couleur sanguine ; « mais, ajoute Pline, elle n'a pas la propriété d'attirer le fer. » Ce rapprochement, qui ne repose sans doute sur aucune analyse, est très-digne de'remarque; car l'hématite est un minerai de peroxyde et l'aimant un composé intermédiaire de protoxyde et de peroxyde de fer.

L'Ethiopie avait la réputation de fournir le meilleur aimant. On en retirait aussi de laTroade, de la Béotie, de la Cantabrie. Dans ce dernier pays on le rencontre, dit Pline, non pas en strates contigus formant des chaînes de montagnes [caute continua), mais en fragments épars par bullation [sparsa hnllatione) (1).

On n'ignorait pas à l'époque de Pline que l'aimant communique sa propriété au fer [ferrum inficit eadem vi), et qu'on peut l'employer avec avantage dans la fusion du verre (2).

llang^anèse.

Le manganèse n'est guère connu à l'état métallique. L'oxyde noir de manganèse ou la magnésie noire était , dans toute l'antiquité, confondu avec l'oxyde noir (magnétique) de fer (3).

Son usage, dans la fabrication du cristal et des verres colorés, ne paraît pas avoir été inconnu des contemporains de Pline. Ma^na et -4/?(/ro(/fma.s paraissent signifier, tantôt aimant, tantôt manganèse (4).

vient le mot magie) et du mot celtique ees (en allemand eisen), fer; de manière que magtiès signilierail charme dujer.

(1) Pline, XXXIV, 42.

(2) IMiiie, ibid.

(3) C'est de magnés (aimant) que vient sans doute le nom de manganèse ou magnésie noire.

(4) Fiine, .wjLVi, 34; .\xxvi, 3».

PREMIÈBE ÉrOQUE. 137

Plomb.

Les auteurs latins mentionnent deux espèces de plomb :1e plomb blanc {plumbvm album) et le plomb noir {plumbuni nigrum ). Le premier est, selon Pline, nommé par les Grecs cassiteros. Le plomb blanc serait donc l'étain, ou peut-être même le zinc. Quant au plumbum nigrum , c'était le plomb proprement dit.

L'Espagne et les Gaules possédaient les principales mines de plomb exploitées par les Romains, Ils savaient que le minerai de plomb est généralement argentifère; aussi la galène [galena] était-elle soumise à un traitement préalable afin d'en retirer l'argent qu'elle contenait ■ 1). Le minerai appelé molybdène [molybdxna) n'était, d'après Pline, que de la galène, ou un minerai de plomb argentifère [venaargenti plumbique commuais) {%.

Le plomb était laminé pour divers usages. Il était surtout employé dans la construction des tuyaux de fontaine, que l'on soudait, comme aujourd'hui, avec un alliage de plomb et d'étain, connu sous le nom de soudure des plombiers.

Une remarque curieuse, déjà faite par Pline, c'est qu'un vase de plomb, dans lequel on fait bouillir de l'eau, est très-promptement corrodé lorsqu'on y introduit un jeton de cuivre (3).

La litharge (XiOapyupoç de Dioscoride) (4) est ce que Pline appelle scorie de plomb [scoria plvmbi). On en distinguait deux espèces : l'une, appelée chryaitis , provenait de la purification de l'or à l'aide du plomb ; l'autre, argyrilis, était le résultatde la purification de l'argent par ce môme moyen (5). Pour l'olitenir, on divise le plomb en lames très-minces, et on le chauffe en le remuant avec une baguette de fer, jusqu'à ce qu'il se soit conveiti en cendres {donec iic/uor mittetur in cinerem). Il y en a qui saupoudrent de soufre les lames de plomb ainsi chauffées (6). — La

(1) Pline, xxviv, 47. Le moî (/«/cHa csl lijhiide : il dérive <lii dotieii vàpoury/i, terre, elde pleno (< n casliilan lleno), plein . C'est le pi inciiial luimrai de ploird) coiimi.

(2) Piiiie, ibid., cap. 53.

(3) Pline, iliid., cap. 48.

(4) De ),i6oi;, pierre, et àpy^poç, argent.

(5) Dioscoride, v, 102 ; Pline, xxxiii, 35.

(6) Pline, ibid. ; Dioscoride, v, 92.

lilharge était, comme elle l'est encore de nos jours, employée enmédecine dans la préparation des emplâtres.

Le mmivin , qui servait surtout dans la peinture , s'oblenaitpcndaiit la calcinalion du minerai de plomb. On le sophistiquait avec de la chaux {vif iatur minium admixfa calce). « Pour reconnaître cette fraude, il faut, dit Vitruve, mettre du minium (soupçonné impur) snr'une lame de fer, que l'on chauffe jusqu'à l'incandescence [donec lamina candescal].'è\?L\ov?, le minium, de rouge qu'il était, devient noir, et qu'étant refroidi, il reprenne sa première couleur, on peut être assuré qu'il n'est point sophistiqué (1).))

Voilà un procédé aussi exact qu'il pouvait l'être à l'époque du célèbre architecte romain, c'est-à-dire, il y a plus de dixhuit siècles.

La cénine, que les Romains appelaient cerwso, et les Grecs psimmijthion, était préparée de la manière suivante : « On met, dit Pline, des lames de "J^lomb dans des oulres remplies de vinaigre ^ qu'on tient bouchées pendant huit jours. II se forme sur ces lames une crasse qu'on racle; on replonge ensuite ces lames dans les outres, on les racle de nouveau au bout d'un certain temps, et on continue cette opération jusqu'à ce qu'elles soient toutes consumées [donec deficiat maieria) (*2). »

(( Les Rhodiens, rapporte Vitruve, mettent du sarment dans des tonneaux où ils versent du vinaigre , puis ils placent sur ce sarment des lames de plomb, enfin ils ferment les tonneaux avec des couvercles. Après un certain laps de temps ils ouvrent ces tonneaux, et trouvent le plomb changé en céruse. Vœrugo ou servca se fait de la même manière, en employant des lames de cuivre au lieu de lames de plomb (3). »

Les principales fabriques de céruse étaient établies à Rhodes, à Corinlhe, à Lacédémone et à Pouzzoles (-4).

La céruse, soumise au grillage, était convertie en minium (5). Elle était employée comme fard par les dames romaines [adcandorem femi7iarum) (6), et servait aux mômes usages médicaux que la lilharge.

(1) Vilnive, ArchiL, lili. vu, c 9.

(2) Pline, xxxiy, 54 (édit. Lem;iir»>).

(3) Vitruve, ArcliU., lit), vu, c. 12.

(4j Dioscoiide, v, lOH.

(5) IMine, XXXIV, c. 5'i.

(6) Pline, ibi'l.

Dioscoride, Pline et Galien mentionnent les propriétés toxiques des préparations de plomb.

Étain.

Les écrivains classiques ne s'accordent pas sur la valeur exacte des expressions de sfanmim, plumbum album^ plumbum argentarium , cft.f5//ero5 (xaautTepoi;), que les interprètes se contentent généralement de rendre par étaiîi. Quoiqu'il soit bien difficile de démêler ici le vrai du faux, on peut cependant admettre comme à peu près certain que plusieurs de ces termes s'appliquQnt, nonseulement à l'étain, mais encore au zinc ou à un alliage dans lequel le zinc prédomine, comme cela paraît être le cas pour le xxGcrtTEpoç, auquel Homère donne l'épithète de brillant (cpaEivo;), et qui servait à la fabrication des boucliers -et d'autres instruments (1).

Les îles Cassitérides, que l'on croit être les mêmes que les îles Britanniques, étaient, dans toute l'antiquité, célèbres par leurs mines d'élain (2). Ce qu'il y a de certain, c'est que l'Angleterre est encore aujourd'hui un des pays les plus riches en mines d'élain, dont les minerais sont d'ailleurs répandus avec parcimonie à la surface du globe. En faisant la description des îles Cassitérides Strabon remarque que le cassif.eros e.st plus fusible que le plomb ( T/ixeffOai TCoÀù Tci/iov [xoXuêoou ). Or, cette propriété ne peut s'appliquer qu'à l'étain, au plus fusible de tous les métaux, ou à ce que Pline appelle le plomb blanc.

On reconnaît, dit le naturaliste romain, le véritable plomb blanc en ce que, étant fondu, il peut être versé sur du papier sans qu'il le bride (3).

(1) Hom., Iliade, xxxm, 561.

(2) Strabon, t i, p. 26.5 (édit. Casanb. ). « Les Ijes Cassiléiides son! a» nombre (le dix. Les unes sont d(^.«ertes, les antres sont liabitôes par des hommes qui portent des vêtements noirs, lonil)aiit jusqu'aux talons, et atlacliés autour de la ceinliire par des branches d'arbre. Ces hommes | orteni des barbes longues comme cellrs des boucs. Les Pliénicieus, fran(lii>snnt le déiroil de C'a(hx , faisaient seuls le commerce avec ces îles, ahntKlaiilcs en mines de ploiuh et d'etaiii. »

{;'{) Pline, xxxiv, 48.

L'étaraage est, suivant Pline, une opération fort ancienne. « On se sert, dit-il, de l'étain pour recouvrir des vases de cuivre, qui présentent ainsi le double avantage de donner une saveur plus agréable et d'être préservés de la rouille {stannum compescit œruginis virus). »

C'est aux Gaulois que revient l'honneur de cette invention, si utile à la santé de l'homme. Les airains étamés des Gaulois s'appelaient vasa incoctilia. Dans la ville d'Alise (1), on substitua l'argent à l'étain pour étamer des objets d'airain. Les habitants de Bourges (Z/Z/r/r/V/es) argentaient jusqu'à leurs voitures, leurs litières et leurs chariots [t).

On faisait, avec l'étain, des miroirs très-estimés des Romains. 11 y avait à Brindes une fabrique de miroirs d'étain.

Pline rapporte que le minerai d'élain se trouvait dans la Lusitanie et dans la Galice, à fleur de terre, sur un sol sablonneux, qu'il était de couleur noire, et entremêlé de petites pierres [interveniunt minuti calculi).

Quant au métal que l'on rencontrait dans les mines d'or {aluta), et qui, après le lavage du minerai, se présentait sons la forme de calculs noirs, variés de taches blanches, à peu près du même poids que l'or, et se trouvant pêle-mêle avec les sables aurifères au fond des corbeilles destinées àlereceuillir. ce n'était certainement pas l'étain (3).

Quel était donc ce métal blanc au moins aussi pesant que l'or? Ce ne pouvait être que le platine. D'ailleurs, il n'est pas étonnant que les anciens aient connu le platine, puisque ce métal se rencontre souvent dans les mines d'or, et qu'il se présente, ainsi que l'or, avec l'aspect qui le caractérise.

Mercure.

Ce métal, dont l'état liquide a de tout temps frappé l'imagination de l'homme, était parfaitement connu des Grées et

(1) Les opinions sont encore partagées sur Ja voritable topograpliie de cette cité ganloisp. On croit qu'elle était située près de Sainte-Reine en Bourgogne.

(2) Pline, xx\iv, 48.

{2>) Imeniiinlvr [cîe areniin)t'< in aurariis melallis, qux ulula vacant, aqua immissa elueute calculas nigias paxtlum candare vuiialos, quibus eadfvi giuvilas quse aura, et ideo tu culat/iis in quibus aurum colligitur, rémanent cum eo. Hline, xxxiv, iil.

des Romains, qui en disliiiguaient deux espèces : l'argent-vif [argentum vivum) ou le mercure natif, et l'eau-argent {hydrargyre) ou le mercure préparé artificiellement. Le premier était recueilli dans les mines de l'Espagne, sous forme « d'un liquide éternel, comme l'appelaient les Romains {liquoris œternï), poison de toutes choses [venenum rerum omnium) (1). »

Ils exprimaient la densité considérable de ce métal, en disant que toutes les matières surnagent sur le mercure, excepté l'or,* qui y tombe au fond.

L'hydrargyre ou le mercure était extrait, comme il l'est encore aujourd'hui , de son principal minerai , appelé cinabre {cinnabaris), que l'on confondait souvent, à cause de sa couleur rouge, avec le minium ou le miltos des Grecs, erreur qu'avait déjà signalée Dioscoride. «C'est à tort, dit-il, que l'on confond le cinabre avec le minium ; car le cinabre s'exploite en Espagne : les ou\Tiers sont obligés de se couvrir la figure avec une vessie, à cause des vapeurs mercurielles^ qui sont dangereuses à respirer (2). ))

Dioscoride décrit ainsi leprocédé d'extraction ; «On place dans un creuset de terre une assiette de fer contenant du cinabre, puis on y adapte un chapiteau ou alambic (auiSi>ta TOpixaOaTrroudiv ), en le lutaiit tout autour (Tr£piaX£i.}/o(vT£; tcyiXw); enfin, on allume des charbons au-dessus de cet appareil. Alors le mercure se sublime et vient s'attacher au chapiteau, où, parle refroidissement, il se condense et prend la forme qui le caractérise (aTro'jyu/ôeîffa uSpocpyupo; •^['^z-z'xi) (3). »

Pline raconte cette opération à peu près dans les mêmes termes (4). Et Vitruve ajoute que les gouttelettes de mercure éparses dans le fourneau sont balayées dans un vaisseau plein d'eau, où elles se joignent et s'unissent {h).

L'extraction du mercure et la préparation du pompholyx, indiquée plus haut, auraient pu conduire à la découverte de la distillation.

Un autre procédé pour extraire le mercure du cinabre consistait à piler (avec des pilons métalliques) un mélange pâteux

(1) Pline, xxxiK, 'il (édit. Leinaiie).

[7) Dioscoride, v, 109.

(3) Dioscoride, v, 110.

(4) Pline, xxxiii, 4.

(.")) Vitruve, lib. vu, 8.

de minerai et de vinaigre, dans des mortiers de cuivre (1). On comprend que, dans cette opération, le pilon et le mortier métalliques soient attaqués : ils décomposent le cinabre en s'emparant du soufre et mettant le mercure en liberté. Le vinaigre était propre à hâter cette action.

On purifiait le mercure en l'amalgamant avec de l'or, et en le passant à travers les pores d'une peau ou d'un linge (2). Ce procédé était en même temps employé pour l'affinage de l'or.

« Le mercure, dit Vitruve, sert à beaucoup de choses; car on ne peut, sans le mercure, bien dorer ni l'argent ni le cuivre. Lorsque les étoffes tissues d'or sont usées, pour en retirer l'or, on les brûle dans des creusets; et la cendre étant jetée dans l'eau, on y ajoute du vif-argent, qui s'empare de toutes les parcelles d'or {id autem omnes micas auri corripit in se, et cogit secum coire). Après avoir décanté l'eau, on met l'amalgame dans un linge, qui, étant pressé avec les mains, laisse passer le vifargent liquide et retient l'or pur (3). »

Voilà un procédé aussi simple qu'ingénieux; il était pratiqué il y a deux mille ans, et on n'hésiterait pas à l'employer encore aujourd'hui.

Bien que les anciens nous parlent des propriétés vénéneuses du mercure, ils ne font pourtant nulle part mention du sublimé corrosif ni des autres composés mercuriels, si ce n'est du sulfure naturel [cinabre), avec lequel on préparait des iiniments, préconisés pour frictionner, dans certaines maladies, la tête et le ventre.

On voit que le mercure n'avait pas encore alors l'importance que lui attribuèrent plus tard les alchimistes. On sait qu'ils en firentle principal élément des métaux. Faut-il voir une allusion à cette doctrine, dans ce texte très-explicite de Dioscoride, qui dit : « Quelques-uns racontent que le mercure existe essentiellement et comme partie constituante (xaO'Iaur/iv) dans les métaux(4)?)) Ces « quelques-uns» (è'vioi) seraient-ils des alchimistes?

(I) Pline, xxxiii, .41

(9) In pelles subactas cffundllur, per quas sudoris vice de/luens , punim reliuquil aurum. Pline, loco cit.

(3) Vitruve, liv. vu, 8.

(4) 'Eviot Sa i(jTopo\i(7iv xat y.aô'éaur/jv tv toî; (jLsxâXXoii; éupîaxeaôai Trjv ûSpotpfypov. Dioscoride, v, 10.

Arsenic.

Ce corps, qui n'a été bien étudié que de nos jours, était déjà connu des anciens : ils parlent souvent de Vorpiment, de la sandaraque, et même de Varsenicum (àpffsvixo'v).

L'histoire primitive de l'arsenic se borne à la connaissance des sulfures naturels, et notamment de la. sanda raque et de Vorpiment, qui portait le nom û'arsenic par excellence.

uL'arsenic (arsenicum), dit Pline, se compose de la même matière que la sandaraque [ex eadem est materia); le meilleur est celui qui a une belle couleur jaune d'or {optimum, coloris elinm in auro excellentias)\ celui qui est plus pâle, ou qui ressemble à la sandaraque, est réputé de qualité inférieure (1) ».

Au témoignage de Pline on peut ajouter celui de Vitruve, qui affirme que l'orpiment [auripigmentum] est ce que les Grecs appellent arsenicon (2).

Il est étonnant que les anciens n'aient pas décrit les propriétés toxiques de Varsenic blanc (acide arsénieux), d'autant plus qu'ils savaient que, pour donner plus de force à l'orpiment, il faut le torréfier dans un vase de terre neuf jusqu'à ce qu'il change de couleur (3), et que les malades affectés d'asthme et de toux sont soulagés en respirant la vapeur arsenicale, résultant de la combustion de l'orpiment avec du bois de cèdre (4).

(( On calcine, dit Dioscoride, la sandaraque avec du charbon, jusqu'à ce qu'elle ait changé de couleur. Ainsi employée en frictions sur la peau , elle l'irrite et fait tomber les poils. On la trouve en Mysie, en Cappadoce et dans le Pont (5). »

La sandaraque ou l'orpiment calciné n'était, selon toute apparence, que de l'acide arsénieux impur. Mais les auteurs grecs et latins ne nous ont laissé à cet égard aucun détail précis.

Dioscoride, Celse, Pline etGalien,et tous les écrivains posté-

(1) Pline XXXIV, 56 (édit. Lemaire).

"2) Vitruve, vu, 7.

(3) lorretur, ul validius prosit, in nova testa, donec mulet colorent Pline, xxxiv, 56.

(4) Pline, loco cil.

(5) Dioscoride, v, 121.

rieurs, ont mentionné l'action caustique et épilatoire des [)réparations arsenicales (1).

Antimoine.

L'antimoine, qui acquit au moyen âge tant de célébrité par les écrits de Basile Valentin, n'était pas tout à fait inconnu des anciens.

Le stimmi ou &Ubi de Dioscoride était du sulfure d'antimoine, tel qu'on le rencontre dans la nature. « Il est, dit cet auteur, rayonné, friable, et se divise facilement en morceaux. Étant calciné avec du charbon et de la farine, à une chaleur suffisante, il prend l'aspect du plomb [%. »

Ce procédé ne devait pas manquer de fournir une certaine quantité d'antimoine métallique, dont on n'ignorait probablement pas la forme cristalline, caractéristique.

Indépendamment des noms de stimmi, stibiiim, barhason, platy ophthalmon, on l'appelait encore albastrum, contraction de album astrum (étoile blanche), nom qui paraît avoir été appliqué h l'antimoine métallique.

Le slibium naturel (sulfure d'antimoine) était employé. dans le traitement des blessures récentes, et pour teindre les cils en noir (3).

Soufre. ,

Le soufre [mlphxir des Romains, Osîov des Grecs) est connu depuis la plus haute antiquité. Le soufre natif, que l'on rencontre encore aujourd'hui en Sicile et à Naples, autour de l'Etna et du Vésuve, n'avait échappé à aucun des observateurs anciens. C'est ce qu'ils appelaient le soufre vif (yiywm) onapyre (aTtupoç), c'est-

(1) Discoride, lococit.; Cels., lit), v, c. 7 ; Gai. De fac. simplic. med., lit), ix, .1 ; Pline, xxxiv, 56.

(2) Dioscoride, v, 99.

(3) Pline, xxxiii, 34; Celsp, v, ?.0.

à-dire qui n'a pas besoin d'être traité par le feu, comme une autre espèce de soufre ajjpelée gleba ( minerai de soufre).

Le soufre était employé en fumigations dans les cérémonies religieuses et mystiques (1), non pas seulement à cause de son odeur particulière, suffocante, mais surtout à cause de sa singulière flamme livide, qui, comme dit Pline, « communique dans l'obscurité , aux figures des assistants , la pâleur des morts (2). »

« Le soufre est, continue le même auteur, de toutes les matières, la plus inflammable; ce qui fait voir qu'il renferme en lui une grande force de feu : Quo apparet îgnium vim magnam etîam ei inesse, n

Ces paroles ne rappellent-elles pas la théorie Stahlienne, d'après laquelle le soufre et le charbon sont les substances les plus riches en phlogistique?

Il ne faut donc pas s'étonner qu'un traducteur de Pline (M. de Sivry), vivant vers le milieu du dernier siècle, eût traduit ce passage, de la manière suivante : « Ce qui fait voir que le soufre confient beaucoup de phlogistique (3). »

Le soufre ne servait pas seulement en fumigations, mais il était encore, comme aujourd'hui, employé pour soufrer des mèches, et dans le blanchiment des étoffes de laine {ad suffiendas lanascandorem mollitiemque confert ).

Les eaux thermales et les préparations sulfureuses étaient, comme elles le sont encore aujourd'hui, prescrites comme trèsefficaces dans le traitement des maladies de la peau (4).

Malgré les nombreux usages du soufre, on devait ignorer, jusqu'à noire époque, ce qui se passe pendant la combustion du soufre. L'acide sulfureux n'apparaît que dans la chimie des gaz.

Sels alcalins.

Aucun des sels alcalins n'était autrefois connuà l'état de pureté. Les épithètes de rouge, jaune, gris, bleu, appliquées à ces sels,

(1) Odyss., \xii, 481; Ju\cnal, Salir., ii, 157; 0\\de, Fast., iv; Properte, Eteg., IV, 9,

(2) Palloreui dirumvelut defunctortim. Pline, x\\v, 15.

(3) Histoire naturelle <le Plino, traduite en français, l. xi, p. :ii9.

(4) Pline, xxxv, 15. Auferl lïckenas et Icpras.

niST. DE LA CUnilK. — T. I. 10

suffiraient pour nous en convaincre, si nous ne savions pas coni- bien il est difficile, môme à l'aide de nos moyens d'analyse, d'obtenir le clilorure de sodium, le carbonate de soude, le nitre, etc., purs et exempts de tout mélange.

L'évaporation spontanée ou artificielle des eaux de mer et des fontaines salées formait, indépendamment des gisements naturels, la principale source des sels alcalins.

Carbonates de potasse et de soude. — La snbstance que les Grecs et les Romains désignent par Xemoinitruni (vtTpov) est tantôt notre potasse du commerce (carbonate de potasse impur), tantôt, mais plus rarement, le nitre ( azotate de potasse) propre ment dit, tantôt enfin la soude du commerce (carbonate de soude impur). Dans ce dernier cas, nitrinn est synonyme de mitron (1). Quelquefois même le carbonate de potasse, ainsi que tout autre sel alcalin, porte simplement le nom de 5e/ (sal).

La potasse du commerce, appelée plus tard sel alcali végétal, s'obtenait par le même procédé qu'aujourd'hui, en filtrant l'eau à travers les cendres des végétaux. L'eau, ainsi chargée de tout ce qu'elle a pu dissoudre, laisse, après l'évaporation, un dépôt salin au fond du vase. Pour préparer ce sel, les anciens n'employaient pas indifféremment les cendres de toute espèce de végétaux; ils choisissaient de préférence celles du chêne, du coxxAv'xQv {corylus), des roseaux, de la vigne et de la fougère.

Ils n'ignoraient pas que le sel végétal (carbonate de potasse) se liquéfie facilement au contact de l'air humide, et qu'en cela il ditfère d'un autre sel analogue (carbonate de soude), qui se change h. l'air en une poussière blanche (efflorescence ). Ce dernier s'obtenait par l'évaporation des eaux de certains lacs de l'Egypte, de la Macédoine, etc. (2).

Les médecins de Rome et de la Grèce connaissaient la propriété cautérisante des sels alcalins, car ils les prescrivaient pour faire tomber les poils [detrahit pilos efficacissime). Us les incorporaient dans des huiles grasses, pour en préparer des liniments savonneux. Mais on en faisait surtout un grand usage dans la fabrication du verre.

Ce qui doit ici attirer notre attention, c'est l'emploi delà chaux brûlée pour donner plus de causticité aux sels alcalins. Au rap-

(I) Voy. page 58.

0) Pline, xxxi, 46.

port de Pline, ce procédé élait surtout employé en Egypte (1).

Pour se convaincre que le nitre des anciens n'était pas toujours ce que nous appelons nitre ou salpêtre, on n'aura qu'à lire le passage suivant de Pline : « Ce nitre (qui, étant mélangé de chaux, picote vivement la langue) ne pétille point dans le feu; il blanchit et gâte les mets, et verdit davantage les herbes potagères [olera) (2). »

Le natron (sesquicarbonate de soude) se trouve naturellement dans plusieurs lacs d'Egypte. Il était de tout temps employé pour la conservation des matières animales.

Quant au produit, obtenu en faisant brûler du soufre avec le nitrum (carbonate de potasse ou de soude), ce ne pouvait être qu'unsulfurealcalin ou une espèce de foie de soufre. C'est ce produit qu'ils appelaient lapis^ pierre (3,'.

Savon.

Pline a le premier fait mention du savon ; il en attribue la découverte aux Gaulois. On le fabrique, dit-il, avec des cendres et du suif (i). Galien, ou l'auteur du Traité des médicaments simples, ajoute que le meilleur procédé consiste à traiter la graisse de mouton, de bœuf ou de chèvre, avec une lessive de cendres et de chaux (5).

Tels étaient les principes généraux de la saponification. Quant aux détails d'exécution, ces auteurs n'en parlent pas.

Les Gaules et la Germanie eurent les premières fabriques de savon (6). Les muscadins de Rome se servaient de savon germanique pour teindre leurs cheveux en blond. Déjà du temps d'O-

(1) Pline, xxM, 'iG. A(lulleratur in .^gyptu cake; deprc/ienditur giislu; — pungit. '

(2) Pline, ibid.

{i) Sal nitrum sulphuri concoctumin lapidem convertilur. Ibiil.

('i) Piin., wviii, 51. Sapo fit ex sebo et cinere. Les mots sapo , uâTCwv, sepe, seife, savon, ont tous la niôiue originp.

(5) De simplic. medicam. Sa|io conficitnr ex scvo Itultiilo, vel caprino aiil vervecino, et lixivio ciiin Ciilce.

(C) Theodor. Piisoian., lib. i, 3 et 18. Aretaeiis, De diuturn. morb'ts, ii, 13. Aëlius, De arle med., vi,»&4; xiii, 126.'

vide et de Martial l'emploi de la pommade pour teindre les cheveux n'était pas inconnu à Rome (1).

Les médecins arabes parlent souvent de l'usage du savon en médecine et pour le blanchiment des étoffes (2).

On employait quelquefois le fiel de taureau pour nettoyer le linge; c'est qu'en effet le fiel est, ainsi que le savon, essentiellement alcalin (3). Ce fut donc la pratique qui conduisit à la théorie, d'après laquelle la bile est une espèce de savon.

i\itre (azotate de potasse ou de soude).

Les cavernes de l'Asie, appelées Colyces, desquelles on retirait jadis des quantités considérables de nitre (4), nous rappellent les cavernes de nitrate de soude de l'Amérique méridionale qu'on exploite aujourd'hui. On a essayé d'expliquer la production de ce nitre des cavernes par la quantité prodigieuse d'animaux de toutes espèces qui s'y réfugient le jour et la nuit.

On ne paraît pas avoir autrefois accordé une grande attention au phénomène, si remarquable, de la crhiallisation. Une étude attentive de ce phénomène aurait prévenu bien des erreurs, en servant à distinguer la plupart des sels entre eux.

Cependant les expressions de fistulosiwi, fibrosmn, paraissent devoir être appliquées, l'une à la forme cristalline du nitre, l'autre à celle du sel ammoniac. « Pour être bon^ il faut, dit Pline, que le nili e soit fistuleux, « en faisant probablement allusion aux prismes allongés et creux de l'azotate de potasse (5).

Les médecins de Rome n'ignoraient pas sans doute la vertu diurétique du nitre, puisqu'ils le prescrivaient aux hydropiques (G).

Une observation qui doit ici trouver place, c'est que le nitre que l'on obtient par l'exploitation, soit des nitrières artificielles, soit des nitrières naturelles (plillras, vieux murs, écuries), et

(1) Mait., XIV, 25, 27 ; viii, 2,i, 1',) , Ovide, De arte amandi, m, 1G3. (2)S('ra|)io, cti. Draiinl., c. MH. l'.hases. De simpiic, p. 397.

(3) Pline, II, p. 474.

(4) Pline, wxi, 4C.

(5) Pline, ibid.

i) Pline, ibid. Il'jdropicxs cumficodatur.

dont on fait aujourd'hui une si grande consonimation pour la fabrication de la poudre à canon, était, dans l'antiquité, un sel de très-peu de valeur. Car, encore une fois, le véritable nitre des anciens, celui qui les intéressait le plus, c'était notre potasse ou notre soude du commerce.

Ce ne fut que vers le huitième siècle de Père chrétienne que l'usage du nitre, qui reçut alors plus particulièrement le nom de sel de pierre ou de salpêtre {sal petrx), acquit une véritable importance, en formant un des principaux ingrédients du feu grégeois et de la poudre à canon (1).

Quant à la pierre d'Assos, dont parlent Pline et Dioscoride, c'était probablement l'alunite ou une espèce d'alun naturel (alun à base d'alumine et de potasse).

Sel marin (chlorure de sodium).

Le sel marin est le sel par excellence (2). — Nil sole et sale utilius ; rien n'est plus utile que le soleil et le sel, disait un vieil adage romain, dont personne ne contestera la justesse. Le sel, si nécessaire pour nous faire savourer nos mets, sert en même temps, dans toutes les langues, anciennes et modernes, à désigner les saillies de l'esprit. Natn ila sales appellatitur : omnisvilx lepos, et summa hilaritas, laborumque requies.

Les rations militaires consistaient, dans les premiers temps de Rome, enpain et en sel; de là vint le nom de salaire appliqué à la solde de la troupe. Du pain et du sel, voilà la frugale nourriture de ce peuple qui devait conquérir le monde et appeler son empire orbis terrarmn.

Dans les sacrifices, l'offrande n'était jamais présentée sans sel {nulla conjiciuntur sine mola salsa) (3).

Le sel, qui, après le pain et l'eau, est la substance la plus nécessaire à la vie matérielle de l'homuie, est aussi, par une sage prévoyance, l'une des matières les plus abondamment répandues

(1) Voy. MM. Favé et Reinaud, Histoirede VArlillerie, 1'" partie (du Feu grégeois ), p. 17.

(2) Le nom de sal (sel) dérive, selon Isidore, de exsilire , décrépiter. Isid. Orig., XVI. En edet, le sel décrépite sur les charbons ardents.

(3) Pline, xxxi, 41. Horace, Salir., ii, 2.

dans la nature. La mer en fournissait la plus grande partie : on faisait arriver l'eau de mer, au moyen d'écluses, dans des étangs {stagna), où elle s'évaporait spontanément par la chaleur du soleil, en laissant le sel sous forme de dépôt (1). C'était le système des marais salants, tel qu'il se pratique encore aujourd'hui. Ces marais étaient appelés saJinx; il y en avait dans l'île de Crète, et sur quelques points du littoral de l'Italie et de l'Afrique.

Dans les Gaules, en Germanie, en Cappadoce, ainsi que dans beaucoup d'autres pays de l'empire romain, oh exploitait, comme on le fait encore aujourd'hui, desfontaines salées. Dans les climats chauds, ces fontaines étaient évaporées par la simple chaleur du soleil; dans lesclimats plus froids, comme dans les Gaules et dans la Germanie, on employait, à cet effet, la chaleur artificielle : (I Dans ces pays, on verse, dit Pline, l'eau salée sur des charbons ardents (2). »

Enfin, on exploitait en Cappadoce, à Agrigente, àTragasée, à Oromène, des mines de sel fossile ou de sel gemme (3). Ce sel est beaucoup plus difficile à fondre que le sel cristallisé, obtenu par voie d'évaporation; car ce dernier fond facilement dans son eau de cristallisation, tandis que le premier, ne subissant que la fusion ignée, exige une température beaucoup plus élevée. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre Pline, quand il dit que le sel d'Agrigente et de Tragasée résiste au feu {ignium patieiis), qu'il n'y décrépite point {in igné nec crépitât nec exsitit), mais qu'il fait effervescence dans l'eau (ex aqua exsilit) (4).

A ces indices il est impossible de ne pas reconnaître le sel gemme, analogue h. celui de Wieliczka en Pologne.

Ainsi, les anciens savaient fort bien distinguer le sel gemme, désigné par le nom générique sel, du sel marin obtenu par la voie humide; car ils avaient observé que le premier est plus difficile à fondre, et qu'il fait effervescence dans l'eau ; caractères que le sel ordinaire cristallisé (non fossile) ne présente point. Pline se sert ici de l'expression ex aqua exsilire ( littéralement

M)P'.inc, xx\i, 77; Dioscoiide, x, 127.

'2) Gallire Germaniœqiie ar(lentil)us lignis aqnam salsam infiindiint. Pline xwi, .39.

(3) l'Iine, md.\ Aulii-Gelle , ii, 2; Sidoine, ix, Episl. 12.

(4) Pline , x\m, 39.

sauter hors de l'eav), comme s'il avait su qu'il se dégage quelque chose pendant l'effervescence (1).

Indépendamment de ses usages culinaiies, le sel commun était employé dans la salaison, pour conserver les viandes et les poissons, et dans le traitement d'uii grand nombre de maladies (2). Varron rapporte que les habitants des bords du Rhin remplaçaient le sel marin et le sel fossile par la partie saline des cendres des plantes qu'ils brûlaient i3) ; ce sel devait être sensiblement caustique, même pour les guerriers de la Germanie.

Sel nmnioniae (chlorure irainmoiiiuin).

La forme cristalline de ce sel ne permet pas de le confondre avec le précédent. Aussi est-ce presque exclusivement d'après la forme cristalline /?/;/vw,se [lomjis glebis redis, scissurù) que l'on distinguait le sel ammoniac du sel marin. <c Le sel ammoniac (tô aujjiojviaxov), dit Dioscoride, est facile à diviser dans le sens de ses fibres droites (4). »

C'est dans les sables de la Gyrénaïque que, selon les auteurs anciens, se rencontrait principalement le sel ammoniac. Cette circonstance lui a valu sans doute le nom qu'il porte; car ammos (-i'u-jxoi;), en grec, signifie sable.

Alun. — Alumine (5).

Les anciens admettaient plusieurs espèces d'aluns, suivant la différence des localités (G). C'est ainsi qu'ils nous parlent des aluns de Mélos, de Chypre, d'Arménie, de Macédoine, d'É-

(1) On sait qiio, pendant rtlfervesccnce de quelques sels gcnunes dans l'eau, il se dégage des gaz, notaniineul de l'hydrogène et des carbures iiydrogénés. {").) Pline, xxxi, 39 ef 40.

(:5) Varron, De rervstica, i, 7.

(4) Dioscoride, v, 126.

(5) Le mot alumen vient, selon Isidore de Séville, de lumen (<iiiod lumen colorihus pr.TsIat lingendis). Isid., Oiig., xvi.

(6) Pline, xxxx, 5*?.

gypte, de Lipara et de Sardaigne. Parmi ces aluns, ils distinguaient l'alun dissous dans l'eau, d'un aspect laiteux, portant le nom de phorimon, et l'alun sophistiqué avec la noix de galle [quod inficiatur galla), appelé /)arapAorow. Ils mentionnent aussi l'alun schisteux et l'alun plumeux ou chevelu {(rikhite) : ce dernier n'était probablement que l'asbeste ; car Pline paraît lui refuser la propriété d'être astringent, et « l'astringence est, dit-il, une propriété commune à toutes les espèces (1). »

C'est pourquoi les Grecs appelaient Valun stypteria (aTU7TTY)pîa), d'où vient notre expression de styptiqiie, appliquée à toute substance d'un goût acerbe et astringent.

D'après Pline, l'alun leplus renommé élaitcelui de Mélos; selon Dioscoride, c'était l'alun schisteux (2). Voici comment on cherchait à reconnaître la pureté de l'alun : « On fait, dit Pline, tomber du suc de grenade sur l'alun ; si ce dernier noircit, c'est un signe de sa pureté; dans le cas contraire, c'est un indice qu'il est falsifié (3). »

D'après cette épreuve, l'alun des anciens ne serait que du vitriol (sulfate) de fer. Carie suc de grenade (acide tannique) ne noircit l'alun qu'autant qu'il contient du fer, ce qui a presque toujours lieu pour l'alun naturel; et même l'alun obtenu artificiellement en est rarement exempt.

Les auteurs anciens se taisent sur la composition de l'alun, à l'exception de Pline, qui se contente de dire qu'il se compose de terre et d'eau ( ex aqua lîmoque), et qu'on le décompose en le réduisant en cendres sur des charbons incandescents {coquitur per se carbonibus puris, donec cinis fiât].

L'alun était destiné absolument aux mêmes usages auxquels nous le faisons servir aujourd'hui; dans les arts, pour la préparation des laines, des cuirs; en médecine, pour arrêter des hémorrhagies, pour toucher les ulcères de la bouche, pour raviver les chairs et nettoyer les plaies de mauvaise nature, comme répercussif de la transpiration de la peau, etc.

La terre de Samos [terra Sam.ia), la terre d'Étrurie, celle de Chio et la terre Cimolienne étaient blanches ou grises, douces au toucher et happant à la langue {lingucV glutinosx).

(1) Summam omnium generum vis in astringendo. Pline, xxxv, 52.

(2) Dioscoride, v, !23.

(3) An sit adulleratum depiehenditur succo punici mali; sincerum enim mixtura en nigreacit, Pline , xxxv, 52.

PREMIÈRE ÉPOQUE. . In3

Ces terres n'étaient autre chose que de l'argile (alumine impure), partie constitutive de l'alun. On les employait dans les emplâtres siccatifs, ou pour en faire des Irochisques (1).

§ il- Poterie. — Faïence (Yasa fictilîa ).

La terre ou l'argile de Samos et d'Arretium (Italie) était la plus estimée pour les ouvrages de poterie. L'argile rouge (ferrugineuse) servait à faire des objets de tout genre, des assiettes, des coupes, des tonneaux à renfermer le vin, des tubes pour administrer l'eau chaude dans les thermes, des tuiles plates ou à rebord, voire même des cercueils. L'état de potier était si estimé que, déjà du temps deNuma, il fut institué un septième collège, en faveur de la communauté des ouvriers en poterie et en faïence (colleginm fgulorum) (2).

Les villes de Tralles (Lydie), d'Érythres (lonie), d'Adria, de Rhégium et de Cumes, étaient célèbres pour leurs fabriques de poterie. Les amphores de Gos étaient si estimées que les riches patriciens cherchaient, par de semblables cadeaux, à capter les suffrages des plébéiens. Les vases signiens étaient faits avec des tessons brisés, incorporés dans une pâte de chaux. Ils étaient renommés pour leur solidité et leur dureté.

Les Grecs construisaient en briques la plupart de leurs édifices ; on en distinguait plusieurs espèces, suivant la couleur ou le degré de consistance delà matière. La muraille d'Athènes qui regarde le mont Hymette était en briques, ainsi que beaucoup de palais et d'édifices publics. Le temple de Jupiter à Patras (Achaïe), le palais d'Attale à Tralles, celui de Sardes, le mausolée à Halicarnasse, tous ces monuments, qui existaient encore du temps de Pline, étaient en briques. Les maisons de Rome n'eii étaient point, à cause d'une loi édile qui défendait que les maisons en briques eussent plus d'un étage (3).

(1) Pline, xwv, 57; Dioscoride, v, 17';! ; Aëtius, ii, 6.

(2) Pline, \x\v, 56.

(3) Vitnivp, II, il ; Pline, xxxv, 49.

irit HISTOIRE DE LA CHIMIE.

Vases nmri-liîns (1).

Les vases murrhins, si célèbres dans l'antiquité, ne furent connus à Rome que vers la fin de la république. On en vit alors, pour la première fois, au triomphe de Pompée, après la guerre du Pont. Ils étaient fort cbers ; car ime coupe murrbine, de la capacité d'à peu près un demi-litre, se vendaitjusqu'à 70 talents (environ 170,000 francs). Néron en acheta une au prix de 300 talents (environ 720,000 francs). A celte occasion, Pline se demande, en gémissant, comment un père de la patrie pouvait boire dans une coupe si chère {-2). Il ajoute que Néron ne rongissait pas de recueillir jusqu'aux débris de ces vases, de leur préparer un tombeau et de les y placer, à la honte du siècle (m dolorem sœcnii), avec le même appareil que s'il se fût agi de rendre honneur aux cendres d'Alexandre.

« Les vases murrhins, contimie Pline, n'ont pas beaucoup d'éclat, bien qu'ils soient luisants. On estime ceux qui sont de différentes couleurs, et qui offrent des taches jaunes, ronges ou lactescentes. »

On a beaucoup disculépour savoirdequoi étaient composésces va^es. Selon quelques auteurs, ce n'était rien moins que de la porcelaine de Chine ou du Japon (3). A l'appui de cette opinion, on soutenait que les Parthes, de qui les Romains tenaient cette marchandise, étaient des pirates, interceptant le commerce que les anciens faisaient avec les Indes et la Chine par la mer Rouge (-4). D'autres avançaient que la matière nuirrhine était une espèce (le pierre précieuse, « le jaspe, l'onyx, l'obsidienne. » Quelques-

(1) Suivant Saiiniaiso, le iiiiH muii/i(ivf,[ laliii, el signifie Jiacre de perle. D'après N. [.agrandie, ce mot est oriental el rappelle l'iie de Maiiri où l'on aniHit (atiiiqué les va<es innifliins.

(2) Memorandn res tan(\ hupernlmem pafremque pali'nv hibisse. Pline, XXXVII, 7.

(3) Cette opinion a été souleniic par Mariette ( Traité des pierres gravées), et, par N. I.agranj;e ( Exciirsus de Murr/iinis pontlis), à la fin du lonie 11 des Œii-

. vics de Sénéq\ie de l'édit. de nouiliel (Collei-lion des classiques latins de Lemaire).

(4) Suivant Properre, les vases uinrriiiiis étaient cuits dans les fonrnaiix uiênies de-; Paillies : Murriirna in Pnrthis pncula coda fncis. Lit), iv. FJeg. v,

PREMIÈRE ÉPOQUE. Ia5

uns enfin, réfutant à leur manière ces deux opinions principales, cherchaient à en établir d'autres également inadmissibles.

A notre jugement, les vases murrhins n'étaient autre chose que des vases de cristal opaque. D'abord les auteurs anciens qui en parlent les placent eux-mêmes dans la même classe que les objets de cristal (1) ; ensuite, ces vases avaient à peu près la même épaisseur que ceux de verre; enfin, malgré les taches lactescentes ou colorées (qu'on obtient facilement en faisant fondre la matière vitreuse avec du phosphate de chaux et des sels de fer ou de plomb), ils conservaient encore une certaine transparence.

Mais ce qui vient surtout à l'appui de notre opinion c'est que, d'après ce qu'en rapportent les anciens, ces vases ne paraissaient pas pouvoir supporter une température élevée, sans se déformer ou même se fondre. Enfin, Pline lui-même parie de la fabrication d'un verre blanc, qu'il appelle murrhin [vilrum miirrhmum ) (2).

La matière murrhine n'était pas très-dure, s'il faut en croire Pline, qui prétend avoir vu un seigneur romain ronger de plaisir le bord d'un de ces vases ( ob amorem abroso cjus margine) (3). Ce fait aurait dû suffire pour détruire d'avance l'opinion que la matière murrhine était notre porcelaine.

Silice. — Verres ( silicates alcalins artificiels).

La silice (pierre à fusil, silex) constitue, après la chaux, la plus grande partie de la croûte terrestre. Le sable, les roches aréna-

(I) C'est ainsi que Martial plaisante sur les coupes, dont le (iéfaiit ilo tr;iiis|)arence masquait la qualité du vin :

Nos bibimus vitro, tu niyrrlia, l'ontice : quare?

Prodat perspicuiis ne duo vina calix. (Lib. iv, Ep'ig. 80.)

Ailleurs (lib. xiii, ep. 110 et lib. x, ep. 80), ces m6nies vases sont désignés comme peints et ajanl des couleurs distribuées par plaques :

Surrentina bibis .' nec murrbina picta, nec aurum siime. Plorat liro'^, quoti^-s maculo.sae iiociila mnirhae inspicit.

Comp. Sénèque, de Beneficiis, VII, 9, et Epislol. CXIX, 4 et CXXIII, 0. (■'.) Pline, XXXVII, 7.

(3) Pline , xxxvii, 7.

cées, le granit, le quarlz, ont pour élément la silice. Mais celleci ne se distingue pas seulement par son abondance, mais encore par sa grande dureté. Son usage est indispensable dans la fabrication du verre.

Les anciens comptaient plusieurs espèces de silice, suivant les différentes couleurs qu'elles présentaient; ils leur reconnaissaient à toutes un caractère commun, celui de résister à l'action du feu [qmbusne quidem. ignis nocet). La silice est effectivement une de ces pierres qui ont passé pour infusibles jusqu'à la découverte du chalumeau à gaz.

Les roches siliceuses étaient travarllées pour en faire des moules dans lesquels on faisait fondre des ouvrages d'airain (1). Les Romains choisissaient ces roches de préférence pour la construction des ouvrages de maçonnerie les plus solides, construction dans laquelle ils excellaient.

Néron avait reconstruit le temple de la Fortune de Seïa tout entier en cristal de roche (silice pure, transparente); en sorte que tout le monde s'émerveillait du phénomène de la réfraction de la lumière, qu'offrait ce temple dans son intérieur (2).

Le cristal déroche, appelé jJàenç/ite {de cpasivoi;, brillant), était aussi employé en guise de miroirs. «Je puis affirmer, dit Pline, que ce cristal naît dans les rochers des Alpes (3). »

La fabrication et l'usage du verre étaient depuis longtemps connus en Egypte et en Phénicie (4). Du temps de Pline, on commençait à établir des verreries dans les Gaules et en Espagne. Cependant le verre était encore fort cher à Rome à l'époque des premiers empereurs, puisque Néron paya deux coupes de verre d'une capacité médiocre, au prix de 6,000 sesterces (environ 600 francs ), et Pline nous apprend que les vases de verre étaient même préférés aux vases d'or et d'argent.

Voici comment cet auteur raconte la fabrication du verre : «Une verrerie se compose de plusieurs fourneaux contigus, comme ceux des fondeurs de cuivre. On fait d'abord fondre, dans un premier fourneau, du sable blanc pilé, recueilli à l'embouchure du Vulturne, avec trois parties de nilrum (carbonate

(I ) Pline, XXXVI, 48. Ex iis formœfiunt, in quibus ;rra funduntw.

(2) Pline, XXXVI, 46.

(3) Aos affirmare possumus in cautibus Alpium nasci. xxxvi, 46. (4)Voy. p. 63.

de potasse ou de soude) (I). On reprend ensuite cette masse fondue et refroidie {a\:)pe\ée ammo-nilron , sable-nitre) pour la faire recuire dans un second fourneau. C'est après cette seconde fusion que l'on obtient le verre pur, sous la forme d'une masse vitreuse et transparente ( massa vUri candidi). Celte masse est ensuite travaillée dans les ateliers, où les uns lui donnent en soufflant la forme qu'ils veulent {aliud flatu figuratur), tandis que les autres la façonnent au tour ou la cisèlent, comme une matière d'argent ( aliud torno feriiur, aliud argenti modo cœlatur ) (2). »

Ainsi, les anciens en savaient presque autant que nous sur la fabrication du verre.

Les Romains et les Grecs , auxquels leurs richesses permettaient ce luxe, buvaient dans des coupes de verre (3). Ils se servaient aussi du verre pour orner les murs de leurs appartements, à peu près comme nous ornons les nôtres avec des glaces et des trumeaux (4).

Pline mentionne des miroirs de verre qui provenaient des fabriques de Sidon; mais il n'en donne aucun autre détail (5).

Les lames de verre servant de clôture transparente à certaines parties des habitations, les carreaux de vitre, qui nous font jouir du bienfait de la lumière, à l'abri du froid et des injures de l'air, ne paraissent guère avoir été connus antérieurement au premier siècle de notre ère (6). Avant cette époque, les riches employaient, au lieu de vitres, la corne, les pierres transparentes, telles que la pierre spéculaire (verre de Moscovie), la phengite (cristal de roche), l'agate, etc.; les pauvres restaient exposés à toutes les injures de l'air (7).

(1) On y ajoutait une certaine quantité d'oxyde de fer (ainaanl), et môme quelquefois des coquilles de crustacés. Pline, xxxvi, 66.

(2) Pline, ibid., 66.

(3) Aristopii., in Arachn., v, 73 et 74 : È7t£vo[X£v i\ ûaXîvwv èxTtoixâxcov , nous bûmes dans des vases de veVre.

(4) Sénèque, Epist. 86. Paiiper sibi videtur ac sordidus , hisl parietes magnis et pretiosis orbi/nis re/ulserunl, — nisi vitro ubscondtlixr caméra.

(5) Pline, xxxvi, 6G. Dulens {Origine des découvertes, etc., 2 vol.; Paris, 1812) se trompe évidemment, quand il prétend que Pline parle, dans le passage critiqué, de miroirs de verre et de feuilles d'or appliquées derrière, au lieu de mercure, etc.

(6) Lactance, De opificio Dei, c. 8.

(7) Plutarque, Placit., m, 5 ; Sénèque, Epist., 90 ; Martial, viii, Épig. 14 et 68.

Les fenêtres des palais impériaux à Rome étaient encore , au premier siècle de notre ère, conslruites avec ces matières, comme nous l'apprend Philon dans son ambassade auprès de Caligula : (( Cet empereur courut dans une grande chambre , et, se promenant de long en large , il ordonna qu'on ouvrît les fenêtres, faites en pierres presque aussi transparentes que le verre; elles n'interceptent point la lumière , tout en empêchant le vent d'y pénétrer, et elles préservent de la chaleur du soleil (1). »

On a trouvé, en 1778, dans les fouilles de Pompéi , près de Naples, des salles de bain, garnies de fenêtres en verre aussi belles que les nôtres (2).

L'étude de ces carreaux de verre fut reprise de- nos jours par M. Bontemps(en 1862). Par quel procédé les anciens obtenaient-ils ces grandes plaques rectangulaires dont plusieurs mesurent 72 centimètres sur 54 centimètres? Les obtenaientils par le soufflage ou par le procédé, plus simple, du coulage ? La présence de bulbes d'air et quelques autres particularités démontrèrent à M. Bontemps que les antiques vitraux de Pompéi sont le résultat d'un simple coulage. L'aaalyse chimique a établi la presque identité de leur composition avec celle de nos vitres actuelles (3,;.

Pline rapporte , comme un bruit qui courait de son temps, qu'on avait découvert, sous le règne de Tibère, un procédé pour rendre le verre flexible, au moyen d'une espèce de trempe, mais que l'atelier de l'inventeur fut irréparablement détruit, afin de prévenir la dépréciation qu'auraient subie le cuivre, l'argent et l'or (4).

Verres colorés. — Pierres précieuses , naturelles et artificielles.

Pline parle d'une espèce de verre noi7\ qu'il appelle

(1) Pliilon, De lerjationc ad Cciliim Caligulam.

(2) Diitens, Origine des découvertes, l. ii.

(3) Cnmples-rendus de l'Académie des sciences de Paris, mai 18G2. M. ClHiiilet a trouvé les vitres de Pompéi composées de silice 69 ; rhaiix, 7 ; sonde, 17; alumine, 3; oxyde de fer 1; manganèse et cuivre, traces.

(4) Pline, xxxv*, 60; Conf. Pelron. Arbit. ; Dion Cassius, i.vii, p. 617; Isid., Orig., XVI, 15.

PREMIERE ÉPOQUE. loU

obsidien, à cause de sa ressemblance avec la pierre portant le nriênie nom (1). « J'en ai vu, dit-il, des statues massives représentant l'empereur Auguste, qui aimait beaucoup ce genre de verre. On le fabrique dans les verreries où l'on colore le verre (fit et tincturœ génère obsidianum). On fabrique aussi du verre rouge de sang, ix^\ic.\é hxmatinon {i\e aTjxa, sang), puis du verre blanc, du verre murrhin , du verre qui imite le saphir, l'hyacinthe, enfin des verres de toutes couleurs {ex omnibus aliis coloribus). Nulle matière n'est plus maniable [seqnacior), plus propre à prendre toutes les teintes. »

Les abraxas, les amulettes, et les espèces de jetons appelés abaculi, dont on voit des échantillons dans nos musées, témoigneraient suffisamment, en l'absence de toute autre preuve, en faveur de la connaissance qu'avaient les anciens de la fabrication des verres colorés.

Dans une contrée de l'Arabie, voisine de l'Egypte, on faisait, suivant Diodore, du cristal par le moyen d'un feu divin {b-Ko Ost'ou Ttupoç). Ce cristal recevait diverses couleurs par le dégagement d'un esprit {^avr^^fxi TroXuuop'^wç àva6u[^.iot(T£i TCVEuijiaToç). On fabriquait des émeraudes et des béryls dans des forges d'airain. «Toutes ces couleurs sont, ajoute Diodore de Sicile, II, 32 (tome I, p. 172 de notre traduction, 2^ édit. ), un effet de la lumière (xà /pw^axa

Rien de plus obscur que l'histoire des pierres précieuses. Il est impossible de se reconnaître au milieu de ce déluge de dénominations, telles que ovyx, sardonyx, chnjsoprase, œrizusa, cyanos, capnias, jasponyx, chryselçctron, leucochryse, mélichryse, aslros, iris, alectorie, etc. (2).

Au reste, il nous importe peu de savoir si l'anneau de Polycrate, retrouvé, dit-on, par un cuisinier dans le ventre d'un poisson, était une topaze ou un saphir, ou si l'anneau de Pyrrhus, sur lequel on voyait gravés Apollon et les neuf Muses, était un corindon du un rubis.

Le diamant {adainas) était tout aussi estimé des Grecs et des Romains qu'il l'est de nos jours. Sa dureté était, depuis long-

(1) Ad simililudinem lapidis qxnni m ^Elhiopiainven'it ohsidius,n\gcrrimi coloris, aliquiindo el translncidi. Pline, wxvi, 07.

(2) Pline (loniip, à la fin de son Histoire naturelle ( xxxvii , 52 et siiiv.), une li^le des pierres précieuses.

temps passée en proverbe. Pline parle de la cristallisation du diamant à six faces et à six angles (1). On exploitait des mines de diamant en Ethiopie.

Les Romains mettaient surtout un grand prix à l'émeraude [smaragdus). Le dictateur Sylla se servait d'un cachet en émeraude, représentant Jugurtha livré aux Romains. Le sceau de Mécène, ministre et favori d'Auguste, avait la forme d'une grenouille. (( On redoutait, dit Pline, beaucoup ce sceau, parce qu'il servait à sceller les édits pour la levée des impôts. » Néron regardait à travers une émeraude les combats des gladiateurs.

Les rubis {carbunculi) étaient aussi en grande faveur. On en faisait venir des Indes et du pays des Garamantes. On appelait rubis femelles ceux dont l'éclat était plus faible (2).

De toutes les pierres précieuses, celles qu'on imitait le plus communément étaient l'émeraude et le rubis. On imitait l'émeraude au moyen du cuivre incorporé dans une masse vitreuse, et le rubis au moyen du fer. Mais ce qui ne doit pas moins nous surprendre, c'est qu'on savait déjà fort bien distinguer une pierre artificielle d'une pierre naturelle. Dans ce but, on se servait d'une pierre dure, siliceuse (cotes), qui devait entamer ou rayer l'une, et laisser l'autre intacte. « Car, ajoute Pline, la matière des pierres imitées est plus tendre {mollior enim maleria). » On les distinguait également au poids, ainsi qu'à d'autres caractères extérieurs. « Toutes les pierres précieuses, vraies ou fausses, sont rayées par le diamant. »

Ce serait le cas de tracer le tableau du luxe effréné des empereurs et des dames romaines, de la magnificence que les vainqueurs déployaient dans les triomphes. Mais ce serait une digression déplacée ici.

Couleurs.

La connaissance que les anciens avaient des couleurs nous intéresse plus particulièrement. On s'accorde à croire que les Grecs et les Romains ont emprunté la connaissance des

(1) Pline, XXXVII, 15.

(2) 1(1., ibid., 25.

PREMIERE ÉPOQUE. IGl

couleurs, et de leur application à la peinture, aux Phéniciens et surtout aux Égyptiens. Déjà du temps d'Auguste on reprochait aux peintres de se servir de mauvaises couleurs qui se détérioraient promptement; et on leur citait, sous ce rapport, comme des modèles, les chefs-d'œuvre d'Apelles, de Mélanthe,de Nicomaqne , et d'autres., dont on admirait la parfaite conservation. Nous faisons aujourd'hui le même reproche à nos artistes, en citant, comme des modèles à imiter, les tableaux du Corrége, de Raphaël, de Rubens, où les couleurs se sont conservées, depuis des siècles, avec la fraîcheur qui les caractérise. A quoi cela tient-il? Cela tient à ce tous ces grands maîtres avaient très-bien compris la nécessité de préparer eux-mêmes leurs couleurs, et que ceux qui recourent pour cela à des mercenaires, qui partout ne songent qu'à leur intérêt, sont sûrs d'être mal servis. Apelles, Mélanlhe , Nicomaque, n'étaient pas seulement de grands peintres dans l'acception propre de ce mot, ils étaient aussi initiés à toutes les pratiques qui, de près ou de loin, touchaient à leur art. Ce fut ainsi que, vingt siècles plus tard, les immortels maîtres des écoles flamande et italienne ne dédaignaient pas de préparer eux-mêmes leurs couleurs; leur exemple devrait être suivi par les artistes de tous les temps.

Cicéron, en parlant de l'école grecque, dit qu'on ne faisait autrefois usage que de quatre couleurs, et, parmi les peintres grecs, alors les plus renommés pour le coloris, il cite Zeuxis, Polygnote , Timante, Aétion , Nicomaque, Protogène et Apelles (1).

Pline, qui vivait plus de cent ans après Cicéron , remarque que les quatre couleurs dont se servaient les peintres grecs étaient le blanc, le noir^ et les ocres Jawne et rouge (2). Mais il se trompe quand il nomme Apelles comme s'étant servi seulement de quatre couleurs; car, dans le tableau qui représentait Vénus sortant de Vécume de la mer (avaSuofxévr,) et qu'il admirait tant, la mer était couleur d'azur.

Les ocres jaune et rouge, le blanc et le noir, étaient les couleurs les plus employées par Protogène et Apelles; ce sont ces mômes couleurs que l'on remarque aussi dans les plus beaux

(1) Cic. in Bruto, seu de claris oratoribus, c. xviri.

(2) Hist.na(.,x\\Y, il.

chefs-d'œuvre de Raphaël et du Titien. Le Saint Marc et la Vénus offrent des exemples remarquables de peintures dans lesquelles toutes les teintes foncées sont évidemment produites par des ocres jaune et rouge, et par des substances carbonacées (1).

Le sentiment du beau est le même chez tous les peuples civilisés de l'Occident, et à toutes les époques les grands artistes se servent des mêmes moyens pour le satisfaire. Il y a ici un rapport digne de nos méditations.

Dans tous leurs sujets historiques et moraux, les artistes de la Grèce étaient très-sobres de teintes brillantes ; semblables en cela aux grands peintres des écoles romaine, espagnole et flamande, dont les tableaux ont un ton sévère et, autant que possible, uniforme.

Passons maintenant à la description de chacune des couleurs en particulier.

Pourpre.

Nous avons déjà mentionné cette couleur (2) ; nous allons nous y arrêter davantage.

Y avait-il plusieurs espèces de pourpre? Quels étaient les procédés de teinture anciennement usités (3)?

Suivant Aristote, il y avait plusieurs mollusques qui fournissaient la pourpre, a Les coquillages, dit-il , qui vivent dans les golfes (de la Méditerranée) sont grands et garnis d'aspérités; la plupart ont une fleur noire , quelques-uns l'ont rouge, et en petite quantité. Ceux qui naissent près des côtes sont petits, mais presque tous à couleur rouge. Leur tissu est dense, et a l'aspect d'une membrane blanche qu'on enlève. Quand on

<t) Humphry Davy, Annales de la chimie, t. xcvi.

(2) Voyez plus haut, p. 60.

(3) Vers la fin du siècle passé , le gouvernement espagnol fit publier tous les documents relatifs à la pourpre des anciens , sous le titre suivant : Memorias sobre la purpura de los anliguos, restaiirada en Espana, que de orden de la real junta gênerai de comercio ij moneda se dan al publico; por don Juan Pablo Canals y Marti. Madrid, 1779, 4. On n'y trouve aucune observation

i neuve.

le presse, il teint et colore la main; ce qui paraît être la fleur (matière tinctoriale) s'y ramifie comme une veine (1). »

Selon Vitruve et Pline, qui copient ici en partie Aristote, la véritable pourpre était d'un rose foncé (2). On ajoutait à la liqueur, retirée des vaisseaux veineux des mollusques, une quantité proportionnée de sel (carbonate alcalin, environ 1 pour 100 de liquide), dans lequel on la laissait macérer pendant trois jours; ensuite on la faisait bouillir dans des chaudières de plomb (fervere inplumbo), jusqu'à réduction d'un seizième; enfin on essayait la liqueur en y trempant une étoffe de laine convenablement préparée par le lavage (t'e//î« elutrialum mergitur in experimentwn). On continuait à la concentrer jusqu'à ce que la couleur, ainsi soumise à l'épreuve, fût d'un très-beau rouge foncé. On laissait la laine, pendant cinq heures, plongée dans la teinture, puis on la retirait, et on la cardait pour l'y plonger de nouveau, afin qu'elle fût bien imprégnée de la matière tinctoriale (3).

Pline raconte que les coquillages qui donnent la pourpre sont de deux espèces : l'une, plus petite , s'appelle buccin {buccinmn), a cause de sa ressemblance avec l'instrument de ce nom; l'autre se nomme pourpre {puijmra); le temps le plus favorable pour leur pêche était soit après le lever de la canicule, soit avant le printemps (4). Vitruve assure que la couleur différait suivant les pays; qu'elle approchait davantage du violet dans les pays du Nord, tandis qu'elle était plus rouge dans les contrées méridionales; qu'on la préparait en battant le coquillage avec des instruments de fer, et que la liqueur pourpre séparée du reste de l'animal était mêlée avec un peu de miel (6).

Tout ce que les anciens nous rapportent des coquillages, tels que le murex et le buccin, comme fournissant la fameuse couleur pourpre, a été, par quelques auteurs, regardé comme fabu-

(1) Aristote, Hist. anim., v, 13.

(2) Pline, Hist. nat., i\, 60.

(3) Id., ibid., 62.

(4) Plin., IX, 61. Réaumiir pensait que la matière lincloriale, rcnrerméa dans la veine ou poclie de ces mollusques, est un amas d'œuls de certains poissons, servant de pâture à ces animaux, et qu'il y a lien de croire que cette pâture est trop indigeste pour eux, ce qui fait qu'ils la rejettent.

(5) Vilruve, vu, 14.

Jeux. Cependant il existe plusieurs espèces de mollusques marins, notamment le murex brandnris et le purpura lapillus, qui donnent un liquide pourpre dont on se sert encore aujourd'hui, sur les côtes de l'Ecosse, pour marquer le linge. Ces espèces se rencontrent également sur les bords de la Manche et dans la mer Méditerranée.

Pendant tout le moyen âge , on s'était borné aux renseignements qu'Aristote, Pline et Vitruve nous ont laissés sur les coquillages à pourpre. Vers le milieu du seizième siècle, Rondelet essaya le premier de rectifier les idées des anciens sur ces mollusques (1).

Les premières expériences pratiques sur la pourpre des anciens furent faites, au dix-septième siècle, par un Anglais (2). Elles furent plus tard reprises par Réaumur, pendant un voyage qu'il fit sur les côtes du Poitou (3).

D'après les recherches, plus récentes, de M. Lesson, la matière colorante en question serait fournie par plusieurs espèces de janthines( mollusques marins gastéropodes), et particulièrement par \3LJanthma prolo7\gata. C'est dans la Méditerranée, dit M. Lesson, que vit cette espèce. Elle est jetée parfois sur les côtes de Narbonne par les vents violents, de manière à joncher los grèves. Or, à Narbonne, existaient, du temps des Romains, des ateliers de teinture en pourpre très-célèbres, et il est presque certain que la janthine était la véritable pourpre alors employée. Du reste, les caractères dislinctifs que Pline attribue aux animaux qui la fournissaient peuvent s'appliquer à la janthine de la Méditerranée.

Cette coquille est pélagienne, et vit sur l'eau par essaims de millions d'individus; elle est soutenue à la surface des mers par des vésicules aériennes que Pline appelle une cire gluante , et elle laisse échapper, aussitôt qu'on la relire de l'eau, une couleur très-pure , très-brillante , du rose violacé le plus vif Chaque coquille en renferme près d'une once dans le vaisseau dorsal du mollusque. Cette couleur prend, par l'action des alcalis, une teinte verte. Ce que Pline appelle une langue est le corps et la tête de

(1) Rondelet, Histoire des poissons, etc. ; Lyon, 1553, in-fol. p. 44.

(2) Philosopli. Transactions , t. XXV, année 1685; et Journal des savants, année 1686. .

(3) Foy. dans les Mém. de VAcad. des sciences, année 1736 : Quelques expériences sur la liqtieur colorante que fournit la pourpre.

PREMIÈUE hPOQUE. 163

l'aninml, qui sont en effet arrondis cl très-consistants. «Quelques essais imparfaits, continue M. Lesson , que nous essayâmes k bord de notre vaisseau, sur la couleur de la janthine, nous prouvèrent qu'elle pourrait servir de réactif précieux; car elle passe très-rapidement au rouge par les acides, et revient au bleu par les alcalis; par l'oxalate d'ammoniaque elle donne un précipité bleu foncé , et par le nitrate d'argent une couleur de cendre bleue très -agréable, qui nous a fourni une très-bonne nuance pour le dessin à l'aquarelle, o

Les anciens connaissaient aussi l'usage de certaines plantes pour teindre en pourpre. La teinture rouge Du violette végétale paraît èfre moins ancienne que la môme couleur, tirée du règne animal. Cette dernière, déjà mentionnée par Homère (Iliade, \l, 291; Odtjssée, XV, 424), s'appelait àXiTrdpcpupoç, pour la distinguer de la pourpre végétale. Celle-ci venait particulièrement delaLydie, de l'Arabie et même de l'Inde, tandis que la pourpre animale était d'origine tyrienne ou sidonienne. Il y avait des pêcheries de pourpre non-seulement sur les bords de la Méditerranée , mais encore dans plusieurs endroits de la côte. Atlantique de l'Europe et de l'Afrique (I).

Suivant Vitruve et Pline, on préparait une pourpre végétale (ronge, violet el rose foncé) avec la garance (erythrodanum, Diosc.) et avec une autre plante, appelée hysginum (2).

« On fait, dit Vitruve, des couleurs pourprées au moyen de la craie de la racine de garance et de Mtysgimun; de même qu'on peut, avec le suc de plusieurs fleurs et fruits, imiter toutes les autres couleurs (3). »

On ne sait pas au juste qu'elle est l'espèce de plante désignée par hysginum. On croit généralement que c'est le pastel (isatis

(1) Voyez nnfre Pliénicie dans V Univers p'illorexque, Pati<:, {^bl, p. %.

(2) L(;s caractèro» cpie UiosCDiide (m, iGu) altribue à la |)lante qu'il appelli; èpuôpoSavov conviennent parfailemrnt à ceux <]« notre rubia tinctoiuni. Celte plante était cultivée dans la Gaiie, en Galilée, et a Ravenne , on Italie. Le nom français garance vient de vuraniia ou veran/ia, nom (pioii donnait, au moyen âge, à la racine du rubia linct., et qui signifie «-ouleur rouge, ou vraie couleur; îà à)r|9ivà pânrei, dit Myrepsus (Salmasius ad Capitolini Macrinnm, p. 160). — Ce fut au xvi*^ siècle que Lemnius observa, pour la première fois, la coloration des os au moyen de la garance (De miraculis occuttis uaturœ; Colona' Agripp., 1581., 8.)

(3) Fiiint purpurci colores infecta creta rubiœ radice el Injsgino. Vitruve, vil, 14.

tinctoria). C'est ainsi qu'avec le bleu et le rouge on aura obtenu le violet pourpre, si estimé des anciens.

Parmi les autres plantes tinctoriales, Vitruve cite le vaccinium, dont les baies sont encore aujourd'hui employées dans quelques pays du Nord pour teindre des étoffes (1), la violette ( viola ) et le liiteum ( herba luteum ) , qui est probablement notre gaude ( reseda luteola ).

Quant à la garance , les anciens la désignaient par le nom qu'elle porte encore aujourd'hui en botanique. Les Romains l'appelaient rubia {rubia tinctorum ) ; et les Grecs , erythrodanon (qui donne le rouge). (> Cette plante, qui sert à teindre les laines et à tanner les peaux , est employée en médecine comme diurétique (2). »

Dioscoride en parle à peu près dans les mêmes termes que Pline.

S'il restait encore quelque doute sur l'emploi de la garance chez les anciens , on n'a qu'à se rappeler que le nom môme de rubia dérive évidemment de ruber, riibra, rouge (3).

Interrogeons maintenant les monuments qui nous restent de l'antiquité.

H. Davy rapporte qu'on a trouvé, dans les bains de Titus, un vase de ferre brisé (4), contenant une matière colorante ou laque d'un rose pâle, qui pendant dix-sept siècles s'est très-bien conservée, excepté la partie externe, qui s'était un peu altérée au contact de l'air. Il résulte , de l'analyse qu'en a faite ce célèbre chimiste, que cette laque est de nature organique, mêlée de silice , d'alumine et de chaux. Et comme elle ne donne pas l'odeur ammoniacale, particulière aux substances animales, elle parait être une matière organique non azotée. Est-ce une laque de garance? C'est probable, bien que Davy n'ose pas l'affirmer

(1) Kous avons montré ailleurs (dans le Cosmos A& 1804) que les vaccinia niç/ra de Vilrnve, de'Pline, de Vitale, ne pouvaient pas être nos airelles (vacci- 7iii(m mijrlillus), mais que c'étaient prohablement les baies noires du troène.

(2) Ihibia — qxia thiguntur lanx pelhsqxœ perficiun/ur, in meclicinaurinam ciet. Pline, xxiv, 56 ; Conf., xix, 17 ; Dioscorid., lu, 160 ; Cœlins Aurelianus, III, 5.

(3) Dans presque toutes les langues , le nom de celte plante rappelle l'ui^age qu'on en faisait.

(4) II ne faut [,as confondre ce vase avec nn antre, également rempli de dilféronles espèces de couleurs, dont Davy parle h la page 77 des Annales de

chim'{r, vol, xcvr.

d'une manière positive (1). Chaptal, qui a publié un Mémoire sur sept couleurs trouvées dans une boutique dePompéi , en remarqua une d'une belle teinte rose, semblable à la laque qu'on obtient en fixant la matière colorante de la garance sur l'alumine.

« La conservation de cette laque , ajoute Davy, pendant dixneuf siècles , sans altération sensible, est un phénomène qui doit étonner les chimistes. Les rouges pourpres des anciennes peintures à la fresque ( bains dé Titus) sont des mélanges d'ocre rouge et de bleu de cuivre. Dans la Noce Aldobrandine , il y a un pourpre dans les habits de l'épouse ; mais sa teinte est trèsfaible , et ce pourpre paraît être un composé minéral de même nature. Il ne fut point détruit par les solutions de chlore; et, quand on en exposait un peu à l'action de l'acide muriatique , cet acide devenait jaune, et le reste donnait pour résidu une poudre bleue ('2). »

Chacun admire la vivacité et la fraîcheur des couleurs dont sont peints les hiéroglyphes qui ornent les gabbares des momies égyptiennes , conservées dans nos musées. Nous avons eu la curiosité de jious assurer nous-même que le rouge et le jaune qu'on remarque parmi ces couleurs sont, non pas des oxydes métalliques, comme on pourrait le penser, mais des couleurs de nature organique. Est-ce de la garance, de la gaude , ou quelque autre substance tinctoriale organique? C'est ce qu'il est difficile d'affirmer, même dans l'état actuel de la science. Qu'il nous suffise d'avoir établi que ce ne sont pas des couleurs minérales.

Théophraste , Dioscoride, Vitruve et Pline parlent d'un assez grand nombre de matières colorantes dont se sefvaient les artistes de l'antiquité; mais on n'avait fait, jusqu'à Davy, aucune expérience chimique pour s'assurer de leur identité avec celles qu'on trouve dans les monuments anciens, comme dans les peintures et les ornements des bains de Titus, dans les ruines appelées les bains de Livie, dans les débris des autres palais et bains de l'ancienne Rome, et dans les ruines de Pompéi- H. Davy a donc bien mérité de l'histoire de la chimie, en analysant les échantillons de couleurs anciennes que lui avait procurés son ami Canova , chargé du soin des travaux relatifs aux

(1) H. Davy, expériences et observations sur les couleurs dont se servaient les anciens, Annales de chimie, vol. xcvi, p. 198.

(2) Anndles de chim., vol. lxx., p. 199.

anciens arts à Rome. C'est à Davy que nous emprunterons la plupart des détails qui doivent ici nous intéresser.

Couleurs rongées et Jaunes.

Dès la plus haute antiquité, le vermillon était employé en peinture. On se rappelle l'épithète de [jMXT07:ap-/)ot, à joues rouges, qu'Homère donne aux vaisseaux des Achéens. Les 'censeurs de Rome étaient, par leurs fonctions, obligés, les jours de fête, de faire peindre la face de la statue de Jupiter en vermillon ; et les généraux romains, témoin Camille (1), avaient la coutume, pendant leur triomphe , de s'en barbouiller la figure , à l'exemple des sauvages. Le vermillon était également employé pour enluminer des caractères tracés sur de l'or ou sur du marbre, et jusqu'aux inscriptions des sépulcres , comme on le voit sur les cippesetsur d'autres monuments qui nous sont parvenus.

Il est bon de signaler ici une confusion de termes, assez commune chez les auteurs. Le minium des Latins, ouïe [jliXtoç des Grecs, signifie tantôt le vermillon (sulfure rouge de mercure), tantôt le véritable minium (oxyde de plomb). Ainsi le même mot se trouve appliqviéà deux substances essentiellement différentes, et qui ne se ressemblent que par leur couleur.

Du reste, les anciens , entre autres Pline, ont eux-mêmes soin de nous avertir qu'il y a c deux espèces de minium : l'un naturel, d'un beau rouge, provenant des mines d'Espagne (2); on l'appelait aussi cinnabaris ; » c'est là notre véritable cinabre. Rome tirait annuellement de la province d'Espagne, sous forme d'impôt, dix mille livres de celte substance, dont le tarif était fixé par des règlements particuliers. «La société, à laquelle l'exploitation des mines d'Espagne était affermée, réalisait de grands bénéfices , en sophistiquant le vermillon par une foule de procédés [mullis moclis) (3). » — 11 est à regretter que Pline, qui nous donne ces détails , n'indique pas ces procédés.

Quant à l'autre espèce de minium, qui était de qualité infé-

(1) Pline, xxxiii, 36.

(2) Ces mines de mercure sont encore éxiiloitées aujourd'hui.

(3) Ilist. nat., xxxiii, 37-40.

rieure, c'est le minium proprement dit, appelé secondaire [secimdnrium) ou artificiel (1); car on le préparait en grillant le minerai de plomb ('2). On distinguait le vermillon du minium, par le poids et par la beauté de la couleur. D'ailleurs , le minium secondaire est, ajoute Pline, une espèce de rouille métallique (3).

Le minium était surtout employé pour peindre les murs. Mais, comme on savait que cette peinture s'altérait à l'air, il fallut trouver un moyen propre à remédier à cet inconvénient. Voici ce que nous apprennent à ce sujet Vitruve et Pline :

« Le minium est d'une nature faible et instable. A l'abri du contact de l'air, il se conserve parfaitement, tandis qu'il s'altère et noircit dans des lieux découverts, où l'air, les rayons du soleil et de la lune ont accès. Or, si l'on veut que le minium, appliqué sur un mur, conserve sa couleur, il faut le recouvrir, avec un pinceau (seta), d'une coucbe de cire punique, qu'on a fait fondre avec un peu d'huile. On approche du mur un réchaud plein de charbons incandescents, on le fait suer, puis sécher; enfin, on l'essuie avec des linges propres. De cette manière on rend le mur aussi brillant que du marbre, et la couleur du minium se conserve intacte (4). »

Parmi les autres couleurs rouges et jaunes minérales, les auteurs nomment les ocres (oxyde de fer jaune ou rouge ), l'oipiment et la sandaraque (sulfure d'arsenic) (5). L'ocre jaune, l'espèce lapins estimée pour la peinture , provenait de l'Attique.

Ces témoignages sont confirmés par les monuments qui nous restent. Parmi les substances trouvées dans un grand vase de terre contenant des couleurs mêlées avec de l'argile et de la chaux, vase qui fut découvert, il y a environ cinquante ans, dans une chambre des bains de Titus, il y avait différentes espèces de rouge, qui furent loules analysées par H. Davy. L'une d'elles, d'un rouge vif, était du minium ou de l'oxyde rouge de plomb;

(l)On l'appelait aussi cériise calcinée , ceriissa usla. Pline dit que celfe substance lut (lécouveite accidentellenienl , pendant un incendie qui eut lieu au l»irée, à Athènes.

(2) Ibid., 40. — Fitextislo lapide veuis pennixlo.

{3}lbid. Rubigo quadam nietalli est.

(4) Vitiuve, vil, 9; l'Iine, xxxiii, 40.

(5) Vitruve, vu, 7. Le nom de sandavoq ne éluil quelquefois appliijué au n>iniun), touinie on le voit liv. vu, c. 12.

une autre, d'un rouge pAlc, était une ocre ferrugineuse; une troisième, d'un rouge pourpre, était également une* espèce d'ocre; enfin, une quatrième, d'un rouge vif, était du cinabre. On avait fait usage de toutes ces couleurs dans les peintures à la fresque des bains de Titus. On s'était particulièrement servi des ocres dans les ombres des figures, et du minium dans les ornements des bordures. Quant au cinabre, il formait la base de la couleur de la niche et des autres parties de la cbambre dans laquelle fut trouvée la statue de Laocoon.

Dans un autre pot de terre, également tiré de ces bains, il y avait trois espèces de jaune , dont deux étaient des ocres mêlées avec des quantités variables de -carbonate de chaux,'et le troisième , une ocre jaune mêlée avec de l'oxyde rouge de plomb. La couleur jaune se remarque dans différentes parties des bains, mais principalement dans les chambres les moins ornées, et dans celles qui étaient probablement destinées à l'usage des domestiques (1). ,

Quant aux sulfures d'arsenic (orpiment, sandaraque), Davy avoue n'avoir jamais vu que l'on en ait fait usage dans les anciennes peintures à la fresque. Un jaune foncé, qui approchait de l'orange, et qui couvrait une pièce de stuc dans les ruines près du monument de Gaïus Gestius , consistait en un mélange de protoxyde et de peroxyde de plomb (2).

Couleurs bleues.

Nous avons à distinguer ici les couleurs bleues minérales des couleurs bleues organiques. Parmi ces dernières, on cite Vhijsginum [isatis tinctoria?), ^vohAh\emQ\\{ notre pastel. Pline rapporte que les fieurs de violette desséchées, soumises à la décoction et filtrées sur de la craie d'Érétrie, donnent une matière bleue avec laquelle on frelatait l'azur, qui, comme nous le verrons, est une couleur minérale.

Vitruve et Pline parlent du bleu indien qui était depuis peu

(l)H. Davy, Miscellaneous papersand researchcs, p. 135 et siiiv. Loiid. 1840

(l. Vides Œuvres complètes, imbliécs par Joliu Davy, frère de Humpliry).

(2) Oinrngc cili', p. 139. Annales de chimie, vol. xcvi, sur les couleurs des anciens, etc.

apporté h Rome. Ce bleu, de nature organique , était une espèce iVindigo. Les Romains l'appelaient eux-mêmes mtZ/cww, en sousentendant cxruleum (bleu) (1). C'est de là que vient le nom à'indico ou d'indigo', qu'il porte encore aujourd'hui.

Les couleurs bleues minérales étaient à peu près exclusivement fournies par les composés de cuivre et de cobalt; car ces deux métaux étaient confondus originairement sous la même dénomination.

Il y a, dans Vitruve, un chapitre remarquable sur la préparation du bleu; en voici les détails textuels : « La préparation du bleu fut primitivement inventée à Alexandrie, et Neslorius en a depuis établi une fabrique k Pouzzoles. L'invention en est admirable : on broie ensemble du sable avec de la fleur de natrum (carbonate de soude) (2), aussi menus que de la farine; on les môle avec de la limaille de cuivre, et on arrose le tout avec un peu d'eau, de manière à en faire une pâte. On fait ensuite avec cette pâte plusieurs houles que l'on fait sécher. Enfin, on les chauffe dans up pot de terre {in urceo fictili) placé sur un fourneau , en sorte que, par la violence du feu, la masse entre en fusion et donne naissance à une couleur bleue. »

Telle est la préparation du fameux bleu d'Alexandrie et de Pouzzoles.

C'était cette même couleur ou fritte (produite par la fusion de la soude avec l'oxyde de cuivre) qui, d'après les analyses de H. Davy, avait été employée dans l'ornementation de quelques moulures, détachées du plafond des chambres des bains de Titus. « Les murs d'une chambre , entre les compartiments de marbre rouge, ont été, ajoute Davy, sûrement couverts de celte fritte ; ils en ont conservé encore des traces notables (3). » Les bleus de la Noce Aldobrandine sont également des composés de bleu d'Alexandrie ou de Pouzzoles.

Dans une excavation faite à Pompéi , dans le mois de mai "1814, opération à laquelle Davy fut présent, on découvrit un petit vase rempli d'une couleur bleu pale; c'était un mélange de carbonate de chaux et de fritte d'Alexandrie (4).

(1) Pline, Hïsl. nat., xwiw, itl ; xxw, 12.

(2) A'iliiive , vu, 0. Arenaciun natri flore conlerilur. La véritable leçon ciulirunlée aux meilleurs niss. est ualri, au lieu de nitri, qui se trouve dans presque toutes les éililions.

(3) Annales de chhnip, vol. xcvi, p. 87.

(4) II. Davy, IHiscellaneons popers, p. 142.

Ali rapport de Vitruvc, on savait imiter le bleu indien ou l'indigo, en mêlant la poudre d'un verre coloré (uaXoç) avec de la' craie sélinusienne ou annulaire.

Uavy pense que ce verre était coloré par l'oxyde de cobalt, et que la matière était semblable à notre smalt.

Les vases d'un verre bleu transparent , qu'on trouve dans les tombes de la Grande-Grèce, sont teints avec le cobalt. Tous les verres bleus transparents, grecs etromains, analysés par H. Davy, en contenaient (1).

''l'iolet.

Théophraste et Pline parlent d'une espèce de lichen que plusieurs savants (Beckmann, Dillen, etc.) regardent comme identique avec l'orseille {lichen roccella).

Théophraste rapporte que ce lichen on fucus marin (to ttôvtiov (ft-Koc,) se rencontre, sous des roches, dans l'ile de Crète, et qu'on l'emploie pour teindre la laine en pourpre (2). La même chose est rapportée par Pline (3).

La matière colorante du lichen n'a été isolée, sous le nom d'orcéine, que dans ces derniers temps, près de deux mille ans après Théophraste.

Couleurs vertes.

Les couleurs vertes minérales des anciens étaient toutes des carbonates ou des acétates de cuivre. H. Davy incline à penser que les acétates de cuivre, employés comme substances tinctoriales par les Grecs et les Romains, se sont, à la longue, transformés en carbonates.

On remarque différentes teintes de vert dans les bains de Ti-

(1) Annales de chimie, t. xcvi, p. <J0

(2) Hist. plant., iv, c. T.Coaip. Dioscoiidc, iv, 95.

(3) Pline, xxvi, 60; xxxii, 22. Voy. I]ekniuiin. Beilrxge zur Geschichte (1er Erfindungen , t. i, \). 3:i5.

PREMIERE EFOQrE. t73

tus, ainsi que sur les fragments trouvés dans les monuments de GaïusCestius. Dans un vase contenant diverses couleurs, il y avait trois variétés de vert différentes : l'une, qui approchait de l'olive; c'était de la terre verte commune de Vérone; l'autre était d'un vert d'herbe pâle; elle avait l'apparence du carbonate de cuivre avec de la craie ; et une troisième, qui était d'un vert de mer, se composait de cuivre mêlée avec la fritte de cuivre bleue (1).

§51. Chrysocolle.

Cette substance est, suivant quelques commentateurs, le borax, qui sert à souder les métaux. Mais la chrysocolle était aussi employée comme couleur. Or celle-ci n'étaii que du carbonate de cuivre, mêlé à des phosphates alcalins ; elle servait aux orfèvres pour souder l'or; de là le nom dechri/socolle (/puao'ç, or, et xoXÀSv, souder). Ces phosphates alcalins étaient fournis par l'urine; car Dioscoride et Pline disent expressément qu'on préparait la chrysocolle avec de l'urine et de Vœriigo de Chypre (carbonate de cuivre).

Couleurs noires et brunes.

Selon les auteurs grecs et romains, les couleurs noires étaient faites avec des substances carbonacées, soit avec la poudre de charbon , soit avec le noir de fumée, tel qu'on l'obtient par la combustion incomplète des résines.

Ceci est en partie confirmé par l'analyse des couleurs qu'on rencontre sur les anciens monuments. Dans un vase antique rempli de couleurs mélangées, Davy trouva différentes espèces de brun; l'une d'elles avait la couleur du tabac, une autre était d'un rouge brun, et la troisième d'un brun foncé. Les deux premières se trouvèrent être des ocres mêlées d'une matière organique (noir de fumée); la troisième contenait de l'oxyde de manganèse, ainsi que l'oxyde de fer.

(1) H. Davy, Miscellaneous papers, p. 144 etsuiv.

Les anciens connaissaient évidemment les mines de manganèse, à juger par l'usage qu'ils en faisaient dans la fabrication des verres colorés. Deux échantillons d'un vase pourpre romain étaient, d'après une analyse faite par Davy, peints avec de l'oxyde de manganèse.

* Les bruns, dans les peintures des bains de Livie et dans la Noce Aldobrandine, sont tous des mélanges d'oxyde de fer et de noir de fumée.

§S3. . Couleurs blanches.

Théophraste, Dioscoride, Vitruve et Pline décrivent la céruse comme la couleur blanche la plus commune, et ils en indiquent l'emploi en peinture. ïls parlent aussi de diverses espèces de craies et d'argiles destinées au même usage.

Cependant Davy dit n'avoir pas rencontré la céruse dans l'analyse des couleurs anciennes.

Application des couleurs.

Les couleurs employées dans la peinture à fresque étaient appliquées humides à la surface d'un stuc formé de marbre pulvérisé et lié parla chaux. Le plafond et la muraille des édifices romains étaient, selon Vitruve, composés de trois couches distinctes de ce stuc; la première était de marbre grossièrement pulvérisé; dans la seconde, la poudre de ce marbre était plus fine ; et dans la troisième, elle était plus fine encore.

Ces témoignages sont confirmés par les monuments. Les stucs des bains de Titus et de Livie sont de la plus fine espèce, ainsi que la base de la Noce Aldobrandine. Ils sont d'un très-beau blanc, presque aussi durs que le marbre, et il est facile d'y distinguer la pierre calcaire pulvérisée à différents degrés de finesse.

C'est en partie d'après ces caractères qu'on évalue l'antiquité des ruines deRome. Dans les maisons qui ont été bâties au moyen âge ou plus récemment, le ciment calcaire se trouve toujours mé-

langé avec des débris délave, au lieu du marbre pulvérisé, et les stucs de ces maisons sont gris ou bruns, et très-grossiers dans leur texture (1).

Nous avons vu plus haut que Vitruve et Pline recommandent ('encaustique poui' fixer le minium, et pour le garantir du contact de l'air. Ce procédé consistait à couvrir la peinture d'une couche de cire punique, liquéfiée de manière à former un vernis. Nous savons, d'après Pline, que plusieurs artistes grecs avaient peint leurs ouvrages à l'encaustique ; les couleurs, avant d'être employées, étaient mêlées de cire. La colle appelée gluten servait particulièrementà fixer les noirs dans la peinture.

Malgré ces renseignements, H. Davy avoue cependant n'avoir pu découvrir la présence d'aucun vernis de cire , ni d'aucun gluten animal ou végétal, dans les anciennes pièces de stuc peint don il a fait l'analyse.

Minerais* — Marbre (carbonate de chaux). — Plâtre, g'ypse ( sulfate de chaux ). — Mortier, etc.

Pline divise implicitement les pierres (minéraux) en pierres médicinales {lapides médicinales), et en pierres employées dans les arts et pour des ouvrages de maçonnerie.

Dans la première classe il comprend la pyrite, que l'on rencontrait surtout dans l'île de Chypre et dans les mines des environs d'Acarnanie, et dont on retirait le cuivre en calcinant le produit du grillage (oxyde de cuivre) avec du miel [coquuntur in melle).

Le miel, substance riche en carbone, agissait ici de la même manière que le charbon que l'on emploie aujourd'hui pour la réduction des oxydes. La seule différence consiste dans le prix de la matière. Ce fait est propre à nous expliquer le prix élevé des métaux chez les anciens.

Les pyrites étaient employées par les médecins grecs et romains les mêmes cas où nous employons l'iode (2).

Les pierres appelées mélitile, gagate, géode, ostracite, et dont Pline n'indique aucun caractère distinctif, étaient préconisées

(I) H. Davy, ouvrage cité, p. 153, et Annales de chimie, vol. xci, p. 20i. <2) Pline, Hist. nat., y.\\\\, 30.

contre les morsures des serpents, contre les maléfices, contre les ulcères rebelles , etc.

L'hématite ou le schiste hématite est un minerai de fer (peroxyde anhydre) que les anciens connaissaient sous le même nom que nous. Ce minerai était recommandé dans le traitement des pertes utérines et des vomissements sanguins. Dans ce dernier cas, il était délayé dans du suc de grenade (1).

Les fameuses pierres d'aigle ou aélites, auxquelles les médecins du moyen âge attribuaient des propriétés si merveilleuses, entre autres celle de préserver l'accouchement des douleurs qui l'accompagnent, ne sont que de petits cailloux roulés, ou des débris de marne qui se trouvent souvent accidentellement attachés aux malériaux avec lesquels les aigles construisent leur nid. Oncroyait ces pierres pondues ou préparées par l'aigle ellemême.

La pierre de Samos {lapis Samius) sevwait en médecine contre les vertiges. C'était probablement un minerai de fer, car l'île de Samos abondait en mines de ce genre.

Les pierres ponces (pumices) étaient employées par les dames elles fashionables de Rome pour enlever les inégalités de la peau et la rendre plus unie (2).

L'effervescence des pierres calcaires au contact d'un suc acide, et notamment au contact du vinaigre, était un fait connu de toute antiquité. C'est à l'aide du vinaigre que l'on attaquait les roches calcaires, pour achever de les briser ensuite avec des maillets de fer.

Les pierres calcaires, le marbre dont on connaissait un grand nombre d'espèces, servaient à la construction de ces monuments grecs et romains , dont nous admirons encore aujourd'hui les magnifiques débris.

La craie, dont le nom latin creta rappelle celui de l'île de Crète, jouissait, auprès des médecins de Rome et d'Athènes, d'une réputation spéciale pour modérer les sueurs excessives, et. dans les traitements des maladies de la peau. Elle était alors associée au vinaigré ouà l'huile d'olive pourformer une espèce de Uniment. C'est avec de la craie que les Romains marquaient leurs esclaves, afin de les reconnaître. Ils les marquaient aux pieds^ comme on le fait aujourd'hui pour les bestiaux.

(1) Pline, Hist. nfl^,xxxvi, 37,

(2) Id., if)id.,i2.

l'UEMIEUE KPOOUE. 177

Les pierres étésienne, thél)aïq(ie, ténai'ienne, pa'iiique, employées pour la tabrication des pilons el des morliers, n'éfaienl que des variétés de marbre.

Les Romains mettaient un soin tout particulier dans le clioix et la préparation des matériaux qui devaient entrer dans la composition du mortier destiné à la construction des murs. Nous ne saurions trop admirer la solidité de l'architecture romaine dans les monuments qu'a respectés le vandalisme.

La préparation d'un bon ciment était pour ainsi dire une affaire d'État Les édiles et même les censeurs s'en occupaient.

«Galon le Censeur n'approuve point, dit Pline, la chaux provenant de pierre^ de diverses couleurs ; la meilleure est celle que l'on fait avec une pierre calcaire blanche. Celle qui est faite avec une pierre calcaire dure convient mieux pour les constructions {stnicturœ utilior)\ l'espèce poreuse est plus pro[)re aux murailles. La chau?: provenant des pierres retirées du sein de la terre est préférable à celle qu'on trouve aux bords des rivières. La chaux de la pierre meulière est la meilleure, parce qu'elle est d'une nature plus grasse que les autres. — C'est un sujet d'admiration de voir la chaux brûlée s'échauffer d'elle-même lorsqu'on y verse de l'eau (1). »

Ainsi, la délitescence de la chaux, la chaux vive et la chaux éteinte, sont des faits connus depuis longtemps. Mais des siècles se passèrent avant qu'on pût les comprendre et les expliquer scientitiquement.

«Quant au sable, continue Pline, qu'on ajoute à la chaux, il y en a trois sortes : le fossile, qu'il faut mélanger avec un quart de chaux; le fluviatilc et le marin, qu'on mélange avec un tiers de cette substance (2). On rend le mortier encore meilleur, en y ajoutant un tiers de tessons concassés. Il est bon de rappeler qu'il existait une ancienne loi édilienne qui prescrivait aux entrepreneurs de calciner la chaux au moins trois ans avant de l'employer pour la préparation du mortier. Dans les endroits voisins de la mev{ubi salsvgo vitiat), il est convenable de substituer au sable des tessons concassés. »

Le ciment des mosaïques paraît avoir été fait avec de la chaux

(1) PWne, Hist. nat., xxxvi, 53.

(2) Ceci est enlièrement conforme à ce que dil Viliuve : « Quand la cliaiix ps( éleinle, il en faudra mêler une partie avec trois parties de sable de rivière tu de mer. » De Archit., ii, 5.

vive, mêlée à une matière organique (blanc d'œuf). C'est du moins ce qui résulte d'une analyse faite par d'Arcet du ciment d'une mosaïque antique trouvée à Rome (1).

La chaux hydraulique, si utile dans les constructions exposées au contact de l'eau , n'est pas une découverte récente : elle était fort bien connue des Romains.

(( Il existe , dit Vitruve , une espèce de poussière qui produit des choses merveilleuses; on la trouve dans la contrée de Baies, et sur le territoire des Municipes, voisin du mont Vésuve. Mêlée avec de la chaux et du ciment [cxmento ) , cette poussière procure non-seulement de la solidité à tous les édifices en général, mais, ce qui plus est, elle rend les môles et les constructions sous-marines plus solides et plus compactes [sed etiam moles qux construunlur in mari, snb aqua solidesciinl {^). »

La poussière en question , qui est ailleurs appelée poussière (icPouzzoles, n'était autre chose qu'une terre alumineuse, nécessaire à la confection de la chaux hydraulique.

Quant à la chrysocolle des anciens , dont la vraie signification a beaucoup occupé les interprètes, nous en avons déjà dit un mot (3). Ajoutons seulement ici que les Grecs et les Romains distinguaient deux espèces de chrysocolle : la naturelle, telle qu'on la rencontrait dans les mines; et l'artificielle, que l'on ])réparaitavec des urines d'enfants (i).

Cette dernière chrysocolle ne devait son action qu'à la présence des phosphates alcalins. Elle était particulièrement eml)loyée pour souder l'argent et le cuivre (o).

La résine (de pin) servait d'intermédiaire dans la soudure de certains métaux. Et l'urine , qui devait, au dix-septième siècle, donner lieu à la découverte du phosphore, entrait déjà, à des époques fort reculées, dans beaucoup d'opérations chimiques.

Les anciens avaient, avons-nous dit, coutume d'appliquer le

(1) Composiiion de ce ciment: chaux vive 56,3; acide carbonique 41; matière organique 2,7. La présence de l'acide carbonique doit, suivant d'Arcet, être attribuée soit à la décomposition de la matière organique, soit à l'absorption de l'acide carbonique de l'air, par la chaux vive. Annales de Chimie,l. lxxiv, 313.

(2)Vilruve, De Arcfiit., ir, G. Conf. Pline, xxxvi, 55. Sidoine Apollinaire, rfe AmpUtudine Byzantii.

(3) Voy. pag. 173.

(4) 'Ex Twv7iat8ix'ûv oûpwvT?) xpyaoxôXXa cuvîaxaToti. Strabon , Geograp/i., xiv, p. 764 (édit. Casaub.).

, (5) Vitruve, de Aichit., vu, 9.

môme nom à plusieurs substances à la fois, de nature d'ailleurs fort différente. Le nom de lapis specularis, pierre spéculaire, en €st un nouvel exemple. Il est évident, d'après ce qui va suivre, que la pierre spéculaire était, tantôt du sulfate de chaux cristallisé (verre de Moscovie), tantôt du mica (sel magnésien). « La pierre spéculaire, dit Pline, se divise facilement en lamelles, aussi minces qu'on le désire (1). On a reconnu que le meilleur plâtre possible s'obtenait avec la pierre spéculaire ou avec une pierre à feuillets écailleux ('2). »

C'était donc là le sulfate de chaux cristallisé, qu'on employait également en guise de vitres, et même de tuiles, disposées de manière à imiter le plumage de la queue du paon. Ces sortes de constructions s'appelaient toits de paon [pavonacea tegendi gênera ) (3).

C'est ainsi que le phénomène de la réfraction de la lumière, que présentent les lames de sulfate de chaux, avait élé mis à profit pour embellir les habitations et les villas des Romains.

« On trouve aussi, continue Pline, des pierres spéculaires en taillant les rocs. Il y en a quelquefois de couleur noire. Mais la blanche est d'une nature merveilleuse ; car, toute tendre qu'elle est, elle résiste à l'action du soleil et du froid. Les pierres spéculaires de l'Espagne et de laCappadoce sont très-molles, mais non transparentes. Celles de l'Italie sont petites, parsemées de taches et engagées dans une substance siliceuse. On en répand des paillettes dans le grand Cirque, afin de faire paraître l'arène d'une blancheur éclatante (4). »

Ici, la pierre spéculaire est, non plus une pierre calcaire comme dans le premier cas, mais une pierre magnésienne; c'est du mica ou du talc.

« Le gypse est voisin de la chaux {cognata calci rcs gypsiim est) (5). » Voilà tout ce que l'on savait, il y a cent ans à peine, sur la nature de cette substance. Marggraf, le même chimiste qui découvrit vers le milieu du dix-huitième siècle le sucre de betterave, donna la première analyse du gypse, qu'il démontra identique avec le plâtre, composé d'acide sulfurique et de chaux.

(1) Pline , xxxvi, 43.

(2) Ibid., cap. 59.

(.'5) Pline, xwvi, 45.

(4) Pline , ibid.

(5) Pline, .\xxvi, 59.

.J8(f HISTOIRE DE LA CHIMIE.

On employait le gypse pour faire des moules, des statues , des corniches et des couronnements de maisons. Après avoir calciné la pierre à plâtre et détrempé le gypse , il faut, dit Pline, avoir soin de s'en servir tout de suite avant qu'il ne sèche (1).

E. Proculeius, favori d'Auguste, en proie à une cruelle maladie d'estomac , but une si grande quantité de plâtre délayé qu'il en mourut. C'est peut-être ce fait qui donna lieu à l'opinion anciennement si répandue que le gypse est un poison.

Air* — C^orps aériformes.

Un a reproché aux anciens de n'avoir pas reconnu la matérialité de l'air, malgré les phénomèmes qui frappent h chaque instant les sens de l'observateur. Ce reproche est trop exclusif.

«Les vents, dit Sénèque, qui emportent quelquefois avec eux des poids énormes , attestent , ainsi que les sons, la force et la résistance de l'air ( intensionein oëris) ('2).

(( Lcsvenis, continue le même auteur, sont les ondes de l'air. On dit que la mer est calme , lorsqu'on ne la voit pas visiblement agitée. Il en est absolument de même de l'air, qui n'est jaiiuiis dans une immobUilé complète, bien qu' il nous paraisse tran- (/uille. C'est ce qu'on observe lorsque le soleil pénètre dans un endroit fermé : une multitude de corpuscules montent, descendent et s'agitent en tous sens (3). »

Longtemps avant Sénèque , Vitruve s'était déjà prononcé pour la matérialité de l'air, en posant en principe que la force du souffle (de l'air) est en raison de la chaleur (4). « C'est ce' que nous a[)prend, ajoute Yitruve , l'expérience que Ton peut faire avec les colipyles, qui sont des boules d'airain creuses, ayant un très-petit orifice par lequel on les remplit d'eau. On place ces éolipyles, pleines d'eau, auprès dq feu. Tant qu'elles ne sont pas chaudes, on n'observe rien; mais, dès qu'elles commencent

(1) Plinp, xxw, .59.

(2) Sénè(iue, Qunst. natural., ii, C.

(3) Ibid., V, 1.

(4) Ivipelus /erioris eorprimit vhn splrilusjlantis.

PREMIKIiE ÉPOQUE, 18i

h s'échauffer, on voit qu'elles produisent un souffle violent {Jlahnn vehemcntem efficiwnt (i). » — Voilà le point tle départ de l'histoire de la vapeur".

Vitruve, en confondant, dans l'expérience qu'il rapporte, la vapeur d'eau avec l'air, démontre, par cela même, que l'air est quelque chose de matériel.

Le même auteur dit qu'aucun corps ne peut vivre sans air; que la matière ne périt pas, qu'elle suhit seulement des transformations, et que tout ce qui est d'air retourne dans l'espace (:2).

Aux idées des philosophes grecs sur la substance de l'air considéré comme nécessaire à la respiration et à la combustion (3), nous pourrons joindre encore ce que Vitruve dit à propos de la machine de Ctésibius, qui était destinée à conduire l'eau à une certaine hauteur {Ctesibiaca machina qnx in altiludinem aqumn educil ). L'auteur fait observer que l'on peut, à l'aide de pistons convenablement appliqués, élever l'eau très-haut, et que c'esl l'air qui est la cause tk cette élévation, que des obturateurs ou soupapes s'opposent au retour de l'eau élevée dans le bassin par la force de l'air (qui obturantes foramina narium non patiuntur exire id quod spiritu in catinum fueril expressum (4).

Seize siècles séparent Vitruve de Torricelli, l'immortel inventeur du baromètre! — Décidément le moyen âge n'était qu'une longue léthargie de l'esprit humain.

Les anciens avaient certainement quelques notions , quoique très-vagues, des corps aériformcs , appelés plus tard gaz, qui se développent naturellement ou accidentellement. C'est ce qu'attestent les expressions de spiritus, flatus, halitus, aura, emanatio nubila.

Galien dit que la llamme est un air enflammé (cpXd; àrip exttupojûiiç), et que le roseau brûle , non parce qu'il est sec, mais parce qu'il contient beaucoup d'air susceptible de s'enflamnjer (5).

(1) Vitriive, Archi(.,i, G.

(?.) Qiuiquedcuùic >uisceren(ar,iCeinin cœli regiones revertL\ilvu\c, l'ra/., Lib. VIII.

(3) Coinpar. page 7i).

(4) Vitruve, x, 12.

(5) Gai., de Siniplic. mcdic. J'acult., i, 14 ; t. xiii, cdil. Cliailier. Ou U'ouve, dans les œuvres de saint Céiiii ni d'Alexandrie, iinjiassage tiès-ciiiieiix qui donne a cioiie que Ton connai.ssail l'ox^^ène dèi les pieinieis siècle» de nolie èie.

Ne dirait-on pas que, par une sorte d'intuition, Galien entrevoyait la découverte des gaz incandescents, tels que l'hydrogène, l'hydrogène bicarboné, l'oxyde de carbone, etc.?

Émanations irrespirables. Les ouvriers mineurs savaient que dans certains lieux souterrains les lampes s'éteignaient, et qu'ils s'y exposaient eux-mêmes à mourir asphyxiés. Ces accidents étaient primitivement, et avec raison, attribués à des airs irrespirables; mais la superstition des siècles suivants les transforma en démons et en esprits malins. C'est ainsi que l'homme semble condamné à méconnaître la vérité , lorsqu'elle se présente à lui tout naturellement : pour être convaincu, il faut qu'il y arrive par son travail, par ses propes efforts. C'est depuis cent ans à peine que la science a démontré que ces fantômes terribles qui soufflaient la lampe du mineur ne sont autre chose, comme l'avaient déjà pensé les Grecs et les Romains, que des airs ou des gaz irrespirables, tels que l'acide carbonique, l'azote, l'hydrogène, des carbures d'hydrogène, etc.

Pline et d'autres auteurs parlent de grottes dans lesquelles périssent les chiens ou des animaux de petite taille. Cet effet est produit, nous le savons aujourd'hui , par des sources naturelles da gaz irrespirables, et en particulier de gaz acide carbonique.

Les accidents qui peuvent arriver dans des celliers, où l'on fait fermenter du moût de raisin, ne devaient pas non plus être ignorés des anciens.

Gaz ùnjlurnmables. Pline parle de certaines localités qui prennent flamme à l'approche d'une torche allumée (1). Il y avait dans le voisinage d'Apollonie une source de laquelle on voyait constamment sortir des tlammes (2). Cette source rappelle la fontaine de feu du Dauphiné , dont les auteurs du quinzième et du seizième siècle racontent tant de merveilles. La campagne de Babylone, très-riche en bitume, offrait le spectacle de fréquents incendies spontanés (3). Les champs d'Aricie, à peu de dislance

« Les esprits se divisent, y est-il dit, en deux catégories : mi esprit pour le l'eui divin, qui est Pâme, et un esprit matériel ( (jioixaxi/.ov 7:v£ù|j.a), (jni est la nourriture du feu sensible et la base de la combustion ( toO dWir^-zov Txupo; Tpoxv] xal \inéY.y.(x\t{j.'xyi-Bi:(xi). Sentenlia; Theodoti , dans Cléai. d'Alex., éd Heins. ; Lugd. Bat., lolG, in-l'ol.

(1) Pline, Hist. nat., ii, lio. «

(2j K'.cn, Uist. vartar., \m, 16.

(3) l'iine, u, iio.

PREMIÈRE ÉPOQUE. i83

de Rome, prenaient feu à l'approche d'un corps enflammé.

Nous savons aujourd'hui que les gaz inflammables, qui se produisent dans ces circonstances, sont l'hydrogène sulfuré ( sources sulfureuses), l'hydrogène bicarboné et l'hydrogène phosphore.

Les Romains, qui n'aimaient guère les hypothèses, se bornaient à constater les faits sans chercher à les expliquer.

Eanx. — Eaux minérales.

Les physiciens de la Grèce et de Rome avaient sur la nature, sur les propriétés et la diversité des eaux, des connaissances aussi exactes que l'état de leur science pouvait le permettre.

« Aucune partie de la nature, s'écrie Pline, n'est plus riclie en merveilles que les eaux. » — Le naturaliste romain a parfaitement raison. Seulement on trouvera les merveilles qu'il rapj)orte de certaines eaux minérales un peu exagérées. Ainsi, après avoir divisé les eaux minérales en chaudes et en fioides quant à leur température, puis, quanta leur action, en sulfureuses , en aluminevses , en salines, en bitumineuses et en acides, division en partie adoptée encore aujourd'hui , il raconte qu'il y a dans la Béotie , près du fleuve Orchomène, deux sources dont l'une a la propriété de fortifier la mémoire, et l'autre celle de la faire perdre; qu'il y a une source en Cilicie, dont l'eau donne de l'esprit, et qu'une autre, dans l'île de Ghio, rend stupide; qu'enfin à Cyzique, il y a la fontaine de Cupidon , qui guérit de l'amour ceux qui en boivent (1).

De pareilles sources, s'il y en avait, deviendraient le rendezvous du monde entier. Cette seule raison, à défaut d'autres , suffirait pour détruire les assertions de Pline.

On lit, dans les fragments de Rufus, publiés dans les œuvres de Galien (édit. Ghartier) , un passage qui indique le moyen suivant pour reconnaître la pureté des eaux : « Les eaux qui bouillent plus vile sont meilleures et plus pures que celles qui bouillent plus lentement (2). »

(1) Pline, Hist. nat., xxxi, 11.

(2) Œuvres d'Hippocrale et Galien , édil. Cliailior (Lut. Paris., 1G79, in-fol.), t. VI, p. 495. Comparez M. Daremberg, Œuvres choisies d'Hippocrale, p. 37S (Paris, 1855).

En effet, on sait aujourd'hui que la présence des substances éli-angères, cl surtout du sel marin, peut.rctarder l'ébuUilion de l'eau de "2 à 3 degrés du Ihcrmoniètre centigrade.

Les vasa siillicidia éliûenl, non pas des vases distillatoires, mais des vases argileux, laissant l'eau suinter à travers les pores d'une pâte peu cuite. Ces vases se rencontrent encore aujourd'hui en Orient, et notamment en Egypte. En Espagne on les appelle alcarazas, et on s'en sert pour tenir l'eau fraîche en été.

Les eaux troubles étaient clarifiées au moyen de filtres [cola), et on les faisait bouillir avec du blanc d'oeuf. La clarification des liquides troubles, au moyen du blanc d'oeuf, est une pratique qui remonte aux premiers siècles de l'ère chrétienne.

Les substances qui rendent l'eau trouble sont en général non volatiles; aussi reconnait-on, comme l'observe Vitruve , la pureté des eaux lorsque, ayant été réduites en vapeur, elles ne laissent au fond du vase aucun sable ou limon, et que les légumes qu'on y fait bouillir cuisent promplement (1).

Ce dépôt salin , dont les anciens connaissaient l'origine, tout en en ignorant la nature, fut plus tard regardé comme l'effet de la transmutation de l'eau en terre. Tant il est vrai qu'il faut passer par l'erreur avant de revenir aux idées qui s'étaient d'abord offertes comme les plus simples et les plus naturelles !

Voici un chapitre de Vitruve (ch 3, 1. viii), aussi curieux qu'instructif, concernant les eaux minérales et thermales. (('J'outcs les fontaines chaudes ont, dit l'auteur, une vertu médicinale. Après avoir été chauffées dans le sein de lu terre, et pour ainsi dire cuites dans les minéraux à travers lesquels elles passent, ces eaux acquièrent une nouvelle force et un tout autre usage que l'eau commune. »

Après avoir divisé les sources thermales en sulfurosi fonles , (duminosiel Oiluininosi, Vitruve parle des sources froides qui ont hMvorsé des couches de minerais de fer (2), de plomb et de vuivre, et il cite plusieurs endroits où l'on rencontre ces sources.

« Il est à croire, continue-t-il , que la nature différente du

(1) Vitriivf, rfe drcliit., viii, 5.

(2) Pline, xxxi, 8, dit : « La cité de Ton^res , dans les Gaules, possède une source télibr Insignem fonlem), A»\\\.\\'à\\ tout étincelaiite de huiles {pliirimis bullis slcllanlem), a un goûl ferruj;iueux. » Ce sont les eaux de Spa, »lonl la connaissance remonte à une époque fort reculée, puisque l'iinc en parle déjà connue d'une source célèbre de son temps.

terrain csL la cause des différents goûts dans les eaux aussi bien que dans les fruits; car si les racines des arbres et des vignes, et les semences des plantes, ne prenaient pas chacune pour la production de leur fruit un suc qui tient de la nature du terrain, les mêmes fruits auraient en tout lieu le même goût. Or on sait que le vin nommé protijron croit dans l'ile de Lesbos ; le vin calakekaump.nos , en Méonie ; le méiiton, en Lydie, etc. »

Sénèque , s'emparant de la même idée , la développe trèsingénieusement. « Il existe, dit-il, au sein de la terre des routes dont les unes sont parcourues par l'eau , et les autres par des souffles {spiritus). La terre nous offre ici l'image du corps de l'homme. De même que le cerveau est logé dans le crâne, la moelle dans les os , qu'il y a de la salive, des larmes, du sang, de même il y a aussi dans la terre des humeurs diverses , qui se durcissent ou qui restent liquides. Là, on trouve la terre des métaux, d'où l'avarice retire l'or et l'argent, etc. (1). »

Ces idées ne furent pas perdues. Les alchimistes s'en emparèrent, en les exagérant à leur manière. C'est de là que viennent en partie leurs théories sur la maturation des métaux au sein de la terie, sous l'influence des planètes, sur la grossesse de la terre , mettant au monde l'or et l'argent après un certain nombre de lunes, etc.

Mais revenons au passage de Vitruve. « 11 existe, ajoute l'auteur, des eaux acidulés qui, comme celles de Lynceste, de Théano et de beaucoup d'autres lieux, ont, lorsque les malades en boivent, la propriété de dissoudre les calculs qui s'engendrent dans la vessie de l'homme (2). d

« Pour expliquer cette action, on n'a, poursuit Vitruve, qu'à songer aux faits suivants : lorsqu'on plonge un œuf dans (lu vinaigre, son écorce se ramollit et se dissout {corlex ejus i/iollescit et. dissolvi(ur). 11 en est de même du plomb , qui se dissout également dans le vinaigre. Le cuivre, les perles et les pierres de chaux se dissolvent de la même manière. Ainsi, de toutes ces choses qui se passent sous nos yeux nous concluons que les acides peuvent attaquer et dissoudre les calculs,'.et guérir les hommes qui en sont affectés (3). »

(1) Scnèqinf, Qiixst. nat., m, l.'>.

(2) Quœ luinc habcnt virtutem, utl calculas in vesicis, qui nascuntur in corporiOus hominum, polionibus disculianL

(o) Vitruve , vin, 3.

Les médecins chimistes de nos jours, qui ont essayé de guérir les calculs de la vessie à l'aide des eaux acidulés, ne sauraient pas mieux raisonner, à cet égard , que les médecins dont Vitruve s'est rendu l'organe il y a plus de dix-huit siècles.

Les eaux saturées de bicarbonate de chaux laissent déposer une croûte calcaire sur les objets qu'elles rencontrent, en dégageant l'excédant d'acide carbonique qui tient la chaux en dissolution. Sénèque parle de plusieurs de ces fontaines incrustantes , dans lesquelles on faisait pétrifier des branches d'arbre qu'on vendait comme objets de curiosité (1).

Si la chimie s'est élevée, par la suite , au rang qu'elle occupe, c'est en grande partie à la découverte des acides minéraux qu'elle le doit. Il est donc à regretter que les anciens n'aient pas indiqué d'autres acides, pour attaquer les métaux, que le vinaigre, le jus de citron, de grenade, et en général le suc des fruits acides.

Feu.

Fidèles à cet esprit pratique qui les caractérisait, les Romains se contentaient de signaler avec admiration les effets du feu, sans se perdre dans des théories sur les causes de cet agent.

« Le feu, dit Pline, est nécessaire dans la fabrication du verre; ici il fournit le minium, là l'argent, ailleurs le plomb, ailleurs des couleurs, ailleurs encore des médicaments. Le feu change les minerais en métaux; il met en fusion et dompte le fer; il convertit la pierre à chaux en ciment propre à construire des murailles. A combien de produits l'action réitérée du feu ne donne-t-elle pas naissance ! tel produit apparaît au premier feu, tel autre au second, un autre enfin au troisième. Le charbon éteint, et qui a déjà une première fois subi l'action du feu , a bien plus de force et chauffe bien mieux qu'auparavant (2). Inmiense et captieuse portion de la nature, qui nous fait douter si, dans son action, elle ôte ou si elle ajoute {in gua dubium sil i^liira absumat an •pariât ) (3). »

(1) Sénèque, Quxst. nat., m, 20.— Sive virgam sive frondcm demerseris^ lapidempost paticos dies exlrahis.

(2) Ne pourrail-on pas induire de ce passage que les Romains connaissaient le coke et qu'ils en faisaient usage dans leurs opérations métallurgiques .="

(3) Hist. nat., xxxvi, G8.

Aérolithes.

On avait pendant longtemps regardé comme fabuleux tout ce qui avait été dit autrefois sur certaines pierres tombées du cieL Mais les témoignages modernes sont venus confirmer les assertions des observateurs anciens.

Les Grecs racontent qu'une pierre (saxum) de dimension d'une voilure ordinaire {magnitudine vehis), et d'un aspect noirâtre , tomba , du temps d'Anaxagore, près du fleuve ^gos-Potamos en Thrace. Cette pierre se voyait encore dans le même lieu, à l'époque de l'empereur Vespasien. 11 y avait des pierres aérolithiqucs dans le gymnase d'Abydos, et dans la ville de Cassandre en Macédoine. Pline dit avoir vu lui-môme une de ces pierres tomber dans la campagne des Yocontiens, dans la Gaule Narbonnaise (1).

Documents concernant la chimie orsi^anique.

L'agriculture était en grand honneur chez les Romains, qui nous ont laissé à cet égard des préceptes encore utiles à suivre aujourd'hui. On sait combien le sénat avait à cœur de faire défricher les terres incultes de l'Espagne, des Gaules, de la Dalmatie, enfin des provinces les plus lointaines de l'empire, en y envoyant des colons italiens, sous la protection des lois de Rome. Des généraux et des chefs de l'État, Cincinnalus, Dioclétien , ne dédaignaient pas d'atteler la charrue. Dioclétien, après avoir abdiqué volontairement le sceptre, se relira dans une petite ville de Dalmatie, pour cultiver son jardin, et engagea son collègue à en faire autant. Galon, Varron , Coluniellc, Cicéron, et beaucoup d'autres écrivains, nous alteslenl l'importance que les Romains attachaient à l'agriculture.

Après l'industrie et les arts, l'agriculture fut, sans contredit^ le plus puissant levier du progrès de la chimie.

(I) Hist.nal.., ii, 59. .. v

Kngraia.

L'usage de l'engrais pour fertiliser le sol remonlc à la plus haute antiquité. Ainsi nous voyons, dans Homère, le vieillard Laërte fumer lui-même son champ (1).

Tout fumier n'était pas indifférent. Varron donne la préférence h la fiente de pigeon (2), qu'il vante beaucoup pour les pâturages des bêtes à cornes. Golumelle, tout en adoptant l'opinion de Varron, condamne le fumier provenant des oiseaux aquatiques (3).

Théophraste raconte que l'urine de l'homme, mélangée avec les poils de peaux -tannées, est un engrais propre à transformer certaines plantes sauvages en plantes domestiques (-4).

Après le fumier de pigeon, qui occupait le premier rang, vient, dans l'ordre de supériorité, le fumier de chèvre, j)uis le fumier de mouton; enfin, le fumier de bœuf et celui de cheval.

(( Dans les pays où il n'y a point de fumier d'animaux, on peut, dit IMine, employer à cet effet la fougère. »

On sait que la fougère est de tous les végétaux le plus riche en potasse qui, comme en général tous les alcalis, constitue une partie essentielle de l'engrais.

Pour se faire une idée des soins que les cultivateurs romains mettaient à préparer leur engrais, on n'a qu'à se rappeler qu'avant de se servir des excréments comme fumier, il les faisaient sécher pour les réduire en poudre, et qu'ils tamisaient cette poudre comme de la farine {fariner; vice) (5). Celait donc ce qu'on appelle de \apoudrette que préparaient les Romains pour engraisser leurs terres.

Pans certaines contrées, aux environs du Pô par exemple, on se servait, comme on le fait encore aujourd'hui, de la cendre des végétaux, au lieu du fumier animal. Encore l'enqjloi de la cen-

(1) 0Jys^6l^ xMv, 22 j ; Cic, de Sencct., c. ôi.

(2) Vairon, de lie rusiica, i.

(:j) Coluiiielle, de lie rusiica, u, 15.

(4) Thcopliiastf, ii, de Causis plant.; l'iiiie, wii, G.

(5) Pliiu', xvii, (i.

l'REMlERE EPOQUE. 181)

(lie dépendait-il de la nature du terrain et des plantes à ensemencer.

On a tort de croire que l'emploi du plâtre comme engrais date du temps de Franklin; car ce que les Grecs appelaient lencargillos (argile blanche), et les Romains m ar ga , éi<îyi le plâtre , avec lequel les Gaulois et les Bretons fumaient particulièrement leurs terres. Cet engrais, dont on distinguait plusieurs espèces, servait surtout pour fumer les pâturages et les champs de blé.

Voici les préceptes que nous ont laissés les anciens relativement à l'usage du plâtre comme engrais : « Avant de l'employer, il faut d'abord labourer la terre, atin que l'absorption se fasse mieux {ut medicamentum. ropm^wr). 11 est convenable de mélanger le plâtre, s'il est trop rude, avec un peu de fumier, autrement il nuirait au terrain, et ne le fortifierait que l'année suivante. Il faut aussi, avant d'employer cet engrais , s'enquérir de la nature du terroir. Le plâtre sec convient mieux à un terrain humide, tandis que le plâtre gras est préférable dans un terrain sec et aride (I). »

En résumé, les Grecs et les Romains connaissaient parfaitemcat toutes nos espèces d'engrais, même celles que nous croyons d'invention moderne.

Vin.

Il est difficile de s'imaginer toutes les précautions, tous les soins et les artifices employés par les Grecs et les Romains dans l'art de la vinification. — Le vin aïr/leucos (àsl yXuxJç, toujours doux) était une espèce de vin de Champagne. Pour l'empêcher de fermenter complètement on le soumettait à une température basse, en plongeant le tonneau dans de l'eau froide. On sait que la fermentation ne s'opère qu'à une température de 15° à 25", et qu'elle est arrêtée par une température trop basse ou trop élevée.

Vaïgleucoa se fabriquait non-seulement en Grèce, mais encore dans la province Narbonnaise, dont les habitants, les Languedo-

(I) Pline , XVII, 4.

I;i0 HISTOIRE DE LA CHIMIE.

cicns et les Gascons d'aujourd'hui, étaient, au rapport de Pline, très-versés dans l'art de falsifier les vins. Pour bien réussir dans la préparation de Vau/leucos , on avait soin de tordre les pédoncules des grappes avant leur entière maturité , et de les laisser dans cet état sur la vigne (1). Ce moyen s'emploie encore aujourd'hui pour conserver le raisin que l'on sert, en hiver, sur nos tables, et qui est connu sous le nom de raisin tordu.

Pline nous apprend que, pour conserver les grappes sur la \igne, on avait soin de les enfermer dans des fioles de verre, iiprès avoir enduit de poix les pédoncules, et que de cette manière on les conservait jusqu'aux raisins nouveaux. C'est ce qu'il exprime poétiquement : Soholcm novam in maire ipsaexspecloïit franslucidîv {iivœ) vitro {^).

Pour faire le vin appelé diachyton, célèbre par son excellent fumet, on mettait les raisins sécher au soleil pendant sept jours, dans un endroit fermé et sur des claies éloignées de la terre. Durant la nuit, on les garantissait de la rosée; le huitième jour on les pressurait (3).

Le bios (vie) et le leiicocoilm (vin blanc de Cos se préparaient de la manière suivante : on cueillait les raisins un peu avant leur maturité; on les faisait sécher aux rayons d'un soleil ardent, ayant soin de les retourner trois fois par jour. Ensuite, le quatrième jour, on en exprimait le jus pour le laisser fermenter dans des barils. Enfin, on y ajoutait une certaine quantité d'eau de mer, ce qui avait fait donner à ce même vin le nom de lelhalassomenon ou de vin mariné (i).

Le vin siréen (sirxum) ou sapa était un vin extrêmement doux, épais, et qui servait à sophistiquer le miel (5). Il s'obtenait en faisant bouillir le moût jusqu'à réduction d'un tiers (6).

On porte au nombre de quatre-vingts les espèces de vins connues des Grecs et des Romains. Les deux tiers de ces espèces appartenaient l'Italie. Le fameux vin de Falerne était très-al-

(1) Hist. nat., xiv, il.

(2) Ilist. nat., xiv, 2.

(3) Ibid.yC. 11.

(4) Ibid., c. 10.

( j) C'était une espèce de l'ob on de sirop. Car le mot sir ou xir, qui, dans plui^ienrs idiomes indo européens, signifie doux, explique l'élymologiedu mot sir-rop ou sirop.

(C) Jfist. nat., c. 11.

<30olique; car on cite comme un caiaclère propre à ce vin de s'enflammer au contact du feu.

Les vins épicés et aromatisés paraissent avoir été de bonne heure en faveur chez les anciens. Plaute parle déjà devins aromatisés avec de la myrrhe et du jonc aromatique (1). L'usage des vins épicés s'est maintenu jusqu'au moyen âge, oii ces sortes de boissons, comme en général tous les aliments de haut goût, étaient très-recherchées.

La plupart des vins que les anciens appelaient factices (vina factitia) n'étaient que de simples infusions ou des macérations vineuses de, fleurs, de tiges ou de racines aromatiques. A cet effet , le thym, l'origan, la menthe, la sarriette, le serpolet, la marrube, la rose, le raifort, l'absinthe, le safran, la cannelle, Je poivre, la racine de gentiane, la sauge, les baies de genièvre, ■le laurier, étaient les substances le plus ordinairement mises en .usage (2).

Les vins dans lesquels on faisait macérer ou infuser des plantes aromatiques étaient ce que nous appellerions aujourd'hui des vins médicinaux , préparés dans les officines.

La liqueur, provenant de la fermentation des graines de millet ( milii semine maturo), était une espèce de bière.

Les Gaulois, les Germains et les Egyptiens préparaient depuis longtemps une liqueur fermentée avec de l'orge et de l'eau, qui s'appelait, en grec, oTvo; xpi'ôivoç, vin d'orge, et qui reçut plus tard le nom de cerevisia |3).

Les vins de palmier, de lotus et de figuier, étaient des liqueurs aqueuses , sucrées, ayant subi la fermentation alcoo-. lique, et contenant des quantités variables d'acide acétique, d'acide tarlrique, de bilartrate de potasse et d'autres sels alcalins. Les vins de poires et de pommes étaient notre poiré et notre cidre.

V/njdromel , dont le nom indique la composition (i), est une liqueur fermentée, d'un usage aussi répandu dans l'antiquité qu'aujourd'hui dans les pays Scandinaves.

Pour préparer l'hydromel , on se servait d'eau de pluie bouillie, à laquelle on ajoutait un tiers Je miel. Après avoir laissé

(1) Plant., Vers., act. i, se. 3, v. 5.

(2) Pline, xiv, 19.

(3) Alliénée, liv. x, p. 447; lléiodole , ii, 77.

(4) De (iScop, et eau, \i-i'ii, miel.

Ji)0 -niSTOIKE DE tA CriIMIE.

lermenter ce mélange au soleil , on le mettait . le dixième jour, (hms des vaisseaux bien fermés (1). L'hydromel de Phrygic élail estimé à l'égal de notre meilleur cidre de Normandie.

Voxymel (2), qui était plus souvent employé pour les usages de la médecine qu'en boisson habituelle, s'obtenait en faisant bouillir, jusqu'à réduction d'un dixième, un mélange composé de cinq parties d'eau , de dix parties de miel et d'une partie de sel marin (3).

(i De tous ces vins artificiels, dit Pline , il n'en est aucun qui se conserve plus d'un an; il y en a plusieurs qui ne se conservent même pas trente jours. »

Connaissait-on des moyens chimiques^ soit pour prévenir, soit pour corriger l'acidité du vin? A cette question, qui intéresse tant l'histoire delà chimie, nous pouvons répondre affirmativement. TI est incontestable que les marchands de vîn de Rome et d'Athènes étaient des falsificateurs aussi habiles ou pervers que nos marchands actuels. L'esprit du mal, plus précoce que l'esprit du bien, est aussi plus inventif.

Lorsque le vin a éprouvé la fermentation acide, ou lorsqu'il a . comme on dit, tourné à l'aigre, on a recours à des substances propres à neutraliser l'acide acétique qui s'est développé aux dépens d'une certaine quantité de l'alcool du vin. Les substances qu'on emploie dans ce but sont, comme on peut le deviner, les alcalis ou les terres alcalines.

En effet, pour adoucir {miligure aspenfafem) les vins devenus aigres, les Carthaginois, les Grecs et les Romains employaient la chaux brûlée, le sel des cendres de sarments ou de chêne, et même la lie devin desséchée (potasse) (4). Ils ne se servaient pas de litharge, parce qu'elle décolore le vin, indépendamment du préjudice qu'elle porte à la santé du consommateur; préjudice dont le marchand , en qui la conscience est étouffée par l'esprit de lucre, se soucie d'ailleurs fort peu.

Ces moyens sont sans doute propres à neutraliser l'effet de l'acide libre ; mais, comme ils sont impuissants à régénérer la portion de l'alcool détruite par suite de la fermentation acide, et que le vin ne s'estime que par la quantité d'alcool qu'il contient,

(1) Dioscoiide, v, 70 ; Pline, xiv, 17.

(2) De ô?o;, vinaifire , et y.éli, miel.

(3) Pline , xiv, 21 ; Diostoride, v, 22.

(4) Pline, xiv,22; Coluinelle,xii, 20.

TREMIÈEE ÉPOQUE. 193

cesmoyens sontfrauduLeux, et doivent, comme tels, êtreproscrils.

Le sirop de dextrine, qui est aujourd'hui généralement employé pour la bonification de la bière et môme du vin , était alors remplacé par le moût de vin, évaporé jusqu'à consistance sirupeuse. Ce moût bouilli {nnistum decoctum) était mélangé avec des vins trop acerb.^s et pauvi'es en sucre (1).

Les gourmets de Rome aimaient à leurs vins un bouquet d'essence de térébenthine, dont ne s'accommoderait guère le palais de nos gastronomes. La térébenthine, qui entrait dans les vins des anciens, est, sous beaucoup de rapports , comparable l\ l'alcool ; c'est aussi un excitant; mais, moins diffusible, il porte son action plus particulièrement sur l'appareil génito-urinaire. On sait que l'usage intérieur de l'essence de térébenthine communique aux urines une agréable odeur de violette. C'était l;i peut-être une des principales raisons de l'emploi de cette substance; car on pouvait tout attendre de la part des sensualistes de Rome , zélés partisans de la philosophie d'Épicure, comme Horace, qui s'enorgueillissait d'être Epicuri de gre(je porcus.

Cependant la conservation du vin entrait aussi pour beaucoup dans l'emploi de la résine de pin. Au moment où la fermentation du moût était à peu près achevée, on y jetait de la résine de pin {résina terebinthina seu pinea), qui devait communiquer au vin, non-seulement un goût d'essence de térébenthine, mais s'opposer à la fermentation ultérieure du vin. La résine jouait ici le même rôle que le houblon dans la bière. Les huiles essentielles tuent le ferment.

Lesanciensqui, comme Caton ctColumelle, ont traité cette matière, ne se lassent pas de recommander d'enduire les tonneaux de résine, afin d'empêcher que les vins ne fermentent une seconde fois. Ils reconnaissaient donc deux espèces de fermentation : la première, nécessaire au vin; la seconde , nuisible à cette liqueur. Les vins, tournés à l'aigre par cette seconde fermentation, recevaient le oom de vappa, par lequel on désignait aussi, en terme de mépris, un homme débauché (2).

La pratique, si générale aujourd'hui, de soufrer les tonneaux f)our conserver les vins était déjà connue du temps de Caton.

(1) P;inc, XIV, 24.

(2) Pline, XIV, 25.

lîJ-i HISTOIRE DE LA CHIMIE.

L'acide sulfureux, résultat de la combustion du soufre, produisait le môme effet que les huiles essentielles.

La lie de vin {f.rx vini] n'était pas un objet perdu. On la desséchait, et on la brûlait pour en retirer la cendre, qui servait aux mêmes usages que le sel des cendres de végétaux.

Nnlla in parte mundl cessât ebrietas , il n'y a pas de pays au monde où l'on ne s'enivre, disaient les Romains, les conquérants du monde alors connu. L'usage du vin allait en augmentant, en raison de la puissance et de la splendeur de Rome; mais il n'allait pas pour cela en diminuant avec la décadence de l'empire romain. Le vice de l'ivrognerie était déjà enraciné du temps de Marc-Antoine, qui, au rapport de Pline, composa , quelques jours avant la bataille d'Actium, un traité d'apologie de l'ivrognerie, (lo!it nous n'avons pas beaucoup à regretter la perte. Les convives de Liicullus prenaient de la ciguë, afin que la crainte de la mort les fit gorger de vin, qui passait pour le contre-poisoq de la cigr.ë (I). Jusqu'où peut aller la folie humaine !

Vinaigre.

Ce pioduil de la seconde fermentation du vin était depuis longtemps employé en médecine comme rafraîchissant et discussif, par la raison (donnée par quelques médecins) qu'étant versé sur le pavé, il y produit une sorte d'ébullition écumeuse {iiifusum tcrrx spwnal) (2). On devait encore longtemps ignorer que ce phénomène est dû au dégagement d'un gaz ( acide carbonique) provenant de la décomposition d'un sel (carbonate).

Les vapeurs du vinaigre étaient respirées par les malades au sortir du bain. Le vinaigre étendu d'eau servait de boisson ordinaire aux convalescents. La cendre des sarments de vigne et du marc de raisin, délayée dans du vinaigre, était appliquée extérieurement dans le traitement des maladies de la peau. Le vinaigre était employé comme antidote de plusieurs poisons, et particulièrement contre la morsure des serpents venimeux. Enfin il servait d'assaisonnement.

(J) Pline, MV, 28; Dio>coriilp, v, t|.

(2) C»1m', V, 5.7; Pline, xxiii, 27.

On dit qu'Annibal, en passant les Alpes, fil dissoudre les rochers avec du vinaigre. Pour comprendre ce fait, qui a paru en effet singulier, il faudrait supposer que ces roches fussent presque entièrement composées de chaux carbonatée, et que Icvinaigre employé pour les dissoudre fût en quantité prodigieuse. Mais il n'est pas même nécessaire d'avoir recours à ces suppositions , puisque Tite-Live, qui raconte le fait , a soin d'ajouter que les rochers ainsi arrosés de vinaigre étaient ensuite attaqués par des coins de fer qui les brisaient en éclats (I).

Sucre.

Les anciens ne connaissaient pas comme nous la préparationet l'emploi du sucre , cela est certain; mais soutenir qu'ils n'en avaient absolument aucune connaissance, ce serait commettre une grave erreur.

Pour s'en convaincre on n'a qu'à lire ce que dit ici Pline, qui^ de môme que Dioscoride , se sert du mot saccharon :

« L'Arabie produit du sucre {saccharon) ; mais celui de l'Inde est plus renommé. C'est une sorte de miei recueilli sur des roseaux (m arundinibus collectum), blanc comme de la gomme^ et qui croque sous la dent. Les plus gros morceaux ne sont que de la grosseur d'une aveline. On ne l'emploie qu'en médecine (2). »

Qu'est-ce que ce miel recueilli sur des roseaux, blanc commode la gomme et croquant sous la dent? c'est évidemment le sucre. Les roseaux en question étaient donc des espèces de canne à sucre. Cela ne pouvait pas être de la gomme, puisque le saccharon est doux comme du miel. D'ailleurs le mot miel est encore aujourd'hui employé pour désigner une matière sucrée.

Le passage de Pline est confirmé par Dioscoride , par Galien' et par Paul d'Égine (3).

(() Tite-Live, xxi; Plulanjue, Vie d'Hannibal ; Galien, de Fac. simp! . mcd., c 22.

(2) Pline, XII, 17. Voy. la note de Desfontaines (édit. de la Colleclii)n de Lemaiie, l. V, p. 21)).

(;}) Dioscoride, ii, lOi; Galien, de Fac. siinpl. med., \ii; de Simplic. medic. IV, 41; Paul d'Iïgiue, ii, 52. Conl. .Micliael Watson , T/icalnim variaritix

Nous savons maintenant pourquoi le sucre, qui devait un jour opérer une si grande révolution dans le commerce et l'industrie, n'était guère répandu dans l'antiquité; c'est que son emploi était exclusivement réservé à la médecine (i).

Miel.

La connaissance du miel remonte aux temps les plus reculés. C'est le miel qui, dans l'antiquité, a remplacé l'usage du sucre; et celui-ci est devenu un aliment aussi indispensable que Tétait le miel sur les tables des Grecs et des Romains

Le miel diffère pourtant esscntielleraentdu sucre parl'abscncs de la fermentation alcoolique. Les abeilles sont, non pas des instruments passifs dont le rôle se bornerait à transporter le suc des nectaires (solution de sucre de canne) dans les ruches • c'est au sein de leur corps môme que ces insectes opèrent la transformation du sucre en miel.

De tout temps rien n'excita autant la curiosité de l'observateur que les travaux des abeilles. Aristomaque de Soles consacra, dit-on, cinquante-huit ans de sa vie à observer les habitudes et les mœurs de ces intéressants animaux (2).

Une chose digne de remarque , c'est que les anciens avaient déjà reconnu que le suc recueilli par les abeilles sur les plantes est différent du miel déposé dans les ruches ; car ils définissent le miel un suc recuciUi sur des fleurs et digéré par les abeilles {alveis mnccratus) (3).

Le miel attiquc du mont Hymette était célèbre dans toute l'antiquité. Il avait une odeur très-suave, provenant des plantes aromatiques qui, telles que l'origan, le thym, la sauge et d'autres plantes de la famille des labiées, se plaisent dans les terrains montagneux et arides.

rcntm, etc. Brème, in-8", 1G73, par.s ii, p. 21 ; et Angélus Sala, de Saccharologia, Ro-tocK,in 8", 1G37.

(1) Les méiteriiKS arabes parlent souvent du tabaschir w.i.Lij on du suc épaissi de la canne dii bambou, qui ('tait, à n'en pas douter, notre sucre de canne, ft le même que les Grecs appelaient (j.£Xi y.a>,â(Jnvov ( miel de roseau), cl «,; 'IvSixri (sel iiulien). Voy. Sprengel, Hnt. de la médecine, t. ii.

(2) Pline, xi, 9.

(3) Pline, ibid., c. 12.

Le bon miel devait être odoriférant, doux, gluant et transparent (1). On rencontrait dans la province du Pont, aux environs d'Héraclée, une espèce de miel appelé w«mommoM (furieux), qui était rangé au nombre des poisons. C'est de ce miel qu'avaient mangé les soldats de Xénophon : « Tous les soldats, dit ce chef, qui mangèrent des gâteaux de miel eurent le transport au cerveau, vomirent, et eurent la diarrhée; aucun d'eux no pouvait se tenir sur les jambes. Ceux qui n'en avaient que goûté avaient l'air de gens plongés dans l'ivresse; ceux qui en avaient pris davantage ressemblaient, les uns à des furieux, les autres à des mourants. On voyait plus de soldats étendus sur le sol que si l'armée eût perdu une bataille, et la même consternation y régnait. Le lendemain, personne ne mourut; l'accès avait cessé, à la même heure où il s'était déclaré la veille. Le troisième et le quatrième jour, les empoisonnés se levèrent, las et fatigués, comme on l'est après l'action d'un remède violent (2). »

On était persuadé , et avec raison, que la propriété malfaisante de ce miel était due à des plantes vénéneuses sur lesquelles les abeilles avaient butiné. On cite, parmi ces plantes, différentes espèces de rhododendron , de lauro-cerasiis, d'azalea {a. 2^ontica), Peut-être devrait-on y ajouter plusieurs espèces à.'evphorbia, bella-dona, hyoacyamus , etc.

§ Co.

Cire.

On distinguait plusieurs sortes de cire. La meilleure de toutes était la cire punique, qui avait été blanchie artificiellement. Voici le procédé décrit par Pline : a On prend de la cire jaune, que l'on expose à plusieurs reprises à l'action de l'air. On la fait bouillir dans de l'eau de mer, prise à une grande distance de la côte, et mélangée de nitre (sel végétal). On écume alors la fleur, c'est-à-dire la partie la plus blanche, et on la met dans un vase contenant un peu d'eau froide. On la fait bouillir de nouveau et séparément avec de l'eau de mer, et on laisse refroidir le tout. Après avoir répété trois fois cette opération, on fait sécher la cire

(1) Pliue, XI, c. 15.

(2) Xénoplion, Anabasc, iv, 45.

198 HISTOIRE DE LA CHLAflE.

au soleil et à la lune, .sur une claie de jonc. Mais, de peur qu'elle ne se fonde, on la recouvre d'un linge fin. Enfin elle devient trèsblanche après celte exposition au soleil. On noircit la cire avec de la cendre de papier, et on la rougit avec de l'orcanette {anchusa). On la teint encore avec plusieurs autres couleurs, et on lui fait prendre toutes les empreintes possibles. La cire est employée pour une infinité d'usages : appliquée en guise de vernis, elle sert à la conservation des murs et des armes (1). »

Farine, (^).

La finesse de la farine dépend de celle du tamis ou du bluteau. L'alica de première qualité, la plus fine de toutes , était reçue dans un bluteau à pores si étroits qu'ils laissaient à peine passer un fil d'araignée [lantiim arunca transmiilente). Pour obtenir un pain parfaitement blanc , on ajoutait à la farine une espèce de craie blanche, très-douce au toucher, qu'on recueillait «ur la colline Leucogéc, située entre Pouzzoles et Naples(3). Cette €-^pèce de craie était probablement le carbonate de magnésie , qireni[)loient encore aujourd'Jiui nos boulangers dans la fabrication des pains blancs; car la farine, quelque fine et blanche qu'elle soit, ne donne jamais un pain parfaitement blanc.

Ce serait nous éloigner de notre sujet que d'insistersur tous les détails de la panification, ait dans lequel les Romains étaient très-avancés. Ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, c'est l'histoire du levain, qui joue un rôle vraiment chimique dans la l)anification. Voici ce qu'ils nous apprennent à cet égard :

« On prépare maintenant le levain (fermenlum), dit Pline, avec la farine ordinaire; on en fait une pûte non salée, que l'on fait ■cuire comme une bouillie, après quoi on l'abandonne jusqu'à €c qu'elle aigrisse. Ordinairement on se dispense de la faire -cuire, et on se sert seulement de la matière qui a été gardée de Ja veille. On voit par là que la fermentation repose sur un prin-

(1) Pline, XXI, 49.

(2) Le mol farine dérive (le/ar, qui signifie oiiginaitenient manger; ^y.y(x>,]<i tiiangc, virnl Ini-n émc de p/in, ([iii dans presque foittos les langues orienlales signifie bouche; (aiine signifie donc murriture par excellence.

(3) Pline, xviii, 2a.

cipe aigre [naturam acore fermentari ). Le pain fermenté est plus sain que le pain non fermenté. »

Le même auteur remarque que le ferment se préparait autrefois dans la saison des vendanges, en pétrissant de la farine de millet avec le moût de raisin blanc {niusto albo), et que l'on formait de cette pâte des espèces de trochisques que l'on faisait sécher au soleil. «Celui qui veut s'en servir, ajoute-t-il , les délaye dans de l'eau avec de la fleur de farine, et les ajoute à la farine à pétrir. — Les Grecs estiment que huit onces de levain suffisent pour un boisseau de farine, et Ton prétend que le pain ainsi préparé est excellent (1). »

Telle était la préparation du levain ou fermenlum proprement dit.

Mais en n'employait pas seulement de la pâte aigrie pour faire lever la pâte; on se servait aussi depuis longtemps de la levure de bière dans les Gaules et en Espagne, ainsi que dans tous les pays oi!i l'on fabriquait de la bière. C'est la levure de bière que les Romains appelaient une « écume concrète {spiima concreta ), employée à la place de la pâte aigrie. » C'est à son emploi qu'ils attribuaient la grande légèreté du pain des Gaulois (2).

Amiflou ou] dextriue.

On ne lira peut-être pas sans intérêt la manière dont les Romains préparaient leur amylum. Ils faisaient.macérer des graines de froment dans de l'eau douce, qu'ils renouvelaient cinq fois par jour. Lorsque ces graines étaient bien amollies, sans cependant avoir contracté de saveur aigre, on les exprimait à travers un linge; la matière ainsi obtenue était étendue sur des tuiles enduiles'de ferment, et on lalaissaitdanscet état sécher au soleil (3).

Voilà ce que les anciens appelaient a?wy/?o?î ou amidon, parce qu'il était préparé sans le secours de la meute (i). C'était, à juger d'après leur préparation, des tablettes de gluten (5).

(I) Pline, XV. Il, 26.

(■;.) riine, xvui, 12.

(:5) Pline, xviii, 17; Dioscoride, ii, l23;Calon, c. lxxxvii. (î) De à ()iivali(, el [vjkq, meule.

(5) Comparez Oiibase, Collect. vied., i, 5, t. I, p. 17, de l'cdilion girco-fran- -ça:se de MxM. Bussemaker et Daiemiiei;'.

200 HISTOIRE DE LA GUiMlE.^^,

Les îles de Ghio et de Crèle faisaient un commerce considérable d'amidon, très-goùtéà Rome.

De quelques produits yégétaux.»

L'olivier était de tous les arbres le plus estimé et en même temps le plus utile. Aussi tous les peuples anciens lui avaientils voué une sorte de culte. L'huile qu'il fournil, à l'aide d'une simple opération mécanique, était d'un usage extrêmement répandu dans l'antiquité.

L'huile ù''o)nphaciuin était la plus estimée ; on la retirait des olives avant qu'elles fussent arrivées <i leur parfaite maturité.

On a eu tort de supposer que les Grecs et les Romains n'avaient guère connu d'autre huile que l'huile d'olive; car, à juger par la description qu'ils font du kiki, ils connaissaient certainement V huile de ricin, « Le kihi est un arbre qui se trouve en Egypte et en Espagne ; sa tige ressemble à celle d'une ferula, sa feuille à celle (le la vigne ou du platane, son fruit à une grappe de raisin. » Ces caractères, indiqués par Dioscoride, Pline et ïhéophraste, s'appliquent parfaitement à notre ricin (1). D'ailleurs Pline ajoute que le kiki des Grecs est appelé r/c/«?^s- par les Romains, à cause de la ressemblance d'un insecte de ce nom avec la graine du végétal (2). Il est bon d'ajouter que le ricin ( H. palmachrisli) , que Pline décrit comme étant un arbre , parvient en Egypte et dans les climats chauds à des dimensions considérables; que c'est une véritable plante vivace , ligneuse, qui, transplantée dans nos climats, se dépouille en quelque sorte de sa nature, et devient une plante annuelle.

On se procurait l'huile de ricin par deux procédés différents : 1° par la pression; 2° par la décantation, en faisant digérer la graine dans de l'eau bouillante. Cette huile était employée, ainsi qu'elle l'est encore aujourd'hui, comme un moyen d'éclairage {luccrnis utile), et en médecine comme un purgalif(3).

(1) Dioscoride, iv, ici ; Pline xv, 7 ; Tiiéopliraste, llist. pleut., \, 18.

(2) Le hikaion, sons leijuel sal)rilait le i)roi)hèle Jouas, était Ués-piubublemeiil un rii'iii.

(3) l)io>cori"le, iv, 1 64 ; IMine, xv, 7, et x\iii, 4 ; Diuiloi e de Sic, i, 34 ; IlPiodole, M, 9?.

PREMIÈRE tPOQUE, 201

Après l'huile de ricin vient l'huile d'amande, appelée 7?/(?/opiwn. On la préparait ordinairement avec des amandes desséchées, pilées, et arrosées d'eau. Cette huile ainsi préparée devait avoir, à cause de la présence de l'acide cyanhydrique, des propriétés vénéneuses; c'est peut-être ce qui lui a valu le nom û.' après- l'opium (melopium).

A CCS huiles il faut encore ajouter l'/iw/Ze de noix, nommée caryinon (1), et l'huile de poisson.

Huiles essentielles. — Les anciens connaissaient un grand nombre d'huiles essentielles , dont quelques-unes seulement se trouvaient à l'état de pureté ; car leurs huiles factices ( olea factilia) étaient plutôt des solutions d'essences dans les huiles grasses; ils les obtenaient particulièrement en faisant macérer des plantes aromatiques dans l'huile d'olive. C'est ainsi qu'ils préparaient les huiles de myrte (i2), de roseau aromatique {culainus aro)na(icus), d'iris, de cardamome , de mélilot, de nard gaulois, de maijolaine, d'année, de cinnamome, de rose, dejusquiame(3), de lupin, de narcisse, de sésame, de lis, de troëne.

Toutes ces huiles, que Pline dit fort bien être composées tl'un svc odorant ( essence) et d'un excipient (matière grasse ), étaient employées dans la parfumerie, qui constituait une branche d'industrie très-importante dans l'antiquité. Plusieurs villes , comme Capoue, Préneste, Corinthe, Rhodes, Mendès en Kgyple, s'étaient, sous ce rapport, acquis une grande renommée. L'usage des parfums, originaires de la Perse, était alors bien plus répandu qu'il ne l'est aujourd'hui; les Romains le regardaient comme un des plus honnêtes plaisirs de la \'w {in/er honesdssimav(tœ bonu admissa est) (4).

Presque toutes ces huiles étaient colorées avec du vermillon ou de l'orcanette , afin de réjouir la vue en môme temps que l'odorat. On les conservait dans des vaisseaux bien fermés, et à l'abri de la chaleur.

Il faut que l'amour des parfums ait été poussé bien loin chez les Romains, pour que les aigles de leurs armées redoutables fussent parfumées les jours de réjouissances publiques (oj.

(1) Dioscoride, i, 41.

(2) Dioscoride, i, 48; IMiiic, \v, 7.

(3) Dioscoride, i, 42; l'iine, wiii, 4. ('») IMiae, xni, 2.

(j) Pline, XII, 4.

L'huile de citron et celle de laurier étaient des essences pures, obtenues directement et sans l'intermédiaire d'une huile grasse (1). L'huile nommée ghicine ou f/leucine était préparée en traitant l'huile d'olive avec du moût de raisin , à une température peu élevée.

L'huile des semences de raifort (e raphani semine) était principalement fabriquée en Egypte (2).

Mais, de toutes ces huiles, celle qui nous intéresse le plus sous le point de vue de l'histoire de la chimie, c'était le pisséléon ou l'huile de térébenthine, préparée avec la résine de cèdre ou de pin.

C'est là une des premières substances qu'on ait obtenues à l'aide d'un procédé distillatoire extrêmement curieux, et qui prouve combien l'esprit humain est habile à faire varier les moyens pour arriver au même but.

Voici ce procédé, tel que nous le déci'it Pline : « On alfume du feu sous le pot qui contient la résine ; la vapeur {lialitus) s'élève et se condense dans de la laine qu'on étend sur l'ouverture du pot oi^i l'on fait cuire la résine. L'opération étant terminée, on exprime la laine ainsi imprégnée d'huile. C'est celte huile qu'on appelle pissinum ou pisséléon (3). »

Quelque imparfait que soit ce procédé, il mérite néanmoins d'être médité : un pot servait de cornue, et un bouchon de laine de récipient. Combien de tentatives n'a-t-il pas fallu avant de songer à faire communiquer la cornue avec le récipient à l'aide d'un tuyau ou d'un tube, une chose qui nous paraît aujourd'hui la plus simple du monde ! Tout cela paraît simple aujourd'hui parce que nous n'avons pas eu la peine de l'inventer. C'est une de ces erreurs de perspective intellectuelle que nous aurons plus d'une fois l'occasion de signaler.

On préparait cette huile principalement dans le pays de Bruttium et dans la ville de Colophon en Grèce. Le résidu était appelé poix (pix), ou poix de Colophon. De 15. l'origine du nom

(1) Pline, XV, 7.

(2) VVme.ibid.

(3) Pline, xv, 7. Comp. Sciihoniiis Largus, Comyjo.»., 40 -. Florent pici.s aulem appcllo, quod excipihir duni ea coqiiitur, lana superposita ejus vapori. Compar. Sénèque., AY;/. queest., m, 24 : Foccre solemus dracones et mUiavia et complures formas in quibus are tenui fistulas sfruimns per déclive circumdalas. — C'est à tort que Dulens a voulu voi;- dans ces paroles la descriplion d'un appareil distillatoire. — K[\\ûnèv, Deipnos.y xi, p. 480; Vitruve, vii, 8.

moderne de colophane, appliqué au résidu de la distillation de l'essence de térébenthine.

La plus estimée de toutes les résines était fournie par les térébinthes {tcrcbinlhi) de TOrient (de Syrie et de Chypre). La résine provenant du cèdre, du cyprès, du pin, était moins estimée. « Toute résine, observe Pline, se dissout dans l'huile ( résina omnis dissolvitiir oleo ) (1). »

Le procédé dislillatoire que nous venons d'indiquer, et dont Pline ne prétend nullement être l'inventeur (ce qui en fait remonter la découverte à plus de deux mille ans), rappelle le passage suivant d'Alexandre Aphrodisie, déjà signalé par Alex. <le Humboldt : ((On rend, y est-il dit, l'eau de mer potable en la vaporisant dans des vases placés sur le feu , et en recevant la •vapeur condensée sur des couvercles (récipients?)». Le célèbre commentateur d'Aristote ajoute qu'on jieut traiter de la môme manière le vin et d'autres liquides (2).

Alexandre d'Aphrodisie vivait au troisième siècle, c'est-à-dire environ cent cinquante ans après Pline le naturaliste (3).

Nous verrons plus bas Zosime, le Panopolitain , donner le premier la description exacte et détaillée de l'appareil de la <lislillation.

Suc de grenade.

L'écorce et les baies de grenade renferment une quantité con- ■sidérable de tannin. C'est du suc de l'écorce et des baies de grenade que se servaient les anciens i)ûur tanner le cuir. Cet usage fit appeler la grenade malicorhnn, pomme aux tanneurs (4).

L'infusion d'écorce et déracine de grenade était, comme

(I) Pline, XIV, 75.

(•;,) Qiiidqukl ex ipsis cvaporans in opcrculis coUi/jiluv. — Vhnim et alla <H(X humorcm avi sucaim habcnt afqve évaporant, ex transmu/atione riirsus vaporis in Innnidiim, aqua fiunt. Alex. Aplirodis., in Melcorolog. Arislof. Comment., lih. ii, coin. Ij, p. 19 verso, edil. Piccolomini ; Veneliis, in 4", 1348.

(3, Voyez noire article Alexandre d'Ap/irodisic, dans la Diograpliic cjciicrale.

(4) Celse, ii, 33 ; Pline, x\iii, 40; \xiv, 57. ,

aujourd'hui, employée dans le traitement des hémorrhagies, do ladyssenterie et du lénia. En faisant bouillir l'écorce et la racine de grenade jusqu'à consistance de miel, on préparait un extrait aqueux qui servait aux mêmes usages (\).

La noix de galle était également employée pour tanner le cuir. Les anciens savaient que ces excroissances des feuilles du chêne sont dues à des piqûres d'insectes; car Pline rapporte que, dans les petites boules qui se développent sur les feuilles du chêne, il s'engendre de petits moucherons [culices nascxmtur) (2).

Nous avons déjà dit que la noix de galle était employée comme réactif de Vatrawent ou vitriol de fer. Mais il ne paraît pas que la liqueur noire qui résulte de la combinaison du suc de la noix de galle (acide tannique) avec ce sel de fer, et qui n'est autre chose que l'encre, ait été aussi généralement employée qu'elle l'est aujourd'hui.

Sncres. — Encre sympathique.

L'otramentiim librarium était une espèce d'encre de Chine , dont Dioscoride nous a laissé la formule (3).

Ovide enseigne aux fdles un moyen de tromper la vigilance des gardiens qui cherchent à intercepter leur correspondance amoureuse; ce moyen consiste à tracer les lettres avec du lait frais, et aies rendre lisibles avec de la poussière de charbon (4). Le poëte Âusone propose à Paulinus(5)le môme moyen, qui réussit en effet lorsque le lait n'est pas privé du corps gras ( beurre) qu'il contient. 11 y a là une simple action mécanique, consistant dans l'adhérence de la poussière de charbon au corps gras du lait. Dans les différentes espèces d'encre sympathique modernes,

(1) Pline, xxui, 57.

(2) l'Iine, x\i, 9el 10.

(3) Dioscoride, v, 1S3, Wtd (jL^/avo; : trois onces de noir de fumée pour une once de gomme.

(0 lie Arte amandi, lib. m, v, 629 :

ïula (iiioqiie esl, fallitque oculos e lacté leceiiti Litera : carbonis pulvere laiij^e ; leges.

(.)) Ausone, /j'p/s/., xxiii, V. 21. Comp. Pline, xxviii, 18, qui propose la cendre à la place de la poussière de charbon.

il y a , au contraire , une action chimique : il se prviiluit une combinaison noire de l'hydrogène sulfuré avec la solution d'un sel de plomb ou de fer.

Sucs «le pavot, de laitue ^ de figuier.

C'est h tort qu'on a contesté aux anciens la connaissance de l'opium. L'opium et ses propriétés étaient connus depuis fort longtemps. Qu'était-ce que l'opio7i, \e meconion, ]e diacorJioîi?

«Le pavot noir (p. tiiç/rum) donne un suc qui provoque le sommeil, et qui, à plus haute dose, occasionne la mort. Ce qu'on appelle oioion s'obtient de la manière suivante : On fait. au milieu de la journée et par un temps sec, des incisions longitudinales sur la tête du pavot; il faut avoir soin que ees incisions ne soient pas trop profondes.. Le suc qui s'en écoule ne larde pas à s'épaissir; lorsqu'il est sec, on l'enlève avec l'ongle, on le pile , et on le réduit en irochisques (pastillos). On reconnaît l'opium à son odeur forte et vireuse ; étant allumé, il donne une flamme claire et brillante : c'est ce qui distingue le véritable opium de l'opium falsifié, qui s'endamme plus difficilement et s'éteint plus vite. On s'assure encore de sa bonté en l'exposant aux rayons ardents du soleil; car alors le vrai opium se liquéfie de manière à prendre l'aspect d'un suc nouvellement découlé de l'arbre. L'opium est le plus souvent falsifié avec du suc de laitue. »

Voilà, en résumé, ce que Dioscoridc et Pline nous apprennent sur l'opium, qui est bien, h n'en jjas douter, celui de nos officines (1).

Le meconion des anciens n'est point notre opium ; il suffit d'entendre Pline. (( Le liquide, dit-il, provenant de la décoction des feuilles et des tètes de pavot dans l'eau , s'appelle mcconium. Il a bien moins de force que l'opium {multum opio ignavior). a (Pline, XX, 18.)

Il est impossible de définir plus clairement le meconiuin.

iihediacodc (2) se fait, ajoute-t-il, de la manière suivante :

(1) Dioscoride, iv, CJ ; Pline, xx, 76.

(2) Djflcoi/c signifie UUévHkmcnl par des (êtes de pavo!,?j:^ y.u)3îiwv. Comp. Galien, Ka-cà tôjïguç, c. 2.

Prenez cent vingt têtes de pavot sauvage {p. sijlvestris), faitesles macérer deux jours dans trois sextaires d'eau de pluie; puis faites-les bouillir dans la môme eau. Passez la décoction à travers un linge ; reprenez la colature avec du miel , et évaporezla jusqu'à réduction de moitié. » (Pline, xx, 78.) — C'est là à peu près notre ûvo^ diacode , dans lequel le sucre remplace le miel.

La culture des pavots était, dès les temps antiques, particulièrement en faveur chez les Romains. On se rappelle que Tarquin le Superbe, pour toute réponse aux ambassadeurs que son tîls lui avait envoyés, fit tomber, en leur présence, les têtes. de pavots de son jardin (i).

L'emploi de l'opium, dont on faisait un grand commerce à Alexandrie, fut le sujet de vives discussions parmi les médecins de l'antiquité. Érasistrate et Diagoras le proscrivaient, il y a plus de vingt siècles, comme vénéneux {morlifei-um) et nuisible à la vue [quoniam visiii noceret) (2).

Il est bon de rappeler que les auteurs anciens nous citent plusieurs cas d'empoisonnement par l'opium. Ce fut avec ce moyen que Cécina, un des ancêtres de Mécène, se tua de désespoir.

Stuc de laitue et de fig^uier.

« Le suc de la laitue sauvage ( lacluca sylvatica) est blanc , et jouit à peu près des mêmes propriétés que celui du pavot; on le recueille en incisant la tige de la plante à l'époque des moissons. Ce suc est -rafraîchissant et narcotique. » ( Pline , XX, 7.)

Le suc de figuier cultivé, du figuier sauvage {capi-ijicus ) et du sycomore, était préconisé pourlaguérison d'un grand nombre de maladies, et comme antidote des poisons animaux. « Le suc du figuier, remarque Pline, fait cailler le lait, comme ferait le vinaigre (3). »

(1) Pline, XIX, 53.

(?.) Dioscoride, IV, C5;.Pline, XX, 76.

(:'.) Pline, xxiii, 6i; Coliimolle, vu, 8; Dio-coride, r, 183.

D'après Varron, on faisait le fromage en coagulant le lait aVec du vinaigre et du suc de figuier (1).

Papier (charta).

Varron nous apprend que le premier papier de papyrus fut fabriqué quelque temps après les conquêtes d'Alexandre le Grand, dans la ville nouvellement fondée d'Alexandrie (2). On considérait dans le papier son format, son épaisseur, sa blancheur, et son aspect lisse et uni. Les bandes de papyrus, disposées en forme de croix, étaient collées avec de la farine bouillie dans de l'eau acidulée de vinaigre. Le papier étant collé, on l'amincissait en le battant avec un marteau, ensuite on le le soumettait de nouveau au collage. Enfin, après l'avoir mis à la presse pour le dérider, on le battait de nouveau avec un marteau pour l'étendre et le rendre uni.

(i Tel est, ajoute Pline qui nous donne ces détails , le papier sur lequel sont écrits les ouvrages de Cicéron, d'Auguste et de Virgile, que j'ai souvent sous les yeux (3). »

Ciommes.

La gomme étant un produit naturel de certains arbres, il n'est pas étonnant que les anciens aient connu à peu près toutes les espèces de gommes que nous connaissons aujourd'hui. La gomme {gummi, xou.pLi) provenant de l'acanlhos (V Egypte était préférée à toutes les autres (4). Or Vacanthos, dont le fruit était, comme la noix de galle, employé pour tanner les peaux, ne pouvait être qu'une espèce d'acacia; et la gomme qu'il produit était notre (jouiine arabique. « Elle est, dit Pline, sans aucun mélange d'écorce, et s'attache aux dents quand on la mâche; une livre de cette gomme se vend trois deniers romains (5). »

(1) Varron, de Re mslica, ii, 9.

(2) Pline, xiiF, 21.

(.!) Pline, xiir, 26.

(i)TUéo\y\i\ds[e, BisL plant. , iv, 2; Dioscoridc, m, 15; Pline, xiir, 20. (à) Pline, XIII, 2G. Environ 1 (V. 20 cent, de notre inoiinaie. '

On connaissait, en outre, les gommes de l'amandier, du cerisier et du prunier. Cette dernière était la moins estimée. La sarcocolle, distillant d'une espèce d'arbre indéterminée, était employée dans la peinture (1).

liig^neux. — I.iîn. — Coton. — Tissus incombustibles.

Le lin n'était pas seulement cultivé en Egypte, mais encore dans les Gaules et dans la Germanie, chez des nations que les Romains regardaient comme des sauvages. Dans les pays riverains du Pô, on fabriquait des étoffes de lin d'une finesse extrême. « Le fil , dit Pline , en est aussi fin que celui d'une araignée (2). »

Les' tiges de lin ont besoin, avant d'être employées, d'une sorte de préparation , connue sous le nom de rouissage. A cel effet , on laisse macérer le lin, qu'on vient d'arracher du sol , au fond d'une eau stagnante. Ce procédé était également pratiqué par les anciens, qui jugeaient le lin suffisamment roui, lorsque son écorce était devenue plus lâche (membrana laxatior). En général, pour tout ce qui concerne les arts et l'industrie, dépendant plus ou moins de la chimie, on était plus avancé dans l'antiquité qu'au moyen âge.

Lesvoiles des navires et les draperies des théâtres étaient de lin. Jules César, élevé à la dictature, fit couvrir de toiles de lin le grand Forum de Rome, ainsi que la rue Sacrée, qui allait de son palais au Capitole (3).

L'étoupe (stupa) servait à faire des mèches qu'on imprégnait d'huile de noix ou d'huile de ricin.

Le yox^ipion ou le xylon des Grecs, qui provenait d'un fruit de la grosseur d'une aveline, étaitévidemment le colon (4). C'étaient des étoffes de coton, appelées xylines, qui composaient les vêtements des prêtres de l'Egypte, parce qu'elles étaient plus blanches et plus douces que celles de lin.

(1) Pline, XIII, 30. .

('2) Pline, XIX, 1 et suiv.

(3) Pline, XIX, ?.

(4) Parvus est, similemque barbatx nucis defert tracliun, cvjus ex interiore bombyce lanugo nefur. Pline, ibid.

Le ligneux âuspartum et du schoinos était employé pour faire des matelas (strafa), des chaussures (crt/(vam/n«), des cordages, et des habits grossiers pour les pâtres. Le spa/tum était une espèce de genêt {genfsta scoparia ? ); et les cordes qu'on en faisait se nommaient en grec xau'/iXoi, caineli, que les traducteurs du Nouveau Testament ont rendu p-.ir chameaux.

Le sc/iomos était une sorte de jonc, semblable an phurmium fe}ia.r, dont on retire aujourd'hui une espèce de lin, appelé lin de la Nouvelle-Hollande.

Saint Clément d'Alexandrie connaissait le ver à soie (bombyx) et les tissus de soie : il en donne la description dans ses Stromates (1).

Tissus incombustibles. — En quoi consistaient cesétoffes dont on enveloppait les cadavres des rois, au moment de les brûler, afin que leurs cendres ne se mêlassent pas avec celles du bûcher? Qu'était-ce que ce lin incombustible avec lequel les patriciens de Rome faisaient fabriquer des nappes, qu'après le repas ils jetaient au feu pour les blanchir?

Ce lin incombustible était ce que nous appelons aujourd'hui amiante ou asbeste. Ce nom qui signifie, par métonymie, incombustible, lui est venu des Grecs. C'est la substance que les alchimistes, qui ne voyaient partout que du merveilleux, appelaient lin vif on laine de salamandre , parce que, d'après leurs idées, la salamandre était à l'épreuve du feu.

On sait que l'asbeste est une substance minérale que l'on trouve dans beaucoup de mines d'Allemagne et d'Angleterre.

Les architectes grecs et romains paraissaient avoir connu le moyen de rendre le bois de construction réfractaire au feu, en le trempant dans des solutions de sels alcalins et alumineux.

Aulu-Gelle raconte que Sylla, assiégeant le Pirée, ne put, malgré tous ses efforts, parvenir à brûler une tour en bois construite par Archélaûs. Il se trouva que le bois de cette tour était recouvert d'alun (2).

(1) Clementis Alexandr. Opéra, e<l. Dan. Iliins. ( ICIG, Lu^il. Hat.), lib. i, p. 148.

(2) Aulu-Gelle, Nocles atlicx, xv, i. Oiimein maleriam oiiliverat alumine , quod Sylla atque milites admirabanlur.

IIIST. DE L\ CIIIMIF.. — T. I.

Charbon.

Le charbon employé par les forgerons ouïes fandeurs était du charbon de chêne, qui passait pour donner plus de chaleur que celui de toute autre espèce de bois. Le charbon était préparé en grand par la méthode que nous employonsencore aujourd'hui. Seulement les meules, au lieu d'être recouvertes de gazon , étaient recouvertes d'une couche compacte d'argile ou de plâtre, qu'on avait soin de percer en plusieurs endroits pour laisser échapper la fumée (1).

L'agaric du saule et les feuilles" sèches servaient d'excipient au feu, ou d'amadou, que les Romains appelaient fomes, d'où notre expression de fomenter.

D'après la doctrine des anciens, qui rappelle le phlogistique de Stahl, les charbons ainsi que le bois fournissaient une quantité de chaleur proportionnelle au principe de chaleur qu'ils étaient supposés contenir. Or, le bois de chêne, étant regardé comme le plus riche en matière ignée, devait aussi donner le plus de chaleur.

Si les alchimistes avaient raisonné comme les Grecs et les Romains, ils ne se seraient pas fourvoyés.

Embaumement. — ConserTation des fruits.

L'expression de xapi^^ïuetv, dont se servaient les Grecs, signifie à la fois salerai embaumer. Ow attribuait depuis longtemps au sel la propriété de préserver les substances animales de la putréfaction (2). Dion et Plutarque racontent que Pharnace envoya à Pompée le corps de Mithridatc, conservé dans de l'eau salée. Plutarque ajoute que le visage n'était plus reconnaissable, parce qu'on avait oublié de retirer le cerveau (3). Suivant Eunape, qui

(1) Pline, xYi, 8.

(2) Pline, lib. xxxi, 45. SaWs nalura —corpora siccans, dcfuncta eliam a pU' trescendo vindicansyut durent ita pcr ssecula, Isidore, Orig., lib. xvi, c. 2, répète la même chose. Sextus Empiiicus, in Pyrrhon. hypotypos. cap. 24.

(3) Dion Cassius, xxxvu, 14. Plulaïqup, Yita Pomp.

vivait au iv^ siècle^ il y avait une secte de religieux dont l'occupation consistait à embaumer, dans une saumure, les têtes des martyrs (1).

Le même procédé était employé pour conserver certains animaux comme objets de curiosité (2).

Après les sels alcalins, le miel et la cire étaient réputés comme préservatifs de la putréfaction. Les Assyriens enduisaient les morts de miel et de cire (3). Les corps d'Agésipolis, d'Agésilas, d'Aristolas et d'Alexandre le Grand furent embaumés de cette manière (i). Le corps de l'empereur Justin fut embaumé avec du miel mélangé de substances aromatiques.

Les anciens faisaient confire les fruits dans du miel; c'étaient des conserves analogues à nos Confitures sucrées.

Tous les procédés de conservation rais en usage parles anciens avaient pour but de prévenir, autant que possible, l'accès et l'influence de l'air, comme s'ils avaient entrevu que cet agent contient un principe éminemmentpropre à hâter la fermentation et la putréfaction des substances végétales et animales. Spiramentum omne ad/inendum, disaient les Romains, comme nous dirions aujourd'hui : Évitez le contact de l'oxygène.

C'est conformément à ce principe que, pour conserver les pommes et les grenades, ils les recouvraient d'une couche de cire ou de résine. Ils conservaient les raisins, ainsi que beaucoup d'autres fruits, dans des vases d'argile exactement fermés et enfouis dans du sable à plusieurs pieds de profondeur. C'était 1<\ la méthode indiquée par Varron (o). Dans d'autres cas, ils faisaient bouillir les substances fermentescibles dans l'eau, avant de les enfermer dans des vases; c'était un assez bon moyen de prévenir la fermentation (6).

Les olives vertes se conservaient dans une solution de sel marin, ou dans une espèce de saumure qu'on emploie encore aujourd'hui dans le même but.

(1) Ennape, in Vilis Philos. Comp. Siegeberf, in Actis S. Guiberli, cap. 6.

(2) Varron, (le Rc rustica, ii, 4. Pline , vu, 3. Plilegon Ti ailian., de MirabiL , pag. ;r«, 35. Geopon., xix, cap. 9. Pliiloslorgius, ffi5^/(a ecclesiasf., Gênes ^ 1643,4, p. 41.

(;î) Strabon, \vi, p. 1082.

(4) Xenopb., Hist. Greec, v, p. 384. Dioil. Je Sicile, i'b. xv. Josèphc, Antlq. y«d.,Mv, 13. Stace, Sylv , m, 2.

(5) Pline, XV, 34.

(6) Ce moyen rappelle la niélliode d'Appert, employée de nos jours.

Œufs.

Le jaune et le blanc de l'œuf avaient de nombreux usages en médecine. On connaissait depuis longtemps la propriété qu'ont les œufs de noircir la vaisselle d'argent; mais c'est de nos jours seulement que nous savons pourquoi : cette propriété est due au soufre qui entre dans la composition de l'œuf et qui, en se combinant avec le métal, forme un sulfure noir.

Les anciens savaient que la coquille d'œuf ainsi que les coquilles d'huîtres donnent de la chaux. Ils faisaient même, avec du hlanc (V œuf et de la chaux vive, une espèce de mastic pour luter le verre (1). Ce lut était employé, jusque dans les temps modernes, pour fermer exactement les vaisseaux dans les opérations chimiques.

Liait.

La coagulation du lait par les sucs acides, et particulièrement par le vinaigre, est une des observations les plus anciennes qu'on ait faites sur ce liquide nourricier. Les Grecs et les Romains employaient, comme on le fait de nos jours, la caillette (ongnlum) ou l'estomac des ruminants pour faire cailler le lait, c'est-à-dire pour séparer le caséuni du pefit-lait.

Le lait de vache et le lait de chèvre étaient le plus communément employés pour la confecliondu beurre etdu fromage. Quant au lait d'ànesse, sa réputation comme remède et comme moyen hygiénique paraît remonter à une époque assez reculée. Il était surtout prescrit, conmie il l'est encore aujourd'hui, aux poitrinaires. On raconte que la femme de Néron se baignait dans (iu lait d'ànesse, et qu'elle menait, dans ses voyages, cinq cents ânesses à sa suite.

Le petit-lait n'était pas une boisson du goût des Romains; ils ne l'estimaient bonne que pour les barbares.

(I) Pline, XXIX, 11.

Le beurre élait employé aux mêmes usages que l'huile ; mais il servait, surtout à Rome, à oindre les enfants.

Les fromages étaient un mets très-recherché sur la table des Romains. Les fromages de Nimes {ISemausus) et des Alpes étaient particulièrement recherchés. C'est avec le fromage des Alpes que l'empereur Antonin Pie se donna une indigestion qui lui coûta la vie.

Pour donner aux fromages un goût qui plaisait alors aux gourmets (le goût et le costume sont une affaire de mode), on les exposait à l'action de la fumée des plantes aromatiques. Cette pratique était surtout mise en usage par les Gaulois, les fournisseurs privilégiés de la table des patriciens.

« Le fromage, dit Pline, prend en vieillissant un goût de sel, bien qu'on n'y en ait pas mis. Mais si on le laisset remper dans du vinaigre, il reprend son premier goût (1). »

Ce fait s'explique. Le fromage développe, à mesure qu'il vieillit, beaucoup d'ammoniaque, qui, étant neutralisée par le vinaigre, doit, à peu de chose près, rendre au fromage son premier goût. C'est donc un moyen chimique qu'employaient ici les anciens: ils saturaient une base alcaline par un acide. Voilà comment les faits précèdent les théories.

Le fromage au vinaigre paraît avoir été fort du goût des Grecs et des Romains, dont la cuisine ne flatterait guère aujourd'hui le palais de nos gourmets, du moins à en juger d'après la composition du fameux mywa, espèce de ragoût dont parle Athénée (2). En v(fîci la recette ; poulet et intestins hachés, mélangés avec du sang, avec du vinaigre, avec du fromage grillé, et assaisonnés de cumin, de thym, de coriandre, d'oignons brûlés, de raisins secs, de miel et de grains de grenades. — Il faut avouer que, si les anciens ne se brûlaient pas l'estomac avec de l'eau-de-vie , ils le cautérisaient avec des épices, dont ils faisaient un grand usage. -

Poisons.

C'est une vérité triste à confesser, que les vices de l'honmie sont un des principaux stimulants du progrès. Combien de ilé-

(1) Pline, XI, Ofi et siiiv.

(2) Deipn.^ xvi, 23.

couvei'les m devons-nous pas à la fraude, à la cupidité, aux crimes des empoisonneurs et des faux-monnayeurs ?

N'est-ce pas vraiment humiliant de voir les plus mauvaises passions de l'humanité servir en quelque sorte d'engrais à l'une de nos plus belles sciences?

La connaissance des poisons est aussi ancienne que le crime de l'empoisonnement, ce qui revient à dire qu'il est impossible d'en fixer l'époque.

Soit par respect pour la morale, soit par obéissance aux lois • établies, les auteurs anciens s'étaient imposé le silence le plus absolu sur la matière toxicologique, témoin le serment d'Hippocrate, qu'on faisait autrefois prononcer dans toutes les facultés de médecine de l'Europe. C'est probablement ce qui explique pourquoi l'histoire nous apprend si peu de chose sur la préparation des poisons.

Galien, dans son Traité des antidotes, dit que les seuls auteurs qui aient osé s'étendre sur les puisons, sont Orphée, surnommé le Théologue (©soXoyoç), Horus, Mendésius le Jeune, Héliodore d'Athènes, Arate et quelques autres (1). Malgré sa remarque, « qu'il est imprudent de traiter des poisons et d'en faire connaître la composition au vulgaire qui pourrait en profiter pour commettre des crimes , » il ne se fait pas de scrupule d'indiquer une série de substances réputées vénéneuses, et qui se retrouvent dansNicandre et dans Dioscoride.

Aucun des auteurs mentionnés par Galien n'est arrivé jusqu'à nous. Parmi les écrits d'Arate qui nous restent, il ne se ft-ouve pas de traité sur les poisons. Quant à l'auteur du poëmellspt li()oi\) {sur tes pierres), il ne parait appartenir qu'aux premiers siècles de l'ère chrétienne, époque à laquelle on rencontre une multitude d'écrits pseudonymes, des traités sur la pierre philosophale, attribués à Platon, à Aristole, etc.

Idée dupoëine llïpiXiOwv. — ïhéodamas, filsde Priame, expose à Orphée les propriétés des pierres, et surtout leur vertu contre la morsure des serpents venimeux. Il cite comme remèdes la topaze, l'opale, le jaspe, la lépidole, la chrysolithe, l'aimant, le rubis, l'émeraude, etc. Au milieu de ce récit, le poète intercale plusieurs anecdotes concernant la famille de Laomédon et les rois de Troie. Le dialecte est ionien, et imite assez maladroitement le langage d'Homère, (l) Giiliei), De antid., u, 7.

PREMIÈRE ÉPOOUE. 215

Deux raisons démontrent surtout que l'auteur de ce poëme n'est point Orphée : 1° Orphée vivait, selon les traditions mythologiques, longtemps avant la guerre de Troie ; il lui aurait donc été impossible de parler d'Ulysse, d'Hector, et de tous ces héros de la guerre de Troie, comme le fait notre pseudonyme; 2" le supplice des magiciens dont parle l'auteur (vers 73-74). Avant le règne de Constantin, il n'existe aucune loi infligeant la peine capitale à ceux qui s'étaient adonnés à la magie, à la divination ou aux sortilèges (1). Cette circonstance permet de fixer l'époque à laquelle aura vécu notre Pseudorphée. Aucun auteur n'avait fait mention de ce potMiie avant Jean Tzelzès et le • grammairien Démétrius Moschus , qui tous deux vivaient vers le xii" siècle de notre ère (2).

L'auteur le plus ancien qui nous ait laissé quelques détails sur l'histoire des poisons, c'est iSicandre de Colophon; il vivait entre 204 et 138 avant l'ère chrétienne (3).

Lorsqu'on compare entre eux Nicandre, Dioscoride, Pline, Galien, Paul d'Égine, relativement à ce qu'ils nous apprennent des poisons, on incline à penser qu'ils se sont copiés les uns et les autres, ou qu'ils ont tous puisé aux mêmes sources.

Voici d'abord ce que nous apprend Dioscoride :

«Si les poisons, dit-ii, sont nombreux en espèces, leur action est assez uniforme. Aussi leur oppose-t-on à tous à peu près les mêmes remèdes. » Dioscoride donne ensuite l'énumération assez exacte des symptômes de l'empoisonnement. De là il ar rive à conclure qu'il est difficile de trouver un symptôme exclu-

(1) Ce fut l'an 3j7 qu'apparut un édit de Constantin, De inagis supplicio capitis feriundis, v. Cod. ïlieod., jx, tit. xviii, ô : Supplicio capilis fcriatur guicunqtie jussis noslris obsequiiun denecjavit. Sont ensuite signalés à la vindicte de la loi : C/ioldici et magi el cceteri quos male/icos ob facinortim magniludinem vulgus appellat. — La religion chrétienne venait d'être déclarée religion d'Étal, en ren)placenienl du paganisme qui avait laisse les magiciens et les sorciers parfaitement libres. Longtemps persécutée, elle devint à sou tour pcrsécuîrice. Voilà comment le christianisme s'éloigna de sa vraie source.

(2) Voy. n£pl ÀtflMv, eii. Jo. Mnth. Grsner, cum notis Th. Tyrivhilt., Loudini, 1781, 8. C'est ain>i que lomhe i'afiiiuiation de M Hognelta, itrétcndant que

il'auteur du poème lUpl Àtôwv élait antérieur à Homère. {Mc»i. siir iempoisonncnient par V arsenic j Paris, 1840, 8.)

(3) Nicandri Colophonii Tlieriaca, id est besliarum vencnis, etc., cd. Gottloh Schneider; Lips., 1815, 8. — ÎNicandri Alexiphurmaca, éd. G. Schneider; Halle, 1792, 8.

sivemenl propre à tel ou tel poison (i). Il avoue même que plusieurs de ces symptômes sont communs à des maladies qui ne sont pas, à vrai dire, des empoisonnements. Il divise ensuite implicitement les poisons en ceux qui tuent promplement, et en ceux dont l'action est plus lente, et qui occasionnent souvent des maladies de longue durée.

Après ces idées, qui sont pour la plupart exactes, l'auteur aborde la question du traitement. Ici tous les auteurs s'accordent à dire que le premier moyen qu'on doit employer dans un cas d'empoisonnement, c'est de chercher à expulser le poison par la voie la plus courte. Et, à cet effet, ils conseillaient de provoquer immédialementle vomissement avec de l'huile tiède, seule ou mélangée avec de l'eau 2). « Si l'on a pas d'huile sous la main, on donne, ajoute Dioscoride, du beurre dans de l'eau tiède, ou une décoction de mauve, de graine de lin, de semence d'orties, etc. Ces substances ont l'avantage de chasser le poison, non-seulement par la bouche, mais encore parles selles, et d'amortir par là l'action corrosive du poison. »

Nicandre ajoute à ces moyens, comme ayant la même action , l'huile d'olive, le lait, une lessive chaude de cendres de sarments, des noyaux de pêches écrasés dans de l'huile blanche.

Après le vomissement, on donnait ordinairement à boire une infusion de plantes aromatiques, du vieux vin, de Thydromel contenant du nitre pilé, etc. Après l'exposé de ces idées, qu'on peut considérer comme la base de la toxicologie ancienne, Dioscoride, et, après lui, Galien, donnent la liste suivante des substances vénéneuses ou réputées telles.

A. Poisons tirés du règne animal.

Cantharides. — Dioscoride décrit fort bien les troubles que ce poison «létern)ine dans l'appareil génito-urinaire. Les observateurs modernes n'ont fait, sous ce rapport, que développer les idées des médecins anciens.

Bupreste. — C'est un insecte ayant les mêmes propriétés que la canlharide. Nicandi'e conseille, comme contre-poison des cantharides, le moût de vin ou des œufs avec du sel marin.

(I) lJios(oii«le, llepî Sr/YiTïipîwv cpapij.dty.wv, p. 395 ( Lnsd., 1598, in fol.)- (2) Dioscoride, il)i(i. Galien, De antido/., ii, 7 : /pri ùôps/atov 6£p[j.Gv oioôvat -/.al -lo/.'/OTttveiv -/ai àva^xâileiv i^izX'j. Kicindie, Ale.riiifiaivi.

PIŒMIÈRE Él'OQUE. '217

Sangsue. — Avalée par accident, la sangsue était supposée causer la mort par le sang qu'elle suçait dans l'estomac.

Lièvre marin. — Les auteurs anciens racontent beaucoup de merveilles au sujet du lièvre marin qu'on regardait comme fabuleux. On ignore s'ils ont voulu désigner par ce nom une espèce de phoque, de poisson, de crustacé, ou d'araignée de mer (1).

Crapaud. — Salamandre. — Serpents venimeux.

Sawj de taureau. — C'était probablement du sang qui avait éprouvé la fermentation' putride. On sait que, dans cet état, le sang est un des poisons septiqucs les plus énergiques. Ce genre de poison était très-usité chez les Athéniens.

Miel d'Héraclée (2).

B. Poisons tirés du règne végétal.

Suc de pavots. — Opium. Nicandre {Alexiphram., vers. 433 et suiv. ) (lit : (( Celui qui boit un breuvage dans lequel entre le suc de pavots tombe dans un profond sommeil. Les membres se refroidissent; les yeux deviennent immobiles; une abondante sueur se manifeste sur tout le corps. La face pâlit , les lèvres enflent, les ligaments de la mâchoire inférieure se relâchent ; les ongles deviennent livides, et les yeux excavés présagent la mort. Cependant ne te laisse pas intimider par cet aspect; donne vite au malade une boisson tiède, composée de vin et de miel, ou de l'huile de rose, d'iris, et remue le corps violemment, afin que le malade vomisse. »

On pourra comparer ce passage à un autre non moins curieux de Jules l'Africain (du quatrième siècle de l'ère vulgaire), qui le premierindique la formule d'un composé pharmaceutique, tout à fait analogue à notre laudanum : « Faites digérer de l'opium Ihébaïque (omov O/iêaïxov ) avec de la cannelle dans du vin (3). »

Jusquiame. — C'était surtout la graine qui servait de poison; aussi l'appelait-on fève de cochon ou Iiyoscia^nus [uoax^'xit.o^). On distinguait anciennement, comme aujouid'hui, la jusquiame

(1) Dioscoritle, /)« rcncni*. Nicaiidro, Alex'ipliannaca. l'iiiie, xxxii, 3; ix, 72, Atliénée, Deipn., x, p. 4'(6. Comp. Réaniniir, Mcm.de. VAcud. de Paris., 1715, p. 11. —C'est avec ce poison (|iie Domilien a, dit-on, cniiioisonné Tilus (Voy. Philostrate, in Vila Apollonh).

(2) Voy. pag. l'jn.

(3) Jul. Afiic, Ces fi.

noire (à graine noire) , et la jusquiame blanche (à graine blanche). Elle passait pour causer des vertiges et une folie momentanée. «On ne peut, dit Pline, manger plus de quatre feuilles de jusquiame, sans qpe la tête soit bouleversée (1). » Le lait était l'antidote de ce poison.

Nandragore. — Ce nom paraît avoir été appliqué, non pas aune seule espèce, mais à plusieurs espèces de solanum, qui, comme on sait, contiennent un principe toxique, commun à presque toutes les plantes de la famille naturelle' des solanées.

C'est avec différentes espèces de solanum, de hyosciamus, de datura, de belladona, données en breuvages, qu'on produit des visions étranges et des aliénations mentales momentanées. Les anciens connaissaient-ils cette propriété des solanées? C'est très-probable.

Ciguë {cicuta). — Ce poison consistait dans le suc condensé des tiges, des feuilles, des fleurs et des graines, exprimées. On employait à cet effet la ciguë de Suse , de Crète et de Mégare , qui était peut-être tout simplement notre cicuta virosa, ombellifère très-commune dans les lieux humides. Les auteurs signalent, comme un symptôme particulier de l'empoisonnement parla ciguë, le froid et la pesanteur des membres inférieurs; Platon en parle dans la mort de Socrate. La ciguë chez les Athéniens et chez les habitants de l'ancienne Massilia {"2) remplaçait la guillotine de nos jours. Le vin pur passait pour le contre-poison de la ciguë. Nicandre conseille à cet effet les graines de la pomme épineuse (ui.r,/.£tV,ç pY]x.toÔ£oç àypiûç y.apTrdç).

Sucs de donjcnium , de psyllium, de pharicum , de toxicum, de carpasus, de thapsia, d'elaterium.— Ce sont, autant qu'il est permis d'en juger, des sucs tirés de plusieurs plantes de la famille des euphorbiacées , ou de celles des apocijnces et des cucurbitacécs. Le suc d'elaterium était probablement le suc amer de la bryone {momordica elaterium).

Aconit (racine d') (3). — C'est là un des poisons les plus énergiques du règne végétal. Les anciens déjà le savaient, puisqu'ils donnaient à l'aconit l'épilhète de pardialankès {tue panthère); c'est ainsi que nous appelons aujourd'hui une certaine espèce

(1) Pline, XXV, 17.

(2) Pline, x\v, 95. Valèie Maxime, ii, 2.

(3) Le nom iWicoiiit vient, selon Tliéopliraste, de la petit ville iVAcon , près <3'lléiaclëe, où celle plante croissait en abondance. Tlieopli., Hist. plant., ix, 19,

d'aconit, tue-loup {bjcoctomun). La mythologie fait naître l'aconit de l'écume de Cerbère. Un des conjurés de Gatilina, Calpurnius Bestia , fit mourir ses femmes avec de l'aconit (1).

Colchique. — C'est, dit-on, avec cette plante que Médée de la Colchide, célèbre magicienne de l'antiquité, composa des breuvages empoisonnés ("2). Contre-poison : lait, infusion de feuilles de chêne (tannin).

Racines d'ellébore blanc [veratrum album) et d'ellébore noir {elleborus niyer). La racine d'ellébore jouissait autrefois d'une grande réputation dans le traitement de la folie et des hydropisics. Broyée et délayée dans du lait et de la farine, la racine d'ellébore était employée par les Grecs et les Romains pour tuer les souris et les mouches, comme nous employons à cet effet l'arsenic. Les Gaulois empoisonnaient leurs flèches en les trempant dans du suc d'ellébore (3).

Smilax ou taxus des Bomams. — C'était probablement notre daphnc mezereum [ho\& gentil), dont on connaît les propriétés vénéneuses (poison acre) Cativulcus, roi des Éburons (Belges), se fit mourir avec ce poison (4).

Herbe sardonique. — C'est une espèce de renoncule ( ramin- ^ulus acris) (5). La plupart des renoncules contiennent un poison très-âcre qui irrite l'épiderme à la manière des cantharides.

Champignons vénéneux. — Les anciens connaissaient un assez grand nombre d'espèces de champignons vénéneux, que Nicandre appelle d'une manière pittoresque le mauvais ferment de la terre ( !^u,uo);jt.a xaxov yGovoç).

Les auteurs signalent une violente constriction à la gorge comme un symptôme qui ne manque jamais dans un empoisonnement par des champignons vénéneux. Cette observation est parfaitement exacte. Ils prescrivaient, comme contre-poison, du vinaigre ajouté à une colature de cendre de sarments.

(1) Pline, xxyn, ?..

(2) Tô MTiOïiy); KoX/rjîoo; è/&Ô[A£vov nùp. Nicaiid., Alcxipharm.

(3) Aulii-Geile, wii, 15. C. Celse, v, 27. Pline, xxv, 25.

(4) Caesar, de Bello GaUïco, vi, 31.

.<5) 2apûiovtaç Tioa, pa-pi/^ou £loo; ûùaa. Dioscoride, cap. De venenis.

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