‹ Histoire de la chimie (volume 5)Chapitre 14 sur 29 · C. Poisons tirés du règne minéral · texte numérisé non relu

C. Poisons tirés du règne minéral

Samlaraque. — Arsenic {\). — Dioscoride s'est le premier servi du nom d'arsenic. « L'arsenic, dit-il, se rencontre dans les mêmes mines que la sandaraque. Celui qui se présente sous fornie de morceaux compactes, écailleux, d'un jaune d'or et pur de tout mélange , est réputé le meilleur. On trouve de l'arsenic dans la Mysie de l'Hellespont. Il y en a deux espèces : d'abord l'arsenic qui vient d'être indiqué; puis celui qui nous arrive du Pont et de la Cappadoce, et qui est en morceaux semblables à la sandaraque (2). »

Ainsi donc, ce que Dioscoride appelle ici arsenic n'est autre chose qu'un sulfure d'arsenic conmie la sandaraque. « L'arsenic, ajoute-t-il, se torréfie de la manière suivante : Mettez-le dans un lest (capsule) neuf, et chauffez-le sur des charbons ardents, jusqu'à ce qu'il brûle et qu'il change de couleur. On le laisse ensuite se refroidir: on le triture, et on le conserve en poudre. »

Quelque imparfait que soit ce procédé, puisque la plus grande partie de l'arsenic allait se perdre par la volatilisation, il devait néanmoins fournir une certaine quantité d'arsenic blanc (acide arsénieux). Comme les anciens savaient extraire le mercure du cinabre par voie de sublimation, ils se servaient probablement du même moyen pour préparer, avec un sulfure naturel, Farsenic blanc, qui reçut plus tard le nom (['arsenic sublimé. C'est ce dernier arsenic (acide arsénieux), qui donne si souvent lieu à des cas d'empoisonnement, que les anciens employaient comme caustique, et sous forme d'onguent épilatoire.

En résumé, l'arsenic des anciens est tantôt un sulfure pur d'arsenic, tantôt de l'arsenic sublimé (acide arsénieux).

La sandaraque ou orpiment et l'arsenic (sublimé) étaient comptés au nombre des poisons.

« La sandaraque et l'arsenic , pris en breuvage , occasionnent, dit Dioscoride, de violentes douleurs dans les intestins, qui sont vivement corrodés (ixexà ûyiY[/.oîl ccpoôpoû). C'est pourquoi il faut y apporter comme remède tout ce qui peut adoucir le corrosif. » Ici l'auteur recommande le suc de mauve, des décoctions

(I) Arsenic ( àfVTEv'./.ov ) signifie mâle, par allusion à la doctrine mystique du (■rincijie niàle et du principe femelle des alcliniiistes. Voy. pag. 23. {•>.) Dioscoride, Mal. med., v, 121.

{ £,pe'|/-/i;jLaTa) de graines de lin, de riz, des émnlsions, el des juleps doux et éniollients (1).

Mercure (uSpâpvupof;). — Le cinabre ( sulfure de mercure) passait pour un poison violent. On ne rencontre pas encore de traces de la connaissance du sublimé corrosif chez les anciens. "■

Litharge {spiuna argen(i). — Céruse (<\irj.a6Qiow). — « La céruse, dit Nicandre , rend l'eau laiteuse (2). » On employait comme contre-poisons l'huile d'olive et le lait.

Gypse (tiTavoç). — C'était probablement le même poison que la chaux vive (pJ/oç). On préconisait le vinaigre comme contrepoison (saturation de la base par un acide).

Tels sont les poisons tirés des trois règnes de la nature , et connus des anciens. 11 existe cependant un poison plus actif que tous ceux qui viennent d'être énumérés : l'acide prussique. Nous verrons plus loin que les prêtres d'Kgypte le connaissaient : la peine du pécher, intligée aux initiés indiscrets, était la peine de mort par le poison en question (3).

En jetant un coup d'œil sur le tableau qui précède, on est frappé non-seulement du nombre des poisons, mais surtout de l'excellence du traitement et du bon choix des contre-poisons. En voyant, par exemple, un acide employé pour combattre l'effet d'une base alcaline, on est tenté de croire que les anciens avaient, en chimie, des idées plus avancées qu'on ne pense. Mithridatc et Attale sont, d'après Galien, les pères de la toxicologie : ces rois avaient expérimenté les poisons et leurs antidotes sur des hommes vivants, sur des condamnés à mort (4 .

Les poisons septiques, empruntés au règne animal , obtenaient en général la préférence sur les autres poisons. Diodore raconte que les Indiens avaientl'habitude de tremper leurs tlèches et leurs lances dans un poison mortel. Ce poison était, ajoute- t-il, fait avec des serpents pourris. Ceux qui étaient blessés par ces armes

(1) Dioscoride, riEfi lr}cr,ii. <pap[jL.,c. wix.

(2) Nie. Alexipharm. Coliimelle (liv. x), Dioscoride ( i, 187), Pline (xv, 13) et Galien {De anim. /oc, ii, 36), rapportent comme un l)riiil fiôniMalerneiit ré- 4>andn {fuma), que le persea { pêclier) était un ariiie pernicieux, vénéneux, lit ils s'en étonnent, parce que, disenl-ils, le fruit en est trés-manf;eab!e. Ce seul indice, à d( faut d'autres, auiait dû suffire pour mettre sur la trace du poison <in'on retirait du pécher, dont les noyaux écrasés exhalent l'odeur caracléristi(|ue <le l'acide prussique.

(;{) Voy. piit;e 'i;i3.

('i) Galit n, IJc sinipl. mcd. fac, c. xxiii.

empoisonnées mouraient au milieu de convulsions horribles, et leurs cadavres prenaient aussitôt une teinte livide (1).

Des poisons lents»

Existe-t-il des poisons dont l'action ne se fait sentir qu'après un laps de temps plus ou moins long? Les Italiens, au seizième ^siècle, du temps de Catherine de Médicis, passaient pour trèsversés dans la connaissance des poisons de ce genre. Mais la tradition en remonte bien plus haut. Théophraste, qui vivait au deuxième siècle avant J.-C, parle déjà d'un poison qui tue au bout de deux à trois mois, ou seulement au bout d'un à deux ans (2). II ajoute que ce poison se préparait avec l'aconit , plante qu'il était défendu, sous peine de mort, de cultiver dans les jardins. Tacite reproche à Séjan d'avoir fait mourir Drusus à l'aide d'un poison lent (3).

On connaît l'histoire de l'empoisonneuse Locuste , qu'Agrippine et Néron comblèrent de bienfaits, pour avoir été en partie l'instrument de leurs crimes. Pour parvenir au trône,. Néron fit empoisonner Germanicus et Britannicus : le premier, par un poison lent; le dernier, par un poison très-prompt. Comme, dans une première tentative, le poison n'avait eu pour effet qu'une violente purgation, Néron contraignit Locuste, avec d'horribles menaces, d'en préparer une autre plus efficace. Il en fit, en sa présence môme, faire l'essai sur un bouc, qui mourut dans l'espace de cinq heures. Trouvant ce temps trop long, il insista sur la préparation d'un poison plus expéditif. Locuste obéit ; elle fit une nouvelle expérience sur un porc, qui tomba mort sur-le-champ. C'est ce poison qui servit, dit-on, à tuer Britannicus (4).

On s'est souvent demandé si les anciens avaient connu un plus grand nombre de poisons que nous. Cette question a été plus d'une fois abordée inutilement. Mais ce qui paraît certain, c'est

(() Diodore de Sicile, Bibl. hist., xvii, 103.

(2) Hist. plantai-., i\, 26.

(3) Tacite, Annales, iv, 8.

(i) Tacite, Annal., xiii, 15, 16. Suelone, vi, 33. Jiivéïiiil, Sal.i, 1, 71.

qu'en raison même du grand mystère qu'on en faisait, la connaissance et la préparation des poisons étaient jadis plus répandues qu'aujourd'hui. Chacun voulait y être initié. Euinins per vetitum nefas.

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