‹ Histoire de la chimie (volume 5)Chapitre 15 sur 29 · TROISIÈME SECTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME SECTION

DU m" SIÈCLE AU IX^ SIECLE APRÈS J.-C.

La décadence d'un grand empire, coïncidant avec l'établissement d'une religion nouvelle, c'est un des plus grands drames de l'histoire. Les dieux de l'Olympe devaient tomber devant le dogme de l'amour universel. Pauvres et résignés, les premiers chrétiens eurent le sort de tous les hommes qui professent une religion opposée à la religion dominante : ils furent persécutés. A Rome ils se réunissaient la nuit dans des souterrains pour célébrer leurs agapes on festins fraternels. Mais bientôt ils apparurent au grand jour.

Les derniers philosophes païens firent, avant de tomber, des efforts désespérés pour s'opposer à l'établissement des dogmes chrétiens. Ace moment suprême, bien des mystères, jusqu'alors tenus secrets, furent révélés aux profanes.

Lorsque , sous le règne de Constantin et de Théodose le Grand, il s'agissait, non plus de combattre avec le glaive, mais de convaincre par la parole , les défenseurs du paganisme avaient compris combien la lutte serait inégale , s'ils se plaçaient exclusivement sur le terrain des antiques croyances de Grèce et de Rome. Ce fut alors qu'ils s'adressèrent à l'ancienne religion d'Egypte , à ce panthéisme mystique. Rome avait des temples dans lesquels on célébrait les mystères d'isis. Jamblique, Proclus , Porphyre , y étaient initiés. Les systèmes de Pythagore, d'Aristote, les antiques doctrines de l'Orient, étaient l'arsenal qui devait fournir aux adversaires du christianisme les armes pour se défendre.

Le christianisme et le paganisme se reprochaient mutuellement leurs emprunts. Les mystères de la religion du Christ, mis en présence des mystères du panthéisme mystique des néoplatoniciens, le conflit du dogmatisme des premiers pères de l'Église avec le dialecticisme des derniers commentateurs de Platon

PREMIÈRE ÉPOQ. E. 225

et d'Aristole , ont donné naissance à beaucoup <Ie doctrines adoptées plus tard par les alchimistes.

En effet, c'est dans les premiers siècles de l'ère chrétienne qne nous trouvons les vestiges d'une science nouvelle en apparence, quoiqu'elle soit en réalité très-ancienne. Dans les manuscrits grecs que nous ferons connaître, elle porte le nom de science sacrée ( £7ri(7Tr^[jLï] îspa) ou d^art divin et sacré {'^îyyf\ Qsta xa'i Σpa). Cette science sacrée ou cet art divin, qui dans toute l'antiquité n'avait pas de nom particulier, c'était la chimie.

Origine du nom <Ie cliiiiiie.

Suidas emploie , dans son lexique , le mot /r,oi£Îa (c/ieifria), et le définit « préparation d'argent et d'or » . Il ajoute que Dioclétien, pour punir les Égyptiens de s'être révoltés contre les lois de Rome, fit brûler tous les livres que leurs ancêtres avaient écrits sur la chimie, afin de priver ces sujets indociles d'une grande source de richesse, et de couper ainsi la révolte par sa principale racine. Mais aucun historien de cette époque ne fait mention du fait dont parle Suidas; on l'a donc justement révoqué en. doute.

Le même lexicographe dit, au mot ôspotç, que la toison d'or, rapportée de la Colchide par l'expédition des Argonautes, n'était qu'un livre en parchemin , contenant le secret de faire de l'or au moyen de la chimie (Ttepuyov omoi; OîT yîvsuQai Sià ■/■i\<j.z'\'xc, ypu-

Ce passage a été bien souvent reproduit et diversement commenté par les alchimistes.

Les documents authentiques où l'on trouve pour la première fois le nom de chemia et d'alchiwin, donné à une science qui jusque-là ne paraissait pas avoir de nom, remontent au m'' ou au IV* siècle de notre ère.

Scaliger parle d'un manuscrit de Zosime, intitulé 'lOaoûO , dont il cite le passage suivant (I) : a Les écritures sacrées disent que les anges, épris d'amour pour les femmes, enseignaient à

(l) Leins.de Zosime, (iont parle Scali^^er (.Nul. ad Enscl>. C/ironic), ii'ixislf pointa la Hihlioliièiiie impériale de Paris, comme radiimcce savant. -

celles ci toutes les œuvres de la nature. De ce commerce des anges avec de simples mortelles naquit la race des géants. Le livre dans lequel ils enseignaient les arts est appelé X-^fjLa {Khema) ; de là le nom de chemia, appliqué à l'art principal (Ivôev

xai r) -ci/VY) yr^\t.z'\7. Y.(xki\-:a.\) (1). »

Saint Clément d'Alexandrie parle d'une tradition analogue, sans se servir cependant du moi chemia (2).

Mais voici deux auteurs, l'un du iv^ et l'autre du v^ siècle, qui nomment, pour la première fois, en termes non équivoques, la science dont nous avons entrepris de tracer l'histoire.

Le premier est Alexandre d'Aphrodisie, célèbre commentateur des œuvres d'Aristote. Dans le manuscrit grec du Commentaire des météorologiques {ms. n" 1880, in-4°, de la Bibliothèque impériale de Paris), il est question, à propos de la fusion et de la calcination, d'instruments chimiques ou chyique& , fol. 156 : otà /utxwv ôpyotvwv l'|oij.£vcov (.3). Le creuset (Tv^yavov), destiné à faire fondre des métaux, était un de ces instruments.

Les mots x"'''» op^ava^ employés par Alexandre d'Aphrodisie , nous donnent en môme temps la véritable clef de l'étymologie du mot chimie, sur lequel on a tant discuté. Ce mot vient évidemment de yio) (xeuw), couler, fondre. De là ^uixà pu /uijLDcà opyava, instruments chyiques ou chymiques.

Le second auteur est Jul. Firmicus , qui^ en parlant de l'influence des astres sur les dispositions naturelles de l'homme, dit : (( Si c'est Mercure , il s'adonnera à l'astronomie; —si c'est Mars , il embrassera le métier des armes ; — si c'est Saturne , il se livrera à la science de l'alchimie [scieniia alchemiae) (i).

Il y a dans le texte de ce traité d'astrologie beaucoup de termes . grecs ou latins, accolés à des mots d'origine chaldéenne ou persane. C'est ce qui explique dans le mot alchimie l'emploi de l'article al (5).

Le nom grec de chemia ne paraît pas avoir été d'abord

(1) O. Boiriclihis, rfe 0/7m et progressa Cliemix., et la Biblioth. de Manget, t. I, p. 2.

(2) Clem. Alex., Slromal , iil). v.

(3) Le loxte grec de ce manuscrit diflère notablement de la traduction latine, imprimée à Venise en 1548, in-4'\

(4) Julius Firmicus MattMiius, Math., ni, 15.

(5) L'article liobrcu ou clialdéen H (fio) est une abréviation de Sil {hal); en arabe J^ {al).

universellement adopté. Art sacré, science divine, science occulte, art de Thuthoii d'Hennés ,elc., tels étaient les noms primitivement appliqués à la science dont l'histoire nous occupe. Ce ne fut que très-tard que le nom de chenue ou chimie parvint à prévaloir.

U« ceux qui exerçaient Tari sacré.

Les prêtres égyptiens de Thèbes et de Mempliis étaient particulièrement initiés à l'art sacré. C'est dans les temples que les prêtres pratiquaient cet art; c'est là qu'ils avaient établi leurs laboratoires.

Autant le domaine des faits sainement appréciés est restreint, autant le champ de l'imagination est vaste.

Les anciens , dans l'établissement de leurs croyances cosmogoniques et symboliques , étaient partis de quelques données expérimentées ; mais ces données , parfaitement exactes , furent obscurcies par ces doctrines spéculatives et mystiques.

Le laboratoire du temple avait fourni le fait; l'imagination du prêtre, la théorie. Voilà, selon nous, en partie la véritable source de la science hiéroglyphique des prêtres de l'Egypte.

Le chimiste agrège et désagrège , combine et décompose la matière sur laquelle il opère. Eh bien ! l'initié à l'art sacré croyait pouvoir faire en petit ce que le démiurge ou le dieu créateur avait fait en grand. Aux yeux du vulgaire , le prêtre n'était pas seulement le représentant , mais en quelque sorte un abrégé de la divinité.

L'opinion , que nous venons d'émettre, sera confirmée parles documents que nous allons fournira son appui.

Pratifiue et théorie de Tart sacré.

Dans l'antiquité, toutes les connaissances humaines étaient réunies en un seul corps de doctrines, appelé la philosophie. Mais la science se divise à mesure qu'elle avance.

Effaçons un instant de notre mémoire toutes les découvertes réalisées pendant le laps de temps qui nous sépare du règne de

Constantin ou de Théodose le Grand, et transportons-nous par la pensée dans le laboratoire de Zosime , l'un des grands maîtres de l'art sacré. Assistons, en initiés, à quelques-unes des opérations de l'art sacré.

Expérience. On chauffe de l'eau ordinaire dans un vase ouvert. L'eau bout, elle se réduit en un corps aériforme (vapeur), et laisse au fond du vase une terre pulvérulente , blanche.

Conclusion : L'eau se change en air et en terre.

Supposez que nous n'eussions aucune idée de l'existence de matières que l'eau tient en dissolution et qui , par l'évaporation du liquide, se déposent au fond du vase. Qu'aurions-nons à objecter contre cette conclusion ? rien. N'a-t-elle pas pu prêter son appui à la fameuse théorie de la transmutation des éléments ?

Il ne manquait plus que le feu pour que la transmutation fût complète.

Expérience. On porte un fer rougi au feu sous une cloche maintenue sur une cuvette pleine d'eau; le volume d'eau diminue ; une bougie, portée sous la cloche, allume aussitôt Vair (gaz) qui s'y trouve.

Conclusion : L'eau se change en feu.

Celle interprétation était toute naturelle à uneépoque où l'on ne savait pas encore que l'eau se compose de deux corps aériformes (oxygène et hydrogène); que l'un (oxygène) est absorbé par le fer, et que l'autre (hydrogène) se dégage sous la cloche en prenant la pUice de l'eau qui s'y trouve, et que c'est l'hydrogène qui s'allume au contact d'une flamme.

Expérience. On brûle , on calcine du plomb ou tout autre métal (excepté l'or et l'argent) au contact de l'air. Le métal perd aussitôt ses propriétés caractéristiques, et se transforme en une substance pulvérulente, en une espèce de cendre ou de chaux. En reprenant ces cendres, qui sont, comme on disait, le résultat de la inort du métal, et en les chauffant dans un creuset avec des grains de IVomenl, on voit bientôt le métal renaître de ses cendres, et reprendre sa forme et ses propriétés premières.

Conclusion : Le métal , que le feu détruit, est revivifié (1) par les grains de froment et par l'action de la chaleur.

N'est-ce pas là opérer le miracle de la résurrection ?

(I) I-t!s mots ri'viiiijirr , rcviuifiaUioa sont encore aujourd'hui euiplojis coiniiift synonymes de rédaction , de dêsoxijdation.

Il n'y a rien à objecter contre cette interprétation, puisqu'on ignorait alors le phénomène de l'oxydation et la réduction des oxydes au moyen du charbon ou d'un corps organique riche en carbone, tel que le sucre, la farine, les semences, etc. Les grains de froment étaient le symbole de la vie , et, par extension , le symbole de la résurrection et de la vie éternelle (1), moins parce qu'ils servaient de principale nourriture à l'homme , que parce qu'ils étaient employés pour ressusciter et revivifier les métaux morts ou réduits en cendres.

Expérience. On calcine du plomb (2] dans des coupelles faites avec des cendres ou des os pulvérisés. Le plomb se réduit en cendre , il disparaît dans la substance de la coupelle, et, à la fin de l'opération, il reste au fond de la coupelle un bouton d'argent pur.

Le plomb ayant disparu sans que l'opérateur sache comment, quoi de plus naturel que de conclure qu'il s'était transformé en argent?

Cette opération paraît n'avoir pas peu contribué à faire accréditer l'opinion que le plomb peut se transformer en argent.

Les phénomènes si remarquables de l'iris et de l'éclair, que présente l'argent soumis à la coupellation , devaient également frapper l'fmagination de Tartiste sacré.

Expérience. Les vapeurs d'arsenic blanchissent le cuivre. Ce fait, connu depuis longtemps, avait donné naissance à beaucoup d'allégories et d'énigmes sur le moyen de transformer le cuivre en argent. Voici une de ces énigmes, attribuées à la Sibylle (3) :

Al Tpel; al Ttpôjtai ôûo yç'y.[j.[i.y.-c' lyjjvaiy iv.6.rsvt\. Al ).oiTcal ôè Ta /omà" xat eiaiv àitova ta névis. Oùx à[j.Or|Xo; Ear; T-ii; Ttap' £[xoi (joçiia;.

'< J'ai neuf lettres, je suis de quatre syllahes, lelieiis-iuni ; Lrs trois premières ont cliacnne deux lettres, Les autres ont les autres lettres; et vous y trouvez cin() consonn» s. (Si tu me devines) tu posséderas la sayessi'. "

Li- mol est àp-ff£-vt-x6v (arsenic).

(1) Les Égyptiens avaient la coutume de [tiacer des crains de troment sous la tôle des morts, ou d'envelopper le phallus dans un polit saelict rempli de grains. C'est ce que l'on a constaté à l'ouverlure d'un giand nomlire de momies.

(2) Tout plomlt est plus ou moiii* argent, fere. (3] Plut., in Is. et Os.

Le soufre, qui attaque les métaux, qui les noircit et les transforme en des produits ordinairement noirs, pulvérulents, était un corps tout aussi mystérieux que l'arsenic. C'est avec le soufre qu'on coagulait (solidifiait) le mercure.

Expérience. Lorsqu'on fait tomber le mercure en pluie fine (en le pressant à travers un tissu serré) sur du soufre fondu, on obtient une matière noire. Cette matière, chauffée dans des vaisseaux clos, se volatilise sans s'altérer, et se trouve transformée en une belle matière rouge. On aurait peine à croire que ces deux corps sont identiques , si l'on ne savait pas qu'ils sont composés exactement des mêmes éléments, de la même quantité de soufre et de la même quantité de mercure.

Combien ce phénomène , qui paraît à nous-mêmes encore aujourd'hui inexplicable (car le mot isomérie n'explique rien), ne devait-il pas , par son étrangeté, frapper l'imagination des chimistes anciens, déjà si accessibles à tout ce qui semble surnaturel !

Le noir et le rouge étaient les symboles des ténèbres et de la lumière, du mauvais et du bon principe; et la réunion de ces deux principes représentait, dans l'ordre moral, l'univers-Dieu. Nous reviendrons plus bas sur cette idée panthéislique , qui devait plus tard contribuer à établir ce principe , adopté par les alchimistes , que tous les corps, et principalement les métaux, ont pour élé)nents le soufre et le mercure.

Expérience. Lorsqu'on analyse les substances organiques , en les chauffant dans un appareil distillatoire, on obtient un résidu solide, des liquides qui passent à la distillation, et des esprits qui se dégagent.

Ces résultats venaient à l'appui de l'ancienne théorie . d'après laquelle la terre, l'eau, l'air et le feu formaient les quatre éléments du monde. Le résidu solide représentait la terre; les liquides de la distillation représentaient l'eau, ei les esprits, /'aî'r. Quant au Jeu, il était considéré, tantôt comme un moyen de purification , tantôt comme l'âme ou le lien invisible de tous les corps.

Expérience. On verse un acide fort sur du cuivre. Le métal est attaque, et finit par disparaître, en donnant naissance à une liqueur verte, aussi transparente que l'eau pure. En plongeant dans cette liqueur une lamelle de fer, on voit le cuivre reparaître avec son aspect ordinaire, en même temps que le fer se dissout à son tour.

PUEMIÈRE ÉPOQUE. 231

Quoi de plus simple que d'en conclure que le fer s'est transformé en cuivre?

Si , à la place de la dissolution de cuivre, on avait employé une' dissolution de plomb, d'argent ou d'or, on aurait dit que le fer s'est transformé en plomb, en argent ou en or.

Ainsi, la fameuse théorie de la transmutation des métaux, adoptée par les alchimistes, est fondée sur des faits réels, mais mal interprétés. Au reste, celte théorie, considérée au point de vue de la science d'alors, n'était pas aussi irrationnelle qu'elle pourrait le paraître aujourd'hui.

Le point de départ de tout raisonnement était l'observation et l'imitation de la nature. Les métaux étaient assimilés à de véritables êtres animés, ayant, comme les végétaux et les animaux, leur vie propre ; car la division des corps en organiques et en inorganiques est d'origine récente.

Que voit-on dans la nature? des transformations. Les écrits des anciens chimistes sont pleins de doctrines allégoriques sur la germination, sur la génération, sur le changement delà graine en plante, des fleurs en fruits, etc.

La théorie de la transmutation repose sur un phénomène naturel d'échange ou de substitution qu'on explique à présent, mais qu'il était autrefois impossible de comprendre. Se moquer, comme on l'a fait, de cette théorie, c'é'st donc commettre ù la fois un anachronisme et une injustice. Si nous sommes maintenant à même de juger les doctrines de nos prédécesseurs, c'est grâce aux découvertes qui ont été faites dans l'intervalle qui nous sépare d'eux. Nousaussi ne faisons-nous pas des théories auxquelles nous tenons ])robablement autant que nos aïeux aux leurs? Eh bien ! à moins que le monde ne finisse demain, personne sans doute n'aura la prétention de croire que nos contemporains ont donné le dernier mot de la science , et que nos descendants n'auront plus aucun fait h découvrir, aucune erreur à rectifier, aucune théorie à redresser.

Encore une fois, si nous voulons juger sainement ceux qui nous ont précédés dans la même voie, il faut nous placer à leui' point de vue, et nous garder de les condamner en les examinant à travers le prisme de nos connaissances actuelles. C'est avec ce principe qu'il faut aborder l'histoire des sciences, comme du reste toute l'histoire du genre humain.

Les expériences et les opérations que nous venons de passer

en revue, el dont il seiait facile de multiplier les exemples, étaient co nnues depuis longtemps; les prêtres d'Isis et les initiés de l'art sacré devaient avoir journellement occasion de les exécuter dans les laboratoires de leurs temples.

Mais les maîtres de l'art sacré n'exposaient point leurs expériences, comme le font nos professeurs de chimie. Tout était alors enveloppé de mystères, et le langage symbolique, allié aux hiéroglyphes, n'était compris que des initiés ; car il était défendu, sous pein3 de mort, de révéler les mystères.

Initiation. — Peines inflijs^ées aux parjures.

Le serment d'initiation était un serment terrible. Les initiés engageaient leur silence en jurant parles quatre éléments, par le ciel et l'enfer, par les Parques et les Furies, par Mercure et Anubis, par Cerbère et le dragon Rercouroboros. Des statues d'Harpocrate, placées dans les rues et les carrefours, rappelaient aux initiés le devoir du silence.

Le dieu du siieiice portait, en langue égyptienne, \ç nom de Hloth, qui r.ippelle l'hébreu n"!2, mort, mourir. Quel était le genre de moit infligé aux parjures? Le poison.

Il paraît démontré que le poison avec lequel on faisait périr ceux qui avaient irahi leur serment, était précisément le poison le plus énergique que l'on connaisse, et dont l'action est presque aussi instantanée que celle de la foudre. C'est avoir nonmié V acide prussique.

Selon M. Duteil, auteur d'un Dictionnaire des hiéroglyphes , on lit sur un des papyrus du Louvre : « Ne prononcez pas le nom de lAO, sous la peine du pêcher. »

En effet, les anciens nous apprennent que la feuille du pêcher élail consacrée au dieu du silence. Si c'était , comme le prétend IMularque (1), parce que la feuille du pêcher est l'image de la langue, l'exemple aurait été fort mal choisi pour donner une idée de la forme de cet organe. Ce choix devait être dicté par une autre raison , que nous allons faire connaître.

On sait que l'acide prussique se reconnaît à l'odeur des fleurs

(1) IMutaKii.e, Isis et Osiris.

du pêcher ou de l'amande pilée du noyau de la poche, et qu'en soumellant celte dernière partie, avec un peu d'eau, à la distillation, on obtient le poison en question, surtout si l'on a soin d'arrêter l'opération à temps, et de ne recueillir que les premières vapeurs qui viennent se condenser dans un récipient convenablement refroidi.

L'objection qu'on pourrait faire ici que la distillation est une invention récente, dont l'honneur revient à Albucasis ou à Arnaud de Villeneuve, n'est d'aucune valeur. Car la distillation se trouve décrite, comme nous le verrons plus loin, dans des auteurs du troisième et du quatrième siècle; et ces auteurs eux-mêmes la donnent comme un procédé connu depuis longtemps.

L'acide prussique se distingue encore par son excessive amertume, qu'il partage d'ailleurs avec beaucoup d'autres poisons organiques. Ce caractère rappelle les eaux nmcres (eaux de jalousie ) , que, d'après la coutume juive et égyptienne, le prêtre faisait boire à la femme accusée d'adultère. Ce poison luait promptement, et ne laissait aucune trace de lésion sur le cadavre.

D'ailleurs, les feuilles et les fleurs du pêcher (.puUa xal avOr^ TTÊpaÉ-xç) étaient souvent employées dans les opérations de l'art sacré.

Mystères des nombres, des lettres, des plantes, des animaux, des planètes, etc.

La science du grand œuvre ne consistait pas seulement dans l'étude des métaux, des terres et de leurs combinaisons; c'était la science de l'univers, entourée de symboles et de mystères qui étaient tous, comme nous l'avons tnoniré, originairement fondés sur des faits d'observation incontestables.

Les nombres jouaient un grand rôle dans ces mystères, comme dans les doctrines de Pythagorc. Les quatre éléments : l'eau, Vair, la terre et le feu, exprimaient, dans l'ordre physique. Dieu ou l'univers-Dieu. A cette doctrine d'origine égyp-. tienne (1), les Grecs joignaient celle de l'âme du monde, dont

(1) Le nom de mn%c<; uomen ine/ïulnlc, qui comiiiaiulail aux <iii;»tre cléments,

"lia HISTOIRE DE LA CHIMIE,

les âmes des hommes, des animaux et des plantes ne devaient être que des parties.

Les trois principes : matière, vie et intelligence, exprimés symboliquement par les trois côtés d'un triangle équilatéral, emblème de la Trinité, représentaient, dans Tordre intellectuel, tout ce qui est, l'univers-Dieu (1).

L'Isis blanche et noire, telle qu'on la voit peinte sur des papyrus du Louvre ; le basilic et l'aspic, placés sur le front d'Isis (2), tous ces symboles paraissent représenter la lumière et les ténèbres, la vie et la mort. Ce dualisme se retrouve au fond de presque toutes les doctrines religieuses et scientifiques de l'antiquité.

Le panthéisme des Égyptiens repose principalement sur les nombres binaire, ternaire et quaternaire. A ces nombres mystiques, il faut ajouter encore les nombres cinq, sept (le cube de deux moins l'unité ), le carré de trois (neuf) et le nombre quinze égal au résultat de l'addition des trois premiers nombres impairs (3-1-5 +-7=15), c'est-à-dire le carré de quatre moins l'unité. L'autel sous la forme de coupe, dont parle Zosime dans son traité de la composition des eaux, a quinze degrés. Et le sceau d'Hermès ou de Mercure, avec lequel les alchimistes cachetaient les flacons contenant les substances destinées au grand œuvre, était formé de nombres cabalistiques. Il faut y joindre les signes des sept métaux consacrés aux sept planètes, ainsi que beaucoup d'autres combinaisons mystiques que l'on trouve dans les ouvrages d'alchimie (3).

et que le grand prêtre ne prononçait qu'une fois par an , se compose de quatre lettres. Les Hébreux porlaieni si loin le respect religieux du nom de Jeliorah (mn'')) qu'au lieu d'écrire, comme ils le devaient, le nombre 15 par les lettres n^ ('»= 10, ,"] =5), qui pourrait être en môme temps pris pour le signe abiéviatif de -"in», ils désignaient ce nombre par t21 =9+6.

(1) Yoy. le Tnnée de Platon.

(2) On letrouve ces deux symboles sur le caducée de Mercure, auquel on attribuait la propriété d'éveiller et d'endormir.

(.■J) Dans un recueil manuscrit, contenant plusieurs traités mystiques attribués à Thémis/ius, recueil qui nous fut communiqué, en 1841, par M. Javarry, on lit ce qui suit : « Les sages s'attachaient à considérer la nature des différents métaux ; et, ayant reconnu que ceux ci étaient au nombre de sept, ils découvrirent de grands mystères dans ce nombre, ce qui les engagea à diviser le temps en espaces de sept jours consécutifs qu'ils appelèrent semaine (scplimane), et donnèrent à chaque jour de la semaine le nom d'une des sept planètes, parce que chaque métal est physiquemenl dominé par une des sept planètes. C'est pour ce

PREMIERE EPOQUE. ^Sa

D'après les idées de ce panthéisme pythagoricien, Dieu est partout et dans tout , dans l'abstrait comme dans le concret . dans le nombre comme dans la réalité. Dieu est le commencement et la fin , le î< («) et le n {th) (1), l'a et l'o), l'a et le z.

Dans les mystères de l'art sacré les lettres jouaient un aussi grand rôle que les nombres. A, la première lettre des alphabets de presque toutes les langues connues, donne, étant jointe aux trois dernières lettres des alphabets latin, grec et hébreu,

le mot mystique AZOTH = A Q

Les adeptes ne parlent qu'avec beaucoup de mystère de ce fameux AZOTH, qui devait être la clef de la santé et de la richesse, ces deux grands leviers de la vie de l'homme, et de l'alchimiste en particulier (:2).

Les lettres du nom de lEHOUA, mn\ inscrites dans le milieu d'un triangle équilatéral, avaient, d'après les adeptes, un irrésistible pouvoir magique. Elles devaient, dans certaines conditions, transporter des montagnes, opérer la transmutation des métaux, bouleverser les quatre éléments. Jamais ce nom redoutable ne sortait de la bouche de l'initié.

même sujet f|ue Moïse, pliilosophe liébreii , dans son allégorie sur la créalion du monde, a appliqué les sept métaux aux sept premiers jours, à savoir, les six métaux malléables aux six jours de la créalion , et le mercure ou argent-vif au septième jour, dont il a fait un jour de repos, pour indiquer que ce métal, n'étant ni solide ni malléable, avait besoin d'une préparation différente des antres. »

Plus loin on lit : « De la propriété du nombre, quatre. 11 faut d'abord considérer que les quatre éléments sont sortis de la pensée de Dieu comme d'une matrice dans laquelle ils- avaient été renfermés jusqu'au moment de la création. — Les sages regardent le nombre quatre comme le symbole de la nature, et comme le seul nombre qui constitue l'essence divine, eu représentant ses quatre plus essentielles perfections, qui sont : son unité, sa puissance infinie, sa bonté et sa sagesse. De même que l'essence divine est désignée par le nombre 4 , l'âme du ni'Mide est désignée par le nombre 36, parce que le nombre 9, qui di'signe les neuf liiérarcbies des ange^, étant multiplié par le nombre 'i, donne 36 ; et que dans le nombre 9 on retrouve les quatre premiers impairs et les quatre premiers pairs, (pii, a Idiliouués ensemble, donnent aussi le nombre 3i3 = ( 1 -|- 3 -{-5 4-7 + ( 2 -]-4-j-0-|-8). Remarquez encore qu'en additionnant ensemble les quai re premiers fermes de la suite naturelle des nombres, on a le nombre 10 = 1 -j- 2-1-3-1-4. »

(1) La première et la dernière lettre de l'alphabet sémitique.

(2) Paracelse a fait un traité sur Vazoth, qui n'a aucun rapport avec la chimie.

Le mot cabalistique Abrncadabra, écrit sous la forme d'un triangle équilatéral ,

était un amulette, réputé efficace contre toutes les maladies. Suspendu au cou ou porté sur l'estomac, il devait prolonger la vie bien au-delà du terme ordinaire. II avait la même vertu que la panacée ou l'élixir universel (1).

(1) Le mol abracadahra a reçu des iiiterprélations dittéienles, suivant les caraclèies de l'alphabet employé. C'est ainsi qu'on a formé :

A B p A 'w^pn mi p ns

c A A IwTripta 'Atco Ao^r;; ■

Les lettres de la première et de la dernière ligne des majuscules grecques donnent les initiales de quatre mots hébreux :

A = At), père B = Ben, (ils P = Rouakh, Esprit

et les trois lettres du milieu sout les initiales des trois mots grecs indiqués à la suite sur la même ligne Ou a ainsi :

Le Père, le Fils et le. Saiitt-Uspril : Le salut {nous arrive.) du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

On trouve un ^rand nombre de ces mots mystiques ( monstra verlmrum ) dans Marcellus Enq)iiicus, dans Alexandre <ie Tralles, dans Constantin César [in Geoponicts }, dans Jules Africain {in Cestis ).

Le nom d\4braxas, par lequel on désigne les pierres précieuses sur lesquelltîs sont tracées des ligures symboliques, parait êtie aussi une combinaison mystique de lettres qui, étant exprimées en diiflres, donmnt le nombre de jours dont se cumposait l'année égyptienne. (Voy. J. iMacarius, Canonicus Arieiisi>, Abraxas seu Apistopistus; Autverpiae, 1657, 4. )

Le nom d' //if raciM/rt vient du grec iépaï, épervier, qui, dans la langue liiéroglyphiquede l'Egypte, est le sy^iibole à\x soleil. (Voy. Horus Apollo, Hierogli/ph.,i,ù.) Quant au millepertuis {Injpericum perfornhim), plante tosuiO|)olite, qui se plaît surtout dans les terrains secs et élevés, il doit son nom à ime multitude de petites glandes que l'on distingue dans les feuilles et dans les pétales, ce qui l'ur donne, lorsqu'on les tient contre le jour, un aspect criblé tout particulier. Celle

Après les nombres, après les signes géométriques et les lettres, viennent, dans l'emploi des combinaisons mystiques, considérées comme les principes fondamentaux de l'art sacré ou de l'alchimie, les animaux , les plantes, les signes du zodiaque, le produit d'êtres vivants , le lait , l'œuf, le sang , etc.

Parmi les animaux sacrés, on remarque le lion, l'aigle, la salamandre, le dragon , le basilic , la cigale , etc. Le lion jaune était le symbole des sulfures jaunes ; le lion rouge celui du cinabre , et le lion vert désignait les sels de fer et de cuivre. L'aigle noir figurait les sulfures noirs , et plus particulièrement le sulfure noir de mercure. Cette phrase ,. que l'on rencontre si souvent : L'aigle noir se transforme en lion rouge, signifie que le sulfure noir de mercure se transforme, par voie de sublimation, en sulfure rouge de mercure (cinabre). Le dragon et le basilic remplaçaient souvent le lion et l'aigle.

Les quatre éléments étaient peuplés d'animaux de différentes espèces. Le feu lui-même n'en était pas exempt. Le roi des animaux habitait le feu ; c'était la salamandre, qu'on représente dans les figures cabalistiques avec une couronne sur la tête, et au milieu d'un brasier. La salamandre devait cette distinction aux taches jaune d'or dont sa tête et la surface de son corps sont parsemées. Les couleurs semblables à celles des métaux , les coloralions jaunes des animaux et des plantes , jouaient un important rôle dans les opérations du grand œuvre et dans la recherche de l'or par la voie des mystères.

Toutes les plantes à corolles jaunes, à racine jaune, à suc jaune , représentaient soit l'or, soit le soleil , symbole de l'or. C'est ainsi que , dans les écrits de l'art sacré , il est souvent question de lachélidoine, du suc de la chélidoine (synonyme de teinture d'or), de l'anagallis, qui est notre primevère {primula verts. L. ), dont les corolles jaunes d'or tachetées de roux forment un bouquet au sommet du pédoncule, qui sert en même temps de lige (hampe), ce qui était une raison de plus pour lui supposer des vertus surnaturelles.

A ces plantes il faut ajouter plusieurs espèces de renoncules (boulons d'or), d'hélianthe (soleil) {Hclianthus annuus ; H. iuberosus) , le suc jaune du rhapontic , de la rhubarbe, le suc de sy-

plaiilu passait puiir cliasser les mauvais esprits ; de là son nom de fugu danioiimn. On l'appelle aussi Vlivibe de Smnl-Jeun.

comore, mais surtout les fleurs jaunes du millepertuis et de l'éperviève {Hieracium umbellatum).

La maudragore , la jusquiame , la slramoine, la belladone, cl d'autres espèces de la lamille naturelle Ae,^ solanées , étaient spécialement consacrées aux conjurations mystiques et à l'évocation des démons (1).

Les signes du zodiaque servaient à désigner les saisons ou les époques propices aux opérations. L'astrologie était l'auxiliaire indispensable de l'art sacré. Les adeptes faisaient aussi grand cas de l'influence des périodes lunaires.

Parmi les produits naturels employés dans les opérations de l'art sacré , on remarque surtout le lait et l'œuf. Le lait d'une vache noire désignait le mercure, l'un des éléments des métaux (2), car c'était une opinion depuis longtemps reçue que les métaux se composent de soufre et de mercure. Le lait d'un animal quelconque représentait le soufre , « qui coagule le mercure , » à l'instar du lait coagulé par un acide.

L'oeuf ( œuf des philosophes ) était le symbole du grand œuvre par excellence. Le monde était comparé à un œuf immense , dont la coque serait la terre , tandis que le blanc et le jaune représentaient les autres éléments. Cet œuf était entouré d'un cercle d'or figurant le zodiaque. Sur les monuments druidiques on rencontre l'œuf de cristal comme symbole de la création du monde, sortant de la bouche d'un serpent (3).

Le sang frais et le sang putréfié devaient cacher de profonds mystères. Beaucoup d'autres substances, au moment de leur combinaison, prennent la couleur du sang, couleur rouge, symbole de la lumière. Le sang était d'ailleurs considéré comme la nourriture de l'âme (ttjv J^'^X''!^ '*™ '^°^ aïaaTo; xpécpsffôai : — Platon, Pythagore , Homère). D'après cette croyance , érigée en dogme chez les Hébreux ,. chez les Égyptiens, chez les pytha-

(1) La pliiparl des plantes de cette famille, étanl prises à de certaines doses, troublent d'une manière élrange l'appareil d'innervation : les malades eut des visions extraordinaires , accompagnées d'un délire gai ou furieux.

(2) Une vache noire était .le symbole des eaux de l'abîme, des eaux fécondantes du Nil; tandis qu'une vaclio rousse, consacrée à Typhon, était le symbole des eaux salées ou de la stérilité.

(3) C'est ce (pii a probablement donne lieu à la lahie do l'uuf des serpents, rapportée par Pline ( lllst. l\ii(., XXl , !'>,). Conip. Uis/oiie tics druides, d'après M. Sinilh ; Arbois, l.S'i:. , p. 85.

PREMIÈRE ÉTOQUE. ^39

goriciens cl les braliniines, il était interdit de manger de la viande souillée de sang.

Pierre philosophale.

Le centre des opérations alchimijques était la pierre philosophale ( XiOo; cpiÀoiTocpwv). Santé et richesses, voilà le côté pratique de l'œuvre, tandis que le côté théorique se rattachait aux secrets de la religion, de l'astrologie, de la cosmogonie.

Il est advenu ici ce qui arrive toujours lorsqu'on quitte la voie de l'expérience, pour s'abandonner à l'imagination, La pierre philosophale était tantôt le cinabre, tantôt le soufre ; pour les uns, c'était l'arsenic qui blanchit le cuivre; pour les autres, c'était la cadmie qui le jaunit; enfin, pour d'autres, c'était quelque chose de surnaturel, qui ne pouvait être saisi que dans des conditions exceptionnelles. Pour tous, la pierre philosophale était une substance propre à transmuter les métaux vils en or et en argent, et à procurer ainsi immédiatement la richesse.

Mais, comme la richesse est sans valeur si celui qui la possède ne peut en jouir, la pierre philosophale devait être accompagnée de cette autre pierre philosophale qui passait {lour guérir toutes les maladies et prolonger la vie même au-delà du terme ordinaire. C'était la pierre .philosophale pour ainsi dire à l'état liquide; elle se nommait éUxir philosophai ou panacée universelle; les uns croyaient l'avoir trouvée dans une teinture mercurielle , les autres dans une teinture d'or ou d'argent. Atteindre le bonheur dans ce monde , tel était le but de ceux qui se livraient à la recherche de la pierre philosophale et de la panacée universelle. Mais, comme cette recherche était liée à des croyances mystiques, et que d'ailleurs on ne trouvait pas dans ce monde le bonheur tant désiré, on passait de la sphère terrestre dans les régions de la vie spirituelle. C'est alors que les adeptes cherchaient à s'identifier avec Vàme du monde, troisième pierre philosophale que l'on pourrait appeler la pierre philosophale à l'état invisible, afin de jouir par anticipation, dans la communauté des anges ou des esprits, de ce

bonheur qu'il leur avait été impossible d'atteindre par la voie naturelle.

En résumé , l'art sacré , de même que l'alchimie, comprend, sous les noms de pierre phiiosophale, de panacée universelle et d'âme du monde, trois classes d'opérations distinctes. Dans la première, on cherchait la richesse matérielle; dans la seconde, une longue vie; et dans la troisième , le bonheur au sein de la Divinité ou dans le commerce avec les Esprits.

Qu'on ne s'imagine pas que ces trois classes d'opérations soient toujours bien tranchées dans les écrits des adeptes et faciles à démêler. Le ciel et la terre, la matière et le mouvement, le naturel et le surnaturel, tout est confondu dans les doctrines de l'art sacré et du néoplatonisme.

Cependant, au milieu de cette confusion même, on remarque toujours un principe dominant , la suprématie de l'esprit sur la matière. Avant de rien entreprendre, l'opérateur invoque le Saint des saints pour la réussite de son œuvre; il emploie les combinaisons dans lesquelles les démons ou les anges sont supposés se complaire. C'est pourquoi Vœuvre qu'il pratique s'appelle f/rant/, et Varl qu'il cultive, sacré et divin.

Les derniers commentateurs païens de Platon et d'Aristote sont comptés au nombre des maîtres de l'art sacré. Mais leurs investigations avaient plus particulièrement pour objet l'âme du monde ou le commerce des mortels avec les forces intelligentes, avec les êtres supérieurs, qui n'ont plus de corps humain.

Comme la vie et les doctrines des néoplatoniciens semblent avoir servi de modèle aux alchimistes des siècles suivants, nous allons en donner ici un aperçu.

Doctrines des néoplatoniciens de Técole d'Alexandrie.

Ammonius, qui vivait vers le milieu du ii^ siècle, cherchait à mettre en harmonie le système d'Aristote avec celui de Platon. C'était le maître de Plotin.

Plotin, dont Porphyre nous a décrit la vie, était né en 205. 11 vécut quarante ans à Rome ; il y enseignait d'abord les doctrines d'Ammonium à ses amis et à ses disciples, parmi lesquels on

distinguait surtout Amelius et Porphyre. L'extase et l'intuition divine occupaient sa vie. Plotin se croyait en butte à la jalousie des méchants. «Je sais, disait-il, qu'un certain Olympiodore cherche à me ravir mon intelligence. Mais la puissance magique ne frappe que mon corps; elle n'atteint pas mon âme. Je sens, sous l'influence de celte puissance, chaque membre et tout mon corps se resserrer comme une bourse de cuir.»

Plolin composa un ouvrage Sur les démons en société avec les hommes. Porphyre, qui exalte beaucoup le génie de son maître, veut le faire passer pour une espèce de divinité. A cet appui, il raconte, entre autres, l'histoire suivante : Un prêtre égyptien vint à Rome, où il fît connaissance avec Plotin. Pour donner une idée de son art, le prêtre promit d'évoquer l'esprit de Plotin et de le faire apparaître sous une forme visible. On se réunit donc dans le temple d'Isis, et Plotin lui-même fut invité à assister à ce spectacle. L'évocation commença , l'esprit apparut. Le prêtre, saisi d'épouvante en voyant à la place d'un simple démon une divinité, s'écria : « Heureux Plotin, ton esprit n'est pas de ceux d'une classe inférieure. » L'apparition disparut presque aussitôt; car l'assistant du prêtre avait, par peur ou par jalousie, étouffé les oiseaux qu'il tenait dans sa m.ain, et qui étaient nécessaires à la durée de la manifestation.

Une chose digne de remarque, c'est que ces philosophes d'un genre tout particulier étaient simples dans leurs habitudes, doux de caractère, aimant la sobriété et la retraite.

Plotin mourut en 270, à l'âge de soixante-cinq ans, en prononçant ces paroles qui résument toute sa doctrine : Je vais ramener le Dieu qui est en moi au Dieu qui est lame du monde.

Plotin et ses disciples faisaient jouer un grand rôle à la lumière dans les phénomènes de la vie. « La lumière, disaient-ils, est le véhicule des âmes qui abandonnent les régions célestes, descendent vers la terre, et tendent à s'incorporer dans le germe d'un animal ou d'un végétal pour l'animer. »

La philosophie de Plotin était enseignée à Athènes par Plutarque, fils de Nestorius, par Héliodore, Proclus, Damascénus, Olympiodore, etc.

Porphyre , dont le véritable nom est Match (roi), naquit en Syrie, en 233. Il devint à Rome le disciple de Plotin. Il raconte lui-môme (1) comment, à l'âge de soixante-huit ans, il jouit pour

(l) Porpliyre, Vie de Plotin.

HIST. DE l.K CHIMIE. T. I. 16

242 HlSTOiaE DE LA CHIMIE.

la première fois du bonheur de l'intuition immédiate et de la contemplation divine. Il mourut peu de temps après, enSOi.

Porphyre avait l'orgueil du dogmatiste. Moi, Porphyre, était son expression favorite. Les alchimistes lui ressemblent beaucoup sous ce rapport. «L'âme, dit-il, est associée à un certain fluide subtil, aérien (7rv£Û(xa), qui rend possible l'union de l'âme immatérielle avec un corps matériel. »

Nous venons de voir que, d'après la doctrine néoplatonicienne, non-seulement les animaux, mais encore les végétaux, avaient des âmes qui étaient supposées descendre du ciel par l'intermédiaire de la lumière. Or, ces philosophes , qui pratiquaient en même temps l'art sacré, devaient certainement savoir que, lorsqu'on détruit des animaux ou des végétaux par le feu, il s'en échappe des effluves aériformes, des esprits subtils, qui viennent se mêler à l'air. Aussi , d'après leur doctrine , comme d'après celle de Pythagore, l'air est-il rempli d'âmes et de démons.

Les esprits subtils et aériens (gaz), qui deviennent libres et se dégagent pendant la putréfaction, étaient pour certains philosophes les âmes mômes des décédés. — Dans la recherche de l'inconnu la généralisation a des bornes que l'esprit ne franchit que sous peine d^î tomber dans le néant, ou de revenir, sans cesse au point de départ.

Jamblique était, ainsi que Porphyre, Syrien de naissance. Il vivait sous les règnes de Marc-Aurèle et de Commode, et mourut probablement sous Constantin (1). C'étaitun ardent défenseur du vieux paganisme et un grand adversaire de la religion chrétienne, dont il cherchait à combattre le progrès avec les armes de la philosophie néoplatonicienne. Ses disciples , qui l'ont surnommée le divin (Ôsïoç), racontent que, lorsqu'il faisait ses prières, une force invisible le soulevait à plus de dix pieds au-dessus du sol, et que sa peau et ses vêlements prenaient une couleur d'or (2). C'est Jamblique qui donna, pour ainsi dire, une forme systématique à la théurgie et à la magie, auxiliaires de l'art sacré ; c'est lui qui, par son ouvrage Sur les mystères de V Egypte, a doté les magiciens et les thaumaturages de leur évangile.

Dans cet ouvrage, l'auteur s'attache à démontrer que le vrai

(1) Tennemann, Scfnvdnneriscke Philosophie der Alexandriner {\\i\\o%Qpliie extatique des Alexandrins), vol. vi (de l'Hist. delaphii.); Leips., 1807,8.

(2) Eunape , dans la Via de Jamblique.

moyen de s'unira la Divinité d'une manière aussi intime que réelle (SpaaTixrjl'vojfftç) consiste non pas dans des connaissances rationnelles, mais dans certaines cérémonies mystiques, dans des paroles secrètes, qui portent le nom de symboles ou de sijnthèmes (cu;j(.éoXa ri (7uvOy-|jjL«Ta), et que la connaissance de ces symboles et leur mise en pratique [théurgie) est ini don divin, particulièrement réservé aux prêtres et aux initiés.

Jambliqueestle premier qui ait parlé delà philosophie hermétique et des écrits d'Hermès, dont il estime le nombre à plus de vingt mille. — On cite, parmi les partisans des doctrines de Jamblique, Eunape , Eustachius, Chrysanthius, et même l'empereur Julien l'Apostat.

Proclus naquit à Gonstantinople. en 4i'2. Si Jamblique passe pour avoir donné la physique des esprits, Proclus en a donné la métaphysique.

Proclus étudia la philosophie à Alexandrie et dans la capitale de la Grèce. C'est lui qui disait qu'il convient à un philosophe d'être le prêtre, non pas d'un seul culte, mais de l'univers (l). On lui attribuait le pouvoir de faire, à l'aide de paroles magiques, des miracles, tels que de faire pleuvoir, de modérer la chaleur du soleil, d'apaiser les tremblements de terre, de guérir les maladies réputées incurables, etc. Gomme Jamblique, il cite avec beaucoup de respect les écrits d'Hermès , qu'il regarde comme la source de la sagesse (2).

Quelques-unes de ses doctrines ont beaucoup d'analogie avec les doctrines modernes d'Oken et de Schelling. Proclus pose Vabsolu ou Vunilé absolue comme le point de départ et le centre de toutes choses. Sesefforts tendent à démontrer comment le fini est sorti du sein de l'infini et de quelle manière le multiple se manifeste dans l'unité absolue (3,'.

A l'exemple des commentateurs de Platon et d'Aristote, Proclus considère la théurgie comme une science divine qui apprend aux hommes à communiquer avec les dieux au moyen de certains symboles, et à éprouver ainsi les effets de la bonté divine. «Dieu, dit-il, tient l'empire du monde. Il a sous ses ordres les démons, dont les uns régnent sur tes animaux, les autres

(1) V. Maiiniis, Vita Procli, p. 47, éd. Fubricius.

(2) Proclus, Theologia Plalonis, lil). vi, p. 430.

(3) Ibitl., p. in.

sur les végétaux, d'autres enfin sur les minéraux. Celui-ci régit le foie, celui-là le cœur, etc. »

Cette localisation des démons se retrouve chez les alchimistes du moyen âge. On compte parmi les disciples et les successeurs de Proclus Marinus de Flavie-Néapolis enyalestine, Asclépiodote d'Alexandrie, qui s'appliqua à l'étude desplanteset des animaux; Isidore de Gaza, qui regardait les rêves comme des révélations divines; Sévéranhts, Héraiscus, Damascius, Simplicius, etc.

A cette époque, Athènes devint une seconde fois le foyer de l'enseignement de toutes les connaissances comprises sous le nom de philosophie. Athènes et Alexandrie devinrent ainsi le centre de la grande lutte entre le paganisme expirant et le christianisme naissant.

L'empereur Justin ferma, en 529, les écoles d'Athènes, etcondamna les derniers philosophes néoplatoniciens à l'exil : Damascius, Simplicius et Eulalius se réfugièrent en Perse. Quelques années après (vers 533), ils revinrent à Athènes; mais il leur fut impossible de relever leurs écoles. L'Eglise chrétienne était devenue dominatrice et intolérante.

Ainsi finit l'école néoplatonicienne, illustrée par les derniers commentateurs d'Arislote et de Platon, après avoir duré plus de trois cents ans (220-529). Avec l'extinction de cette école cessa la lutte entre le panthéisme mystique et les dogmes de la religion chrétienne, lutte pendant laquelle nous avons vu pour la première fois apparaître Vart divin et sacré.

Un mot sur la magie ne sera pas déplacé dans l'histoire de la science que nous traçons. Suivant notre méthode, continuons d'interroger les anciens.

« La magie comprend, dit Pline, tout ce qu'il y a de plus propre à intéresser l'esprit et le corps : elle comprend la médecine, la religion et l'astronomie. Ces trois connaissances forment la trinité sacrée de la magie, telle que les mages l'enseignaient en Orient , où cette science commande aux rois des rois ( in Oriente reguni regibus imperat {{). »

(i) Hist. nat., xx\, l.

Les mages de la Médie et de la Perse exerçaient la même puissance que les druides dans les Gaules et dans les îles Britanniques. Les druides étaient tout à la fois prêtres, médecins, législateurs, juges et instituteurs; en un mot, ils étaient tout, excepté des soldats. Ils interdisaient les sacrifices à ceux qui avaient encouru leur censure ; c'était une peine terrible : tout homme interdit par les druides était mis hors la loi ; tout le monde fuyait à son approche comme à celle d'un pestiféré : la société le repoussait de son sein (1); c'était un véritable excommunié. Le druidisme disparut , mais l'interdiction sacerdotale fut conservée.

Bien que les renseignements que nous avons sur les institutions des druides soient clair-semés, il nous est cependant permis de croire qu'elles avaient la plus grande analogie avec les doctrines religieuses des Égyptiens, des Perses et de presque tous les peuples de l'antiquité (2).

((La Bretagne, dit Pline, cultive encore la magie avec un tel appareil qu'elle semble l'avoir transmise aux Perses eux-mêmes. Toutes ces doctrines se sont établies d'un commun accord sur toute la terre, malgré la diversité des nations et le défaut de communication. >->

Le système qui représente l'univers et l'idée de perfection par un œuf entouré d'un cercle d'or, symbole du zodiaque, se retrouve chez les druides aussi bien que chez les prêtres d'Egypte. Il en est de même des nombres sacrés et de beaucoup d'autres symboles.

Homère, qui, dans l'Iliade, garde un silence absolu sur tout ce qui concerne la magie, a fondé presque toute l'Odyssée sur des récits magiques, tels que l'évocation de l'ombre de Tirésias, la métamorphose des compagnons d'Ulysse à l'aide de la baguette de Circé, les changements de Protée, etc.

La chaîne d'Homère [catena Homeri) est le nom que les partisans de la magie donnent à l'une de leurs principales doctrines, dont on retrouve des traces dans Homère et dans Platon. C'est

(1) Caesar, Bell. Gollic , vi, 13.

(2) Ibid. Les plus anciennes sources à consulter sur les druides sont, outre Jules César, C. B. vi, 13 et 14 : Diodore, V, 31 ; Pline, xvi, 95 ; xxiv, 62 ; xxx, 4 ; Ammien Marcellin, XV, 10. Pomponius Mêla, iir. — Denis d'Halicarnasse, Ant. rom , p. 30. — Lactance, i, 2 . — Su('"tone, Vie de Claude, c. 25. — Solin, c . \\u. — Parmi les ouvrages récents nous signalerons VHistoire des Druides, d'après M. Smilli; Arbois, 1-845, in-8" (ouvrage rare).

pourquoi la chaîne (V Homère et les anneaux de Plalun sont souvent synonymes.

Qu'est-ce que la chaîne d" Homère et les anneaux de Platon ? Voici ce qu'on répond :

'J'eus lesobjets de l'univers sont entre eux dans un rapport sympathique; car ils émanent tous d'un même Etre, et se rattachent tous, par un fil mystérieux, à la même Providence. Il s'agit donc, avant tout, de trouver le moyen de saisir ce fil mystérieux qui doit conduire au bonheur suprême. Or, la magie enseigne que les choses qui tombent sous les sens ont une corrélation intime avec les choses invisibles dans l'ordre qui leur est assigné : chaque lumière intellectuelle a son analogue dans la sphère céleste; à l'âme de chaque individu correspond un astre qui lui indique ses destinées. L'âme et l'astre appartiennent tous deux à la région céleste. Dans l'ordre naturel, tous les corps de même nature s'attirent, se pénètrent et s'alimenLent mutuellement; l'un a besoin de l'autre ; le manque d'un seul anneau romprait toute la chaîne. Le feu attire l'air, et celui-ci est attiré par les organes de la respiration. Il y a un mouvement continuel ascendant, par lequel les êtres supérieurs communiquent avec les êtres inférieurs, et réciproquement. C'est ainsi que les animaux, les végétaux et les minéraux communiquent perpétuellement avec les astres.

La chaîne d'Homère et les anneaux de Platon nous donnent la clef de bien des croyances mystiques et de beaucoup de théories alchimiques.

Après la Perse et l'Egypte, la Thessalie était, dans l'antiquité, le siège principal de la magie. Thessalienne était, chez les Grecs et les Romains, synonyme de ce que nous appellerions aujourd'hui zingane ou bohémienne.

.4près Zoroastre , Ostane passe pour avoir particulièrement contribué à répandre chez les Grecs l'art magique. Après Ostane , vient Démocrite, qui commenta les écrits i^héniciens d'ApoUûbèches de Coplos etde Dardanus, deux célèbres magiciens. Pline, qui nous apprend ces détails, ajoute que Démocrite était pour la magie ce que Hippocrate était pour la médecine. « Cependant, ajoute-t-il, ceux qui connaissent les autres ouvrages de Démocrite nient l'authenticité de ses écrits sur la magie (1). »

(1) Pline, XXX, 1.

Kabbale.

Les doctrines et les pratiques luagiques de l'antiquité se sont en partie conservées dans la Kabbale (tradition) rédigée, vers les premiers siècles de l'ère chrétienne, par le rabbi Akh/'ba et son disciple Siméon BenJochai (1).

Les alchimistes juifs et arabes connaissaient depuis longtemps les livres de la Kabbale, qui étaient, auprès des adeptes, en aussi grande vénération que les livres d'Hermès Trismégiste. Nous allons en extraire ce qui concerne l'alchimie et l'art sacré.

Le microcosme et le macrocosrne , de même que les nombres et les analogies mystiques, jouent un grand rôle dans les livres kabbalisliques. C'est ainsi queles àixsqjhiroths (cercleslumineux) correspondent sympalhiquement aux dix organes de 17io?«w?<? terrestre (cerveau, poumon, cœur, estomac, intestins, foie, rate, rein, vésicule séminale, matrice), aux dix membres de Vhomme céleste (empyrée, premier mobile, firmament, Saturne, .Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, Lune), aux membres mystiques de Vhomme archétijpe, et aux dix noms de Jehovah. C'est dans cet insondable enchaînement que les kabbalistes prétendaient reconnaître le plan de la création et la pensée Créatrice.

Le nombre dix est le résultat de l'addition des quatre premiers termes de la suite naturelle des nombres; en un mot, c'est le résultat de l'opération télractyque de Pythagore : 1+2 + 3 + 4 = 10.

Le tétractys a aussi beaucoup d'analogie avec le quaternaire kabbalistique, dont voici la table :

Éléments.

Terre.

Eau.

Air.

Feu.

Bons anges.

Aiiel .

Tliarsis.

Sérapli.

Clierab.

Esprits.

Maliaziel.

Azaël.

Samaël.

Azîzel.

Saisons.

Automne.

Hiver.

Été.

Printemps

POHTES DU CIEL.

Belliel.

Hébron.

Jérusalem.

jMer.

Pakties du monde.

Occident.

Orient.

Midi.

Nord.

Anges caudiens.

Raphaël

Micliacl.

Uriel.

Gabriel.

Fleuves du paradis.

Eiiphrate.

Piiison.

Géon.

Tij^ris.

Vents principaux.

Ouest.

Est.

Sud.

Boréas.

Esprits gardiens.

Paymon.

Orient.

Ammonius.

Égyn.

(1) Le mot cabale ou plutôt kabbale, qui sigiiilie tradition, dérive du verbe liébreu kabbal, tiadere.

Le quaternaire sacré est représenté par la formule du lélragramme mn' ( lAiî des Abraxas), qu'il était défendu de prononcer, sous les peines les plus sévères.

Jetons maintenant un coup d'oeil sur quelques combinaisons kabbalistiques, ayant un rapport plus directavec les théories des alchimistes.

Vor est l'ornement (lin ) du règne minéral, comme Jehovah (mn*) est l'ornement du monde des esprits. La réunion des lettres du premier nom donne le nombre 192; et on obtient ce nonijjre en multipliant le produit du tétragramuîe, qui est24, même (1 X 2 X 3 X i) par 8, ou par le cube de 2 (1).

Ainsi l'or et le nom du Iloi des cieux se retrouvent dans la même combinaison mystique. C'est peut-être de là que dérive le nom de roi des métaux, que les alchimistes donnaient à l'or.

Jesod {'l^D'^) signifie à la ïù\?> fondement et mercure, parce que le mercure est le fondement de l'art transmutatoire. La nature du mercure est indiquée par les noms ir\ Sk [Dieu vivant), dont les lettres produisent, par leur sommation, le nombre 49, que donnent également les lettres idid {cocaf) étoile.

Mais quel sens faut-il attacher au mot 2313?

Écoutons la Kabbale : «Le caractère du véritable mercure consiste à se couvrir par l'action de la chaleur d'une pellicule approchant plus ou moins de la couleur de l'or; et cela peut se faire môme dans l'espace d'une seule nuit. » Voilà le mystère qu'indique le mot n^ir, étoile (2).

En substituant à Sx (Dieu) le nom de ï]dd {argent), on a le nom de >n ^^DD argent vivant (vif-argent).

Le mercure est désigné, dans la Kabbale, par plusieurs termes différents, tels que eau de rassemblement (sai >3D,^<), eau d'immersion ou i\e purification (s<S"aan 'a), par allusion à l'usage qu'on en faisait dans l'affinage des métaux nobles. On l'appelle encore eau d'or {i-s f'ù), parce qu'il est supposé jouer le principal rôle dans la transmutation des métaux imparfaits en or.

Enfin, tous les autres métaux se rattachent, d'après la Kabbale, à des combinaisons de nombres.

Quant à la matière en général, elle était considérée comme une condensation d'esprits. «Tout est esprit; tout se réduit en

(1) Kabbala denudata (Soliar), t. i, p. 442. (Sulzbach, iiW, 1(577.) [1) ll)iil., t. 1, p. 441.

esprit. Les objets de ce monde retourneront au sein de toute lumière. Le charbon lui-même est une condensation des rayons du soleil ; c'est du feu condensé.» — La dernière idée rappelle la théorie du phlogislique, d'après laquelle le charbon est un des corps les plus riches en feu condensé.

En résumé, la Kabbale se rapproche beaucoup de la philosophie de Pythagore; l'une et l'autre ont probablement la même origine. Les combinaisons mystiques, fondées sur les nombres, sont, dira-t-on, de pures rêveries de l'ancien temps. Soit. Mais à notre époque, où l'on proclame si haut l'autorité de l'expérience, explique-t-on mieux les combinaisons des atomes, fondées sur l'arithmétique et la géométrie?

L'inconnu nous environne de toute part ; nous marchons pour ainsi dire sur des mystères. Les anciens le savaient comme nous. Mais ils étaient aussi impuissants que nous à en pénétrer le sens intime. Ce sont au fond toujours les mêmes systèmes qui, à différentes époques , se présentent à l'esprit, revêtus seulement de formes différentes; puis, confondant la forme avec le fond, on porte sur le tout un jugement défavorable, La pierre philosophale et la transmutation des métaux, telles que les exposent la plupart des alchimistes, paraissent des idées inadmissibles ou bizarres. Mais ces idées n'agitent-elles pas, au fond, le problème de la composition des métaux, que personne n'est encore ^parvenu à résoudre?

Nous ne voulons pas faire ici l'apologie de la magie et de la Kabbale; mais nous devons rappeler qu'il n'y a rien de plus funeste à la science que l'orgueil du dogmatisme qui dédaigne le passé et n'admire que le présent .

Ilcrmès Trismég^iste.

Hermès Trismégiste est l'oracle des alchimistes. Ils lui attribuent l'origine de leur art.

Mercure était vénéré comme l'inventeur de tous les arts, chez les peuples de races très-diverses, chez les Égyptiens aussi bien que chez les Gaulois (1). Cicéron ne compte pas moins de sept

(1) Diodore (le Sicile, i, 2. — J. Ca!S., Bell. GalL, vi, 14.

Mercuros, qui tous recevaient un culte divin (1). Vulcain, Thoyth ou ïhath, et Cadmus, passent également pour avoir inventé plusieurs arts , qu'on attribuait plus tard à Mercure ou Hermès. Vulcaia ou Phtha, symbole du feu, était l'objet d'un culte particulier cbez les prôtres de l'Egypte. Thath , dont parle Platon (2), est, selon quelques auteurs, le même que Hermès, portant le surnom de trois fois très-grand xpiç [Asyiaxoc;. Quant à Cadmus, que les Grecs font venir de la Phénicie, son nom sémitique grécisé signifie du côté de l'orient (DIP). H est à remarquer que toutes les fois qu'il est question, dans les livres anciens, sacrés ou profanes, de quelque art jusqu'alors inconnu, on le fait venir des pays de l'Orient, comme de la source de toute science.

Faut-il n'y voir qu'une simple métaphore du soleil levant et du culte de cet astre, considéré comme la source de toute lumière ? ou bien serait-ce l'indice d'une communication fort ancienne des nations les plus reculées vers l'orient, des Chinois ou des Indiens, avec les Assyriens, avec les Perses et les Égyptiens? Ces questions, quelque intéressantes qu'elles soient , nous paraissent à peu près insolubles.

Hermès, en même temps dieu du ciel etdieu de l'enfer, symbole de la vie et de la mort, évoquait, d'après les croyances antiques, les âmes des morts, et opérait des miracles avec son caducée. C'est pourquoi les philosophes, les magiciens et les alchimistes avaient choisi Hermès pour leur patron. Aussi l'art transmu-» tatoire des alchimistes reçul-il le nom d'art hermétique. Qu'y a-til donc d'étonnant à ce que le métal, si utile à l'affineur et k l'orfèvre, que le mercure, que Veau-argent , ait été consacré à la divinité, dont il porte encore aujourd'hui le nom?

Une fois engagé dans cette voie, on ne pouvait pas s'arrêter à mi-chemin. Les hommes, qui avaient voué à Hermès un culte aussi exclusif, devaient lui supposer des écrits, ne fût-ce que pour donner plus d'autorité aux leurs. En effet, pendant que l'antiquité garde un silence absolu sur les prétendus écrits d'Hermès, les philosophes de l'école d'Alexandrie, les disciples de l'art sacré, parlent sans cesse des oeuvres d'Herm.ès, comme dignes d'être consultées par tous les adeptes.

(1) De nat. Deonim, m.

(2) Platon, in Phxd. et Phïlebo. — 01. Boiricliiiis, de Orlu et prog. Chemise; Mangel, Bibl., t. i, p. 13

Jamblique nous apprend que Hermès Trismégiste a écrit, au rapport de-Séleucus, vingt mille volumes sur les principes universels. <( Mais selon Manélhon, c'est, dit-il, trente-six mille cinq cent vingt-cinq volumes qu'il a composés sur toutes les sciences (1). » — Puis il ajoute : « Les écrits connus sous le titre de Sentences de Mercure contiennent souvent des termes de philosophes grecs ; car ils ont été traduits de la langue égyptienne par des hommes versés dans la philosophie (2). »

On se demande pourquoi Jamblique ne parle des livres d'Hermès "que par tradition, et pourquoi il ne dit pas un mot des livres originaux, qu'il lui aurait été si facile de se procurer, en sa qualité de grand prêtre. Ce qui prouve que ces livres n'avaient jamais été déposés dans les temples d'Egypte, c'est que Héraïscus et Asclépiade, qui avaient approfondi les systèmes cosmologiques et astronomiques des Égyptiens, ne disent pas un mol des livres d'Hermès, au rapport de Damascius, qui vivait du temps de Justinien (3).

Les écrits qui nous restent sous le nom d'Hermès, et qui pour la plupart sont étrangers à la chimie, renferment, comme l'a déjà remarqué Meiners, des emprunts faits aux livres de jNIoïse et de Platon (4). C'est pourquoi beaucoup d'auteurs, entre autres Tennemann, pensent que les ouvrages d'Hermès ont été composés au moment où la religion chrétienne allait triompher du paganisme, et que leur receuil devait être pour les païens ce que la Bible est pour les chrétiens (5).

Au rapport des Pères de l'Église, et notamment de saint Cyrille, l'auteur des écrits d'Hermès avait mis à profit les livres de Moïse et de Platon (6). On pourra en juger par la lecture du fragment suivant :

Isis se mit à parler ainsi : « Le monde supérieur domine et couronne le monde inférieur. L'ordre des êtres d'en haut est parfait et immuable; l'intelligence humaine ne peut l'atteindre ;

(1) Jarnblique, de Mystcriis .-Eyupt., viii, I.

(2) Ibid., VIII, 2.

(3) Damascius, Ttepî àp/jôv (Wolf, Anccdot. grxc, 1. m).

(4) Meiners, Vcrsuch iiber die Religionsgeschichle dcr ailesten Yôlkcr, l. i, p. 223.

(6) Tennemann, Geschichle der Philosop/iip., t. vi, p. 477. (6) Cyrillus advcrsiis JiUiamim (Juliani opéra, éd. Ez. Spanlieim, Lip:^., IC96), lib. I, p. 30.

c'est là ce qui l'ait le malheur et le désespoir des êtres de l'ordre inférieur. Le mouvement des corps célestes qui, par une sympathie mystérieuse et des effluves secrets, communiquent à la nature la fécondité el l'harmonie, est un spectacle qui excita en même temps la méditation et la crainte. De cet état de méditation el de crainte indéfinissable naquit l'ignorance. Pour faire cesser l'ignorance, l'Etre suprême communiqua une partie de sa sagesse, non pas à la race humaine, — elle n'existait pas encore — , mais à l'âme qui prend part à tous les secrets du ciel. Cette âme est Hermès, qui comprend tout, qui voit tout, qui connaît le passé et révèle l'avenir. Il écrivit toutes ses pensées et cacha ses écrits, afin d'engager chacun à se livrer à la réflexion. Le successeur et l'héritier des connaissances d'Hermès était Thaat; puis vint Asclépias Jacuthès, fils de Pan et d'Hépheslobule. et tous ceux qui avaient l'amour de l'étude céleste.

« La nature, continue Iris, resta stérile, jusqu'au moment où ceux qui font tourner le ciel s'approchèrent du roi de l'univers, el lui dirent : L'univers est dans l'inaction ; songe à ce qui est nécessaire à l'avenir. Dieu répondit en souriant : Que la nature s'anime ! Et aussitôt naquit, au son de cette voix, une femme douée de tout l'éclat de la beauté. Dieu lui tendit le calice de la nature, et lui commanda d'être féconde. Il regarda ensuite en haut, et s'écria : Que le ciel, l'air et l'éther remplissent le Tout! Et cela se fît. La femme épousa le Travail, el de cette union naquit une fille, l'Invention. Pour ne pas laisser le monde supérieur dans l'inaction. Dieu enleva une portion de son intelligence, la mêla intimement avec le feu et avec quelques autres éléments, el en opéra la combinaison à l'aide de certaines formules. Cette combinaison, parfaitement pure et Iransparenle, n'est visible qu'à l'œil de celui qui l'a faite (I). »

Dans un autre écrit d'Hermès (2), on trouve une prophétie, annonçant la chute du paganisme et l'avènement d'une religion nouvelle. « Les temples de l'Egypte seront, y est-il dit, convertis en tombeaux. » Les chrétiens y sont désignés sous le nom de Scythes ou d'Indiens .

L'hymne mystique d'Hermès, qui renferme destraces évidentes

(1) 'LofAoO rpt; [j.iy'.<Tzo\> ex Trj; tîpà; pîêXou ÈTCixaXoujAÉvriî Kcp'/iç xôtjjlou , Fabriciiis, liibl. gr.

(2) Heimelis Asclépias, dans Jamblique, de Myst. ^Egypl. p. 51.'.; Lngduiii,

de la philosophie grecque, les adeptes le récitaient ordinairement avant de procéder à leurs opérations. Voici le commencement de cet hymne, qui est une magnifique invocation du dieu des panthéistes :

« Univers, sois attentif à ma prière. Terre, ouvre-toi; que la masse des eaux s'ouvre à moi. Arbres, ne tremblez pas ; je veux louer le Seigneur de la création, le Tout et l'Un (xô tcSv xal to i'v). Que les cieux s'ouvrent, et que les vents se taisent. Que toutes les facultés qui sont en moi célèbrent le Tout et l'Un (1). »

En parlant des écrits d'Hermès, nous ne devons point passer sous silence la fameuse Table d'émeraude, si souventcitée parles alchimistes. Voici ce qu'on y lit :

(( Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour l'accomplissement des miracles d'un être unique (2). Toutes les choses proviennent de la médiation d'un seul être. Le soleil est le père, la lune la mère, et la terre est la nourrice. — Tu sépareras la terre du feu, ce qui est léger de ce qui est lourd ; tu conduiras l'opération doucement et avec beaucoup de précaution : le produit s'élèvera de la terre vers le ciel, et liera la puissance du monde supérieur avec celle du monde inférieur. C'est là que se trouve la science et la gloire de l'univers; c'est de là que dérivent les belles harmonies delà création. Aussi m'appelle je Hermès Trismégiste, initiéaux trois parties de la philosophie universelle. Voilà ce que j'ai à dire sur l'œuvre du soleil (3). »

Il y avait encore au dix-huitième siècle des alchimistes qui croyaient que la Table d'émeraude d'Hermès est cachée dans la plus grande des pyramides de Gizeh (4.).

C'était dans VOEuvre du soleil d'Hermès Trismégiste, que l'on cherchait le secret de faire de l'or.

Les sentences mystiques qui font allusion à la sublimation, à la calcination et à la fixation, se retrouvent dans Jamblique,

(1) Divinus Pymancler Hermetis Trismegisti, ciim commentariis Haiiiiibalis Rosseli, fol., Colon., 1630.

(2) K\rd\ev {Œdipus .Egijpt., t. ir,p. ii,p. 414) rapporle qu'on a découvert duo inscription en caractères coptes, sculptée sur un rocher près de Mem|)lns, et flii'on y lit f es paroles de la tal)le d'émeraude : oùpavô; âvw, ovpavo; xdxw, â-TTpx âvw, ocaTpa xâto), etc., dont le sens ferait allusion à la forme sphéroïdale du moiiile (iguré symboliquement par un œuf.

(3) Alli. Kirclior, Q^Alipus .Eijijpiuicus, t. m, p. ii, p. 428.

(4) Piiw, Recherches philosophiques sur les 'i r/Dliens, etc., t. i, p 310.

dans Proclus, et même chez des philosophes grecs beaucoup plus anciens.

Le père Kircher, qui explique avec beaucoup d'assurance, dans son Œdipe , les hiéroglyphes de tous les monuments égyptiens qu'il connaissait, s'avoue cependant presque incapable de saisir le vrai sens des paroles mystiques de la Table d'émeraude. Il affirme néanmoins que cet onvrage ne contient autre ' chose que la théorie de l'élixir universel, ou de l'or potable. « Gela est, ajoute-t-il, très-certain, certissimum est. »

Ce qui nous paraît très-certain, c'est que la Table d'émeraude ressemble singulièrement aux oracles de Delphes et de Dodone : on y trouve tout ce que l'on voudra. C'était là d'ailleurs le secret de contenter tout le monde.

Le premier qui ait fait mention de la Table d'émeraude est Albert le Grand, dans son livre De secretis.

On attribue encore à Hermès Trismégiste d'autres ouvrages [ De alchimia, De lapidis ])hysici secreto , Testamentum) (1), qui ne sont pas cités par les philosophes alexandrins. Leur origine paraît assez récente.

En somme , les livres d'Hermès nous paraissent aussi peu authentiques que les traités d'alchimie attribués à Moïse ou au roi Salomon, et dont les véritables auteurs appartiennent au moyen âge.

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