DEUXIEME SECTION
DEPUIS LE Xlir 'siècle JUSQU'AU COMMENCEMENT DU XVI* SIÈCLE.
L'occupation de l'empire grec par les Français, dans la première moitié du treizième siècle, avait mis les Occidentaux à même de s'initier aux sciences de l'Orient. Beaucoup de manuscrits furent, à cette époque, apportés de Constantinople en France et de là répandus dans les autres contrées de l'Occident.
La papauté avait atteint l'apogée de sa puissance, et l'autorité continuait d'usurper le libre domaine de la science.
L'intervalle compris entre le treizième et le seizième siècle est l'âge d'or de la chimie des spiritual istes , c'est-à-dire, de Volchimie. Le témoignage des sens était rejeté par les physiciens comme par les philosophes. La méthode, la seule reconnue vraie et légitime, était celle qui part de l'absolu, de la cause suprême , pour y revenir après bien des cercles vicieux. La religion n'était pas seulement destinée à préparer les hommes à la cité céleste, elle devait donner la clef de toutes les connaissances humaines; ses mystères devaient introduire l'homme dans le sanctuaire même de la science. Le dualisme du bien et du mal, la Trinité, les sept sacrements, n'étaient pas seulement des dogmes religieux , c'étaient des dogmes scientifiques. Les mystères de la foi et des nombres sacrés, appliqués à Dieu, à l'homme et à la nature, au macrocosme et au microcosme, rappelaient les doctrines des pythagoriciens. Ces idées sont pour ainsi dire contemporaines de la pensée humaine. L'homme y reviendra peut-être un jour, après avoir parcouru bien des courbes.
L'alchimie était étroitement unie à la. philosophie scolastique. Les Météorologiques d'Aristote étaient invoqués, par les alchimistes, comme une autorité supérieure à l'expérience ellemême, tout comme la Physique du Stagirite l'était par les philosophes. La célèbre proposition, souvent renouvelée, que les espèces ne pewoeni pas se transformer les unes dans les autres ,
fut combattue par les alchimistes, qui admettaient la transfiguration ou la transformation de la matière dans le sens le plus absolu. Les plus sages, à la tête desquels il faut placer Albert le Grand et Roger Bacon, admettaient, avec quelques restrictions, la proposition d'Aristote.
Clercs et laïques se livraient avec ardeur à l'étude de l'alchimie. On compte des moines, des rois, des évoques, et même un pape, au nombre des adeptes. Pour quelques-uns d'entre eux, l'amour du grand œuvre était devenu une véritable passion, entraînant quelquefois des excès déplorables. Fortune, temps, santé, rien ne coûtait aux chercheurs de la pierre philosophale, pour atteindre un but illusoire. Déçus dans leurs espérances, réduits à la misère, ils persévéraient souvent jusqu'à la mort dans leurs chimériques entreprises.
Peu de faits nouveaux se sont ajoutés au domaine de la science pendant le quatorzième et le quinzième siècle. L'application de la poudre à canon aux instruments de guerre, la découverte de l'imprimerie, de la boussole, la fabrication des verres colorés, renouvelée des anciens, la préparation à la fois plus simple et plus scientifique des acides minéraux et de certains composés métalliques, la fabrication du papier de chiffons, etc., tels sont les principales conquêtes de la science pendant les quatorzième et quinzième siècles.
Albert le Cirand (1).
Maître de saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand occupe le premier rang parmi les philosophes, les physiciens et les théologiens du moyen âge. Magnus in magia naturali , major in philosophia, maximns in theologia; ces paroles de Trilheim (2) résument toute la vie d'Albert le Grand. En effet Albert le Grand paraît l'expression la plus puissante des efforts intellectuels de son époque.
(■) Les écrivains du temps l'appellent inflifféreinmenl Alherlux Teutonirus , /rater Albert us de Colonia, Alhertus Ratisbonensis, Albertus Grotiis, Albertus Magnus.
(2) Annales Hirsaiigenses, t. I, in-fol. (lypis Sancli-Galli, 16'J0), p. J92.
380 lUSTOIRK DE LA CHIMIE.
Issu de la famille des comtes de BoUslaedt, Albevt naquit à Lauingen sur le Danube, ea 1193, quelques années avant Roger Bacon. 11 fit ses premières études à Pavie et entra jeune encore dans l'ordre de Sainl-Dominique. Toute la vie de cet homme extraordinaire est entourée de merveillenx, selon la coutume du temps. L'apparition de la Vierge l'encouragea dans la carrière qu'il faillit abandonner par découragement , et lui annonça qu'il serait un jour une des plus grandes lumières de l'Église. Après avoir obtenu le grade de inagisler, il enseigna la philosophie successivement à Cologne, à Ratisbonne, à Strasbourg, à Hildsheim, enfin à Paris, où il passa plusieurs années au milieu de ses nombreux élèves, qui l'aimaient jusqu'à l'adoration.
Cette vie errante des maîtres et des élèves est un des traits caractéristiques de l'époque. L'université de Paris était alors la plus fréquentée de l'Europe. Albert y commenta la physique d'Aristote. Ses leçons eurent tant de succès, que la salle destinée aux cours ne put contenir la foule des auditeurs, et qu'il fui obligé, dit-on, tle professer en plein air, sur une place qu reçut depuis le nom de place Maubert, dérivé de Ma, abréviation de Magniis ou de Magister, et à' Albert. Une rue voisine de celte place s'appelle encore aujourd'hui rue de maître Albert (1). Une si grande affluence de disciples s'explique moins peut-être par le talent du professeur que parce que les doctrines d'Aristote venaient d'êtue prohibées par une bulle papale. Les hommes se passionnent aisément pour tout ce qui est défendu : le ruimus per vctitum nefas n'était pas seulement vrai du temps d'Horace. Après trois ans de séjour à Paris (de l'^i.H à 12i8), Albert retourna à Cologne, ville qu'il avait toujours beaucoup aimée. C'est là sans doute qu'il fabriqua ce fameux automate que saint Thomas d'Aquin brisa, dit-on, à coups de bâton, dans la croyance que c'était un agent du diable.
(1) C^tle me, aii.ioiird'lnii peu connue des savants, est siliiée au pied delà montagne Sainte-Geneviève, oii , vers 1110, Abélard avait tenu une école. Du reste, loul le quartier de la place Maubert avec les rues environnantes, rue Saint-Victor, rue des Bernardins, me des Anglais, rue du Foiiarre (de foissa, hottes de paille, sur lesquelles les «^coliers étaient assis), ruedes Grands Degrés (les grands degrés étaient ceux du doctorat, elles petits degrés ceux de inagisler), rappelle l'antique siège des lettres et des science?, le foyer même de l'Université de Paris, si célèbre pendant tout le moyen âge.
Sa réputation, justement méritée, se répandit dans tous les pays. Nommé provincial de l'ordre des dominicains, il fut appelé à Rome pour défendre les privilèges de son ordre qui venaient d'être attaqués par l'université de Paris.
Quelque temps après (vers l'année 1239), Albert, après avoir refusé l'office de maître du sacré palais, dignité alors correspondante k celle de cardinal, fut nommé, par le pape Alexandre IV, évêque de Ratisbonne. Mais, préférant la retraite aux plus hautes dignités de l'Église, il se démit volontairement des fonctions épiscopales. A l'invitation du souverain pontife, il prêcha la croisade en Allemagne et en Bohême, et assista, en 1274, au concile général de Lyon. Après une vie si bien remplie, il se retira dans un couvent, près de Cologne, pour y passer le reste de ses jours dans la contemplation des œuvres du Créateur. Il mourut, en 1280, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, et fut enterré au milieu du chœur de l'église des Dominicains à Cologne.
Albert le Grand unissait la science à la vertu. C'était un des plus beaux caractères du moyen âge.
Un homme d'un savoir si universel ne pouvait pas alors échapper à l'accusation de magicien. On raconte, entre autres, que par ses enchantements il procura au comte Guillaume de Hollande, pendant un repas splendide, tous les charmes du printemps au milieu de la saison de l'hiver (1).
On a attribué à Albert le Grand des écrits {Secrets du Petit Albert, Secrets du Grand Albert) (2), qui ne lui appartiennent, ni- par la forme ni par le fond.
Ouvrages d'Albert le Grand.
Cet écrivain fut d'une fécondité extrême. Ses ouvrages ne forment pas moins de vingt et un volumes in-folio (3), supposé
(1) Annales Hirsaug., t. l, p. 592. — Histoiia universitatis Parisiens., t. 111, [). 21Î.
(2) Au nombre de ces écrits apocryphes, il faut compter aussi De secretis mulierum et naturx, Amsterd., 1655, 2 vol., que l'on croit de Henri de Saxe, un des disciples d'Alherl le Grand.
(3) Beati Alherti Majiiii, episcopi Ratisbonnensis, Opéra omnut, xxi vol. in-fol.; Lugd., 1651. Ce recueil acte fait par le dominicain Pierre Jammi. On trouve une liste détaillée des nonibieux traités qui le composent, dans Quetif et Eiiiard, Scriptores oïdinis prxdicutorum, t. I, p. 17I.
toutefois qu'ils soient tous authentiques. On aurait pu faire un bûcher et y brûler son corps avec ses seuls écrits. Ils concernent la théologie et la philosophie plutôt que la chimie.
Les livres qui traitent de la chimie on de l'alchimie nous intéressent ici plus particulièrement que les autres. En voici une analyse succincte, en commençant parle plus remarquable de ces livres.
De alchimia (1).
Ce traité, empreint d'un grand esprit d'impartialité et trèsclairement écrit, nous donne une idée exacte de l'état de l'alchimie au moyen âge.
L'auteur commence d'abord par déclarer qu'41 est impossible de tirer quelque lumière d& la lecture des écrits jusqu'alors publiés sur l'alchimie; ils se contredisent, en effet, et ne tiennent point ce que leurs titres promettent. «Ils sont, dit l'auteur, vides de sens et ne renferment rien de bon {^). »
(i J'ai connu, ajoute-t-il, de riches savants, des abbés, des directeurs, des chanoines, des physiciens et des illettrés, qui avaient perdu leur argent et leur temps dans les recherches de cet art. Néanmoins ces exemples ne m'ont pas découragé. Je travaillais sans relâche, je voyageais de pays en pays, en me demandant : Si la chose est, comment est-elle? et si elle n'est pas, comment ne l'est-elle pas? Enfin, j'ai persévéré jusqu'à ce que je sois arrivé à reconnaître que la transmutation des métaux en argent et en or est possible (3). »
En lisant ces paroles si simples, si éloignées de toute emphase, on est, malgré soi, porté à croire que la transmutation des métaux est chose possible. Faut-il donc s'étonner qu'il y ait encore aujourd'hui en France, et surtout en Allemagne, des alchimistes?
Voici les conditions que doit , selon l'auteur, remplir un alchimiste :
(1) Opéra omnia, etc., vol. xxi. — Theatr. chem.,t. ii — Vera alcliemiae artisque metallicœ doctrina, vol. I. — Selon Fr, Graelin, l'auteur du Traité d'alcliimie est postérieure Albert le Grand.
(2)Iuveiii eos (libres) vacuos esse ab onini (uofecluelab omni bono alienos. Thealr. c/iim., i. II, p. 459
(3) Douée inveni esse possibilem transmutationem in Solem et Lunam. Ibid^
DEUXIÈME ÉPOQUE. 3iJ3
1° 11 doit être silencieux, discret, et ne révéler à personne le résultat de ses opérations. — N'oublions pas que nous sommes au treizième siècle. — Savez-vous pourquoi il était bon de garder le secret de ces choses? «Parce que l'opérateur serait pris pour un faussaire, tourmenté de mille façons, et que son œuvre resterait inachevé. »
2" Un alchimiste doit habiter, loin des hommes, une maison particulière, dans laquelle il y ait deux ou trois pièces, exclusivement destinées aux sublimations, aux solutions et aux distillations.
3° Il faut qu'il choisisse bien le temps et les heures convenables de son travail;
■4° Qu'il soit patient, assidu et persévérant jusqu'à la fin;
5° Qu'il exécute, d'après les règles de l'art, la trituration, la sublimation, la fixation, la calcination, la solution, la distillalion et la coagulation ( solidification);
6° Que tous les vaisseaux dont il se sert soient en verre ou en poterie vernie ; caries liqueurs acides {aquœ acuLr) attaquent et détruisent les vaisseaux de cuivre, de fer et de plomb.
7° Il doit avoir de la fortune, afin de pouvoir acheter tout ce qui est nécessaire aux opérations.
8° Enfin, il doit, avant tout, éviter toute espèce de rapports avec les princes et les grands : «Car si tu as, dit-il, le malheur de l'introduire auprès d'eux, ils ne cesseront pas de le demander : Eh bien, maître, comment va l'œuvre? quand verrons-nous enfin quelque chose de bon ? — Et, dans leur impatience d'en attendre la fin, ils t'appelleront filou, vaurien, etc., et te causeront toutes sortes de désagréments (1). Et si tu n'arrives pas à bonne fin, tu ressentiras tout l'effet de leur colère. Si tu y arrives, au contraire, ils te garderont chez eux, dans une captivité perpétuelle, dans l'intention de te faire travailler à leur profit. »
Cet avertissement, qu'Albert le Grand était mieux que personne à même de donner à ses contemporains, nous dépeint d'une manière piquante les relations des alchimistes avec les seigneurs au moyen âge.
L'auteur invoque , en faveur de la possibilité de la transmuai) Magister, qiioinodo succedit libiPQuando videbimus aliqiiid boni? Et non volentes expectaie finein operis, diceni, Niliil est, triiffam esse, etc.
talion, les raisons suivantes, reproduites depuis par beaucoup d'alchimistes :
« Les métaux sont tous identiques dans leur essence ; ils ne diffèrent les uns des autres que par leur forme. Or la forme relève des causes accidentelles que l'artiste doit, autant que possible, chercher à découvrir et à éloigner. Ce sont des causes accidentelles qui entravent la combinaison régulière du soufre et du mercure ; car tout métal est une combinaison de soufre et de mercure. Une matrice malade peut donner naissance à un enfant infirme et lépreux, bien que la semence ait été bonne ; il en est de même des métaux qui s'engendrent au sein de la terre, qui leur sert de matrice ; une cause quelconque ou une maladie locale peut produire un métal imparfait. Lorsque le soufre pur rencontre du mercure pur, il se fait de l'or au bout d'un temps plus ou moins long et par l'action permanente de la nature (1).
(( Les espèces sont immuables, et ne peuvent, à aucune condition, être transformées les unes dans les autres; mais le plomb, le cuivre, le fer, l'argent, etc., ne sont pas des espèces ; c'est une même essence^ dont les formes diverses vous semblent des espèces. »
Ces arguments paraissaient péremptoires aux beaux temps du nominalisme, du réalisme et du conceptualisme. Ils tenaient alors lieu de lois physiques. Aucun alchimiste n'aurait songé à les réfuter.
C'est dans le même traité de Alchimia qu'on trouve indiqué l'emploi du minium ( oxyde rouge de plomb ) pour la préparation du vernis de poterie.
De rebns metallicis et mineralibus lihri v (2).
L'fiuteur attache une grande importance aux propriétés physiques des métaux, et particulièrement à leur couleur. « La couleur blanche provient, dit-il,' du principe humide, qui est
(1) Qnando enim sulpliur mundum occurrit argento vivo in terra, inde aurum generalur tempore longo vel brevi, per assiduitatem vel decoctionem naturse sibi subservientis.
(2) L'édition princeps a été réimprimée à Rouen -. « per me Pelrum Maufer, Normanniim Rotbomagensem, die 20 seplemlnis 1476. » ( Bibl. de Sainte-Geneviève, Œ, n" 172.)
DEUXIEME EPOQUE. ;{8o
le mercure. Le soufre est le principe de la coloruUon jaune des métaux. C'est encore la substance du soufre qui leur donne de l'odeur {habent odorem propter sul fuream substantiam). »
D'après ce principe, on pourrait trouver fort simple de voir les chimistes modernes comprendre parmi les métaux des corps tels que le silicium, le titane, le tellure, le zirconium, etc., uniquement parce que ces corps sont susceptibles de prendre, par le frottement, un certain éclat métallique.
Bien qu'Albert le Grand accorde beaucoup d'importance à l'aspect extérieur des corps, il croit cependant, avec Arislote, que les espèces ne peuvent point être transmutées. L'or et l'argent des alchimistes ne soutiennent pas l'épreuve du feu.
L'auteur décrit exactement la purification (coupellation) de l'argent et de l'or. « L'argent, dit-il, est purifié dans le feu par le moyen du plomb; les impuretés se séparent pendant la combustion. Pour purifier l'or, il faut le réduire en lames minces; ensuite les saupoudrer d'un mélange de sel, de noir de fumée et de brique pulvérisée, et les calciner à un feu très-forl, jusqu'à ce que toutes les impuretés soient enlevées, et que l'or se montre pur et resplendissant. »
Le minéral qu'il désigne par le nom. de marcassite n'était probablement qu'une pyrite zincifèrc ou arsénifère. Il en donne on quelque sorte l'analyse en faisant observer que, par l'application de la chaleur, la marcassite se décompose en soufre et en chaux métallique. Il savait que le cuivre blanc était, non pas du cuivre transformé en argent, mais un alliage qui, étant chauffé, dégage de l'arsenic, et reprend l'aspect primitif du cuivre (1).
Albert le Grand s'est un des premiers servi du mot affinité dans le sens qu'on y attache aujourd'hui. « Le soufre, dit-il , noircit l'argent et brûle en général les métaux, par l'affinité qu'il a pour ces corps {propter affinitalem natiirx metalla adu~ rit ). »
Dans le même traité De rébus tnelallicis se rencontre aussi , pour la première fois, le mot vitreolnm, appliqué à l'alramenl vert, qui était notre sulfate de fer (2).
(1) ^s exspiraliil arsciiiciim, et tune redit pristinus color ciipri sicnt prolial in alclteiiiicis.
(2) Viride alrainentum, qiiod a (jniltnsdam vilreohtm Nocatiir.
msT. i>r, i.A fiiiniii,, — t. i. 25
;{8U HlSTOlRi; DK I.A CHIMIE,
Compositum de composih's (1).
Ce petit traité abonde en idées qui devaient être bien neuves pour les contemporains d'Albert le Grand. Voici , entre autres, un principe qu'on s'étonne de voir formulé par un évêque :
« La mort et la vie procèdent du feu (2'. » — Puis l'auteur ajoute : '
(( L'argent peut être très-facilement transformé en or. Pour cela, il n'y a qu'à en changer la couleur cl le poids.
« Le soufre des philosophes n'est pas le soufre commun, mais l'esprit du vitriol romain (3). »
Cet esprit, obtenu par la distillation du vitriol, ne pouvait être que Thuile de vitriol ou l'acide sulfurique.
L'eau-de-vie des philosophes n'étail pas non plus l'eau-devie ordinaire : c'était la matière primitive des métaux.
Le sublimé blanc {album sublimatum) était obtenu en vaporisant dans un aludel un mélange de mercure métallique {merciiri puri de mmem), de vitriol romain et de sel commun ; c'était donc un chlorure de mercure. Cette préparation était déjà connue de Geber (4).
Que faut-il entendre par esprit métallique et par élixir?
L'auteur répond : « Il y a quatre esprits métalliques : le mercure, le soufre, l'orpiment et le sel ammoniac, qui tous peuvent servir à teindre les métaux en rouge (or) ou en blanc (argent). C'est avec ces quatre esprits que se prépare là teinture, appelée en arabe élixir et en latin fermentum, employée à opérer la transsubstantiation des métaux en argent ou en or. »
L'or des alchimistes n'est pas de l'or véritable : «Car, dit-il, il ne réjouit pas le cœur de l'homme, il ne guérit pas la lèpre, et il irrite les plaies, toutes choses que ne fait pas l'or ordinaire (5). »
Ainsi donc , les alchimistes eux-mêmes ne croyaient pas à la
^1) Theatr. c/iim., t. iv, p. 929.
(2) Mors et vita ab igné litint, Theaf. ciiiin., t. iv, p. 934.
(3) Sulpliur pliilosoplionim. — ^ Scilicet est spiriliis vitreoli loniani. Ibid., p. 935.
(4) Vo>. p. 322.
(5) •Viiliius ex eo facliiin luiiiescil, qiiod non lit ex anro natmali. Tlicat. chim., t. n, p. 467.
IJEUXIÊME ÉPOOVE. ,M87
transmutation des métaux imparfaits on or véritahle. Leur or était un composé qui n'avait de commun avec le métal dont il usurpait le nom que la couleur jaune et l'éclat.
Albert le Grand démontre le premier, par la synthèse, que le cinabre ( /flp/5 rubeiis) qui se rencontre dans les mines, et dont on retire le vif-argent, est un composé de soufre et de mercure; car il remarque qu'en sublimant le mercure avec le soufre, on produit du cinabre sous forme d'une poudre rouge brillante ( argenlum vivum cum sulfvre sublimatnm converlitvr in pulverem rubeuin splende/item ).
Il signale aussi l'état gommeux par lequel passe le soufre avant de se réduire en vapeur (1), et il n'oublie pas l'efficacité de ce corps dans le traitement de la gale ( valet contra scabiem).
Il connaît parfaitement le cuivre blanc, qu'il se garde bien de prendre pour de l'argent véritable. Ses disciples n'étaient pas aussi prudents (2).
La préparation de la potasse caustique (à la chaux), telle que l'a décrite Albert le Grand, est encore suivie aujourd'hui. Il appelle la potasse alcali , et conseille de la conservei* dans un lieu sec, et à l'abri du contact de l'air. Il prescrit de préférence l'emploi des cendres de chêne pourri (3).
La préparation de l'azur (fflswr/wm) est décrite en ces termes : ;( Broyez ensemble deux parties de mercure, une partie de soufre et une partie de sel ammoniac. Calcinez ce mélange dans un creuset; et, lorsque vous verrez s'élever une fumée bleue, vous arrêterez l'opération. En brisant le creuset, vous y trouverez le noble azur {frange vas, et inventes asurhan nobile). »
La préparation des acétates de cuivre et de plomb, ainsi que du minium et de la céruse, est décrite d'une manière qui laisse bien peu à désirer.
Albert le Grand enseigne de préparer l'arsenic métallique eu
(1) Liqiiefit ni gumina et totuni liirnus est.
(2) Auri pignienlum sublimatuin ciipiiim in argent! specieni dealbat,
(3) Recipeciiieres c|iieiciis piilridir in magna quantitalo, et conlere minulissinie, el accipe sextain parteni de cake viva, et inisce simnl, cl pone pannmn spissuin super tinam, et desnpei pone cinereni cinn calce mixtiim, et fuiide desuperarjuani ferventein et cola in lixiviiiin, donec totani amaritndinem extraxeris. — HaUita antem tota aqiia, mitte residere in ecidem vase usqne mane, et distilla («er liltruni ; tum dccoque eam in caldario, donec tota aqna evanescat et non del inmiim ; tiim perniitle inlrigidari, et eril lapis dunis cpiod dicidir alcrili.
faisant fondre une partie d'orpiment (sulfure d'arsenic) avec deux parties de savon (1).
Il comprend toute l'importance des luts, dont il fait varier la composition d'après la différence de la température. « Lorsque, dit-il, l'appareil distillatoire [sublimatorium) est en verre, et qu'on le chauffe sur un bain de cendres, le lut se fait au moyen de la poudre de craie mélangée avec de la farine et du blanc d'œuf. Lorsque le vaisseau est en terre et qu'on le chauffe sur des charbons, le lut doit consister en un mélange d'argile, de chaux vive, de fumier de cheval et d'eau salée, el le tout être recouvert de papier mouillé. Pour fermer les jointures de l'appareil, il faut se servir d'un lut fait avec un mélange de cendres, d'argile, et de sel commun humecté d'urine. »
Les idées qu'il émet sur la natiu'e du soufre et du charbon rappellent tout à fait la théorie du phlogistique. Le feu constitue, selon lui, la substance même du soufre. C'est ce que Stahl exprimait en disant que le soufre et le charbon sont les substances les plus riches en phlogistique (feu combiné ).
Dans le même traité, Albert décrit très-exactement la préparation de l'acide nitrique, qu'il appelle eau prime, ou eau philosophique au premier degré de perfection; il en indique en même temps les principales propriétés , et surtout celle de séparer rargent de l'or, et d'oxyder les métaux. Mais laissons-le parler lui-même :
« Prenez deux parties de vitriol romain , deux parties de nitre, et une partie d'alun calciné; soumettez ces matières, bien pulvérisées et mélangées, ù la distillation dans une cornue de verre. Il faut avoir soin de fermer exactement toutes les jointures, afin que les esprits ne s'échappent pas {ne spiritus possitit evaporari). On commence par chauffer d'abord lentement, puis dé plus en plus fort. — Le liquide ainsi obtenu dissout l'argent {est dissolutiva limx), sépare l'or de l'argent, et transforme le mercure et le fer en chaux (oxydes) ("2). »
(1) Il se produit, dans celle action, du sulfure alcalin el de l'arsenic métallique; mais tout l'arsenic n'est pas mis en liberté, car iJne partie peut se combiner avec Palcali du savon. Les acides gras ( acides margarique , stéarique, oleique) ai;i<sent comme corps réduclils. Pour empêcher l'oxydation de l'arsenic, il fallait opérer dans un appareil distillatoire.
(2) Aurum al) argento se|)arat, merciirium et martem calcinai, convertit in calces. Then/r. chim., t. iv, p. 937.
L'auteur remarque aussi que l'argent, dissous dans celte fan prime, coniniunique à la peau une couleur noire qui s'enlève très-difficilement [tingil ctitem hoiniiiis nigro colore el dif/icuUer }nobili). C'était notre nitrate d'ar^'ent.
Veau seconde était une espèce d'eau régale, obtenue en mêlant quatre parties d'eau prime avec une partie de sel ammoniac. Elle devait dissoudre l'or.
Veau tierce se préparait en traitant, à une chaleur modérée, le mercure blanc (chlorure de mercure) avec l'eau seconde. « L'eau tierce est la mère de l'eau-de-vie, qui réduit tous les corps en leur matière première (1). »
Enfin , Veau quarte était le produit de la distillation de l'eau tierce mercurielle, laquelle, avant d'être distillée, devait rester, pendant quatre jours, enfouie dans du fumier de cheval. Cette eau quarte, dont les alchimistes se promettaient tant de merveilles, était appelée vinaigre des philosophes, eau minérale, rosée céleste, eau bénite, etc.
De philosophorum lapide ("2).
Ce petit traité Sur la pierre p/iilosophale ne rcssend)le guère aux autres ouvrages d'Albert le Grand. Il est écrit dans un langage mystique, énigmatique et fort obscur. 11 ressasse des lieux conimuns, reproduits dans la Tourbe des philosophes, dans Morien, dans Artéfius, etc. Il n'y a rien d'original, et tout nous porte à croire qu'Albert le Grand n'en est pas l'auteur.
La même remarque s'applique en partie aux traités suivants, attribués à Albert le (jrand : De concordantia philosophorum in lapide (3); — Secretorum traclatus (i); — /ireve compendium de ortu metallorum (.5) ; — Philosnphia pauperum. (H). C'est dans cet écrit qu'il a été fait, pour la première fois, mention de l'inflammabilité des gaz intestinaux.
Dans un petit traité De mirabilibus mundi, également at-
(l) Aqua terlia est maler a<|ua; vila;, q\iix\ omnia coipoia in primani iiialer iaiii ilissolvit. Theal. cfnm.,{. iv, p. 938. (5) Liber octo capilum, etc. Theal. chim., I. iv, p. 94s.
(3) T/iea/. chim., l. iv, p. 911.
(4) Ailis aiirileise qiiani clieniiam vocani, elc, vol. m, p. 121.
(5) T/ieat chim., t. ii.
(6) Alberli magni Opéra omnia, vol. wi ; Lu^^d., iii-toi.
tribué à Albert le (liatid, il est question de la composition de la poudre à canon. Voici ce passage (1) :
« Feu volant. Prenez une livre de soufre , deux livres de charbon de saule, six livres de salpêtre; réduisez ces matières en une poudre très-fine dans un mortier de marbre. Pour produire du bruit, on met de cette poudre jusqu'à la moitié d'un tuyau de papier court et épais (2) ; pour que ce tuyau vole dans l'air, il faut qu'il soit, au contraire, long, grêle, et parfaitement plein (3). »
Il existe une ressemblance frappante entre ce passage (4) et un autre de Marcus Grœcus , que nous avons cité plus haut (5). C'est très-probablement à cette source qu'avait puisé l'auteur du traité des Merveilles du monde.
Quand aux autres écrits {Semita semitœ ; — Opiis optimum et veris.sim'itm de secretis philosophonim; — Semita recta j — Tra-' mita; — In arborem Aristotelis; — Ars alchimise ; — De sigillis lapichim ; — De generatione lapidum), que J.-B. Nazari (6) el P. Borel mettent sur le compte d'Albert le Grand, ils paraissent être, pour la plupart, apoci'yphes (7).
Kog^er Bacon.
Voici un vrai philosophe; car il était à la fois physicien, chimiste, mathématicien, astronome, médecin. Pendant que les philosophes scolastiques perdaient leur temps à discuter sur
[\) De mirabilibus miindi; Strasbourg., iWi, 8. Ce traité est accompagné d'un autre, intitulé De virtutibus herbarum et animatium qtiorumdam. Voy. Gmeliii, Geschichte der Chemie, l. i, p. 205.
(2) C'était notre pétard.
(3) C'était notre fusée.
(4) Ignis volans. Accipe liiiram unauisuipiiuris, libras duas carbonuni salicis, lii)ras sex salis pefrosi; quaî tria subtilissime teranlur in lapide marmorco. — Tiini(.a de papyro débet esse longa, gracilis, pulvere illo oplime plena, ad facienduin vcro tonitrum brevis, grossa et semipiena.
(5) Voy. p. 305.
'6) Concordanza de' pbilosophi ; Brescia, 1699, 4.
(7) Voyez, sur les diverses bronches du savoir humain, cullfvées par Albert le Grand, lexcellenl ouvrage de x\I. A. Pouchet, Histoire dm Sciences naturelles rni mnijrn f!',p . p. ■>(iH(-.'îii) 'Paris, I8:>:i).
DEUXIEME El'OQUE. 391
le nominalisnie et le réalisme,- Roger Bacon essayait de lire dans le grand livre delà nature. Ce fut un de ces travailleurs intrépides qui, en devançant leur siècle, sont mal vus de leurs contemporains et souvent broyés par la roue du progrès, dont ils s'efforcent d'accélérer le mouvement.
Roger Bacon naquit en l'2G4, à Ilchester, dans la province de Sommerset. Il étudia à Oxford, sous Edmond Prich, depuis archevêque de Cantorbéry, et sous Richard Fitzaire; il fit des progrès rapides dans toutes les sciences qu'on y enseignait. De là il se rendit à Paris, dont l'université était alors la plus célèbre de l'Europe, et surtout très-fréquentée par les Anglais. Après y avoir acquis le grade de docteur en théologie, il revint, dit-on, en Angleterre, et entra dans les ordres des Frères mineurs, par le conseil du savant Robert Greathead, évêque de Lincoln, qui l'honora de sa bienveillance et de sa protection. Suivant d'autres, ce fut à Paris qu'il entra, vers 1240, dans l'ordre des Cordeliers. Le frère Roger se lit d'abord connaître en 1259 (selon Cave et Oudin ) par un sermon qu'il prononça à Oxford devant Henri III. Il y censura ce roi de ce qu'il déférait trop aux avis de Pierre , évêque de Winchester, et de ce qu'il donnait les premiers emplois du royaume à des étrangers.
Un goût marqué pour les sciences physiques le portait à s'appliquer avec ardeur à l'élude des phénomènes naturels. Pénétré de la nécessité d'allier les sciences avec les lettres, il apprit les langues latine, grecque, hébraïque, arabe, afin de pouvoir lire les anciens dans le texte original. A l'exemple de Platon, il regardait les mathématiques comme la clef de voûte des connaissances humaines (1). Il rechercha avec beaucoup de soin les ouvrages de l'antiquité, et n'épargna rien pour se procurer les livres les plus précieux et les plus utiles.
x\rrivé à l'âge où l'homme qui réfléchit s'adresse les questions les plus graves de la vie, le frère Roger eut l'heureuse audace de substituer à l'autorité d'Aristote l'autorité de l'expérience. Il s'entoura d'un grand nond)re déjeunes gens qu'il se fit un devoir d'instruire, et qui, à leur tour, l'aidèrent dans ses recherches expérimentales. Il ne recula devant aucun sacrifice; aussi, dans res|Hice de vingt ans, dépensa-t-il plus de 2,000 livres sterlings (.50,000 francs), somme énorme pour ce temps.
(1) l'iima eiit inler scienticH, et pra-cedeiis alias, el disponens nos ad eas. Opus innj., part, iv, p. fil.
393 IIISTOIUK UE LA CHIMIK.
Doué d'une sagacité extraordinaire, d'un esprit d'observation inconnu au moyen âge , et surtout d'une persévérance à toute épreuve, le Docteur admirable (c'est ainsi qu'il a été surnommé à juste titrej fit les découvertes les plus inattendues en astronomie , en physique , en chimie , en médecine , etc.
Ce fut à Paris, dans le couvent des Gordeliers, que K. Bacon se livrait k l'étude de ces sciences. L'un des premiers , il s'aperçut de l'erreur du calendrier Julien relativement à l'année solaire, et il proposa, en 1264, à Clément IV, de la corriger. Mais il ne fut point écouté. Hélas! il avait parlé trop tôt.
Lepremier, ilétudial'actiondes lentilleset des verres convexes; il inventa les lunettes k l'usage des presbytes (1). Il donna le premier la théorie et la pratique des télescopes. «Nous pouvons, dit-il , tailler des verres et les arranger, par rapport k notre œil et aux objets, de manière que la réfraction et la réflexion des rayons se fassent dans le sens que l'on voudra. Il devient ainsi possible de lire, k une distance très-grande , les lettres les plus petites , de compter les grains de sable et de poussière, à cause de la grandeur de l'angle sous lequel nous apercevons ces objets (2). »
En parlant des tables astronomiques qu'il avait le projet de dresser, Roger Bacon s'exprime ainsi : « Ce qui est surtout nécessaire, ce serait d'avoir des gens qui entendissent bien l'optique, et qui fussent à môme de construire les instruments que cette science demande, parce que les instruments de l'astronomie n'agissent que par la vue, selon les lois de l'optique (3). »
Dans un autre endroit, il s'alïligc de voir combien la vérité iii'ile les esprits ignorants (i).
'i) Opua iiifij., p. ;i02. si veio liomo aspicial lileras it alias res iiiiiintas per médium ciislalli, vel vitri, vel alteriiis [lerspiciii supposili iiteiis, et si, i)orlio mii!or spli.x'rip cujiis conve\ilas sit versus ociiliim, et oriilus sit in aëie, longe me lins vidfl)il literas, et apparehiint ei iiiajores. — Kt ideo lioc inslnimenlum est utile senilius et lialienlihus oculos débiles. Nain lilleram tiiiaulumquo paivam possuiil videre in suflicienti magniludine.
(2) Opus ma}., p. 357. Nam possunius *ic (iguiare perspiciia et taliter ea ordiiiaie lespeclu nrjstri visns et reriun, quod fian;^enlur radii et (leclentiir quociimque volueriinu^, ut su!) quocum()ue angulo volueiimus rem prope vel longe, et sic ex inciedibili distantia legeremus lileras minulissimas, et pulveies et arenas nnmeraiemus, proptei magnitmlinem anguli sub (pio videremus.
(3) Opui Icrdtim, ad Clemenlem papan>.
(4) Aiihnas itjiiornus veritnlcin su.sfiiicrc non poU'sL
i"EU\IEME ÉrOOUE. 'M3
Ce fut surtout par ses idées sur la physique et l'astronomie que R. Bacon s'attira l'accusation de magie et la haine fanatique de ses contemporains. L'ignorance et l'envie de ses confrères lui suscitaient les plus graves embarras. Les supérieurs de l'ordre auquel il appartenait avaient fait un règlement par lequel il lui était expressément défendu de communiquer ses écrits à qui que ce fût , sous peine de perdre le fruit de ses veilles et d'être lui-même privé de sa liberté. C'est pourquoi il n'osa d'abord répondre à la lettre que lui écrivit Clément IV avant d'être pape, et dans laquelle le secrétaire de Louis L\ demanda au frère Roger un exposé détaillé de ses inventions. Mais le secrétaire du saint roi, étant devenu chef de l'Église peu de temps après (en 1265), Clément IV' réitéra sa demande (1). Ce fut alors que le frère Roger lui envoya son Opus majus, ainsi que divers autres traités. Il lui transmit aussi par Jean de Paris, son disciple, quelques instruments de mathématiques qu'il avait construits lui-môme.
Cette infraction au règlement des supérieurs de son ordre devait lui devenir fatale. Tant que vécut Clément IV, le frère Roger n'eut rien à redouter; loin de le désapprouver, le pape l'encourageait plutôt dans ses travaux. N'osant pas attenter publiquement à la liberté de leur confrère, les cordcliers, envieux et ignorants, se bornèrent à le tracasser de mille manières, à le troubler dans ses études , et à lui rendre la vie insupportable. La persécution n'éclata publiquement qu'après la mort de Clément IV. En 1278, sous le pontificat de Nicolas III, Jérôme d'EscuIo , général des franciscains, vint à Paris en qualité de légat du saint-siége. Les cordeliers profitèrent de cette occasion pour dénoncer R. Bacon comme magicien, astrologue, et comme ayant fait un pacte avec le diable.
Un des principaux chefs d'accusation avait été emprunté à un passage de VOpus tertiuin ad Clémente») , livre que Clément IV avait cependant trouvé fort innocent. Il y est dit qu'en consultant chaque jour les tables astronomiques, par rapporta l'état actuel des choses, on n'aurait qu'à chercher dans le passé les mêmes positions des corps célestes, pour pouvoir prédire les événements de l'avenir. Il ajoute qu'il avait souvent travaillé à
(1) Clément IV était nalil de Saint-Gilles, sur le Uliôiie. U passait, avant son avènement à la papauté, pour le meilleur jurisconsulte <le son temps. Savant «lu premier 01 lire, modeste jusqu'à I humilité, charitable et toléruit, ce ponlil'e se lit aimer et admirer de ses contemporains.
'MA IIISTOlKt DE LA CHIMIE.
dresser ces tablés; mais que la sottise de ceux auxquels ilavait affaire ne lui avait pas permis de les achever {non potui.consummare propler sfult/tiatn coruin ciun quibiis habui facere) (1), . A l'accusation de magie, le frère Roger répliqua par sa lellre De nullitate magix. Quant aux expériences physiques, que l'esprit de l'époque regardait comme l'œuvre du diable, voici sa réponse : « Parce que ces choses sonl au-dessus de voire intelligence, vous les appelez œuvres du démon. Les théologiens et les canonistes, dans leur ignorance, les abhorrent comme si c'était de la magie , et les regardent comme indignes d'un chrétien (2). »
Aucune de ces raisons ne prévalut contre le fanatisme. La science perdit son procès ; l'ignorance triompha.
Les ouvrages de Roger Bacon furent condamnés comme renfermant « des nouveautés dangereuses et suspectes , » et l'auteur lui-même fut mis au cachot. Le général des franciscains fit confirmer cette condamnation par la cour de Rome.
J. Twine raconte qu'on voyait les livres de R. Bacon attachés avec des chaînes aux tablettes de la Bibliothèque des cordeliers d'Oxford , et qu'ils y furent entièrement rongés par les vers (3).
Jérôme d'Esculo devint pape sous le nom de Nicolas IV. Ce fut donc en vain que Bacon en appela au sainl-siége : au lieu d'être remis en liberté, il ne fut que plus étroitement resserré dans sa prison (4). On rapporte que, pour fléchir le pape, il lui avait adressé , comme preuve de son innocence et de l'utilité de ses travaux, un livre intitulé : De prolongatione vitœ , qui se conserve en manuscrit à la Bibliothèque impériale de Paris. Entin , grâce à l'intervention de quelques personnages puissants , le pauvre frère Roger obtint sa liberté en 1291, après dix ans de captivité. Mais, hélas! il avait vieilli dans sa prison ; ses forces étaient brisées par les douleurs et les infirmités. Il retourna en Angleterre, et mourut l'année suivante à Oxford (3), à l'âge de soixante-dix-huit ans (0). Voilà ce qu'il en coûte de vouloir éclairer les hommes.
(1) Opus tert., ad Clément,. Ms. cot. Tib. c. a, loi. 6. Voy. Dictionnaire historique de Cliauffepié, t. r.
(2) Opus maj., p. 249.
(3) De Itebus Albionicis, Vih. Il, \i. IM.
(4) Hist. et Antiquit. aniversit., ONon., lib. l, p. 38. (ô) Suivant Pilsaiiis et IJaliciis, il iiioiinit en 1284.
(«) Ol. Bonicllius {de Oifu et prorjiessn c/iemi.r) (Wl avoir \ii à Oxfoitl (au
UEUXIÈME ÉPOQUE. .'jHo
Il faut que ce grand génie ait été bien malheuicux, pour qu'il ail pu , sur son iit'de mort, laisser échapper celle plainte amère : « Je me repens de m'être donné tant de mal pour détruire l'ignorance! »
OuorcKjes chimiques de lioycr Bacon.
La ciitique a beaucoup à faire pour l'appréciation exacte des livres attribués à H. Bacon. Le même ouvrage porte souvent deux ou trois titres différents. Il en est résulté qu'on a singulièrement grossi la liste des livres du frère Roger. P. Borel en porte le nombre à plus de vingt-huit (1).
Après VOpus 7/mjus, nous citerons l'un des ouvrages les plus remarquables et en même temps les plus authentiques de R. Bacon, VEpitre sur les œuvres secrets de l'art et de la nature, ainsi que sur la nullité de la magie (!2).
Les propositions qui s'y trouvent devaient paraître bien étranges à l'époque où elles furent émises : l'auteur rompt ouvertement en visière avec l'esprit général de son temps.
(( Le monde, dit-il , est rempli de prestidigitateurs qui trompent le public en lui faisant croire ce qui n'est pas. Les ventriloques I vocum varietatem in ventre fingentes ) imitent des sons (le voix éloignées, et prétendent converser avec les esprits. D'autres, par l'adresse de certains tours de mains, étonnent les badauds. Malheureusement l'homme est toujours disposé à croire le merveilleux, et il ne se donne pas la peine de scruter et d'interroger la nature à l'aide de la raison. »
Roger Bacon passe pour avoir connu la poudre à canon. Mais nous avons fait voir que Marcus Greecus l'avait depuis longtemps décrite en termes très-explicites (3). Voici le passage de Roger Bacon :
dix-septième siècle) la maison du frère Bacon, tke liouse of frïnr Bacon. Son corps avait él('; enterré dans l'église des franciscains, ou l'on nionlra longtemps la cellide du frère Roger.
(1) Bibliotlieca clihnica, i>eu Catalorjus librontm p/nlosop/iorum hermelicorum, etc.; Paris, 1634, 12.
(2) Epistola fratrisRog. Baconis, De secretis operibus (Ods elnatiini, et nidlitate macjise. Opéra .Joli. Dee Londinensis, c pliuil)us exemplaribiis castigala; Hamburg , 1618, 12... (80 pages.) Manget, Bibl. chim., t. i, 6t6. Les éditions antérieures sont : l>aris, l.i42, in-4"; Bâle, 150;i, in-8" ; Hambourg, 1508, et 1608, in-8*.
(.3) Voy. p. .to:..
« Nous pouvons, avec le salpêtre et d'autres substances, composer artificiellement un feu susceptible d'être lancé à toute distance. On peut aussi parfaitement imiter la lumière de l'éclair etle bruit du tonnerre. Il suffit d'employer une très-petite quantité de cette matière pour produire beaucoup de lumière, accomi)agnée d'un horrible fracas; ce moyen permet de détruire une ville ou une armée (i).
« Pour produire les phénomènes de l'éclair et du tonnerre, il faut prendre du salpêtre, du soufre, et Luru Vopo Vir Can ll/riet (2). »
Le troisième ingrédient, que Bacon ne nomme pas ici, est évidemment le charbon. Aussi quelques érudits ont-ils cru voir dans ces mots cabalistiques l'anagramme de la proportion de charbon pulvérisé.
L'auteur répète à peu près la même chose dans son Opus ina- Jus , et il rappelle, à cet égard, l'expérience du salpêtre qui brise avec fracas un morceau de parchemin dans lequel on l'enveloppe, (( Cette expérience (le pétard), ajoute-t-il, est connue, comme un jeu d'enfant , dans beaucoup de pays (3). »
Ainsi donc, les effets de la combustion du salpêtre et de la poudre étaient déjà connus dès le treizième siècle.
Dans ce même traité des OEuvres secrets de l'art , R. Bacon dit des choses alors si merveilleusement nouvelles , que l'on serait tenté de croire qu'il connaissait la machine à vapeur et le ballon aérostatique.
« On pourrait construire , dit-il, des machines propres à faire marcher les plus grands navires plus rapidement que ne le ferait toute une cargaison de rameurs; on n'aurait besoin que d'un pilote pour les diriger (4).
(1) JJe secreiis operibus, elc, p. 4'i et 43.
(2) Ibid., p. 6!). Sed tnmen salis pelra? Luru Vopo ]'ir Can Vfriei sull'iiris; et sic faciès tonilriim et coiriiscalionem, si scias arliliciiim.
(3) Opus maj., edit. Jebb , p. 474 : Et experimcnlum liujiis lei capiiinis ex lioc liidiico piierili, qiiod fit in imiltis niuiidi partibus, scilicel ut instrumeiilo facto ad quaiUitatein pollicis liumaiii, ex vioientia illius salis, (jui sal pelrsc vocatur, tam lioriibilis soniis nascitur in iiiptura tain modicic rei, scilicet modiei peigaiiieni, cpiod l'or lis tonitrui sentialur excedeie lugitiini, et coriuscationeni niaxiinani sui iuniinis jubar excedit.
(4) De srcrelis operibus, etc., p. 37. instiiinienla navij^andi possiint (ieri sine liominibus remiganlibus, etc.
(( On pourrait aussi faire marcher des voilures avec une vitesse incroyable, sans le secours d'aucun animal (1).
(( Enfin, il ne serait pas impossible de faire des instruments qui , au moyen d'un appareil à ailes , permettraient de voler dans l'air, à la manière des oiseaux (^). »
Spéculum alchctnix.
Cet ouvrage renferme plus de théories que de faits. A l'exemple de presque tous les alchimistes, l'auteur regarde le soufre et le mercure comme les éléments des métaux. « La nature cherche, dit-il, sans cesse à atteindre la perfection de l'or. Mais, contrariée dans sa tendance et sujette à une foule d'accidents , elle engendre des métaux moins parfaits , suivant le degré de pureté de ses composants, qui sont le soufre et mercure. — Ces éléments peuvent être retirés, soit des plantes, soit des substances animales, soit des minéraux. Mais il importe de les combiner dans une juste proportion {secundum debitam pro- ■portionem ), que l'esprit humain ignore (3).
« Il faut donc , avant tout, découvrir une matière dans laquelle le mercure soit déjà uni à la quantité nécessaire de soufre. 11 faut imiter la nature, qui procède toujours par des voies simples. Les métaux s'engendrent dans les mines. Il s'agit de commencer par construire un fourneau qui ressemble à une mine, non pas par sa grandeur, mais par une disposition particulière qui ne permette pas aux matières volatiles de s'échapper, et qui concentre la chaleur d'une manière continue. Le vaisseau de l'opérateur devra être en verre, ou formé d'une substance terreuse ayant la résistance du verre ; le col devra être étroit, et son orifice exactement fermé avec un couvercle el du bitume. De même que dans les mines le soufre et le mercure sont préservés du conlact immédiat du feu par l'interposition de matières terreuses, de même aussi il faut avoir soin que le feu ne touche
(I) Dr secretis opcrihtis , c[c,, [>. 3S. Ciiirii>; eliam possunf fi cri ni sine aniinali nioveanliir, cuin iinpelu ina'stiinabili.
(9.) Ihid. l^ossiint etiam ficri insliiimenla volandi, etc.
{:!) Ijbellus de alchimia, cul titulus : Spéculum alcfiemi.t ; Noriaiberg., 014, 4. Theatr. chim., t. V. Manget, Bibl. cli'tm., t. II. Ce petit tiaité a été tr.uluit en français par Jacques Girard de Touniiis, sous le titre (ic Miroir d\\l(/uimie, I.yon, 1557, in 1?.; Paris, ir.!-). \C,V. in S".
308 HISTOIKE DE L.V CHIMIE.
pas inimédiatemenl le vaisseau ; il convient , pour cela , de l'entourer d'une enveloppe solide qui puisse entretenir.partout une chaleur égale. »
R. Bacon admettait un élixir rouge pour jaunir les métaux, et un autre pour les blanchir, c'est-à-dire pour les transformer en or ou en argent , selon les idées des alchimistes (1).
Il appellait feu le produit de la distillation d'une matière organique quelconque. Faut-il entendre par là noire gaz (Véclairai/e?
« Les sophistes m'objecteront sans doute , ajoute l'auteur, qu'il est de la nature du feu de monter au ciel , et qu'il est impossible d'emprisonner la flamme dans aucun vase. Mais je ne vous demande pas de me croire, avant que vous n'en ayez vousmême fait l'expérience [non credas mihi , nisi experiaris).
« L'air est l'aliment du feu ( aer est cibus ignis ). » — C'est là ce . qu'avaient déjà dit les anciens (2). Mais Bacon fait observer qu'il y a un autre air qui éteint la lumière. — « Cet air tient, ajoute-til, de la nature de l'eau , laquelle est contraire au feu. » — C'est probablement l'acide carbonique ou l'azote dont l'auteur a voulu parler.
Bacon ne conteste pas la possibilité de préparer les métaux artificiellement. « II est , dit-il , impossible de créer des arbres, parce les végétaux se composent d'éléments trop hétérogènes; il n'en est pas de même des métaux, qui tous sont de nature homogène. Mais la première condition pour faire des métaux, c'est de les réduire préalablement à leurs éléments. »
Plus loin il conseille de ne pas prendre des colorations accidentelles pour (le véritables transformations. « C'est ainsi , dit-il, qu'il est facile de blanchir le cuivre , en tenant une lame de ce métal au-dessus du sel commun chauffé fortement (3) ; mais de ce cuivre blanchi à l'argent la distance est grande. »
Spéculum secretorum (4).
Le Miroir des secrets est un abrégé d'alchimie qui, selon l'intention de l'auteur, était destiné à ceux qui ne sont pas assez
(l) Et nibeum quidem elixir citrinat in infinitiun, ac omnia iiielalla transmutât in auiiim. Album vero eiixii dcaibat, elc
(■)) Voy. p. 78.
(3) Sa! commune unanilo ignitnr, ponc nnper laminan »'l candesrel , et decipe visum, etc.
{'^) T/iPSdiinis ihcniinis, elc , p. ?,ST.
DEllXIKME EPOQUE. ',i[)S)
riches pour aclieter des livres (1). C'est dans ce tiaité qu'on trouve les idées les plus sages qui aient été émises sur la théorie ûe la transmutation des métaux. Voici comment raisonne H. Bacon, avec cette justesse d'esprit qui le caractérise :
« Vouloir transformer une espèce en une autre , faire de l'argent avec du plomh, ou de Tor avec du cuivre, c'est aussi absurde que de prétendre créer quelque chose avec rien. Jamais les vrais alchimistes n'ont eu celte prétention. De quoi s'agit-il au fond? Il s'agit de retirer d'abord , par le moyen de l'art, d'un minerai terreux et brut un corps métallique brillant, comme le plomb, l'élain, le cuivre, etc. Mais ce n'est là qu'un premier degré de perfection, auquel le travail du chimiste ne doit pas s'arrêter ; car il faut encore chercher quelque moyen d'amener les autres métaux, qui existent toujours altérés au sein de la terre, au type le plus parfait, à l'or, qui se rencontre toujours à l'état natif. L'or est parfait, parce que la nature en a achevé le travail. Il faut donc imiter la nature. Mais ici se présente une grave difficulté : la nature ne compte pas les siècles qu'elle emploie à son travail, tandis (pi'une heure peut être le terme de la vie d'un homme. Il est donc important de trouver un moyen qui permette de faire en peu de temps ce que la nature fait dans un intervalle beaucoup plus long. C'est ce moyen que les alchiinisles appellent indifféremment élixir, pierre philosophale, etc. »
L'alchimie, ainsi comprise, trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans. .;ur;i:j[ 'j-yu: , ^^'i-JJ; ,
La plupart des traités chimiques de Roger Hacon ont été réunis en un seul volume, imprimé en 1620. En voici une analyse succincte.
Brève breviarium de dono Dei (2).
« Le soufre, le mercure et l'arsenic sont les principaux esprits qui entrent dans la composition des métaux. Le soufre est le
(1) Avant l'iiivenlion de limpiiinerie , les livres on manuscrits se vendaient à un prix exorbitant, comparativement à la valeur de l'argent. Aussi Gutenber^ et Faust avaient-ils formé ime société pour exploiter à leur [)ro(il le procédé qui leur peimettail de multiplier rapidement et à peu de frais le nombre des copies. Le.s premiers livres imprimés furent vendus pour des manuscrits.
{9.) Sanioris mediciiiii- magistri ï). Hogeri IJaconis Angli, Thcsdurus clieinhHs; Fnvncof., I6?0, in 3?. p. fl'i.
principe actif, et le mercure le principe passif; l'arsenic est l'inlermédiaire qui prépare leur combinaison.
(( L'arsenic blanc (acide arsénieux) s'obtient en sublimant l'orpiment avec de la limaille de fer. Il est blanc et transparent comme le cristal {iit cHstallus Incidum) (1). »
L'auteur ne dit pas un mot des propriétés vénéneuses de l'arsenie blanc.
A propos du salpêtre, il signale la propriété qu'a ce sel de fuser sur les charbons incandescents ('2). Il le purifie en le dissolvant dans l'eau, et en évaporant la liqueur filtrée.
Le n° H53 (fonds de Saint-Germain) des manuscrits de la Bibliothèque impériale renferme un traité de Roger Bacon , De naturis mefatlorum in ratioiie alcli/mica et artificiali frmismvtalione.
Nous nous sommes assurés que ce traité n'est qu'une reproduction du Brève breviarium de dono Dei, moins quelques variantes de peu de valeur.
Verbum abbrevialum de leone viridi (3).
Ce petit écrit, peu important, traite de la distillation de quelques acétates métalliques, et des vertus merveilleuses d'un liquide rouge, provenantde la décomposition du vinaigre. Il termine par la description du meilleur mode de projection.
C'est, dit-on , avec le livre Sur le lion vert que R. Bacon se concilia les bonnes grâces de Raymond Gaufrcd, général de l'ordre des franciscains , qui le fit mettre en liberté.
Secretuin secretorum naturx de laude lapidis philosophorum (4).
Malgré le titre prétentieux de cet opuscule, il n'y a rien qui mérite d'être signalé.
(1) C'est l'acide arséniuiix d'un aspecl transparent vihenx. Dans celle opéral.ion, le fer s'empare du soufre de l'orpiment, et met l'arsenic en liberté. Celni-i i se convertit aussitôt, au contact de l'oxygène de l'air, en vapeurs blanches d'acide arsénieux.
(2) Taiis naturai est quod si immédiate ignitos carbones langat, slalim accenïum cum impelu evolat.
(3) Thésaurus c/iemicus, etc., p. 2()j.
(4) T/tesaîtnis ctiemicus, p. ^8.5.
DEUXIÈME ÉPOQUE. 40 l
Tractatus trium verhormii (1).
Le Traité des trois Verbes se compose de trois épîtres, adressées à Jean de Paris, disciple du frère Roger.
Dans la première, l'auteur fait une remarque qui devait plus tard attirer l'attention de tous les opérateurs : il dit qu'en soumettant différentes substances (organiques) à la distillation , on obtient dans le récipient, non-seulement de l'eau, mais de l'air, et que l'air peut ètre^dislillé comme l'eau. « A ces deux éléments il faut, ajoute-t-il, encore ajouter le feu. Ainsi l'eau, l'air et le feu passent dans le récipient, tandis que la terre reste au fond de la cornue » (2).
Alchimia major (3).
L'auteur rappelle de nouveau, dans ce livre, que l'air est l'aliment du feu, et il s'appuie sur l'expérience suivante : Lorsqu'on allume une lampe d'huile et qu'on l'emprisonne sous un vase, on voit qu'elle ne tarde pas à s'éteindre. Pourquoi? parce qu'elle manque d'air (4).
La plupart des idées contenues dans ce livre sont reproduites dans d'autres écrits du môme auteur.
Les traités intitulés Medulla alchimix (5), De arte chemiœ (6), Breviarium chemix (7), se rapprochent, par leur contenu, de VAlchimia major.
Le livre De polestate artis et naturx, qui se trouve imprimé dans Artis auriferse quam chemiam vacant (8), est le même que VEpistoladc secretis operibus et de mdlitate magix. La seule différence consiste dans le titre. Il a été traduit en français par Jac-
(1) Tkemurus chem., p. 29?.
(2) In prima distillalioiie, terra in (undo, et Iria ( aer, ignis, aqua) in cucurliita (recipiente).
(3) Thesaurua chemiciis, etc., p. t6.
(4) Si enim accendatur lampas olei et ciandatur in vase terreo, extinguitiii, quia aër excluditiir.
(5) Vom Slein der Weisen, etc., éd. Joacli. Taïuk; Kisleheii, 1608, in-8.
(«)) J. Pitsaens, lielationes historicv de rehus an/jlicis; l'ari.'^, 1019, 4, t. i, cent. IV.
(7) Jbid.
(8) Rûle, If.l 1 , in- 12, p. 327. Tradnit en français par Girard ; Lyon, 1557 , in-8.
nisT. iw. lA r.irniir. — t. i. 20
iOi HISTUIKE DK LA CHIMIE.
ques Gii'ai'd de Tournus sous le tilic do V Admirable Pouvoir et Puissance de fart , de nature , etc., Lyon, 1557. in-8° ( très-rare ) ; Paris, 1629, in-S".
Il n'est pas certain que les ouvrages indiquée par Baie et Pits, et attribués à R. Bacon, soient authentiques (1).
Le manuscrit n° 6314 de la Bibliothèque impériale (3) contient un fragment du Brève brevîarimn de dono Dei , que nous avons cité.
Un autre manuscrit contient le traité, peu connu, deR. Bacon, De irrolongatione vitx. Il porte le n<» ,10iO ( seizième siècle ) , in- 4°. (Fonds de Saint-Germain) (2).
Les autres écrits de R. Bacon, qui ne se rattachent qu'indirectement à la chimie, sont également très-nombreux ; la plupart existent encore en manuscrits.
Vincent de JBeau>ai84 ' "•• "
Vincent deBeauvaisest le grand encyclopédiste du nioyeh âge. Il appartenait à l'ordre de Saint-Dominique. Le nom de lieilovacensis ou Belvacensis parait être ui> nom de famille; Gf»r saint Antonin le dit originaire, non pas de Beauvais, mais de la Bourgogne ( Burgiindus). Il est mort entre 1236 et 1264. On ne sait rien de la vie de ce savant, si ce n'est que saint Louis l'avait choisi pour précepteur de ses enfants. C'est pour eux principalement que Vincent de Beauvais composa une véritable Encyclopédie des connaissances physiques et morales, sous le titre de Spéculum majus , imprimé pour la première fois à Strasbourg, 1473, 10 vol. gr. in-fol. Cette Encyclopédie est divisée en quatre ou plutôt en Irois parties , savoir : 1" Spéculum naturale (le miroir naturel); l'auteur y suit l'ordre de la création, telle qu'elle est décrite dans la Genèse. Les livres qui traitent des plantes et des animaux sont très-curieux : ils résument l'état de la science au moyen âge. L'auteur rapporte que l'on chantait autrefois dans
(1) Documenta aie hemiee. — De ulchemistavum Arlibus. — De Secrelis. — De Rébus metallicis. — De sculpturis Lapidum. — De philosop/iorum Lapide. — Voy. Balaeiis, Comment, de script, britunnic; Pitsœus, Rdat. hist. de rébus anglicis.
(2) Il commence fol. 126 icclo, et linil 129 recto.
DEUXIEME EPOQl E. 403
les églises une prose rimée, composée par Adam de Saint-Victor, qui attribuait à saint Jean l'évangéliste la connaissance de l'art de faire de l'or et des pierres précieuses (1).
2° Spéculum doctrinale, qui traite de la rhétorique , de la poésie, de la jurisprudence, des arts mécaniques, de l'alchimie, de la médecine et de la théologie.
3° Spéculum hisloricum, espèce de chronique, où l'histoire ancienne est mieux traitée que dans beaucoup d'autres ouvrages semblables de la même époque.
•4" Spéculum morale, qui n'est pas de Vincent de Beauvais, ainsi que l'a démontré le P. Jacques Échard d'après un manuscrit tiré de la bibliothèque de la Sorbonne : c'est un simple abrégé de la Somme de saint Thomas d'Aquin.
Cet immense ouvrage est d'autant plus curieux que l'auteui n'avait pas de modèle à suivre. Car l'Histoire naturelle de Pline, le Satyricon de Martianus Capella et les œuvres de Boèce ne sont que des espèces d'encyclopédies fort incomplètes.
Les quatre parties du Spéculum majus ont été imprimées séparément: la r^ à Venise, 1494-, in-fol.; la 2'" à Venise, 1493, in-fol.; la 3^ ibid. 1494, et la 4*^ à Mayence, 1474, Bàle, 1481 ; Nuremberg, 1483, Venise, 1-494; Douai, 1624, in-fol. Cette dernière partie a été traduite en français sous le litre de Miroir historial, Paris (Vérard), 1495-1496, 5 vol. in-fol. Schlosser a donné une traduction allemande du Spéculum doctrinale, Francf., 1819, 2 vol. in- 8°. A la suite du miroir historique, on a publié , comme étant de Vincent de Beauvais, une Lettre a saint Louis , sur la mort do son fils aîné, et la Règle des frères et sœurs de l'hôpital de Beauvais {Régula fratrum et sororum. nosocomii Bellovacensis, etc.), imprimée dans le Spicilerjium de D. Luc d'Achéry, t. XII, p. 68.
D'autres ouvrages inédits, attribués à Vincent de Beauvais, sont : des Fables et une Histoire naturelle (manuscrit du quinzième siècle, conservé à la bibliothèque d'Arras); — Flores ex doctori6î/5 (manuscr. de la bibliothèque de Cambrai ); — Spéculum humanitatis (bibl. deChâlons-sur-Saône); — Hisloria Veleris Testamenti (bibl. de Chartres ) ; — Spéculum liumanx salvationis ( bibl. de Marseille et de Mûri en Suisse); — Epistola consolatoria de
(1) Inexliaustuni fertthesaurum, Qui de virgis fecit aurum.
Gemmas de lapidibns.
(Vincent, in Spendo untiirali.)
4(>l HISTOIRE T)E LA (.lUMIE.
morte amici ( bibl. de Rouei> et de Middlehill en Angleterre); — Sermones{\Àh\. de Toulouse); — Flores et auctorilates diversorum philosophorumet poetarurri; delaiidibus B. Marix ; traelatus de institutione ftliorum principum. ad Franciœ reginam Margarelham [ bibl. de Bâle ) ; — Summa de proprietatibus rerum ( bibl. de l'Escuriall.
Christophe de Paris.
Nous avons de cet alchimiste, qui vivait vers le milieu et la fin du treizième siècle, un Elucidarium chhniciim, imprimé dans le ThéCUre chimique (1). Nous n'y avons rien trouvé qui soit digne de remarque. L'auteur paraît peu familiarisé avec les opérations' chimiques; il se contente de définitions et de généralités, dictées par l'imagination plutôt que par l'expérience. Dans sa partie pratique, il emprunte à Arnaud de Villeneuve la plupart des faits qu'il avance.
Les autres écrits, attribués par Nazari et P. Borel à Christophe de Paris, sont probablement supposés, et d'une époque plus récente (2).
Saint Thomas d'Aqnin (né en 1225, mort en 1274).
Saint Thomas d'Aquin appartient à l'histoire de l'Église et de la philosophie plutôt qu'à l'histoire des sciences. Cependant le disciple d'Albert le Grand ne pouvait pas rester étranger à la pratique de l'alchimie. On s'étonne avec raison que Thomas , surnommé le Docteur angélique , qui, par ses nombreux écrits et
(1) Elucidarium, seii Arlis transinulatoiife metallonim summa major de opère vegelabili el mineraii.Cliristopiiori Parisieiisi.'s, pliilosophi veluslissimi, elc; Paris, 1049, in-8. Theatr. chem., t. vi.
(2) Voici les litres de ces écrits : Cilhera , seu violetta. — Summa minor. — Alphabcliim opertoiiale. — Arbor philosophix sectindum universalem scienttam. — Parlictdaria quxdam. — De lapide vegefabili. — Meditlla artis. —Somme. — Sommet te, — La harpe. — La médecine du troisième ordre.
UEL.VIEME Kl'OUUE. .4,05
par son enseignement, a tant fait poul* la théologie el la philosophie, ait trouvé le temps de s'occuper de l'art hermétique, surtout lorsqu'on se rappelle combien sa santé fut délicate, el qu'il mourut à peine âgé de cinquante ans.
Il nous reste de saint Thomas plusieurs écrits sur l'alchimie, parmi lesquels il n'y a probablement qu'un petit nombre d'authentiques. Parmi ces derniers, nous citerons en première ligne le Traité sur l'essence des minéraux (1).
L'auteur nous apprend , dans ce traité , ce que les alchimistes entendaient par lait de vierge {lac viryinis), et il en donne la préparation. « Ce lait s'obtient, dit-il, en faisant dissoudre la litharge dans du vinaigre, et en traitant la solution par le sel alcalin ( carbonate de potasse ou de soude ). d
Ainsi, le lait de vierge n'était autre chose que l'eau de Goulard, ou de l'acétate de plomb faisant blanchir l'eau commune (2).
Il se trouve, dans ce même Traité de l'essence des minéraux, un passage curieux sur la fabrication des pierres précieuses artificielles. «Il y a des pierres, y est-il dit, qui, bien qu'elles soient préparées artificiellement, ressemblent tout à fait aux pierres naturelles. C'est ainsi qu'on imite, à s'y méprendre, l'hyacinthe et le saphir. L'émeraude se fait avec la poudre verte de l'airain (3). La couleur du rubis s'obtient avec le safran de fer (4). »
L'auteur ajoute que l'on parvient à imiter la topaze en chauffant la masse vitreuse avec du bois d'aloès, et que tout cristal peut être coloré de diverses manières (5).
Du reste, ces faits, que saint Thomas ne donne nullement comme étant le résultat de ses propres observations , étaient déjà, comme nous l'avons vu plus haut, connus des anciens.
(1) De esse et essentia mineialiiim; Venet., 1488, 4. Dans le Theatr. chein., t. V.
(2) Theatr. chem., t. v, p. 903.
(3) Verl-de-gris ou carbonate de cuivre naturel.
(4) Peroxyde de fer.
(r>) Quidam etiam per artificiuin faciunt lapides ; — utpote faciunt hyacintliuin similem liyacinlho naturali el sapliyrum sapiiyro natiirali. — Smaraj^dinus color lit cum pulvere viriili aeris boni. Rubini tolor fil de bono croco feni. Topazii color fit sic : recipe lignum aloes , et pone super vas in quo est cristalliis fusus — Poieris qtiemlibet cristallum diversiniodo colorare. T/iea(r. chem., t. v, p. 904.
■iOti HISTOIRE DE LA CHIMIE.
La connaissance de l'art de peindre sur verre était donc généralement répandue au moyen âge ; et on s'est trompé en le regardant comme perdu. Les vitraux des cathédrales sont peints avec des oxydes métalliques, qui ont été brûlés dans la substance même du verre {{).
Nous avons déjà montré qu'un des plus grands secrets du grand œuvre consistait dans la coloration ou dans l'alliage des métaux. Tout métal jaune était réputé de l'ov; tout métal blanc, de l'argent. C'est pourquoi l'avènement de l'analyse chimique anéantit la plupart des doctrines alchimiques, et fit changer le nom de tranvnutafion en celui de combinaison.
Saint Thomas s'exprime ainsi à propos de l'argent : « Si vous projetez de l'arsenic blanc sublimé (2) sur du cuivre, vous verrez celui-ci blanchir; et si vous y ajoutez moitié d'argent pur, vous aurez tout le cuivre changé en argent véritable (3). »
Voilà une opération que les alchimistes faisaient souvent, et qu'il était facile de répéter. Le cuivre, ainsi traité, prend effectivement l'aspect de l'argent; mais, au lieu d'une transmutation, vous aurez un alliage de cuivre, d'arsenic et d'argent, dans les proportions employées.
Saint Thomas décrit, avec une grande précision, la plupart des procédés d'alliage, et les modes de projection dont il avait entendu parler ; et il nous apprend , dans ses écrits [Sécréta alchimiœ magnalia (4), Tractatus alchimise, Liber Lilii benedicti) , ce que d'autres se seraient bien gardés d'enseigner à tout le monde.
A l'exemple des philosophes de l'école ionienne, Thomas d'Aquin était pénétré de l'importance du rôle que l'air joue dans les phénomènes de la vie. *:*j. i^-^..
« L'air est, dit-il , une de? principales causes de la vie des ani-*
(1) On cite comme les plus anciens vitraux peints ceux de la vieille catliédiale de Saint Denis. — Pour savoir jusqu'à quel point de perfection l'art de préparer les couleurs et de peindre sur verre avait été poussé au moyen âge, il faut consulter Théopliile , prêtre et moine ( du onzième siècle), Essai sur divers arts, publié par M. Charles de l'Escalopier (Paris, 1843).
(2) Acide arsénieux. On le préparait par la calcination et la sublimation de l'orpiment ( aiiripigmentum in album sublimatum ).
(3) Auripigmentum in album sublimatum , projeclnm super ciiprum , dealbat il»sum in tanlum , quod si medielas puri argenli admisceretur, liaberes argentum. Theatr. chem.,\.. v, p. gio.
(4) Secrcla alcbimi* magnalia, de lapide philosopliico ; Colon., 1579, 4. Theatr. (hem., III, p. 270.
maux et des végétaux, sur la terre comme dans l'eau. Aussi l'infection de l'air est-elle une des principales causes de la mort des êtres vivants (1). »
Le Docteur angélique invoque souvent le témoignage de son maître Albert le Grand (2). « Si vous aviez, dit-il, sans cesse devant les yeux les règles tracées par mon maître, vous n'auriez pas besoin de chercher les grands ni les rois; car les grands et les rois viendraient, au contraire, vous chercher (3). »
§ 6- Efferari.
Le moine Efferari ou Ferrari composa deux traités, l'un sur la pierre philosophale (i) , l'autre sur le trésor de la philosophie (5). 11 considère le mercure et le soufre comme les éléments des métaux.
Les écrits de cet auteur, ({ui parait avoir vécu vers la fin du treizième siècle, ne contiennent rien (jui mérite d'être signalé.
AiphoiiHe X (mort en 1284).
Ce roi, que son amour pour la science avait fait surnommer le Savant (el Sabio] , s'était, dit-on, beaucoup occupé d'alchimie, ce qui pourtant ne lui fil pas négliger ses intérêts politiques, c;ir il parvint, en \^2bl, à se faire nommer empereur d'Allemagne après la mort de Guillaume de Nassau, par une partie des électeurs dont il avait acheté U^s voix.
(1) Liber Lilii benedicli. Thcdtr. clœm.,i. iv, p. 1092.
(2) Seqiiere eigd diviim Albeilimi Magnum , niagistriim meiiin. Tiactatus rlatus fralri Reinaido , in arlc alclieiniac. Tlicatr. chem., m, p. 272.
(3) Ciedas pio cerlo, qnod si dictas régulas milii a D. Ail)erlo traditas ante ociilos lial)ueris, non oporlebit lo rcges et riiagnales , sed reges et magnâtes, etc. Ibld., p. 273.
(4) De lapide pliiiosopliorum stcnndinn venin iiiodiim formando , lifferarius monachns ad apostolicum queindam scribit; Argent , 16j9, iii-S. Grafarol, Vera alchimix artisque metaUicx doclrïna, I. ii. Theatr. chem., t. m.
(.^) Tiiesaiirus pliilosopliia* ; Argentorat., tG59, 8. Thealr. chnn., t. m.
iU<S lllbTUIliE iili LA CHI.MIE.
Alphonse X, roi de Gaslille et de Léon, était fils de Ferdinand le Saint , auquel il succéda en HM. On lui reproche d'avoir altéré le titre des monnaies. Il eut à combattre plusieurs rébellions des grands, ligués avec ses propres fils. L'infant de Castille réussit même à le détrôner en 1282. Le malheureux roi implora le secours de son ennemi , le roi de Maroc , et mourut, peu de temps après ( le 21 août 1284) à Séville , accablé de chagrins , à l'âge de cinquante-huit ans.
On lui attribue un petit traité, connu sous le titre de Clef de la sagesse (1). L'auteur s'étend beaucoup sur l'action de l'humidilé et du froid, qu'il appelle des sphères [sphxra humidilatis, sphiera frigiditatis.) « C'est, dit-il , de la combinaison de ces sphères que résulte le mouvement. » Il admet, comme les anciens, quatre éléments. Le feu est , selon lui , un air subtil et chaud (2) ; l'air est un feu grossier et Immide ; l'eau, un air grossier, froid et humide (3); enfin la terre est une eau grossière, froide et sèche. — <( Tous les minéraux renferment, continue l'auteur, le germe de l'or. Ce germe ne se développe que sous l'influence des corps célestes; les planètes produisent la couleur, l'odeur, la saveur, la pesanteur que nous remarquons dans les substances soumises à notre observation. Les corps composés peuvent se réduire en leurs éléments, de même que ceux-ci peuvent se réunir pour former un composé. Ainsi le feu se change en air, et réciproquement l'air en feu. L'œuf minéral [ovwn minérale) est le germe de tous les mélaux; ce germe est lui-même produit par l'union du feu et de l'eau (4). »
C'est à ce roi que les astronomes doivent les célèbres Tables Alphonsines, dressées par l'académie de Tolède. L'historien Mariana a dit d'Alphonse X, qui valait mieux conmie savant que comme roi : Diimquc cœlum considérât , observalque aslra, terrain umisit (5).
(1) Alj)lioiisi régis C'aslel!<», etc., liber pliilosopliite occullioris |)iiieci|)ue nielallonim profuiidissimiis , tui tiluiuia l'ccit : (lavis sapienliœ. Thealr. chem., t. V.
(2) Nous dirions aujourd'hui que la tlamme est nn gaz incandescent.
(3) L'eau est effectivement le résultat de la combinaison de deux corps aériformes (oxygène et liydrogène). Mais ci; n'e.st probablement pas là ce que l'au- Icur a voulu dire.
(4)Ignisvero est masculus et aqua fœmiua.
(5) Don Manuel Rico y Sinobas, membre de l'Académie des sciences de Madrid, a entrepris la publication des œuvres astronomiques d'Alfonse , sous les ans-
1)EIJXIÈ.ME Ki'UOUE. 409
§ 8. Arnaud de Villeneuve {de liuchuotie) (1).
Tout le moyen âge retentit de la renommée d'Arnaud de Villeneuve. Nous verrons s'il l'a méritée.
On le suppose né vers 1240. Le lieu de sa naissance est incertain : il .y a beaucoup de villes du nom de Villeneuve ( Villa nova) en France, en Espagne et en Italie. Il enseignait, vers la fin du treizième siècle, la médecine et l'alchimie à Barcelone, où il avait remplacé son maîlre Casamila. En 1285, il fut appelé auprès de Pierre III, roi d'Aragon, en qualité de premier médecin de la cour, fonction qu'il ne conserva pas longtemps, car ses opinions peu orthodoxes lui attirèrent l'excommunication de la part de l'archevêque deTarragone. Arnaud se réfugia alors à Paris, qu'il fut également obligé de quitter, sur l'accusation d'entretenir un commerce familier avec le diable, et de changer des plaques de cuivre en or. Il se retira à Montpellier, et y occupa, dit-on, pendant quelques années, une chaire à la Faculté de médecine. De Montpellier il se rendit à Floi-ence , h Bologne, k Naples, à Palerme , où il se mit sous la protection de l'empereur Frédéric II, qui le combla de bienfaits. Le pape Clément V, atteint de lagravelle, réclama les soins d'Arnaud de Villeneuve, qui passait pour un très-habile médecin. Les papes résidaient alors à Avignon. Arnaud s'embarqua pour la France; mais le vaisseau Ht naufrage, et Arnaud péi'it à un âge assez avancé; son corps fut enterré à Gênes vers 1319. Dans la même année , Clément V publia, pendant le concile général de Vienne, une lettre encyclique (2), dans laquelle il adjure ceux qui vivaient sous son obédience de lui faire savoir où est caché le traité de la Prutigun
pices du gouvernement espagnol. Deux volumes oui paru sous le titre de Libros dd sabcr de Aslronomia dcl Reij D. Alf'onso X de Caslilla , etc. Madrid, 1863 et 1864, in-lol. (volumes splendidement imprimés).
(1) Voy. sur la Vie d'Arnaud de Villeneuve : Campegius, De medicinx c/aiis scriptoribus. — }àio\'\\\%. Annal. eccles.yadann. 1310. — Du Boulay, llist. deVuniversité ; Paris, t. iv. — 01. Borricliiu.<. De ortu et progressu chemix. — Arnaldi vila, praeposita cjus operibus ; Basil., 1585, in-fol. — fal)ri(ius , Uibl. mcd. et inf. lalinit., l. i. — Freind, Hisl. de la méd., t. m.
(2) Du Boulay, Hist. de VuniversUé; Paris, t. iv, p. It'o.
ilO HISTOIBE DE LA CHIMIE.
delà médecine ,écr\[ par Arnaud et dédie au souverain pontife (I).
Arnaud avait encouru la censure ecclésiastique pour certaines propositions, parmi lesquelles on remarque : la prédiction de la fin du monde pour l'année 1335; — les bulles du pape sont l'œuvre de l'homme; — la pratique de la charité est préférable aux prières, et môme à la messe.
D'après la réputation dont jouissait Arnaud de Villeneuve comme médecin et comme alchimiste , on aurait pu croire que c'était un prodige de science. Et c'est même là ce qu'on a cherché à répandre de nos jours; car l'auteur de l'article Arnaud de Villeneuve, dans la Biographie universelle, dit : « Il (Arnaud) découvrit les trois acides sulfurique , muriatique et nitrique. Il composa le premier de l'alcool, et s'aperçut même que cet alcool pouvait retenir quelques-uns des principes odorants et sapides des végétaux qui y macèrent. On lui doit aussi les premiers essais réguliers de la distillation; il fit connaître l'essence de térébenthine; il composa les premiers ratafias. » . ->
Il y a là presque autant d'erreurs que de mots. Toutes ces prétendues découvertes étaient connues longtemps avant Arnaud de Villeneuve. 11 est d'ailleurs facile de se convaincre, par la lecture de ses ouvrages, que, dans tout ce qu'il disait, il comptait beaucoup sur la crédulité de ses contemporains.
Ouvrages d' Arnaud de Villeneuve.
Ces ouvrages ont moins pour objet la chimie que la médecine et la pharmacologie. Ils se trouvent réunis dans l'édition do Venise, réimprimée en latin à Bâle et à Lyon (2).
Nous allons en extraire ce qui pourrait intéresser plus particulièrement l'histoire de la science. Ces extraits feront voir combien l'auteur est au-dessous de sa réputation.
De la pierre philosophale. — Spéculum, alchimix (3). Voici comment il s'exprime sur la pierre philosophale : « Je te
(I) Ce trailé esl probablemenl itlentique avec celui qui se trouve inséré lians l"édilion des Œuvres roniplèles d'Arnaud, sous le titre de : frac/icti siimmar n , scii Rcgimen magistri Arnnl'li de Villnnova, ad instunliam papu Clemenlls.
{'>.) Ariioldi de Villanova niedici aculissinii Opéra, nupcrrnne révisa, elv.; Lugd., 1532, iii-fol. (Iin|niiné en caractères gotinques ; le texte est rempli de failles typographiques).
(3) Ibid., p. 30i. Man-ct., fiiOl. chimie., t- i, p. 687.
dirai, mon lils, ce que c'est que la pierre philosophale. Le soleil , la lune , l'agate, sont des pierres. Mais nos pierres à nous sont mortes sous la terre : elles n'opèrent point par elles-mêmes; il faut que l'industrie des hommes s'en mêle, pour que l'on parvienne à en faire de l'or ou de l'argent véritable. Notre pierre philosophale est naturelle : d'abord, elle agit comme la nature: ensuite Hermès, le père des philosophes , auquel seul il faut croire, l'appelle naturelle; enfin, la matière dont elle se compose se rencontre dans la nature. Tout ce qui se trouve autour du disque de la lune comprend les quatre éléments. Notre pierre se compose de ces mômes éléments, dont les uns sont secs et froids , les autres humides et chauds. Rappelle-toi qu'il y a sept planètes. Le mercure est froid et humide, à cause delà lune; il est chaud et sec, à cause du soleil. C'est pourquoi il tient tout à la fois de la nature de l'eau, de la terre, de l'air et du feu. Sois attentif, mon fils; écoute les paroles des philosophes, et tu auras tout le secret du magistère {et habebis totum mar/isterium). »
De la préparation de la pierre philosophale (1). « Sache, mon lils, que dans ce chapitre je vais t'apprendre la préparation de la pierre ihilosophale : ce secret ne vient pas de moi; je le tiens en partie de mon frère et d'un certain moine allemand. Je te dirai d'abord que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois en une seule personne. Gomme le monde a été perdu par la femme , il faut aussi qu'il soit régénéré par elle. C'est pourquoi, prends la mère, place-la avec ses huit fils dans un lit; surveille-la; et qu'elle fasse rigoureusement pénitence, jusqu'à ce qu'elle soit lavée de tous ses péchés. Alors elle mettra au monde un Fils qui prêchera : des signes ont apparu au soleil et à la lune. Saisis ce Fils , et châtie-le, afin que l'orgueil ne le perde pas. Cela fait, replace-le sur son lit ; et lorsque tu lui verras reprendre ses sens, tu le saisiras de nouveau, pour le plonger tout nu dans de l'eau froide. Puis remets-le encore une fois sur son lit ; et lorsqu'il aura repris ses sens , lu le saisiras de nouveau pour le donner à crucifier aux Juifs. Le soleil étant ainsi crucifié, on ne verra point la lune : le rideau du temple se déchirera, et il y aura un grand tremblement déterre. Alors il sera temps d'employer un grand feu; et l'on verra s'élever un esprit sur lequel beaucoup de monde s'est trompé,
(1) Arnoldi de Villanova, Opéra omnia, p. ;<04.
ili - HISTOIKi) DE LA CHIMIE.
« Le disciple dit : Maître, je ne comprends pas, — A quoi le maître répond ; Ne dois-je pas, à l'exemple des philosophes, te cacher le secret des secrets? Cependant, pour l'amour de loi, je serai explicite :
(( Nettoie les pierres de la terre , nettoie-les encore , et la chose sera bonne. Si tu comprends maintenant les paroles des philosophes, tu auras le secret de l'œuvre. Sache donc que le Fils qui vient d'être crucifié sera bientôt ressuscité des morts; et comme il a une âme, il faudra chauffer davantage; car il se nourrit de feu seulement [ignc nutrUnr). Aussi les philosophes l'ont-ils appelé salamandre; car celle-ci se nourrit également de feu.
i( Le disciple demande : Comment est-il possible que le froid et l'humide puissent se nourrir de feu, puisque l'un et l'autre tiennent de la nature de l'eau, et que l'eau est contraire au feu?
« Le maître répond : Ne vois-tu pas que le vin est chaud , tandis que le vinaigre, bien qu'il provienne du vin, est froid?
«Eh bien ! il en est de même de notre pierre; car, quoiqu'elle soit froide de sa nature, elle acquiert le caractère du feu, à raison de son commerce avec le feu [raiione assuetudinis quam habuit cum igné), d
Epistola Arnoldi de Vi/lanova super alkimia, ad regem Neapolitanum (1). La lettre sur l'alchimie, adressée au roi de Naples, est un logogriphe dans le genre de celui qui précède. On en jugera d'après les fragments suivants :
« El apprends bien, ô roi (2), que les sages ont dit : Il existe une pierre composée de quatre natures, qui sont le feu, l'air, l'eau et la terre. C'est une pierre ordinaire quant à son aspect. Le mercure est l'élément humide de cette pierre; l'autre élément est la magnésie , qui ne se rencontre pas conmiunémenl.
« Et remarque bien , ô roi , que la terre blanche est appelée pierre blanche, et que la terre rouge est appelée pierre rouge parfaite; et la terre blanche est convertie en terre rouge, sans que l'on n'y ajoute rien.
a Et remarque bien, ô roi , que les philosophes ont dit : Faites fondre le corps, et calcinez-le jusqu'à ce qu'il se change en eau. C'est là notre composé, qui se liquétie et se solidifie, d
(1) Arnold, de Villanova, Opciaomn.; Lugd., 1532, in-fol.
(2) CeUc phrase . et nota, o rex, se répèle très-(ré(|iiemiiient.
DEUXIÈME ÉPOQUE, 'd.'J
Kosarivs philosop/iorym [i). l.e Rosaire des philosophes , l'un des plus célèbres écrits d'Arnaud de Villeneuve , est plein de divagations , rédigées dans le même style que les deux traités précédents.
(( Le mercure est composé d'une terre blanche, subtile, sulfureuse, et d'une eau claire et limpide. La solidification parfaite et la transformation des métaux s'opèrent par l'action de la chaleur, aidée du travail de la nalure pendant mille ans (2).
« Les extrêmes ne se louchent que par un intermédiaire. La terre ne se convertit pas en air, à moins d'avoir passé préalablement par le milieu de l'eau. L'air et l'eau sont les éléments moyens; le fer et la terre sont les éléments extrêmes. L'eau est froide et humide; le feu est chaud et sec; la terre est froide et sèche; l'air est chaud et humide. C'est ainsi que l'eau et l'air s'unissent dans l'humidité; le feu et la terre, dans la sécheresse. »
Sur la jjréparation de l'élixir. (( Prenez trois parties de limaille d'argent pur; triturez-la avec une fois autant de mercure, jusqu'à ce qu'il en résulte une masse pâteuse comme du beurre (amalgame); faites-la digérer dans un mélange de vinaigre et de sel commun, et soumettez le tout à la sublimation (3). »
Arnaud de Villeneuve parle, dans son Kosaire , d'un soufre rouge, fixé aux parois de la chambre dans laquelle on vaporise de la mine de soufre ordinaire (4). Serait-ce le sélénium?
Il termine ainsi le Rosaire : « Cache ce livre dans ton sein ; ne le révèle à personne, et ne le mets point entre les mains des impies; car il renferme le secret des secrets de tous les philosophes. 11 ne faut point jeter cette perle aux porcs, car c'est un don de Dieu, n
La dernière phrase fut, plus tard , adoptée par les Rose-Croix pour la devise de leur société , qui avait autant de secrets à cacher que le Rosaire d'Arnaud de Villeneuve.
Novvm Lii^nen (5). La Lumière nouvelle traite des différents
(1) Aiiioldi (Je Yillan , Opéra, etc. — Ars aurifera, elc , 2 vol.; Basil., IfilO. ^- Maiiget., liiblioth. chimie, t. i.
(2) Opéra omnia , etc., p. 290.
(3) Il se produit dans cette opération du clilonue de mercure (décomposition de l'acétate par le cldoriire de sodium ) , qui jouait un grand nMe dans la transmutai ion des métaux.
(4) Opéra omnia ; Lagii., 1532, p. 299.
(r.) fbid., etc., p. 30t. — Ars aurifera, elc — Man^ef., Bibf. chim.,\. t.
degrés de calcination auxquels il faut soumettre l'élixir philosophai. Il y est question de l'oxyde de mercure , appelé pierre rouge. « Par une forte chaleur, on obtient, dans l'incinération du mercure, une pierre rouge. »
De Sigillis [\), C'est un traité d'astrologie appliquée à l'alchimie. L'influence des astres, l'invocation de la Divinité, les formules mystiques, employées dans les.conjurations des démons, occupent une large place dans le traité Des cachets. On y lit, entré autres : « Prenez de l'or pur; faites-le fondre de manière à en former un cachet rond. Pendant la fusion, récitez la prière suivante : Exsurge, Domine, in slcUera, et exaudi vocem meam, quia clamavi culte; miserere mei, et exaudi me. Ensuite vous réciterez le psaume : Dominus, illuminatio mea, etc. Tout cela devra se faire à l'époque où le soleil entre dans le signe de la Balance, et après la lune du Capricorne. On sculptera sur l'un des côtés du cachet la figure d'un homme tenant dans sa main une balance en forme de croix, au milieu de laquelle se trouve figuré le disque du soleil, avec l'inscription : Eli, Eli, lama asabthani (2) ; sur le côté opposé, on lira : Jesua Nazarenus, rex Judœoi'um.
(( Ce cachet possède un pouvoir sacré contre les démons sur térreet sur mer. 11 fait gagner beaucoup d'argent, préserve d'une mort subite, calme les douleurs nerveuses, etc. »
Faut-il maintenant s'étonner qu'Arnaud de Villeneuve ait été accusé de magie et de sorcellerie?
Flos florvm (3). La Fleur des fleurs traite de la composition élémentaire des corps. « L'homme n'engendre que des hommes, le cheval produit des chevaux; de même aussi les métaux ne proviennent que de leur propre semence. Or, celle des métaux (sperma metallorum) est d'une essence particulière. C'est pourquoi il est impossible de faire des métaux avec du sang de chèvre et avec des œufs, avec de l'urine et avec des végétaux.
(1) Opéra omnia, elc , p. 301 .
(2) Mots syiiaco-liéhreux signiliant : Mon Pieu , mon Dieu , pourquoi m'astu abandonné? Évangile de Saint Matthieu , xxyu, 46.
(3) Opéra omnia. — Ars aurifeia, etc., vol. n. — Mange!., t. ii. — Thealr. chem., \. n. Le manuscrit n°7353 de laBiltliollièque impériale contient une vieille
traduction française de co traité, sons le lilre de : Glorietise Alorgverife de inaislre Arnaud de Villeneuve.
DEUXIÈME ÉPOUl'E A 15
Quelques-uns .uinietleul quatre unies ou éléments : le soufre, l'arsenic, le mercure et le sel ammoniac; ils s'élèvent comme des esprits pendant la calcination. D'autres ont voulu préparer des métaux en traitant le mercure par la chaleur, et ils n'ont rien obtenu. Cela se conçoit; caria semence de l'homme n'engendre point de fruit, à moins qu'elle ne soit émise dans les conditions les plus favorables à la reproduction. La lune (argent) est intermédiaire entre le mercure et les autres métaux, comme l'âme est intermédiaire [médium) entre l'esprit et le corps. — Vâme est un ferment; de môme que l'âme vivifie le corps de l'homme, ainsi le ferment anime le corps mort et altéré par la nature.
(( La glace ou la neige se convertit en eau, au moyen de la chaleur. L'eau existe donc avant la glace et la neige. Or, tous les métaux peuvent se changer en mercure; donc le mercure existe avant eux. La reproduction des métaux est possible ; car tout être qui naît et qui croît est apte h. se reproduire. Les plantes en sont un exemple, car d'une seule graine en peuvent naître mille; un seul arbre donne un nombre infini de scions, qui sont susceptibles de donner naissance à autant d'arbres. Or, les métaux naissent et croissent dans la terre; ils peuvent donc, comme les plantes, se multiplier à l'infini. »
L'assimilation des corps minéraux aux C'ires vivants était un des arguments favoris des alchimistes, disciples de l'école mystique d'Alexandrie. Cet argument se trouve reproduit sous toutes les formes par les écrivains du moyen âge.
Praclica Summaria (1). Le Sommaire pratique est un traité de magie plutôt que d'alchimie, destiné à enseigner les moyens de se garantir contre les enchantements et les maléfices. Il est dédié au pape Clément V.
« Il y a, dit l'auteur, plusieurs genres de maléfices; les uns sont mixtes c'est-à-dire provenant à la fois du règne animal et du règne végétal, et les autres ne so composent que de matières animales. Ainsi, pour rendre un mari impuissant, on place sous son lit des testicules de coq , ou bien on inscrit sur son lit certains caractères , tracés, non plus avec de l'encre ordinaire , mais avec le sang d'une chauve-souris. Il y en a qui commettent des malé-
(I) 0[iera oiiiiiia, clc, p. ÎÎOJ.
il G UlSTOIIiE DE LA CHIMIE.
lices avec des métaux, tels que le plomb et le fer, ou avec des aiguilles qui ont servi à coudre des linceuls. »
Voici les moyens que le même auteur prescrit pour chasser le démon et détruire l'effet d'un charme. «On asperge la maison avec la bile d'un chien noir ou avec celle d'un poisson , qu'on brûle sur des charbons ardents : la fumée qui s'en élève chasse le démon. Le cœur d'un vautour rend l'homme qui le porte aimable auprès des femmes {graliosum mulieribua). Le millepertuis chasse le démon de la maison dans laquelle on le conserve (1). La racine de bryone qu'on porte sur soi chasse tous les maléfices. ))
Ces recettes sont dignes du siècle d'Arnaud de Villeneuve.
Dans le môme livre l'auteur indique le moyen d'avoir des enfants, moyen alors pris très au sérieux, et dont les détails caractérisent parfaitement l'esprit du moyen âge, l'âge d'or des alchimistes, a Le mari ira un vendredi, un samedi ou un dimanche , avant le lever du soleil , se placer devant une ronce qui figure la sainte Vierge. Le mari la saluera, il récitera trois Pater, et fera sur la ronce trois fois le signe de la croix, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Après cela, il cueillera trois poignées de feuilles, de fleurs ou de fruits de la ronce, et, de retour à la maison, il se renfermera, avec son épouse, dans la chambre conjugale, oii se trouvera un brasier de charbons ardents. Chacun adressera des prières à Dieu. Cela fiiit, on jettera les feuilles, les fleurs ou les fruits de la ronce au feu. Et, pendant que le charbon se remplit de fumée, les deux époux se signeront, et accompliront l'œuvre de la reproduction. »
Les croyants de ce genre devaient nécessairement croire à l'alchimie.
Tout cela sans doute nous fait sourire. Mais qui nous garantit que nos descendants n'en feront pas un jour autant à notre égard pour bien des choses?
De Venenis (2). Le savoir toxicologique d'Arnaud de Villeneuve est, en grande partie, emprunté à Pline, à Dioscoride et â Galien.
Après avoir parlé des animaux venimeux, parmi lesquels
(I) C'e>l ce qui avait fait nommer le millepertuis fuga dxmonum. (p.) Opéra omnia, p. 612.
l'auteur nomme la vipère, le scorpion, le crocodile, le dragon marin, il arrive aux poisons végétaux. Il rappelle l'action stupéfiante des différentes espèces de jusquiame (1), en la comparant à celle de l'opium.
Parmi les poisons minéraux , il cite l'orpiment (sulfure d'arsenic), la chaux vive, lacéruse, lalitharge, la vapeur mercurielle et l'oxyde de mercure. « L'orpiment produit, dit-il, l'excoriation des intestins. »
Four constater cette lésion , qui est réelle , il fallait qu'Arnaud de Villeneuve eût bravé les préjugés de son temps, en ouvrant des cadavres.
Les poisons sepiiqiies , qu'il est si aisé de se procurer, peuvent avoir donné lieu, surtout au moyen âge, à un grand nombre de cas d'empoisonnement.
« Toutes les substances putréfiées , comme la chair, les œufs , les poissons, sont très-dangereuses (2). »
La chair d'une plaie de mauvaise nature, dont une petite quantité suffit pour déterminer les accidents les plus graves, est, avec raison, citée par Arnaud de Villeneuve comme un des poisons les plus redoutables.
L'auteur décrit parfaitement les symptômes les plus marqués de l'empoisonnement: anxiété précordiale^ efforts de vomir, douleur vive de l'estomac et des intestins, constriction à la gorge, sueurs froides , face livide , pouls faible et inégal. — Il conseille de faire vomir sur-le-champ {celeriter ad voviitum provocandum), en prescrivant une décoction de menthe, du lait chaud, la titillalion de la luette au moyen d'une plume trempée dans l'huile.
De Vinis (3). La bonification du vin au moyen du moût ctncenlré , découverte que Gmelin attribue à Arnaud de Villeneuve, était, comme nous l'avons fait voir, déjà décrite par Pline , et mise en pratique par les Romains (4).
La préparation de l'eau-de-vie , des huiles essentielles (essence de térébenthine) et des vins médicinaux était également connue (5)
(1) Species liyosc.iami omnes sliipefaclivœ et mordicaliva'.
(2) Quœcumque piitrefacla, — ut carnes, ova corrupla, perniciosa valde.
(3) Opéra omnia , etc. ; Liigd., 1532, in-fol.
(4) Voy. p. 192.
(5) Voy. p. 193.
IIIST. I)K L\ CIIIMIF.. — T. [. Il
longtemps avant Arnaud de Villeneuve, qui cherchait à en faire un secret (1).
Son or potable {aqua anri), auquel il attribue toutes les propriétés imaginables, n'était autre chose qu'une teinture alcoolique de romarin, ou d'autres plantes aromatiques.
Ce serait mal employer notre temps que de faire ici l'analyse de quelques autres petits traités {Siiccosa carmina; Semita semitœ ; De sanguine humano; De spiritu vint; Antidolarium ; De aquis laxativîs; Testamentum ; Qiisestiones de arte transmutationis metallorum ; Lumen luminum), dont la plupart se trouvent imprimés dans le Théâtre chimique et dans la Bibliothèque de Manget (2).
En somme, les écrits d'Arnaud de Villeneuve n'ont qu'une médiocre valeur scientifique : ils contiennent peu de faits dus à l'auteur lui-même.
Pierre d'Abano.
Médecin et astrologue plutôt qu'alchimiste , Pierre d'Abano [Pelrus deApono) porte le nom du village (en latin Apomnn,) oii il naquit en 1250^ près de Padoue. On le nomme aussi quelquefois Pierre de Padoue, Petrus de Padua. Sa vie, comme celle des astrologues et alchimistes de son temps, est un mélange d'aventures réelles et imaginaires. Il étudia, dit-on, le grec à Constantinople, les mathématiques à Padoue, et fut reçu k Paris docteur en médecine et en philosophie. Il revint ensuite à Padoue où il professa avec éclat la médecine d'après la doctrine des Arabes dont il fut un admirateur enthousiaste. Il s'acquit une grande renommée de praticien et en abusa; car on raconte qu'il refusait de voir un malade hors de la ville, à moins de cinquante écus par visite, et qu'il ne se rendit auprès du pape Honorius IV, qui l'avait fait appeler, qu'après qu'on lui eût promis quatre cents ducats par jour. Ses ennemis, jaloux de sa fortune, le dénoncèrent
(1) Yinurn de rore marino , — ciim essem in Babylonia, accepicuni muUa f^ollicitudiiie et precum instantia a quodam anliquissimo medico — qui inter secrela, quœ iiemini cominiinicare solebat, sibi leseivabat.
(2) Nazari ( Concordanzade' philosophie Brescia, 1599, 4 ) el Borel citeiil beaucoup d'écrits attribués à Arnaud de "Villeneuve, qu'il serait trop long d'énumérer.
comme magicien à l'inquisition. On l'aceusait de posscdev la pierre philosophale et de pouvoir faire revenir dans sa bourse, avec l'aide du diable , l'argent qu'il dépensait. Sa pierre philosophale, c'était de savoir se faire payer de ses clients : le diable , c'était son esprit d'économie. Ils l'accusèrent aussi d'avoir appris les sept arts libéraux, par le moyen de sept lutins, qui tenaient leur académie dans une fiole. Les inquisiteurs instruisirent son procès, D'Abano auraitété condamné au supplice du feu, si la mort naturelle ne l'eût frappé dans cet intervalle , en 1312. Le tribunal n'en prononça pas moins l'arrêt de condamnation; il ordonna que le corps fût exhumé et livré au bûcher. Un ami enleva le cadavre secrètement et le cacha dans une église. Les inquisiteurs s'en prirent alors au portrait d'Abano et le firent brûler en place publique par le bourreau. En 1560, Pierre de Lignamina composa une épitaphe latine, très-simple, en mémoire d'Abano, à l'entrée de l'église de Saint-Augustin. Frédéric, duc d'Urbin, plaça parmi les statues des hommes illustres celle de ce médecin alchimiste. Le sénat de Padoue la fit mettre sur la porte de son palais, parmi celles de Tite-Live, d'Albert et de Junius Paulus.
On a signalé comme une particularité idiosyncrasique l'aversion d'Abano pour le lait et le fromage : il n'en pouvait point, dit-on, voir, sans tomber en syncope.
On a de Pierre d'Abano plusieurs écrits sur la médecine, sur l'astrologie et sur l'alchimie. Le plus connu est son Conciliator differentiarum qitx inter philosophas et meflicos versantur; Mantoue, 1472, et Venise, 1476, in-fol., ouvrage rare, quoique, imprimé plusieurs fois (Flrence, 1520; Venise, 1483, L496, 1548 in-fol.; Pavie, 1490, Bâle, 1535 in-fol.). Il y cherche à concilier les opinions des philosophes avec celles des médecins, et cite souvent les médecins arabes, particulièrement Averroès. — Ses autres ouvrages sont : De venenis, eorumque remediis, Irad. en français par L. Boet, Lyon, 1593, in-12; — Geomantia, Venise, 1505 et 1556, in-S"; — Expusilio problemcdum Aristotelis , Mantoue, 1475, in-4"; — Heptamcron, Paris, 1474, in-4". — Tejius Mesues novitcr emendalns , etc., Venise, 1505, in-8°; — TJecisiones physionomicx , 1548, in-S" (1).
(i) La Bibliothèque impériale de Paris possède, en maniisriif, Liber compila iionis a Petro de Padua, qiuvslioncs de febrilms ; et parmi les manuscrits de
La collection des manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal possède un Traité de magie (en français) attribué à Pierre d'Apono ou d'Abano (1). Cet ouvrage inédit, dont nous allons citer quelques fragments, justifie en quelque sorte la réputation de magicien que ce médecin s'était faite au moyen âge.
« 11 faut, dit-il, considérer plusieurs choses essentielles dans la science de la magie , d'où dépend toute la réussite des opéralions : il s'agit de faire des pentacles, des anneaux, des images, des oraisons, des conjurations, des sacrifices. Il faut, avant tout, composer un livre consacré, où sont transcrites les conjurations que l'on fait aux esprits; il faut choisir un temps clair et serein, afin que l'esprit ne soit point lassé, et invoquer l'esprit par son nom et son caractère. Après avoir obtenu ce que vous désirez, vous congédierez l'esprit.
« Que le conjurateur choisisse un lieu pur, chaste, caché et éloigné du bruit, et qu'il ne puisse être vu de personne; qu'il ait dans ce lieu une table ou un petit autel , couvert d'un linge blanc, situé à l'orient, et des deux côtés deux cierges allumés de cire vierge qui brûlent sans cesse; au milieu de l'autel on met la carte sacrée , couverte d'un voile blanc. Vous aurez une bandelette autour de la tête, où il y aura une lame d'or avec l'inscription du nom de tetragrammaton , qui sera bénite et consacrée (2); vous n'entrerez point dans le lieu sacré- que vous ne soyez auparavant lavé, revêtu des habits sacrés, et vous y entrerez nu-pieds (3). »
A l'exemple des magiciens, la plupart des alchimistes pro- . nonçaient, pendant leurs opérations, des formules cabalistiques.
Voici la formule d'une des principales conjurations :
Conjuration du jour de la lune (4).
Conjura vos, confirmo super vos , angeli fortes et boni , in nomine Adonay Eie , EiE , Gados , C ados , Achim , Achim , Ia , Ia ,
la bibliothèque Saint-Marc à Venise on trouve : Galeni Tractatus varii a Petro Paduano latinitati donati.
(1) Ms. Il" 80, in-i" : les Éléments pour opérer dans les sciences magiques, avec les façons de faire les cercles magiques , les conjurations des anges , et les jours et les lieures que l'on doit les invoquer, par Pierre d'Abano.
(2) Yoy. sur le létragramme pag. 75 el 237.
(3) Ms. n° 80, p. 2.
(4) Ibid., p. 25.
DEUXIÈME ÉPOQLE. /l21
fortis Ia , qui apparaît in monte Sinaï cum gloiificatione régis Adonay, Saday, Zebaoth, Amathay Ya, Ya Ya, Marimata Abina Icia, qui maria creavit, stagna et omnes aquas in secundo die, quœdam super cselos et qiiœdam in terra, sigillavit mare in alto nomine suo , et terminus quem sibi posuit non prxteribit, et per nomina angelorum qui dominantur in primo exercitu , qui scrviunt Orphaniel , angelo magno; — super te conjura sciliccl Gabriel qui es prxposilus Diei Lunse , — impleas omnem meam petitionem juxta meum velle et votum meum in negotio et causa mea.
« Les esprits de la lune sont soumis au zéphyr; leur nature est de donner de l'argent, de le transporter d'un lieu à un autre, de donner des chevaux légers, de révéler le présent et le passé, lis apparaissent avec un grand corps souple, mou, flegmatique, de couleur comme de nuée obscure et ténébreuse, le visage enflé , les yeux rouges et pleins d'eau, la tête chauve, des dents de sanglier; leur mouvement est comme un grand bruit sur la mer. Leurs formes particulières sont un roi montant un sagittaire , un petit enfant, une chasseresse ; en vache , en flèche . en daim, en habits blancs, en animaux à plusieurs pieds. »
A juger par ce qui précède, nous avons lieu de croire que Pierre d'Abano fut le Cagliostro de son temps.
Rajrmond I^ulle (1).
Raymond Lullejouissait d'une renommée au moins égale à celle d'Arnaud de Villeneuve , son maître , qu'il semblait avoir pris pour modèle. Peut-être y eut-il deux écrivains du nom de Raymond LuUe : l'un, le docteur illuminé, auteur de V Ars magna et ars brevis; l'autre, alchimiste, de quelques années postérieur au premier. Cette conjecture permettrait d'expliquer plusieurs contradictions chronologiques et autres, qui se rencontrent dans l'histoire de R. Lullc.
(1) Consulter, sur la vie de Rajm. Liille : l5/,oviu.s, Annal, ecclcs., t. xiv, ann. 1372. — Bollanil, Act. sanct., I. xxiii. — Mariana, de Hebiis Hispanir, lib. xv, c. IV. — Perroquet, f^ie de R. Lulle ; Vcmlôme, 1607, in-8°. — De Vernon, Hhl. de R. Lulle; Paris, 1008, iri-12".
Lulle naquit à Maïorque en 1235. Son père, sénéchal de Jacques I", roi d'Aragon , le destina à la carrière des armes , et lui fil, à l'exemple de la noblesse de son temps, négliger son éducation littéraire. Après avoir, par une vie déréglée, dissipé toute sa fortune, il renonça, à l'âge de quarante ans , aux plaisirs du monde, pour se livrer exclusivement à la propagation de la foi chrétienne, à l'étude de la philosophie et de la théologie. On raconte que la vue d'un mal cancéreux, que lui montra une femme qu'il aimait passionnément, avait opéré cette conversion subite.
Lulle vécut quelque temps dans la retraite ; il s'occupa particulièrement de l'étude des livres saints , des langues latine et arabe. En quittant sa retraite , où il faillit être assassiné par son maître d'arabe , il vint à Paris , dont l'université était alors le rendez-vous de tous les savants. Ce fut là qu'il entendit, pour la première fois, les leçons d'Arnaud de Villeneuve. De Paris il se rendit à Rome, afin d'engager le pape à établir, dans les monastères, des chaires de langues orientales, dont la connaissance lui semblait nécessaire pour la propagation de la foi chez les nations mahométanes. N'ayant pas obtenu du souverain pontife l'accomplissement de ses vœux, il retourna à Paris, et y enseigna, sur l'invitation de Bertrand , chancelier de l'université , la nouvelle méthode dont il était l'inventeur.
R. Lulle parcourut ensuite l'Italie, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, la Palestine, l'Arménie, soit pour y répandre sa méthode d'enseignement , pour laquelle il avait obtenu divers privilèges , soit pour solliciter des princes les moyens de convertir les musulmans; car ces deux objets étaient le rêve de sa vie. Il renouvela, en 1311, au concile de Vienne , son projet d'ordonnance qui devait : 1° introduire dans les couvents l'étude des langues orientales ; 2" réduire tous les ordres militaires à un seul, afin de combattre plus efficacement les Sarrasins; 3° défendre dans les écoles la lecture des écrits et la philosophie d'Averroès, plus favorable à l'islamisme qu'au christianisme.
11. Lulle avait promis au roi d'Angleterre Edouard II, et à Robert Bruce, roi d'Ecosse, qu'il croyait disposés à seconder ses projets, de leur apprendre le secret de la pierre philosophale. Il nous dit lui-même qu'il avait réussi, en présence du roi d'Angleterre, à changer en or cinquante milliers pesant de mercure.
de plomb et d'étain (1). Des écrivains du seizième et du dixseptième siècle racontent que R. Lulle avait été enfermé dans la Tour de Londres, contraint de faire de l'or pour le compte du roi, et que l'on montre encore dans les médailliers les pièces frappées avec cet or, et connues sous le nom de nobles à la rase ou nobles de Baymond.
R. Lulle avait déjà, auprès de ses contemporains, la réputation d'un habile alchimiste, Jean de Meun ('2), Cremer (3), abbé de Westminster, et Jean de Rupescissa, en parlent.
Obligé de renoncer à son projet d'engager les princes dans une dernière croisade contre les sectateurs de Mahomet, il s'embarqua pour l'Afrique, dans le dessein de convertir les infidèles. Mais son zèle fut mal accueilli par les habitants de Tunis, qui lapidèrent le nouvel apôtre (4). Son corps fut transporté, sur un vaisseau génois, dans son pays natal, et inhumé à Maïorque , dans le couvent des religieux de Saint-François.
Ouvrages de Raymond Lulle.
La réputation de Lulle, comme alchimiste, est loin d'être justifiée par les ouvrages qu'il nous a laissés.
Ses écrits alchimiques, dont le nombre est assez considérable, non compris ceux qui sont d'une authenticité douteuse, ne nous
(I) Tnultimo Testmnenlo R. Lullii .-Converti iina vice in aunim i. miilia argcnli vivi, pliimbi et slanni.
{').) Rniioiiliance de Nature à ralcliiiniste eiranl , par Jean de Meung, dans le t. m du Roman de la Rose; Paris, 1736, in-S".
Si fait Villeneuve et Ray mon, Qui en font un noble sermon; Et Morien le bon Romain , Qui sagement y mit la main ; Si fist Hermès, qu'on nomme Père, A qui aukun ne se compaire; Geber, philosophe sublil, A bien usé de mon oustil.
(3) Testament, in Mus. Herniet. ; Francof,, 1G77, in-4''.
(4) Presque tous les auteurs placent la mort de R. Lulle en l'année 1.3 15; mais cette date est évidemment erronée (à moins d'admettre l'hypothèse de deux auteurs du non) de R. Lulle), puisque Lulle écrivait encore (comme il te dit lui-même dans plusieurs de ses ouvrages) en 1330 et 1332.
apprennent presque rien de nouveau (1). L'auteur n'a pas même le mérite d'exposer avec clarté les connaissances de son époque. Son langage est obscur, embarrassé, prétentieux, souvent inintelligible; son style, négligé et incorrect.
R. Lulle admet, avec ses prédécesseurs, deux éléments pour la composition des métaux : le soufre et le mercure. Il admet également une pierre philosophale, dont il compare la préparation à la digestion des aliments au sein de l'organisme vivant. Au reste, il se plaît à assimiler la formation des métaux aux fonctions des êtres vivants. « Les fruits, dit-il, sont astringents et acerbes au commencement de l'été ; il faut du temps et toute la chaleur du soleil pour qu'ils deviennent doux et aromatiques. La même chose arrive à notre médecine extraite de la terre des métaux ; car elle est fétide et horrible avant qu'une digestion ou une décotion suffisamment prolongée l'ait rendue plus agréable (2). »
R. Lulle a été à tort regardé comme l'inventeur de l'eau-forte; car Geber en avait depuis longtemps indiqué la préparation , ainsi que nous l'avons montré (3). R. Lulle en parle d'ailleurs d'une manière si vague, qu'on se demande à quel titre il passe pour rinventeur de ce dissolvant. « C'est, dit-il, notre ferment , notre élixir; c'est notre eau, non pas l'eau commune, mercurielle ou phlegmatique, mais celle qui est plus brûlante que le feu , enfin l'eau-forte {aqua fortis acuta) : elle brûle tout ce qu'on lui présente, et elle dissout même le soufre commun (4).»
L'acide nitrique, en oxydant le soufre, It transforme en acide sulfurique. C'est là ce qu'on appelait alors une solution du soufre par l'eau-forte.
La calcination du tartre, l'extraction du sel de potasse des cendres des végétaux, la distillation de l'urine, la rectification de l'esprit-de-vin, la préparation des huiles essentielles, la coupellation de l'argent, les préparations du lut avec de l'albumine
(1) Lenglet-Dnfresnoy ( t. m, p. 224 ) porte le nombre des ouvrages de R. Lnlle à cinq cents. Borel parle de soixante volumes. La plupart de ces écrits se trouvent réunis dans diverses éditions des (Euvres de R. Lulle; Strasbourg., 1597, in-8. — Fascicuhis aureus; Francf., 1630, in-8. — Libri aliquoi chimici, curaToxilse; Bàle, 1572, in-8.
(2) Arborscientix,R. Lulle; Lugd., 1536, 8.
(3) Yoy. p. 339.
(4)Testampntum, cap. i\ et lxii. Mangel, Biblioth., l. i, p. 7'i4 et 745.
DEUXIÈME ÉrOQUE. 425
et de la chaux, le précipité rouge, le mercure blanc (chlorure), toutes ces choses, dont R. Lulle ne parle qu'avec beaucoup de mystère, étaient connues avant lui (1).
La seule découverte que l'on puisse revendiquer pour K. Lulle, c'est celle du nitre dvlcifié {ixcide nitrique alcoolisé) (2).
Il serait oiseux de donner ici l'analyse des divers traités de cet auteur concernant l'alchimie. Nous nous contenterons d'en indiquer le sommaire :
Testamentum , duobus lihris miivermm artem chimicam compledens (3). Le premier livre comprend la partie théorique , qui se compose des figures cabalistiques circulaires, des définitions, des mixtions, et des applications différentielles [applicationes differentiales). C'est un tissu de généralités et de notions spéculatives, la plupart dénuées d'intérêt. La combinaison des lettres de l'alphabet, destinée à expliquer non-seulement l'alchimie, mais toutes les connaissances humaines, fut l'étude favorite de R. Lulle. Aussi, pour bien comprendre ses écrits, fautil posséder la clef de la signification des lettres qu'il emploie. D'après cette méthode :
A signifie Dieu le Créateur,
le vif-argent,
le salpêtre,
le vitriol,
le dissolvant,
l'argent tin,
le mercure des philosophes,
l'or, etc.
Le second livre, qui est censé donner la pratique, commence par exposer les principes de l'art, au moyen des triangles mystiques, combinés avec des cercles. On y chercherait en vain dos expériences positives et concluantes.
Coinpendinm animx transmutai loni s arlis nuiallorum, Hupcrlo, Anglorum (Scotorum) régi, pcr Bayurundmn iransjnissinn (4). Ce
(1) Voy. p. 339.
(2) Expérimenta. Dans Manget, Bibt., t. r, p. 841.
(3) Colon., 15G8, 8. — Manget, BibL chim-, t. i, p. 707. Tlicalr. cfiem., I. iv.
(4) De alcliimia opuscula compliira; Francf., 1550, 4. — Manget, I. i, p. 780. — Tlicatr. chem., t, iv.
compendiiim, adressé par Raymond Lullc à Robert Bruce, couronné roi d'Ecosse en 1306, est rempli d'allégories obscures. Les substances les plus connues ne sont jamais désignées par leurs véritables noms. Ainsi, par exemple, l'eau-de-vie est appelée mercure végétal, lumière des jnercures, etc.
Testamenlwn novissimum (1). Cet écrit est dédié au roi Charles. S'il est vrai que R. Lnlle est mort enlSl'i, son Dernier testament est un ouvrage supposé; car le roi Charles , qui ne peut cire ici que Charles IV, roi de France (2), monta sur le trône en 13-21.
Le Testament est suivi d'un autre écrit , tout aussi peu intéressant, intitulé Elucidatio testamenti (3).
Liix mercuriorum (4). L'auteur promet d'être plus clair que dans ses autres traités, et se propose d'expliquer sans ambiguïté ce qu'il n'avait ailleurs énoncé qu'obscurément. Pour cela, il réunit les lettres de l'alphabet, sous la forme d'un arbre dont chaque branche porte à son extrémité une lettre désignant une substance ou une opération chimique.
Expérimenta. (.H) On chercherait en vain dans ce traité, malgré son titre, des expériences neuves et instructives. Il n'y est question que de la calcination, de la distillation , du miel, de la chélidoine, du pourpier, de l'urine, du sang, du mercure , de la dissolution de l'argent, de l'or, etc. — Cet écrit, à juger par la date qu'il porte , fut composé en 1330. — S'il est authentique , les panégyristes de R. LuUe se sont trompés en plaçant la mort de ce philosophe en l'année 1315.
Ars vompendiosa, ou Vadc-mecum (6). C'est un écrit absolument dénué d'intérêt.
Epistola aecurtationis (i). C'est la réponse de R. Lui le à une
(I) Mangel, J. i, p. 790. — Arlis aiiriferae qiiam clieniiam vocant, etc., vol. m, p. 1. — F. Ginelin {Gcschic/ile der Chemie , t. i, p. 82) s'est trompé en prenant le Testamentiim uUiminn et le Testameutinn norissimîcm pour deux ouvrages distincts : c'est le ni^me ouvrage.
(ï) Il n'y avait alors aucun autre roi de ce nom, ni en Espagne, ni en Anj;!tv terre, ni en Allemagne.
(3) Mangel, t. i, p. 823.
(4) Ibid., p. 824.
(5) Manget, Bibl. c/iim , t. i, p. 82G.
(6) Ibid., p. 849.
(7) tbid., p. 863.
DEUXIEME ÉPOQLE. 427
lettre de Robert, roi d'Ecosse, qui lui demandait des renseignements sur la préparation de la pierre philosophale.
Potestas diviliarum {[). On remarque, dans ce petit écrit, la mention d'un instrument chimique particulier, appelé retentorium, ou vase propre à retenir (les produits de la distillation). Ce vase ressemble beaucoup au petit appareil à boules de M. le baron Liebig. En voici la figure : elle se trouve intercalée dans le texte latin de R. Lulle, imprimé dans la Bibliothèque de Mange t :
Fig. 9.
Les autres ouvrages attribués à R. Lulle sont :
Clavicula , qux et apertormm dicitur (2).
Compendium artis alchymix et natv.rulis philosophix (3).
Codicillus seu cantUena (4).
Lapidarium seu generatio lapidvm (o).
Il serait inutile de donner la liste complète des écrits que Rorel et Lenglet-Dufresnoy attribuent à R. Lulle : ils ont trèsjieu de-valeur.
La Bibliothèque impériale de Paris possède un assez grand nombre de manuscrits français et latins de R. Lulle, provenant des fonds de l'Oratoire et de l'abbaye de Saint-Germain (6); quelques-uns sont inédits, les autres ont été imprimés à différentes époques.
Le principal ouvrage, et peut-être le seul dont l'authenticité
(1) Ars mirifera , tiic.f vol. m. Manget, Bibl. chim.,t. i, p. 866.
(2) Theutv. chem., t. m, p. 290. Mangst, Bibl. chim , t. i, p. 872.
(3) Ars aurifera, etc., vol. iii,'p. 83. Manget, clc, p. 87:..
(4) Manget, etc., p. 880.
(5) Ars aiiri fera, clc, vol. m, p. 98.
(6) Voici les litres de quelques-uns de ces manuscrits. N" 1955, le Testament , pratique et codicille; — ^" 1949, la Clavicule;— y 26\, le Lapidaire; — N° 1947, les Figures philosophiques ; — y 1910, Art brief'; — ^ 1944, la Clef deVart;— N" 63C2, Traité d'alchimie ; — ^"SlQ^, Abrégé de la théorie de
R. Lulle sur la pratique de la pierre philosophale.
soit bien établie, c'est VArs magna et VArs brevis. Lulle y expose sa méthode générale d'enseignement, par laquelle il prétendait faire entrer toutes les connaissances humaines et divines dans des combinaisons mystiques des lettres de l'alphabet. Mais cet ouvrage est complètement étranger à l'histoire de la chimie.
Dans Scot (né en 1275, mort en 1308).
P. Borel met Duns Scott, le Docteur subtil, au nombre des alchimistes, et lui attribue divers traités concernant la philosophie hermétique (1).
Il n'est guère probable que ce célèbre philosophe , mort si jeune (à l'âge de trente-trois ans), et qui s'était fait un si grand renom parmi ses contemporains, tant par ses écrits (Commentaires sur Aristote , Traités de logique , de métaphysique, etc.) , que par son enseignement oral, ait eu le temps de se livrer sérieusement à des recherches alchimiques.
Ciuidon de Montanor.
Guidon de Montanor, Français d'origine , vivait , selon toute apparence, quelque temps après Roger Bacon et Arnaud de Villeneuve : il les cite comme ses maîtres. Il nous reste de Guidon de Montanor, que Ripley mentionne avec beaucoup d'éloges , quelques écrits remplis de vues fantastiques sur la pierre philosophale, sur l'or potable et sur le baume des philosophes {balsamiim philosophorum efficacissimiim). « Ce baume, dit-il dans son Échelle des philosophes , a la propriété de guérir toutes les infirmités; il réjouit l'âme, il en augmente les vertus; il conserve la santé, rappelle la jeunesse et retarde la vieillesse (2). »
(1) Ces traités sont, suivant Borel : Dominus vobiscum ; — Traclalus ad album et rubrum; — Tiactalus ad regem Angliec; — Opits magtwm; — De veiitate et virtute lapidis.
(2) Scala philosophoium Guidonis de MoBtanor, piiilosoplii galli. Miioget, Dibt. cti'wi., t. Il, p. 135-147.
Ce baume mirifique était tout simplement une préparation mcrcurielle.
Outre V Echelle des philosophes, on attribue à cet auteur ; Libellus de arle chymica; Décréta chymica. Tous ces écrits sont conçus et rédigés dans le même esprit (1).
dTean de lleun.
Jean de Meun ou Jehan de Meung , surnommé Clopinel ou le Boiteux, originaire de la ville de Meun-sur-Loire, naquit vers le milieu du treizième siècle. Il passa sa vie à la cour de Philippe le Bel, en qualité de poëte favori du roi, et acheva le Roman de la Rose, commencé par Guillaume de Lorris. Il mourut vers l'année 1315.
Les dernières éditions du Roman de la Rose (Paris, 1735, in-12, et 1814, in-8") renferment deux écrits alchimiques en vers, attribués à Jean de Meun, et qui ne manquent pas d'un certain sens philosophique. On y trouve plusieurs échappées lumineuses sur la méthode expérimentale.
Dans les remontrances on la complainte à Valchymiste errant (2), la nature se plaint d'être trop négligée par les alchimistes, et les engage à s'occuper un peu plus d'elle, comme du seul moyen d'arriver à de bons résultats.
« Comme Naliire se complainl Et dil sa douleur et son plaint A ung sot soflleur sophistique Qui n'use que d'art méciianique.
« Hélas! que je suis malheureuse, Et sur loutes plus doloreuse, Quant je pense à toy, genre humain , A sa semblance et ?rayc image Pour plus parfaict de son ouvrage.
Qui sur toute autre créature
(1) Harmonia imperscrutabilis chymico-philosophica, etc., collect. et edit. ab llerm. Condrisyano; Francf., 1625, 8.
(2) Le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jehan de Meung , nouvelle édition, par M. Méon , t. iv, p. 12 j.
Te desreigle tant de nature, Sans user en temps et saison , En tes faictz, de dame Raison.
« Je parle à loy, sot fanatique, Qui le dis et nomme en practique Alchimiste et bon philosophe :
Et tu n'as sçavoir ny estoffe , Ne théorique, ne science De l'art , ne de moy congnoissance.
Tu romps alambics, grosse beste, Et brusles charbon qui t'enteste; Tu cuis alumz, nitre, atramens, Fonds melaulz , brusles orpiments ; Tu fais grands et petits fourneaux, Abusant de divers vaisseaux.
Mais au faict je te notifie Que j'ay honte de ta folie.
Qui plus est, grant douleur je souffre Pour la puanteur de ton soufre.
Par ton feu si chault qu'il ard gent, Cuides-tu fixer vif-argent.^ Cil qu'est volatil et vulgal , Et non cil dont je fais métal .
Povre homme, tu l'abuses bien !
Par ce chemin ne feras rien , Si tu ne marches d'autres pas. »
L'alchimiste reconnaît ses torts, et en demande pardon à dame Nature.
RÉPONSE DE l'alchimiste A NATURE (1).
« Comment l'artiste, honteux et doulx.
Est devant Nature à genoulx, Demandant pardon humblement , Et la remerciant grandement. »
Les vers suivants sont une critique mordante des alchimistes :
« Et comment me pourray-je guider, Si vous ne me voulez aider?
Puis dictes que vous doiz ensuivre.
Je le veulz bien , mais par quel livre ? L'ung dicl : Prens cecy, prens cela ; L'autre djct : Non , laisse-le là ;
(1) Komon de la Rose, édit. 1814, t. iv, p. 169.
Leurs mots sont divers et obliques, Et sentences paraboliques.
En effet, par eulx je voy bien Que jamais je n'en sçauray rien. »
Nous avons encore du même auteur deux autres écrits, le Testament et le Codicille; mais ils sont étrangers k l'alchimie.
Le Miroir d'alchimie , attribué à Jean de Meun , est probablement un ouvrage supposé (1).
On trouve dans la même édition (1814, Paris, in-8°) du Roman de la Rose, la Fontaine des amoureux de science, composé par Jehan de la Fontaine , de Valenciennes , en la comté de Hainau/t, l'an 1413, — C'est une espèce de grimoire alchimique.
Jean XXII.
François Pagi rapporte que ce pape, célèbre par l'étendue de ses connaissances et ses démêlés avec les empereurs d'Allemagne, composa en latin un livre sur l'art transmutatoire , qui fut traduit en français en 1557 (2). Il est dit, au commencement de ce livre, que Jean XXII, qui résidait à Avignon jusqu'à sa mort, arrivée en 1334, fit travailler au grand œuvre dans la ville même d'Avignon, et qu'il y fit faire deux cents lingots qui pesaient chacun un quintal. Lenglet-Dufresnoy affirme, on ignore sur quelle autorité, que Jean XXII avait appris l'alchimie de Raymond Lulle et d'Arnaud de Villeneuve (3).
A toutes ces assertions on peut objecter que Jean XXI 1 avait lui-même rendu des ordonnances sévères contre les alchimistes, qui parcouraient alors tous les pays et essayaient do s'enrichir aux dépens de la crédulité du public. D'ailleurs, ce pa{)e, absorbé par de graves préoccupations politiques, ne devait guère avoir le loisir de s'occuper de la pierre philosophàlc et de la transmutation des métaux.
(1) Paris , 1613, in-S". — Divers traités d'alciiimie traduits en français ; Lyon, 1557, in-8», m" 3.
(2) Francise. Pagi, Breviarium de fjestis romanorum ponti/icum, 1. iv. In Joaiuie \xii, no 88, in-4''.
(3) Histoire (le la pfiUosophie hermétique , etc., t. i, p. 193.
Chimistes-Médecins.
Thaddée de Florence , qui vivait à Bologne dans la seconde moitié du treizième siècle, recommande, dans son Régime de san(é selon les quatre saisons , plusieurs médicaments préparés au moyen de certains procédés chimiques , et surtout par la distillation (4), Les flacons d'esprit-de-vin et d'eaux spiritueuses commençaient alors à figurer sur les rayons des boutiques de pharmacie.
Gilbert l'Anglais indique la manière de préparer des onguents mercuriels, auxquels il fait ajouter de la farine de moutarde. Il parle d'un produit analogue à l'esprit de Minderer, obtenu en traitant le sel ammoniac par le vinaigre (2). C'est le môme médecin qui, pour guérir la léthargie, proposa de faire attacher un cochon au lit du malade.
Jean de Saint-Amand, chanoine de Doornyk, indique quelques procédés, complètement insuffisants, pour déceler la falsification des drogues. Il mentionne l'huile de térébenthine. «Cette huile s'obtient, dit-il, par voie de sublimation; elle est limpide comme l'eau de fontaine, et brûle comme le feu grégeois (3). »
Le cardinal Vitalis Dufour (de Furno), de Bâle, décrit, dans son livre des Remèdes choisis, beaucoup de médicaments composés; il préconise l'alcool comme une médecine universelle (4).
Gentilis da Foligno, disciple de Thaddée et professeur de médecine à Padoue , nous a laissé un ouvrage pharmaceutique , dont le plan est conçu d'après les idées de l'époque. 11 s'étend sur la préparation et sur l'emploi des remèdes (5).
(1) De regimine sanilalis secundum quatuor aiini parles; Bonon., 1472, l!i-4''. — Saiti, De professorïbus Bonon., t. i.
(2) Compendium mediciiise lam inorboruni universalium quam parlicularium , emenJat. per Midi, de Capella ; Lyon , 1510, in-4°.
(3) Exposilio supra Nicolai antidolariumparvum ; Venet., 1495, in-fol. — Oleum de terebiiitliina fit simililer per subiimationem , et est clarum ut aqua foiilis, et ardet ut ignis grscciis.
(4) Selectioruin remedioruin pio conservanda sanilale ad totius corporis liumani morlios; Moguiit., 1531, in-fol.
(5) De pricpaialione nicdicinaruni compendium , de modo iiivesligandi coin-
Citons encore Jacques de Dondis (1), Thomas de Gurbo et Di7iiis de Garbo !2j, qui ont également écrit siu' la préparation et la composition des médicaments.
Traités anonymes, contenus dans le manuscrit latin n° 7156 (du quatorzième siècle) de la Bibliothèque impériale.
Le plus important de ces traités anonymes est le Livre des Septante , sur la pierre vivante, tradvil par maître Renaiild de Crewowe (3). Il commence,/©/. 66 t'er.s'o, par ces mots : Liber Dicinitatis, gui est primus de septuaginla ; laudes sunt Deo habenti gratiam et bonitatem et pietulem.
La coloration de l'acier, sous l'influence du feu, devait, de tout temps , attirer l'attention des alchimistes. Aussi l'auteur anonyme ne manque-t-il pas d'en parler comme d'un phénomène de transmutation. Four convertir le fer en or, il dit qu'il faut commencer par le chauffer dans un bon l'eu de charbons (4). On sait que l'acier peut acquérir une couleur jaune d'or au contact du feu.
L'auteur de ce même traité anonyme indique un moyen assez simple pour préparer l'arsenic blanc (acide arsénieux). Ce moyen consistait à calciner avec du fer l'orpiment (sulfure d'arsenic) , tel que le fournit la nature (5).
Le Traité des Septante, qui ne paraît pas avoir été jusqu'ici imprimé, pourrait intéresser les amateurs de la science hermétique. Il a été, selon toute apparence, traduit de Tarabe.
plexiones eaniin et adferenda coiiveniente dosi cujiisque inedicina; soliitione ; Veiiet , 1480, in-fol.
(1) Piom|ituariiim medicina*, in i|iio facilitâtes medicamentorum sjmplicium declaraiitur ; Venel., 1481, in-fol.
(2) De rediiclione niedicameiilorurn ; Patav. , 1556, in-8.
(3) Liber de Sepluaginta, Iransialus a magistio Renaldo Creinoiiensi, de Lapide animali.
('i) Fol. 78 reclo. Fundendi vero operalio est talis : stime vas rolundum , et involve tolum ex luto magisleni ; — accendas sub eoignem mediocrem,— et convertes ipsttm (ferrum) de colore in colorem, et ifafacias accendendo ignés, donec egrediatur sol.
(5) Il)i(l. Modus mollijicandi ipsiim ut asses ipsum cum aiiiipigmento et fnndas et distillas : descendet siciit cnrpus ofbum.
n\'T. u\ i.\ i:iiiMir'. — t r, 2S
[:i\ IIISTOTRE J)K LA tlHIMIK.
Liber \xx varOonim (1). Laiiteur anonyme du Livre des trente Ijaroles parail appailenirà l'école arabe. Il se pose, dès le commencement, comme étant connu de tous les adeptes (2). Du reste, nous n'y avons rien lu qui soit digne de remarque. 11 termine en enseignant le mode de projection (3). Le Livre des trente paroles est cité par Roger Bacon (4.).
Le Livre des trente paroles est suivi d'un petit écrit également anonyme, traitant de Vélixir de graisse humaine (5). C'est une décoction de sang, de cheveux et d'urine d'homme, que l'on faisait boire pour guérir les malades et rajeunir les vieillards.
Liber xii aquarvm (6). Le Livre des douze eaux est un traité des diverses opérations auxquelles les alchimistes avaient l'habitude de soumettre toutes les parties de l'œuf; car on y trouve la distillation du jaune, du blanc, la calcination des coquilles, etc. (7).
Daustin [DastinÀ (8).
JeanDaustin, Anglais d'origine, étaitcontemporain de Raymond LuUe. Ses écrits respirent ce quiétisme mystique et religieux
(t)Même ms., fol. 143 verso.
(2) Ibid. Jam lu scis qui hune quserm doctiina)n, nos hanc rem multis modis explanasse, in ea tamen nullus inventas modus facilis sictit istr , prater quemdam librum in quo nunciavimus hanc rem.
(3) IbiJ., fol. 145 reclo. Modus autem projiciendi est ut tu projicias unam partem super mille partes , — et facias donec tuus expleatur numerus , et hoc est verbum\\\.
(4) Thésaurus chemicus, etc., p. 406 et 407.
(5) Ibid., \kh. Elixir de pinguedine hominis. Accipe sangttinem humanum et capillos hominis et urinam humanam. Capilli abluantttr cum aqua calida et sapone donec sint satis mundi, et aqua clara egrediatur. Deinde sicca eos ad solem et pane in caldario.
(6) Ibid., fol. 145 et verso.
(7) Le Livre des douze eaux commence : Ovorum tntella xqualiter teres, ut in medullse speciem redigantur ; ttmc in vase vitrealo cum alambico et gypso reposilum , aqua rtibicunda et crocea et spissa j)ianabi( . Il finit : Albugine ovorum primo dissolutio et calcinatïo ; post dies w aqua perpétua manabit , — et colorem et naturam auri snscipief , qunni in perpettium non omitlet.
(8) Cet auteur est identique avec celui qui se trouve indiqué dans le manuscrit latin n° 71G8 (de la Bibliothèque impériale) : Magistrï Joan. Dastri alias Stiri , AngJici Rosarins , sive Secret um secretorinn.
DEUXIÈME ÉPOOrE. 135
qui rappelle en partie les idées des néoplatoniciens et des gnostiques (I). .y
Voici comment il s'exprime, dans son Rosaire, sur la com|)osilion des corps de la nature : «Tous les corps composés peuvent être rangés en trois classes : 1° les êtres sensilifs et intellectuels; 2° les végétaux ; 3" les minéraux. Le semblable tend sans cesse vers son semblable. Les éléments de l'intelligence sont homogènes avec l'intelligence suprême; c'est pourquoi l'àme désire ardemment rentrer dans le sein de la Divinité. Les éléments du corps, au contraire, sont de même nature que ceux du monde physique environnant; aussi tendent-ils à s'unir aux derniers. La mort est donc pour tous un moment désiré (2). » — Ce sont là des paroles à méditer.
La préparation et la vertu de la pierre philosophale sont enveloppées de mystères. « Lorsque le roi, dit-il, sera revêtu de sa pourpre, vous le projetterez sur les métaux. Voyant cel étrange phénomène, vous vous lèverez aussitôt; vous moulerez sur l'arbre philosophique, pour cueillir les pommes des Hespérides (3).»
Pierre de Tolède.
On attribue à cet alchimiste le Rosaire des philosophes (A), qui est fait en imitation de celui d'Arnaud de Villeneuve.
Pierre de Tolède paraît avoir vécu au conmiencement du quatorzième siècle. Il mérite à peine d'être tiré de l'oubli.
•lean Creiner.
Jean Cremer, abbé de Westminster, était disciple de H. Lullc. C'est, dit-on , sur les instances de Cremer que H. Lulle passa en
(1) Les écrits qui ont pour litre : Hosai ium correctitis , sive Visio de Lapnle philosophico, se trouvent imprimés dans les colleclioiis de Manget et d'Ashmol.
(2) .loi). Daustenii, Angli, piiiiosoplii experlissiini, Rosarium , arcanum pliilosophoriim secretissimum comprehendens. Manget, Bibl. chim., t. ii, p. 309.
(3) Ibid., p. 326.
(4) Tract, septem de lupide pliilosopliico, c velustissimo redire dcsumpli , in lucem dati a Jiislo a liaibian; Lii^d.Ual., 1:>D9, iii-S".
436 HISTOIRE tiE LA CHIMIE.
Angletcrre.il employa trente ans de sa vie à la recherche de la pierre philosophale, et laissa un traité {Tealnmenfum) aussi obscur qu'insignifiant (I).
Pierre le Bon de liombardie.
Il ne faut pas confondre l'auteur de la Perle précieuse, servant d'introduction à la chimie (2), avec le célèbre philosophe scolastique , l'auteur des Sentences et disciple d'Abeilard.
Pierre le physicien (alchimiste) est moins ancien : il vivait au commencement du quatorzième siècle; car il nous apprend luimême qu'il était physicien de Ferrare , et qu'il composa son ouvrage [Margarita pretiosa) en 1330, dans la ville de Pola, de la province d'Istrie.
L'ouvrage que nous venons de citer est rempli de considérations théoriques qui témoignent d'une grande habileté de dialectique, mais de fort peu d'esprit d'observation.
(( Il y a, dit l'auteur, sept esprits alchimiques, dont quatre principaux, savoir : le mercure, le soufre, l'orpiment et le sel ammoniac; et trois d'un ordre secondaire : le vitriol, l'aimant et la calamine. C'est avec les métaux et avec ces esprits qu'il faut faire la pierre philosophale. Les métaux seuls ne suffisent pas ; car ce serait faire un corps sans âme. »
Pierre le Bon nous apprend que les alchimistes entendent par poison [venenum] toute substance qui tue les métaux, c'est-à-dire qui se combine avec les métaux en les altérant. «C'est, ajoute-l,-il, pour ne pas avoir compris cela, que certains adeptes ont chauffé le mercure avec de véritables poisons, tels que l'aconit, la ciguë, la vipère, etc. Il n'y a que les poisons minéraux, tels que l'arsenic et le soufre, qui tuent (altèrent) le mercure, parce qu'ils sont de même nature que lui. »
(1) Muséum hermeticiiiii reforniatiim et amplificatiim ; Fiancof., 1677, in-4°. — Micli. Mejer, Iripiis aureiis; Francof., 1018, in-4".
(2) Margarila preliosa novella correctissima , exliibens inlioductionem in aitem cliemiae inlegram , anie annos plus minus duceiitos septuaginta composita, aucloie Petro Hoiio Lombardo. Manj;et, Bïbl. chim., t. ii. Theatr. chem., t. v. — On «ile encore tlu même auteur : De secrcto omnium secretorum Dei dono; Venet., 1540, in-8. Epislola ad anricmn, el d'anlros érrits cités, par Borel.
DEUXIÈME Él'OQUE. ' ilJT
L'esprit ergoteur de la philosophie sculastique avait [)onétré jusque dans l'alchimie. Voici les syllogismes dont se sert Pierre le Bon contre la réalité de l'alchimie :
(i Aucune substance ne peut être transformée en une autre espèce, à moins qu'elle ne soit auparavant réduite en ses éléments; or l'alchimie ne procède pas ainsi ; donc l'alchimie n'est qu'une science imaginaire (1).
« L'or et l'argent naturels ne sont pas les mêmes que l'or et l'argent artificiels; donc, etc. »
Pierre le Bon aurait eu parfaitement raison, s'il s'en était tenu là ; mais, pour faire voir tout son talent de sophiste , il s'attache , dans le chapitre suivant, à prouver, par des arguments contraires, que l'alchimie est un art vrai et réel.
Pierre le Bon a parlé le premier du vernis de poterie, fait avec du plomb et de l'étain calcinés (2).
Richard l'Aug'lais.
Richard ou Robert l'Anglais vivait vers la même époque que Pierre le Bon. Il nous reste de lui un écrit alchimique , inlilidé Correctorium (3), dans lequel on trouve peu d'idées neuves. L'auteur admet également le mercure et le soufre au nombre des éléments des métaux. Il en dit la raison : « Les métaux, tels que le plomb et l'étain, ont, quand ils sont à l'état de fusion, l'aspect du mercure ordinaire ; et, en les combinant avec le soufre , on obtient toutes les colorations possibles, o
Fidèle à l'esprit de son époque, il invoque le témoignage des philosophes anciens comme une autorité souveraine, et comme le seul moyen d'initier rinlelligence humaine à la vraie science (4).
(I) Theatr. chem., t. v, p. 007.
[1) Margurlfa pret'wsa (Manget, bibl. cfiim., l. ii)- Videniiis , qiioil ctiin pliimbum et slaniium fiierunt calrinalii et combiisia, qnod post ad ignein congrunm conveitiintur in vilriim, siciit faciunt qui viltificant vasa fignii.
(3) Libellas utilissimus irspl yri[;.îia:, cni tituliini fecil coriecloiinm; S(iasl) , 1596, in-8. Ciiiitaiol, Vcru alchirn.scriplor. lîàie. ; 1 jfil, in-fdl. Tfieaf. v/iem., t. II. Manget, Bibl. chim., l. ii.
(4) Stiidiinn secuiuliim doclore.s ainovcl i^iiDranliani, el lediicil liuinaniun iiileilectuni ad veiani srientiain. T/ietif. rfiem , t. ii. p. 41^1.
i38 HISTOIRE Dt LA CHIMIE.
Encore quelques siècles, et nous verrons l'autorilé des écoles faire place à l'autorité de l'expérience. En attendant, nous constaterons que les alchimistes du moyen âge s'accordaient déjà sur la nécessité d'observer, ou, comme ils s'exprimaient, d'imiter la nature. Mais ce n'était là pour eux que le moyen d'arriver à comprendre et à pénétrer les secrets des philosophes. « Celui qui ne joint *pas la théorie à la pratique est, remarque Richard, comme l'âne qui mange du foin, et qui ne se rend pas compte de ce qu'il fait (1). »
Le Rosnrius minor et le Spéculum alchimiœ, que Borel et Gmelin attribuent à Richard , appartiennent , le i)i*emier à Arnaud de Villeneuve, et le dernier à Roger Bacon.
ttuillauiue de Paris.
Bernard de Trévise parle d'un « maistre Guillaume le Parisien, un grand clerc, qui fust saige en cette science (2); » et pfUs loin il le nomme « chef des escolles de Paris (3). »
Lenglet-Dufresnoy et Borel n'ont pas compris Guillaume de Paris dans la liste des alchimistes du moyen âge. La Bibliothèque de 31anget, le Theatrum chemiciim, le Muséum hermeticum , et d'autres collections d'ouvrages alchimiques, ne contiennent aucun traité de Guillaume de Paris, que Bernard de Trévise dit tant célèbre.
Cependant le manuscrit latin n» 7147 de la Bibliothèque impériale renferme un petit écrit alchimique, sous la forme d'une lettre , intitulée Episfola Guilliclini Parisiensis episcopi super alkirnia (-4). Ce Guillaume, évêque de Paris et alchimiste , est très-probablement celui que Bernard appelle chef des écoles de Paris.
Nous n'avons aucun renseignement précis sur Guillaume de Paris. Il paraissait versé dans toutes les subtilités de la philosophie
(1) Naii) prœler naturae imitationem impossibile est ipsis sécréta philosophorum ad perfeclum finem perpelrare. Hi transeiint ad practicam sicut asinus ad fœnum , nesciens ad quid porrigat rostrum.
(2) Opuscule très-exeellenf, etc.; Anvers , 1567, 12, p. 156.
(3) Ihid., p. 158.
"•) M>. 71 'i7, fol. ;i.-,.'»4.
scolastique : son Épitre l'atteste. Les termes, tels que quiddité, substunfiabilité, essentiabilité , et d'autres que l'on y rencontre , rappellent la lutte des nominalistes , des réalistes et des conceptualistes , à l'époque d'Abeilard et de Guillaume de Champeaux. Cet écrit est en lui-raôrae sans intérêt (1).
L'auteur n'était pas, comme on pourrait le penser, contemporain d'Abeilard; car il cite Arnaud de Villeneuve. Et comme il est lui-même cité par Bernard de Trévise, on peut en conclure qu'il vivait au quatorzième siècle.
L^n Alchimiste anonyme.
Dans le même manuscrit n" 7147 de la Bibliothèque impériale se trouve, à la suite de l'Kpître alchimique de Guillaume de Paris, un Commentaire inédit sur les paroles si connues de saint Matthieu : ISisi (jranum frumenti cadciis m terra mortiiuui fucrit, ipsum solum inunel; si aufei/> inorliivm fuerit , inultuw fruclitm affert.
Ce Commentaire , qui est sans nom d'auteur, est tout à fait conçu dans l'esprit des alchimistes; il donne une idée exacte de leurs doctrines. On y fait surtout bien ressortir la différence qui existe entre la destruction par la combustion, et la destruction par la fermentation. « Dans le feu, dit l'auteur, toute l'espèce est abolie; dans le sein de la terre, le grain périt, il est vrai , mais il n'y périt qu'îi la condition de propager son espèce. Le grain que cherche l'alchimiste provient du mélange des quatre éléinciits, amené à l'état aériforme. De là résulte l'eau, la matière du mercure, qui doit renfermer l'esprit fétide ('2). Travail-
(I) Voici lin éclianlilioii du langage alcliimico scolaslique An Y Kptstola de Guillaume do Paris : El est afin doc/rina qinc dicilur coniposUiva, scilicef qua: couipusuil (jjuvcvnif/iie ipsa divisil , incrpicndo a maleria prima, scHicet a piincipiis et clemculisquiL suât ad coinposita. Qua: doclruia resolulïva incipit a coi)t))ositis et sniit ad sivipUcia scilicet ad princip'ia et eleinenla qux dicuntur maleria prima, v.r qua fit eiixir tra)is))iu(a)is corpora. Mi. 7147, fol. 35.
(7) Ms. 7147, fal. i'i. i/a)ic quidcm panibahim nssumuul noslri philosophie qu I utihi vidclur valdc familiare ejonplum. Hcvordor tnim quod alias milii diclum est, quod aliter corrumpilur granum , citm in i(jnem projicitur el nh eodem consumitnr, et aliter cum iu (erra putrescit. Quoniam in igné
Ions, continue-l-il, afin d'arriver à faire ce que la nature opère dans le sein de la terre. C'est pourquoi le soleil est le père, et la lune la mère (1). »
L'auteur anonyme de ce Commentaire ne peut pas être antérieur au quatorzième siècle, car il cile Raymond LuUe.
Dans le même manuscrit on trouve une série de Receptes alchimiques, moitié en latin ^moitié en français.
Fol. 69 : (( S'ensuyvent plusieurs gentillesses et receptes dignes de mémoire.
« Vour fondre cristal et semblables choses.
« Prins salis petre, borrax, ceruse ana (parties égales], mesle ensemble bien pulvérisé avec huyle d'œufs , ainsi comme paste et seiche; icelle poudre faira fondre le cristal et anltres choses semblables. »
Fol. 69 verso ; « Pour faire bons creusets.
« Prins des polz des verriers où l'on fait le voirre , qui ne vallenl plus rien, el soyent très bien battuz en ung mortier de fer. »
L'auteury fait ensuite ajouter du carbonate de potasse (cendres f'iavellées), et fondre le tout.
Fol. 70 verso : « Pour faire bon lut des philosophes.
((Prenez parties égales de verre, de chaux vive, de brique pilée et de céruse; pulvérisez bien toutes ces substances, et faites-en une pâle homogène avec du blanc d'œuf (2). »
{itl modo loquendi ular nostrorum) lola species abolilur ; sed in terra siib ùidividuo corrvplo servatiir species , quia natura ingeniavit ad renovandiim suas species. Grnnum nostrum quod ars noslra quaeril primaria productione nalum; procedil ex cummixtione quatuor eletnentorum in qunmdam condensalionem vaporosam , ex qua quccdam nascitiir aqiia, qux dicitur materia mcrcurii, cujus minera quxdam oritur, ut terra qvam vitriohim nominanl, qux in se dicitur habere fœtcntem spirilum.
(1) Luburanles crgo ut luibeamus super (erram latequale natura sibi fabricai'it sub terra. Unde pater ejus est sol , mater vero lunu.
(2) Recipe vitii paitein i, calcis vivœ pai tem i, tegiilaris piilveris pailem i, ceriisa^ paiiem i. Et Iiîbc omnia pnlveriseutiii optinie et impaslenlm cum albumine ovi.
DEUXIÈME Él'OOLE. 15 1
L'auteur des Hcceptes alchimiques, dont la plupart portent un cachet vraiment pratique, n'CvSt pas indiqué dans ce manuscrit, qui paraît remonter au règne de Loiiis XI ou de Charles VIII.
Oclomar.
Le moine Udomar pratiquait l'alchimie à Paris vers le milieu du quatorzième siècle, sous le règne de Philippe de Valois. II conseille, dans sa Praclica ad disciinUnm , ûe se préserver du contact des vapeurs mercurielles, et en général de toutes les vapeurs alchimiques, en se bouchant les narines avec du colon trempé dans de l'huile de violettes (I;.
Il enseigne à préparer Veau régale , qu'il appelle eau de calcination de tous les métaux [aqua calcinationis omnium métallormn), en soumettant à la distillation un mélange de parties égales de vitriol romain, de nitre, et de deux parties de sel commun (2). « Cette eau, ajoute-t-il avec raison, corrode tous les métaux. »
Ortholain.
Ortholain exerçait k Paris l'alchimie, à |)eu près en même temps qu'Odomar.
Un fait digne de remarque, c'est que les époques auxquelles on cultivait le plus ardemment l'alchimie,;! Paris, coïncident précisément avec les règnes des rois Jean , Philippe le Bel, etc , accusés par l'opinion publique d'avoir altéré les monnaies.
Maître Ortholain publia, en 1358, sous le régne de Jean, sa Pratique alchimique [Praclica alchimica), oii il décrit minutieusement, et en termes parfaitement clairs, la préi)aralion de
(1) Piactica ail (liscipniiiiii.CJrataiol, Vêtu nlcliim., t. ii. Tlualr. c/ton., t. m.
(2) L'acitle sulfurique du siiKale de Ter, en réagissant siii le nilralcde pnlasse et sur le cliloruie de sodium , donne erfectivemeni raissance à un mélange d'acide nitrique et d'acide clilorliydrique ou d'eau régale, qui pasi^c dans le récipii'nl. Il reste dans la cornue une combinaison d'oxyde de fer avec la sou le et la potasse.
Veau-forte (acide nitrique). « Rejetez, dit-il, les premières gouttes qui passent à la distillation, car c'est de l'eau. N'apposez le récipient que lorsque vous verrez qu'une goutte du liquide que vous ferez tomber sur une lame de couteau l'attaque avec effervescence. Ayez soin de bien adapter le rcicipienl au bec de l'alambic; et chauffez la cucurbite sur un bain de cendres, d'abord lentement, puisa un feu plus violent, pendant plusieurs heures , jusqu'à ce qu'il ne passe plus rien à la distillation (1). »
(( Je sais , ajoute maître Ortholain , que l'eau-forte ne dissout pas l'or, et que , pour le dissoudre, il faut joindre à cette eau le sel ammoniac; mais je ne veux pas en entendre parler, parce que c'est ainsi qu'on détruit tout le métal et son humeur radicale. »
Le même auteur nous apprend que , pour préparer le grand élixir, on emploie le mercure, le soufre jaune (soufre ordinaire), le soufre vert (vitriol) et le soufre blanc (salpêtre).
Ortholain fait jouer un rôle important à l'influence des quatre saisons, des sej)t planètes et des douze signes du zodiaque.
Dans un chapitre remarquable sur la distillation du vin, il décrit les eaux-de-vie de différents degrés de concentration , et il indique la préparation de la quintessence ou plutôt de hi prime- essence , qui était l'esprit-de-vin absolu.
«Mettez, dit-il, du vin blanc ou rougede première qualité dans une cucurbite surmontée d'un alambic , que vous chaufferez sur un bain de cendres. Le produit de la distillation doit être divisé en cinq parties : le liquide qui passe le premier est plus fort et plus noble que les autres, parce qu'il renferme beaucoup de quintessence; celui qui vient après est beaucoup moins fort, le troisième l'est moins encore, le quatrième ne vaut rien du tout ; quant à la cinquième partie, elle reste comme résidu dans la lie au fond du matras. Le récipient est changé à des intervalles égaux. Chacune de ces eaux est séparée, et conservée dans un vase particulier. Les trois premières sont des
(1) Praclica vera alcliimica pt-r niagislrum Ortholaniitn, Paiisiis piobalaet cxperla, sub anno Doni. MCCCf.VIII. Tlico^. chem., iv, p. (028.
DimiUantiir prima' sevdiciin giilla^ cadeie, anloipiani iccipialur ( liqiior ), ul ccilimi signiim est, qiiando aqiia plile^malira oxivit, qiiod homo ponal unnm ciiltelliiin modiciini ralefaclum suit naso alaniliici , el exspcctel douce iina gulta cadat super nilif'Iliiiii , (piod -i ludliat ri iii;;rf<rat, liim roccssit aqua pldej^iiialica, clc.
DEUXIEME ÉPOOLE. 443
eaux ardentes , parce qu'un drap trempé dans ces eaux brûle sans se consumer. Si le drap n'est pas réduit en cendres, c'est le phlegme (eau) de l'eau ardente qui l'en préserve (non eonsmnitvr, et hoc est propter phlegma quod inest in ipsis). Pour séparer ce phlegme , on soumet chacune de ces eaux I la première , la deuxième et la troisième) à une nouvelle distillation, à un feu très-modéré {cum igni mediocri, non nimis ford), et aj)rès que les deux tiers ont passé dans le récipient, on arrêle l'opération; ce qui reste dans le matras est rejeté. On renouvelle la môme distillation trois fois, jusqu'à ce qu'on obtienne de l'eau-de-vie rectifiée (aqua vitœ rectificata). On reconnaît que celle-ci est parfaite lorsque le drap qui en est imprégné brûle tout à fait, de manière à se réduire en cendres (1). »
A côté de ces faits, exposés avec une extrême clarté , on rencontre l'influence alors toute-puissante des doctrines alchimiques.
Voici le moyen qu'enseigne Ortholain pour préparer l'élixir (lui doit changer le plomb en or :
((On fait, pendant douze jours , digérer dans du fumier de cheval des sucs de mercuriale (wercMna/2>) , de poiirpier (portulaca) et de chélidoine {chelidonia). Au bout de ce temps, on en retire, par la distillation , un suc rouge. On remet celui-ci dans du fumier de cheval ; il en provient des vers qui se mangent les uns les autres jusqu'à un seul. Celui-là, on le soigne particulièrement; on le nourrit avec les trois plantes indiquées , jusqu'à ce qu'il soit devenu gros et semblable à un crapaud. Alors on bouche le vase, on le met sur le feu, et l'animal meurt aussitôt; puis on l'incinère de manière à le réduire en poudre. Knfin, cette poudre est mêlée avec l'huile de vitriol jusqu'à consistance pâteuse. Pour l'éprouver, on la projette sur du plomb fondu. Si le plomb est teint et se convertit en or pur, l'œuvre sera parfait (2). »
(1) El si pannus lineus in ipsa tingatiir et \'^\\\ appioxiiuatnr, iiillammatiir el consumitui;et lioc est cerliim sigiuim peifeclioiiis. Tlicdlr. chem., t. iv, p. tO.JS.
(2) Theatr. c/iem., t. iv, p. 1041.
Cieorg^es Riplej.
G. Ripley, Anglais et chanoine de Bridiinglon, dans le diocèse d'York, se livra, dans la seconde moitié du quinzième siècle, aux opérations de l'art hermétique. Il voyagea quelque temps en Italie, pour développer ses connaissances, et gagna les bonnes grâces du pape Innocent VIII , qui le nomma prélat domestique et maître des cérémonies. De retour dans son pays , Ripley entra dans l'ordre des Carmes, et composa, dans la retraite, les ouvrages qui portent son nom. II mourut en 1490. Ses confrères, qui ne comprenaient rien aux travaux de Ripley, l'accusèrent de magie. Théod. Mundanus (I) raconte que Ripley pratiquait lalchimie avec tant de succès, qu'il fut à même d'avancer aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem la somme de 100,000 livres d'or, pour la défense de l'ile de Rhodes contre les Turcs, commandés par Mahomet II,
Le Livre des douze portes (2) est le titre du principal ouvrage de G. Ripley. Il traite de la préparation de la pierre philosophale, divisée en douze parties , appelées les douze portes , savoir : la calcination, la solution, la séparation, la combinaison, la putréfaction, la congélation, la cibation (nutrition), la sublimation, la fermentation,, l'exaltation, la multiplication, et la projection. Cet ouvrage est rempli d'allégories et d'images. En voici un échantillon :
'( Ainsi donc, pour me résumer, il faut, dit-il, commencer au soleil couchant, lorsque le mari rouge et l'épouse blanche s'unissent dans l'esprit de vie , pour vivre dans l'amour et dans la tranquillité, dans la proportion exacte d'eau et de terre. De l'occident avance-toi à travers les ténèbres vers le septentrion; altère et dissous le mari et la femme, entre l'hiver et" le printemps; change l'eau en une terre noire, et élève-toi, à Iravers des couleurs variées, vers l'orient, où se montre la |)leine lune. Après le purgatoire apparaît le soleil blanc et radieux; c'est l'été après l'hiver, le jour après la nuit. La terre
(1) Episl. ad E(hn. Dickinsoii ; Oxon., IG8g.
(2) Liber duodecim portarum. Manget, Bibl. chim., t. ii, p. ï'/'j. — Thealr . cficin., I. II.
el l'eau se sont transformées en air; les ténèbres sont dispersées , et la lumière s'est faite. L'occident est le commencement de la pratique, et l'orient le commencement de la théorie; le principe de la destruction est compris entre l'orient et l'occident. »
Ce langage, qui ressemble à une série de logogriphes, paraît rouler principalement sur la proportion et la calcination des amalgames d'or et d'argent, sur la sublimation des sulfures et des chlorures de mercure.
Borel attribue à G. Ripley un grand nombre de petits traités sans valeur, et dont plusieurs paraissent être d'une date plus récente (1). La plupart se trouvent imprimés dans le Theatrum chemicum britannicum d'Ashmole.
Bernard de Trêves.
Bernard de Trêves a été jusqu'ici confondu, par presque tous les auteurs , avec Bernard de Trévise. La Réponse à Thomas de Bologne est faussement attribuée à ce dernier (2). Elle appartient à Bernard de Trêves, qui vivait vers la fin du quatorzième siècle, comme le démontre le manuscrit n" 266 (suppl. lat. 4) de la Bibliothèque impériale. On y lit, fol. 43 : Explicit tractatus respoîisionis , etc., missus per nie Bernarduin pro nunv civem Trevireiisem. Anno Domini 1383, finitus in die Si. Dionysii.
Cette Réponse ne contient rien de remarquable (3). Quant k
(I) Voici les titres de ces traités : MeduUa phdosophix chimicx; — Liber de mercurio phïlosophorum ; — Claris portx aurepcj — Pliiloniuin alchimixUinini; Piipilla alchemi.r; — Concordanlia Raymundi et, Guidonix ; — Via- (iciim;— Canlilena; — Epistola ad regein Eduarduin ; — Axiomata philosophica ; — The vision ; Mystery of alchymists ; — Verses belonging (a an emhlematical scroivle.
{•).) Gmelin (Geschichte der Chemie, t. i, p. 159) et Lenglet-Dufresnoy se sont trompés, en faisant de Bernard de Trêves et de Bernard de Trévise un seul el même personnage.
(3) Le ms. n" 7927 Coib. donne ime ancienne traduction française do la Res-
3 3 ponse de Bernard de Trêves.
la lettre de Thomas de Bologne sur la pierre philosophale , adressée à Bernard de Trévise , on n'y trouve que des idées générales sur la nature des végétaux et des minéraux.L'auleur dit (manuscr. indiqué , fol. 6) qu'il avait envoyé au roi de France (Charles Y) et aux ducs de Bourgogne et de Béihune un philtre que ces seigneurs lui avaient demandé ob anioris causant, et qu'il l'avait trouvé très- efficace , d'après les expériences qu'il en avait faites sur ses domestiques.
Bernard de Trêves a , en outre, composé une espèce de chrestomathie alchimique , dans laquelle on trouve des fragments de saint Thomas d'Aquin , de Haly, roi des Arabes, d'Arnaud de Villeneuve. Cet ouvrage n'a pas été, que nous sachions, imprimé. Il porte la date de l'année 1366 (1).
Jean de Roqnetaillafle {Joanties de Rupescissa).
Jean de Roquetaillade , plus connu sous le nom de Rupescissa, de l'ordre de Saint-François, vivait, au milieu et à la fin du quatorzième siècle, à .\urillac en Auvergne. Il ne s'occupait pas seulement de science hermétique, mais il se disait inspiré de Dieu , et répandait des prophéties sur le sort des souverains, et particulièrement du pape. C'est pourquoi Innocent VI le fit , en 1357, mettre en prison, où probablement il est mort (2). Son corps fut enterré à Villefranche , près de Lyon.
Il nous reste de lui : Liber lucis et Liber de consideratione quintx essentiie (3), sans compter plusieurs autres écrits que Borel attribue à Jean de Roquetaillade (-4). Le petit traité qui a pour titre : IJber magistri Joannis de Rupescissa de confectionc vert lapidis philosophorum , paraît supposé.
Jean de Roquetaillade, que les adeptes vénèrent comme un de
' (1) Sununa collecta ex libris pkilosopfi., per phïlosophum Bernai dum Tirvirensem, etc., anno 1366, prima decembris. ,
(2) Luc. Wading, Annales mlnor., ad annum 1357. — J. Tritlieinius, Annales HirsugiensesS. Galli, 1690, in loi., t. ii, p. 225.
(3) M-Auget, Bibl. chm.,l. u. Ver xalchim. script., auct. Giatarol; Basil., lb6i, in-fol., i. II.
(4) Liber de aichimia. — Compendium artis. — Abbreviatio. — TIips.humis niiindi. — Liber de seeretis secrelornni.
leurs grands maîtres, se vantait de posséder une quintessence dont une partie pouvait changer cent parties de mercure en argent ou en or. Il en donne, à sa manière, la description.
« Prenez, dit-il , parties égales de salpêtre, de vitriol romain, et une matière de vil prix, qui se trouve partout (l'auteur ne la nomme pas; mais on verra, d'après ce qui va suivre, que c'était du sel commun). Ajoutez-y une partie de mercure, et soumettez le tout à la sublimation. Vous obtiendrez ainsi le mercure sublimé, pur de sa noirceur terrestre, et blanc comme de la neige (I). n —C'était là du calomélas (protochlorure de mercure).
« Préparez ensuite, continue l'auteur, de l'eau-forle avec du salpêtre et du vitriol romain, dissolvez le mercure blanc, et chauffez le tout dans un appareil distillatoire ; vous verrez l'âme ou l'esprit blanc du mercure s'élever, et s'attacher aux parois et au sommet du vase. »
V esprit blanc du mercure était évidemment le sublimé corrosif (deutochlorure de mercure).
Il serait inutile de relater toutes les opérations auxquelles Jean de Roquetaillade prescrivait de soumettre l'esprit du mercure; caries noms de lait virginal , Aq soufre invisible , elc, qui s'y trouvent, s'appliquaient à des substances très-diverses (2).
Toutes les éditions du Livre de la lumière donnent la figure du fourneau chimique (espèce de fourneau à réverbère) dans lequel Jean de Roquetaillade faisait cuire son œuf philosophique, d'où devait sortir la merveilleuse quintessence.
Itarthélemy l'Anglais.
Cet auteur, sur la vie duquel nous n'avons que fort peu dt; détails, ne doit pas être précisément compté au nombre des
(1) Rappelons que le nitrate de potasse (salpêtre), le vitriol romain (sulfate de cuivre) et le chlorure de sodium (sel commun), donnent lieu à une réaction de laquelle résulte de l'eau régale. C'est l'eau réj^ale qui converiit ensuite le iiiircure en un produit blanc (chlorure de mercure), qui se sublime et se fixe aux parties refroidies de l'appareil.
(5) Liber iiicis, in Secret, akliemix, etc. Opéra Dan.Droiicliuisii ; Colon. A^ripp. ir.7!l, 'a. Marr^et, liihl. cli'im., t. rr. Tlientr. chem , I. iir.
i48 HISTOIRE DK LA CHIMIE.
alchimisles. Nous ne le mentionnons ici que parce qu'il a composé un ouvrage très-remarquable, (h' Rerum proprietalibus , vulgairement connu sous le nom de Propriétaire (1). La Bibliothèque impériale de Paris possède plusieurs manuscrits, trèseslimés, d'une traduction française du livre des Propriétés des choses, faite en 1372, par ordre de Charles V, roi de France. a Ce livre fut translaté, l'an de grâce mil ccclxxii, par le commandement de tres-puissant et noble prince Charles , le quint de son nom , régnant en ce temps en France puissamment. Et le translata son petit et humble chapelain, frère Jehan Corbechon, de l'ordre de Saint-Auguslin, maislre en théologie de la grâce et promotion dudit seigneur très-excellent. Amen (2). »
Ce livre français, qui paraît préférable au travail original, renferme un grand nombre de documents précieux pour l'histoire des arts et des sciences au moyen âge. C'est une véritable encyclopédie : il y est question de zoologie, de botanique, de médecine, de chimie, de géographie, de mathématiques, de musique, etc. La partie qui concerne les minéraux et les métaux est assez faible, et ne nous apprend rien de nouveau. Voici ce qui est dit de l'or et du mercure :
« L'or est mis au feu , il ne perd point de sa pesanteur et ne apetise point; mais s'il y a d'ordure niellé avecques lor, elle s'en départ quand l'or se fond par la force du feu ; et adonc l'or demeure plus pur et plus cler. »
C'est l'affinage de l'or par le plomb, procédé connu depuis longtemps.
(( Le vif-argent, quand on le met au feu, se tourne en fumée, et cette fumée nuist moult à ceulx qui sont près; car elle les fait paralitiques et trembler les membres, pour les nerfs qu'elle a amoillis. »
C'est la première description exacte qui ait été faite des accidents auxquels peuvent donner lieu les vapeurs mercurielles. On s'étonne que l'auteur n'ait pas en même temps signalé les dangers des vapeurs arsenicales.
Barthélémy attribue au diamant des propriétés miraculeuses qui semblent expliquer pourquoi ce minéral a été de tout temps le plus bel ornement de la toilette des femmes.
(t) Voyez Les manuscrif.s français de la IHbliothèque royale , etc., par M. Paulin Paris, t. i, p. 261.
(9.) Mss. n" 6802, et n" 6869, Colh.
Deuxième époque; /tiO
« Cette pierre , dit-il, vault moult à celluy qui la porte , contre ses ennemis et contre forcenerie , et contre malvais songes et fantosmes, et contre venin, et contre les diables qui couchent aveeques les femmes en espèce de hommes, n
Dans le chapitre sur la mandragore, nous avons vu, pour la première fois, employé le nom de pommes de ferre; seulement ce mot s'applique ici aux tubercules de la mandragore. « Ceux qui arrachent la mandragore se gardent bien que le vent ne leur soit contraire, et font trois tours avec une espée autour de rherbe. »
L'un des documents les plu? curieux qu'on trouve dans le Propriétaire est celui qui traite de la raffinerie du sucre. Le voici en entier (1) :
« Sucre est en latin appelé sucara , et est fait de roseaux qui croissent es viviers qui sont près du Nil; et le suc de ces roseaux est doux comme miel , et en fait-on le sucre par le cuire au feu , ainsi comme l'on fait le sel d'eaue (2) ; car on pile ces roseaux, et puis les met-on en la chaudière sur un feu qui n'est pas fort, où il devient dessus conmie escume, et puis le meilleur et le plus espais s'en va au fond ; et ce qui est vil et plein d'escume demeure par-dessus et n'est pas si doux comme l'autre, et ne croque point entre les dents quand on le mâche, mais se fond tout en eaue. On met le bon sucre, en bons vaisseaux ronds, sécher au soleil, et là s'endurcit et devient blanc, et l'autre demeure jaune. »
Ainsi , la concentration du suc de roseaux à un feu modéré, la cristallisation du sucre dans des vaisseaux appropriés, et la séparation du sucre des matières étrangères non cristallisables, etc., enfin tous les éléments de l'affinage du sucre se trouvent indiqués dans ce passage , écrit il y a plus de quatre cent cinquante ans.
Le chapitre xv du même manuscrit, relatif à la géographie, contient des documents très-précieux pour l'histoire des sciences au quatorzième siècle.
« France. — En France a moult de nobles quarrieres où l'on prend les pierres pour faire les nobles édifices, et en particulier
(1) Ms. n" 68G9, Colb., cliap. xvii.
(2) Sel de cuisine préparé par i'évaporatioii des eaux de fontaines cliargées de tliloriire de sodium.
lusT. Di: i.v U1I.III . — r. r. 29
'(."lO HTSTUlRE JJE LA CHIMIE.
la pierre en loiil Paris, où est le piastre en grand foison;* leqne est comme verre (1) quand il est cru, et dur comme pierre. Et quand il est cuit et destrenipé d'eau, il se convertit en cyment, dont on fait les parois et les beaulx édifices, et les pavements des maisons. — Et combien que France ait de nobles cités et de grand renom , toutefois Paris est le principal, et k bon droit. Car, comme Athènes, mère de sapience, Paris reçoit de toutes les parties du monde ceulx qui à luy viennent, et trouve à chascun ses nécessités et les gouverne paisiblement. Paris est une cité très puissante en richesses et en marchandises et en bon air, et sur bonne rivière pour les clers, et qui a champs et prés et montagnes pleines de beauté pour récréer la veue des escolliers, quand ils sont lassés de travailler et d'estudier. El les rues et les maisons de Paris sont moult propres pour les escolliers.
« Flandre. — Les gens de Flandre généralement ont beaulx visaiges et piteux cuer et doulx langage et mesme maintieng. — En Flandre a bons ouvriers de drap de laine. Us pourvoient de draps à une grande partie du monde , lesquels ils font de laines d'Angleterre, et les envoyent par tout le monde par mer et par lerre. — Flandre est un plat pais qui porte du bled en aucuns et des arbres; mais il y a peu de bois. Pour ardoir xh font leur feu de tourbes de terre, qu'ils prennent en marais, dont le feu est moult chault, et plus fort que de busches. Mais il n'est pas si prouffitable ne si honorable, ne si sain , et la cendre n'est pas si bonne.
« Lorraine. — Il y a eaux médicinales qui guérissent diverses maladies quand on en boit.
« Angleterre. — Angleterre est un païs fallacieux, et les gens sont enclins à jouer et à esbattre, les Anglais ont le cuer et la langue si branle, et la main encores plus.
« Saxe. — Saxonie a nobles monlaignes où l'on prend pierres qui par force de feu se convertissent en airaing, et l'y a nobles rivières à grand foison qui courent par le païs. Saxonie a fontaines salées dont on fait le sel blanc. Et il y a monlt de cités, villes et cbasleaulx tres-forts, tant es montagnes que en piain païs; près de la montagne où l'on prend le cuivre, il y a un autre mont dont les pierres sentent les violettes à odorer.
(t) Sulfate de cliaiix cristallisé , lamellaire et tiaiis|iaient. On en rencontre encore aujourd'hui dans les carrières de Montmarire.
DEUXIÈME ÉPOQUE. 4ol
(( Thvringe. — Les gens de Thuringe, selon le nom de leur langue, sont durs et cruels contre leurs ennemis, et sont grans et forts de corps et hardis de cuer, de grand'constance. Celte terre est ainsi comme toute close de montaignes, et dedans elle est pleine de bleds et de vins en aulcuns lieux, et de villes et de fors chasteaux, tant es montagnes comme en plat païs. — Et il s'y treuve les minières de plusieurs metaulx es montagnes du païs. »
Ces renseignements donnent pour ainsi dire la physionomie des pays où se trouvaient, concentrés au moyen âge, les éléments de la civilisation.
Apollonius.
Les figures hiéroglyphiques et alchimiques, auxquelles les adeptes donnent un sens allégorique . étaient fort à la mode du temps de Nicolas Flamel. 11 y avait des traités d'alchimie qui, au lieu du texte, contenaient des images plus ou moins bizarres, faisant allusion aux secrets de l'œuvre.
Les Fleurs (Vor de maitre Apollonius sont un traité de ce genre. Il ne paraît pas avoir été imprimé. On le trouve dans le manuscrit n° 7152 de la Bibliothèque impériale , sous le titre : Expositiones quas magister Apollonius Flores aureas ad eriKlitionem et cogmiionem omnium scieniianrm et naturulhim artivm generaiiter et competenter appellavit ; hoc opus Salomom's Dlachinri et Euclidii aucloritcde maxima compositum est; accedvnt figitr,! , L'écriture du manuscrit est du quatorzième siècle.
C'est l'alchimie réduite en figures symboliques et cabalistiques. Cet écrit a quelque analogie avec l'ouvrage de Pierre d'Abano, que nous avons fait connaître plus haut (1).
Nous n'avons aucun renseignement sur maître Apollonius , l'auteur des Fleurs d'or. Il ne paraît pas identique avec Apollonius de Tyane, qui vivait au premier siècle de l'ère chrétienne, et qui était étranger aux pratiques de l'alchimie. On ne le trouve pas sur la liste des alchimistes de Nazari et de P. Borel (2).
(1) Voy. p. 49.0.
(2) Nazari, P. Borel, Ronicliins cl Len-^lpt-Diifrosnoy, qui pn^teiident avoir donné les catalogues les plus roinplels dis anlcuis (rakliiniio, tilent souvent des
HVicolas Flamel.
Nicolas Flamel, natif de Ponloise, près de Paris, occupait, vers la fin du quatorzième siècle, une échoppe d'écrivain public près de l'église Saint-Jacques de la Boucherie, et vivait, avec sa femme Perrenelle, du revenu de sa modeste profession. — C'est lui-même qui nous apprend comment il parvint à posséder la pierre philosophale, et comment, de pauvre qu'il était, il devint un des hommes les plus riches de son temps. Laissons-le raconter son histoire :
« Encore que moy, Nicolas Flamel, escrivain et habitant de Paris en cette année 1399, et demeurant en ma maison en la rue des Escrivains (1), près la chapelle Saint-Jacques de la Boucherie ; encore, dis-je, que je n'aye appris qu'un peu de latin, pour le peu de moyens de mes parents, — je n'ay laissé d'entendre au long les liures des philosophes^ et d'apprendre en iceux leurs tant occultes secrets. — Donc moy, Nicolas Flamel , escrivain, ainsi qu'après le deceds de mes parents je gagnois ma vie en nostre art d'escriture, faisant des inventaires, dressant des comptes etarreslant les despenses des tuteurs et mineurs , il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un liure doré fort vieux et beaucoup large; il n'estoit point en papier ou en pai'chemin comme sont les autres, mais seulement il estoit de cuivre bien délié, toutes gravées de lettres ou figures estranges; et quanta moy je croy qu'elles pouvoient bien estre de caractères grecs ou d'autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire , et que je sçay bien qu'elles n'estoient point notes ny lettres latines ou gauloises; car nous y entendons un peu. Quant au dedans, ses feuilles d'escorce esloient gravées et d'une très grande industrie , escrites avec une pointe de fer, en belles et très nettes lettres latines colorées. Il conte-
ouvrages (sans indicalion de<ia(e ni de lieu ) qu'il nous a été impossible de retrouver ni dans les bibliothèques publiques de Paris, ni dans le catalogue général des iiiaiinscrils des bibliotlièques de Fraiice, d'Espagne, d'Italie , etc., publié par Ilaenle, Leips., 18:'.0; tandis que d'autres ouvrage*, que nous avons fait connaître, n'ont pas été indiqués par ces auteurs. (1) Celle rue |)orle aujourd'hui le nom de iMcolas Flamel.
noit trois fois sept feuillets, le septiesme desquels estoittousjours sans escrilure, au lieu de laquelle il y avoit peint une verge et des serpens sengloulissans; au second septiesme, une croix où un serpent estoit crucifié; au dernier septiesme estoient peints des déserts, au milieu desquels couloient plusieurs belles fontaines, dont sortoient plusieurs serpents qui ccuroient parcy et par là. Au premier des feuillets il y avoit esciit en lettres grosses capitales doi'ées : Abraham le Juif, prlnce , prestre lévite, astrologue ET philosophe , A LA GENT DES JuiFS , PAR U'iRE DE DiEU DISPERSÉE AUX GaULES , SALUT. D. I.
« Geluy qui m'avoit vendu ce livre ne sçavoit pas ce qu'il valoit, aussi peu que moy quand je l'acheplay. Je crois qu'il avoit esté desrobé aux misérables Juifs , ou trouvé quelque part caché dans l'ancien lieu de leur demeure. De ce Hure au second feuillet, il consoloit sa nation. — Au troisiesme et en tous les autres suivans escrits, pour ayder sa captive nation à payer les tributs aux empereurs romains, et pour faire autre chose que je ne diray pas, il leur enseignoit la transmutation métallique en paroles communes, peignoit les vaisseaux au. costé , et advertissoit des couleurs et de tout le reste, sauf de premier agent duquel il n'en disoit mot, mais bien il le peignoit et figuroit par tres-grar.d artifice. — Donc le quatriesme etcinquiesme feuillet estoit sans escrilure, tout rcmply de belles figures enluminées; car cet ouvrage estoit fort exquis. Premièrement il j)eignoil un jeune homme avec des aisles aux talons, avec une verge caducé en main, entortillée de deux serpens, de laquelle il frappoit une salade qui lui couvroit la teste : il sembloil, à mon petit advis, le dieu Mercure des payens; contre iceluy venoit courant et volant à aisles ouvertes, un grand vieillard, lequel sur sa teste avoit un horloge attaché, et en ses mains une faulx comme la Mort, de laquelle, terrible et furieux, il vouloit trancher la teste à Mercure. A l'autre face du feuillet quatriesme, il peignoit une belle fleur en la tomilé d'une montagne tres-baute, que l'aquilon esbranloit fort rudement; elle avoit le pied bleu , les fleurs blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme l'or fin, à l'enlour de laquelle les dragons, griffons aquilonicns, faisoient leur nid et demeurance. Au cinquicsme feuillet y avoit un beau rosier fleury, au milieu d'un beau jardin, eschelant contre un chcsnc creux, au pied duquel bouillonnoil une fontaine d'eau Iresblanche, quis'alloil précipiter dans lesabysmes, passant néant-
464 HlsTUlKE DE LA CHl-Mli).
moins premiereiiieiU enlve les mains d'infinis peuples qni fouilloient en lerie, la cherchant; mais, parce qu'ils estoient aveugles, nul ne la connoissoit. fors quelqu'un, considérant le poids. Au dernier revers du cinquiesme, il y avoit un roy avec un grand coutelas, qui faisoit tuer en sa présence par des soldats grande multitude de petits enfans, les mères desquels pleuroient aux pieds des impitoyables gendarmes; le sang desquels petits enfans estoit recueilly par d'autres soldats et mis dans un grand vaisseau, dans lequel le soleil et la lune se venoient baigner. El parce que celte histoire representoit celle des Innocens occis par Herode, ça esté une des causes que j'ay mis en leur cymetiere ces symboles hieroglifiques de cette secrette science.
« Voilà ce qu'il y avoit en ces cinq premiers feuillets. Je ne représente ray point ce qui estoit escrit en beau et tres-intelligible latin en tous les autres feuillets escrits; car Dieu me puniroit.
« Donc ayant chez moy ce beau livre , je ne faisois nuict et jour qu'y esludier, entendant Ires-bien toutes les opérations qu'il demonstroit, mais ne scachant point avec quelle matière il falloit commencer ; ce qui me causait une grande tristesse, me lenoit solitaire , et faisoit soupirer à tout moment. Ma femme Perrenelle , que j'aymois autant que moy-mesme, laquelle j'avois espousée depuis peu, estoit toute estonnée de cela, me consolant, et demandant de tout son courage si elle me pourroit délivrer de fascherie. Je ne peus jamais tenir ma langue que ne luy disse tout, et ne luy monstrasse ce beau livre, duquel, à mesme instant qu'elle l'eust veu, elle fust autant amoureuse que moymesme, prenant un extresme plaisir de contempler jçes belles couvertures, gravures, images et pourtraicts , auxquelles figures elle entendoit aussi peu que moy. Toutesfois ce ra'estoit une grande consojation d'en parler avec elle, et de m'entrelenir de ce qu'il faudroit faire pour avoir l'inlerpretalion d'icelles. Enfin, je lis peindre le plus au naturel que je peus, dans mon logis, toutes ces figures et pourtraicts de quatriesme et cinquiesme feuillet, que je monslray à Paris à plusieurs grands clercs, qui n'y entendirent jamais plus que moy.- Je les adverlissois mesmes que cela avoit esté trouvé dans un livre qui enseignoit la pierre philosophale; mais la plus part d'iceux se moquèrent de moy et delà bénite pierre , fors un appelé maistre Anseaulme, qui estoit licencié en médecine, lequel estudioit fort en celte science. Ireluy avoil grande envie de voir mon livre , et n'v eust chose
f|u'il ne fist pour le voir; mais tousjours je l'asseuray que je ne l'avois point, bien luy fis-je une grande description de sa méthode. II disoit que le premier pourtraict representoit le Temps qui devoroit tout , et qu'il falloit l'espace de six ans ^ selon les six feuillets escrits, pour parfaire la pierre; soustcnoit qu'alors il falloit tourner l'horloge et ne cuire plus. Et quand Je lui disois que cela n'estoit peint que pour demonstrer et enseigner le premier agent (comme estoit dit dans le livre), il respondoit que cette coction de six ans estoit comme un second agent. Que véritablement le premier agent y estoit peint, qui estoit l'eau blanche et pesante, qui sans doute estoit le vif-argent que l'on ne pouvi>it fixer, ny à iceluy couper les ailes, c'est-k-dire oster sa volatilité, que par celte longue décoction, dans un sang trespur déjeunes enfants; que dans iceluy ce vif-argent se conjoignant avec l'or et l'argent se convertissoit premièrement avec eux en une herbe semblable à celle qui estoit peinte, puis après, par corruption, en serpens, lesquels estans après entièrement asséchez et cuiz par le feu, se reduiroient en poudre d'or, qui seroit la pierre. Cela fust cause que durant le long espace de vingt-un ans je fis mille brouilleries. Enfin, ayant perdu espérance de jamais comprendre ces figures, pour le dernier, je fis un vœu à Dieu et à monsieur saint Jacques de Gallice^ pour demander l'interprétation d'icelles, à quelque sacerdot juif, en quelque synagogue d'Hespaigne.
« Donc, avec le consentement de Perrenelle, portant sur moi l'extraicl d'icelles, ayant pris l'habit et le bourdon, je me mis en chemin, et tant fis que j'arrivay à Monljoye, et puis à Saint- Jacques, Oli avec grande dévotion j'accomplis mon vœu. Cela fait, dans Léon, au retour je rencontray un marchand de Boulogne qui me fit connoislre à un médecin juif de nation, et lors chrestien, demeurant au dit Léon, lequel estoit fort sçavant en sciences sublimes, appelé maistre Canches. Quand je luy eus monstre les figures de mon extraict, ravi de grand eslonnement et joye, il me demanda incontinent si je sçavois nouvelles du livre duquel elles estoient tirées. Je lui respondis que j'avois espérance d'en avoir de bonnes nouvelles, si quelqu'un me dechiffroit ces énigmes. Tout à l'instant, emporté de grande ardeur et joye, il commença de m'en deschilTrer le commencement. Or, pour n'estre long, luy tres-content d'apprendre des nouvelles où estoit ce livre, et moy de l'en ouyr parler, nous résolûmes en-
4o6 HISTOIRE DE LA CHIMIE.
semble noslre voyage, et de Léon passâmes à Oviedo, et de là à Sanson, où nous nous mismes sur mer pour venir en France. Nostre voyage avoit été assez heureux , et desja depuis que nous estions entrés en ce royaume, il m'avoit Ires-veritablement interprété la plupart de mes figures où jusques mesmes aux points il trouvoit de grands misteres, quand, arrivans à Orléans, ce docte homme tomba extrêmement malade, affligé de très-grands vomissements qui luy estoient restez de ceux qu'il avoit soufferts sur la mer. — Enfin il mourut sur !a fin du septiesme jour de sa maladie, dont je feus fort affligé ; au mieux que je peus, jele fis enterrer en l'église Sainte-Croix à Orléans, où il repose encore. Dieu aye son ame, car il mourut bon chrestien. Et certes si je ne suis empesché par la mort, je donneray à cette église quelques rentes, pour faire dire pour son ame tous les jours quelques messes.
« Qui voudra voir l'estat de mon arrivée et la joye de Perrenelle, qu'il nous contemple tous deux en cette ville de Paris, sur la porte de la chapelle Saint-Jacques de la Boucherie, du costé et tout auprès de ma maison , où nous sommes peints, moy rendant grâces aux pieds de monsieur saint Jacques de Gallice, et Perrenelle à ceux de monsieur saint Jean , qu'elle avoit si souvent invoqué. Enfin, après les longues erreurs de trgis ans ou environ, durant lequel temps je ne fis qu'estudier et travailler, priant lousjours Dieu, le chapelet en main, lisant tres-altentivement dans un livre, et pesant les mots des philosophes, et essayant puis après les diverses opérations que je m'imaginois par leurs seuls mots, finalement je Irouvay ce que je desirois, ce que je reconnus aussi tost par la senteur forte. Ayant cela , j'accomplis aisément le magistère ; aussi sçachant la préparation des premiers agens, suivant en après à la lettre mon livre, je n'eusse pu faillir, encore que je l'eusse voulu.
« Donc la première fois que je fis la projection , ce fust sur du mercure, dont j'en convertis demy livre ou environ en pur argent, meilleur que celuy de la minière, comme j'ay essayé et faict essayer par phisicurs fois. Ce fust le 17 de janvier, un lundy, environ midy, en ma maison, présente Perrenelle seule, l'an de la restitution de l'humain lignage 1382. El puis après, en suivant tousiours de mot en mot mon livre, je la fis avec la pierre rouge, sur semblable qualité de mercure, en présence encore dePerre-. nelle seule , en la mesrae maison , le vingt-cinquiesme jour d'avril
suivant de la mesme année, sur les cinq heures du soir, que je transmuay verilablement en quasi autant de pur or, meilleur Ires-cerlainemenl que l'or commun , plus doux et plus ployable. Je le peux dire avec vérité. Je l'ay i)arfaiclc trois fois avec l'ayde de PerreneJle, qui l'entendoit aussi bien que moy, pour m'avoir aydéaux opérations; et sans doute si elleeust voulu entreprendre de la parfaire seule, elle en seroit venue à bout. J'en avois bien assez, la faisant une seule fois; mais j'avois très grande délectation de voir et contempler dans les vaisseaux les œuvres admirables de la nature.
« J'eus crainte un long temps que Perrenelle ne peust cacher la joye de la félicité extresme, que je mesurois par la mienne, et qu'elle ne laschast quelque parole à ses parcns des grands trésors que nous possédions; car l'extrême joye osle le sens, aussi bien que la grande tristesse. Mais la bonté du très-grand Dieu nem'avoit comblé de cette seule bénédiction , que de me donner une femme chaste et sage; elle estoit d'abondant nonseulement capable de raison , mais aussi de parfaire ce qui estoit raisonnable , et plus discrotle et secrette que le commun des autres femmes. Surtout elle estoit fort devolieuse; voilà pourquoy, se voyant sans espérance d'cnfans et desja bien avant sur l'aage , elle commença tout de mesme que moy à penser en Dieu et à vaquer aux œuvres de miséricorde. Lorsque j'escrivois ce commentaire, en l'an 1413, après le trespas de ma fidclie compagne , que je regretteray tous les jours de ma vie, elle et moy avions desja fondé et rente quatorze hospitaux en celle ville de Paris, basti tout de neuf trois chapelles, décoré de grands dons et bonnes rentes sept églises, avec plusieurs réparations en leurs cymclieres, outre ce que nous avions faicl à Boloigne, qui n'est guieres moins que ce que nous avons faict icy. Bastissant donc ces églises, cymetieres et hospitaux en cette ville, je me résolus de faire peindre en la quatriesme arche du cymeliere des Innocens, entrant par la grande porte delà rue Saint-Denys, et prenant la main droicle, les plus vrayes et essentielles marques de l'ait, soubs neanfmoins des voiles et couvertures hicroglifiques, à l'imilalion de celles du livw doré du Juif Abraham , pouvant représenter deux choses selon la capacité,. premièrement les mystères de nostre résurrection future et indubitable, au jour du jugement; puis après encore pouvant signitier, à ceux qui sont entendus en la philosophie naturelle, toutes les principales
-'io8 HisroiiiK HE la chimie.
et necessaiies opérations du magistère. Ces firmes hieroglitique.s serviront comme de deux chemins pour mener à la vie céleste, l'autre enseignant à tout homme la voye linéaire du grand œuvre (1). »
L'histoire de Nicolas Flamel parvint aux oreilles du roi Charles VI. Ce malheureux prince, auquel une maladie mentale laissait, vers la fin de sa vie, à peine quelques intervalles lucides, chargea Cramoisi, maître des requêtes du parlement, de s'informer des opérations alchimiques de Flamel; mais personne n'en sut jamais positivement le résultat (2). On a si bien renchéri sur l'histoire de Nicolas Flamel et de sa femme Ferrenelle, qu'on leur supposait à tous deux le seciet de prolonger la vie indéliniment, et (jue des voyageurs prétendaient les avoir vus, dans les Indes orientales, au commencement du siècle dernier.
Les alchimistes se servent de l'histoire de Nicolas Flamel comme d'un argument irrésistible pour démontrer la réalité de leur art. Voici, disent-ils, un pauvre écrivain qui devient bientôt assez riche pour fonder des hospices, pour construire des églises, les doter de rentes, et qui signale lui-même l'année, le jour, l'heure à Iaf|uelle il parvint à convertir le mercure en argent et en or.
Quoi qu'en (lisent les adeptes, la véritable source des richesses de Nicolas Flamel s'explique par les ra]) ports fiéquenls et intimes qu'entretenait cet alchimiste avec les Juifs si persécutés au moyen âge, et qui étaient tour à toui' exilés et rappelés, selon le bon plaisir des rois. Déj)0sitaire de la fortune de ces malheureux, dont la plupart mouraient dans l'exil , l'écrivain de iSaint-Jac(jues la Boucherie n'avait pas besoin de soulfler le feu* du grand œuvre pour s'enrichir. L'histoire du livre d'or du Juif Abraham pourrait bien n'être qu'une allégtnie par laquelle Nicolas Flamel riippelle lui-même l'origine judaïque de sa fortune. >i')i)' r
D'autres écrits attribués à Nicolas Flamel ont pour titres : le Dêdr désiré (3), le Soi/nnaire phi/osophique '4) et la Musique chi -
(1) Trois (rail es de la ji/iilosopliie nattirelle non encore imprimés, di., édit., par P. Aiiiaiijd. ; Paris, 1C12, in-4.
(2) Lenglet-Diirresiioy, Histoire de lu philosophie lierméHqne, etc.. I. i, i>. 2i7.
(3) Le Dt'sir désire, ou Tréxjr de 1 1 |>liiioso|»liie de Nie Flamel, dit aiilrcinent 11! Livre des six paroles, etc. ; Pari^, 1029, in S. — IJiOHotlicqiie des philosophes chimif/ncs, iionv. édit., t. ii.
4) Maiif^ct, ISibt. cliiiii., t. 11. — Miisa'iiiii lictnioliiiMii reloniiaîiim, elc , n. v. Dans la liihl. des pliil. chnii., t. ii.
KECXIEME EPUQLi;. ioî)
mique (I). Quant aux ('ommenluires sur les œuvres de Zaccharias, il est ehronologiquenieut impossible que Flauiel eu soit l'auteur.
A ces écrits, qui tous ont été imprimés dans la />'/6//oMè(/«c chimique de Manget ou dans la Bibliolhèquc des philosophes chi- 7»iqucs, il faut en joindre un autre qui se trouve dans les collections des manuscrits français de la Bibliothèque impériale, et qui ne parait pas encore avoir été imprimé.
Le manuscrit n" 194-2 du fonds de Saint-Germain (i) commence par ces mots :
« Le présent livre est le livre de Nicolas Flamel , de sa façon cl practique, lequel a esté tiré et coppié sur l'original escrit en parchemin de sa propre main, touchant la vraye science d'alchimie et médecine philosophique. »
Ou y lit, fol. 2 verso, la définition suivante de l'alchimie :
« Alchimie est une partie celée de philosophie naturelle la plus nécessaire, de laquelle est constitué ung art, lequel est non pareil à tous autres, lequel art enseigne de muer toutes pierres l)recieuses non parfaites à la vraye perfection, et tous corps humains malades à moult noble santé, et transmuer tous les corps de métaux en vray soleil cl vraye lune par ung corps médicinal universel, auquel toutes les particularilez de médecine sont reduitles; lequel est accomply et faict manuellement par un secret régime, révélé aux enfans de vérité par un moyen de chaleur. »
L'ouvrage donne ensuite un exposé général des diverses opérations alchiujiques, dont la reproduction n'offrirait ici aucun intéi'èt. Il termine par la manière de faire la projection de rélixir.
« C'est chose grande, dit l'auteur, que de fondre mille milliers de parties ensemble; et pour ce, quand vous ferez la projection, vous la ferez en cette manière : Prenez cent parties de mercure lavé , et le mettez en un creuset sur le feu; et quand il commencera à bouillir, mettez une partie de votre elixir, appaleillé comme dessus est dit , sur lesditcs cent parties de mercure lavé, c'est à savoir du mercure du corj)s tiré, lavé, rectifié et
(1) Leiiglet-Diifresiioy, Philosophie hermétique , t. m.
(2) Ce ms. iii-i", sur papier, appartenait aulrefois au duc de Coij.liii , évéqnc (le Metz, qui le légua en \''S2 à l'abbaye de Saint-Germain. Nous nous sommes assniés que cet ouvrage n'est point le Désir désiré de N. l'Iamel , porté sous ce lilrc sur le calalo-ue et imprimé dans la liiOl. des philosoiihcs chimiques.
gardé, et tout se fera médecine sur autre mercure lavé; puis jeltez une partie de cette médecine congelée sur cent parties d'autre mercure lavé, c'est à savoir du corps tiré que dessus en un creuset bouillant sur le feu ; puis jetiez une partie de celte médecine dernière congelée sur cent parties du mercure lavé, et il sera tout or ou argent tres-bon à toute espreuve, selon que le premier elixir sera rouge ou blanc. Et en cecy est accomply le secret tres-precieux qui est, en ce monde-cy, le plus grand secret et le trésor de tous les philosophes.
« ^S?^/ief Nicolas Flamel, écrivain, qui fut jadis de la paroisse de Saint-Jacques la Boucherie, à Paris (1). »
Nicolas Flamel mourut le 22 mars 1418. — Son nom et celui de sa femme Perrenelle sont perpétués par deux nouvelles rues de Paris, situées dans le voisinage de la Tour de Saint-Jacques (2).
Charles VI.
Le nombre des adeptes s'était considérablement accru sous le règne de Charles VI, roi de France. Toutes les opérations alchimiques, cabalistiques, magiques, étaient mises en usage pour distraire ce malheureux prince, allcinl d'une folie iulermillente.
Peut-être même que l'histoire de N. Flamel ne fut inventée que pour l'amusement de Charles le Fol. Le livre d'alchimie faussement attribué à ce roi se trouve imprimé avec les ouvrages de N. Flamel (3); le style rappelle celui de l'auteur des Figures hiérofflyphiques, du Désir désiré, et du Sommaire philosophique.
(1) Ce ms. se trouve reproduit, avec quclpies cliangements, dans les n"' 1637 el 1960 du tonds de Sainl-Gcrmain.
{').) Voy. sur M. Flamel , Archives de la paroisse Saint- Jacques la Bowlierie, a la direction générale des ;ircliives, registre S. 3385. — L'al)l)é Vilain, lissai svr l'histoire de Saint- Jacques la Boucherie ; 1758, inl2. — Histoire critique de N. Flamel, tic, 1761, in-12; (ig. — Revue française et étrangère , 1837, p. 65 et suiv. — Mémoires de la Société des antiquaires de. France, I. XV, XXI, XXIII, rtc. — Description de la ville de Paris au quinzième siècle, par Guillel)ert de Mdz, pu hliée d'après le ms. unique par Le Roux de Lincy. — L'article de M. Vallet de Viiiville dans la Biographie générale.
(3) Œuvre royale de Cliarles VI, roi de France, et Trésor de philosophie, ou original du Uésir désiré de N. Flamel ; Paris, 1629, in-8.
•lacquea Cœur*
Le célèbre argentier du roi Charles VU passe, auprès des alchimistes , pour avoir dû ses richesses au secret de la pierre philosophale.
Jacques Cœur était fils d'un orfèvre de Bourges. On ignore l'année exacte de sa naissance. En 1428, il devint ouvrier, puis maître de la monnaie de sa ville natale. Il gagna, par la souplesse de son esprit, les bonnes grâces d'Agnès Sorel et la protection du vieux comte de Dunois. Par son habileté dans les opérations financières, talent alors très-rare, il amassa en peu de temps assez de richesses pour être ^i même de prêter à Charles VII la somme énorme de '200,000 écus d'or, afin de l'aidera reconquérir la Normandie sur les Anglais. En récompense de ce service signalé , ce prince le mit à la tête de ses finances. Tant de fa veurs, et surtout tant de richesses, devaient exciter l'envie et la cupidité des courtisans. Le plébéien parvenu fut accusé , en 1451, d'une foule de crimes plus ou moins imaginaires; et, après une instruction qui dura près de deux ans, intervint un arrêt rendu au château de Lusignan, qui le condamna au bannissement perpétuel, à une amende très-considérable, et à la confiscation de tous ses biens : c'était là ce que l'on voulait.
Les pièces de ce procès se trouvent dans la collection des manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal (1). C'est de là que nous avons extrait ce qui suit :
Arrest du roij. — « Charles, par la grâce de Dieu, etc. Comme après le decedz de feue Agnès Sorette, damoiselle, la commune renommée fut qu'elle avojt esté empoisonnée, et, par icelle commune renommée , Jacques Cuer, lors nostre conseiller et argentier, en eust esté soupçonné ; — Sur ce, meure et grande délibération de conseil, avons par nostre arrest, jugement et droict, dit et déclaré, disons et déclarons que ledit Jac. Cuer est encheu de peynes de concussions et exactions de nos finances, de faux, de transport de grand quantité d'argent aux Sarrazins et ennemys de la foi chrestienne et de nous, transport de billon
(t) N" l'i2 et n° 143.
462 rnSTOTRE DE LA CHIMIE.
d'or et d'argent en grand nombre hors de nostre royaume , et autres crimes et forfaits envers nous. — Toutefois, pour anciens services k nous faitz par ledit J. Guer, nous avons remis et remettons audit J. Guer la peyne de mort, et l'avons privé et déclaré inhabile et toujours à tons offices royaux et publics , et avons condamné et condamnons ledit J, Guer à nous faire amende honorable en la présence de nostre procureur, nue teste , sans chapperon, centure, à genoux, tenant en sa main une torche ardente de cere , disant que mauvaisement et induement, et contre raison, il a envoyé et fait présenter harnois au Soudan ennemi, etc. — Condamnons, en outre , ledit J. Guer à nous rendre à restituer, pour les sommes à luy recellées, la somme de 1,000 escus, et en amende proufitable envers nous en la somme de 30,000 escus; et à tenir prison jusqu'à pleine satisfaction; et au surplus avons déclaré tous les biens dudit J. Guer confisqués, et avons icelny J. Guer banny et bannissons perpétuellement de ce royaulme, réservé sur ce noslre bon plaisir. El au regard des poisons, nous n'en faisons à présent aucun jugement, et pour cause. — Donné en nostre chastel de Lezignen (Lusignan), le vingt-neuvième may, l'an de grâce mil quatre cent cinquante-trois, et de nostre règne le trente-deuxième. » Jacq. Gœur se retira dans l'île de Ghypre, où il mourut dans la même année (1461) que Gharles VU (1),
Bernard de Trévise, dit le Trévisan.
Il ne faut pas, comme on l'a fait, confondre cet alchimiste avec Bernard de Trêves, qui est beaucoup plus ancien.
Le comte Bernard de Trévise naquit à Padoue en 1406 et mourut en 1490. Suivant une légende, il vécut au-delà de quatre cents ans.
Bernard de Trévise nous raconte lui-même très-naïvement toutes les tribulations de sa vie. Son récit aurait dû décourager tous les adeptes,
(I) On prétend que le riche financier nvail lui-même contribué à faire accréditer le liruit qu'il avait trouvé le secret de la transmutation des métaux : il fit orner sa maison à Bour^os de toutes sortes de caracItM-es liiéroRlypliiques. — Yoy. M. Pierre Clément , Jacques Cœur et Clwriex VU.
DEUXIEME EPOQUE. \{\:i
« Le premier livre que j'eus, dit- il, fut Rasés; j'employay quatre ans de mou temps, et me cousta bien huict cents escuz en l'esprouvant; et puys Geber, qui m'en cousta bien deux mille et plus, et tousjours avec gens qui me afflamboyent pour me détruire. Je vis le livre d'Archelaus par trois ans ; là où je trouvay un moyne, luy et moy iabourasmes pendant trois ans et es livres de Rupescissa, et avec eau-de-vie rectifiée trente fois sur la lye; tant que, en mon Dieu , nous la fismes si forte ^ que nous ne pouvions trouver verre qui la souffrist pour en besoigner, et y despendismes bien trois cents escuz. Apres que je eu passé douze ou quinze ans ainsi, et que je eu tant despendu et rien trouvé, et que je eu expérimenté infinies receptes et de toutes manières de selz, en dissolvant et congelant, comme sel commun, sel armoniac, sel sarrasyn, sel métallique, en dissoluant et congelant, et calcinant plus de cent foys par bien deux ans, en aluns de roche, de glace, de plume, en toutes marchasites, en sang, en cbeveulx, en urine, en fiente d'homme, en sperme, en animaulx et vegetaulx, et après en couperoses, en atraments, en œufz, en séparations des elcmens, en athanor, et par alembicset pellican, par circulation, par décoction, par revcrbeiation , par ascension et descenslon , fusion, ignition, elemenlation , rectification, evaporalion , conjunclion , élévation , sublimation , et par infiniz autres régimes sophistiques. Et y fuz en toutes ces opérations bien douze ans ; tellement que j'avoys bien trente-huict ans que j'estoys après l'extraction du mercure des herbes e4 animaulx, tant que j'y despendy environ six mille escuz. n
Bernard raconte ensuite , sur un ton piteux et lamentable , comment il j)assa une vingtaine d'années à calciner des coquilles d'oeufs, à chauffer la couperose avec le vinaigre , à dissoudre l'argent dans l'eau-furle, etc., sans obtenir aucun résultat. « Ainsi , je delaissoy tout; car tous mes parensme blamoyent et tourmentoyent tant, que je ne pouvoys boyre ne manger; et je devins si maigre et si desfiguré, que tout le monde cuydoit que je fusse empoysonné. El j'avoys plus de cinquante-huict ans! Helas! je ne besoignois pas en droicte voye. »
Enfin, il se mit à voyager pour voir si la pierre philosophale ne se trouverait pas cachée dans quelque coin éloigné du monde.
(( Et si avions vu tant de blanchissemens et rubificatipns, de receptes, de sophistications partant de pais : tant en Rome, Navaii'e, Escosse, TuKiuie, (Irece. Alexandrie, IJarliarie, Perse,
. i6i HISTOIRK HE 1 A CHIMIE.
Messine, en Rhodes, en France, Espaigne , en la Tei're saincte et ses environs, en loute l'Italie, en Alleraaigne, en Angleterre, et quasi circuyanl tout le monde. Mais jamais nous ne Irouuions que gens besoignans de choses sophisticques et matières herbales, animales,, negetalesetplantables. et pierres minérales, etc., et jamais nous ne trouuions labourans sur matières dues. Et pour ainsi je despendy en ces choses, que cherchant, que allant, que pour esprouuer, que pour aultre chose , bien dix mille trois cents escuz ; et fuz en moult grande pauurelé, et si n'auoys plus guerres d'argent. Aussi j'cstois ja vieulx de soixante-deux ans et plus; et encores quelque martire que j'eusse, peine et souffreté, et vergoigne, qu'il me falloit laisser mon pais, nioy confiant tousjours en la miséricorde de Dieu , qui jamais ne deffault à ceulx qui ont bonne volonté et trauaillent, je m'en allay en Rhodes, de 'peur d'estre cognu ; et là tousjours je cherchois si puisse nulluy trouuer qui me peult conforter. »
Bernard rencontra « un grand clerc et religieulx» qui lui lit encore perdre son temps et son argent. «Etàcelaj'y fuz bien trois ans, et despendy bien cinq cents escuz. Et par ainsi tout fut perdu. »
H se livra une dernière fois à l'étude de la nature et à la lecture des anciens. Cet effort suprême fut, à ce qu'il prétend , couronné d'un plein succès. Il découvrit enfin le secret de la pierre philosophale dans cet adage, si souvent cité par les maîtres de l'art sacré : «Natui-e s'esjouitde sa nature, et nature contient nature. » En d'autres termes : Pour faire de l'or, il faut de L'or (1).
Les principaux ouvrages de Bernard de Trévise, presque tous originairement écrits en français ou en latin, ont pour titres : De chemia (2) ; — De chemicomiraculo quod lapidemjJhilosophoritm appellant (3) ; — Traité de la nature de l'œuf des philosophes (4) ; — La parole délaissée (5) ; — De laphilosophie naturelle des métaux (6).
Mais de tous les écrits de Bernard , le plus important est celui
(1) Opuscule très-excellent de la vraje pliilosopliie naturelle des inétaulx, avec le traiclé du vénérable docteur messire BernanI, comte de la Marche Trévisaiie; Anvers, 1567, 18.
(2) Opus historicum et dogmaticum ex gallico in latinum simpliciter versuni ; Basil., 1583, 8.
(3) Theat. chcm., t. i.
(4) Imprimé à Paris, 16J9, in-8.
(5) Divers traités de la philosophie naturelle, etc. ; Paris, 1672, in 8.
(6) Salmou , Bibl. des phil. chim.,t. i ; Paris, 1672, in-8.
qui Iraile du Très -grand secret des philosophes (1). C'est le livre où l'auteur raconte, entre autres, sa vie. Il est divisé en quatre parties. Dans la première partie, l'auteur traite des inventeurs qui premiers trouuerent cet art précieux. Dans la seconde partie, il parle de ses peines, de ses despences et perseuerances. Dans la troisième partie , il expose les principes et racines des melaulx. Enfin, dans la quatrième , il est question de la praclique.
Dans cette dernière partie, Bernard promet de révéler tout son secret. 11 raconte qu'il s'égara un jour dans les champs, où il vit une belle fontaine entourée de palissades, et que le roi du pays avait seul le droit d'en approcher et de s'y baigner.
« Sachez , dit-il , que le roy y entre tout seul, et nul estrangier ne nul de ses gens n'y entrent dedans la fontaine. Toutes les fois qu'il y est entré, premièrement il se despouille de sa robe de drap de fin or battu, et la baille à son premier homme, qui s'appelle Saturne. Adonc 'Saturne la prend, et la garde quarante jours. Après, le roy devest son pourpoinct de fin velours noir, et le donne à son second homme , qui est Jupiter, et il luy le garde vingt jours bons. Adonc Jupiter, sur le commandement du roy, le baille à la Lune, qui est sa tierce personne, belle et resplendissante, et le garde vingt jours. Et ainsi le roy est en sa pure chemise blanche comme neige, ou fine fleur, plus que sel fleury. Alors il devest sa chemise blanche et fine, et la baille à Mars , lequel pareillement la garde quarante jours. Et après cela, Mars la baille au Soleil jaulne et non pas claire, qui la garde quarante jours. Et après vient le Soleil très beau et sanguin. »
Ce fut, ajoute l'auteur, un vieux prêtre qui m'avait appris tous ces détails sur la fontaine du roi. « Et je lui diz : De quoy sert cecy? Et il me dist : Dieu fit un et dix, cent et mille, et deux cents mille. Et puis dix foys tout le multiplia. Et je lui diz : Je ne l'entends point. Et il me dist : Je ne t'endiray plus; car je suis ennuyé. Et alors je vis qu'il fust ennuyé , et moy aussi avois appétit de dormir (2). »
On trouve dans le traité De chimo mirnculo une théorie assez curieuse sur la source de la chaleur. « La chaleur, dit l'auteur, ne provient pas du soleil , mais de la réflexion des rayons qui
(1) Opuscule liè.s-e\cellent de la vraye philosopiiie nainrelle, etc.; Anvers, 15G7, in- 12 ; Irailuit en lalin , dans Mangrt, Bibliot/i. chm., I. ii.
(2) Opuscule liès-exce'.leni, etc., p. I8<).
HIST. riF. i.\ ciiniii:. — T. I. oO
traversent l'air, et du mouvement perpétuel des corps célestes. Le soleil n'est par lui-même ni froid ni chaud , mais son mouvement donne naissance à la chaleur qui pénètre dans les entrailles de la terre (I). » On voit que , dans l'opinion de l'auteur, la chaleur n'est qu'un mode de mouvement. C'est la manière de voir des physiciens d'aujourd'hui.
Les écrits de Bernard de Trévise ont été pendant longtemps fort recherchés par les alchimistes.
Marsile Ficin (né en 1433 , mort à Florence en 4499).
Marsile Ficin, l'homme le plus savant de son époque et pro pagateur zélé de la philosophie de Platon (2), est mis au nombre des alchimistes. Les occupations astrologiques auxquelles il s'était livré, concurremment avec ses études philosophiques, devaient le conduire tout naturellement aux théories de l'alchimie. Le livre Dearte chemica, attribuée Marsile Ficin, ne renferme aucune observation originale (3); il ne fait que reproduire les idées spéculatives et allégoriques des alchimistes de l'école arabe.
Auracli. — Koffky. — Ci. An^elus, etc.
Georges Aurach , de Strasbourg, se fit remarquer par ses travaux alchimiques vers l'année 1470. Il a écrit un traité sur la pierre philosophale (4). Lenglet-Dufresnoy lui attribue un Rosaire et un ouvrage allégorique intitulé le Jardin des richesses (5).
Vers la même époque se firent connaître , par divers écrits
(1) Theatr. cfiem., 1. 1, p. 766.
(2) C'est à Marsile Ficin que nous devons les trailnctions de Platon , de Plolin , de Jamblique, de Procliis, etc., ainsi que des écrits originaux consacres à l'étude de la philosophie platonicienne et néoplatonicienne.
(3) Liher dearte chimica. Manget, Biblioth. chim., i.ii, p. 172183.
(4) De lapide philosopliorum , qui de aniimonio minerali conficitur; Basil., 1G86, in-8.
^5) Histoire de la philosophie hermétique, i. m, p. 107.
alchimiques, le dominicain Kofsky, en Pologne (1); Georges Angehis d'Eger en Bohême (2); Gottfried de Stendal , moine d'Oderberg; Macarius , moine d'Erfurt; Henri Eischenrcuter, de Ratisbonne, qui augmenta le dictionnaire de l'art sacré de quelques signes alchimiques nouveaux (3) ; Jean Piscator, qui était très-célèbre , non-seulement comme chercheur de la pierre philosophale , mais comme graveur et peintre sur verre (4); le cardinal ^'icolas de Cusa (mort en 1464) (5); Jean Lacini , moine calabrois, auteur d'un abrégé des œuvres de Pierre le Bon , d'Arnaud de Villeneuve , de R. Lulle , etc. (6) ; Did. Âlv. Ohacan, Espagnol d'origine (7), tous ces écrivains occupent, vers la fin du quinzième siècle, une place dans l'histoire delà science. Mais leurs travaux chimiques méritent à peine une mention.
Thomas ]\orfoii.
Thomas Norton, Anglais d'origine, vivait sous le règne d'ÉdouardlV, contemporain de Louis XI. Il composa en 1477, comme il'nous l'apprend lui-même , un ouvrage contre les alchimistes de son temps, sous le titre : Ordinale, ou Crede tnihi. La traduction latine de cet ouvrage, primitivement écrit en anglais, se trouve imprimée dans le Theatrum chimicum britannicuta d'Ashmole (8), dans le Tripus anreus de Mich. Maier (9), et dans la collection de Manget (10).
L'alchimie est, selon Norton, une science d'inspiration divine,
■ (I) De la matière première de la pierre philosophale (en alleiiiami ) ; D.ml zick, 1681, 4.
(2) C. Bruscli.Clironologiamonasteiioium Geim.iiiiœ; Salzh., 1682, in-4, p. 26''.
(3) Cinq traités, etc., dans les Œuvres de Basil. Valentin , etc., et dans Grataroi., Opn.sc. qnibnsd. cliymic. in unum corpus collectis; Francof., 1614, in-S.
(4) J. Lezner, Chronique de llildeslieini, etc. ;Leips., 1785, in-H. (tin alleniaml.)
(5) Leiiglet-Dufresnoy, t. i, p. 268.
(6) Pretiosa niaigarila, collectanea ex Arnaido , etc.; Venet.. 1;>46, in-8.
(7) Commenturn noviini in ParabSlas Arnoidi de Villanova, in-fol. ; Hispal ,
(8) Theatr. chem. brit.; Lond,, 1652, in-4.
(9) Tripns aureus , lioc est très tractatus cliemici selectissiini ; Francof., 1618,4.
(10) Manget, t. ii, p. 285-309.
et dont la connaissance est refusée au méchant;- car elle l'enflerait d'orgueil'et lui donnerait l'esprit de révolte.
Norton conseille de fuir autant que la peste les faux alchimistes qui promettent de multiplier l'or et l'argent. «Ils désemplissent, dit-il, vos coffres et vous les rendent vides : consumunt opes et cistas vacuas reddunt. Ils mentent , ceux qui disent que les métaux se multiplient par voie de génération. Cela n'est vrai que pour les animaux. A chaque classe d'êtres son domicile : aux poissons l'eau , à l'homme et aux autres animaux l'air, aux minéraux la terre. »
Contrairement à l'opinion, alors généralement répandue, Norton soutient que les métaux ne sont pas détruits, lorsqu'on les traite par les eaux corrosives. Il attribue à la teinture des philosophes la vertu d'enlever à l'homme le ferment de toutes les mauvaises passions, et de lui assigner, dans le ciel , une place auprès des saints (I). Sachant combien il importe de varier, dans les diverses opérations, les degrés de chaleur, il reconmiande la construction d'un fourneau qui devait, à l'aide de registres, permettre d'élever ou d'abaisser la température à volonté (2),
Paul de €*anotaiito.
Cet alchimiste est fort peu connu. Le manuscrit n" 71S9 de la Bibliothèque impériale contient de lui untrailé intitulé : Theorianltra xsti7/nitionc)n peroptima adcoynUionein totius alkimix veritatis. L'auteur {Vmil de Canotanto), natif de Tarente, comme il le dit lui-même dans le cours de son ouvrage (3), vivait au moins au quinzième siècle, puisque l'écriture du manuscrit est du même siècle; son nom ne se trouve indiqué qu'à la fin du traité : Tolus liber praclicx, et per consequcns tolus libei' iani theoricœ quam practicœ, compilalus a fratre Paulo de Canotanto, qui fuit lector fratrum minorum in Assisio, prœler quem aut vix mit nunquam pervenit operator ad hujus artis arcana.
(1) Proxime post sanctos snos Deus lios collocat in cœlo, qui aitem suiit
aciepli. Mangef, Biblïolli. chim., t. ii, p. 287.
(2) Diversos giadus liaix'bilis pro tolidem opeiibiiset singnlis (liveisiimcalorem. Ibid., p. 307.
(3) Sicut putet in palrin tiostra civila/e Tarenli.
DEUXIÈME Él'UOLE. 4(j<)
Ce traité n'a pas encore été, que nous sactiions, imprimé. Cependant il offre bien plus d'intérêt que d'autres écrits alchimiques qu'on a jugés propres à l'impression. Le style, l'exposition des faits, rappellent les idées de Geber, bien que celui-ci n'y soit pas nominativement cité.
Le livre de Paul de Ganotanto est divisé en deux parties : la première comprend la théorie , la deuxième la pratique.
La théorie est ainsi résumée : « Il s'agit donc d'enlever par la fixation , aux métaux imparfaits , leur instinct volatil , et de les laver de leurs scories et impuretés; il faut ôter au soufre son principe igné et combustible, et au mercure son principe humide. Il faut les mettre dans les conditions les plus favorables à leur perfectionnement. Les principes des métaux doivent être avant tout subtils, aériformes, purs (1).
La. pratique renïermi-, quelques points curieux que nous allons faire connaître.
Calcination. f( La caicination est l'incinération des métaux, ou la destruction du principe igné (2). »
C'est exactement ce que disait, deux siècles plus lard, Stahl, qui appelait le principe igné, phlogistiqve. Les mauvaises comme les bonnes théories ont leurs périodes d'incubation.
Borax. « Il y a plusieurs espèces de borax ; le borax noir est bon pour les orfèvres. Il est d'un grand usage pour la fusion et la soudure intime des métaux (3). »
Sel amer. « Le sel amer se trouve en Espagne; on. l'obtient très-blanc, après l'avoir fait dissoudre et cristalliser. »
C'est la première fois qu'il est fait mention du sel amer, qui est évidemment le sulfate de magnésie (sel d'Epsom).
Epreuve des métaux. « On prend de la cendre passée au crible, on y ajoute un peu d'eau salée, et on en forme une sorte de vase (coupelle) propre à recevoir de l'argent, ou tout autre métal que
(1) Mettallis imperfeclis lollenda est J'uga per Jixationem, et soldes et grossities per depuralionem ; vero lollenda est asulphure igneitas etexustibiiitas. In mercurio veto lollenda huniidilas nimia. — Sunt autem cisacquirenda.' conditiones laudablles qtiibus causx perfectiores esse valent aliis. Ideo necesse est fieri principia ipsa subtiliu, spiritualia , munda, splendida , elc.
(2) Calcinatin est melallonim incinéra t io , sive destructio igneilati.s.
(3) Borax, citjtts tisus est necessaritis ad incinerationem corporiini et ad bonam et inlimani unionem metallorum. Sunt autem ejiis species plitres ; quia quœdam est nigri coloris aurificibiis valet.
l'on veut soumettre à l'épreuve. On projette sur le métal en fusion un sixième de plomb (1). »
Pierres précieuses. « Si vous voulez faire une émeraude , employez le vert-de-gris; si c'est un saphir, emploj'ez une assez grande quantité de lapis-lazuli; pour avoir l'hyacinthe violette, metlcz-y plus ou moins de lapis-lazuli ; pour avoir l'hyacinthe grenat, servez-vous de la poudre de malachite; pour faire la chrysolithe, employez l'arsenic; pour faire la topaze, mettez un peu moins d'arsenic (2). »
Dans le même manuscrit n° 7159, se trouve, à la tin de [?i pratique de Paul de Canotante, un écrit du même genre, sans nom d'auteur. On y remarque , entre autres, un chapitre : Ad faciendam cupellam (3).
Il y est question non-seulement de la préparation des coupelles, au moyen de cendres mouillées et façonnées dans un moule métallique, mais encore de la construction d'un fourneau particulier (moufle), exclusivement destiné à la coupellation. « Ce petit fourneau {furnellum) doit être carré, d'un empan et demi de hauteur, de cinq quarts d'empan de largeur. 11 faut y pratiquer un petit pont en fer; on y met les charbons, sur lesquels on ne souffle jamais. On place au-dessous de ce pont une lame (de fer), sur laquelle on pose la coupelle. » — L'auteur ajoute que le métal est soumis ii la coupellation par doses fractionnées, et qu'on le fait fondre avec des quantités proportionnées de plomb (4).
Nous avons déjà montré que la coupellation n'est pas une découverte datant du moyen âge, mais qu'on en trouve des
(1) Sumatur cinis oplime cribratus et cum salis aqua commixta fiai vas , in qtio recipi possit argentum sive qiiodque metallum ; — et/uso métallo, injicialar ibi plumbi pars sexta.
(2) Si smaragdum habere volueris, apportas viride ses; si vero saphir, ponas satis de lapide laziili ; si jacinfhiim violaceum , ponas vel minus vel plus lapidis dicti;si jacinlhum granatum, ponas de pulvere malachilis; si chrijsolitinnn, ponc arsenicum ; si topaciuvi, mediocriler ponas arseniciim.
(3) C'est la première fois que nous voyons employé par les auteurs du moyen âge le mot cupella, coupelle.
(4) Postea fuc furnellum quadralum aUum uno palmo et dimidio , lattim uno palmo et quarto, et fac in eo ponlem ferreum, et impie furnum carbonibus et nunquam insuffles, et pone infra ponlem laminam, supra quampone cupellam. Postea plumbum cum tenaculis et post argentum non tofum silyiul, sed pcr partes , etc.
traces non équivoques chez les Grecs , chez les Romains et peutêtre chez d'autres peuples plus anciens (1).
Eck de Snlzbach.
Voici un homme que nous avons tiré d'un injuste oubli. Borrichius, Lenglet-Dufresiioy, Bergmann, nele nomment pas. Gmelin lui-môme ne le cite qu'en passant : il le comprend dans a celte tourbe d'écivains alchimistes qui parcouraient au dix-septième siècle, l'Allemagne (2). »
Cette assertion renferme une double erreur. D'abord Eck de Sulzbach ne doit point être compris, comme nous le ferons voir, parmi la tourbe des alchimistes vulgaires; puis il appartient, non pas au dix-septième siècle , mais au quinzième , comme cela résulte des indications fournies par la Clavis philosophorvm (3).
Nous avons trouvé dans In Clef des philonoplies la première mention qui ait été faite de Varbre de Diane. Voici le procédé décrit par l'auteur : Dissolvez une partie d'argent dans deux parties d'eau-forte. Prenez ensuite huit parties de mercure et quatre ou six parties d'eau forte; mettez ce mélange dans la dissolution d'argent, et laissez le tout reposer dans un bain de cendres, froid ou chauffé très-légèrement. Vous remarquerez des choses merveilleuses : vous verrez se produire des végétalions délectables, des monticules et des arbustes {delectabilissimaa excrescentias, monticulos et arbusia) (4).
Eck de Sulzbach est le premier chimiste qui ait démontré expérimentalement que les métaux augmentent de poids quand on les calcine. Les oxydes métalliques, il les appelle cendres fixes [cineres fixi); et l'oxyde rouge de mercure, mercure fixe ou cinabre artificiel.
«Six livres, dit-il, de mercure et d'argent amalgamés, chauffées, dans quatre vases différents, pendant huit jours, ont éprouvé une augmentation de poids de trois livres (5). »
(1) Voy. p. 48el 11.
(2) Geschichte der Chemie, t. i, p. 513.
(3) Tlieat. chem., t. iv, p. 11^9-1146. ('i)lbid., p. 1139.
(5) Eck de Sttlzbac/i, anno Ki89. Cliivis pliilosoplionim, etc. Theatr. chem.,
Cette expérience fut répétée au mois de novembre 1489 (1). L'auteur s'étend ensuite fort au long sur les cendres du mercure et leur augmentation de poids par suite de la calcinalion. [Theat.chem., t. IV, p. 1144-H45.)
Bien que le nombre donné par Eck de Sulzbach ne soit pas d'une exactitude rigoureuse, le fait de l'augmentation de poids n'en reste pas moins parfaitement établi.
Ce n'est pas tout. D'où vient cette augmentation de poids?
Celle augmentation vient , répond Eck de Sulbach, de ce qu'un esprit s'unit au corps du métal (2); et ce qui le prouve, ajoute-t-il, c'est que le cinabre artificiel (oxyde rouge de mercure), soumis à la distillation, dégage un esprit.
Il ne manquait plus que de donner un nom à cet esprit, de l'appeler o.r?/^(?ne, dédire qu'il existe dans l'air, pour évitera Lavoisier et à Priestley la peine de faire une découverte qui devint le point de départ de la chimie moderne.
Il ne nous reste aucun document sur la vie d'Eck de Sulzbach. Caruit quia vate sacro!
Ulsted.
Philippe Ulsted, patrice de Nuremberg, fit, vers la fm du quinzième siècle, des tentatives sérieuses pour appliquer la chimie à la médecine. Il vante beaucoup les propriétés tic l'or potable et de l'eau-de-vie.
Il a écrit avec élégance, et avec une parfaite connaissance des classiques anciens , un ouvrage intitulé Ciel des philosophes, dont la première édition, aujourd'hui très rare, a paru, en 1528, à Strasbourg (3). C'est un traité complet de l'art distillatoire.
l. IV, |). 1141. Quatuor va>a compielienduut sex lihras i\\iyi in diebus oclo anginenlaiitui' tribus libiis.
(l)ll)i>l., p. 1144.
(2) Spiiitus iniitur coipoii. Tlieal. chou., \. iv, p. 1142, 1144. — Joacii. Taiick édité un traité attribué à Ed» de Stdzbach, sous le titre : De lapide pfiiloso-
phico ; Francof. ad Mœn. , 1604, 8.
(3) Cœluin philosopborum , seu De seerelis natiirap liber; Pliiliiipo Uistadio paricio Nicrenbergensi auliiore ; Argenlorat., 1528, 4. C'est celle édition que nous
avons sous les veux.
DEUXIÈMli ÉJ'OQUE. M',]
L'auteur décrit différentes espèces de distillations , parmi lesquelles nous ferons remarquer la distillation éirculatoir/^, fort en usage au quinzième siècle , mais qui est aujourd'hui abandonnée. Ce procédé consistait à appliquer la chaleur non-seulement à la cornue (pélican), mais encore au récipient, qui lui-même servait de véritable cornue. (Voy. ci-dessous la figure de l'appareil de distillation circulatoire, telle qu'on la voit dans le Cœluin philos., édit. 1528, pag. ix verso.)
Ces deux vases, ainsi réunis, s'appelaient"//-è?'es {\].
L'eau-de-vie, dont la préparation est décrite d'une manière très-détaillée, était reconnue absolue lorsqu'elle brûlait sans laisser d'eaii en résidu, ou en consumant le linge qui en était imprégné. Un autre moyen d'en constater la pureté consistait à y verser une goutte d'huile d'olive : si elle tombait au fond , et qu'elle y restât pendant qu'on agitait le vase, c'était un signe que l'cau-de-vie était bien rectifiée (2).
Les alcoolats, les ratafias, la distillation de l'eau-de-vie avec les racines, avec les fleurs et les feuilles de plantes aromatiques , étaient généralement connus dès le quinzième siècle. Les vins épicés étaient des boissons alors très communes.
Ulsled nous donne la préparation du clairet {clnrctum) . qui
(I) lit lii possiint appellari duo frntres. El ila inateiia circulai itcr tlislillanda descendil in iino el in alio asrciidil , et iteiiim descendit in aliiid el aliu ! ascendil.
(1) Si etiam solam gutlam olei olivaiun immiseris, staliin in fiindiiin niergel, et nunquam aiterius ascendet, quanlumvis ipsnm vas moveatur.
i74 HISTOIRE DE LA CHIMIE.
est le même que l'hypocras des Français du moyen âge {quod gallice dicUur hypocras) : « Prenez quatre livres de vin blanc , quatre onces de sucre blanc dur {ziiccarl albi duri) , une once de cannelle, trois gros de coriandre, deux gros de clous de girofle, un demi-gros de zédoaire, deux scrupules de poivre long, un gros et demi de gingembre, et des graines de paradis. » Après avoir laissé macérer ces substances dans du vin , on filtrait la liqueur à travers un linge , et on la livrait au consommateur.
Cette boisson , qui de nos jours serait tout au plus supportable comme médicament, était encore fort à la mode il y a quatre siècles à peine. Les historiens racontent qu'à Paris les fontaines coulaient d'hypocras, en place d'eau , à l'occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Ce qui nous causerait aujourd'hui une gastrite faisait les délices de nos ancêtres : leur estomac s'accommodait fort bien des vins épicés. Le changement des mœurs entraîne-t-il en même temps une modification de nos organes?
Un empereur allemand, Frédéric III (1440), a attaché son nom à une liqueur {aqiia vitx Frederici tertii), bien goûtée des gastronomes du moyen âge. Ulsted en donne également la recette. « Prenez quatre livres d'eau-de-vie simple rectifiée, quatre livres de vin de Malvoisie, trois onces de cannelle, une once de clous de girofle, une once, et demie de gingembre, une once de noix muscade , une demi-once de macis , une demi-once de zédoaire , deux gros de racine de galanga , une demi-once de cubèbe, même quantité de sauge, de fleur de lavande, une once de mélisse, d'iris, de balsamine, une once et demie de roses blanches. Après avoir bien broyé ces substances, on les met dans im grand matras, et on y ajoute quinze ou seize livres de sucre blanc, trois onces de raisins secs, six onces de ligues grasses, une demi-once de camphre , deux livres d'eau de rose , d'eau de chicorée, d'eau de fleurs de sureau. On ferme bien le matras, et on l'expose au soleil pendant vingt jours, dix avant la fête Saint- Jean, et dix après. On passe la liqueur à travers un filtre , et on la distille par l'alambic. »
C'est avec cette liqueur, aussi composée que la thériaque, que les preux chevaliers se fortifiaient les estomacs avant de se rendre à la guerre et aux loiu-nois. Quels estomacs!
An^urelli.
Aurélio Augurelli, poëte lauréat de Rimini, clôl le quinzième siècle et commence le seizième. Nous avons de lui un poëme latin sur la chrysopéie , ou l'art de faire l'or [\).
L'auteur dédia son poëme à Léon X, protecteur des arts et des sciences, en se prometlant, en retour, une bonne récompense. Le saint-père lui envoya un. grand sac vide, avec la réponse : « Celui qui sait faire lui-même de l'or ne doit avoir besoin que d'une bourse pour l'y mettre (2).
Augurelli enseigna les belles-lettres à Venise et à Trévise, ce qui ne l'empêcha pas de souffler le feu du fourneau chimique. Il mourut dans cette dernière ville, à l'âge de quatre-vingt-trois ans , dans l'indigence.
Le mérite du poëme sur la chrysopéie est tout littéraire. On y remarque quelques vers élégants et corrects. Quant à sa valeur scientifique , elle est à peu près nulle. Augurelli appartient à l'histoire des lettres plutôt qu'à l'histoire des sciences.
Tritheim.
Le célèbre auteur de la Chronique de Hirschau naquit en 1462, et séjourna longtemps à la cour de l'empereur Maximilicn, qu'il fut, par la suite, obligé de quitter. A l'exemple de la plupart des alchimistes, il se disait doué de la puissance d'évoquer les morts et les démons. On raconte, entre autres, que Tritheim offrit à Maximilien d'Aulr che de lui faire apparaître son épouse Marie de Bourgogne, dont la mort avait rendu ce prince inconsolable; qu'en effet Maximilien et l'un de ses courtisans s'étant enfermés avec le nécromancuen dans une chambre écartée, Marie se montra à leurs yeux, parée avec sa magnificence accoutumée;
(1) Joannis Auielii Augurelli P. Arimiensis, Chiysopœia et vellus aiireuin, seu Clnysopœia major cl minor, ad Leonein X, [loiitificem maximum. Mangit, Bibl. chim., t. II. — Thenir. chem., t. ii. — Clnysopœia; libriiii. tîasil.; 1518, 4-
(2) Si !^cit amiim ipsemet conliceie, non indiget nisi recoptaculo.
enfin que , pour être plus sûr que ce fût bien elle-même , son auguste époux aurait cherché et trouvé une verrue qu'il savait être située à la nuque de cette princesse.
Les écrits d'alchimie sur la pierre philosophale (1) {Curiosité royale. Lis et Roses, etc. (2) ), attribués à Jean de Tritheim, sont remplis d'allusions obscures, et bien éloignés du style de la Chronique de Hirschau. Aussi pourrait-on révoquer en doute l'authenticité de ces écrits.
Talerand de Rus-Robert.
Valerand , alchimiste fort peu connu , était professeur à la faculté de médecine de Paris, sous le règne de Charles VIII et de Louis XII. Il nous a laissé une Épitre sur la pierre philosophale , qui se trouve dans le manuscrit latin n" 7178 (3) (trente-quatre pages in-i2) de la Bibliothèque impériale. On n'y lit que des lieux communs et des discussions subtiles sur la pierre philosophale , qui se résument en ces mots : la -pierre philosophale n'est que l'or véritable (4). L'Épître est terminée par un appel à tous les amis et confrères en alchimie. L'auteur les engage à venir s'entretenir avec lui ; il ajoute qu'il serait aisposé à leur révéler verbalement les secrets les plus extraordinaires , qu'il serait imprudent de confier au papier; enfin, qu'il a composé deux ouvrages, dont l'un est intitulé le Grand Œuvre ou la lumière des
(1) Tiactatiis chemiciis nobilis tle lapide phiiosopliico , 1611, 8. — Imprimé dans Thcalr. ckem., t. iv. — Libell. do seplem secundeis; Colon., 1567, 8.
(2) Curiositax rr.gia : Octo quocslioncs jucundissi mx simul et utilissimx n I. TrUhemio, nbbale S. Benedicli, propo.sitae et ab eodem solutx ; Douai, sans indication de date. — Cet ouvrage, extrêmeinenl rare, et qui n'a été indiqué ni par Korei, ni p;tr Lenglel-Dufresnoy, ni par Fr. Ginelin, se trouve à la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris.
(3) Epistola Waterandi Du Bus Robert , medichuc Paris., liberalium arliuvi mngistri et professoris, — de lapide p/iil >sopfiico ; ex Duaco, 2 martii
(4) Supradictis coltigi po/est manifeste quid p/iilosophorum lapis sit. Est iqitur pliilosoplwruin lapis naruin verum superabundanter digestum , fixuyn et tinctum a natura.
alchimistes , et l 'au Ire, le Petit OExtvre ou codicille. Ces ouvrages, dit-il , n'ont jamais été communiqués à personne (1). L'auteur cite Alphidius , Geber et Raymond LuUe.
Isaac le Hollandais.
Nous ne possédons aucun détail biographique concernant Isaac le Hollandais père et J. Isaac fils, deux célèbres alchimistes du quinzième siècle (2), dont les ouvrages étaient beaucoup estimés par Boyle et Kunckel.
Ces alchimistes hollandais connaissaient l'eau régale préparée au moyen du salpêtre et du sel marin , l'esprit d'urine (ammoniaque) et les pierres précieuses artificielles. Ils attribuent à la pierre philosophale la propriété de multiplier les métaux et de rajeunir le corps.
Le nombre de leurs écrits est assez considérable. Nous ne ferons connaître ici que les plus intéressants.
Tractatus de urina (3). La principale opération décrite par l'auteur consiste à distiller l'urine, à calciner le résidu pendant trois heures, à le reprendre par l'eau, à l'évaporer en partie, et à le laisser refroidir. <( On obtient ainsi, dit-il, un sel cristallisé qu'il faut purifier par des cristallisations répétées. C'est avec ce sel d'urine (sel de phosphore) que l'on peut souder les métaux. »
Isaac obtenait une espèce d'éthcr (éthcr acétique?) en soumettant à la distillation un mélange fait avec 4 parties de vinaigre distillé, 3 p. d'eau-de-vie, et 0,5 de chaux vive. « Vous aurez ainsi, ajoute-t-il, une substance admirable, qui réduit les chaux des métaux en leur matière première (4). »
{i) Composiii enim duo opéra de liac arte compositionis pliilosophonim tapidis, tcnuin qui don magnum opus,quod Lumen alc/iymistarum inlilulalur; aliud vt'io opus brève per modum codicilli. Qux quidem opéra duo nondum cuiquani cotninunicavi.
(2) ï. Bergmanii se trompe en plaçant ces ailleurs au commencement du xvii^ siècle; car les écrits d'Isaac le Hollamiais étaient déjà alors très-répandus.
(3) Iheatr. ckem., vi, p. 506.
(/i) Presque toutes les matières organiques peuvent être employés à la réilattion des oxydes (chaux) mélalliques.
De lapide philosophorvm (d), L'auleur reproche aux anciens chimistes de ne pas avoir connu les eaux-fortes pour attaquer les métaux. Ceci explique, dit-il, pourquoi la chimie a fait si peu de progrès.
D'après la théorie de cet alchimiste, chacun des métaux renferme dans son intérieur le principe de la teinture d'or ou de la teinture d'argent; et lorsqu'on y projette la pierre ou l'élixir philosophai, ce principe se porte à la surface du métal, et le teint en jaune ou en blanc.
Les autres ouvrages attribués à J. le Hollandais sont : Opéra vegetabilia (2), — Opéra mineralia (3), — Rariores chemise operationes (4), — Opus Salurni (5), — De triplici ordine eliuiris et lapidis theoria (6), — Traclalus de salibus et oleis metallorum (7), et beaucoup d'autres traités, énumérés par Borel. La plupart de ces écrits ont beaucoup d'analogie avec ceux de Basile Valentin. Peut-être sont-ils tous du même auteur.
Basile Valentin.
On s'accorde généralement à placer Basile Valentin.au commencement du quinzième siècle (vers l'année 1413), C'était, dit-on, un moine de l'ordre de Saint-Benoît, vivant retiré dans le couvent de Saint-Pierre, à Erfurt en Prusse. Maurice Gudenus a le premier contribué à répandre cette opinion (8).
Cependant tout nous porte à croire que non-seulement il n'y a jamais eu de moine bénédictin de ce nom, mais que l'auteur pseudonyme des ouvrages de B. Valentin appartient à la fin du
(1) Theatr. chem.,\\, p. 135.
(2) V. getmanico ins. in linguanilatinam translata à P. M. P.; Middelh., IGOO, in-8.
(3) Arnlieni, 1617, in-8.
(4) Lei|)zig, 1714, in-8.
(5) Nuremb., 1670, in-8.
(6) Imprimé avec le Traité de Bernli. Penol {Denarium tnedicum); Bern., 1608, in-8.
(7) Imprimé avec la Chimie de Stalil ; Nuremb., 1723, in-4.
(8) Eadem aetale (scilicet anno 1413), Basilius Valenlinus in divi Peiri monasterio vixit, aite medica et nalurali indagatione admirabilis. Joan. Maurit. GiideiMis, Historia F.rfordiensia : Erfurt, 1C7J, in 4.
DEUXIÈME ÉPOQUE. i71l
quinzième siècle , ou peut-être même à une époque plus récente. Le nom de Basile Valentin ne se trouve en effet, ni sur la liste provinciale des bénédictins d'Erfurt, ni sur la liste générale des religieux de cet ordre, déposée dans les archives de Rome (1). Pour établir ensuite que l'auteur en question n'est pas aussi ancien qu'on le pense, on cite,, comme preuve: 1° la préparation des caractères d'imprimerie avec un alliage d'antimoine, décrite dans un de ses principaux ouvrages (2); 2° l'indication de la maladie syphilitique , sous le nom de mal français, ou de nouvelle maladie des militaires {pewe Krankheil der Kriegsleut), maladie que l'auteur conseille de combattre par les sels de meicure, d'antimoine et de plomb (3).
Ceux qui font vivre cet alchimiste au commencement du douzième siècle n'ont aucune raison plausible à alléguer.
Ouvrages de Basile Valentin.
On raconte qu'une des colonnes de l'église d'Erfurt s'étant ouverte tout à coup, comme par miracle , on y trouva les écrits de cet alchimiste. On se rappelle que cette légende était déjà connue des maîtres de l'art sacré (4).
Aucun des ouvrages de Basile Valentin . dont la plupart sont écrits dans l'ancien dialecte haut-saxon, ne parait avoir été imprimé antérieurement au dix-septième siècle. Les éditions les plus anciennes sont de 1602 ou de 1604. La bibliothèque de l'Arsenal possède plusieurs manuscrits du dix-septième siècle (n" 162, n" 163, n" 164, n° 165), contenant la traduction française de divers traités de Basile Valentin.
C'est dans les ouvrages de B. Valentin , dont nous allons donner
(1) Motsclimann, £'?7brf/(rt //</e»a^fl, p. 390.
(2) Les premiers caractères d'imprimerie élaient en bois. Ce ne fut que plusieurs années après qu'on se servit de caractères métalliques.
TriumphucifjeH antimonii ( Char hioniphal de l'aiitinjoine), p. 180.
« Enfin sache que fanlimoine sert à beaucoup de choses , et entre -lutrcs , à faire les lettres dont on se sert dans les imprimeries ( sm den Schr'iften , so ùi den Druckereyen gebrauclU tverden).
(3) On prétend que cette maladie fut apportée de l'Amérique par les Espagnols. D'autres soutiennent qu'elle fut introduite de Napies en France (vers 1498 ) par les trotipos de Charles VII f. Ces divergences d'opinions prouvent que son origine ( st fort obscure.
(4) Voy. p 277.
•480 IIISTOIUE DE LA ClUMtE.
une analyse saccincte, que l'on trouve les premières notions un peu détaillées sur l'anliiuoine , outre une multitude de faits nouveaux , dont quelques-uns ont été faussement considérés comme des découvertes modernes.
Citrrvs trhimphnlis antimoniî (1). L'auteur est tellement enthousiasmé du sujet qu'il traite, qu'il appelle l'antimoine, qui avait été jusqu'alors» peine indiqué par les auteurs, l'une des sept merveilles du monde. Il promet avec cette substance richesse et santé, et fait une violente sortie contre les médecins et les apothicaires de son temps. Il signale, à différentes reprises, les propriétés vénéneuses des préparations antimôniales; et il ajoute qu'en médecine l'antimoine sert à purifier le corps humain, tout comme en chimie on l'emploie pour purifier l'or.
B. Valentin semble connaître la composition de l'antimoine naturel (sulfure d'antimoine), quand il dit que cet antimoine renferme beaucoup de soufre, et qu'il est susceptible de changer de couleur. Il connaissait les différents oxydes (chaux) d'antimoine, obtenus soit par la simple calcination, soit par la déflagration de l'antimoine avec du nitre, ou avec un mélange de nitre et de tartre. Il connaissait aussi le verre d'antimoine, obtenu par la fusion de l'antimoine naturel dans des vases de terre, le soufre doré, et le kermès.
(( On pulvérise, dit-il, l'antimoine (sulfure d'antimoine); on le fait ensuite bouillir pendant deux heures dans une lessive concentrée de cendres de chêne (carbonate de potasse); enfin on y ajoute du vinaigre fort et on tiltre. L'antimoine devient ainsi d'un beau rouge (2). »
Dans le Char triom^^hal de l'antimoine on trouve aussi l'indication du vin stibié, et des traces de la préparation de l'émétique, dont l'invention est à tort attribuée à Hadrien de Mynsicht.
L'huile ou le beurre d'antimoine [Spiesglnsœl), dont il est
(1) L'édition originale est en allemanil. F. Tiioeltien ; Leips., 8, 1604. — Curnis tr'nnnpii., lum commentar. Kerhringii; Amstelod., 1671, 12. Celte dernière édition (Irad. latine) est très-incomplète.
Il y a dans ce traité un cliapiire curieux sur la fabrication de la bière; B. Valentin entre à ce sujet dans les plus grands détails ; il indique la préparation du malt, remploi du houblon ayant pour but de conserver la bière, elc. ; et il termine en disant que les Italiens et les Espagnols ne savent pas fabriquer de bière.
(2) Darnach einen scliarfen Essig dctrein gegosscu ; wenn der gesottene anthnonium rein dnichftllrirt worden , so falll dcr Schwefel nieder ganz roth, p. 168, ('dit. Tboeldcn.
question dans le môme traité, se préparait directement en traitant l'antimoine par l'esprit de sel, ou en le chauffant avec du sublimé corrosif, du sel commun et de l'argile.
Le Char triomphal de Cantimoine expose encore beaucoup d'autres sujets, dont les principaux sont :
1" V esprit de sel. Cet acide énergique était préparé au moyen dn sel marin et dn vitriol. Le vitriol réagit ici comme l'acide sulfurique, qui le remplace aujourd'hui dans la préparation de l'acide chlorhydrique.
2° Vextraction des métaux par la voie humide. Pour retirer le cuivre de la pyrite (sulfure), l'auteur convertit d'abord celle-ci .en vitriol (sulfate) par l'humidité de l'air; ensuite il dissout le vitriol dans l'eau , et plonge, dans le liquide, une lame de fer. Le cuivre se dépose (1). — Ce procédé, aussi ingénieux qu'exact, était aux yeux des alchimistes une véritable transmutation.
3° Veau-de-vie. Ce liquide était préparé, non-seulement par la distillation du vin , mais encore par celle de la bière. On opérait la concentration par des distillations réitérées sur du tartre calciné.
4° Vair. « L'air, dit l'auteur, est nécessaire k tous les animaux, et même aux poissons. Les poissons périssent d'asphyxie dans les étangs recouverts de glace, parce qu'il leur manque l'air indispensable à la respiration (2). »
Haliographia (3). Ce traité, fort intéressant, est presque identique avec un autre traité, intitulé Das lelzle Testament (le dernier Testament). Beaucoup de passages se trouvent littéralement reproduits dans celui-ci. Voici les matières qui y sont traitées :
Or fulminant. L'auteur fait d'abord dissoudre l'or dans de l'eau régale, et le précipite par l'huile de tartre (solution de carbonate de potasse). Il décante ensuite la liqueur qui surnage , recueille le précipité {prxcipitatum) (4) et le fait sécher h l'air.
(1) Triumphwagen Antmonii, p. 122 et 127.
(2) Ibid., p. 148.
(3) Haliographia, &e[i de prœparalione, iisii ar, virlulibiis omnium salium, etc., ex manuscriplis et originaiibus fratris Basilii Valeiilini; Bononiae , 1644,in-12. — La Bibiiotiièque impériale possède une traduction française manuscrite de ce traité (n" 2G80, fonds de Saint-Germain), qui appartenait autrefois au duc de Coisiin, évêque de Meiz.
(4) C'est la première fois que nous avons trouvé ce terme danj les écrits des alchimistes ; il est aujourd'liui universellement employé pour désigner toute substance insoluble qui se dépose dans une liqueur.
niST.DE l.\ CHIMIB. — T. I. 31
« Gardez-vous bien , dit-il, de le dessécher au feu , ou seulement à la chaleur du soleil ; car cette chaux d'or {calx auri) disparaîtrait aussitôt avec une violente détonation. Étant traitée par le vinaigre, il n'y a plus de danger à la manier. »
Sel de fer. Le sal ex ferro de B. Valentin est le sulfate de fer préparé en traitant la limaille de fer par l'huile de vitriol (acide sulfurique). La liqueur est évaporée à une douce chaleur, pour faire cristalliser le sel.
Les sels de cuivre et de plomb de l'auteur sont des acétates. Le sel de mercure (sublimé corrosif), dissous dans une décoction de bois de gaïac, était, comme il l'est encore aujourd'hui, préconisé contre la maladie syphilitique {expellit morbum Gallicum). Sel de soufre. C'est une espèce de sulfure de potassium (foie de soufre), qui s'obtenait en faisant fondre ensemble deux parties de soufre et une partie de sel de tartre.
Au rapport de l'auteur, il y avait beaucoup de fabriques de nitre en Saxe , en Thuringe , en Hesse, et les fabriques de vitriol abondaient en Hongrie et au Harz, dans la ville de Gosiar.
Bains minéraux arlificiels. B. Valentin fait, l'un des premiers , mention de bains minéraux artificiels. Les sels qu'il y fait entrer sont : le nitre , le vitriol, l'alun, et le sel de tartre. Il prescrit ces bains contre les maladies de la peau, et particulièrement contre la gale.
Sels tirés des ^natières animales. C'étaient des sels alcalins qu'on obtenait en incinérant le sang, les muscles, les os, etc., et en épuisant le résidu par l'esprit-de-vin. L'auteur attribue à ces sels des propriétés différentes, suivant qu'ils proviennent du corps humain, d'un bœuf, d'un cerf, d'un lapin, d'un moineau, d'une grenouille , etc.
Dans ce même Traité des sels, nous avons trouvé , pour la première fois, le nom de pulvis tormentarius , appliqué à la poudre à canon. «Le sel commun diminue , y est-il dit, la force explosive de la poudre {pulveri tormentario suum strepitum diminuil). n
Macrocosme , ou Traité des minéraux. Ce traité, qui paraît être très-rare (1), se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, dans le manuscrit français n<» 163, fol. 47.
(I) Borel, Lenglet-Dufresnoy, Gmeliu, ne l'indiquent pas sur la liste des outrages de B. Valentin.
En voici les passages les plus curieux :
Antimoine. « Son esprit volatil (fleurs d'antimoine?) purge avec nausées et coliques. Par l'addition du tartre et du sel, on fait, avec l'antimoine, un régule, qui, estant fondu, si on y ajoute de l'acier par une secrète préparation, il se fait estoillé, qui a esté douant moy appelé estoillé des sages. Si quelquefois on le fond avec salpestre, il devient jaune, de propriété ignée.
<( Du régule commun d'antimoine, on en tire de très-belles fleurs blanches et rouges, selon le régime du feu, desquelles, si on tire la teinture et qu'on la réduise en huile sans addition, on y trouve de grandes vertus.
« Si l'antimoine est digéré certain temps avec l'esprit de tartre et le sel ammoniac, il s'en fait un sublimé, lequel , par la vertu du fer, passe en mercure coulant, quia esté recherché de plusieurs et trouvé de peu. n
Huile de vitriol préparée au moyen du soufre et de Veau-forte. « La quintessence sort du soufre minéral , si on la dissout dans l'eau-forte, et que , parla distillation, on en sépare le dissolvant. — On la digère dans un pélican avec de l'esprit-de-vin jusqu'à ce que l'essence s'en sépare, en restant au fond en forme d'huile, parce qu'elle est pesante. »
Arsenic. « Il y a une grande affinité de l'arsenic avec le mercure et l'antimoine; sa nature est volatile; sa couleur extérieure tient du blanc et du rouge, et du jaune; mais l'intérieur est divers , selon la couleur du métal qu'il laisse par nécessité et par la force du feu. Il se sublime par addition et sans addition de diverses choses ; mais, si on le sublime avec le salpêtre et le Mars (fer), il devient diaphane et transparent comme un crystal. »
Quant aux propriétés de ce corps, l'auteur se contente de dire que « l'ignorance en rend l'usage périlleux».
Salpêtre. Ce sel, sous forme de soliloque, s'adresse la parole à lui-même (fol. 55) : « Deux éléments, dit-il, abondent en moy, l'air et le feu; ces deux autour la terre; l'eau n'y abonde pas tant. Aussi suis-je enflammé , ardent , volatile ; un subtil esprit est en moy; je sers d'accident nécessaire dans la corrosion des métaux. ))
Ces idées renferment en germe les expériences de Mayow sur l'esprit nitro-aérien (oxygène).
Voici comment l'auteur s'exprime sur la combinaison de Vesprit subtil dunitre : a Quand la fin de ma vie arrive, se dit le nitre
484 HISTOIRE DE LA ClIlMlE.
à lui-même, je ne puis subsister seul; mes embrasements sont accompagnés d'une flamme gaillarde ; quand nous sommes joints par amitié, et après que nous avons sué tous les deux ensemble dans l'enfer, le subtil se sépare du grossier, et ainsi nous laissons des enfants riches , etc. »
De la préparation des médicaments (1). L'auteur décrit d'une manière très-précise la préparation de l'esprit ou de l'huile de vitriol, au moyen de la distillation du vitriol. « Si vous versez cet esprit, dit-il, dans l'esprit blanc de térébenthine (essence de térébenthine), il se produira une grande effervescence, et la liqueur prendra une couleur rouge de sang. Vous y ajouterez de l'espril-de-vin, et vous soumettrez le tout à la distillation. Vous enlèverez ainsi à l'esprit de vitriol sa propriété corrosive, et vous obtiendrez une essence très- agréable , qui est un excellent remède contre l'épilepsie, la folie, etc. d
B. Valentin revient, dans plusieurs passages, sur la distillation de l'huile de vitriol avec l'esprit-de-vin; l'essence qu'il obtenait de cette manière, et qu'il appelle « agréable et d'une bonne odeur » [liehlich, wohlriechend), ne pouvait être que l'éther sulfurique.
Pour préparer l'eau-forte , il conseille de traiter le nitre par l'huile de vitriol , dans un appareil distillatoire. C'est ce moyen qu'on emploie encore aujourd'hui pour préparer l'acide nitrique.
Argent des philosophes. Ce produit était une espèce de bleu d'outre-iner, obtenu de la manière suivante : « On fait d'abord dissoudre l'argent dans l'eau-forte; on le fait fondre ensuite avec un mélange de chaux vive et de sel commun; l'argent devient ainsi d'un bleu Irauspaient {diirchsichtig blau). Enfin, on le fait digérer avec du vinaigre, et on le sublime avec du sel ammoniac : le produit de sublimation est d'un bleu de ciel magnifique. En le traitant par de l'esprit-de-vin rectifié, on obtient une liqueur couleur de saphir ou d'outre-mer, qui laisse un léger dépôt. »
Ce bleu d'oulre-mer était un sel de cuivre (chlorure) provevenant de l'alliage de l'argent.
(1) Handgrijfe ûber die Bereilungen der Medkamenle. — Ce traité se trouve dans la coUeclion inliliiléc : Vier TiactaHlehi Fr. Bas. Valentini, etc., jetzo den filiis doctrinx zinn beèteiii in Tnick gegeben durch H. C, D.; Fiancof., 1625, in^'.
Traité des choses naturelles et surnaturelles (1). Ce traité, primitivement écrit en allemand, et qui fut, au dix-septième siècle, traduit en latin, en anglais et en français, a pour objet la philosophie naturelle plutôt que l'alchimie.
On y trouve une définition, très-remarquable pour l'époque, de ce qu'il faut entendre par naturel ou surnaturel :
« Tout ce qui est visible et tangible, et tout ce qui a forme extérieure, est naturel. Mais tout ce qui est spirituel, invisible et incompréhensible à nos sens, est surnaturel, et ne peut être conçu que par la foi. »
Dans quelques éditions, ce traité se trouve réuni au suivant.
Révélation des mystères des teintures essentielles des sept métaux (2). Il n'est pas impossible que les alchimistes aient entendu par esprit de mercure l'oxygène obtenu par la calcination de l'oxyde rouge de mercure. Le passage suivant le donne à entendre clairement :
« L'esprit de mercure est^ dit l'auteur, l'origine de tous les métaux; cet esprit n'est rien autre qu'un air volant çà et Va sans ailes; c'est un vent mouvant, lequel, après que Vulcain (le feu) l'a chassé de son domicile , rentre dans le chaos; puis il se dilate et se mêle à la régio7i de l'air, d'où il était sorti y,»
L'auteur ajoute (ms. 463, fol. 5 verso) que cet esprit agit à la fois sur les trois règnes, sur les animaux, les végétaux et les minéraux : « Chacun, dit-il, s'en nourrit suivant son instinct particulier; je pourrais, si je voulais, faire là-dessus de trèslongs discours. »
Il est à regretter qu'il s'arrête ici tout court, comme s'il s'était imposé le silence par un serment.
B. Valentin traite ensuite de la teinture de Saturne, de Mars, de Vénus, du Soleil. Il vante les vertus de l'or potable , qui, selon lui, guérit les maladies vénériennes, la lèpre, les plaies rebelles, fortilie le cœur, le cerveau, la mémoire , et excite à l'amour, ajoutant qu'il s'en est servi avec avantage. Il remarque (fol. 22) que, pour enlever à l'esprit do sel et à l'huile de vitriol leur corrosivité , il faut les distiller sur de l'alcool rectifié.
(1) Ed. Thoelden; Eisleben, I60;{, in-8. Tiadiirt. latine; Francol'., 1676, in-8. Tiaducl. angl.; Loiid., 1671, in-8. — La liibliotlièqnc de l'Arsenal en possède une traduction française manuscrite, sons le n" 163, Col. .i&.
(2) Ed. Thoelden ; Eisleben, 1603, in-8-, Paris, 1646. —Le ms. n" 163 (de la bibliollièqiie de l'Arsenal ) conlienl le mOtne traité.
Qui ne reconnaît là les premiers indices de la préparation des éthers?
Révélation d'artifices secrets (1). Ce traité, écrit en allemand, donne la description d'une série d'opérations dont nous allons faire connaître les plus intéressantes :
Élixir rouge. « Voici le moyen de le préparer. Vous faites d'abord dissoudre de l'or en limaille dans de l'eau régale préparée avec de l'eau-forte et du sel ammoniac ; ensuite vous évaporerez la dissolution jusqu'à la consistance d'une huile, et vous la laisserez cristalliser. Les cristaux qui se forment sont redissous dans l'eau, et la liqueur est agitée avec du mercure. Alors le mercure s'emparera de l'or, et vous verrez apparaître des couleurs admirables; l'amalgame tombe au fond, et la liqueur s'éclaircit. Enfin, calcinez cet amalgame dans une capsule, jusqu'à ce qu'il se transforme en une poudre de couleur rouge. Cette poudre se dissout dans le vinaigre distillé, et donne une belle liqueur d'un rouge rubis. »
Mariage de Mars et de Vénus. Cette opération consistait à dissoudre de la limaille de fer et de cuivre dans de l'huile de vitriol (acide sulfurique), à mélanger les deux dissolutions, et à les abandonner à la cristallisation. Le vitriol qui se produit contient à la fois le fer et le cuivre. Ce vitriol, soumis à la calcination, donne une poudre d'écarlate (mélange d'oxyde rouge de fer et d'oxyde de cuivre).
C'est cette poudre qui devait fournir le mercure et le soufre des philosophes, a Mets , dit l'auteur, cette poudre dans un vase distillatoire bien luté , et chauffe graduellement; tu obtiendras , en premier lieu, un esprit blanc, qui est le merciirius philosophorum, puis un esprit rouge, qui est le sulphur philosophorum. »
Or potable. L'or potable n'était qu'une dissolution de chlorure d'or. A propos de cette opération, l'auteur indique le premier la composition du sublimé de mercure, chose d'autant plus surprenante que ce produit s'obtenait alors par un moyen assez compliqué (par la sublimation du vitriol avec du sel marin et de l'argile). Il dit que le mercurius sublimatus est du vif-argent qui, pendant la sublimation, s'est combiné avec l'esprit de sel (acide chlorhydrique), et il ajoute que ce dernier corps (esprit de sel ) est absolument nécessaire à la préparation de l'or potable.
(,1) Offenbahrung der verborgenen Handgriffe , elc; Erfurth, 1624, in-i2.
Ces opérations faisaient partie de l'œuvre universel , qui comprenait quatre parties : Tla purification de l'or etl'élixir rouge; 2° la préparation du mercure et du soufre des philosophes, du sel philosophique de Mars et de Vénus; 3« la préparation de l'or potable et du soufre d'or; 4° la conjonction et la projection. De la distillation de l'esprit-de-vin (1). La rectification de l'alcool, obtenu par la distillation du vin, était une opération importante. On jugeait du degré de concentration de l'alcool en brûlant un échantillon dans une petite capsule; si, après la combustion, l'espril-de-vin laissait un peu d'eau au fond de la capsule , c'était un indice qu'il n'était pas encore suffisamment concentré, et qu'il fallait le soumettre à une nouvelle distillation; on continuait ainsi jusqu'à ce que l'alcool brûlât sans laisser de résidu. — Pour faire condenser pluspromptement les vapeurs alcooliques, B. Valentin conseillait de faire plonger le tube qu'elles traversent dans un tonneau plein d'eau froide qu'on renouvelle souvent, et d'envelopper le récipient de linges froids.
On voit que le procédé de la distillation allait en se perfectionnant.
Du soufre^ du vitriol, et de l'aimant des philosophes (2). Ce petit traité, d'un style obscurci allégorique, ne renferme rien qui mérite d'être signalé. On y trouve indiqué, pour la preuiière fois, Id division des opérations chimiques en deux catégories : la voie humide [der nasse Weg) et la voie sèche [der drockene Weg).
Du soufre, du vitriol, et de l'aimant du vulgaire (3). L'auteur prépare le sucre de Saturne (acétate de plomb) en traitant le plomb calciné avec du vinaigre distillé. La hqueur rouge, obtenue par la distillation de cet acétate, passait pour solidifier le mercure; elle était préconisée dans le traitement de la syphilis aiguë {hitzige Franzosen). B. Valentin est, pour le dire en passant, un des plus anciens auteurs qiii parlent de cette maladie.
Les alchimistes de nos jours (plus nombreux qu'on ne le pense) nous sauront peut-être gré de leur communiquer ici les procédés par lesquels B. Valentin prétendait être arrivé à faire de l'argent et de l'or.
« Vous calcinerez, dit-il, un mélange de limaille d'étain et de
(1) Offenbahrung , etc., p. 21 ; Erfiirth, iii-12, 1624.
(2) Offenbahrung, etc. ; p. 39.
(3) Ibid., p. 38.'
488 UlSTOlPtE DE LA CHIMIE.
chaux vive pendant une journée; vous obtiendrez, après avoir enlevé la chaux, une poudre qui, étant fondue avec du plomb , vous donnera de l'argent et de l'or en quaniité suffisante pour vous mettre à même de vivre dans l'aisance. Après avoir calciné du plomb et de l'étain avec du sel commun, vous ajouterez au mélange, qui reste, un peu d'huile de vitriol, de manière à en faire une masse pâteuse qu'il faut conserver dans un vase bien luté, et chauffer sur un bain de sable pendant huit jours et huit nuits. C'est ainsi qu'un quintal de plomb peut donner sept marcs et demi d'argent fin. »
C'est dans ce même écrit du frère Valentin qu'on trouve, pour la prenvière fois, le nom de wismuth (bismuth).
(' L'antimoine est le bâtard du plomb, de même que le wismuth ou marcassite est le bâtard de l'étain. »
Le même auteur décrit un moyen aussi simple que pratique pour préparer le vitriol vert (sulfate de fer) et l'huile de vitriol. Ce moyen consiste à calciner ensemble parties égales de soufre et de limaille de fer, et à laisser digérer le produit ainsi obtenu (sulfure de fer) dans de l'eau distillée. En effet, dans cette opération, le fer et le soufre s'oxydent et se transforment en vitriol vert, qui, étant soumis à la distillation, donne une liqueur acide, pesante, d'un aspect huileux : c'est l'huile de vitriol (acide sulfurique).
Aucun auteur n'avait jusqu'ici décrit d'une manière aussi précise la préparation de l'acide sulfurique. B. Valentin applique, avec raison, le môme procédé à la préparation du vitriol bleu (sulfate de cuivre), qui lui sert également à l'extraction de l'huile de vitriol.
Les douze clefs de la philosophie (1). Ce traité est une allégorie obscure, accompagnée défigures symboliques, rappelant les doctrines de l'art sacré. Les douze clefs sont des énigmes alchimiques, dont la vraie clef se trouve dans le Traité du soufre, du vitriol et de Vaimant (2).
De magna lapide antiquissimorum (3). Il y est question du sel volatil de l'urine (ammoniaque). « Un homme qui ne boirait,
(1) Claves XI J philosophïiv. Mangef, Bibl. cfnm.,t. ii, p. 4 13 Maier, Tri'
pus aitreus ;Vramoi., 1618, in-4.
(2) Mi\nget, Bibl. chim., p. 463.
(3) Repetitio de magno lapide , etc. ; Maiigel, Bibl. chim., t. u, p. 422.
dit l'auteur, que de l'esprit-de-vin , ne cesserait pas néanmoins d'avoir ses urines chargées de sel volatil. Ce sel est donc le résultat d'une transformation qui s'opère dans le corps de l'homme. »
A propos des fourneaux, il fait mention de la lampe à alcool, dont il rejette l'emploi comme trop dispendieux. Ainsi, la lampe à esprit-de-vin est connue depuis plus de deux siècles.
Dernier teslament (1). C'est un document indigeste, où l'on découvre ça et là quelques perles. Il y est souvent question des mines du Harz , de Hongrie , de la Styrie , de la Carinthie , de la Bohème et de Saxe, qui étaient déjà au seizième siècle en pleine exploitation. {( Le fer de Hongrie est cassant, parce qu'il renferme du cuivre; mais, étant purifié par l'affinage, il n'est plus cassant, et devient propre à la fabrication des sabres, des armures, des cottes de mailles (2). »
En parlant des eaux minérales, l'auteur remarque que l'analyse de ces eaux et des sels qu'elles Jiennent en dissolution pourrait conduire à la découverte de certaines mines. C'est en effet par ce moyen qu'on avait découvert les mines de Frankenhausen, de Halle et de Mansfeld (3).
Il signale ensuite tous les dangers qui menacent les ouvriers travaillant dans les mines, et il insiste particulièrement sur les airs irrespirables, qui déterminent une asphyxie instantanée. Il compare l'air des souterrains [Berg-schivaden) à l'air qui se produit dans les caves pendant la fermentation du moût.
Pour assainir les galeries souterraines et prévenir des accidents graves, il recommande d'y allumer de grands feux. Mais il conseille, comme plus avantageux, l'emploi d'un tirage appelé tirage automate {Selbst-geblàs), exécuté de la manière suivante : « On fait une boule de cuivre de la grosseur d'une tète d'homme ; on y pratique une petite ouverture par laquelle on introduit de l'eau. Ensuite on met la boule sur des charbons ardents, et on la porte dans l'endroit que l'on voudra purger de l'air irrespirable (4). »
Pour faire sauter les mines, il prescrit d'employer une boule semblable, remplie de poudre à canon.
(1) Lelztes Testament. Dans Basil. Valent., Chewysclie Se h r i f ten ,elc., edit. Kic. Pelrœus; Hambourg, 1717, iii-8, p. 467.
(2) Letztes Testament, p. Jl6.
(3) Ibid., p. btyl.
(4) Ibid., p. 611.
Verge ardente {virga candens). La description de ce que l'auteur appelle verge ardente donne à croire que l'on ne connaissait pas encore, de son temps, l'usage de la bougie ni de la chandelle à mèche.
(( Pour s'assurer, dit-il , si l'air des mines est respirable , il faut faire des espèces de torches avec des bâtons de buis dur, enveloppés de cire ou de poix. Si la lumière s'éteint, c'est un signe qu'il faut s'arrêter. » — Ainsi, un morceau de bois résineux continuait à faire l'office de notre mèche de coton.
L'auteur ajoute que ce sont les exhalaisons des métaux qui corrompent l'air et le rendent irrespirable. "Les métaux, dit-il, sont lumineux; seulement leur lumière ne se voit pas le jour, comme on ne voit pas celle qu'émet le bois pourri. Cela tient à ce que les métaux sont actifs par eux-mêmes et ne sont jamais en repos. » — La question des métaux lumineux par eux-mêmes a été reprise de nos jours par M. de Reichenbach à l'occasion de ce que ce physicien appelle les phénomènes de Vod.
B. Valentin est, selon moi, le premier qui ait fait mention du danger d'empoisonnement auquel s'exposent les ouvriers qui travaillent à l'extraction de l'arsenic (acide arsénieux), désigné sous le nom de Hiittenranch (1).
Quant aux autres écrits de B. Valentin , tels que la Philosophie occulte (2), la Pierre des anciens {Stein der Vralten) (3), la Première matière de la pierre philosophale (4), l'Azoth des philosophes (5), l'Apocalypse chimique (6), le Testament (7), le Microcosme (8), Dialogue du frère Albert avec un esprit (9), le Chemin de la vérité {{0), la Lumière de la nature, etc. (11), ils renferment peu de documents originaux.
Les ouvrages de Basile Valentin étaient, surtout au dix-sep-
(1) Letzies Testament, p. 494.
(2) Ed. Tlioelden; Leipz., 1603, in-8.
(3) Ed. Tlioelden; Zerbst, 1602, Manget, t. ii, p. 409.
(4) Manget, t. n, p, 421.
(5) Fiancof., 1613, 4. Theat. chem., t. iv. Bibliothèque des Philosophes chim., nouv. édit.; Paris, 1741, in-l2, t. m.
(6) Erfurt, 1624, in-8.
(7) Theat. chem., t. iv.
(8) Strasbourg, 1681, in-8.
(9) P. Bore), p. 224.
(10) Nuremberg, 1718, in-8.
(11) Ed. Reicbard; Halle, 1608, in-8.
tième siècle , très-répandus parmi les alchimistes. Quelques-uns de ces ouvrages paraissent se trouver encore en manuscrits dans plusieurs bibliothèques privées (1).
Alédecins chimistes.
Saladin d'Ascalo, médecin du grand connétable de Naples, au commencement du quinzième siècle, indique, dans son Compendinm aromatariorum. (2), les moyens de conserver certaines matières, sujettes à se corrompre au contact de l'air. Il a soin de noter que, pour cela, le choix du lieu et même la forme du vase ne sont pas absolument indifférents. « Il faut, dit-il, que l'endroit où l'on conserve des substances putrescibles soit à l'abri du vent, du soleil, de l'humidité et de la poussière. » Pour empêcher les sucs exprimés des plantes de fermenter, il recommande judicieusement de les recouvrir d'une couche d'huile d'olive. « Le beurre et la graisse des animaux se conservent, dil-il, longtemps, lorsqu'on a la précaution de les saupoudrer de sucre (3). » Il parle aussi de la sophistication des remèdes, et en particulier de la manne, au moyen du sucre et de l'amidon; et il cite l'exemple d'un apothicaire qui, s'étant rendu coupable de cette fraude, fut puni d'une amende de neuf mille ducats, et privé de ses droits de citoyen.
Uiern. Baldinns (i) parle de plusieurs préparations officinales de soufre prescrites contre la peste.
Santés de Ardoijnis (3), médecin de Venise, ne. décrit, dans son traité De venenis, que les poisons déjà connus des anciens.
Midi. Saoonarola préconise, dans son livre De arte confia ciendi aquam vilie, l'eau-de-vie comme un médicament propre à guérir toutes les maladies (6).
Enfin, Uennolans Barbarus de Venise, le commentateur de
(1) Gmeliii (Gesch. der Chemie, t. i, p. 156) cite deux de ces mss. : Schola verïtatis, et Oleum metallorum ; mais il n'en donne pas d'autres détails.
(2) Aiigsbourg, 1486, in-4.
(3) Si asperganlur cum zuccliaro pulverizalo longo tempore conservantur.
(4) Haller, Bibl. medic. proct.; Basil., in-4, t. i, p. 476.
(5) Venise, 1492, in- fol.
(6) La Haye, 1532, in-8.
Dioscoride, ^'icoL Leonicenus, professeur de médecine à Padoue, ISic. ISicolius de Florence , Georg. de Honestis, Barth. de Montagnana, Quiricus de Tortona, Maiilius de Bosco, P. Suardus de Bergame, ont décrit, dans leurs ouvrages de médecine, un grand nombre de médicaments officinaux dont la préparation est du ressort de la chimie.
Exploitation des mines.
La métallurgie a fait des progrès rapides pendant le treizième et le quatorzième siècle.
Les Espagnols reprennent avec une nouvelle ardeur les travaux délaissés dans les mines de mercure de l'Andalousie. Les rois d'Angleterre soumettent les mines d'argent et d'étain à des règlements spéciaux (1). La Lorraine, la Bourgogne, le Dauphiné, la Gascogne, lesPyrénées, s'enrichissent par l'exploitation de leurs mines (2).
L'empereur Albert II protégea de tout son pouvoir les riches mines de Carinthie et de Carniole. Wenceslas I" donna aux mines de la Moravie des règlements qui plus tard (sous Wenceslas II) servirent de base au code des mines de la Bohême (3). Les mines d'argent de Kuttenberg furent découvertes vers la fin du treizième siècle (4). Les mines d'argent, de fer, de cuivre, d'étain, de l'Erzgebirge en Saxe, du Harz, de la Hongrie et du Tyrol, étaient, vers cette époque, en pleine exploitation (5).
Les travaux métallurgiques étaient encourages en France par des ordonnances de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII, qui conféraient aux exploitants, et même à des entrepreneurs
(1) HakUiyt, Principal navigations and discoveries, etc.; Loiid., 1600, iiifol. t. I. Jars, Voilages métallurgiques, etc., t. m, p. 524.
(2) Gohel, Anciens uiinéralogisles de la France, t. lett. n. (Paris, 1779, in-8.) — La Peiroiise, Traité sur les mines de fer et les forges du comté de Faix ; Toulouse, 1786, in-8. — Dietiicli, Des giles de minerais, des forges et des salines des Pyrénées; Paris et Amsterdam, in-4, 1786.
(3) Peilimer, Versuch xiber die Geschichte der bœhmischcn und mxhrischen Bergwerke (Essai sur i'Iiistoire des mines de la Boliême el de la Moravie). Vienne, 1780, in-fol.
(4) Menckeu, Collectan., l. m, i742.
(5) Agricola, De nalura fossilium.
DEUXIEME ÉrOQUE. 493,
étrangers, toutes sortes de privilège?. Louis XI, cet ennemi implacable de la noblesse féodale, créa, en 1479, la charge de maître général des mines, à laquelle il nomma Gousinot.
Le malheureux intendant des finances de Charles VU, Jacques Cœur, avait déjà obtenu, en 1457, pour lui et pour ses frères, le droit de faire exploiter les mines de plomb, de cuivre et d'argent des montagnes de Poncin, de Côme, de Saint-Pierre le Palu et de Tarare, dans le Lyonnais. Sous le règne de Charles VIII, successeur de Louis XI, il est fait mention de différentes mines qui se trouvent dans les diocèses de Toulouse, de Carcassonne et de Lyon, ainsi que des mines que de Bèze avait découvertes à Vitry-sur-Yonne et à Chaumont, mines pour l'exploitation desquelles il s'était fait, en 1493, accorder des leltresl)atentes (1). Les mines d'argent de Markirch, sur les frontières de l'Alsace et de la Lorraine, sont signalées, pour leur richesse, par Basile Valentin.
L'Angleterre vendait, sous le règne de Henri V, aux marchands de Venise et de Florence, presque tout l'étain qui se rencontrait alors dans le commerce. Ce seul fait montre avec quelle activité les mines d'élain d'Angleterre étaient exploitées au quinzième siècle (2).
Les travaux métallurgiques du Harz en Allemagne, après avoir été quelque temps interrompus, furent repris à (joslar en 1433. On employait déjà dans ces travaux l'eau-forte (acide nitrique) pour séparer l'or de l'argent (3). Les forges d'Iberg et les fabriques de cuivre de Mansfeld, de Hesse et de Thuringe, étaient alors en pleine aclivilé. Les mines et les forges de Harzgerode ne furent découvertes que vers la fin du quinzième siècle (i).
Les mines d'argent et de cuivre de Misnie, bien qu'exposées aux incursions des Taborites, étaient, vers la même époque, dans l'état le plus llorissant. Les forges établies à Chemnitz, à Geyer, à Altenberg, à Glashûtte, et surtout à Schneeberg, étaient également dans un état prospère.
Les travaux métallurgiques de la Bohème eurent beaucoup à
(1) Gobet, Anciens minéralogistes, t. i.
(2) Hakiiiyt, Principal navigations , traffics and discoverics of Ihe cnglish nation; Loml., in-fol., 1600, i, p. 188.
(3) Leibniz, Scripfor. Jininswic.ilhisfr., l m, p. :> 3, )-,").") 8.
(4) FJiiiclimann, Hlagnalia Dci in locis sublcrrancis ; Cniijsw., in-fol. 1727, l. I, p. Ii3.
souffrir pendant les guerres de religion. Ils furent suspendus pendant les troubles sanglants, suscités par les partisans de J. Huss qui avait été, en 1419, condamné au bûcher par le concile de Constance.
Ces travaux furent cependant bientôt repris; car déjà, au milieu du quinzième siècle , les mines de cuivre d'argent près de Trautenau et de Joachimsthal étaient en pleine exploitation (1). — Les mines d'étain d'Ellenbogen, de Schlakenwerth, de Lichtenstadt et de Neudeck faisaient, vers la fin du quinzième siècle, concurrence aux mines d'Angleterre.
Vers la même époque on découvrit la mine de mercure d'Idria, si célèbre dans les fastes métallurgiques. Les villes de Schemnitz et de Rremnitz en Hongrie, dont les mines avaient été pillées et dévastées par les Polonais, eurent de la peine à se relever vers la fin du quinzième siècle. Basile Valentin fait souvent mention des mines d'antimoine et d'or de la Hongrie.
Le grand nombre de privilèges et de franchises , accordés par le roi Wladislaw aux charbonniers et aux ouvriers mineurs, nous autorise à croire que la Pologne n'était pas restée en arrière des autres pays de l'Europe pour l'exploitation des trésors ininéralogiques.
L'Espagne s'enrichissait avec ses mines de mercure, dont la plus grande partie était exportée en Angleterre.
Au rapport de Vasco de Gama, l'argent et l'or abondaient (vers la fin du quinzième siècle) sur les marchés de Calcutta, ce qui fait supposer que les mines des Indes orientales étaient alors très-fructueusement exploitées (2).
Enfin, la découverte du Nouveau Monde fut l'un des événements les plus heureux pour les progrès de la science et de l'humanité.
Fabriques d'alun. — llatières tinctoriales. •— Fabriques de laiton. — Vernis de poterie. — JXIiroirs de verre.
Les fabriques d'alun de Gonstantinople, d'Alep et de Rocca alimentaient, au quatorzième siècle, tous les marchés des États
(1) C'est, dit-on, de Joacliims-r^ai (vallée de Joachiin ), endroit célèbre par ses mines d'argent, que vienl le nom de Thaler.
(2) Astley, New collection of voyages and fravels, 1745, t.;.
chrétiens. Il y avait à Rail!, en Carinthie, une fabrique de vitriol blanc (sulfate de zinc) en pleine activité.
Un marchand génois, nommé Perdix, qui avait beaucoup voyagé en Orient, et qui avait séjourné à Rocca pour apprendre la fabrication de l'alun connu sous le nom d'alun de roche, établit, sur l'île d'Ischia (l), la première fabrique d'alun, vers le milieu du quinzième siècle. A la même époque, Jean de Castro éleva une fabrique semblable à Tolfa, qui est devenue très-célèbre, et qui n'a pas cessé d'être en mouvement jusqu'à nos jours (2). Enfin, Antonio de Piena avait établi, un peu plus tard, une fabrique d'alun à Volterra, dans le grand-duché de Toscane (3).
La culture du pastel prit un plus grand développement à mesure que les bienfaits de la paix commençaient à se répandre. Les bourgeois d'Erfurt semèrent du pastel sur l'emplacement des châteaux forts qu'ils avaient détruits en 1290. C'est ainsi que l'industrie naissante protesta conlre le banditisme de ces chevaliers dont l'Europe était infestée !
A la même époque (vers l'année 1300), Federigo, surnommé Riœellaioxx Oricellari, introduisit dans les fabriques de teintures de l'Europe l'emploi de l'orseille [lichen Roccella), espèce de lichen qui croit sur des rochers arides, et qui produit, au contact de l'urine , une belle couleur rouge violet (4). Ce fut encore le dieu Hasard qui amena la découverte de l'orseille.
Suivant quelques auteurs, Federigo avait appris ce procédé de teinture en Orient, où il avait longtemps séjourné (5).
La fabrication du laiton ou cuivre jaune, que certains alchimistes essayaient de faire passer pour de l'or véritable, était alors une branche d'industrie très-productive. Ily avait des fabriques de laiton à Paris, à Cologne et dans d'autres villes (6). On variait la couleur de cet alliage, depuis le jaune d'or jusqu'au jaune pâle,
(1) Graevins, Thésaurus antlquit. et histor. Italiœ, t. ix, p. 88.
(2) Piisecundi commentarii rerummemorabilium, etc. ; Fiancof., 1614, info)., p. 185.
(3) Supplemenlum chronic. edit. a pâtre Jac. Bergomate. Venet., in-fol. p. 299.
(4) Giornale de' letteralid'Ualia, XXXIII. Manni, De Florentinis inveniis commentar. ; Ferrar., 1731, iii-4.
(5) D. E. Gamurrini , Istoria genealogica délie familie nobili di Toscana et Umbra; Fiorenz., t. i, in-fol. 1608.
(6) Albert le Grand, de Rébus metallicis.
en variant les proportions de zinc, ou en y ajoutant une certaine quantité d'étain ou même d'argent.
L'usage du vernis de poterie, préparé avec l'étain et le plomb, commençait à se répandre de plus en pins, et la peinture sur verre s'était singulièrement perfectionnée. Pli. de Caqueray s'acquit une grande réputation dans l'art de souffler le verre.
Ce fut vers la même époque, et peut-être un peu avant, qu'on inventa les miroirs de verre, que l'on recouvrait, dans l'origine, d'une couche de plomb fondu, au lieu d'un amalgame d'étain, employé aujourd'hui. Un franciscain anglais, John, Pekham, qui enseignait, vers 1280, la philosophie naturelle à Oxford, à Paris et à Rome, fait le premier mention de ces miroirs de verre (1). Vincent de Beauvais (2), Raymond Lulle (3), Roger Bacon (i), Antoine de Padoue et Nicéphore Grégoras (5), en parlent aussi, en termes très-explicites.
Monnaies.
On lit dans les Capitulaires de Gharlemagne, qu'à partir de l'année 805 la fabrication des monnaies devait se faire dans le palais même de l'empereur. L'ordonnance est motivée sur la nécessité de prévenir le crime, très-fréquent alors, de fabrication et d'émission de fausse monnaie (6). Charlesle Chauve abrogea cette ordonnance de son grand-père; car, en 864, il conféra, par un décret spécial, à diverses villes du royaume, le droit de fabriquer la monnaie. On cite parmi ces villes Rouen, Reims, Sens, Paris, Orléans, Chàlons, Narbonne. 11 établit un directeur dans chaque fabrique, et des officiers chargés d'y faire la police, et
(1) Perspecliva Joannis Pisani, in gymnasio L'ipziensi emendala, 1504, in-fol. Propos. 4 : In specnlis vilreis pliimbo abraso niliil apparere.
(2) Spéculum nat., ii. Metalla videmus esse spécula quandopolila sunt. At inter omnia meliiis est spéculum ex vitro et plumbo.
(3) Ars magna, cap. 67.
(4) Opus majus, p. 346.
(5) SchoUa in Synesnim; in Synes. Opéra, interprète Dionys. Petavio; Lutet. 1612. in-fol.
(6) Baluze, Capit , t. i, lib. m, fol. 427 : Falsœ monet<e quia in iriullis locis contra ju>titiam et contta cdidum liunl, volumus ul in niilio alio loco monela sit, uisi in palalio nostro, nisi forte a nobis iterum fuerit ordinatum.
d'empêcher les fraudes et les malversations qu'auraient pu commettre les employés. Ces derniers devaient s'engager par serment à ne monnayer aucun alliage qui ne fût pas de poids (1).
Depuis lors, le nombre des hôtels des monnaies allait en augmentant sous les Capétiens et les Valois. Charles VI afferma, pour un an, à Marot de Bétons et à ses associés, les monnaies de Tours , Ghinon , Angers, Poitiers, la Rochelle, Limoges, Saint-Pourçain, Lyon, Bourges, Guise, Saint-André, Beaucaire, Montpellier, Toulouse, Saint-Esprit, Crémieux, Romans, Mirabel, Loches, Sens, Mouzon et Villefranche (2). Dans ce bail ne figurent pas les monnaies de Paris, Tournay, Saint-Quentin, Ghâlons, Troyes, Mâcon, Nevers, Auxerre.
En tout temps les souverains sévirent contre les faux monnayeurs, et, malgré les peines les plus sévères, ils ne parvinrent jamais à faire cesser une fraude qui avait été assimilée aux crimes de lèse-majesté. D'après le code deThéodose, le coupable était condamné aux flammes {Jlammarum exustionibus mancipetur) (3). Childéric III ordonna (année 7i4) que celui qui serait convaincu d'avoir fabriqué de la fausse monnaie aurait le poing coupé (-4). Celle ordonnance fut renouvelée par Louis le Débonnaire et Charles le Chauve. Plus tard, on faisait bouillir les faux monnayeurs dans l'eau et dans l'huile (5). Enfin, une ordonnance de saint Louis (année 1248) porte que les rogneurs de monnaie seraient pendus comme des voleurs publics (6).
Ces peines ne suffisaient pas. Les rois réclamèrent du pape le secours des armes spirituelles. Clément V, le môme qui succéda à Boniface VHI et transporta le siège pontifical à Avignon, accorda, en 1308, à Philippe le Bel, une bulle d'excommunica-
(1) Baluz., lit. 3(J. Kai'olus, gratia Dei lex. Noiumesse voliimus omnibus Dei et nostris lidelihiis , etc., — nt lii in quorum potestate deinceps monetœ perman-eiint,omni giatia et cupidilate sen incio poslposilo, (ideles monelai'ios quod eiigant, sicut Dei et nosiram gratiam volunt iiaberc, et ipsi monetarii jurent — quoii liddiler raciaul et mixlum dcnaiium, et minus quam débet pensantem non moiiclenl, etc.
(2) J. Roizard; Trailédes monnoyes, Paris, 1696, in-l2, p. 103.
(3) Cod. Theod., I. v, lit. de fais, monet.
(4) Baliiz., Capit., t. i, c. xx, foi. 164.
(5) Masuer. lit. de \Hvnh num. i : Qui ^ai<^am monetam fabricavit, débet in oleo et aqua sulfocari seu bulliri. Voy. J. IJo'zard, Trai/é des monnoyes, Paris, 1696, in- 12, p. .JâT.
(6) Ibid , p. 359.
tion contre « les faux monnayeurs, les rogneurs et les expositai^, res ». Cet exemple fut suivi en 1320 par Jean XXII pour Charles le Bel ; en 1349, par Clément VI, pour Philippe de Valois ; et en 1583, par Grégoire XIII, pour Henri III.
Ainsi donc, le faux monnayage était on ne peut plus sévèrement puni. C'était, en effet, le devoir des souverains de veillera la sécurité de la fortune publique. Mais ces souverains euxmêmes étaient loin de prêcher d'exemple : ils réservaient pour eux ce qu'ils défendaient aux autres.
Le procédé de falsification le plus comnmn consistait dans l'abaissement du titre. A cet égard les rois étaient de connivence avec les maîtres des monnaies. « Sur le serment que vous avez fait au roy, dit Philippe de Valois dans une ordonnance de 1350, tenez cette chose secrète le mieux que vous pourrez. Si aucun demande à combien les blancs sont de loy, feignez qu'ils sont à six deniers (1). » '
Pendant la captivité du roi Jean, le dauphin Charles (plus tard Charles V) était régent du royaume. Ce prince, au milieu des désastres qui accablaient alors la France, eut recours à l'altération des monnaies, remède pire que le mal. L'ordonnance datée de Melun, le 27 juin 1360 porte : « Et soyez curieux et vigilants , qu'iceux blancs deniers soient bien ouvrez , bien blanchis et bien monoyés ; par quoy ils en soient plus plaisants au peuple (2). »
Cependant, quelques années auparavant, le roi Jean s'était engagé, par une ordonnance donnée à Paris, le 28 décembre 1355, à rétablir le titre des monnaies : « Pour ce que par clameur de nos peuples il est venu à notre connoissance qu'ils ont, élé grevez et travaillez plus que nous voulsissions, — pour la grande compassion et pilié que nous avons des griefs qu'ils ont soufferts à cause de nos guerres, leur avons promis et accordé que npus et nos successeurs roys ferons d'oresnavant perpétuellement bonne monnoye et stable en notre royaume, etc. (3), »
Soixante ans auparavant, Philippe le Bel s'était publiquement avoué coupable de faux monnayage, en promettant solennellement de réparer sa faute. « Le roy étant à Paris, ayant affoibly les monnoyes en poids et loy, espérant encore les affoiblir pour
(1) J. Boizard, T> ailé des monnoyes, p. 298.
(2) Ibiil., p. 299.
(3) Ibt.i., p. 68.
subvenir à ses affaires, et connoissant estre chargé en conscience du dommage qu'il avoit fait et feroit porter à la république pour raison de cet affoiblissement, le roy s'oblige, par charte authentique, au peuple de son royaume que, ses affaires passées, il remettra la monnoye en bon ordre et valeur, à'ses propres cousts'et dépens, etc.» (Ordonnance du mois de mai 1295) [i).
Les rois de France n'étaient pas les seuls à falsifier la monnaie. Les autres souverains de l'Europe en faisaient autant.
Pour juger du degré d'altération des monnaies par l'abaissement du titre, il fallait des moyens chimiques appropriés à ce but. Les orfèvres analysaient l'argent à la raclure ow à Véchoppe; ils faisaient les essais d'or avec la pierre de touche ou les /oî<chaitx. Pour essayer une matière d'argent, ils en tiraient de petits morceaux d'un à deux grains, à l'aide d'un espèce de burin appelé échoppe; ils les mettaient sur des charbons ardents, et ils jugeaient, par la blancheur du métal, du degré de sa pureté. Quant à l'essai des matières d'or, les orfèvres se servaient de la pierre de touche, ou de petits échantillons d'or de différents titres d'avance connus, appelés touchaitx. Après avoir frotté la matière soumise à l'essai successivement sur la pierre et sur les touchaux, ils jugeaientdu titre de l'or par celui du touchau qui paraissait en approcher le plus. Ce moyen expéditif, connu depuis longtemps, est encore pratiqué aujourd'hui.
Mais ces procédés, bons en orfèvrerie, n'offraient pas assez de garantie pour être introduits dans les hôtels des monnaies. La coupellafion, déjà mentionnée par les auteurs anciens (2), parfaitement décrite par Geber (3), était alors généralement en usage dans les monnaies de l'Europe. L'ordonnance de l'année 1343, de Philippe de Valois, en parle en termes très-précis (4-). (( Les coupelles, y est-il dit, sont de petits vaisseaux plats et peu creux, composez de cendres de sarment et d'os de pieds de mouton calcinez et bien lessivez ; pour en séparer les sels qui feroient pétiller la matière de l'essay, on bat bien le tout ensemble , et après cela on met, dans l'endroit où l'on a fait le creux, une goutte de liqueur qui n'est autre chose que de l'eau
(1) Boizard, Traité des monnoyes, p. 67.
(2) Voy. p. 54 et 125.
(3) Voy. p. 336.
(4) D'est à tort que Ton reporte à celle date l'origine môme de la coupel-; lalion. ';
OÙ on a délayé de la maschoire de brochet ou de la corne de cerf calcinez; ce qui fait une manière de vernis blanc dans le creux de la coupelle , afin que la matière de l'essay y puisse estre plus nettement, et que le bouton de l'essay s'en détache plus facilement. »
On sait que dans la coupellation le départ de l'alliage (cuivre) se fait au moyen du plomb. Ce métal a la propriété de se vitrifier en s'oxydant, d'entraîner avec lui dans les pores de la coupelle la totalité du cuivre contenu dans la portion d'alliage employée, et de laisser sur la coupelle l'argent ou l'or parfaitement pur. Les chimistes anciens, en parlant de ce phénomène merveilleux, disaient que Saturne dévore ses enfants. Dans l'emploi de la coupellation, l'opérateur a surtout deux points à observer : 1° les proportions de plomb, qui doivent varier, suivant que l'alliage soumis à l'essai contient plus ou moins de cuivre; 2° le plomb employé, qui doit être lui-même pur de tout alliage d'argent.
L'ordonnance de 1343 insiste particulièrement sur ce dernier point : « Le général essayeur ou l'essayeur particulier doit avoir bon plomb et net, et qui ne tienne or, argent, cuivre ne soudoure, ne nulle autre communication; et de celuy doit faire essay et sçavoir que tient de plomb, pour en faire contre-poids à porter son essay. »
Cette recommandation était d'autant plus importante, que le plomb était alors presque toujours argentifère, comme le démontre l'analyse des couvertures de plomb des anciennes églises. C'est de là que vient probablement la croyance populaire que le plomb qui vieillit sur les toits des édifices se change en argent,
La même ordonnance de 1343 prescrit une foule de précautions minutieuses dans l'emploi de la balance; elle va jusqu'à recommander d'éviter le contact de l'haleine : a Le général essayeur ou l'essayeur particulier doit avoir ses balances bonnes et legieres, loyaux et justes, qui ne jaugent d'un costé ne d'autre. Quand il poise les essays,.il doit estre en lieu où il n'y ait vent ne froidure, et garder que son haleine ne charge la balance. »
Pour obtenir le départ de l'argent dans les alliages d'or et d'argent, la coupellation ne suffit plus. Il est probable qu'on employait déjà sous le règne de Philippe de Valois l'eau-forte pour séparer l'argent de l'or. Cependant, à juger par une ordonnance de François I'^ (de l'année 1540), ce moyen n'aurait
commencé à être généralement en usage que vers le commencement du seizième siècle. Les Vénitiens, et plus tard les Hollandais, avaient le monopole du commerce de l'eau-forte et de Teau régale.
Avant l'emploi de l'eau-forte, les essayeurs se servaient du ciment royal et de l'antimoine, pour séparer l'argent de l'or. Le ciment royal était un mélange de briques pilées, de vitriol, de sel commun et de nitre, mélange déjà connu des anciens (1). Quant au procédé de calcination par l'antimoine (sulfure d'antimoine), il devait- être très-défeclueux. L'or ainsi séparé était peu malléable; on était obligé de le calciner de nouveau , et d'en chasser les fleurs d'antimoine au moyen de soufflets (2).
La rigueur exercée contre les faux monnayeurs arrêta sensiblement les progrès de la chimie, parce que tout physicien ou alchimiste était accusé d'avance d'altérer les monnaies pour s'enrichir. C'est ainsi que Charles V, roi de France, fit en d 380 une ordonnance par laquelle il défendit à toutes personnes, de quelque état et condition qu'elles fussent, de se mêler de chimie , d'avoir aucune espèce de fourneau dans leurs chambres et maisons. Il commit des officiers pour punir les contrevenants. Un malheureux chimiste , nommé Jean Barillon , ayant été accusé de s'occuper de chimie, fut emprisonné et condamné par sentence du 3 août 1380; il fallut toute la protection de ses amis pour le sauver (3).
Plus tard, les rois se relâchèrent un peu de leur rigueur. On trouve dans les registres des chancelleries de France, d'Allemagne et d'Angleterre, des textes de lettres patentes conférant à des particuliers le privilège d'exploiter, pendant un certain nombre d'années, des moyens secrets .pour changer les métaux imparfaits
(l)Voy. |). 125.
(2) « Le troisième moyen d'affiner l'or et le séparer d'avec l'argent et le cuivre se fait avec l'antimoine, en fondant avec l'or de l'antimoine plus ou moins, selon qu'il y a plus ou moins d'agent ou de cuivre allié avec l'or. L'antimoine étant ainsi fondu avec l'or non pui, il s'cmboit et s'abreuve du cuivre et de l'argent, quittant l'or, lequel tombe peu après comme une régule au fond du creuset ; mais d'autant que cet or demeure aigre, ne se pouvant qu'il ne retienne et emporte avec soi quelque cbose de l'antimoine, pour en retirer tout à fait l'antimoine , on fait exbaler et évaporer tout ce que l'or aurait pu tirer d'antimoine avec soi , en lévenlant avec prudence; car si on cliasse l'antimoine un peu trop fort, il emporte de l'or avec soi. » Savot, Métallurgie des anciens, c. viii. . (3) Gobet, Anciens minéralogistes, etc., t. i.
en or et en argent. C'étaient des primes d'ençpu rage ment donnés à Igi recherche de la pierre philosophale.
Hyg^iène publique.
Les questions de police sanitaire touchent autant à la chimie qu'à la médecine. On nous saura donc peut-être gré d'y insister en faisant connaître les mesures administratives prises, au moyen âge, pour l'entretien de la santé publique. Ces mesures peuvent être divisées en trois catégories : i° mesures qui ont pour objet la salubrité de l'air; 2" celles qui concernent la pureté de l'eau; 3° enfin celles qui regardent la qualité des aliments et des remèdes. Cette classification, assez rationnelle, se trouve déjà établie dans les recueils d'anciennes lois et ordouinances.
- .Rappelons d'abord que presque tous les règlements sanitaires du moyen âge, que nous allons signaler, ne s'appliquaient primitivement qu'à la ville de Paris.
Salubrité de Vair, — Cet objet si important de l'hygiène publique avait de tout temps attiré la sollicitude d'une administration sage et paternelle. Il existe des ordonnances du quatorzième siècle, qui prescrivent des pratiques encore aujourd'hui en usage. Trois règlements du prévôt de Paris ( 11 juillet 4371, 19 juillet 1392, 27 juin 1397) portent que chaque citoyen est tenu de verser, dans les temps d'excessive chaleur, plusieurs seaux d'eau devant sa porte, pour tempérer l'air; que ceux qui n'obtempéreraient pas à cet ordre seraient punis de soixante sous d'amende. 11 est également défendu de brûler de la paille dans les temps des chaleurs, ou de brûler, en quelque saison que ce soit, des fumiers, des ordures, des herbes, ou autres choses qui puissent infecter l'air.
Le pavage des rues, dont l'origine remonte au douzième siècle, fut inventé pour une mesure purement sanitaire, s'il faut en croire le médecin et historiographe de Philippe-Auguste.
« La puanteur, dit Rigord {Vita Philipin Aug.) qui s'élevait des boues et des immondices de Paris était insupportable; elle pénétrait jusque dans l'intérieur du palais de nos rois, et le rendait presque inhabitable. Le roi, ajoute-t-il , prit la résolu-
tion de remédier à un mal aussi dangereux; et, sans s'arrêter à la difficulté de l'entreprise, qui avait rebuté tous ses prédécesseurs, il donna, en 1148, l'ordre au prévôt de Paris de faire paver toutes les rues et les places publiques de la ville, pour en faciliter le nettoiement; et, en rendant la ville plus babilable, il fit en même-'temps changer son ancien nom de Lutèce , de lutiim, boue, en celui de Paris, qu'elle porte aujourd'hui (1). »
Pour contribuer à l'assainissement de la ville de Paris, et pour prévenir l'infection de l'air, une ordonnance de saint Louis (ord. du vendredi après la Toussaint, 1291) défendit « de nourrir aucuns porcs au dedans des murs de Paris. »
Le prévôt de Paris, par une ordonnance du samedi après la Chandeleur 1348, et par une autre ordonnance du 30 janvier 1330, fait défense « de nourrir dans la ville aucuns pourceaux , à peine de soixante sols d'amende, enjoignant aux sergents de les tuer où ils les trouveroient; ordonne qu'ils en auroient la teste pour leur salaire, et que le reste du corps seroit porté à l'Hostel-Djeu, à la charge d'en payer le porl (2). »
Charles V, par des lettres patentes du 29 août 1368, défendit expressément à toutes personnes de nourrir des pigeons dans la ville, faubourg et banlieue de Paris. Les oies seules avaient trouvé grâce, sur une requête présentée par les maîtres poulaillers au prévôt de Paris (3).
Mais on tenait à éloigner de la ville, non-seulement les animaux incommodes, mais encore certaines professions dont l'exercice était considéré comme pouvant corrompre l'air. Voici à cet égard une ordonnance du prévôt de Paris, en date du 4 novembre 1486 :
« A tous ceux qui ces présentes lettres verront, Jacques d'Es-
(1) Luletia enini a luti fœtoie piiiis dicta fuerat; sic gentiles qiiidem hujusniodi nomen propter fœtorem abiiorientes Parisios vocaverimt anno 1148.
(2) De la Marro, Traité de police, etc., t. i, iu-fol., p. 539.
(3) Traité de police, t. i, p. 539. « Les oyes estoient en ce lemsd'un si grand nsage à Paris que les roslisseurs ne faisoient presque point alors d'autre débit; c'est de là qu'ils se trouvent nommés dans les anciennes ordonnances oyers et non rostisseurs, et que le quartier où ils demeiitoient en plus grand nombre prit le nom de rue aux Oyers, que l'on nomme aujourd'lnii, par corruption , rue aux Ours. Plusieurs pauvres gens des faubourgs ou des extrémités de la ville élevoient de ces volailles , et en faisoient commerce , sous le litre de poulaillers. Ils donnèrent leur reqttestè au prérost de Paris, pour avoir la liberté de conti nuer leur commerce dans des lieux exposés au grand air. »
touteville, etc. — Pour obvier à ce qui pour la couservalion de lachose publique estoit besoin de garder au mieux qu'il seroil possible de tenir, qu'en ladite ville il n'y eusl aucunes infections, ne que en icelie ne fust exercée chose dont infections peussent venir ne procéder. » — Entrant ensuite dans les détails des professions prohibées, l'ordonnance donne les explications suivantes : — « Pour faire pots de terre, convenoit que la terre fustargilée; et avant qu'elle fust mise enœuvre, falloit qu'elle fust toute pourrie et détrempée par long espace de temps en caves corrompues; et à cette cause, quand ladite terre estoit mise en estât et' disposition démettre en œuvre et qu'elle y estoit mise, fust en faconde pots et autres ouvrages, il sailloit et issoit des fourneaux grandes fumées et vapeurs puantes et infectées, à l'occasion des matières quiestoient corrompues, et aussi du plomb soufré et limaille (pour l'émail et le vernis de poterie), verre et autres matériaux que l'on mettait dans les dits ouvrages ; — et pour obvier aux grands inconvénients qui pourroient advenir, estoit besoin et nécessité de défendre que ces ouvrages ne fussent faitsen la dite ville de Paris, etc. n
Les contrevenants étaient frappés d'une amende de vingt livres parisis. Cette ordonnance fut, en 1497, confirmée par un arrêt du parlement de Paris.
Eavx. — Il existe un grand nombre de règlements concernant les fontaines, les égouts, les porteurs d'eau, la distribution de l'eau dans Paris, etc., qui tous témoignent des soins qu'on avait pour entretenir l'eau dans l'état le plus convenable à la santé de l'homme.
Un édit du roi Dagobert (année 560) porte que si quelqu'un salissait par des immondices les eaux d'une fontaine, il serait condamné à la nettoyer, et, en outre, à six sols d'amende (i).
D'après une ordonnance du prévôt de Paris (en 1348) et un édit du roi Jean (30 janvier 1336), il est fait défense à toutes personnes de balayer les rues pendant la pluie; il leur est enjoint de faire nettoyer et transporter les ordures hors de la ville aux voiries ordinaires, sous peine de soixante-six sols d'amende.
Ces ordonnances furent par la suite renouvelées. Celle de
. (1) Le sol ou sou de ce temps était une pièce d'or environ de la valeur de 8 franc*.
Charles VI (janvier 1415) est remarquable par sa sévérité : il y est fait défense de jeter dans la Seine aucune ordure ou immondice, sous peine d'amende arbitraire, et il est ordonné à tous ceux qui prendraient les contrevenants en flagrant délit de les arrêter et de les conduire prisonniers. Ceux qui avaient arrêté les délinquants recevaient pour leur peine le tiers de l'amende.
Sous l'empire d'un pareil régime réglementaire, les eaux de la Seine ne devaient charrier aucune immondice provenant de l'intérieur de la ville.
Aliments. — Cette catégorie comprend les aliments solides et les boissons, telles que la bière, le vin , etc.: c'est là que la police sanitaire, d'accord avec la morale, se trouve le plus souvent aux prises avec la cupidité de l'homme et les instincts du mercantilisme. C'est ce qu'avait parfaitement compris le gouvernement au moyen âge ; aussi les ordonnances qui réglaient cette matière étaient-elles très-sévères. Pour avoir là-dessus d'utiles et curieux renseignements on pourra consulter les ordonnances sur la boucherie et la boulangerie, recueillies dans le Traité de la police de De la Marre,
La vente de la farine, du pain , de la viande de boucherie , était l'objet d'une surveillance particulière. D'autres aliments d'un débit moins fréquent, comme le beurre, étaient soumis à la même surveillance.
Une ordonnance du prévôt de Paris, du 25 novembre 1396, interdit à toutes personnes faisant le commerce du beurre frais ou salé, « de mixtionner le beurre pour lui donner une couleur plus jaune, soit en y meslant des fleurs de souci, d'autres fleurs, herbes ou drogues.*» Elle leur fait aussi défense « de mesler le vieux beurre avec le nouveau, à peine de confiscation et d'amende arbitraire ».
Les anciens statuts des marchands fruitiers, confirmés en l'an 1412, réitèrent ces mêmes dispositions. Ils interdisent aussi de «.venare du beurre et du poisson dans une même boutique ou sur un mesme étal , la propreté ne permettant pas d'exercer ces deux mesliers ensemble ».
Les ordonnances relatives aux boissons, étaient souvent renouvelées, avec des dispositifs très-remarquables.
Les plus anciens statuts des brasseurs de Paris, de l'an 1292, portent que » nul ne peut faire cervoise, sinon d'eau et de grain, à savoir d'orge, de meteil ou de dragée, c'est-à-dire de seigle