‹ Histoire de la chimieChapitre 24 sur 36 · SECONDE PARTIE BU PROGRAMME · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE BU PROGRAMME

■ Davy était convaincu que le rôle de l'oxygène n'est pas aussi général que Lavoisier l'avait prétendu. Fort de cefte opinion, le grand chimiste aborda l'élude du corps que Scheele avait ob-' tenu en traitant l'acide muriatique par l'oxyde de manganèse et qu'il avait nommé acide muriatique déphlogistiqUê. — Le mot de déphlogistiqué est ici synonyme de dêshydrogéné, parce que, suivant la théorie stahlienne modifiée, le phlogistique était l'air inflammable, l'hydrogène lui-même. — Berthollet fit, sur le corps découvert par Scheele, une série d'expériences qui montraient que, dissous dans l'eau, ce corps donne de l'oxygène, sous l'influence de la lumière. Berthollet en conclut que c'était une combinaison d'oxygène avec l'acide muriatique, et il proposa de le nommer acide muriatique oxygéné. Quant à l'acide mtiriatiqiie ordinaire, c'était, suivant la théorie de Lavoisier, admise par Berthollet, une combinaison de l'oxygène avec un radical encore inconnu.

Démonstration 4e la simplieité 4e raei4e mnriatiqne oxyg^éné^ ou 4écouTerte 4u ehlore*

Si la manière de voir de l'école française relativement à la corn- ^position de l'acide muriatique oxygéné avait été exacte, il n'y aurait eu, pour obtenir le radical inconnu, qu'à enlever à l'acide muriatique son oxygène. Le potassium et le sodium, récemment découverts, devaient se prêter à merveille à une pareille analyse. Aussi Davy essaya-t-il, dès 1808, l'action du potassium sur le gaz acide muriatique (chlorhydrique ) humide, et il vit ainsi constamment se produire de l'hydrogène. En variant ses expériences, il ne tarda pas à reconnaître que, sans le concours de l'eau ou de ses éléments, il lui était impossible d'obtenir l'acide muriatique avec V acide muriatique oxygéné s^c.

Deux chimistes fra'nçais, Gay-Lussac et Thenard, voulurent également s'assurer si, en désoxygénant l'acide muriatique oxy- . gêné, ils ne reproduiraient pas l'acide muriatique. Mais, à leur tour, ils constatèrent l'impossibilité d'y réussir sans avoir préa-, lablement humecté le gaz en question. Grand fut leur embarras ; car ils étaient partisans déclarés de la théorie de Lavoisier.

586 lilSTOIBS AE LA CBIMIE.

«L'eau, se disaient-ils^ est donc un ingrédient nécessaire à la formation de Tacfde muriatique; mais comment se fait-il qu'elle y adhère avec tant de force qu'on ne puisse l'en retirer par aucun moyen? Ne serait-ce pas seulement par un de ses deux éléments, par l'hydrogène, qu'elle concourt à former cet acide ? Et l'oxygène qui se dégage dans celte opération, et que l'on croyait provenir de l'acide muriatique oxygéné, ne serait-il pas simplement l'autre élément de l'eau? Alors, ni l'acide muriatique oxygéné, ni l'acide muriatique ordinaire, ne contiendraient de l'oxygène : V acide muriatique (chlorhydrique) ne serait que /'a- 6ide muriatique oxygéné (chlore), plus de l'hydrogène ( i ). »

Les deux éminents chimistes allaient, comme on vient de voir, saisir la vérité; ils la tenaient déjàj quand l'autorité de la théorie régnante la leur fît lâcher. Les paroles que nous venons de citer, ils ne les représentaient que comme l'expression d'une hypothèse possible; mais ils n'osaient soutenir leur opinion en face de leurs vieux et illustres maîtres BerthoUet, Fourcroy, Chaptal, pourlesquels la théoriedeLavoisier était une seconde religion. Ce fait seul, à défaut d'autres, suffirait pour montrer combien la liberté, l'indépendance d'esprit est nécessaire dans la recherche du vrai.

Davy ne devait pas être dominé par les mêmes sentiments. Il ne pouvait pas, ne fût-ce que comme Anglais, subir l'empire d'une théorie à laquelle les savants demeuraient attachés comme à une gloire nationale. Il aborda donc de nouveau le problème avec une complète liberté d'esprit; résumant les tentatives qui avaient été faites pour-désoxyder Tacide muriatique oxygéné, il déclara que ce prétendu acide muriatique oxygéné ou déphlogistiqué est un corps simple, et qu'en se combinant avec l'hydrogène, il forme l'acide muriatique. Ce corps simple, gazeux, il l'appellacA/ome, du grec x^^poç^ jaune verdâtre , à cause de sa couleur; ce nom fut plus tard changé en celui de chlore, qui a prévalu. Mais Davy ne se borna pas seulement à lui donner un nom; il démontra que le chlore peut, dans ses combinaisons avec les autres corps, jouer le même rôle que l'oxygène, et que des réactions jusqu'alors incompréhensibles s'expliquaient par là naturellement.

La théorie de Lavoisîer fut ainsi sapée par U b^se : il fallait

(1) Voy. tome II des Mémoires de la Société d'Arcueil.

T&OISIÈMB fPOOtE* MtfJ

bien i econpaitre que Toxygène n'est pas l'élément unique de la combustion, qu'il y a des acides {hydracideê)^ des sels [haloides) et des bases {chlorohases)^ dans la composition^esquels il n'entre pas un atome d'oxygène. Cependant, malgré l'évidence de ces faits, Davy ne trouva guère de partisans; et ce fut précisément parmi ses compatriotes qu'il rencontra les plus violents ad%'ersaires; tant.il est vrai que, même en science, nul n'est prophète dans son pays. Murray, professeur de chimie à Edimbourg, per^ sistait à soutenir que le chlore est un composé d'oxygène et d'à- , cide muriatique sec. Il publia, dans le journal deNicholson, une série d'articles pour défendre l'ancienne doctrine. Davy y fut l'objet de vives attaques. Il chargea son frère d'y répondre. • «Cette controverse, rapporte John Davy, quoique conduite avec une chaleur et une âcreté inutile, ne fut pas cependant tout à fait sans résultats. Elle fit découvrir deux gaz nouveaux, l'^nchlorine ( acide chloreux), composé de chlore et d'oxygène, et le phosgène, composé de chlore et d'oxyde de carbone. Ces deux gaz, que Murray avait rencontrés dans ses espériences, et dont il ignorait la composition, étaient en grande partie la cause de l'erreur qu'il soutenait. »

Cependant d'autres faits vinrent s'ajouter aux premiers. La . découverte de l'iode, substance qui, par ses propriétés chimi-^ ques, a la plus grande analogie avec le chlore, fit enfin abandonner forcément une théorie devenue insoutenable.

DéeouTerte 4e Tiode. — Un habile salpêtrier de Paris, qui demeurait rue de Regard, et se nommait Courtois, — nous n'en avons pas d'autres détails biographiques, — découvrit, vers le ^ milieu de 1811, dans les cendres des plantes marines une matière noirâtre qui corrodait ses chaudières : c'était Viode, ainsi appelé depuis, à cause de la couleur violette de sa vapeur : iw&o<, en grec, signifie violet. Courtois donna des échantillons de cette matière, sur laquelle il n'avait aucune idée, à Clément, chimiste. Celui-ci j en fit l'objet de ses recherches, et en communiqua les résultatsà l'Académie des sciences dans la séance du 20 novembre 1813; mais il n'y était pas encore question de la matière de Courtois comme d'un corps simple, nouveau, à jouter à la liste des éléments. Davy, qui, par une faveur spéciale de l'empereur J^apoléon I**", avait obtenu la permission de traverser la France pour . se rendre en Italie, se trouvait alors à Paris (1).

(1) Voy. pins hant, p. 573.

58ë . . mmiBx db la chiiéib. -

' Ici s'tiève un éingulier conflit de priorité.' Qui dés deux,.dQ^ Gày-Lussac du de Davy» fit le premier connattre l'iode eomme un élément nouveau ?Ai^nt de formuler un jjugemeiït, hous'allons -entendre lès parties mises en cause.

Donnons d*abord la parole à Gay-Lussac. « M. Clément était» ditril, encore occupé de ses recherches, lorsque M. Davy vint ï Paris. Il ne crut pouvoir mieux accueillir un savant aussi disr* tingué qu'en lui montrant la nouvelle substance qu'il n'avait encore montrée qu'à MM. Ghaptal et Ampère. Je rapporte céi^ circonstances pour répondre à l'étrange assertion que l'on trouve dans le journal de MM. Nicholson et Tilloch, n* 189^ p. 69 (année 1814); cette assertion est ainsi conçue : « Il pairaît qœ l'iode fut découvert plus de deux ans auparavant; mais tel* est l'état déplorable des savants en France» qu'on n'en avait rien publié jusqu'à l'arrivée de notre philosophe anglais.» — «Peu de temps après avoir montré l'iode à M. Davy et lui avoir com*^ .'itiunîqué le résultat de ses recherches, M. Clément lût, lyoute Gày-Lussac, sa note à l'Institut et la termina en annonçant que j'allais les continuer. Le 6 décembre, je lus en effet à l'Institut uûenote qui fut imprimée dans le Moniteur le 12 décembre, et qui l'a été ensuite dans les Annales de ehimiey t. LXXXYIII, p. 311. Je ne rappellerai pas ici que lejs résultats qti'elle renferme ont déterminé la nalui*e de l'iode et que j'y ai établi que cette substance est un corps simple, analogue au chlore. Personne n'a contesté jusqu'à présent que j'aie fait connaître le premier la nature de l'iode, et il est certain que M. Davy n'a publié ses résultats que plus de huit jours après avoir connu les miens (i).»

Nous venons d'entendre Gay-Lussac.

Écoulons maintenant Davy. «M. Ampère eut, dit-il, la bonté de me donner un peu de cette substance (iode), et M. Clément m'ayant sollicité de la soumettre à quelques essais analytiques, je fis à ce sujet diverses expériences, qui me convainquirent que c'était une substance nouvelle^ indécomposable dans aucune des circonstances auxquelles fêtais capable de l'exposer, et que l'acide auquel elle donnait naissance dans ses réactions n'était pas Vàcide muriatique, mais un acide nouveau, ayant beaucoup de ressemblance avec l'acide muriatique. »

Ces paroles de Davy se lisent au commencement d'un mé-

(1) Annales de chimie^X. XCI, p. 5. Moniteur du 12 décembre 1813.

moire intitulé : Some experiments and observations on anew subs* . ". tance which bècomes a violet colored gas by heat (Quelques exi^é-riences et observations sur une substance nouvelle qui se change, par la chaleur, en une vapeur violette), et communiqué à la Société royale de Londres, le 20 janvier 1814 (1). Elles se trouvent • confirmées et complétées dans une lettre adressée de Florence *

à John Dàvy, en date du 18 mars 1814 : « L'iode a été pendant deux ans à l'état embryonnaire. Je vins à Paris. Clément me pria de l'examiner : il croyait que c'était un corps composé ^pj^oavisant de l'acide muriatique. J'y travaillai quelque temps ; je déterminai que c'était un corps nouveau, et qu'il produit un acide particulier (acide iodhydrique) en se combinant avec Thy-. drogène. J'en fis part à Gay-Lussac, à Ampère et à d'autres chimistes. Le premier prit immédiatement « la parole du Seigneur de la bouche du serviteur», et il traita ce sujet comme il avait traité le potassium et le bore. Le mémoire Sur l'iode, que j'ai envoyé à la Société royale , je l'ai écrit avec l'approbation de Clément, et une note, publiée dans le Journal de physique, établit mes droits de priorité. »

Nous avons vu que Gay-Lussac eut soin de nous apprendre lui-même, dans une note imprimée au Moniteur du 12 décembre 1813, comment il détermina le premier la nature de l'iode.

Or, voici ce que Davy avait écrit, en français, la veille du 12 décembre de la même année, dans le Journal de physique qui, comme le Moniteur^ se publiait à Paris.

« Lettre sur une nouvelle substance découverte par M. Courtois dans le sel de varech, à M. le chevalier Cuvier, par sir H. Davy.

« Paris, le 11 décembre 1813.

« Monsieur, je vous ai dit, il y a huit jours, que je n'avais pu découvrir l'acide muriatique dans aucun des produits de la nouvelle substance découverte par M. Courtois dans le sel de varech, et que je regardais Tacide qu'y a fait naître le phosphore dans les expériences de MM. Desorraes et Clément, comme un composé de cette nouvelle substance et d'hydrogène, et la substance elle-même comme un corps nouveau. Jusqu'à présent indécomposé, et appartenant à la classe des substances qui ont été nommées acidifiantes ou entretenant la com^ bv^ion. Vous m'avez fait l'honneur de demander communication de mes idées par écrit. Plusieurs chimistes s'occupent aujourd'hui de cet objet, et il est pro-

(1) Ce mémoire a été réimprimé dans le t. V, p. 437 et suiv., des Collected v ■

Works de H. Davy.

btHe «{otee partie ds «et eoada^ion» «onwt ^ égataMat ftmiféai par eox, priDcSpalemeBt pér M. Gay-Lmcac, dont la tagadté et llubltalé doî«wti[(oof fidre eapërap nue birtoire complète de eette sabclance. Mais, paiiqae voua penses qaHme eomparaiaon des diflTérentea Tues et expériences, fiiites d'i^^rès difTé^ts plana» pourraient répandre phia de lumières dans m iehamp de redièrdies si Bé»T6nn ei a* intftnMsant, je Yons coiamnnkmerai mes géaaitats génégam.., » ■

Suit l'exposé d'ane série d'ezpériencen, propres à faire connaître la nature de Tiode. L'auteur ajoute en terminant i

. « J^al ^^ayé de décomposer la nouTeUe substance en Fexposant à Tétat g^oenx dans un petit tube, èraction de la pile de Yolta, par un filament die charbon qui derient diauffé jusqif au rouge durant Popération. H se forme dans le oommen* «ement un peu d*adde; mais cette Ibrmation cesse blentdt, et, quand letihaYbott aélé chanflé au rouge, la anbatance n*a éprouré aucune idtératlon.

« Je suis, Monsifenr, etc.

« HonraaT D^itt. »

il siiffit de comparer, pour juger. GTest évidemment Davy, et non Gay-Lussac, qui le premier a fiait connatlre la nature de Viode. Le nom même &'iùde est dû à Davy : il l'avait d'abord nommé iodine pour rappeler son analogie avec le chlore, nonmié par lui c^orine.

L'éminenl chimiste anglais fut très-sensible au tour (ium) que lui avait joué celui qu'il avait proclamé «le premier dès chimistes français». Il s'en expliqua dans une lettre à son frère. «Pendant mon séjour à Paris, je voyais, manda-l-il à John, souvent Berlhoiiet, Cuvier, Ghaptal, Vauquelin, Humboldt, Morveau, Clément, Chevreul et Gay-Lussac. Ils étaient tous polis et attentifs pour moi, et, sauf le tour que m'a joué Gay-Lussac en publiant, sans l'avouer, ce qu'il avait d'abord appris de moi, je n'eus à me plaindre d'aucun de ces messieurs. Mais qui pourrait faire laire l'amour-propre?... Il n'est cependant pas bon d'entrer en conflit avec la vérité et la justice. Mais laissons-là la morale et mes griefs. L'iode est pour moi un utile allié... La vieille théorie est maintenant presque tout à fait abandonnée en France. Parmi les chimistes je ne connais que Thenard qui, à Paris, la défende, et encore ne la défend-il que faiblement, et peut-être en ce moment (mars 1814) y a-t-il aussi renoncé (1).»

(1) Mémoirs of ihe Ufe of sirHumphry Davy,p. 180-181.

TROISIÈIÇE ÉP0Q6B. / 591

Lorsque Davy eut annoncé au monde savant son puissant moyen d'analyse, ce furent Gay-Lussac et Th^nard qui se mirent les premiers à l'étudier ; ils l-expérimentèrent en grand, grâce à Napoléon P^ qui avait mis à la disposition derÉcoIe polytechnique le& fonds nécessaires à la construction d'une pile colossale. Pendant une de ces expériences, Gay-Lussac faillit perdre la vue par la projection d'un fragment de potassium (le 3 juin 1808). Il reçut les soins empressés du célèbre chirurgien Dupuytren, et se crut aveugle pendant un mois. Thenard faillit s'empoisonner avec du sublimé corrosif. Dulong perdit un œil et un doigt en découvrant le chlorure d'azote par l'action du chlore sur le sel ammoniac. Ampère parle de cet accident dans sa .correspondance avec Davy : «Vous avez sans doute appris, lui dit-il dans une de ses lettres, la découverte qu'on a faite à Paris il y a près d'un an; d'une combinaison de gaz azote et de chlorine (chlore), qui a l'apparence d'une huile, plus pesante que l'eau, et qui détone avec toute la violence des métaux fulminants à la simple chaleur de la main, ce qui a privé d'un œil et d'un doigt l'auteur de la découverte. » — L'accident qui estropia Dulong eut lieu en 1812, quatre ans après celui qui faillit aveugler Gay- Lussac.

La science aussi est un champ de bataille. Mais quelle différence d'avec l'autre ! Ici l'humanité s'amoindrit; là elle grandit

FJN. . ' .

Page 1