I. Black
Joseph Black était né à Bordeaux, de parents écossais, en 1728. Il revint tout jeune en Ecosse. Plus tard, après avoir conquis ses grades de docteur en médecine dans les universités de Glascow et Edimbourg, il présenta une thèse brillante : De hinnore acido a cibiti orto, et niagnesia alha. On retrouve là, en germe, le point de départ des travaux qui doivent établir la renommée de cet esprit méthodique et persévérant. En 1706. il devint professeur à Glascow, puis à Edimbourg en 176.5. C'est en cette ville, en 1799, que se termina sa vie paisible.
Black eut la gloire de donner au gaz sylvestre de Van Helmônt le droit de cité dans la science ; mais ce titre est peu de chose en comparaison des déductions philosophiques fondamentales que le grand savant écossais tire de ses expériences.
En étudiant la magnésie, terre découverte par Hoffmann (1660- 1743), il s'attacha à des recherches sur cette terre (notre carbonate) obtenue par l'action de la potasse (notre carbonate) sur le sel cathartique amer (sulfate de magnésie). Black étal)lit une distinction entre la magnésie (notre carbonate) et la magnésie calcinée (notre oxyde) : toutes deux donnent les mêmes sels par l'action des acides; seulement, avec la magnésie calcinée, il n'y a pas effervescence.
Par la calcination, i> parties de magnésie sont réduites à 5 parties; cependant, il ne se forme aucun fluide aqueux. Black suppose que la perte de poids est due à « une substance aérienne élastique » et (jue l'elfervescence par les acides pourrait bien provenir de l'expulsion d'un air (jui serait combiné dans la magnésie.
11(3 CUVl'JTRK V.
« Pour mieux me corroborer daus mon opinion, dit Black, je rcflécliis au moyen de rendre, s'il était possilile, à la magnésie calcinée, l'air qu'elle avait perdu par la calcination. Et je me demandai d'abord comment la magnésie avait acquis cet air : elle ne pouvait l'avoir acquis pendant qu'elle était encore combinée avec l'acide vitriolique dans le sel d'Epsom, car l'efîer- ^■escence que la magnésie produit au contact d'un acide lirouvc que celle-ci ne peut pas être combinée en même temps avec un acide et avec cet air en question. La magnésie ne peut donc avoir reçu cet air cjue de l'alcali employé pour la précipiter. ))
Black prend un poids déterminé de magnésie, la calcine, constate la perte subie, dissout la magnésie calcinée dans l'acide vitriolique et précipite la solution par le carbonate de potasse. Le précipité lavé et séché a le poids de la magnésie mise en œuvre.
l''t le gaz, dont il a si rigoureusement démontré l'existence, Black le prépare par l'action des acides sur la potasse (carbonate), la magnésie (carbonate), la pierre calcaire; il lui donne le nom d'air fixé (iixed air) devenu par corruption en français « air fixe )■. Bergmann devait proposer plus tard celui d' « acide aérien ». Lavoisier en détermina en 177"» la composition qualitative, })uis il lui donna le nom d'acide crayeux, en attendant <|u'il prenne, avec la nouvelle nomenclature, celui d'acide carliiMii(|ue.
Black admet encore que les alcalis sont « en quelque sorte uciilridisés )) par l'air fixé; que la chaux vive, exposée à l'air liliic, allir»! peu à peu les particules de l'air fixé; mais que «•fpcii(l:iiil huit au' n'est pas de l'air (ixé, (pi'il y a notamment une distinction (;ntre l'air ai mosphéiicpic et c(;lui (pii forme la rrème de l'eau de chaux.
(,es traxaux adniirahics. les plus beaux de tous ceux ([ue inuis avons eu à meiilionner justpi'ici dans l'histoire, datent de 1754 à 1757. On ne j)eut en exagérer la portée philosophicjue, en louer assez la méthode et la rigueur. Lavoisier n'avait pas i5 ans.
I. iiii|)(H'l,inc(' (les cxp^'-riences de lilack pDurrait se mesurer :• lii \ ('•||/iriciic(.- (les attacpies doul il lui r<il»j('t. Son principal
l\ CHIMIK DE r.VVOISIER. IIJ
adversaire fut un Allemand, un certain Frédéric Meyer, d'Osnabruch, qui publia en 167 j un Essai de chimie de la chaux i'iVe, etc.. et passa pendant un temps pour un chef d'école. D'après lui, lorsqu'on calcine la pierre calcaire, bien qu'elle perde de son poids, elle gagne un acidum pingue, matière semblable au feu et à la lumière.
Nous n'aurions pas mentionné cet inutile débat, si le nom de Lavoisier n'y avait pas été mêlé.
Hoefer, malgré son culte pour le grand chimiste français, s'est fait l'écho de certains bruits malveillants et injustes (^).
« Le reproche que l'on a fait à Lavoisier, dit-il, de n'avoir pas rendu à Black la justice qu'il méritait, ne manque pas d'une certaine apparence de raison. Ainsi l'analyse cfu'il fait de ce c[u'd appelle hi'^théorie de Black est fort sèche, et cache des sentiments contraires à une critique véritablement impartiale; tandis qu'en rendant compte du livre de Meyer, il commence ainsi : « Ce traité contient une multitude d'expériences, la » plupart bien faites et vraies, d'après lescjuelles l'auteur a été » conduit à des consécjuences tout opposées à celles de M. Haies 0 de M. Black et de M. Macbride. Il est peu de livres de » chimie moderne qin annoncent plu< de génie c[ue celui de » M. Mever )) C^). L'ouvrage de Meyer, ouvertement dirigé contre Black, ne méritait pas un pareil éloge. »
Cependant la phrase qui termine l'article de Lavoisier et qui a été omise par Hoefer nous paraît difTicilement compatible avec la thèse de ce dernier :
(' Ce Chymiste, il faut l'avouer, s'est un peu abandonné à la propension qu'ont tous ceux qui croyent avoir découvert un nouvel agent, et qui l'appliquent indistinctement à tout. »
Il n'y a là rien du dithyrambe, et si c'est le mot génie appliqué à Meyer qui est trouvé de mauvais goût, nous allons en trouver la justification dans l'article sur Black :
« On croit devoir prévenir le lecteur que la théorie de l'air fixe n'avait pas acquis, au sortir des mains de M. Black^ tout l'en-
(') Hoefer, Histoire de la Chimie, t. II, p. 355.
('^) Lavoisieh, Oputc. phijs. et chiin., 0.'^ édition, Paris, 1801, p. Go.
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semble et toute la consistance qu'on lui a donné dans cet article; file ne Ta ai-quise que d'après l'Ouvrage de M. Jacquin dont on rendra compte incessamment. On a cru devoir ajouter ici cette remar(|ue. non pas dans la vue de diminuer en rien les sentiments de reconnaissance et d'admiration dus au mérite et au génie de M. Black, auquel appartient, sans é({uivoque et sans partage, le mérite de l'invention, mais pour rendre à M. Jacquin vme justice qui lui est due, et pour éviter de sa part une réclamation qui serait fondée. Au reste, on verra bientôt que M. Jacquin s'est écarté du sentiment de M. Black, en ce qu'il a supposé (|ue l'air fixe était le même que celui <|ui compose notre atmosphère. :
Dans l'analyse (|u"il a faite des recherches et des idées de Black, Lavoisier a peut-être manqué de la profondeur de vue qu'il avait manifestée à l'égard de l'avenir de ses propres expériences; il n'a peut-être pas apprécié, avec toute l'exactitude que nous donne le recul, le parti qu'il pouvait tirer des travaux du savant anglais pour combattre le phlogistique; il n'a peut-être pas loué d'une manière suliisamment documentée et précise la méthode si neuve et si féconde de cehii qu'il se plaisait à appeler son maître. Cela prouverait seulement que Lavoisier n'a pas su éviter le danger qu'il y a toujours à apprécier les travaux de ses contemporains; mais les reproches rapportés par Iloefer, et ((ui n'ont pas été précisés par lui, ne semblent pas justifiables.
Si l'on veu1 clicrclicr dans les écrits de Lavoisier im parallèle t'uli'c Black et Meyer, il sulliia de rappeler ce (juil écrivait en 1781 (1) :
'< Toute cet le j)arlie du système de M. Schcele n'est absolument (pie l'opinion de M. Mayer présentée sous une nouvelle fnnne. Ce (pi'il appelle chaleur, M. Mayer l'appelait aciduni l>ni<jiic\ mais cette doctrine a été détruite et renversée par celle il»' MM. Black, Mac<|uer et autres. Ou peut consulter à cet égard le picinicf xoliinic de mes ()|)uscules et le Diciioniiairc de Chiinii' dr M. Mac<pier à l'article Causlicité. »
(') iKiiVK'S amiiiliirs di- I .(ts'nisicr. I. Il, |i. .'li)i).