‹ Histoire de la chimieChapitre 4 sur 137 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Comme la plupart des sciences expérimentales et des sciences d'observ^ation, la Chimie n'a pris réellement son essor qu'au XYii*^ siècle. Pénible d'abord, encore entravé par les anciennes conceptions des philosophes, le développement s'est peu à peu accentué; si bien que celui dont le xix^ siècle a été le témoin, est considéré à juste titre comme prodigieux. Et puisque nous apprécions la science avec nos connaissances actuelles, sans prévoir préjuper de ce que celles-ci deviendront dans les siècles futurs, nous nous plaisons à considérer comme définitives les théories qui ont permis à la science chimique de prendre un développement aussi extraordinaire.

Cependant, même si les principes qui nous dirigent devaient être considérés dans leurs grandes lignes comme éternels, on serait souverainement injuste en voyant dans le xvii^ siècle le début de notre histoire, et en attribuant aux temps modernes et à notre seule race tout le mérite de l'épanouissement scientifique auquel nous assistons.

Le plus souvent, les résultats des savants précurseurs du mouvement moderne ont été anonymes. Mais en sont-ils moins réels et précis? Et si, avant le xviii*^ siècle, ils ne purent se réunir en un corps de doctrine bien coordonné, ils n'en constituent pas moins un ensemble de faits, longuement et patiemment étudiés, sans lesquels l'évolution de Stahl d'abord, la révolution de Lavoisier ensuite, eussent été sans aucun doute impossibles.

L'histoire des chimistes antérieurs aux époques ([ui produisirent ces deux grands hommes est trop souvent confuse ou peu connvie; ce n'est pourtant pas une raison pour la laisser de côté D. r

INTUODICTION.

La science se constitue d'un ensemble de prol)ièmes. dont quelques-uns seulement sont ou paraissent résolus, et il sérail, contraire à tout progrès d'exposer uniquement ceux qui ont pu trouver une solution satisfaisant nos tendances actuelles.

On nous permettra donc de prendre la Chimie à ses débuts, bien que ce programme nous oblige à des excursions trop fréquentes dans les domaines de l'historien et de l'archéologue [^). D'ailleurs, à étudier l'histoire de la Chimie dans son ensemble, sans l'amputer, comme on le fait trop souvent , de la longue période ([ui précède Lavoisier, on s'habitue à mieux considérer un problème au point de vue objectif et à le juger dans l'état d'esprit de ceux (pii nous ont précédés. On se ])rend de respect pour l'effort expérimental des anciens, on cesse de traiter d'absurdes les théories abandonnées.

Dans cet ordre d'idées, il est peut-être intéressant de rechercher quelle part revient à chacune des grandes familles humaines dans l'établissement des données fondamentales de la Chimie.

Les Chinois occupent une place à part, mais il n'est pas dans nos traditions d'en étudier l'histoire. La raison de notre imlilférence à leur égard tient à ce qu'ils ne sont pas nos ancêtres. L'homme ne s'intéresse qu'à ce qui le touche; et, malgré la très grande perfection que les métiers et les procédés ont atteint chez ces peuples dès le jjIus haute antiquité, il sullil cpi'ils aient été sans influence directe sur la culture des races dont nous sommes issus, ]iour qu'ils puissent être, sinon négligés, au moins leiuis à part dans l'hisloii'C.

Les Cliainiles, au contraire, représentent pour nous la science (le haute anti(juité, et nous les considérons comme la souche chuit est sortie la scieru^e expérimentale tout entière. D'ailleurs les historiens ti'ouveiii eu ces races de grandes alUnités avec les Chinois, noIiMunu-nt les tendances pratiqxies et une aptitude spé-

{'') Les noies l)i!)linLri:i|iiii(|iics (|uo nous avons insérées dans les denv premiers ('.lia|)ilres (le cel (tnvra^jc so rappoil enl le pins soiniiil à des liailés <;énéian.\. Il ne lions a pas olô possible de ])nisei' aux sources liisi oriqncs, on le coiieoil. Le li'cleiir voinh'u Itir-n saisir la porlécde eel le pari ie de noire travail; elt- \ ise sinipliMin/nl à coinplélfr un eiiscrnble à I aide de données de \ nliiarisal loM.

IXTIIOIHCTÏOX.

ciale pour les métiers manuels, liés si intimement à la science des peuples primitifs. La ma^ie y joue un grand rôle, et l'on sait eomluen ses pratiques recèlent de véritables découvertes de Chimie. Recettes de métiers et de magie sont sauvées de l'oubli par l'esprit si profondément traditionaliste de la race, avitre caractère commun avec les Chinois. . Les Chamites ont peuplé la Phénicie primitive, la Palestine, la Mésopotamie. On y attache les Ethiopiens, les Lybiens et les Egyptiens. Nou:; chercherons à accuser l'importance fondamentale de ce dernier peuple dans les données expérimentales de la Chimie primitive.

A côté des Chamites, la race Sémite (Araméens, llé]:)reux. Arabes) a des tendances qui la diiïérencient nettement. Ce •. peuples nomades, musiciens et poètes, ne manifestent guère d'aptitudes pour les sciences expérimentales. Il n'en est pa3 moins vrai que le mouvement de l'Islamisme a une importance considérable dans l'histoire de la Chimie; et si les Musulmans n'ont pas eu l'initiative du mouvement scientifique, au moins l'ont-ils encouragé avec un zèle inconnu jusque-là. Cette période qui a amené la diffusion de la science juscpi'en Occident est. à ce titre seul, l'une des plus importantes de la Chimie ancienne.

Enfin les Ariens ont joué dans les sciences un rôle devant lequel s'efface celui de toutes les autres races humaines. Cependant il serait dilficile d'attribuer à leurs qualités natives s2ules les progrès cju'il leur a été donné d'accomplir. En ne tenant pa3 compte des influences extérieures, on risquerait de négliger l'un des facteurs les plus importants du problème.

Il est digne de remarque, en effet, cjue les peuples de race arienne se sont montrés dans l'antiquité bien inférieurs aux peuples orientaux dans la culture des sciences, et que cette même- race cjui a donné à la philosophie grecque un développement qui est encore aujourd'hui l'objet d'études profonde^, doit arriver au xvii*^ siècle de notre ère pour inaugurer le règn:des sciences expérimentales, et voir la Chimie se constituer péniblement en un corps de doctrine.

C'est là un fait d'histoire générale. Dans un Ouvrage célèbre, Guizot a cherché à déterminer les différences entre les sociétés antiques et les sociétés modernes, par l'unité qui aurait régné

INTRODir.TIOX.

dans les premières, et la diversité qui aurait été le caractère saillant des secondes. Xous ne pouvons omettre de rappeler cette thèse séduisante.

L'absolutisme est le propre de tous les régimes antiques, un seul principe y domine. Dans les œuvres de l'esprit, comme dans le gouvernement,^ l'unité est le caractère prédominant, aussi !>ien dans les arts plastiques et l'architecteure, que dans l'art dramatique, la littérature et la philosophie.

En (irèce, la simplicité du principe social a amené un développement prodigieusement rapide; il a doté le monde d'une civilisation qui est encore pour nous, à bien des égards, un idéal; il a produit l'épanouissement d'un art devant lequel s'inclinent tous les peuples. Mais la décadence a été aussi rapide que le progrès; une fois ébranlé, le principe qui soutenait ce merveilleux ensemble s'est effondré tout d'un coup, sans qu'aucune force concurrente ait pu conjurer le désastre ou le réparer.

En Egypte et dans l' Inde, l'unité a amené un état stationnaire ; la simplicité a produit la monotonie, et ce caractère est bien celui qui frappe les historiens qui se sont occupés des sciences de l'ancienne Egypte.

L'allure des civilisations modernes est toute différente. Toiis les principes, toutes les idées, toutes les tendances, toutes les classes sociales luttent pour le pouvoir et n'arrivent qu'à se le partager. Même caractère dans les œuvres de l'esprit. Bien inférieur à l'Art antique en perfection de la forme, en beauté classique, l'Art moderne puise dans la force de ses sentiments, dans la variété infinie de ses impressions, dans la fécondité inépuisable des formes (|u'il utilise, une amjileur, une variété et une richesse que les anciens n'ont jamais connues.

Il n'en est pas autrement de la science expérimentale, et, sur ce terrain, il devient inq)()ssihle à raiilHniilc classique de se mesurer avec la science moderne. C'est cpie le principe iinique de ranli([uité, cette donnée unitaire qu'invoque Guizot, est |>(Mir ainsi dire l'antinomie de tout développement expérimentai. Cchii-ci a sa source même dans la diversité infinie des nolions (pic; le génie de l'homme a reciK'illies dans l'étude de la nature.

IN'TROnrCTIO.N.

Thaïes de Milet peut avoir dit que <; rien ne vient de rien »; mais c'est un principe a priori qu'il a posé (et dans quelles erreurs n'a-t-il pas fait verser la philosophie grecque !). Mais c'est Lavoisier qui, deux mille ans plus tard, la balance à la main, synthétisant d'une manière géniale les observations de tous ses devanciers, vient établir sous sa forme expérimentale et sur des bases inébranlables, cette colonne de la philosophie naturelle.

C'est ainsi que les sciences chimiques n'ont réellement pris leur essor que sous l'influence de l'esprit de la Renaissance, Les mêmes causes qui ont développé le libre examen dans le domaine des croyances religieuses, ont fait rejeter les principes philosophiques qui guidaient les savants depuis l'antiquité, et leur ont fait chercher dans l'expérience les fondements d'un corps de doctrine scientifique. Les philosophes, avec Bacon et Descartes, fixaient le point de départ de la philosophie, mais Van ITelmont les avaient précédés dans cette voie, remettant en question les éléments d'Aristote, et demandant à l'expérience pure ce que, depuis deux mille ans, on attendait de la seule spéculation.

On le voit, ce grand progrès réalisé par l'Europe, nous ne le devons pas exclusivement au génie de la race. Il est lié à l'organisation môme de la société moderne. Toutes les forces qui ont imprimé sa direction au mouvement social, ont aussi créé la science expérimentale, en enseignant aux hommes à placer les faits au-dessus des idées.

Scruter les faits et en tirer des conséquences était considéré, avant Boyle, comme indigne d'un esprit philosophique, d'un homme supérieur. Il convenait de raisonner sur des principes. C'était bien une manifestation de l'unité des anciens : on faisait de la science analytique.

Depuis c'est le contraire. Les chimistes ont fait table rase de tout ce qui ressemble à une idée préconçue; ou plutôt ils ont établi (dans les bonnes écoles tout au moins), une distinction nette entre l'hypothèse qui les guide, et le fait que leur apporte la certitude. On fait, autant que l'on peut, de la science synthétique.

IN rimllLCTION.

Le fait est évidemment d'autant ])lus inslrucîir, d'autant plus philosopiiique, qu'il est plus général. La science moderne part donc d'une grande somme d'observations isolées qu'elle synthétise en une vérité concrète. C'est bien !a diversité moderne opposée par l'histoire à l'unité antic[ue.

Mais, bien que synthétiques, toutes les grandes vérités de la Chimie sont des vérités expérimentales; elles sont d'autant plus claires, d'autant plus hautes et d'autant plus pures, qu'elles ressortent avec plus de rigueur de la seule expérimentation.

Tel est le fruit de la réforme exjiérinientalc.

L'incubation avait été longue; ultérieurement son influence i;e devait pas rester toujours décisive.

Plus d'un siècle s'écoule entre le gaz sylvestre de Van llelmout cl l'air fixé de Black et Priestley, entre la notion d'élément de lioyle et son établissement par les expériences de Lavoisier. Ce siècle de gestation crée une série de chimistes qui, sans avoir place toujours parmi les grandes figures de l'histoire, préparent admiral)lement la voie. Tellement c[ue, si l'teuvre du fondateur de la Chimie moderne conserve toute sa personnalité, les éléments (pii lui servent de l>ase soiil phitot l'ouiNre de son siècle que le fruit de son génie.

ïl nous semble cjue l'influence de l'immortel savant français lie peiil (pie gagner à être vue sous cet as))ect. (pii nous paraît d'ailleurs celui de la réalité hisloiicuie; admirable syiilhèse de la science de son temps, mais aussi (nous serions tenté de dire surtout) monument im})érissable de ]ogii[ue ex])érimeutale. <!(■ |)ir(isi(in et d'élégance.

Mais (juel est donc l'élément essentiel de cette [lersonnalité ? La leclure de ses Mémoires célèbres est restée aussi allachanle qii iiisl I iicl ive, et tandis que bien des œu^"res niarcpianlcs (hi xix'- sic<-!c (»iil \i('dh pré ma tu té nie ni .les sieuncs se m bleu! avoir conservé, nvcr (pu'l(|iies |)ri\ih''giées. ra|)anage (rime éleruehe jeunesse.

l'our()n()i l.a\(iisier a-l-il moins \lei!!i (|iie sou élève génial i !erl liiillel .' l'.l. ((iriinie exemple modeine, |)(tiii(pM)! ToMiNfe (le II. Saiule-( .laice l)e\llle résisi e-1 -elle d Une luanièic soiiveiaiue à répreiixc du temps, taudis (pie pliisieiii's des écrits

INTUODVCTIOX.

de son rival en «loire, Wurtz, ont perdu de leur intérêt? Pour- <;|uoi, si non, parce que les uns sont restés, chacun dans leur genre, d'irréductibles réalistes, tandis que les autres, par des chemins divers, ont voulu tirer de la science de leur temps des conséquences hâtives ou illégitimes?

Si la science n'était qu'une évolution anonyme, comme le voudraient certains déterministes outra nciers, on la verrait s'avancer d'une manière toujours progressive dans la voie de la certitude; elle irait un peu plus vite à certains moments, à la faveur d'une vérité nouvellement découverte, mais jamais ne reculerait. L'influence d'une école serait une considération artificielle, l'esprit d'un peuple une illusion, le génie un mot.

Mais, à côté de cette évolution anonyme, dont on ne peut méconnaître l'action, n'est-il pas des hommes qui ont exercé sur la marche des sciences une influence personnelle, et cela, même en dehors des faits qu'il leur a été donné de mettre en lumière, par la nature des problèmes cjui ont captivé leur attention, par la manière dont ils les ont traités, par la prescience du développement ultérieur de leurs conceptions, en un mot par le sentiment de leur œuvre? X'est-ce pas là la véritable manifestation du génie scientifique? A côté de lui, l'histoire ne doit-elle pas tenir compte, comme considération fondamentale, de la tendance des écoles? Qui prétendrait contester Un instant le rçle souverain et exclusif joué par la France et l'Angleterre dans l'établissement de nos vérités fondamentales, et notamment pendant cette période héroïque qui s'appelle la révolution chimic[ue de Lavoisier?

Cependant la divination de Black, la rigueur de Cavendish, l'élégance de Lavoisier, la puissance de Dalton ne furent pas toujours seules au pouvoir. « Les expériences sont longues et la vie est courte «, dit un vieux proverbe. Les chimistes n'eurent pas toujours la sagesse de laisser parler les faits; les systèmes, les doctrines et les hypothèses jouèrent au xix^ siècle un rôle important. A côté des vérités expérimentales, les seules sur lesquelles s'appuie la science solide, nous verrons svu^gir ce que nous appellerons des vérités de système. Leur importance s'est considérablement accrue depuis 5o ans; mais le péril est que

8 INTRODICTION.

ces vérités se greffent l'une sur l'autre. Nous avançons, mais sans conserver toujours avec la réalité des choses cette union solide que les fondateurs de la Chimie moderne nous avaient enseignée.

Il est vrai que nous devrions nous borner dans ce livre à constater les faits du développement scientifique. Mais l'étude de sa nature serait sans fruit, l'histoire sans enseignement, si ceux qui veulent s'instruire ou qui prétendent enseigner ne s'imposaient pas, comme première règle, de faire une distinction entre les vérités relatives; partant éphémères, et les vérités éternelles s'ils ne s'efforçaient pas de mettre en relief, sur la science des systèmes, la science de la nature.

On dit parfois qu'un système est bon lorsqu'il prouve sa fécondité. Nous ne le croyons pas. Une théorie n'est féconde que par les vérités qu'elle groupe; elle est funeste et retardataire, et par les erreurs qu'elle recèle comme toutes les œuvres humaines, et par la fallacieuse assurance qu'elle donne au savant. L'histoire du phlogistique ne nous enseigne pas d'autre mo raie. Et pourquoi nos systèmes modernes ne devraient-ils pas nous faire craindre les mêmes embûches? Pourquoi ne pas proclamer au contraire cjue la fécondité d'une doctrine est sans doute une très bonne chose, mais que sa condition fondamentale est la simple vérité?

Tel est le secret des préférences qu'a fait germer en nous l'étude des travaux des maîtres de la Chimie; il ne nous appartenait pas de les taire. C'est Lavoisier sur Cavendish et Priestley, Dalton sur tous ses prédécesseurs et ses émules, Davy sur Gay- Lussac, Dumas sur Berzélius, Laurent sur (icrhardt, Graham sur Liebig, Pasteur sur Le Bel et Van'l, lloff, Sainle-Claire DeviUe sur Wnrlz.

Si le lecteur ne partage pas certaines de ces appréciations, il nous saura gré sans doute de l'avoir prévenu de la direction <[ue nos idées ont prise par l'étude, la réflexion et le temps.

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