LA CHIMIE DE LAVOISIKR. I^S
stances où le sel avait été placé, Bergman étonné s'en prend à c{uelcjue impureté du salpêtre. 11 renvoie ce sel par un de ses élèves qui ne manque pas une occasion si belle de rudoyer un peu le pauvre garçon apothicaire qui l'avait livré. Mais Scheele s'informe de ce qui s'est passé, se fait expliquer les détails de l'expérience, et il en donne immédiatement l'explication. A peine celle-ci est-elle rapportée à Bergman, qu'il accourt auprès de Scheele, l'interroge, et découvre, à sa grande surprise, à sa grande joie, sous l'humble tablier de l'élève en pharmacie, un chimiste profond et consommé; un chimiste de haute volée, à qui se sont déjà révélés nombre de faits inconnus, un chimiste qui, loin de s'en tenir aux détails de la pratique, lui développe, sur la composition de l'air et sur la théorie de la chaleur, les idées crui ont servi de base à son TraiU': de T Air et du Feu, clans lequel il a dépassé Pries tley el où il s'est quelcjuefois approché de Lavoisier » i^). Sans reproduire toujours l'hisforiette, on signale que Gahn s'employa comme intermédiaire dans ce rapprochement entre Bergman et Scheele. Xous n'oublierons certes pas l'ascendant exercé par le modeste élève en pharmacie sur le savant officiel. Cependant il serait peut-être injuste de méconnaître l'heureuse influence subie par Scheele; c'est d'ailleurs de la péinode d'Upsal que datent ses plus belles expériences et notamment la plus grande partie de son célèbre Ouvrage sur V Air et le Feu.
En février 1770, à l'âge de 82 ans, il était nommé membre de l'Académie des Sciences de Suède. L'année suivante, le Collège Médical le désignait pour gérer à Kriping la pharmacie d'une jeune veuve Marguerite Sonneman. « Que je suis heureux, écrit-il à son ami Gahn, de n'avoir plus souci de me nourrir et de me loger. Il n'y a pas de délices compara])les à celles que fait naître une découverte... «
Mais l'affaire n'alla pas toute seule. Les Sonneman furent exigeants. Un instant Scheele pensa abandonner la place, Gahn le pressait de venir à Fahlun; Bergman voulait l'avoir à Upsal; Lokk ne demandait pas mieux que de le reprendre; d'Alembert
(') J.-B. Leçons de Philosophie chimique, p. yo, Paris, Ebrard, i836. D. ,0
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avait écrit à son sujet à Frédéric II, et une position de 1200 tha- 1ers lui étaii offerte à Berlin. Mais, écrit-il à Bergman : u il ne faut manger (ju"à sa faim, et si je trouve mon pain à Koping, pourquoi iiais-je le chercher ailleurs? )i I^a bourgeoisie et les autorités de K()ping avaient manifesté leur sympathie au jeune savant, les Sonneman se trouvèrent ainsi amenés à conciliation, et Scheele s'installa décidément dans la pharmacie. Il fut bien déçu dans ses espérances : au lieu de l'aisance, il ne trouva qu'une situation obérée, au lieu d'une vie paisible, une perspective de privations. Il accepta tout sans se plaindre. Bergman lui avait fait allouer par l'Académie de Suède une rente annuelle de 100 thalers pour l'aider dans ses expériences. Et il montra tant d'énergie qu'en 1782 il était à même de se faire construire une nouvelle habitation. Il allait avoir un laboratoire autre que le réduit cjui lui avait servi jusque là malgré les plus rudes intempéries, et où il avait contracté des rhumatismes. Mais il n'en jouit pas longtemyjs. Au dire de certains historiens, c'est ce mal qui aurait été cause initiale des troubles qui devaient entraîner sa mort; d'autres en donnent des raisons moins claires. Cet événement fatal survint le 22 mai 1 786 ; Scheele avait 43 ans ; son mariage avec Marguerite Sonneman avait été célébré deux jours avant. Celle qui avait reçu en héritage, avec une modeste fortune noblemcni a((]uise. ce nom gloivieux entre tous le troquait quebpies mois après contre cebii d'un nouveau « proviseur » «h' la ]»hannaci('., (|ui fut sans doute plus heureux.
Si Hct/.Mis ne MOUS l'aNail pas dil. nous ])ourrions voir dans r<puvre même de Scheele qu'il travaillait sans plan préconçu et q»ie son expéiimenlation n'avait d'aulre but (pie d'ex]>liqucr h^s jihénomèufs (|ui se présentaient à !ni. < )n pourrait dire ((uil :i luiH-lié ;i lous les (loiuanu^s (l(» hi Cliiinic. Les acides fluorliN- (biquc, iliMisilicKpic, uiaiiganupH', nioK ixhcpu'. I uiigsti<|ue, a?sctM(|iH'. hiclupu', nnicKpic. oxalupu'. gallupu'. pvr(»ga!lu|ue, <il in)iif. I ;irl iiijiic. iiiMpu", uiahquc. rappcllcul cIkicuii une déc(Mi\ eih' de Sclu'cic. Il isole le sucre de lait, détermiuc l;i coiuposii idii du sel uiiridcosinupu' (résidu de l'évaporation de I iniii.),dn lmi;i\. du itiru de l'nisse, cl |)!'é[)are l'acide cyanhvdriipn-. Il dèiiuMilir (|uc la plouihagiue est du «ai'hoiu; plus ou
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moins ferrugineux et qu'elle est de même nature (jue la poudre qui se dépose dans l'attaque de l'acier par les acides minéraux. Il détermine la nature de l'hydrogène sulfuré, découvre l'hydrogène arsénié et l'arsénite de cuivre (vert de Scheele). Il trouve de nouvelles méthodes de préparation pour l'éther, la poudre d'Algaroth (oxy chlorure d'antinioine), le phosphore, le calomel, la magnésie blanche. Et dans cette simple préparation de l'emplâtre simple, exécuté depuis des siècles par une multitude de pharmaciens, il puise le point de départ de lune de ses découvertes les plus originales.
Les lettres de Scheele, dont nous devons la publication à M. Nordenskiold (^), établissent que la plupart des expériences de son grand Ouvrage U Air et le Feu ont été exécutées à Upsal, et cjue, certainement avant lyyj, c'est-à-dire au moins un an avant Priestley et Lavoisier, il avait préparé un gaz qui était appelé à jouer sous le nom t'oxygène un rôle fondamental dans la science. Il le prépare par les carbonates d'argent et de mercure, l'oxyde de mercure, par le nitre et le nitrate de luagnésium, par calcination d'un mélange d'oxyde de manganèse et d'acide arsénique. Il est établi, par sa correspondance avec Gahn, que le manuscrit de cet Ouvrage fut envoyé à l'imprimeur à la fin de 1775. Il ne parut qu'en 1777.
Mais l'originalité des découvertes s'établir })lus logicjuement et plus solidement d'après leur caractère que d'après des discussions de dates. Et, si l'on envisage moins le résultat acquis que le moyen de l'acquérir, l'œuvre de Scheele diiîère tout autant de celle de Lavoisier que de celles de Priestley et de Cavendish.
Il est essentiellement chimiste, en ce sens que c'est l'analyse, l'étude des analogies et des dilTérences existant entre les corps, qui constituent le fond de toutes ses méthodes. Elles lui assurent de nombreux succès. < Il ne touchait pas un corps sans faire une découverte », nous dit Dumas. Son seul travail sur la magnésie noire (bioxyde de manganèse) le conduit (1774) à la découverte de l'acide muriatique déphlogistiqué (chlore) dont il fait ime
(') C.-\\'. Scheele, \achgelassene Briefe mul Anfzeidinimgcn. Herausgcgeben von E.-A. Nordenskiold. Stockholm, Xorstedt; 1892.
l48 CHAPITRE V.
étude magistrale, de la baryte, de l'oxygèrie sur lequel il doit revenir dans son Ouvrage sur Uair et le Feu, et enfin de la nature de la magnésie noire elle-même, qui diffère de toutes les terres connues. Scheele prépare le caméléon minéral; il constate que le bioxyde de manganèse colore le verre ; sa forte densité empêche de le confondre avec les terres, d'autant plus que sa solution dans les acides est précipitée par le sel lixiviel du sang (ferrocvanure). Tous ses caractères rapprochent la magnésie noire des chaux métalliques et l'éloignent des terres. Ces recherches conduisirent Gahn à la découverte de l'élément métallique qui prit successivement les noms de magnésium, manganesium, manganèse.
Xe cherchons donc pas dans l'œuvre de Scheele des lumières sur le phlogistique, la chaleur et le feu. Mais lorsque nous étudierons, dans le Chapitre suivant, l'origine des lois de poids, et que nous prendrons comme guide un livre de Bergman, nous nous garderons bien d'oublier tout ce qui, dans cet Le science anonyme, revient à Scheele, la plus grande figure des chimistes septentrionaux à cette époque (').