‹ Histoire de la chimieChapitre 62 sur 137 · III. — Le chlore et l'iode · texte numérisé non relu

III. — Le chlore et l'iode

Lavoisier, en démontrant que le soufre, le phosphore, le carbone, en brûlant dans l'oxygène, leur faisaient « lâcher prise au calorique )> et donnaient naissance à des acides, ne résistait pas à l'idée d'élever ce fait à la hauteur d'un principe.

« On voit, dit-il, que l'oxygène est un principe commun à tous les acides, et que c'est lui qui constitue leur acidité; qu'ds sont ensuite différenciés les uns des autres par la nature de la substance acidifiée. Il favit donc distinguer dans tout acide la base acidifiable à laquelle M. de Morveau a donné le nom de radical, et le principe acidifiant, c'est-à-dire l'oxygène ('). >'

Berthollet fut amené le premier à mettre en doute la notion créée ainsi par son illustre prédécesseur. Il avait découvert l'acide cyanhydrique et démontré que cet acide ne contient que du carbone, de l'azote et de l'hydrogène (') (1789). Quelques

(^) Berzélils, Traité de Chimie, trad. Esslingcr; t. I, p. 367. Bruxelles, Dnmont, i833; 8 vo'.

(2) Ibid.

(3) Lavoisifh, Trailé de Chimie, :>.^ édilion, 1. I, p. G9. Paris, Cuchct,

('•) Anii. de Chimie, I. I, 1789, p. 38.

PKRioni: i)K n.vvv, les lois hoctrixalf.s. '2S1

années plus tard (1798), il faisait une étude de l'hydrogène sulfuré (^) dont la composition avait déjà été déterminée par Seheele :

« Je ne rappellerai point ici, dit-il, les observations que j'ai opposées à l'opinion de ceux qui prétendent que l'acidité est un attribut qui n'appartient qu'à l'oxygène: j'ajouterai seulement que l'hydrogène sulfuré ne contient point d'oxygène et qu'il s'éloigne cependant très peu par ses propriétés acides de l'acide carbonique qui sur 100 parties en contient à peu près 76 (^). »

Cependant il ne serait pas exact de voir en Berthollet le défenseur irréductible de la thèse contraire à celle de Lavoisier ('). Citons quelques textes :

« L'acide muriatique et le fluorique sont les seuls parmi les acides connus qui soient immuables dans leur composition : l'acide fluorique, qui paraît être le plus puissant des acides, a été peu examiné jusqu'à présent par les chimistes; mais tout ce ((ue l'on en connaît oblige de le i-egarder comme une substance simple : pour l'acide muriatique, sa production naturelle, qui paraît accompagner ordinairement celle de l'acide nitrique, et quelques autres circonstances, décèlent en lui un état de composition : mais il n'en est pas moins vrai que dans tous les effets connus , excepté un très petit nombre de cas douteux, il n'éprouve point de décomposition, et qvie par conséquent, pour l'explication de presque tous les phénomènes auxquels il participe, il est indifférent qu'il soit une substance sirr\ple ou composée.

» On a regardé également l'acide boracique comme une substance simple

» Tous les avitres acides doivent leur acidité à l'oxvgène .

[^) Anu. de Chimie, t. XXV. p. 233.

(2) Ibid.

(3) « Il a fallu dix années à Lavoisier pour ramener à lui, même dans ce que sa doctrine avait d'incontestable, les hommes les plus dignes do l'entendre; et, faisons-le remarquer aussi : M. Berthollet, peu de temps après, éprouva par une sorte de talion im sort semblable. « (Cuvier, Eloges, 3 vol.; t. III, p. 191. Paris, Levraidt; 1827.)

CIIAPlTliE Vil.

on ne pourrait, jusqu'ici, indiquer d'autres exceptions que celle de l'hydrogène sulfuré, qui a les propriétés caractéristiques des acides sans contenir de l'oxygène et celle de l'acide prussique; mais, i° l'hydrogène sulfuré parait devoir ses propriétés acides au soufre dans lecjuel la force de cohésion les rendait latentes, et ses propriétés dominantes lui assignent une autre classe que celle des acides; 2^ l'acide prussique a des propriétés particulières, qui ne permettent pas de le confondre avec les acides (^).

» ... on a eu raison d'appeler l'oxygène principe acidifiant.

» J'ai, dans d'autres occasions, résisté à cette idée cjui est due à Lavoisier; mais il me paraît aujourd'hui que l'on donnait trop d'extension au principe qu'on voulait établir, et que de mon côté j'y apportais trop de restriction.

)) En effet, vouloir conclure de ce que l'oxygène donne l'acidité à un grand nombre de substances, que toute acidité en provient, même celle des acides muriatique, fluorique et boracique, c'est reculer trop loin les limites de l'analogie.

» L'hydrogène sulfuré, qui possède réellement les propriétés d'un acide, prouve directement que l'acidité n'est pas toujours due à l'oxygène (-).

» Ces considérations prouvent cjue l'oxygène peut être regardé comme le principe d'acidité le plus ordinaire, mais que cette espèce d'allinité pour les alcalis peut appartenir à des substances qui ne contiennent point d'oxygène; qu'ainsi l'on ne doit pas toujours conclure de l'acidité d'une substance qu'elle contient de l'oxygène, ([uoiciu'elle soit un motif pour y en cherchei' l'existence : il faut encore moins conclure de ce qu'une subslancc contient de l'oxygène, qu'elle doit avoir les propriétés acides; au contraire, l'acidité d'une subsLance oxygénée fait voir (|ue l'oxygène n'y éprouve ((u'utie saturation incom- ])lète, j»uis<[U(' SCS |»r()|)iMélés restent dominantes (')... »

(') r3ERTiioi.LL:T, Slaliquc rhliiiiqur, 1 vol.; I. 11, p. ir.K Paris, Didot, iSO).

(2) Ihid., 1. Jl, ]). S.

(3] Ihid., l. Il, p. H).

PKKionK nK nAvv, les lois norTRixAi.ES. loi

Cette question n'était pas soluble avec les seuls documents exi^tant à ce moment dans la science. Encore faut-il reconnaître que Berthollet s'en tirait très élégamment.

Mais, en 1808, Davy, après avoir isolé le potassium et le sodium, déduisit, ainsi que nous l'avons vu, que l'oxygène était le principe de l'alcalinité aussi bien que de l'acidité. Si l'oxygène provoquait l'apparition des deux propriétés contraires, l'acidité et l'alcalinité, il était bien à craindre qu'il ne provoquât rien du tout. Les jours de la théorie de Lavoisier étaient dès lors comptés.

L'étude du chlore, jalonnée bientôt par la découverte de l'iode, allait, après bien des résistances, amener la conviction dans les espï*its les plus rebelles. Il appartient sans conteste à Davy d'en avoir admis le premier la véritable nature, mais il est curieux de constater t{ue c'est à ses contradicteurs, Gay- Lussac et Thénard, toujours expérimentateurs excellents, qu'il a dû souvent ses meilleurs arguments.

Scheele, c{ui avait découvert le chlore, l'appelait suivant les idées de son époque acide muriatique déphlogistiqité. A cette notion vague (^), Berthollet (^) en svibstituait une plus précise, mais moins exacte, suivant laquelle le chlore serait une combinaison d'acide muriatic[ue et d'oxygène.

Mais qu'était l'acide muriatique ? Lavoisier devait évidemment le considérer comme contenant de l'oxygène. Nous avons vu Berthollet tendre singulièrement à le regarder comme un élément. Le 2.3 janvier 1809, Gay-Lussac et Thénard (^) annonçaient que « le gaz muriatique ne contient [loint d'eau hygrométrique, mais qu'il en contient de combinée ». Le 12 janvier précédent, Davy avait fait la même communication devant la « Royal Society ». Ces savants tiraient cette conclusion de l'action du gaz sur la litharge.

C'était le potassium qui allait ouvrir les yeux à Davy. 11 se

1^) Vague parce qu'elle invoque le jjhlogistique et que nous n'avons pas le droit de remplacer le mot déphlogistiqué par déshydrogéné. (^) Berthollet, Journal de Physique, 1783, p. 325. (^) Recherches phijs.-chim., t. II, p. i53.

■v>84 CHAPITRE Vil.

rappelle des expériences faites deux ans avant avec le métal nouveau :

<■<■ J'avais rendu compte en 1808 de l'action du potassium sur le gaz muriatique, dans laquelle il se produit plus d'un tiers de son volume d'hydrogène, et j'avais établi qu'en aucun cas il ne peut se former de l'acide muriatique avec l'acide muriatique oxygéné ou avec les muriates secs sans que l'on fasse intervenir l'eau.

» Dans le second Aolume des Mémoires d'Arcueil, MM. Gay- Lussac et Thénard ont décrit une longue série de faits relatifs à l'acide muriatique et à l'acide inuriatique oxygéné. Certaines de leurs expériences sont semblables à celles décrites dans mon Mémoire antérieur, d'autres sont nouvelles et extrêmement curieuses...

') L'un des faits les plus singuliers que j'aie observé dans cette voie, fait que j'ai déjà rapporté, est que le charbon est sans action sur le gaz muriatique et sur le gaz muriatique oxygéné, au contact de l'arc voltaïque...

» Cette expérience souvent répétée me fit douter de l'existence de l'oxygène dans cette substance ('). »

Davy parle des expériences que Gay-Lussac et Thénard avaient exécutées sur le charbon « à une température quelconque (^) ». Il les aurait exécutées indépendamment ('). Le mode opératoire des savants français nous semble meilleur, et ils ont le mérite d'avoir mis immédiatement en vedette ce fait qui leur apparaît comme l'objection principale à leur manière de voir. Voici leur conclusion :

« Le gaz nuiriali(|ue oxygéné n'est pas décomposé par le charbon, et l'on ])ourrait, d'après ce fait, et ceux qui sont rapportés dans ce Mémoire, supposer que ce gaz est un corps simple; les j)lién()mèn<'s qiril présente s'explicjuent assez bien dans cette hypothèse : nous ne chercherons point cependant

(') Phil. Transact., 1810, p. ■y.^i.

(^) Recherches phi/s.-chiin., t. II, p. i5().

(■•) Nous n'avons pu on trouver la inciilion su (lisaninicnl nctic dans les Mémoires (Phil. Trans.) avant 1810.

i>i:Rioi)E i)K i)A\v, i.i:s lois hoctkinalkî:. -iS'y

à la défendre, parce qu'il nous semble qu'ils s'expliquent encore mieux en regardant l'acide muriatique oxygéné comme un corpG composé » (^).

Sans entrer dans les détails de cette discussion, contentonsnous de rappeler, parmi les arguments que Gay-Lussac et Thénard opposent à Davy, ceux (pu nous semblent avoir un intérêt historic[ue :

i"^ L'acide borique fondu et le charbon n'ont d'action sur le chlorure d'argent qu'en présence de vapeur d'eau.

:i° Le gaz muriatic[ue oxygéné n'agit pas sur le charbon au rouge, mais en présence de vapeur d'eau il se forme de l'acide muriatique. Gay-Lussac et Thénard concluent que ce dernier acide contient de l'eau.

3° Analogies des muriates avec les autres sels (pii sont oxygénés.

4° D'après les idées de Davy, il faudrait admettre que, dans l'action de l'acide muriatique sur un oxyde, l'hydrogène de l'acide réduit d'abord l'oxyde, et qu'ensuite le métal s'unit à l'acide muriaticiue oxygéné.

Aux yeux des deux savants français cela était possible mais peu probable (^).

Mais comment expliquer cette indécision bizarre ? Le texte suivant nous semble a cet égard instructif (^) :

« Nous avons établi les premiers, AL Thénard et moi, par une série nombreuse d'expériences qui nous sont propres, que 1 on pouvait considérer l'acide muriatit[ue oxygéné comme un corps simple, parce qu'il n'y avait aucun moyen direct d'y

(^) Recherches phijs.-chitu., t. II, p. i'j(), 172, i-\.

(^) A titre de curiosité, rapportons le passage suivant : « Nous croyons pouvoir dire avec la plus grande assurance que le gaz muriatique oxygéné est de l'acide muriatique sec et de l'oxygène, comme le soufre est do l'acide sulfurique sec et de l'hydrogène, l'azote de l'acide nitrique sec et de ce dernier principe. » Cette Note est de celles que Van Mons a eu l'oulrecui- ■dance d'intercaler de son cru dans la traduction qu'il a publiée de la Philosophie chimique de Davy (Paris, Dufour, iSi3, t. I, p. 277).

(3) Gay-Lussac, Mémoire sur l'iode, lu le i*^"^ août 181 i (Mémoires de la <lassc des Sciences math, et phys. de Vlnstiiui, aimée 1812, ï^ Partie, p. 121. Paris, 181 6.

■i^6 CHAPITRE VII.

démontrer la présence de l'oxygène. Nous avions môme développé cette hypothèse dans le Mémoire que nous lûmes à la Société d'Arcueil. le 26 février 1809; mais elle parut si extraordinaire, que M. Berthollet nous engagea à l'énoncer avec la plus grande réserve. En elïet, quoique M. Davy ait annoncé dans son Mémoii-e sur l'acide muriatique oxygéné que cette hypothèse était celle de Scheele, elle était entièrement nouvelle, et elle ne parut extraordinaire que parce qu'elle était en opposition a\"ec une manière de voir fortifiée par une longue habilude et par de très beavix travaux. C'était avoir fait un grand pas dans la connaissance de l'acide muriatique oxygéné, que d'avoir heurté les opinions reçues sur la nature de cet acide; car c'est ici le cas de dire qu'il est bien plus facile de trouver une vérité nouvelle que de reconnaître une vieille erreur: et nous réclamons comme notre propriété d'avoir les premiers découvert ([ue l'acide muriatique oxygéné pouvait être considéré comme un corps simple. M. Davy, en adoptant la conclusion (jue nous avions tirée de nos expériences, n'a rien ajouté à son degré de certitude; mais nous devons avouer c[u'il lui a donné des développements, et que, par l'influence de son grand talent, il a beaucoup contribué à la propager. Je dois observer cependant que M. Dulong et M. Ampère l'avaient adoptée longtemps avant M. Davy, et (|ue, moi-même, je l'avais toujours |»résentée comme la plus probable dans les cours de chimie que l'ai faits à l'Ecole Polytechnique. Aujourd'hui la découverte de l'iode ])araît avoir fixé l'opinion des chimistes français sur la nature de l'acide muriatique oxygéné. »

Tout ce que nous dit ici Gay-Lussac est parfaitement exact. Davy n'a eu eu cela d'autre mérite que sa clairvoyance; mais (;e mérite est certain et (railleurs siillisaut. Ciay-Lussac n'a iiiau(|iié (pie de décision; mais, j)orté par sa nature à aller de l'avant . il a xi'aiscnihlahleinenl subi les entraves de son collègue 1 luMiaid. chiiiuste consciencieux mais de sim'oiuI plan, cl de sini maître lîei'l liollct , ipii n'était pas (pialilié en cette matière |)oui' le inamtcnii' dans la Ixuine \(»ie.

C'est (luiic la (lrcou\ cite de liodc (pu lit ahandoiiner défiiuli\('ni(Mil à ('ia\ -I Jissac les anciennes idées sur la nature du

l'KKIOUK l)K DAVY, 1,KS LOIS DOCTR KNAI.KS. 287

chlore. Il rerounut en efi'et que le nouvel élément vient se placer entre le soufre et le chlore : par l'existence de l'acide iodhydrique il se rapprochait du chlore, tandis que l'acide iodique l'apparcutait au soufre.

L'iode a été découvert par un dijonnais, Bernard Courtois, qui exerçait à Paris la profession de salpétrier (^). Son étude a été faite concurremment par plusieurs chimistes, notamment Gay- Lussac et Davy, et l'on a souvent discuté la c^uestion de savoir au(piel de ces deux savants appartient la priorité de cette étude.

« Il y a près de deux ans, nous dit Gay-Lussac {^), que M. Courtois avait fait la découverte de l'iode, lorsque M. Clément l'annonça à l'Institut, le 29 novembre i8i3. M. Courtois avait observé plusieurs de ses propriétés, et particulièrement celle (ju'il a de former une poudre très fulminante, lorsqu'on le traite par l'ammoniaque. Il s'était proposé d'en faire connaître tous les caractères; mais, détourné des travaux de laboratoire par les soins qu'exigeait une fabrication très active de salpêtre, et de plusieurs autres produits, il engagea M. Clément à continuer ses recherches. M. Clément, par des motifs semblables, ne put y consacrer que c[uelques moments : néanmoins il obtint un grand nombre de résultats comme on le voit par la Xote cjui est imprimée {Ann. de Chim., t. 88, p. 3oi). Il découvrit qu'en mettant l'iode avec le phosphore, on obtenait un acide gazeux, mais il conclut de ses expériences que ce gaz était composé de \ d'acide muriaticpie environ, et | d'iode {Moniteur du 2 décembre i8i3). M. Clément était encore occupé de ses recherches, lorsque M. Davy vint à Paris, et il crut ne pouvoir mieux accueillir un savant aussi distingué qu'en lui montrant la nouvelle substance qu'il n'avait encore montrée qu'à MM. Chaptal et Ampère. Je rapporte ces circonstances pour répondre à l'étrange assertion que l'on trouve dans le Journal de MM. Nicholson

(') Le centenaire de la découverte de l'iode a été célébré à Dijon, il y a quelques années.

[^) Mém. de ilnslifut pour iSri, loc. cit., p. i36.

288 ciiAPiTiu-; VII.

et Tilloclî, 11° 189, p. 69 : « Il paraît ([ue l'iode a été découvert » depuis environ deux ans ; mais tel est l'état déplorable de )) ceux ([ui cultivent les sciences en France, qu'on n'en avait » rien publié jusqu'à l'arrivée de notre ]ihilosophe anglais dans » ce pays. » C'est de M. Davy dont on parle. Peu de temps après avoir montré l'iode à M. Davy, et lui avoir communiqué le résultat de ses recherches, M. Clément lut sa note à l'Institut, et la termina en annonçant que j'allais la continuer. Le (i décembre, je lus en effet à l' Institut une Note qui fut imprimée dans le Moniteur du 12 décembre, et qui l'a été ensuite dans les Annales de Chimie, t. 88, p. 3ii. Je ne rappellerai pas ici que les résultats qu'elle renferme ont déterminé la nature de l'iode, et que j'y ai établi que cette substance est un corps simple analogue au chlore : personne n'a contesté jusqu'à présent que je n'aie fait connaître le premier la nature dr l'iode, et il est certain que M. Davy n'a publié ses résultat;; que plus de huit jours après avoir connu les miens [Ann. de Cliim., t. 88, p. 822). »

Pour pouvoir donner notre adhésion complète à ce passage du Mémoire de Gay-Lussac, il faudrait c[ue nous puissions en supprimer les quatre derniers mots. Lu point en a été précisé par Arago de la manière suivante (^) :

« Il (Davy) avait reçu de M. Clément, peu de temps après son arrivée, des échantillons nombreux de la substance mystérieuse. Gay-Lussac l'apprend et juge d'un coup d'oeil à combien de critiques, blessantes pour riionneur de nos expérimentateurs et de nos Académies, pourra donner lieu l'antériorité accordée ainsi par le hasard et un peu de légèreté aux investigations du chimiste él ranger. Il va aussitôt, rue du Regard, chez le pauvre salpétrier, en obtient une petite <[uautité de la matière découverte ]iai' lui, se met à l'œuvre et y)roduit eu |»eu de jours iiii li;i\ail également remarquable |);ii' la \anélé, TMopoi'l ancc cl la ii(»u\'eaulé des résultais. »

Le premier document im[)rimé (iiic nous possédions sur l'iode est une Note de Gay-Lussac, parue dans le Moniteur du 1 ■>. dé-

(') Ahago, .Yo/àï'.s' l)io'^ra]t}ii(fues, t. lit, \k î». l'aris, ("lidc, i85tj, j vol.

PÉRIODK I)K DAVV, LKS LOIS DOCTRINALES. 28ç)

cembre i8i3, établissant que c'est un corps simple analogue au cblore. Cette Note avait été lue à l'Institut le 6 du même mois. Rappelons que le Mémoire du même savant fut présenté à l'Institut huit mois après.

Les documents émanant de Davy sont un peu postérieurs, mais ils ont un caractère dont il importe de tenir compte. Le premier est une lettre adressée à Cuvier et datée du 1 1 décembre i8i3; elle fut publiée par le Journal de Physique :

« Monsieur, je vous ai dit, il y a huit jours, que je n'avais pu découvrir l'acide muriatique dans aucun des produits de la nouvelle substance découverte par M. Courtois dans le sel de varech, et que je regardais l'acide qu'y a fait faire le phosphore dans les expériences de MM. Desormes et Clément comme un composé de cette nouvelle substance et d'hydrogène, et la substance elle-même comme un corps nouveau jusqu'à présent indécomposé, et appartenant à la classe des substances qui ont été nommées acidifiantes ou entretenant la combustion. Vous m'avez fait l'honneur de demander communication de mes idées par écrit. Plusieurs chimistes s'occupent aujourd'hui de cet objet, et il est probable qu'une partie de ces conclusions auront été également trouvées par eux, principalement par M. Gay-Lussac, dont la sagacité et l'habileté doivent nous faire espérer une histoire complète de cette substance... »

Le mémoire de Davy a été lu devant la « Royal Society » le 20 janvier 1814, mais il est intéressant de constater qu'il est daté de Paris le 10 décombre i8i3 (^). La première Note du savant français et le mémoire du savant anglais ont donc été écrits en même temps, à quelques jours près. Cependant Davy a écrit ce qui suit à son frère John, de Florence, en date du 18 mars i8i4 :

« L'iode a été pendant deux ans à l'état embryonnaire. Je vins à Paris. Clément me pria de l'examiner : il croyait que c'était un corps composé, produisant de l'acide muriatique. J'y travaillai quelque temps; je déterminai que c'était

(') Phil. Trausaci., i8k^, p. 72.

2Ç)0 CHAPITRK VII.

un corps nouveau et qu'il produit un acide particulier en se combinant avec l'hydrogène. J'en fis part à Gay- Lussac, à Ampère et à d'autres chimistes. Le premier prit immédiatement « la parole du Seigneur de la bouche du serviteur )>, et il traita ce sujet comme il avait traité le potassium et le bore (^). Le Mémoire sur l'iode, (jue j'ai envoyé à la Société Royale, je l'ai écrit avec l'approbation de Clément, et une Note, publiée dans le Joitrnal de Physique, établit mes droits de priorité ».

Les documents que nous venons de produire nous paraissent suffire à vider la question de l'iode. Il est établi que c'est Courtois qui l'a découvert. Clément en a fait une première étude dont les résultats ne nous sont guère connus, mais ont été commiuiiqués verbalement à deux chimistes, Davy et Gay-Lussac Ceux-ci sont arrivés en inème temps à un résultat identique. Nous n'avons aucune raison de soupçonner la bonne foi de l'un plutôt que de l'autre des deux expérimentateurs, et la simultanéité de leur résultat n'a rien qui doive surprendre, puisque tous deux se trouvaient également bien préparés à la recherche qui leur était proposée, et munis des mêmes renseignements verbaux.

Pom'quoi d'ailleiirs \oulou' absolument y attacher un seul nom? Une découverte scientifique n'est pas une chose due au hasard des circonstances, et, à moins d'être une simple trouvaille, elle dérive logiquement de travaux antérieurs. Pour Davy, c'était le couromu'ment de ses recherches précédentes; pour Gay-Lussac c'était une conversion délinilive aux idées nouvelles (pi'il avait été bien près d'embrasser avant Davy lui-iiKMue.

L"(i|)iiii(>ii nouvelle, consacrant l'existence de sels exempts d'ux\ gèue, se répau(bl ia|)i(lemenl dans le monde des chimistes. Cependant Tbénard ne lui pas aussi facde à réduire <]ue sou i-()llal>nial cur. ( )u signale q ii à la lin de i S i j \[ rcslail , à peu près seul en France, lidèle à rancienne conception. N esl-ce pas là un

(') Nous lie voyons (|n(l «ii'icT Davy l'sl IoikU'- à lorniiilcr iiivcrs (iay- Lussac rilali\ iiiiciil au polassiuni. (hiauL an bore, voir p;t<ic '.'-7'J.

PÉRIODK DE D.VVV, LES LOIS DOCTRINALES. 29I

indice avi sujet de la sincérité des aveux que nous a faits plus haut Gay-Lussac; et n'est-il pas permis de croire que, livré à lui-mcnie, il eût été le premier à découvrir la nature élémentaire du chlore?

Un autre maître de la s cience de cette époque devait se montrer plus réfractaire encore que Thénard : en i8i5, le beau travail de Gay-Lussac ne parvenait pas à convaincre Berzélius de l'existence d'acides privés d'oxygène. Une dizaine d'années après la découverte de l'iode, le grand chimiste suédois fit un travail sur les ferrocyanures qui modifia sa manière de voir (^).

Son élève Woehler nous raconte (^) comment, en 1828, se manifesta un jour ce revirement. Anna, avec laquelle nous avons fait connaissance, n'avait pas été sans s'assimiler les termes de laboratoire. Faisant remarquer à Berzélius l'odeur d'acide chlorhydrique oxygéné qui se dégageait d'un ballon, « Anna, lui dit-il, tu ne dois pas dire acide chlorhydrique oxygéné ; tu dois dire chlore, c'est mieux ». L'élève ne nous a pas dit la satisfaction qu'il dut éprouver en apprenant, par ce moyen détourné, que l'obstination de son maître était enfin réduite. Nous expliquerons ultérieurement, lorsque nous jetterons un coup d'oeil sur la théorie dualistique, les motifs de cette obstination.

Page 1