‹ Histoire de la chirurgie francaise au XIXe siècleChapitre 7 sur 83 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

» pour être honnêtes, ce que l'on pouvait appeler alors la science » allemande était encore dans ses langes. La science courante, la » science élémentaire, les manuels même étaient français. Par- » courez la littérature de cette époque, et vous trouverez qu'à de )) très-rares et de très-brillantes exceptions près, l'érudition des )) livres où la majorité puisait ses connaissances était française, » comme les sources m.êmes de la pensée, et cette période dura )) jusqu'après 1830 (1). »

Cette gratitude, on sait comment les Allemands nous l'ont prouvée ; ce respect pour les travaux des immortels génies qui ont illustré la France, on sait comment ils le pratiquent; mais ces grands noms sont au-dessus de toutes les attaques. Ils rayonnent au fronton de l'histoire, et leurs spoliateurs n'ont de place qu'à son pilori. Est-il vrai que cette splendeur se soit éclipsée, que nous soyons descendus de ce rang que nous assignait la reconnaissance des nations? C'est une question que la postérité tranchera; mais si les plus éminents d'entre nous, dans ces heures de découragement qui suivent les grandes catastrophes, ont cru devoir reconnaître que notre niveau scientifique était tombé au-dessous de celui des nations voisines (2), s'il nous sied à nous aussi de confesser nos défaillances, c'est que nous sentons en nous la force nécessaire pour reprendre notre place, et que nous avons foi dans l'avenir, qui ne fait jamais défaut aux peuples lorsqu'ils ne s'abandonnent pas.

La chirurgie, hâtons-nous de le dire, n'a pas de pareils aveux à faire. Comme art et comme science, elle n'a rien à envier aux peuples voisins. Si quelques-uns d'entre eux l'ont devancée dans la voie des hardiesses opératoires, si la plupart des innovations im-

(1) Virchow, Discours prononcé an congrès des naturalistes allemands, tenu à Rostock en 1872. Voyez aussi Kratzmann, la Médecine en France, considérée au point de vue historique et pratique, et Coup d'œ il comparatif sur l'Allemagne, cité par Jean îlœffel dans son Aperçu historique sur l'ancienne faculté de médecine de Strasbourg. Thèse de Strasbourg, 1872, p. 137.

(i) Voyez le discours prononcé par Quatrefages à Touverture de la session de 1872, de l'association française pour l'avancement des sciences.

Pniil'ACB. XI

portantes qui ont signalé ces dernières années ont pris naissance à l'étranger, il n'est pas de pays où le goût des recherches soit plus répandu, où l'art soit cultivé avec plus d'ardeur dans toutes ses parties, où le progrès envisagé dans son ensemble soit plus nettement accusé. La chirurgie française a perdu sans doute le monopole qu'elle exerçait au temps de Dupuytren, mais elle ne le regrette pas, et loin de porter envie aux nations dont elle a été l'initiatrice, elle applaudit aux eflbrts qu'elle a provoqués avec un empressement qui dépasse même parfois les bornes de la courtoisie.

Le plan que nous avons adopté ne ressemble à aucun autre. Sa conception a été la partie la plus difficile de notre tache. Il nous a fallu marcher sans guide; les rares ouvrages qui ont paru sur le même sujet ne pouvaient pas nous en servir. Sprengel a consacré ses trois derniers volumes à l'historique des principales opérations de la chirurgie, en les passant en revue dans l'ordre anatomique, mais les vingt chapitres qui composent sa dix-huitième section ne présentent aucun lien entre eux. C'est une série de monographies historiques où la médecine opératoire est seule en cause, et cette marche ne pouvait nous convenir. C'est également cche que Richerand a suivie dans son Histoire des progrès récents de la chirurgie. Cet ouvrage, qu'il destinait à servir de transition entre les Mémoires de F Académie royale et ceux de V Académie de médecine, n'a pas tenu ce que promettait son titre. L'auteur n'y a cherché qu'un prétexte pour satisfaire ses rancunes personnelles, et son livre n'est qu'un pamphlet. Malgaigne, dans ses admirables études historiques (i), les plus behes pages que notre art ait inspirées, avait à retracer un passé de vingt-deux siècles ; il n'a pu que grouper les fails culminants autour de ces grands noms qui jalonnent, à de longs intervalles, l'histoire de la chirurgie. Notre œuvre, plus modeste dans ses visées, plus réduite

(1) Introduction aux Qiuvres complètes d'Ambroise Paré et Mémoires de l'Académie de médecine., 1847, t. XHI.

Xd PRÉFACE.

clans ses proportions, ne pouvait pas s'inspirer de la sienne. Le Rapport sur les progrès de la chirurgie, publié sous les auspices du ministère de l'instruction publique, à l'occasion de l'exposition de 1867, faisait partie d'un travail d'ensemble, et ses auteurs ont dû se conformer au plan général de cette œuvre collective. C'est l'inventaire exact et méthodique de toutes les acquisitions dont notre art s'est enrichi depuis le commencement du siècle, mais ce n'est pas l'histoire de la chirurgie telle que nous l'avons comprise.

A nos yeux, les connaissances médicales forment un tout indissoluble. Cette unité, proclamée il y a plus de deux mille ans par Hippocrate, toutes les découvertes, tous les travaux modernes l'affirment aujourd'hui. Ils protestent contre des distinctions basées sur des intérêts de corporations disparues, ou sur des convenances d'enseignement et de pratique qui ne sauraient porter atteinte à l'unité de l'art de guérir. La chirurgie n'est que la médecine avec une arme de plus; toules deux ont le même point de départ, procèdent des mêmes principes, et mettent en oeuvre les mêmes moyens. Inséparables dans leur but et dans leur essence, elles le sont également dans leur passé. L'histoire de la chirurgie ne peut pas plus se renfermer dans l'étude de ses procédés et de ses instruments, que celle de la médecine ne peut tenir dans l'examen de ses doctrines. Les progrès de l'anatomie et de la physiologie les dominent également; toutes les questions de pathologie générale leur sont communes; les conquêtes de l'hygiène et de la thérapeutique les intéressent au même titre; les nouveaux modes d'investigation que les sciences physiques ont mis entre nos mains s'appliquent indistinctement aux deux branches de l'art de guérir; les doctrines médicales les éclairent ou les égarent en même temps, et les questions professionnelles les rapprochent encore par l'influence toute-puissante que les institutions exercent sur la marche des sciences et des arts. L'idée dominante de notre travail consistait à faire ressortir cette union, en signalant les services rendus depuis un siècle à la chirurgie par les autres branches

l'RÉFACE. XIII

de l'art de guérir, et ceux, qu'elles peuvent lui rendre encore. Le tableau que nous avons entrepris de tracer devait donc, en dépit des difficultés de l'exécution, embrasser à la fois tous ces éléments. Il s'agissait seulement de n'accorder à chacun d'entre eux que les développements proportionnés à son importance, et de les échelonner en les groupant autour du sujet principal qui devait toujours rester au premier plan. Ce n'était qu'une affaire de perspective, et nous avons lait tous nos efforts pour en observer les lois. Ce n'est pas sans peine que nous sommes parvenu à concilier les exigences de l'ordre chronologique avec le classement méthodique des sujets, et nous ne nous flattons pas d'y avoir toujours réussi. Pour ne pas dépasser les bornes que nous nous étions imposées, il a fallu glisser légèrement sur quelques détails; nous espérons avoir en partie pallié cet inconvénient à l'aide d'indications bibliographiques nombreuses qui permettront au lecteur de se reporter aux sources auxquelles nous avons nous-même puisé, et qui lui olïiiront, pour chaque question, le catalogue complet des ouvrages et des recueils qu'il pourra lui être utile de consulter. Parmi ces derniers, nous plaçons en première ligne les Mémoires et les Bulletins de V Académie de médecine elde la Société de chirurgie. Les Bulletins de f Académie retracent, de la façon la plus saisissante, les luttes mémorables dans lesquehes se sont ihustrés la plupart des chirurgiens dont nous avons esquissé la biographie. Ceux de la Société de chirurgie nous font assister à leurs débuts; ils permettent de suivre pas à pas les progrès que notre art a faits depuis un quart de siècle; ils exposent fidèlement l'état de la science sur la plupart des questions de pratique.

Nous avons divisé notre sujet en quatre périodes : La PREMIÈRE commence au moment où l'Académie royale de chirurgie vient de disparaître, où toutes les institutions se sont écroulées. Ehe assiste au renversement et à la restauration des écoles, au magnifique essor scientilique qui a signalé l'apparition du XIX' siècle; elle traverse la grande épopée militaire qui eh

XIV l'illJ:i''AGE.

illuslra les premières années, et se termine à la chute de l'empire.

La SECONDE est remplie par la plus haute personnalité chirurgicale des temps modernes. Elle commence à l'avènement de Dupuytren et se termine à sa mort. Pendant ces vingt années, l'art semble se résumer en lui, et tandis qu'il le domine de toute la hauteur de son talent, des hommes encore obscurs lancent la chirurgie dans des voies nouvelles, la médecine réalise sa plus grande conquête par l'immortelle découverte de Laënnec, et traverse son plus grand orage avec la doctrine de Broussais.

La TROISIÈME commence à la mort de Dupuytren et s'étend jusqu'à la découverte de l'anesthésie chirurgicale. Epoque de transition, vouée au culte des faits de détail et aux recherches expérimentales, elle ne se signale par aucune découverte de premier ordre, mais elle porte la lumière sur presque tous les points de la science, elle ouvre à l'anatomie et à la physiologie des perpectives nouvelles, elle prépare la grande évolution que la chirurgie va subir.

La QUATRIÈME s'ouvrc avec l'apparition des anesthésiques et ce grand fait la domine tout entière; il transforme la médecine opératoire, il laisse le champ libre à toutes les excentricités, il fait surgir une telle masse de faits et d'innovations qu'on peut à peine en suivre la trace, et que l'esprit s'égare dans ce dédale. C'est la période la plus longue et celle qui exigeait le plus de développements. L'actualité et l'importance des sujets ne permettaient pas de les effleurer. S'il suffit d'indiquer en passant les doctrines oubliées, les procédés tombés en désuétude, et de se borner à leur assigner une date, il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit des idées et des méthodes contemporaines. Il faut de toute nécessité en exposer les principes et en discuter la valeur. Pour entrer dans de pareils développements, nous avons dû nous résigner à sacrifier tout ce qui n'était qu'accessoire, afin de serrer de plus près le sujet principal En approchant du terme de notre travail, nous avons été forcé de concentrer toute notre attention sur la branche

Page 1