‹ Histoire de la chirurgie francaise au XIXe siècleChapitre 9 sur 83 · PÉRIODE · texte numérisé non relu

PÉRIODE

ARTICLE PREMIER

SUPPRESSION DES ÉCOLES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES. l'académie royale DE CHIRURGIE.

Eu 1 70:2, la France comptait dix-huit facultés , dont quelques-unes remontaient au xiv'' siècle, quinze collèges de médecine, de nombreuses sociétés savantes, dont une, l'Académie de chirurgie , figurait encore parmi les illustrations du pays; le souffle de la révolution passa sur ces institutions et les emporta dans son tourbillon comme il avait entraîné les autres. Le 18 août 179^, une loi votée par l'Assemblée législative abolit les universités et avec elles les facultés de médecine; un an après, la Convention acheva cette œuvre de destruction en supprimant toutes les académies et sociétés littéraires patentées ou dotées par la nation (1). Aux yeux de ces égalitaires, l'instruction était un privilège, le savoir une aristocratie, il fallait faire passer le niveau de l'ignorance sur toutes les classes de la société, il fallait surtout supprimer des dépenses inutiles, la république n'avait pas les moyens de rétribuer des savants.

ilj Décret du 8 août 1793, rendu sur lu. proposition de Grégoire, rapporteur du comité d'instruction publique.

J. RocHART). — Chirurgie tVanç. 1

"> MOUVEMENT SC.lENTlKK.jLlE ; PKEMIÈr.E l'ÊRlODE. |i7'J2-

Loin de nous la pensée de vouloir justifier de pareilles mesures; il Aiut convenir toutefois qu'on s'est trop hâté de les taxer de vandalisme : elles ne détruisaient rien de bien regrettable; les institutions médicales avaient fait leur temps comme les autres; il aurait mieux valu sans doute y apporter des modifications, mais les révolutions n'améliorent pas, elles dévorent comme l'incendie, et laissent au premier gouvernement stable qui leur succède le soin de bâtir sur les cendres un édifice nouveau. C'est malheureusement à ce prix que s'achète trop souvent le progrès.

L'enseignement et la pratique de la médecine en France étaient arrivés à un tel point de désordre et d'anarchie qu'il aurait été bien difficile d'y apporter un autre remède. La faculté de médecine, cramponnée à ses privilèges gothiques, fanatique de ses dogmes et repoussant toute innovation comme un sacrilège, repoussant l'inoculation comme l'antimoine, luttant contre la Société de médecine comme elle avait lutté quarante ans auparavant contre le collège et l'Académie de chirurgie, envieuse surlout de l'affranchissement de cette vassale si longtemps méprisée, la faculté de médecine, dirons-nous, avait conservé loul l'aveuglement de l'aristocratie et devait en partager le so-rt;

Le collège de chirurgie, composé de professeurs nombreux, mais faiblement rétribués, dont les cours ne duraient que trois mois par année et ne se faisaient que deux fois par semaine, ne dispensait plus aux élèves qu'une instruction incomplète et insuffisante. Gênés dans leur enseignement par la faculté de médecine, ses professeurs ne se livraient qu'avec dégoût à des fonctions devenues illusoires, et les abandonnaient .souvent à leurs adjoints. Des abus plus choquants encore se faisaient remarquer dans les autres facultés du royaume, à l'exception de celle de Montpellier, qui avait conservé son ancienne splendeur ; il en était de même dans les collèges, communautés, Ueutenances et prévôtés des chirurgiens des provinces : les choses, en un mot, en étaient arrivées à un tel point que lorsqu'en 1790 la Société de médecine présenta à l'Assemblée nationale son nouveau plan pour la constitution de la médecine en France, elle put avancer, sans crainte d'être démentie^ qu'il n'existait pas, dans tout le royaume, une seule école où les principes fon^ damentaux de Vart de guérir fussent enseignés en entier, Après avoir montré la santé pubUque livrée aux' mains de charlatans avides ou de docteurs ignorants, reçus à la faveur d'examens presque nuls; après avoir signalé la mauvaise qualité, les sophistications sans nombre des médicaments vendus au peuple, elle concluait à la nécessité de mettre fin à tant de maux et de réorganiser l'enseignement sur de nouvelles bases. Elle faisait ressortir dans ce travail remarquable (I) la nécessité

(1) Un extrait de ce plan d'organisation en quatre-vingt-qualre arlicles est consignù daiis \e Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacie, t. LIV, p. 39-. Il a été publié in extenso à Paris en 1790. Un volume in-l", 201 pages.

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de rendre à la médecine son unité hippoeralique, de proclamer lu lil}erlé d'enseignement, d'établir le principe du concours pour les professeurs, la imdiiplicité et la sévérité des épreuves pour les candidats, l'usage exclusif de la langue française dans les examens et les cours, etc., etc. C'étaient là sans doute des idées neuves et fécondes; la révolution ne permit pas de leur donner suite, mais, reprises quatre ans plus tard par Kourcroy, elles formèrent la base de la réorganisation médicale. Ce fut là du reste l'œuvre la plus importante de la Société de Itîédecine. Au point de vue scientifique, elle n'a fait que réunir des documents, qu'amasser des matériaux pour un édifice qu'elle ne devait pas élever.

Enfin, comme si tout à cette époque avait été frappé du sceau de la déchéance, l'Académie de chirurgie elle-même, après avoir brillé pendant un demi-siècle d'un si vif éclat, n'avait plus pour elle que les souvenirs de son passé. Son premier directeur avaite'emporté ses destinées dans sa tombe. Il semblait, dit Dubois (d'Amiens), que la grande âme de Jean-Louis Petit s'en était retirée. Dix -huit années s'étaient écoulées depuis la publication du dernier volume de ses mémoires; les derniers sujets de prix qu'elle avait proposés ne portaient que sur des questions d'une déplorable futilité (i); Desault, sentant qu'il était impossible de lui rendre le mouvement et la vie, s'en était retiré, emportant avec lui à THôtel-Dieu l'avenir de la chirurgie française ; la mort de son illustre secrétaire perpétuel lui avait porté le dernier coup ('2), et le déQret du 8 août 1793 ne fit, pour ainsi dire, que constater un fait accompli. Il lui fut notifié à sa réunion du 22 août, et l'Académie leva la séance afin de prouver sa soumission et son respect pour les décrets de la Convention nationale (3). Ainsi finit cette illustre compagnie qui avait affranchi la chirurgie du joug de la médecine et l'avait élevée à la hauteur de sa rivale . Pendant plus de soixante ans elle avait été le centre vers lequel venaient converger tous les travaux de quelque importance, le point de mire de toutes les ambitions. C'était, comme le dit Yerneuil, « la première réunion )) homogène composée d'égaux poursuivant le même but et associant » leur activité, leurs aptitudes, jusqu'à leurs qualités contraires, pour 5 atteindre la plus haute expression du travail collectif (i). » Les chirur-

([) Elle avait mis successivement au concours, en 178-i, 178G et 1787, l'utilité et les .ipplications des ciseaux, des bistouris, des aiguilles et des instruments pour l'extraction des corps étrangers.

cij Ant. Louis mourut le "20 mai 179:^.

(3) Voir le plumitif de cette séance signé par 'Sabatier, président, et Sue, secrétaire. Quelques jours auparavant, elle avait été accusée de délits qualifiés d'inciuiques, et Sue avait été obligé de se rendre dans le sein du directoire du département et du conseil général de la commune pour donner des explications. {Mémoires de l'Académie de médecine, 1852, t. XVI, p. 20.)

(4) Conférences historiques à la faculté de médecine; Yerneuil, les Chirurgiens érudils. — Conférence du l^'^ avril 1865, in Rente des cours scienlifiques de la France et de l'étranger, 2^ année, 1864-1865, p. 298.

A MOUVEMENT SCIENTIFIQUE : IMlEMlEllE PÉIIIODE. [179^2-

giens français briguaient l'honneur de lui appartenir ou de mériter son approbation, les chirurgiens étrangers s'étaient habitués à la considérer comme un foyer de lumière; mais depuis longtemps ce phare ne projetait plus qu'une clarté douteuse, et lorsqu'il s'éteignit au milieu de la tourmente révolutionnaire, c'est à peine si l'Europe savante s'en aperçut.

Le progrès, du reste, avait déjà traversé la Manche pour se transformer et revêtir dos allures bien autrement décidées : l'école de Hunter venait de se constituer. Répudiant tout le passé, faisant litière des théories et des systèmes, Hunter avait entrepris de donner à la chirurgie les lois et les principes qui lui manquaient, et de l'asseoir enfin sur sa véritable base, sur le terrain de l'expérience et de l'observation. On ne marche qu'avec lenteur et avec bien des iiésitations dans les routes non frayées; mais la persévérance est, on le sait, le caractère dominant des hommes de cette nation : Harvey avait lutté quarante ans pour faire accepter son immortelle découverte, Hunter ne recula pas devant un labeur de vingt années pour arriver à son but. L'anatomie humaine et l'anatomie comparée lui en avaient déjà pris la moitié et n'avaient pu l'y conduire; il fallait demander à la nature vivante les secrets deJa vie, il institua la chirurgie expérimentale; il fallait transporter les résultats de cette étude sur le terrain de la pathologie humaine, l'observation clinique et l'examen cadavérique vinrent lui offrir leur contrôle. « C'est alors, dit Malgaigne dans les belles » page3 qu'il a consacrées à cette époque de l'histoire de notre art, qu'armé » de toutes pièces et mettant à profit cet ensemble de connaissances, il » aborda résolument la question fondamentale devant laquelle J.-L. » Petit lui-même avait reculé, qu'il chercha dans l'observation pure les » principes et les bases de la chirurgie. Au moyen âge elle ne s'élevait )i guère au-dessus d'un métier, A. Paré et J.-L. Petit en avaient fait un )) art, Hunter la constitua à l'état de science (1). »

11 a laissé après lui une école dont nulle autre peut-être n'a égalé la splendeur. Jenner, Ev. Home, Abernethy, Astley, Gooper, en Angleterre, Physick, en Amérique, s'honoraient d'avoir assisté à ses leçons ; mais il fallut près de quarante ans pour que ses idées traversassent la Manche (2). Ce n'est qu'au rétablissement de la paix que leur influence se fit sentir parmi nous, et tandis que Hunter inaugurait une ère nouvelle pour la chirurgie, elle se résumait en France dans la personne de Desault.

(1) Essai sur rhistoire et la philosophie de la cldi:urgie, par J.-F. Malgaigne. (Mémoires de F Académie de médecine, J8i7, t. XIII, p. 32.)

(2) Une traduction française de Hunter avait cependant paru en Belgique à l'époque où Bicliat publia son Traité d'anatomie générale, et Pinel sa Nosologie. Le Traité sur le sang, VinHammalion et les plaies d'armes à feu, traduit par J. Dubar, officier de santé à l'hôpital militaire d'Ostende, fut annoncé dans le journal de Sédillot (2« senieslie de l'an VUI) et analysé dans le supplément de ce journal. {Recueil de littéralure médicale étrangère.) Bichat faisait à ce moment partie de la Société de médecine.

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