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Histoire de la cité d'Aleth

Le volume que nous offrons au public n esl en quelque sorte que l'introduction à l'histoire de Saint-Malo que nous devons publier nous attendons pour cela que le sentiment si honorable, celui qui porte à la consécration des souvenirs, se réveille chez nos concitoyens et les porte à s'intéresser aux événemens qui se sont passés' dans leur ville maternelle, depuis son origine jusqu'à nos jours. Une population absorbée par des entreprises maritimes, par des spéculations lointaines, qui se lance sur le chemin aventureux de la' fortune ; en un mol qui ne s occupe que d intérêts matériels/ ne songe guère, sous l'empire de telles préoccupations, à des travaux historiques et encore moins à encourager, en quoique se soiy les efforts des hommes dévoués et désintéressé*qui y donnent tout leur temps. . ,

L'année dernière, M. Charles Lecoq, de Dinan, membre de la Société de Géographie de Paris, entreprit de publier un volume sur la slatislique^e la ville et de l'arrondissement de Saint-Malo. Cet écrivain distingué, faute d'avoir pu trouver des souscripteurs dans nos deux villes, s'est vu contraint de réduire considérablement son ouvrage, afin de diminuer les frais.

En laissant de côté les temps antérieurs, il nous eût été plus facile de commencer notre travail au pontificat de Jean de Châtillon» premier Evéque de Saint-Malo : à dater de celte époque, les documents historiques sont plus nombreux, les faits plus certains et la marche de l'écrivain pics assurée. En agissant ainsi, nous eussions, laissé une lacune dans l'histoire mcme de Saint-Malo, puisque ses premières années remontent à celle de 538(0, époque à laquelle l'Evêque Jfaclowus aborda le rocher Aaron. En ou ire, comme la ville de Saint-Malo doit son origine a celle d'Alelh, nous avoru pensé qu'il convenait de réunir ce que nous avions recueilli sur cette antique cité armoricaine el d'en composer un tout, aju

(i) Dont acte. — Porée Do Parc.

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d'arriver sans transition brusque à l'histoire de Saint-Malo. « En » mettant !e pied sur ce roc hospitalier, (0, dit M. Deric, l'hum- » ble serviteur du Tout-Puissant ne pensait probablement pas » que ce lieu, qui n'inspirait alors que de l'horreur, serait dans » six cents ans le siège d'un Evcque ; qu'une cité célèbre y » serait fondée ; qu'elle se glorifierait de porter son nom, que » les changements qu'y ferait la mer, la rendrait un des ports les » plus florissants de l'Armorique ; que les montagnes qui l'envi- » ronnaient dans la plaine, feraient sa défense lorsqu'elles seraient » transformées en autant d'îles ; enfin que ses citoyens porte- » raient leur nom au loin par la navigation, l'étendue de leur » commerce, le zèle patriotique, les sciences et la littérature. »

On sait qu'un ouvrage historique n'est point un ouvrage d'imagination dans lequel l'auteur façonne son récit à sa guise. Ici l'écrivain dans son travail est circonscrit par les événements que renferme la période qu'il doit parcourir. II choisit dans les ouvrages et les manuscrits qu'il a compulsés, les faits qui lui paraissent les plus véridiques, ou les plus vraisemblables, et puis les analyse : s'il agissait autrement, ce ne serait plro qu'un conteur méprisable. L'annaliste honnête, l'écrivain consciencieux ne doit jamais sacrifier la vérité historique, ou ce qu'il suppose l'être, aux jouissances de son amour-propre.

Nous avons été souvent embarrassés dans le choix à faire de la version donnée par un auteur à celle toute différente que nous trouvions dans un autre ; dans ce choix nous ne prétendons pas ne nous être jamais trompés. Dans les ténèbres qui enveloppent les temps historiques que nous avons parcourus, et qui sont si loin de nous, il est probable que nous avons fait plus d'un faux pas. Ce que nous pouvons assurer c'est que nous avons apporté dans nos laborieuses investigations tout le soin possible, tout le zèle et toute la patience qu'exigeait un sujet si ingrat. Si nous avons erré sur quelques points, nous l'avons fait à la suite des

(i) Le rocher Aaron.

auteurs les plus graves et les plus renommés, ou des autorités reconnues les plus positives en histoire : nous avons profité des critiques savantes de plusieurs écrivains modernes. Si nous avons supprimé en beaucoup d'endroits les citations, c'est afin de ne pas enfler outre mesure ce petit volume, qui n'est, nous le répétons, qu'une notice préliminaire à notre histoire deSaint-Malo. Enfin dans les événemens contestés où il nous a nécessairement fallu prendre un parti, nous sommes prêts à revenir au sentiment de ceux qui croiraient avoir trouvé sur ces événements quelque chose de plus sûr.

Ceux de nos lecteurs qui trouveraient du vide entre les faits que nous reproduisons, veuillent bien se rappeler que partout où les documents et les titres nous ont manqué nous eussions cru forfaire à notre conscience en y suppléant par un récit de notre façon. Ne sait-on pas que dans les temps anciens, loin de songer à puiser dans les fastes municipaux pour y prendre ce qui pouvait intéresser l'histoire, on savait à pèine assez écrire pour régler ses propres affaires. En outre, à différentes époques de ces temps éloignés, combien de fois les barbares ne vinrent-ils pas dans notre contrée porter le fer, le feu et la dévastation ; combien de fois encore dans des temps plus rapprochés, nos dissensions civiles, les guerres étrangères, ne sont-elles pas venues, par leur affreux vandalisme, accroître l'ignorance des populations. Qu'on juge ce qui a pu se faire autrefois, par ce qui s'est commis dans notre pays durant les trois années de délire de notre première révolution, c'est-à-dire, dans le court intervalle de 1792 à 1795 a Les hommes qui chez nous se livrèrent aux excès révolution naires de cette époque, étaient mus par un si profond dédain pour la gloire de nos ancêtres, qu'ils cherchèrent à en détruire les traces. Successeurs immédiats de ces hommes dont nous déplorons les égaremens, n'aurions-nous pas hérité à notre insçu de leur funeste dédain, en repoussant le seul moyen démettre en lumière les belles époques de l'histoire de cette ville natale.

Quant à nous, si nous avons reçu quelque encouragement

pour nos divers écrits et pour nos nombreuses citations historiques sur la ville de Saint-Malo, son commerce et les hommes célèbres quelle a fournis, ces encouragements venaient du dehors : à peine avons-nous obtenu quelques rares témoignages de sympathie de nos concitoyens.

Pour servir à l'intelligence de cette histoire nous donnons Ja carte de l'Armorique et le plan de la cité d' Aie th. Nous regrettons de n'avoir point été aidés , pour ' cette publication, par les administrations municipales de Saint-Malo et Sainl- ,$ervan, parceque nous eussions pu illustrer cet ouvrage, qui intéresse également les deux villes, au moyen de dessins d'ensemble^ et de détail; nous regrettons surtout de ne pouvoir donner la* gravure] de plusieurs médailles, trouvées à Aleth.

parmi (ces j médailles, il en est une découverte en mai 1849, qui appartient à M. Emile Renault, elle a été reproduite dans le bulletin archéologique de l'association bretonne (0 ; ce jeune <irudit l'attribue à Gonan Mériadec (*), qui, selon nos historiens anciens, fut le premier Roi de l'Armorique. 11 possède aussi bon nombre de monnaies de l'époque gauloise, trouvées dans le sol de l'ancienne cité d* Aleth : toutes ces monnaies sont d'un type . différent de celles que l'on attribue aux Redones, et des autres monnaies que| l'on] rencontre dans les environs de Rennes. Une remarque à|faire et} qui estj suivant nous fort importante, c'est que le type des monnaies d' Aleth se trouve à Corscul, à l'île des Ebihens, près Saint-Jagu, aux ruines de Quatre-Vaux (*) et à Saint-Briêuc, ^territoire occupé autrefois par la tribu des Curiosojites.

M. Protêt de la Landelle, qui écrivait à la fin du seizième siècle, dit avoir vo, dans son enfance, démolir ce qui restait des

(i) Aimée i85o, second volume, page i5i.

(a) Cette opinion a été réfutée en 1849 «« congrès de Sainl-Malo.

(s) Monument Gallo-Komain découvert, l'année dernière, sur les bords de 'Arguenon, par M. de la^Morvonnais el l'auteur ; le dernier possède une^méuaiHe au type d'Alelb, trouvée dans ces ruiues.

vu

fortifications Gallo-Romaines de la cité d'Aleth ; et il ajoute, qu'on trouva alors beaucoup de monnaies, « mars monnaies portant caractères barbares en toute apparence Sarazmes ». Ces monnaies, observe fort judicieusement M. Renault, étaient des Tétricus Gallo-ftomains difficiles à déchiffrer, il faut dire que peu de temps avant la naissance de M. Frotet de la Landelle, on avait découvert dans le couvent de Césambre, un petit poëme manuscrit» dont nous reparlerons, lequel relatait La conquête d'Aleth sur les Sarrazins par Charlemagne en personne. Malgré les nombreuses invraisemblances historiques que contient cet ouvrage, on rencontre encore, dans la population des deux: villes, des personnes qui croient fermement au siège d'Aleth par le monarque des Francs. Du temps de M. de Ja Landelle, ce petit poëmc avait tellement égaré l'imagination de ce vieu* ligueur et de ses contemporains, qu'on voyait partout des vestiges de l'occupation des Sarrazins.

M. Renault possède aussi une trentaine de rouelles en plomb» que les antiquaires considèrent comme la monnaie primitive des Armoricains, lesquelles furent trouvées à Saint-Servan, sous la cilét De ces différentes découvertes de médailles et de monnaies, M. Renault conclut avec raison qu'Alelh avait une origine antérieure à la conquête romaine et que cette cité faisait partie de la tribu des Curiosolites : ce que nous prouverons d'une autre manière.

Il me reste à parler d'un puits creusé dans le roc, situé présentement au bas du glacis de la forteresse qu'on a bâtie en 1759 dans le nord du monticule : autrefois, il se trouvait sur la place publique. Ce puits qui appartient évidemment à l'é-> poque de l'occupation romaine, est digne de fixer l'attention des archéologues. On y remarque, à une certaine pro^ fondeur, un petit acqueduc dont on ignore la direction, car personne ne s'est occupé de la chercher. C'est sans doute cet aqueduc qui a fourni au moine, auteur du poème trouvé à Césambre, l'épisode comique qui précède la reddition d'Aleth ;

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nous en rendrons compte sons la date que l'écrivain a voulu lui donner.

Un certain nombre d'entre les habitans de Saint-Servan nous a gardé rancune pour avoir écrit, lorsque le sujet l'exigeait, que cette ville avait été, dans le dernier siècle et jusqu'en 1791, le faubourg de Saint-Malo ; comme si l'on pouvait retrancher de l'histoire un fait accompli. Il ne manquerait plus pour faire le pendant de cette absurde récrimination, qui heureusement ne se trouve point dans l'esprit des gens raisonnables ou d'érudition, que les Malouins nous sussent mauvais gré, de dire que du temps où Aleth avait rang de cité, Saint-Malo n'existait pas. En effet ce ne fut que plus tard, qu'un petit hameau de pécheurs s'éleva sur le rocher Aaroo, lequel hameau devint ville, lorsque la vieille cité d'Aleth, tombée en ruines, lui eut donné sa population qui l'abandonnait.

Il est vrai qu'après quelques siècles écoulés, la nouvelle ville reversa à son tour dans le hameau Saint- Servais, ainsi que dans les aulres hameaux des alentours, tels que Trichet, la Roulais, Roizouge, le Rocher, Lambely, ect., l'excédant de sa population, laquelle, malgré les guerres et ses continuelles migrations, s'élevait encore en 1698, et avant les divers accroissements de Saint-Malo (0, au chiffre énorme de 18,500 âmes. (*)

En fait, qu'est-ce qui résulte de cela? c'est que les populations de Saint-Malo et Saint-Servan ont une seule et même origine ; que les mariages qui se font enlre les habitans des deux villes Tesserrent chaque jour les liens de parenté qui existent entre elles. Une portion de la ville de Saint-Servan et de sa partie campagne n'apparlient-elle pas aux Malouins ou aux enfans de vrux-ci ; plusieurs d'entre eux n'habitent-ils pas une partie de Vannée les propriétés qu'ils y possèdent.

Autrefois, lorsque Saint-Servan consistait dans cette partie, qu'on appelle encore par habitude le Bourg, c'est-à-dire, dans

(») Ces accroissements commencés en 1709 oc se sont terminés qu'en 1737. (i) IlcgïsUx'S municipaux de lYnuuuc.

ces maisons qui sont grouppées an tour de l'église paroissiale» les aalres agglomérations actuelles, qui forment la ville de Saint - Serran, étaient distinctes du bourg : Boizouge par exemple, dépendait du chapitre qui y avait ses fours banaux à l'usage des campagnes environnantes, et la ville y avait ses principales prises d'eau ; Trichet, lui-même, était dans ces temps reculés un des ports principaux de construction de Saiot-Malo. L'ignorance où l'on est sur nos origines, et dans laquelle nos populations veulent rester, fait supposer à certains individus que les familles des deux villes sont de races différentes («) ; d'autres croient que l'état des lieux a toujours été ce qu'il est aujourd'hui.

Si Alelh légua sa population et sa vieille renommée au hameau Aaron qui lui succédait, Saint-Malo a son tour en jetant l'excédant de sa population sur le territoire qu'occupe aujourd'hui la ville de Saint-Servan, faisait participer celle-ci à la gloire qui l'environna durant plusieurs siècles ; les enfants de ces localités couraient les mêmes périls dans leurs lointaines et aventureuses entreprises. Les Lefer, les Magon, les Danycan, les Porée, les Surcouf, les Bourdas, les Bazin et une foule d'autres, dont les familles sont établies dans la partie rurale de 'Saint-Servan, n'appartiennent-ils pas à Saint-Malo par leur origine. Bien plus, et j'aurai occasion d'en parler dans l'histoire de Saint-Malo, c'est que toutes ces maisons d'habitation, ces Villas (*) qui couvrent la partie campagne de Saint-Servan ont été bâties par des familles malouines dont les chefs en portaient le nom ; toutes ces petites chapelles qui en faisaient partie, aujourd'hui

<«) La fable de l'occupation d'AIeth par le» Sarrasins y contribue peut-être un peu.

(s) Trop resserrés sur leur rocher pour y étendre et multiplier leurs jouissances, les Malouins, à qui leurs affaires journalières ne permettaient pas d'aller au loin prendre du délassement, avaient, long- temps avant i5i4» fait bâtir dans tous les environs, et surtout depuis le village de la Motte jusqu'à la Gté t quelques jolies maisons de campagne, qui ont été remplacées, dans le dernier siècle, par de plus belles encore. — Abbé Makit*

abandonnées, furent élevées et dotées par la piélé de ces hommes honorables, qui après avoir jeté de l'éclat sur leur pays, v^aien^, Vj[ recueillir dans leurs derniers jours. L'hôpital du Rosais, les établissements de religion et de charité qui couvraient le sol, .ont £té élevés et fondés par des Malouins ou leurs descendants ; le séminaire a été bâti par Monseigneur Desmarets, des deniers .de U« Labaye de Ploûer : ces bâtimens, vendus par (a nation, •ont devenus, les uns des établissemens publics, les autres des demeures privés. L'église paroissiale de Saint-Servan a été bâtie trois fois ; la ville de Saint-Malo concourut aux deux dernières constructions (0. Au reste, nous donnerons l'historique de chacun de ces monumens religieux et leur changement de destination au commencement de notre première révolution.

11 n'y a pas encore deux cents ans écoulés, que la belle rue des Bas-Sablons n'était qu'un chemin à travers le sable, semblable à celui qu'on suit aujourd'hui pour aller de Saint- Malo à Saint-ldeuc par les miels de la Iloguelle. Vers celte époque, le quartier si populeux qu'on appelle la Masse, et qu'on prononce la Mâce dans le peuple, n'était qu'une terre de lande (*) ; là, au milieu d'un champ se trouvaient les ruines d'un moulin à vent, lesquelles composaient une masse de décombres qui donnèrent ce nom à l'endroit qui servait de but de promenade aux bonnes et aux enfans. Ces maisons qui environnent la place du Naye, en formant deux rues, n'opt été bâties qu'après le second accroissement de Saint-Malo ; les deux localités commencèrent à se rapprocher.

(i) Il est bien entendu que nous ne parlons pas des derniers travaux d'achèvement qui eurent lieu il y a huit à dix ans, comme de tous aub es depuis l'émancipation de cette commune.

(s) A peu de dislance du moulin eu ruines se trouvaient deux pièces de terre, appelées le Tertrot et les Dregeons, qui appartenaient à Julien Lessieu et Guillaume Heurtant, de Saint-Malo. Ces pièces de terre, sises au-dessus du Petit- Val, furent données, en i(5ia, au couvent des capucins de l'ordre de Saint-François. Une partie des bâtiments de ce couvent a été convertie en hôlel-de-ville, l'autre partie eu collège communal.

•UjDe erreur généralement répandue parmi les habitants de ,Saint-Servan est celle de croire que Saint-Mal o doit sa fondation à leur ville, confondant en cela la cité d'Aleth avec le bourg Saint-Servais. Le hameau de Saint-Servais, de même que celui d'Aaron, étaient distincts delà cité d'Aleth, seulement le premier se trouvait très-peu éloigné des portes de la ville (')• Après l'abandon de celle-ci par son évoque, les paroisses d'Aleth et de Saint- Servais restèrent long-temps séparées; leurs églises étaient desservies par des prieurs réguliers et des vicaires amovibles. Ceci dura jusques en l'année 1321, que le chapitre, qui venait d'être sécuralisé, jugea plus convenable de faire réunir la paroisse Saint-Pierre d'Aleth à la paroisse Saint- Servais. Alain Gontier, évéque de Saint-Malo, établit alors dans la dernière de ces paroisses un recteur séculier à titre perpétuel : de la sorte Saint-Pierre de la vieille cité d'Aleth devint une succursale de l'église Saint-Servais. Toutefois, malgré cette adjonction, la paroisse Saint-Servais resta long-temps encore inférieure en importance à celles de Saint-Père, Cancale, Saint- Coulomb, etc. (*).

Saint-Servan se trouva dans une fausse position. François l* r , duc de Bretagne, ayant oublié de mettre cette paroisse au rang de celles de son duché qui étaient passibles de fouages, cette omission donna lieu de croire à quelques individus que le prince avait classé Saint-Servan parmi les villes de ses états ; mais cette erreur et celte exemption ne furent pas de longue durée. Ce lieu ne tarda pas à redevenir taillable comme il l'était auparavant, et même contribuable à certaines dépenses qu'exigeait la défense des deux places. Le clergé de Saint-Malo y gouvernait au spirituel ; les seigneurs de Châteauneuf y jouissaient de grandes prérogatives.

Quelque lourd que fût le fardeau, quelque gênant que devint

(l) 3oo à^oo mètre*.

(î) Voyez le Dictionnaire du Domaine à rétablissement des fouages: sorte d'impôt qui a existé en Bretagne jusqu'en 1 789.

cet assujétisseraent, les habitants de Saint-Servan ne s'étaient jamais plaints ; mais à une longue patience succédèrent de longs accès d'humeur à l'occasion d'un double droit qui leur était imposé comme à tous les autres forains. Le 23 mars 1694, leurs plaintes éclatèrent avec une sorte de fureur contre les habitants de l'enceinte, comme si ceux-ci pouvaient être responsables d'une loi qui au fond n'était que rigoureuse. Ils demandèrent alors, ou d'être incorporés à la ville de Saint-Malo, comme bourgeois, et de jouir des privilèges et immunités de l'enceinte ; ou bien que si Saint-Servan n'était pas déclaré faubourg, ils fussent à l'avenir déchargés de toutes les taxes de ville et seulement assujétis aux seuls subsides de campagne. Voilà l'origine de cette battologie, qui après avoir cessé peodant quarante ans, a repris de plus belle, lors de l'émancipation du faubourg qui se déclara commune en 1791.

Dans un mémoire du savant M. Bizeul, il est dit : on ignore l'époque à laquelle la ville d'Aleth a pris le nom de Saint- Servan. Quoique cet écrivain distingué n'ait fait qu'un court séjour dans notre pays, cependant il lui eût été facile d'apprendre que la ville d'Aleth avait conservé son nom antique, quoique depuis 1321, ainsi que nous l'avons dit plus haut, elle fût devenue une annexe de Saint-Servan : les habitants la désignent toujours, par abréviation, sous le nom de Cité.

Nous eussions voulu terminer ici notre article préliminaire, mais nous ne pouvions nous dispenser de critiquer, au point de vue historique, les armoiries que la ville de Saint-Servan vient d'adopter. 11 nous semble que l'administration municipale devait avant tout consulter l'histoire du pays, afin d'y puiser, pour le choix des pièces de son écu, puisque ces pièces renferment toujours un sens moral ; en effet elles sont l'emblème de la valeur, de la Gdélilé, de la persévérance, etc. ; elles rappellent les belles actions et perpétuent les services rendus à la patrie.

La tour de Solidor, qui compose le blazon des armoiries nouvelles, remplit-elle ce but? non, ear elle n'offre à la mémoire que

le souvenir d'un acle de rigueur féodale. Le Duc Jean, qui fit bâtir cette tour dans une intention hostile, donna l'ordre à ses gens de couper les tuyaux qui portaient l'eau douce à Saint- Malo, et de saisir le temporel de l'évôquc ; en môme temps, il fit arrêter et jeter en prison les principaux habitants de la paroisse de Saint-Servais et des campagnes environnantes. Le duc ne s'en tint pas là : il fît souffrir aux détenus toutes sortes d'avanies. Le recteur de Saint-Servais, Thomas Guinard, celui de Saint-Jouan et plusieurs autres prêtres subirent le même sort que leurs paroissiens, ce qui fit, dit l'histoire, que beaucoup d'enfants et d'adultes moururent, les uns sans baptême, les autres sans confession. La tour enfin n'a été utilisée, même dans les temps modernes, que comme un lieu d'oppression et de détention.

La seconde pièce de l'écu est une petite nef, qui s'éloigne à force de rames de la tour; cette nef semble être là, pour perpétuer la fable du roi sarrasin Aquin, lorsqu'il se sauva d'AIelh, sa capitale. Ainsi les armoiries nouvelles consacrent tout-à-Ia-fois un fait injurieux et vexatoire pour notre localité et une fiction (0 : on ne pouvait plus mal choisir.

Nous savons bien que dans l'esprit de MM. les administrateurs de Saint-Servan, la Tour de Solidor ne représente pas l'idée d'oppression, mais plutôt l'idée de liberté et de protection contre les ennemis du dehors. Quant à la nef, elle est pour eux l'image du génie de leur population maritime ; mais nous craignons que les antiquaires, par fois un peu sévères dans leur interprétation, ne s'arrêtent à cette pensée qui nous a frappé nous-même. Nous n'exprimons donc ici, avec nos regrets, qu'une appréhension ; pas autre chose.

Bien avant la conquête des Gaules par les Romains, les vaisseaux aléthiens, ainsi que ceux des autres villes armoricaines, parcouraient les côtes des Iles Britanniques, des Gaules et de

(i) Lorsque nous fûmes informés du choix des pièces du blazon, nous nous empressâmes de faire connaître à l'autorité combien ces pièces prêteraient matière à la critique : on nous fit répondre qu'il était trop tard.

l'Espagne, et y faisaient un grand trafic (0. Cette nef à trois-' mâts, qui figurait dans l'écusson des armoiries du chapitre, dont l'origine est si ancienne qu'on ne la connaît pas, n'était autre, sans doute, que le symbole de la puissance maritime <f Aleth. La seigneurie ecclésiastique de Saint-Malo, en succédant au clergé alétbien qui formait, en grande partie du moins, le sénat de l'antique cité, a dû nécessairement conserver pour son usage le sceau de celui-ci.

En tous cas, Saint-Servan et Aleth'dépendaient de la seigneurie ecclésiastique de Saint-Malo, qui y était toute puissante ; pourquoi donc cette partie inhéreute de là seigneurie n'eût-elle pas hérité des armoiries de celle-ci ; c'était un moyen de leur rendre l'immortalité que le temps semblait leur avoir donnée: l'ancien écusson que les siècles avaient consacré fût dêvenu la parole permanente de nos populations.

(«) Auson. de clar, urb. in narb. p. ii\ : Abbé Coycr, nob. coin, v. a% page 65.

DE

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