CHAPITRE l pr
Avant de nous occuper de l'histoire de la ville de Saint-Malo, qui forme le sujet de cet ouvrage, il est essentiel de parler de la cité d'Alelh, mère commune des deux villes de Saint-Malo et de Saint-Servan ; et d'esquisser les principaux événements qui eurent lieu dans l'Armorique- Gauloise et la Bretagne- Armoricaine, pendant l'existence de celle antique capitale. Laissant de côté les temps fabuleux, nous n'aborderons les faits qu'à l'époque où ils tombent dans le domaine de la vérité historique.
La ville d'Alcth, située sur un promontoire au pied duquel coulait la Rance, et aujourd'hui presque entouré de mer, était, du temps de Jules-César, la capitale des peuples qui habitaient la contrée. Chercher à savoir quels furent les fondateurs de cette antique cité, au milieu de toutes les versions qui ont été débitées sur son origine, ce serait une investigation qui n'amènerait aucun résultat positif. En effet, quelques écrivains vont jusqu'à prétendre qu'elle fut fondée par le troyen Alethès('), con-
{i) Cette opinïoo est celle de M. Thomas de Qucrci. Dans son livret de ut pages in- 11, imprimé en 1628 à Saint-Malo, chez Nicolas de la Biche, sous le titre de V antiquité de la ville et cité d*Aleth y ce bon chanoine donne amplement le détail de toutes ses visions. M. Porée Du Parc, autre chanoine venu peu temps après lui, est de l'opinion de son confrère et ajoute : Ce vieux Troyen, renommé par le poète latin en ces termes, Grandœvus Alethès, fut le fondateur à'Aleth, ce qui est confirmé par OEneas Sylivies, cap, 38, Eutvp, Franci quident, Trojani, ab origine fueront : Et est conforme à ce que disent Genebrar et Robert Cœnalis, Evoque d'Avranches, etc.
temporain d'Enée, et en trouvent la preuve dans les auteurs latins; d'autres disent qu'elle doit son existence à une colonie grecque qui vint s'établir à l'embouchure de la Rance, et en voient le témoignage dans les historiens du temps ; enfin, il y en a qui croient qu'elle prit le nom d'Aleth d'un saint et docte personnage nommé Âlelhitis, duquel parle saint Jérôme. Je préfère la franchise de notre compatriote Frotet de la Landelle, qui a écrit, il y a deux cent cinquante ans, l'histoire de Saint-Malo pendant la ligue, où il avait figuré comme l'un des capitaines de la milice bourgeoise insurrectionnée contre l'autorité royale : « Nous » avons, dit-il, si peu de connaissance de l'origine et commence- » ment de cette ancienne cité, faute d'écrivains, que si nous ne » voyions aujourd'hui les ruines de ses murs restées aux environs » de ce lieu, que nous appelons la Cité de Quidaleti 1 ), à peine » pourrions nous croire qu'il y eût autrefois une ville, tant nous » avons été stériles de personnes qui en ayent écrit aucune chose. »
Au milieu de cette série de conjectures, voici ce qui nous a paru incontestable. La ville d'Aleth, l'une des plus fortes places de l'Armorique-Gauloise, n'avait d'abord été qu'un hameau et s'appelait en langage du temps Gwic ou Wic-Aleth, ce qui équivaut en latin à Vicus-Alethi ou Vicus-Alethensis ; et, en français, à Bourg ou Bourgade-d' Aleth (*). Sa position avantageuse sur la rive droite de la Rance et près de son embouchure, jointe à l'industrieuse activité de ses habitants, ne tarda pas à lui donner une telle importance, que le Bourg d'Aleth fut mis au rang des Cités Armoricaines, et devint le chef-lieu d'une des six tribus qui occupaient cette extrémité occidentale des Gaules. Depuis cet accroissement de puissance , Gwic-Aleth ne fut connu que sous la dénomination de Ville ou Cité d'Aleth ; en latin, Alethum ou Alethium, Civitas Aletha ou Alelhia.
La cité d'Aleth finit ainsi par devenir la capitale d'une des tribus armoricaines-gauloises. Etait-elle la capitale des Diablintes
(i) Corruption de Gwic-Alelh.
(*) Voyes MM. Manel, Lcgoimirc el Bizritl.
ou des Curiosolites ? c'est la question que je vais examiner. Dans tous les cas, soit qu'Aleth ait été la capitale de lune ou de l'autre de ces tribus, son importance comme ville reste la même.
Nous n'avons rien trouvé de positif sur le pays que devaient occuper les Diablintcs. D'Argentré, de môme que Porée Du Parc et plusieurs autres écrivains, font Aleth capitale des Diablintcs ; mais César lui-môme et les anciens historiens, ne nous ont rien dit de certain sur la conlrée occupée par ces peuples. Jules- César, au livre II de ses commentaires, parle des habitants de Curiosolitum, des Unelliens, des Ossimiens, des Aulerciens et des Rennois, peuples situés sur l'Océan et qui avaient été soumis aux Romains par Publius-Crassus, à la tôle de la septième légion. Dans le troisième livre, ce grand capitaine donne à entendre que les Curiosolites, les Unelliens (0 et les habitants de l'ExobieC*), ne faisaient qu'un môme peuple. 11 dit en oulre, dans le septième livre : Les Curiosolites, les Rennois, les Ossimiens, les Unelliens sont au nombre des peuples qui touchent l'Océan, et que les Gaulois, selon leur coutume, appellent Armoriques. On voit que dans cette énuméraliou des peuples qui bordent l'Océan, ce conquérant ne dit pas un mot des Diablintes.
Le géographe Sanson place ces peuples dans le Perche et leur donne Nogent-le-ltotrou pour capitale ; Henschenius et Popcbroch, continuateur de Bollandus, sont de ce sentiment. L'abbé Le Bœuf leur assigue le Bas-Maine et la ville de Jublains pour capitale. Dom Mabillon n'ose contredire cette opinion, ne pouvant assurer si les Diablintes, dont parlent César, Pline et Plolémée, ne sont pas les peuples que, dans les moyens siècles, on a trouvés dans le Bas-Maine
(l) Dont la capitale était Cou tances, jadis Qwdia ou Cosediœ. — Abbé Manct, (ouvrage couronné sur le» Marais du Dol) : Lu notice des provinces, etc.
(i) Cette ville était distante de quatre lieues de Tréguicr, dont le nom Exobic en breton est Cosqu&Audet ou Vieil le- Ville. Elle lui détruite par les Normands ou Danois en l'année S3o".
(■*•) Voyez encore Morery, Uaudrau cl T. Corucil.
L'abbé Manet leur assigne le pays de Dol avec une partie de l'Avranchain et du Bas-Maine, position qui s'accorderait avec ce que dit Pline, qui éclaircit l'obscurité que César lui-même parait avoir répandu sur la position des Diablintes, lesquels fournirent des matelots et des vaisseaux à Vercingetorix. D'après notre érudit abbé, Aleth était la capitale de la tribu des Curiosolites, que quelques-uns, et Ogée le premier, ont confondus avec les Cortsopiles, habitants du pays de Quimper. Aleth fut, vers l'année 260 avant J.-C , entourée d'un rempart semblable à ceux dont Jules-César atteste avoir trouvé les autres cités gauloises environnées 0).
Pierre Le îteud combat cette opinion, et voici comme : « Les Maclouïenses sont ceux qui à présent habitent les lieux que tenaient, au temps de Jules-César, trois manières de peuples-gaullois dont font mention Jules-César, Pline second et Claude-Tho* lomée. Les uns furent les Dïablindres, d'une cité qu'ils tenaient au rivage de la mer appelée Diablintrensc, qu'on nomma par corruption Alethense, et selon aucuns antiques Provinciaux romains, Âlind ou Adalln, dont le lieu où elle était située est jusqu'à présent nommé Quidallet. Les autres furent les Venelles, B incites ou Dinelles, et à présent Dinannais et leur ville de Dinan. Et les tiers ou derniers Anlerciens ou Anlerigiem-Diabolites à l'orient des Veneienses, et que leur cité fut appelée Neoduuun, laquelle était en la partie où est à présent la ville de Ploarmel. Et ont ces trois peuples pris ensemble le nom de Maclomenses, de la cité neuve Maclouiense, ainsi dérivée de saint Maclou leur patron» lequel, avec Aaron, son compagnon, en commença les premiers fondemens. »
Enfin M. Bizeul dit : « Aleth» sa banlieue et l'évêché de Dol, faisaient partie du territoire des Curiosolites ; ils n'ont jamais défi) Celle singulière muraille n'était autre chose qu'une haute terrasse, contretenue et renforcée par des assises alternatives de poutres et de grosses pierres, liées intérieurement par d'autres pièces d'assemblage. Des tours de même goût el de memt architecture flaix ruaient celle construction bizarre. — Maret.
pendu de celui des Diablintes, qu'on ne doit chercher que dans le Maine 0). » Ce savant antiquaire place, comme on le voit, Aleth dans le pays des Guriosolites : nous allons examiner quel rang y tenait cette cité.
Quelques écrivains ont prétendu que Corseul était la capitale des Curiosoliles ; ils ont puisé leurs conjectures dans le rapprochement des noms, comme ceux qui ont trouvé l'origine d' Aleth dans Aletha, compagnon et contemporain d'Enée. C'est avec un pareil raisonnement, dit un de nos écrivains Bretons, qu'on a voulu faire croire que Pâris, fils de Priam, était le fondateur de Paris ; que Troyes, en Champagne, devait son existence à un autre prince ïroyen (*). CuriosolUum est un mot latin, employé par César, Corseul un mot français. D'ailleurs, que prouvent les monuments trouvés dans les ruines de Corseul ? Une seule chose, qui est que le pays ayant été soumis aux Romains, ils y ont bâti une villa, une bourgade ou une ville. Les Gaulois- Armoricains plaçaient toujours, autant qu'ils le pouvaient, leurs villes sur le bord de la mer : Aleth, Quimper, Vannes, Nantes, etc., en sont la preuve. Or, avec leur système, comment se serait-il fait que les Gaulois-Armoricains, qui pouvaient bâtir sur la côte une ville maritime, eussent choisi l'emplacement de Cor- «u/, à plus de cinq lieues de la mer et loin de toute rivière, pour en faire une capitale ( 3 ).
Lors de l'évangélisation de l'Armorique, quand les apôtres
(i) Mémoire de M. Bizeul , Bulletin archéologique, i85o.
(a) Les Bretons insulaires, au rapport de Polidor Virgile, de Geoflioi de Montraouth et de Rap. de Toyras, prétendaient descendre de Brut us t fils de Sylvius et petit-fils d'Enée, qui vint prendre terre à l'île d'Albion, en un lieu nommé présentement Totness, dans le comté de Devon ; ce fut lui qui changea son nom eu celui de Bretagne. Il eut trois fils auxquels il donna toute l'île d'Albion et en lit trois royaumes. Ces chimères passaient pour des faits si certains dans le xiv* sitcle, que le roi Edouard H, écrivant au pape Boniface vin, les suppose comme établissant ses droits sur l'Ecosse. — Histoire de l'Académie, vol. i4t «t Cod. Juris Centium. p. 28a.
(3) Nous ne contestons ici l'importance de Corseul que sous le rapport de Cité Armoricaine ; les voies romaines qui y aboutissaient, indiquent que les conqué-
qui en furent les premiers Evêques, établirent les ressorts «le leur administration religieuse, ils durent adopter les démarcations territoriales de l'administration civile, de même que les Romains, qui savaient ménager les préjugés des nations vaincues, s'approprièrent les délimitations existantes, au lieu de froisser ces nationalités diverses par un imprudent amalgame ; enfin, il est acquis que, dans l'Armorique, tous les chefs-lieux de tribus devinrent des évéchés, et si Alelh obtint cet avantage plutôt que Corseul, c'est qu'Alelh était chef-lieu de tribu.
Toutefois, ne voulant rien omettre de ce qui a été dit pour ou contre l'ancienneté et l'importance d'Aleth, nous dirons que M. Deric n'accorde que beaucoup plus tard que nous ne l'avons fait, le nom de Cité à celte maîtresse-ville. Nous savons que beaucoup d'anciens auteurs ont même tù jusqu'à son nom, et c'est ce silence sur lequel s'appuient RI. Deric et quelques autres écrivains pensant comme lui. « Mais, dit M. de Valois (Noti-Gall ) , Mêla, » Pline, Strabon, Ploloméc, etc , ont-ils mentionné davantage » Melun, par exemple, qui était déjà très-célèbre avant Jules- » César ? César lui-même a-t-il parlé des habitants de Tongres, » d'Avranchcs, de Troyes, de Meaux, de Bourges, de Itouen, » etc., qui étaient dès-lors fameux? Non. JI les a passés sous » silence, par la raison qu'il n'avait pas entrepris d'énumérer » jusqu'au dernier de tous les peuples de la Gaule. » Mais Cârscul, dont on veut faire une capitale Armoricaine, son nom se trouve-l-il dans les commentaires de Jules-César et dans les anciens auteurs qui ont parlé de l'Armorique ? César encore ne désigne pas non plus, par son nom, la capitale de la Vénétie, quoiqu'il l'ait prise et saccagée : c'est Ptolémée qui Ta appelée Diarorig ou Diarorigum.
ranls en avaient fait un point central pour leur domination dans la contrée. Les ruines des inonumeuts viennent confirmer qu'ils y séjournèrent (a).
(a) M. Hippolyte de la Morvonuais et l'auteur viennent de découvrir (1KS0) des thermes, de construction Galle— Komainc, sur les bords de la rivière de l'Ai guenon et près de son embouchure. Tout annoucc que l'on doit trouver un cl.»— hliftsement Romain très-considérable par les rouilles qui vont être reprises au commencement du printemps de » 85 1.
Les principales villes de I Armorique, au temps de sa con- «prête (0 par César, étaient Condate ( 2 ) ; Condivic {*) ; Dariorigi*); OccismorÇ) ; Alethi*) ; enfin, la cité des Diablintes (Civitas Diablentum), sur le nom propre et la positioo de laquelle les antiquaires n'ont pu jusqu'à présent s'accorder. Toutefois, plusieurs ont avancé quAleth même, quoique déjà chef-lieu propre des Curiosoliles, le devint en outre d'une partie des Diablintes, à une époque et par des événements qui ne sont pas connus ( 7 ); Ci~ vttas diablentum, disent-ils après Camden (Britann., p. 58), qwv alio rumine Aletum in mamiscripto hidori Mercatoris : et cette dernière opinion, à l'appui de laquelle on trouve des exemples dans les mémoires de l'Académie des Inscriptions et ailleurs, nous semble avoir un haut dégré de probabilité, dès qu'on prend la peine de bien peser les divers témoignages qui s'entre-choquent sur cette matière (•).
Il nous reste démontré, par ce qui précède, qu'Aleth était la capitale des Curiosolites, et en cela nous sommes d'accord avec les savants antiquaires De Valois et Manct. Aleth jouissait d'une très-grande réputation ; elle est connue par la Notice de l'Empire d'Occident, qui y place une garnison : Sub dispositione viri spectabilis dueis tractûs Armoricani prafeetus militum martensium, Aleto, etc. Nous sommes en conséquence bien éloignés de l'opinion du géographe Sanson qui l'a mise dans la dépendance des Jiedones, sans autre motif que le peu de distance d'Aleth à Condate
(t) Histoire de la Pelite-Bretagne : vol. t. page 285. — Maxet. {*) Rennes.
(3) Nantes.
(4) Vannes et mieux Loc-Mariukcr, (3) Saint-Pol- de-Léon.
(6) A Saint-Scrvan.
(7) Ce fut, selon M. de Valois (Mot* Gall., page 3oi ), sous Valenlinien ou sous Gratien, son fils, que la ville des Diablintes, quel qu'elle fAt, fut effacée avec six autres du nombre des cites, et sou territoire partagé entre les Etats voisins.
(«) Histoire de la Polite-Hrctaguc : Vbl)é Manet, vol. i. pige 288.
ou Rennes. « Âlethum, civitatis non ignobilis, tic. : et Sansoni minime accedo, qui illud Redonibus gratis attribuit, non ob aliud, credo, quàm quia locus à Condate Redonum non multum abat. »
Nous croyons donc avoir prouvé qu'il leth appartient au pays des Curiosolites, et que cette cité en était la capitale avant l'arrivée des Romains.
L'étendue de l'enceinte d'Alelh n'est pas exactement connue ; cependant on prétend, dit l'abbé Manet, qu'elle pouvait renfermer une population de sept à huit mille âmes : ce qui ne la laissait, sous ce rapport, inférieure qu'à trois ou quatre des autres villes de l'Armorique.
Deux portes principales y donnaient entrée : l'une était tournée vers l'Est et correspondait aux Bas-Sablons actuels ; l'autre faisait face à la rivière de Rance, dans l'anse qu'on appelle aujourd'hui SolidorO).
Celte rivière, qui a ses deux sources dans les paroisses de Lang ourla et de Mer Mac, et qui coule à Dinan, n'était alors qu'un gros ruisseau dont, à mer basse, les eaux étaient douces jusque sous le promontoire de la cité, qui portait le nom de Solidor ou Stirydor. La Rance se partageait en deux bras devant Bizcul ou &tzeu, ce rocher élevé que l'on voit entre les Corbièret et la pointe de la Vicomté. L'un de ses bras se dirigeait à l'ouest vers
(l) Par cette disposition des deux portes, la première communiquait avec la terre ferme et la seconde avec le port d'Aleth. Le cimetière se trouvait au pied de l'Eglise, dans la partie Est de la petite vallée que l'Océan a envahi depuis, et qui aujourd'hui forme le port Sa i ni- Père (a). Lorsque la mer vint couvrir les sépultures, les Alethiens se trouvèrent contraints de creuser les fosses dans le roc autour de leur Eglise ; c'est ce qui fil que l'administration municipale de Saint-Servan, ayant fait établir la fontaine nouvelle qu'on voit sur la place actuelle de la cité et non loin de la petite chapelle, restes de l'antique cathédrale, on trouva beaucoup d'ossements humains. Les inhumations cessèrent à Aleth, lorsque le Chapitre de Saint-Malo réunit la chapelle Saint-Pierre à la paroisse Saint-Servais : nous en reparlerons sous une autre date.
(a) En fouillant le pourtour de ce petit hâvre pour poser les fondations d'une cale et d'un quai, on trouva des ossements humains qui s'étaient conservés dans le sable vaseux arrosé deux fois le jour par l'Océan.
Pinard et passait entre la pointe du Moulinet et le Banc des Pourceaux, et puis, entre la Mouillée et le Poêlon, suivait la direction actuelle de la passe du Décollé jusqu'au dessous de la Nerput ; là il recevait les ruisseaux des communes de Saint-Briac, Ploubalai et Lan-Sieu, comme il avait reçu celui de Saint-Lunaire, et s'engouffrait dans la mer à peu de distance de Ytle-Agot. L'autre bras, qui était le plus large, le plus profond et le seul pratiqué, rasait les Corbières, formait par son évasement, en cet endroit, le port actuel de Solidor ; se chargeait, sous la pointe de la cité, des eaux du Routouan, s'avançait en droiture vers 17f# Harbour, passait entre le Buron et les Louvras ; et continuant toujours sa route dans la même direction jusque entre les Pierres-du- Jardin et la Savatte, faisait là un grand coude à gauche, pour aller se perdre entre les Pierres-de-la-Porte et les Banquiers, lieux semés de rochers qui ne laissent entre eux qu'un étroit passage (0.
Il faut se figurer qu'en ce temps-là, la côte qui servait de digue à l'océan, filait depuis le Cap Fréhel jusqu'au Cotent in t tout le long de ces îles et îlots qui s'étendent depuis ledit Cap jusqu'à Chausey inclusivement, et que tout l'espace en deçà de cette ligne était une terre ferme presque entièrement couverte d'arbres
L'embarcadère proprement dit de cette mère patrie, et son natal ou port principal, était à Y!/e Harbour. Là, les plus gros navires de l'époque s'arrêtaient pour charger et décharger ; les petits bâtiments, à l'aide du flot, venaient jusqu'au hâvre même d'Aleth («).
« Du promontoire qui abritait la ville au nord, dit l'abbé Mail) De l'état ancien et de l'état actuel de la baie du Mont- Saint-Michel, etc. (ouvrage couronné). — Abbé Manet.
(a) Les habitants de la contrée semblent n'avoir pas perdu la mémoire de cet état primilif. Lorsque les navires viennent du large et jetent l'ancre en rade, on qu'ib s'y rendent du port pour achever leur chargement, ils disent que ces navires mettent en Rance ; c'est-à-dire, dans l'ancien lit de la rivière que la mer a envahi depuis des siècles. — Poaée Du Paec, et après lui, Gilles Dekic et l'Abbé Manet.
net, on avait en vue un champ considérable où se faisaienl remarquer, entre des bois, divers monticules dont la plupart ne forment plus maintenant que des écueils, et dont plusieurs étaient alors habités. Parmi ces derniers, on distinguait surtout nos îles à'Harbour, du Louvras, de Césambre et de la Conchée ; des deux Bès et du Fort-Royal ; mais spécialement le roc sur lequel repose de notre temps la ville de Saint-Malo. Au surplus, tout le terrain à la droite du second bras de la rivière jusqu'aux Pierresde-îa- Porte, s'appelait alors d'un nom équivalent à celui de Hogue d'Aleth ; c'est-à-dire, entrée du port d'Âleth : terme dont les modernes ont fait le diminutif de Hoguettc, qui ne s'applique plus qu'à ce petit monticule 0) de trente à quarante pieds d'élévation, qu'on voit sur nos dunes, en allant à Paramé, et duquel nous reparlerons ailleurs. »
Le ressort d'Aleth, en sa qualité de capitale des Curiosolites, s'étendait à toute la région qu'occupait dans l'Armorique le petit peuple dont elle était la capitale : ce qui embrassait non seulement tout le diocèse de Saint-Malo tel qu'il existait en 1789, mais de plus une partie de ceux de Dol et de Saint- Brieuc. Aleth était considérée comme simple chef-lieu d'un de cescantons que les Armoricains appelaient Plouëf, ou Plou dans les mots composés, et les latins Pagi; son district était restreint à tout le plat pays que la mer a envahi jusqu'au Couesnon, et à cette presqu'île actuelle de 16 à 20 kilomètres de long sur 12 de large, qui a conservé jusqu'à nos jours la dénomination de Clos-Poulet, terme corrompu de Plou'-Aleth. Or on sait que dans la langue Armoricaine, on exprimait le mot canton par le terme général de Plou' ou Plouëf, qui se composait avec d'autres mots particuliers aux localités.
« Cette dénomination de Plou'-Aleth équivalait aux termes de territoire propre et suburbicaire d'Aleth, et en langue latine, Pagus vel ager Alethensis, ou traetus Alethi. Ce dernier arrondisse-
(l) Aujourd'hui (i85o) ce petit morne qui contenait une carrière de granit à presque disparu, par la quantité de pierres qui en ont ilé extraites.
ment, dont Sainl-Malo, Cancalc et Ch&leaoncuf sont les limiter, formait encore à l'époque de la révolution, le premier doyenné de notre ci-devant évèché ; et contenait dans ses enclaves ( Saint- Malo et Saint-Servan non compris) treize paroisses, dont quatre du diocèse de Dol, savoir, Saint-Ideuc, Sainl-Coulomh, Bonnaban et Saint-Guinou ; les autres étaient Paramé, Cancalc, Saint- M é loir, La Gouesnière, Saint- Benoît -des-Ondcs, Châteauneuf, Saint-Père, Sainl-Suliac et Saint-Jouan.
h II fut connu dans les temps postérieurs sous les titres de Pagelet, Pavalet, Po-elet, et finalement Poulet; altérations plus ou moins notables du vrai mot Plou-Âlelh. Son entrée est fort difficile en hiver, et môme très-incommode en été, si ce n'est par les deux grands chemins qui passent à Châtcauneuf et à Château- Richeux (0, tous les marais qui séparent ces deux endroits étant presque habituellement mouillés par les eaux des douves circonvoisines, qui sont en grand nombre. C'est au demeurant un sol très-riche ; surtout depuis que le tabac y est en pleine culture (-).
Aleth était en outre, sous son premier rapport, le centre où tous les membres de la tribu Curiotolitei}), ayant voix active, se rassemblaient chaque année, vers la fin de Janvier, pour délibérer sur les affaires publiques, et nommer des députés à la diète générale que la nation armoricaine tenait au mois de mars suivant dans les plaines de Carnac (*). L'Àrmorique se composait de petits états indépendants ayant un chef souverain. Les intérêts communs les réunissaient en confédération, et alors un
(l) La grande roule que l'on ouvre de Dol par la Gouesnière aux Sept-Perthuis, sur la grande roule de Rennes à Sainl-Malo, fail disparaître les inconvénients que signale l'abbé Manet, mais facilite l'entrée du Clos-Poulet à l'ennemi, eu 1'éloignanl des deux points militaires de Château neuf et Château-Richeux qui lui fermaient le passage. — (Noie de l'auteur en i85o),
(») Abbé Maset.
(s) Voyez l'abbé Manet.
(*) Aleth était située à environ 1,000 mètres au sud de la ville actuelle de Sainl-Malo, cl assise sur celle portion du leniloire de Saint-Servan à laquelle en est reste jusqu'ici le uom de la Cité.
chef suprême était élu, mais son pouvoir c'était que temporaire. Les habitants d'Alelh suivaient de préférence les deux professions de la guerre et du commerce maritime ; dés leur enfance ils s'accoutumaient à braver les périls de la mer et devenaient d'intrépides navigateurs.
Les Alethiens trafiquaient avec les habitants de la Grande- Bretagne et en tiraient spécialement cet étain ûn dont abondaient la Gornouaille et le Devon. Les naturels le donnaient presque pour rien, ainsi que leurs chiens de chasse et même leurs esclaves. Ils recevaient en retour de la vaisselle de terre, du sel et toutes sortes d'ustensiles tant de fer que de cuivre (*).
« Mais Jules-César ayant conquis la capitale des Vénètes en l'année 56 avant J.-C, toute l'Armorique en général, et Aleth en particulier, subirent la loi du vainqueur (*). Celle antique cité, qui devait rester assujettie pendant plus de 400 ans à la domination romaine, ne tarda pas à voir ses remparts primitifs remplacés par une enceinte de murailles dans le goût des conquérants ( 3 ). Sa garde fut confiée à un Préfet du second ou du troisième ordre, et à une forte garnison étrangère qu'on y établit. Ce nouveau boulevard était destiné à être une sentinelle avancée dans cette partie de l'Armorique, contre les ennemis de l'empire, et à maintenir la tranquillité dans celte marche, prètenture ou terre îimi taire, comme on la qualifiait alors (*). »
Les cités furent dépouillés du droit d'élire leurs fonctionnaires
(1) Strabon, De Cambty, Ortelius, Lycée Armoricain, Abbé Manet, etc.
(2) M. Frotel de la Landelle atteste avoir trouvé daos les ruines de l'antique ville d f Aleth, vers la fin du 16 e siècle, une médaille sur une des faces de laquelle était une tête d'Empereur très-bien faite, ayant a l'entour cette inscription latine fort facile à lire, advkktvi avgvsti poelicissiuo (au très-heureux avènement d'Auguste) : d'où il conclut avec raison que c'était une des médailles dont ce prince avait fait largesse au peuple lors de son couronnement.
Les pièces de monnaie que les Empereurs faisaient jeter dans cette occasion se nommaient Missilia, en sous-entendant Dona.
(s) On voit encore quelques restes des murailles que les Romains élevèrent autour de ceUe cité armoricaine.
(4) Abbé Manet.
publics. Elles perdirent aussi la faculté de se réunir à leur gré en assemblées générales : ces assemblées générales ne furent plus convoquées qu'au nom et à la volonté du nouveau souverain.
La condition des personnes, cessa aussi en partie d'être la même. Il est vrai qu'il y eut toujours dans cette contrée, comme dans le reste de la Gaule, un ordre d'individus distingués du clergé et du peuple, et au-dessus de celui-ci par leur seule naissance ; ce qui constitue, à proprement parler, la noblesse. On mesurait le crédit d'un homme par sa suite, qui était plus ou moins considérable selon son rang. César dit que cette coutume fut introduite pour défendre le peuple de l'oppression des grands, parce qu'un chef protégeait avec beaucoup de chaleur tous ceux qui s'étaient mis sous sa protection (0. Plusieurs Empereurs romains, à l'exemple de César lui-même, ouvrirent à cette classe d'individus tous les hauts emplois auxquels les nobles Romains d'origine pouvaient prétendre. Malgré cela, on peut dire que ces nobles étrangers perdirent plus qu'ils ne gagnèrent, par la considération dont les vainqueurs Grent jouir de son côté la bourgeoisie honnête (*). Jusque-là, cette précieuse portion de l'état, avilie, méprisée, avait été en quelque sorte l'esclave des deux autres ordres, le clergé et la noblesse ; alors elle fut déclarée apte à partager non seulement l'honorable qualité de citoyen Romain, mais encore tous, ou à-peu-près tous les privilèges qui en dépendaient. Ceux de cette classe qui possédaient une certaine quantité de biens fonds dans le pays, devinrent surtout éligibles à toutes les charges municipales ; nous voulons dire, propres à entrer dans la composition de ces Sénats inférieurs que les latins nommaient Curiœ Decurionum ( s ), et que nous avons appelés
(«) Abrégé de l'Histoire de Bretagne par Ogée. (2) Chério, origine de la noblesse.
(») Cette cour municipale était plus ou moins nombreuse suivant l'importance de la cité : ses membres s'appelaient Décurions, on en choisissait ordinairement un sur dix des principaux bourgeois pour la composer» Leur élection se faisait aux calendes ou premier de mars, et devait être confirmée par le gouverneur de la province : leur charge était perpétuelle. Outre l'immunité des taxes extraordinaires,
Çorps-de-villè : corporations à qui il appartenait, ehtr autre* choses, de répartir sur les habitants les contributions tant ordinaires qu'extraordinaires, d'après le cadastre qu'en donnaient les officiers supérieurs du gouvernement romain ; de faire four^ nir le nombre de soldats que chaque canton devait pour sa quotepart dans les recrues des troupes ; en un mol, de surveiller, dans toute l'étendue de leur territoire respectif, le maintien de la police et du bon ordre (*).
ils avaient le privilège de ne pouvoir cire jugés que par le gouverneur civil, à l'exclusion des juges militaires ; de ne pouvoir être cites à comparaître hors du ter-*rttoire. Leur office était de veiller à tout ce qui regardait l'entretien et la décoration de la ville, à quoi était destiné le tiers des revenus municipaux ; au paie-^ ment des professeurs de lettres et des médecins ; à l'union et à la bonne intelligence des trente corps de métiers qu'on connaissait pour lors, etc.
Du corps de ces Décurions étaient tires les Consuls ou Echevins, qu'on nommait Duumvirs lorsqu'il n'y en avait que deux, Triumvirs quand il y en avait crois, et en général Princes ou Chefs de la municipalité (principes municipales). Ceux-ci étaient dans leur ville ce qu'étaient les Consuls à Rome. On leur faisait prêter le serment de bien et fidèlement servir les intérêts de la communauté. Dans lWrcice de leurs fonctions, ils se faisaient précéder par des huissiers ou bedeaux, qui tenaient à la main des petites baguettes en signe de puissance. Ils portaient par dessus une tunique blanche, une robe ornée d'une bande de pourpre ; leur charge durait cinq ans. — Voyez Pancirole (de Magislr. munie, c. 8) ; Abbé Manet, Histoire delà Petite-Bretagne.
A la suite de ceux-là, venait le Défenseur de la ville (Defensor civitatis)^ qu'on nomma plus tard Procureur de la commune, Syndic ou Maire. 11 était pris entre les plus riches bourgeois après les Décurions, mais non tiré de leur corps. Ceuxci donnaient seulement leurs voix pour son élection, ainsi que le clergé : et l'élit recevait alors du Préfet du Prétoire des lettres patentes qui coûtaient à la ville 4 .s'ols. Le ministère de ce magistrat était gratuit, son office était de protéger le peuple tant de la cité que des campagnes qui en dépendaient : de juger les contestations jusqu'à la somme de cinquante écus ; de taxer le prix des denrées, de mettre en prison les perturbateurs au moyen de deux appariteurs qui l'accompagiaient. — Pancirole ; Abbé Ma.nct.
(t) Il y avait encore le Miseur ou Receveur-général des deniers municipaux (Susceptor, Arcarias, ou Jïxactor), était au contraire ordinairement tiré d'eutre Iss Déclinons, qui répondaient de sa gestion solidairement avec lui. Il avait sous ses ordres des Collecteurs particuliers ou Tabulaires (Tahularii) ; et des Sergents pour faire exécuter les contraintes. Outre les tributs en argent, il faisait payer « chaque propriétaire un subside en nature ; savoir, la cinquantième partie
Toutefois la domination romaine se lit bien moins sentir dans l'Armorique que dans les autres parties de la Gaule, puisque durant quatre siècles qu'exista cette domination, la langue des vainqueurs y fut toujours repoussée ; puis l'ignorance des faits qui s'y sont accomplis prouve que les Romains occupèrent bien moins cette province reculée que le reste des autres pays annexés à l'Empire.
Suivant D. Morice, les premiers apôtres de la religion du Christ qui pénétrèrent en Armorique, vinrent à Tours. Vers l'an 290, deux de ces nouveaux missionnaires, Donatien et Rogatien, furent martyrisés à Nantes, qui avait pour évéque Sainl-Clair. Mais un peuple qui supportait avec impatience le joug des Romains, devait accueillir, plus facilement que tout autre, une religion qui proclamait l'affranchissement des esclaves. Aussi les
du froment, la quarantième de l'orge, la vingtième du lard, du sel, du fromage, etc. : ce qui était ramassé dans les greniers publics, et donné en garde aux grèuetiers. Dans la suite, ce soin passa à des espèces de Procureurs- fiscaux appelés Vindices.
Le Curator annonce (Commissaire aux vivres, ou Pourvoyeur spécial de la ville 1 ), était chargé de l'achat des blés et autres provisions, dans le temps où lont était au meilleur marché ; afin que la commune put, en hiver, en fournir au plus bas prix aux pauvres particuliers.
L'officier nommé Episcopus (l'Inspecteur), et le Libripeus (le Peseur), veillaient à ce qu'on ne vendit ni à faux poids ni à fausse mesure*
Les Ediles ou Yoyers (Mdiles) y avaient soin que les maisons fussent dans l'alignement et que l'on ne mit rien au devant qui put embarrasser la voie publique ; que les rues, les ponts, les places, les théâtres, les canaux, fussent entretenus en bon état ; que rien ne gênât la navigation des rivières ; qu'il ne se passât aucun tumidte dans les lieux de débauche, les académies de jeu et les cabarets.
Les Archivistes (Arceotœ)^ avaient la garde des chartes de la cité.
l^es Greffiers ou Scribes (Logographi et ScribœJ, étaient pour écrire tout ce que les magistrats supérieurs jugeaient à propos pour l'utilité publique.
Enfin , les Gardes des ports Ç Ltmenarc/ue ) ; les Stationnaires ou gens de planton aux portes ( StationariiJ, les Gens du guet, pour l'intérieur de la place ( Irenat-chat ) , avaient l'oeil à ce qu'il ne se commit aucun desordre dans les endroits qui leur élaieut confiés, etc. — Paï«giiioi,i, Abbô