CHAPITRE IV
Louis, afin de s'assurer de plus en plus la fidélité des Bretons, se décide, à l'assemblée dTngelheim, à leur donner un chef de leur nation. Son choix tombe sur Nominoë, descendant de Saint Judicaël, et gouverneur de Vannes; en conséquence, il l'établit son lieutenant-général de toute la province.
Cette nomination plut à tout le monde, et Nominoë s'en montra très-reconnaissant et resta fidèle à ses serments jusqu'à la mort de son bienfaiteur. Le lieutenant-général voulut un bien particulier à l'église d'Aleth et à celle de Saint-Malo : cette faveur fut due à l'évêque Ermor qu'il estimait beaucoup.
Quatre ans après l'élévation de Nominoë au gouvernement de toute la Bretagne, des Danois, ou hommes du Nord, s'emparèrent de l'île de Noirmouliers, sur la côte du Poitou, et y établirent garnison. Durant les cinq premières années, ils parurent délaisser la Bretagne pour exercer leurs rapines sur d'autres lieux ; mais, ce temps écoulé, ils se décidèrent à y pénétrer. Toutefois, avant leur apparition dans nos contrées, notre pontife se rendit à Thionville, pour assister à la fameuse diète qui s'ouvrit au mois de février 835, où fut déclaré digne de l'exécration de tous les âges, ce qui avait été fait contre Louis le Débonnaire, deux ans auparavant, dans la diète de Compiègne. Après avoir gouverné 18 ans son diocèse, d'une manière remarquable, il mourut à la fin du mois de septembre de cette même année, et peu de temps après son retour de Thionville, emportant les regrets unanimes du troupeau qu'il avait si sagement conduit, au milieu des guerres qui survinrent en Bretagne à diverses époques de son épiscopat.
Après un séjour de six ans dans l'île de Noirmouliers, les Danois,
dont le nombre avait été augmenté par de nouvelles bandes accourues du Danemarck et de la Norwège, en sortirent en 836, comme une nuée de vautours, et s'abattirent sur notre province. Là, ils se livrèrent à toutes sortes de brigandages, et y commencèrent cette longue série de calamités qu'on ne peut lire sans maudire ceux qui les causèrent.
Jarnuvall ou Jarnuwalt avait été élu par le chapitre et le peuple d'Aletb, le 4 octobre 835, sous le pape Grégoire IV et l'archevêque de Tours Laudren I er ; Nominoë n'était encore que lieutenant-général de Louis, en Bretagne.
On ne sait rien de positif sur l'histoire du pontificat de Jarnuwalt. Selon le P. Le Large, sa vertu répondit à l'éminence du sacerdoce dont il était revêtu, et toutes ses œuvres annoncèrent un digne pasteur du troupeau que la Providence lui avait confié. Ce que Ton ne peut mettre en doute, c'est que ses jours dùrent être remplis d'une amère affliction ; les évêques d'Aletb furent obligés d'errer dans les campagnes pour se soustraire aux Normands, et n'eurent presque plus d'autre retraite que les chaumières, « Pour comble de maux, dit Mezerai, les méchants garnements que les désordres des guerres avaient mis en curée, vinrent non-seulement servir de guides aux forcénés qui nous tourmentaient en tant de façons, mais encore de chefs et d'investigateurs. » Dom Taillandier croit que Jarnuwalt mourut au commencement de l'année 840, mais on ignore où il fut inhumé.
M a h en ou Maën succéda à Jarnuwalt, sous le même pape et le même métropolitain que son prédécesseur. Dom Morice le cite comme témoin dans quelques actes insignifiants qu'il rapporte. Obligé de suivre son troupeau, dispersé par les farouches Normands, il reposa souvent avec lui dans les forêts et les cavernes, afin de lui conserver la religion, la fortune et la vie. L'histoire se tait sur le lieu où son corps fut inhumé ; mais elle dit qu'il fut un homme de zèle et de courage.
Sous son épiscopat, Charles le Chauve ayant succédé à Louis le Débonnaire, Nominoë prit le titre de Roi de Bretagne et en-
voya le Comte Lambert II à Nantes. Celui-ci, furieux d'avoir été mal accueilli par les habitants de cette ville restée fidèle à Charles, s'en vengea cruellement en y appelant les Normands qui ravageaient alors la Neuslrie. Ces féroces auxiliaires accoururent à la voix du Comte, avec les 67 navires qu'ils montaient, et se livrèrent à d'affreux excès. Leur fatale expédition achevée, ils se rembarquèrent à bord de leurs vaisseaux et allèrent porter la désolation dans d autres endroits.
Ce fut, dit-on, vers cette époque que les Danois firent une descente sur les côtes nord de la Bretagne ; ayant à leur tête le terrible Hastings, ils prirent et ravagèrent YExobie, ville alors considérable» à quatre lieues de Tréguier : Hastings pilla ensuite le monastère de Trecor.
La crainte d'un pareil traitement causa une telle alarme aux habitants d'Alelh, en particulier, que, quoiqu'ils fussent dans les bonnes grâces de Nominoë, ils n'attendirent pas les secours qu'ils lui avaient demandés et se sauvèrent pour la plupart, les uns dans l'intérieur du pays, les autres sur l'Ile d'Aaron, qui leur offrait dès-lors plus de sûreté que leur ancienne cité.
Salaçon ou Salacon, moine de l'ordre de Saint Benoît, en Bourgogne, devint, au commencement de l'année 847, évêque d'Aleth (<) ; mais à peine fut-il installé, que les implacables Normands, qui, au mois de juillet précédent, avaient pillé et brûlé Jersey, vinrent assaillir sa ville épiscopale, où ils prétendaient s'établir à demeure. Toutefois ils n'eurent pas le temps d'y faire tout le mal que l'on pouvait craindre d'eux, parce que Nominoë, qui avait perdu trois batailles contre eux, se décida à leur compter une grosse somme d'argent pour s'en débarrasser.
Nominoë, qui s'était assuré de la possession de la Bretagne, après son éclatante victoire sur Charles le Chauve, près les bords de la Vilaine, voulant consolider son usurpation, entreprit de
(i) Voyez Le Baud, D'Argcntré, De Vallois, le P. Daniel, le P. Dubois; les chroniques de Saint-Brieuc et de Nantes, les archives du Mout-Saint-Micbel tt l'abbé Manet.
recevoir Vonction royale, de la main des évêques : en conséquence, il les réunit dans le monastère de Redon. Actar, évêque de Nantes, se déclara hautement contre les projets de Nominoë, qui le fit déposséder militairement. L'assemblée fut présidée par Saint Convoyon, qui servit la passion de l'usurpateur, croyant ne servir que les intérêts de Dieu. Susan, évêque de Vannes, Félix, évêque de Quimper, Libéral, évêque de Léon et Salaçon, évêque d'Alelh, qui avaient été ordonnés par l'archevêque de Tours, ne voulurent pas, ainsi qu Actar, s'en séparer pour reconnaître un autre métropolitain que lui, et un autre souverain que Charles le Chauve. Comme la séduction ne pouvait rien sur eux, Nominoë les accusa de simonie, en recevant des présents de tous ceux qu'ils avaient ordonnés. Les quatre pasteurs compromis se défendirent avec chaleur, et dirent n'avoir reçu que la marque d'honneur qui leur était due, suivant les anciennes coutumes. Le pape Léon IV, auquel On en avait appelé, prononça contre les évêques une sentence conditionnelle ; c'est-à-dire, qu'il fallait déposer ceux qui seraient convaincus de simonie, mais que le jugement devait être rendu au moins par douze évêques.
Cette réponse du Souverain Pontife ne satisfit pas Nominoë ; il convoqua de nouveau quelques évêques, des abbés et plusieurs seigneurs, dans son château de Coët-loutK pour y exécuter, disait-il, les ordres du Saint-Père. Ce conciliabule se tint après les fêtes de Pâques de l'an 848.
Le prince breton, qui n'avait pu réunir le nombre de prélats fixé par le rescrit de Léon IV, envoya des émissaires aux prétendus criminels, afin de les effrayer par des menaces. Ils allèrent jusqu'à dire aux prélats que s'ils ne se reconnaissaient pas coupables, Nominoë leur ferait couper la tête. Celte manœuvre réussit, et les accusés avouèrent publiquement qu'ils avaient reçu des présents, et remirent à leurs juges leurs crosses et leurs anneaux, symboles de leur autorité spirituelle et de leur alliance avec leurs églises. Ils s'empressèrent de gagner la terre de France, où ils protestèrent contre l'aveu qu'on leur avait extorqué.
Salaçon fut accueilli par Jonas, évêque d'Autun, qui le fît son coadjuteur. Il passa ensuite dans son ancienne abbaye de Fiavigny, et y mourut, en 866, sous l'habit religieux qu'il avait repris.
Après sa victoire sur les quatre pontifes, Nominoë remplit les places vacantes de sujets dévoués à ses volontés. Mais jugeant bien que l'archevêque de Tours n'ordonnerait pas les nouveaux
pasteurs de son choix, et afin de se rendre indépendant de sa juridiction, il prit le parti de faire ériger, de sa propre autorité, une métropole en Bretagne. Il en fixa le siège à Dol (0, en mémoire des deux bienheureux archevêques Samson, dont nous avons parlé plus haut. Et pour compléter cette hardie décision tentée sans succès depuis la mort des deux saints pontifes, le roi breton créa ou recréa, en même temps, aux dépens du diocèse d'Aleth, un évêché à Saint-Brieuc, et en établit un autre à Tréguier, en remplacement de celui de l'ancienne Lexobie (*). Le schisme avec Tours fut de la sorte plus qu a moitié consommé.
Pour mettre le sceau à ses projets ambitieux, Nominoë rassembla les pontifes et les seigneurs bretons à Dol. Là, il reçut l'onction royale des mains du nouvel archevêque Fastcaire. La cérémonie se fît avec autant de pompe et de magnificence que les rois de France en mettaient à cette solennité. L'archevêque lui posa sur la têle un diadème d'or, enrichi de pierres précieuses. L'église retentit des cris, Vive à jamais ie roi Nominoë. Nous racontons le fait, sans discuter le droit. Actar, évêque de Nantes, refusant toujours de reconnaître ce droit, n'avait pas voulu se trouver à la cérémonie, et fut définitivement chassé de son siège.
Le nouveau roi, se voyant menacé de censures par un concile
(i) Dol avait perdu le litre de métropole pendant la domination des Francs.
(a) On voit encore aujourd'hui quelques vestiges de celte place antique, sur la rivière de Loquez, en un lieu que les paysans appellent Cosqueoudez, c'està-dire, vieille ville. — Manet.
assemblé à Tours par l'archevêque Ursmar, fit un irruption en France, et s'empara do Mans et d'Angers ; puis revenant sur ses pas, il reprit, sur Charles le Chauve, Rennes et Nantes. Nominoë s'avança ensuite jusqu'à Vendôme, dont il fit la conquête ; mais ce fut là que mourut ce prince (851), dune valeur héroïque et d'un génie supérieur : si Conan-Môriadec avait fondé le royaume de la Petite-Bretagne, Nominoë en fut le restaurateur. Il soutint avec une inflexible volonté ce qu'il avait édifié : il refusa d'ouvrir une lettre du Saint-Père, au moyen d une déférence simulée, parce qu'il présumait qu'elle lui était défavorable. Telle est réellement l'origine du long différent qu'ont eu entre eux les archevêques de Tours et de Dol, touchant leurs droits de métropolitains de Bretagne.
Guernier ou Guarnier fut placé par la force sur le siège d'Aleth, après l'abdication arrachée à Salaçon, en 848. Cet intrus 0) n'occupa pas long-temps la chaire épiscopale. Trois ans après son élection, soit par démission, soit par cause de mort, on ne le retrouve plus sur le siège d'Aleth.
En 851, Rétuvalart I er ou Rethwalatre succéda à Guernier. Le 19 mai 853, suivant la chronique bretonne, il assista comme témoin à l'entrevue que Saiut Convoyon eut dans l'abbaye de Saint-Méen avecErispoé, fils et successeur de Nominoë.
H vivait encore en 863, soivant un acte de donation faite au monastère de Redon, où il figure comme témoin. 11 parait même qu'il existait encore en 866, puisque les Pères du troisième concile de Soissons, qui eut lieu le 18 août de celte même année, reconnaissent que deux individus seulement, avaient jusque-là usurpé le siège de Salaçon, encore vivaBt.
Nous avons anticipé sur les dates, pour ne pas interrompre ce que nous avions à dire concernant le pontife d'Aleth. Maintenant nous reprenons notre récit au moment où Rétuvalart monta sur son siège épiscopal.
(i) Vojeï \Mbé Manel,
Le roi des Francs, Charles le Chauve, ayant appris la mort de /fominoë, crut que le temps était venu de se venger des Bretons, et marcha contre eux à la tête dune puissante armée. Erispoé, héritier de la valeur de son père, attendit de pied ferme le monarque Franc et le battit complètement. Charles s'estima heureux de n'avoir pas perdu la liberté ou la vie, et consentit à ce que le prince breton gardât toutes les marques de la dignité royale.
Les Normands qui, au commencement du règne d'Erispoé, étaient venus de nouveau dévaster les côtes sud de la Bretagne, les avaient quittées depuis 855, après avoir eu leur arrière-garde taillée en pièces et leur butin enlevé. En 860 et 861, de nouvelles bandes, commandées par Weland, vinrent fondre sur notre province, n'épargnant ni sexe, ni âge, ni profession. Cette fois, les pillards n'entrèrent pas dans Aleth ; mais ils ravagèrent les environs, afin de se venger des pertes qu'Erispoé avait fait éprouver à leurs compatriotes. Les Normands avaient cessé de se servir d'embarcations à rames, et montaient de grandes barques qui portaient chacune de 100 à 120 hommes. Salomon Ilf, successeur d'Erispoé, qu'il avait assassiné en l'année 866, et dernier roi de Bretagne, fut contraint de traiter avec eux ; il leur acheta même quelques-uns de leurs navires pour s'en servir sur la Loire.
Ratuili ou Ratwilius, archi-diacre d' Aleth, monta, en 866, sur le siège épiscopal, et prit le titre d'Evêque et de Comte de Saint- Malo. Issu d'une famille considérable de Bretagne, il eut d'étroites liaisons avec le roi Salomon III, et gouverna son diocèse jusqu'à la fin de l'année 872.
Ce pontife est le premier qui se soit intitulé évêque de Saint- Maîo, soit pour attester son droit de propriété sur l'île de ce nom ; soit pour marquer le séjour qu'il y faisait de temps en temps à l'exemple de ses prédécesseurs ; soit encore parce que ce lieu avait déjà plus d'importance que la cité d'Aleth ; soit enfin qu'on eût dès-lors tenté la translation du siège épiscopal, ainsi que sembleraient l'indiquer les titres que prit Ratuili dans différents actes conservés, où il figurait comme témoin et qui portaient :
Batuili, episcopo super epùcopatum Sancti Maehutxs ; Ratuili, episcopo, in Alethâ civitale. Le titre de comte que la plupart de^ ses successeurs négligèrent de prendre s'était néanmoins maintenu jusqu'à la révolution de 1789 (<).
Sous l'épiscopat de Ratuili, en 868, le Cotentin et l'Avranchain subissent pour un temps les lois de la Bretagne. Charles le Chauve réconcilié avec Salomon III, lui en fait l'abandon, et ces contrées qui prirent dès-lors le nom de Terre-des-Bretons, ne furent rattachées au duché de Normandie qu'en 933. Le prince breton, en retour, s'était engagé envers le monarque français à chasser de la Loire les Normands, que commandait un renégat français, nommé Hastings. Salomon n'ayant pu réussir par la force, acheta
(f ) Dans ces jours de confusion, dit l'abbé Manet, où les fiefs devenus héréditaires en France, par la faiblesse de Charles le Chauve, donnèrent à la noblesse un ascendant terrible sur le monarque et le peuple, il n'est pas étonnant que le pontife ait pris le titre de Comte, lui qui, en sa qualité de Seigneur Ecclésiastique, ne relevait que des rois de France pour l'de d'Aaron et ses dépendances*
La mouvance de ces sortes de bénéGces (les fiefs) avait été arrêtée en France comme en Bretagne, dès les quatrième et cinquième siècles, dans la personne de leurs possesseurs, sauf les deux cas de réversion à la couronne déterminés par la loi. M* de Courson, dans un mémoire fort étendu, dit avoir remonté le cours des âges, à partir du cinquième siècle, jusqu'à l'époque de la conquête des Gaules par César, et que celte étude lui a fourni des preuves incontestables de la proche parenté qui existait entre les coutumes bretonnes et celles des anciens Gaulois. — L'inamovibilité étant devenue générale dans le neuvième siècle, en France comme en Bretagne, le mal devint aussi universel.
Dés ce moment, et long-temps depuis, presque toutes les idées sociales furent confondues ; chaque particulier ne vit sa patrie que dans le canton qu'il habitait; et son roi, que dans son seigneur. Chaque seigneur lui-même, prétendant presque ne relever que de Dieu et de son épée, environna un misérable donjon décoré du nom de château, de fossés et de retranchements, et marcha en pleine paix armé de toutes pièces, comme s'il eût eu à se défendre d'un siège. Il y eut alors parmi les seigneurs une espèce d'émulation anarchique, à qui trancherait le mieux du maître et s'approprierait le plus possible de droits-quasi-regaliens : aussi l'histoire du royaume de France n'offrit guère que des règnes peu mémorables, et l'histoire de Bretagne des déchirements intérieurs et la guerre civile. — Voyei l'abbé Manei ; M. Guizot, etc.
d'eux, l'année suivante, leur retraite, au prix de cent vaches : alors la Bretagne respira un peu durant quelques années.
Ainsi que nous l'avons dit, Ratuili mourut en 872, et l'année suivante, Charles le Chauve se trouva contraint d'accorder solennellement à Salomon III la permission de porter les insignes de la royauté.
Après le décès du pontife, l'histoire d'Aleth s'enveloppe d'un nouveau voile. Le 25 juin, Salomon III fut livré, par Pasquiten, son gendre, et par Gurwand, gendre d'Erispoé, aux Francs, qui lui crevèrent les yeux : il mourut en prison des suites de cet horrible supplice. Pasquiten occupa la partie méridionale de la Bretagne avec Vannes, et Gurwand eut le reste avec Bennes, pour capitale. Depuis ce moment la Bretagne n'eut plus que des Comtes et des Ducs à la gouverner. L'union de ces deux chefs, formée par le crime, fut de courte durée : ils moururent en 877, laissant leur patrie aux grands du pays, qui s'en disputèrent la souveraineté.
La désolation devint si grande en Bretagne, par l'effet des guerres que se livrèrent ses chefs, Alain et Judicaël, Comtes de Vannes et de Rennes, les Seigneurs de Léon et de Goëllo, petits-fils des anciens rois, ainsi que les Comtes de Cornouailles et de Pober, qu'on ne trouve nulle part, l'espace de 58 ans de trouble et de combustion, ce qui advint à Aleth, pas plus que les noms des successeurs de Ratuili. Au milieu de ces conflits, reparurent, couverts de dépouilles et du sang des Francs, les redoutables Normands, qui venaient d'assiéger leur roi dans Paris : ils apportaient à leur suite le deuil et la mort.
On sait cependant que ces hommes féroces firent une irruption dans nos deux villes, Aleth et Saint-Malo (878), et y causèrent d'affreux ravages. Les lieux saints furent profanés, les prêtres tués avec le peuple, et un grand nombre d'enfants enlevés : presque toutes les maisons devinrent désertes.
Alain III, frère de Pasquiten, et Judicaël, fils de Gurwand, comprirent que leur union seule pouvait les garantir des barbares
et l'intérêt commun réunit, en 888, ce que l'intérêt particulier avait malheureusement divisé, dix ans auparavant. Judicaël battit les Normands à Trans, et sa victoire lui coûta la vie. Alain III les extermina à son tour l'année suivante à Questembert, entre Redon et Vannes, sauva la Bretagne et acquit le surnom de Grand (0. En 890, il était reconnu Duc des Bretons, et en prit le titre.
L'orage, qui paraissait conjuré pour long-temps, se grossit de nouveau, et vint, après dix-huit ans de calme, fondre sur la Bretagne. Alain battit les Normands, reprit sur eux Coutances, et mourut en 907, fort regretté de son pays, qui l'aimait et le révérait.
Peu de temps après, Rollon qui ravageait les bords de la Seine, accepte l'offre que lui fait le roi des Francs, Charles le Simple, de lui céder à plein fief, et à titre de duché, la Neustrie (la Normandie), avec la mouvance de la Bretagne ( 2 ), à condition qu'il se ferait chrétien : en effet le fier Norwégien se fit baptiser à Rouen, la veille de Pâques (912), et tous ses gens suivirent son exemple.
Toutefois, les trente années qui suivirent la mort d'Alain le Grand, furent bien malheureuses pour la Bretagne. Durant cette période, celte province se trouva accablée par les invasions des bandes de barbares qui s'y succédaient et la bouleversaient en tous sens. Les villes d'Alelh et de Saint-Malo, qui s'étaient réparées sous le règne d'Alain, furent pillées de nouveau, en 919, par les Normands payens commandés par Raynold. Afin de leur résister, les habitants de ces cantons s'étaient mis en défense ; ce fut en vain : leurs farouches adversaires, d'abord repoussés, revinrent à
(i) La victoire fut si complète que leur armée fut réduite à 4<>o hommes, de ]5,ooo qu'elle se composait; ces faibles débris parvinrent à regagner la côte et à s'embarquer. (888) Actes de Redon ; (890) suivant les annales de Reginon et de MetZt
(a) Cette cession de la mouvance de la Bretagne Ait stipulée, disent les historiens, dans le traité de Saint-Clair-sur-Epte, dont jamais personne n'a vu ni cité aucun fragment (91a). — Biographie Bretonne, p. 16; Pitre Chevalier.
ia charge, s'emparèrent d'Aleth, et après avoir démoli une partie de ses fortifications, emportèrent tout ce qui se trouvait à leur convenance. Ils ne s'en tinrent pas là : l'Ile de Saint-Malo fut rançonnée, et ceux des habitants des deux villes qui avaient échappé à leur glaive, mais qui n'avaient pas eu le temps de fuir, soit en France, soit en Angleterre, restèrent captifs des barbares (*).
En Tannée 930, Salvator, dont le nom semblait d'un bon augure, monta sur le siège d'Aleth, dont les évéques n'avaient plus paru depuis la fin de 872. Son épiscopat fut long, mais les détails historiques en sont peu connus. Cependant, d'après une pièce citée par Duchesne, on voit qu'il mérita le titre d'excellent prélat.
Il y avait â peine un an que Salvator se trouvait à la tête de son diocèse, lorsque les Danois, guidés par le cruel Félécan, battus dans le Limousin, se vengèrent de cet échec sur la Bretagne et notamment sur nos deux villes : mais les habitants du Clos- Poulet, joints aux Bretons, se soulevèrent le jour de la Saint- Michel suivant, tuèrent Félécan et passèrent ses compagnons au fil de l'épée (931).
Enorgueillis de leur succès, les confédérés Bretons refusent à Guillaume Longue-Epée, duc de Normandie, l'hommage auquel Charles le Simple les avait assujettis envers Rollon et ses successeurs. Le prince normand irrité, ressaisit l'Avranchain et le Cotentin, pénètre par différents points dans la Bretagne, y met tout à feu et à sang, et ravage sur son passage Dol et Aleth. De là, continuant sa marche victorieuse vers l'ouest, les Comtes de Bretagne, Juhel-Bérenger et Alain Barbe-Torte, sont contraints d'implorer sa clémence. Accusé d'être l'auteur du refus d'hommage, les propositions d'Alain sont rejetées par le prince normand qui l'oblige de se réfugier en Angleterre. Guillaume accorde la paix à Juhel-Bérenger, à condition qu'il reconnaîtra les droits du vainqueur. Voici comme s'exprime M. Pitre Chevalier :
« Ainsi prise entre les Normands de la Seine et les Normands
(i) Manet (Grandes Recherches), et Dom Morice (Hist, de Brct., 1. 1, p. 58).
de la Loire, abandonnée par ses plus nobles défenseurs, et par Dieu lui-même dont les saintes images avaient passé la mer, la Bretagne était, depuis trente-deux ans, la proie des hommes du nord, lorsque le digne rejeton de Nominoë, Alain, dit Barbe- Torle, vint la délivrer de ce fléau. »
Alain, Comte de Bretagne, ayant reçu l'hospitalité chez Athelstan, Roi d'Angleterre, rassemble tous ses compatriotes réfugiés dans File ; protégé par Athelstan, il s'embarque, après cinq ans de séjour, avec ses gens. Favorisé par une heureuse navigation, il prend terre à Cancale, marche sur Dol, attaque une troupe de Normands qu'il surprend près de cette .ville et la taille en pièces. Victorieux, Alain se rembarque et tombe à l'improviste sur une autre bande de ces pillards, qui infestaient le diocèse de Saint- Brieuc. Continuant ses succès contre les barbares, il les chasse successivement de toutes les places de la province, et en dernier lieu de Nantes. Celte ville avait été saccagée tant de fois depuis trente ans, que ses habitants l'avaient abandonnée. Les Bretons, pleins d'admiration pour le chef qui les conduisait à tant de victoires, le proclamèrent leur souverain : Alain Barbe- Torle prit le litre de Duc de Bretagne.
Ce fut à cette époque que, d'après notre savant Manet, Goyon de Matignon, l'un des bannerets de Bretagne qui s'étaient le plus distingués sous les Comtes Juhel et Alain, dans leurs guerres contre les Normands, fit bâtir sur la côte, en vue de Saint-Malo, le château de la Roche-Goyon, aujourd'hui le château de la Latte, afin de prévenir le retour de ces pirates en nos contrées. Ce boulevard a long-temps porté son nom ; c'est la plus antique forteresse de toutes celles qui environnent Saint-Malo. Le moine de Saint-Aubin-des-Bois, qui mit en vers les prouesses des anciens bannerets bretons, a dit de Goyon :
Cil Chevalier, deçà, delà, Occisait tout, sans dire : Holà !
Sa famille fournit un héros au Combat des Trente, le 27 mars 1351.
En 944, les terribles Normands renforcés de nouvelles bandes venues de la Scandinavie, reviennent sur nos plages, comme les flots que pousse la tempête, et surprennent Dol, au moment où on s'y attendait le moins. Les habitants se réfugient dans la cathédrale, qui était trop petite pour les contenir tous ; plusieurs furent étouffés dans la foule, notamment l'évêque, dont le nom n est pas connu. Les princes bretons rassemblent leurs troupes, afin de s'opposer à cette nouvelle irruption de la part de ces farouches ennemis : l'engagement a lieu à l'avantage des barbares qui restèrent maîtres du champ de bataille. Une seconde action eut lieu, et elle fut aussi fatale aux Bretons confédérés que la première. Maîtres du terrain, les vainqueurs se dispersent dans la contrée et viennent répandre l'alarme jusqu'aux portes d'Aleth.
« On ne saurait raconter sans horreur, dit l'abbé Manet, les meurtres, les embrâsements et les ruines qui furent le résultat de ce triste événement. Les arts nécessaires furent oubliés durant plusieurs années ; les terres demeurèrent sans culture ; toute police fut pour ainsi dire méconnue ; tout, en un mot, dans nos environs, semble rentrer dans son premier chaos, tandis que, de son côté, la monarchie elle-même continuait de perdre peu à peu tout son lustre. »
Alain Barbe-Torte, après avoir vaincu les Normands de la Loire, fit la paix avec ceux de la Seine, et recouvra tous les états qu'avait possédés Alain le Grand, sauf le Cotentin, Avranches et Dol ; toutefois Dol retourna bientôt à la Bretagne. Mais à peine ce prince eut-il ramené la tranquillité dans ses étals, qu'il mourut. Alain avait régné 23 ans.
Sa mort, qui avait eu lieu en 952, fut suivie de nouveaux malheurs. Des essaims d'aventuriers que le nord rejetait dans nos climats plus doux, couvrent la Loire de leurs vaisseaux, et Nantes redevient leur proie. De là, ils se répandent jusque dans nos environs, rançonnant, pillant, brûlant au gré de leurs caprices ; ne laissant qu'une précaire existence aux misérables que
ni
leur glaive épargne. La terreur est à son comble, et le plus grand nombre des habitants, à leur approche, abandonne ses foyers et se sauve là où il croit trouver un moyen de salut.
L'ouragan s'était à peu près calmé, et notre pays commençait à respirer, lorsque Richard I er , surnommé Sans-Peur, duc des Normands chrétiens, aux prises avec le roi de France et le comte de Blois, appelle à son secours ceux de ses anciens compatriotes restés payens. A son appel, de nombreuses bandes de ces barbares accoururent à bord de leurs vaisseaux ; mais au lieu de débarquer en Normandie, ils vinrent prendre terre près de Dol. A la vue de ces nouveaux ennemis, les Bretons de nos contrées saisissent leurs longues flèches et s'avancent hardiment contre eux, pour les forcer de reprendre le large ; mais ils tombent dans un piège et sont tous massacrés. De la sorte, le pays sans défenseurs reste à la discrétion des Normands, qui s'emparent de Dol, et y mettent tout à feu et à sang.
(964.) Salvator, évêque d'Aleth, dans la crainte pour sa ville d'un sort pareil, se hâta de transférer, dans le monastère de Lébon, près Dinan, tout ce que sa cathédrale et son église de Saint -Malo pouvaient renfermer de titres, d'ornements, de vases sacrés et de reliques (0. Ne se trouvant pas encore assez à l'abri dans cette communauté, que gouvernait Juvan, le pontife prit conseil de ses hôtes, et d'un commun avis, il fut décidé qu'il devait aller en France chercher protection et sûreté. En vertu de cette décision, l'évêque Alethien, qui avait été rejoint par les clercs de Dol, d'Avranches et de Bayeux, emportant euxmêmes ce qu'ils avaient de plus précieux, s'achemina avec ses pieux compagnons vers Paris. Hugues Capet, comte de cette ville, fit déposer les reliques que portait la sainte troupe, dans l'église collégiale de Saint-Barlhelemy, qu'il fit augmenter sous le titre de Saint-Magloire.
(f) Le prieur Juvan suivit l'évêque Salvator à Paris. Des religieux bénédictins, sous la conduite dudit prieur, remplacèrent les chanoines réguliers qui desservaient l'église collégiale de Saint-Bartheleroy.
(965.) Tandis que Salvator gagnait Paris, la presque destruction d'Aletb justifia les craintes du prélat. Les diables et les loups du duc Richard (0 ravagèrent nos deux communes, ainsi que la partie nord du diocèse. Le duc Geoffroi s'en plaignit à Richard ; mais celui-ci lui répondit que cela ne le regardait pas. Ces deux princes n'en vécurent pas moins en bonne intelligence.
Cependant les premières troupes auxiliaires normandes s'étaient embarquées pour leur destination primitive et avaient débarrassé le pays de leur présence ; mais d'autres bandes payennes, stipendiées par Richard, continuèrent, les années suivantes, d'infester nos contrées, et elles y restèrent jusqu'à ce qu'elles prissent leur aire pour l'Espagne. Pendant leur séjour, elles réduisirent Aleth, cette antique cité, à un tel état de désolation, que jusqu'à Jean de Châtillon, dont nous parlerons bientôt, ses évêques furent condamnés à errer à l'aventure dans leur diocèse.
Voici ce que dit notre compatriote, le chanoine Du Parc Porée, à la page 34 de son testament capitulaire, sur la fuite des pontifes d'Alelh :
« Le Père Du Bois, prêtre de l'Oratoire, dans son histoire latine de l'église de Paris, rapporte que Saiot Salvator, évêque d'Aleth, l'an 965, pour éviter la fureur des Danois, transporta les corps de Saint Malo, Saint Samson, Saint Lunaire et plusieurs autres, ainsi que celui de Saint Magloire, qu'il prit au prieuré de Léhon, sous Dinan ; et qu'avec l'aide de quelques moines bénédictins il transporta et déposa ces pieux trésors, cum quîbusdam codicibus, dans l'église de Saint-Barthelemy, de Paris : cette église était pour lors la chapelle de Hugues Capet. Les cahiers étaient apparemment les chartes et archives de son église d'Aleth, qui ont depuis disparu ; car, hors l'acte d'Hélocar sur un vxdimus authentique, il n'en parait aucun des temps antérieurs. »
(0 Noms qui leur avaient été donnés par l'évéquc de Chartres*
a Lorsque Saint Salvator se vit hors d'espérance de tout retour, il redemanda son sacré dépôt pour le rendre à son église et aux voisines d'où il lavait tiré ; mais il se vit obligé par une respectueuse condescendance aux volonlés des princes, de leur en laisser une partie pour sauver le reste. Pour cet effet, il leur laissa le corps de Saint Magloire, en l'honneur duquel ils fondèrent l'abbaye qui porte son nom. »
« Cette acte de fondation de l'abbaye de Saint-Magloire par Robert et Eudes de Bourgogne, est hors de tout soupçon. Il est passé dans le temps qu'arriva la désolation de l'église et de la ville d'Aleth. »
« Saint Salvator se réfugia à Paris, comme dans un lieu d'asile, où il fut bien reçu, avec ce qu'il avait de plus précieux, comme le porte tout au long l'acte rapporté par le P. Du Bois. '
« Depuis la sortie de Saint Salvator de la ville d'Aleth, il est constant que les évêques, ses successeurs, furent errants et fort embarrassés de leur contenance, dans l'état pitoyable où étaient leur église et leur ville épiscopale, telle qu'est aujourd'hui (en Tannée 1709) la cité, où il ne reste que des vestiges de murailles anciennes et une petite portion du chœur de l'église cathédrale, que le chapitre entretient sous le titre de Saint-Pierre, son premier patron, où il va tous les mercredis des Rogations chanter la messe par vénération. »
Après une désolation aussi complète de l'église de la ville d'Aleth. U n est pas étrange qu'on ignore ce qui se passa au milieu de la confusion qui suivit, ainsi que l'embarras où se trouvèrent les évêques successeurs de Saint Salvator, pour recueillir les tristes débris de leur église et de leur ville épiscopale ; on est même contraints de s'en rapporter au Gallia Chri&tiana, pour la succession des évêques. Les actes que nous citerons prouveront qu'il n'y a point eu de schisme dans ces temps-là pour l'église de Saint- Malo, quoiqu'il y ait eu différentes dénominations du siège des évêques. En effet, ces pontifes errants, sans feu ni lieu fixe, quoique toujours sacrés sous le titre d évêques d'Aleth, signaient
diversement, suivant le lieu où ils faisaient leur demeure et d'où ils tiraient leur dénomination.
Saint Salvator, qui avait continué de résider dans la capitale, y mourut en 969 ; l'année suivante, les reliques du bienheureux Saint Malo furent divisées en deux parts : Tune demeura dans la capitale, et l'autre fut rapportée à Àleth par les religieux bretons qui avaient accompagné Saint Salvator à Paris.
Néanmoins, malgré la présence des saintes dépouilles, la cité d'Alelh, complètement dévastée par les barbares du nord, ne put sortir de ses ruines. A côté de ses débris, la paroisse de Saint- Servan augmentait d'étendue et s'administrait, quoique pauvrement, comme bourg de campagne, La paroisse de Sainl-Malo-de- Vlle méritait, par son importance nouvelle, le titre de ville, qu'elle portait depuis qeulques années, quoique son commerce maritime eût été interrompu par les incursions des barbares. Sa population augmentée des Aléthiens qui s'y étaient réfugiés, avait déjà sa police municipale ; sa garde bourgeoise, bornée au service et à la défense de la place, s'organisait d une manière plus déterminée.
Rétuvalart, second du nom, évêque d'Aleth, apparaît en 990. On le trouve parmi les neuf prélats de Bretagne, cités comme témoins des donations faites par Gonan I er , comte de Rennes, au monastère du Mont-Saint-Michel, les 28 juillet et 9 août de cette année là, qui fut celle de sa mort. Ses actions sont restées ignorées.
Raoul I er lui succéda ; il était sur son siège épiscopal dans les premiers mois de l'année 991. Dans un fragment de la chronique de Saint Brieuc, sous la date de l'an 1008, il est qualiGé du titre d'évêque d'AJeth. Il souscrivit la charte qui fut donnée par la duchesse Havoise et les princes ses enfants, pour le rétablissement de l'abbaye de Saint-Méen, qui avait été réduite en une affreuse solitude par les Normands.
L'histoire ne dit rien de plus de ce prélat, et laisse ignorer l'époque de sa mort et le lieu où il fut enterré. On suppose qu'il mourut en 1031, âgé de 81 ans au moins (0.
(i) Manel (Grandes Recherches).
Sous Raoul avait eu lieu la première canonisation par les papes. Jusque-là, les formalités en usage consistaient à insérer le nom des bienheureux dans les sacrés dyptiques (0 ; à ériger sous son invocation des oratoires ou des églises, avec des autel» réservés pour y célébrer le saint sacrifice ; enfin, à retirer sou corps de son premier tombeau. C'était de cette manière que la canonisation de Saint Malo avait eu lieu, ainsi que celle de ses six successeurs immédiats.
Richard II, duc de Normandie, ayant à soutenir la guerre contre Eudes, comte de Chartres et de Blois, appela à son secours de nouvelles bandes de la Suède et de la Norwège. Conduites par leurs rois, elles s'embarquèrent et vinrent descendre à Cancale, pays allié de Richard. Mais à peine les habitants de Dol et des environs furent-ils informés de leur arrivée, qu'ils coururent aux armes. Dans la pensée que ces nouveaux hôtes voulaient s'avancer dans le pays et piller comme l'avaient fait leurs devanciers, les Dolois s'empressèrent d'aller les attaquer, croyant les contraindre à regagner leurs vaisseaux. Ces milices citoyennes de l'époque n'apportèrent point assez de précaution dans leurs mouvements agressifs, furent taillés en pièces et leur ville subit un nouveau sac de la part de ces étrangers. Ceci se passait en l'année 1003. Après leur expédition contre Dol, les Normands se rembarquèrent tranquillement pour aller rejoindre le duc Richard.
Sept ans plus tard, il y eut, par toute la Bretagne, une insurrection générale des paysans contre les nobles. Cette insurrection gagna nos contrées. Elle fut d'autant plus funeste, qu'elle était moins attendue. Dans l'espace de peu de jours, on vît périr une foule de gentilshommes qui avaient été surpris et dont on avait renversé ou incendié les châteaux. La consternation était partout : les paysans bretons complétaient, dans leur aveugle fureur, l'œuvre de destruction des Normands.
La duchesse Havoise, malgré la grande jeunesse du duc
(i) Ou tables ecclésiastiques, contenant la liste des prélats décédés,
Alain IV, sod fils, voulut qu'il montât à cheval et qu'il se mit à la têle de la noblesse La présence du jeune prince ranima le courage abattu des seigneurs bretons et des citoyens amis de l'ordre public ; en sorte que les révoltés, sans chefs pour les diriger, furent remis dans le devoir.
Après avoir étouffé la révolte des paysans, le duc Alain, devenu bomme, en eut une autre à appaiser en 1024 ; ce fut celle de plusieurs seigneurs bretons qui s'étaient insurgés contre son autorité. Le régime, féodal abusant de sa puissance, commençait les excès qui devaient le compromettre. En effet, la féodalité voulait tout diriger, tout régler et imposer son joug à tout. Elle s'était appropriée jusqu'aux édifices sacrés, quelle légua en héritage, et par là ôta au prêtre son indépendance. L'église de Saint-Malo, durant les siècles de violence et d'anarchie qui suivirent la mort des faibles descendants de Charlemagne, était passée, comme presque toutes les autres églises de la province, entre les mains des laïques, qui disposèrent de ses revenus comme de leur propriété particulière, quoique l'Empereur et son fils, Louis le Débonnaire, en eussent fait don à l'évéque d'Aleth. C'était en quelque sorte un bénéfice militaire, pour de légers services rendus à l'état : à la seule condition de fournir au modique entretien de l'édifice et des desservants.
Afin de rendre le ciel favorable à sa cause, durant la guerre qu'il entreprit contre Judicaël, son oncle, et les autres barons insoumis, il donna à Hinguetin, abbé de Saint-Jagu et de Saint-Méen, tous les secours dont il avait besoin pour terminer la restauration de ce dernier monastère, dont il avait souscrit la charte de rétablissement, et sur laquelle Raoul avait apposé son seing.
La mort de Judicaël, chef des rebelles, dans le château de Malestroit, en 1024, fit rentrer dans l'ordre tous les autres seigneurs, ses partisans. Alors Alain, victorieux de ses ennemis, accompagné de l'évéque d'Aleth et d'un grand nombre de prélats et de gentilshommes, alla rendre grâces à Dieu de ses succès
dans l'abbaye de Saint-Méen, dont il doit être regardé comme le troisième fondateur.
C'est à cette même année que, d après l'abbé Manet, on doit fixer la date de la première conquête faite sur la mer, depuis Château-Richeux jusqu'au Pas-au-Bœuf. Ce terrain fut donc repris sur l'élément destructeur, qui l'avait envahi en mars 709, dans la baie de Cancale et du Mont-Saint-Michel.
Alain IV refusait toujours l'hommage par parage à Robert I er , duc de Normandie, surnommé Robert-le-Diàble. Celui-ci, pour l'y contraindre, fit bâtir (1028), sur les limites des deux duchés, divers forts, entre autres le château de Pontorson, proche la rivière de Couesnon. De là, pénétrant jusqu'à Dol, qui tomba en son pouvoir, il put ensuite s'avancer dans nos alentours, qu'il saccagea. Eudon, frère du duc de Bretagne, remporta d'abord quelques succès sur les ennemis, puis fut battu par eux. L'archevêque de Rouen, qui était l'oncle des deux ducs, détermina Alain à faire l'acte de soumission qu'il contestait à Robert, son cousin : il eut lieu dans l'abbaye du Mont-Saint-Michel en 1029.
Hamon III succéda à Raoul I er sur le siège d'Aleth en 1032, signa comme témoin de la fondation de l'abbaye de Saint- Georges de Rennes, faite par le duc Alain, et employa le titre d'évêque de Saint-Malo. Cette même année, le même duc confirma à l'abbaye du Mont-Saint-Michel, les églises de Saint- Môloir-des-Ondes et de Cancale, que son père et sa mère avaient données à celte maison célèbre. Il y ajouta lui-même la concession du Portz-Pican, situé près de la pointe du Groin, qui forme l'extrémité ouest de la baie au nord de la Houle.
La sage et prudente duchesse douairière Havoise, sœur de Richard II, duc de Normandie, meurt le 21 février 1034, et ses deux fils, Alain, qui avait succédé à son père Geoffroi I er , et Eudes ou Eudon, comte de Porhoët, après avoir vécu en bonne intelligence, se battent sur son tombeau. Eudon forme la tige de la grande maison de Penthièvre, branche cadette de Bretagne, dont les démêlés avec la branche aînée dureront 500 ans.
Upc remarque essentielle à faire, c'est que Geoffroi fut le premier duc breton sous la vassalité normande ; ce fut aussi sous son règne que le titre de Duc reçut une signification plus spéciale, inférieure à celle de Roi, supérieure à celle de Comte. A dater de celte époque, avec la royauté de Hugues Capet, l'histoire des Francs finit, et celle des Français commence. L'influence française va désormais succéder à celle des Francs en Bretagne.
La fatale scission des fils de Geoffroi, provint de leur partage de l'héritage paternel. Eudon avait eu, pour sa part, les comtés de Penlhièvre, de Porhoët, de Goëlo, de Carhaix, de Lamballe, de Chalel-Audren, de Jugon, de Châteaulin, de Lanvollon, de Roche-Suart, de Minibriac, de Broons, de Saint-Brieuc. Alain s'était réservé le surplus du duché, avec la propriété des grandes villes qui se trouvaient dans les comtés donnés à son frère. Eudon y consentit, mais demanda la totalité des évêchés de Dol et d'Aleth ; et comme son frère aîné s'y refusait, il leva des troupes et se saisit des pays qu'il réclamait.
Alain rassembla ses sujets et alla mettre le siège devant le château de Léhon, sous Dinan, et marcha sur Alelh, où Eudon avait mis garnison. Le duc força son frère à se retirer à Guingamp efee dernier se prépara à recommencer la lutte. Judicaël, évèque de Vannes, et oncle des deux princes, travailla à un raccommodement. La souveraineté resta à Alain et à ses successeurs ; Eudon conserva tous ses comtés, auxquels on ajouta la propriété de la ville de Dol, où ses descendants se maintinrent jusqu'au treizième siècle.
Alain mourut, et l'ambitieux Eudon s'empara du gouvernement du duché et de la personne de Conan II, son neveu, encore au berceau. Ainsi revêtu de l'autorité, il passe le Couesnon, et pénètre en Normandie, croyant avoir des droits sur cette province, au détriment de Guillaume II, dit le Bâtard. Mais après avoir pillé et ravagé l'Avranchain, il fut battu à Moriemer, et à Hambrières, et forcé de rentrer en Bretagne. Les religieux
du Mont Saint-Michel firent fondre une grosse cloche, qu'il» nommèrent Rollon ; ils la sonnaient chaque fois qu'ils voyaient les Bretons se mettre en campagne, afin de rallier leurs vassaux.
La rigueur qu'Eudon exerçait envers son neveu, fit craindre qu'il ne voulut déposséder l'enfant et mettre la couronne sur sa tête. Il se forma un parti de seigneurs puissants qui réussirent à délivrer le jeune Gonan II de ses mains (1047). L'année suivante, le jeune prince, âgé de 8 ans, fut reconnu solennellement à Rennes pour souverain de toute la Bretagne ; .mais Eudon conserva encore, pendant huit autres années, la régence que la nature et les lois lui assuraient. Il continua à gouverner la province, nos villes d'Aleth et de Sainl-Malo, en particulier, tantôt sous le titre de duc, tantôt sous celui de Comte de Bretagne. Au reste, le comté de Penthièvre formait une des plus belles terres du royaume, lorsque Charles IX 1 "érigea, le 7 septembre 15C9, en duché pairie, en faveur de Sébastien de Luxembourg, vicomte de Martigues, dit le chevalier sans peur, et gouverneur de Bretagne pour le monarque depuis cinq ans.
On ignore l'époque précise de la mort de Hamon. Le P. Lelarge lui assigne l'année 1058, mais c'est sans doute une erreur, puisque le siège était alors occupé ; à moins, cependant, qu'il ne se fût demis en faveur de son successeur Martin, qui assista, le 13 novembre 1054, comme évêque d'Aleth, à la dédicace de l'église de Cormery, en Tou raine, faite par Barthélémy I er , archevêque de Tours, dont tous les prélats de Bretagne commençaient à se rapprocher, excepté ceux de Dol, de Tréguier et de Saint-Brieuc, depuis la sentence du pape Léon IX, en 1050, défavorable aux prétentions de l'église métropolitaine de Dol.
Martin assista encore, en 1058, au concile tenu à Chàlons, par Hildebrand, légat du Saint-Siège. Oo ne sait pas plus que pour son prédécesseur, l'époque de sa mort, qui dut cependant arriver avant l'année 1061.
Renaud était depuis un an en possession du siège épiscopal
d'Aleth, lorsqu'il fut appelé à connaître du procès qu'eurent ensemble les abbayes de Marraoulier et de Redon, pour la possession du prieuré de Saint-Sauveur-de-Bèrè, proche de Châteaubriand. Dans la pièce de cette procédure, le prélat est qualiGé Evêque de Saint-Malo-de-Be'tgnon, baronie appartenant à l'évêque, à 14 lieues au sud de Saint-Malo, par laquelle il devait au duc, à la rendue de ses ost trente archiers o (0 arcs, et sayetles, comme il est prouvé à la reconnaissance faite à Jean II, duc de Bretagne, Tan 1294.
Vers l'an 1070, Renaud consentit à la donation faite aux moines de Redon par Judicaël, seigneur de Lohéac : dans cet acte il est titré Evêque de Saint-Malo, Le fameux comte Eudon mourut en 1079, et fut enterré dans la cathédrale de Saint- Brieuc. L'évêque d'Aleth et plusieurs autres seigneurs et prélats assistèrent à ceLle pompe funèbre.
Cette qualification d'évêque d'Aleth est donnée au pontife par la Chronique de Bretagne ; celle d'évêque de Saint-Malo par la Chronique de Rhuis ; ce qui confirme que son siège, comme celui de ses prédécesseurs, ne cessa d'être soit à Aleth même, soit à Saint-Malo, qui en était une dépendance. De son temps et de son consentement, fut bâti le monastère de la Sainte- Trinité de Combourg, par Rivallon, seigneur du lieu.
Renaud administrant la partie du diocèse voisine d'Aleth, comme tout le diocèse en entier, interposa sa médiation entre Guillaume de Tinténiac et labbesse de Saint^Georges de Rennes, qui s'opposait à ce que le premier bâtit une chapelle en son château. Guillaume eut sa chapelle, au moyen de quelques concessions à l abbesse.
Suivant la Chronique de Nantes et de Rhuis, et en cela d'accord avec Pierre Le Baud, ce prélat mourut en 1081.
ACn de remédier à certains désordres qui se commettaient la nuit, Guillaume H, dans une assemblée d'évêques et de seigneurs.
(i) Avec,
qui eut lieu à Caen, ordonna de sonner le soir, à heure fixe, une cloche particulière, afin d'avertir chacun de fermer ses portes et de prier Dieu. Gomme cette pratique était d'une bonne police, elle fut adoptée en d'autres lieux et notamment à Saint- Malo, où cette cloche se faisait entendre à 10 heures. Plus tard, nous aurons occasion de revenir sur ce sujet.
Ce même duc Guillaume, provoqué par son parent Conan II, duc de Bretagne, qui lui avait demandé son duché en faisant entrer des troupes dans le pays d'Avranches, s'avança sur la frontière de ses états, pour repousser le prince breton. Le duc de Normandie fit bâtir le fort de Saint-James-de-Beuvron, traversa le pays de Dol et se rendit à Dinan, qu'il prit par composition. Conan envoya un cartel à Guillaume qui, au lieu d'y répondre, gagna le chambellan du prince breton. Ce trailre empoisonna le cor, les rênes et les gants de son maître qui mourut subitement.
Peu de temps après cet acte de lâcheté, Guillaume rendit volontairement cette place, dont le siège est représenté sur une tapisserie que l'on conserve dans la cathédrale de Bayeux.
On ignore quelle fut la part que prirent les villes d'Àlelh et de Saint-Malo dans ce démêlé du prince breton contre son belliqueux et dangereux voisin, et contre plusieurs seigneurs mécontents de son gouvernement. On sait seulement que lorsque Guillaume s'embarqua (1066) pour la conquête de l'Angleterre, nos deux villes fournirent un certain nombre de navires.
Cinq mille bretons, au nombre desquels était un Seigneur des environs de Saint-Malo, auraient, sous la conduite d'Alain Fergent, accompagné le héros conquérant.
Le nouveau roi d'Angleterre revint dans ses états, et sa première pensée fut d'aller assiéger Dol, parce que Hoël V, comte de Cornouaille et de Nantes, beau-frère et successeur de Conan II, refusait l'hommage que son père avait reçu du duc de Bretagne. La place tenait depuis quarante jours, lorsque Philippe I er , roi de France, vint faire lever le siège (1075). C'était un
événement remarquable de voir la France s unir à la Bretagne contre la Normandie.
A celte époque une terreur panique s'empara de toutes les populations de la chrétienté : on s'attendait à la fin du monde. Chacun se préparait à la mort ; l'un prenait le cilice, l'autre le froc ; le plus grand nombre partait pour la Palestine ; ceux qui restaient priaient et demandaient pardon au ciel ; d'autres croyaient obtenir l'absolution en donnant leurs biens aux monastères et aux églises. Ce fut dans celte disposition des esprits que parvinrent les lamentations des chrétiens de la Terre-Sainte, outragés par les enfants de Mahomet. A leurs cris, l'Europe s'ébranla toute entière. Ceignant l'épée et se parant de la croix, une foule innombrable de pèlerins guerriers partit pour aller attaquer les soldats du prophète. L'Asie avait envahi l'Europe ; les croisades jetaient à leur tour l'Occident sur l'Orient*
Daniel 1 er succéda à Renaud, vers la fin de l'an 1081, si l'on en croit la Chronique de Rhuis, et mourut en 1085, suivant la même chronique. Une notice du prieuré de Saint-Martin de Combourg, atteste que ce pontife assista comme témoin à la donation qu'un certain Hervé fit, à ce prieuré, de l'église de Laugau et de quelques biens fonds. Daniel est qualifié, dans celte pièce, d'évéque de Saint-Malo.
Alors, dit l'abbé Manet, les livres étaient si rares, qu'une comtesse d'Anjou acheta un recueil d'homélies 200 brebis, un muid de froment, une autre de seigle et un troisième de millet ; c'est ce qui fait que l'histoire de ce temps se trouve si confuse et si pauvre d'événements.
Il paraîtrait que l'argent était aussi rare que les livres, puisque Alain Fergent, fils de Hoël V, couronné duc en 1084, vendra aux moines de Quimperlé une belle terre pour mille sols et un cheval.
C'est encore à cette époque qu'on rapporte l'origine du blason, science qui apprenait à déchiffrer les armoiries devenues, dès l'an 934, des marques héréditaires de noblesse et de dignité.
Guillaumfe H veut de nouveau, en 1085, obliger les Bretons 5 a lui faire Y acte de soumission , auquel ses prédécesseurs ïeS avaient contraints. Pour cet effet, il passe le Gouesnon et vient mettre le siège devant Dol, qui, malgré son état d'appauvrissement, refuse de capituler. Alain Fergent accourt de Rennes délivrer l'orgueilleuse bicoque qui avait osé résister au conquérant de l'Angleterre. A l'approche du duc Alain, la peur saisit à un tel point Guillaume, qu'il décampe en désordre et laisse aux mains des Bretons une partie considérable de ses bagages ; elle fut estimée quinze mille livres sterlings, somme immense pour ce temps-là.
Cet acte de bravoure âuqtiel participèrent nos populations, vu leur voisinage, valut au duc de Bretagne la main de la princesse Constance, fille du duc de Normandie. En effet, un an après ses succès à Dol, il l'épousa à Caen, où il s'était rendu pour la cérémonie.
Benoit H, et suivant quelques-uns Judicaël II, remplaça Daniel, et gouverna tout le diocèse d'Aleth depuis l'année 1086. Il avait reçu une éducation distinguée, conforme au rang que tenait sa famille dans la province, et s'était fait bénédictin. Benoît eut pour frère Geoffroi, qui, comme lui dans les ordres, devint archevêque de Rouen. Le nouvel évêque d'Aleth assista, en celte qualité, aux obsèques de la duchesse Constance, qui se firent dans le mois d'août 1090, à l'abbaye de Saint-Melaine, à Rennes ; et deux ans après, à celles d'Anne de Léon, vicomtesse de Porhoêt, dont les dépouilles mortelles furent déposées dans l'église Sainte- Croix de Josselin.
Vers celte époque, les habitants de Saint-Malo, assistés par ceux d'Aleth, armèrent trois bâtiments pour courir sur les Anglais, qui avaient élu roi Guillaume le Roux au préjudice dé Robert, son frère aîné. Cette préférence injuste déplut aux Bretoos en général, et aux Malouins en particulier. Les trois bâtiments de guerre, parvenus en haute mer, s'étaient emparés de deux gros vaisseaux ennemis, très-richement chargés, et les
conduisaient dans notre port, lorsqu'au moment de donner en Rance, une bourrasque de vent contraire survint et les jeta aux îles de ChauseyO). Là, nos croiseurs rencontrèrent l'bermite Bernard, qui vivait dans la solitude. Le saint homme employa inutilement toute son éloquence pour persuader aux capteurs de relâcher leurs prises ; ceux-ci, ne tenant aucun compte des recommandations de l'abbé, remirent à la voile pour regagner leur port d'armement. A peine étaient-ils parvenus à la moitié de leur trajet, qu'une nouvelle bourrasque plus furieuse que la première, s'éleva de l'ouest et les repoussa sur la rade qu'ils venaient de quitter.
Les dangers qu'ils avaient courus furent pour nos navigateurs Malouins et Aléthiens un avertissement du ciel ; ils écoutèrent cette fois la parole de Bernard et se convertirent. Ils poussèrent même l'humilité si loin, ajoute la chronique, qu'ils témoignèrent aux Anglais leurs sincères regrets de les avoir arrêtés, et leur rendirent leurs vaisseaux qu'ils avaient pris.
En 1095 eut lieu la première croisade. On vit alors toute la chrétienté, sous la forme d'une seule nation, envahir l'Asie. Godefroy de Bouillon, qui en était le chef, fit la conquête de Jérusalem en 1099. Un grand nombre de nobles bretons et des gentilshommes des environs d'Aleth qui s'étaient croisés, faisaient partie de l'armée chrétienne.
Nonobstant les divers titres que prenait Benoît, et les signatures qu'il donnait indifféremment comme évêque d'Aleth, de Saint-Malo-de-l'Ile, et de Saint-Malo-de-Beignon, l'autorité de l'église d'Aleth subsistait également et se faisait sentir lorsque l'occasion s'en présentait (*). L'excommunication jetée par le
(i) Voyez la Vie de Bernard d'AbbévilIc, premier abbé de Tyron, par Godeftoy le Gros.
(s) Ex Codtce S. Michaolis de Tumba. — Notutn sît tara praeseutibus quàm fulurîs homioibus, quam emendatiouem fecerit, Guegonus vicarius Hersadî filîus, super infractura ecclesiœ B. Pétri Alethensis, quam in diebus sa nets quadragesimse iutia ipsam ecclesiam f'acere prssuinpsit auno ab incaruatione doniioi uxcviii. — Cum itaque in subséquent! testa te divino judicio gravi plagâ in capite
pontife en 1098, sur deux seigneurs du pays, en esl la preuve bien évidente 10*
Guégon exerçait, dans le Clos-Poulet, en sa qualité de vicaire ( 8 ) ou voyer du Comte, ou chef temporel de la conlrée ( 3 ), la moyenne et basse justice. Cet homme, excessivement avare, n'avait jamais voulu ratifier, en qualité de parent, et selon la coutume, la concession que Robert, fils de Bresel, seigneur de
esset viilocratus, et inde timeret mori, vocans, et ohnîxé per mtncios deprecans prœsulem prafatsc ecclesiœ, Benedictum nomîne, qui tune forte apud S. Maclovium de iosula morabalur, ul ad se visilandum veniret, et super tanti sacritegii crimine quod in deum et praedictam ecclesiam cxercuerat, emendationem suam reciperet.
Gùm in primls venire contemtieret, tandem ad cum venit, plorans ijîtur peccalum suum, ab eo et a presbyteris secum adslanlibus confessiooem canooicam suscepit, subeâ conditione ; Ut omitia quse rapuerat in piaedictâ ecclesiâ et pauperîbus abstulerat in proximo redderat, et arma non ferret, nisi cum consilio et licenliâ episcopi. Ecclesiic verô Alctensi B. Pétri hoc modo satisfecit, concessit enim totam lerram Iiberam ahsque aliquâ calùmruâ in perpeluum, qttam prius dederat Roibertus Breseli filius in elemnsynam Episcopo Benedicto et omnibus successoribus sibî Episcopis ; invesliens Episcopum de hoc per virgam ejus pasl orale m. Prœter hoc etiam dédit ipse Guegonus, et frater Hajmo, Ecclesi» B. pétri et episcopis cjus in elemosynam perpétua ni duas partes decimœ prœfatas terra! quas in manu suâ icuebant. Dédit quoque episcopo in Elemosynam ipse Guegonus duas partes décima? carmes suœ. Concessit etiam fieri esc me te ri um de una corda juxta ecclesiam in terrâ suâ. Super bis itaque omnibus sunt hi lestes, Bened ictus episcopus, qui hoc donum suscepit. Galterus monacbus, arratuilus, I»olbertus clericus Episcopi, filius Johannis, Hugo presbyter, Guillclmus presbyter, etc.
Quicumque ijîtur hoc donum abslulerit ccclesias et Episcopis ejus, sit excommunîcatus.
(i) Le comté suburbicaire d'Aleth se divisait, comme tous les autres, en plusieurs vicariats. Le ministère des vicaires ou lieutenants du comte, était de lui faire payer les revenus, impositions, taxes, coutumes, etc. — Ma net.
(s) Les vicaires ou voyers étaient ceux que le duc, le comte ou les seigneurs propriétaires avaient établis chefs d'armes ou de justice dans leurs domaines. Les prévôts étaient chargés de l'exécution des jugements. La charge de vicaire était héréditaire.
(ï) La qualité de comte ne se prenait que par les ducs, après eux par les seigneurs de Pentbiévrc, de Reunes, de Nantes et de Cornouaille. Le second tiu* après celui-là était la qualité de vicomte. — Maket.
Plouer, avait faite a l'église Saint-Pierre, en la cité, d'un champ dit depuis le Prè-Bresel. Guôgon s'élait môme ressaisi des deux tiers de la dîme de ce terrain, qui était proche de la porte d'AIelh et du cimetière de Saint-Servan («), que couvre le parvis, de l'église actuelle. Enfin ce champ, que le peuple a fini par appeler Prè-Becel ou Prè-Mecel, formait un contenant de troi g journaux; il s'étendait depuis l'ancien presbytère, situé sur la place du bourg, jusqu'aux Bas-Sablons, en tirant vers la Ville- Collet.
Le vicaire, peu de temps après, se conduisit plus mal encore : aidé de son frère, Robert Haimon, il enfonça la porte de l'église d'AIelh, qui n'était plus qu'une petite chapelle, sous l'invocation de Saint-Pierre, brisa les troncs et prit l'argent qui appartenait à l'église et aux pauvres. Cette coupable action fit que Benoît excommunia les deux frères ; mais Guégon étant tombé dangereusement malade, eut recours à la clémence de l'évêque, lequel pour lors demeurait par cas fortuit, depuis la désolation d'AIelh, dans l'île d'Aaron. Après bien des instances, le pontife se rendit chez le malade, qui lui fit la confession publique de son crime, eoràm clero, et en obliot l'absolution, à certaines conditions, qui furent portées dans des actes qu'on rédigea de suite. Ces actes, au nombre de deux, furent découverts par le P. Sirmond, jésuite, dans les archives du Mont- Saint-Michel, où ils avaient été portés par Donoual, évêque d'AIelh et profès de ladite abbaye. Ils furent imprimés en 1622 par les soins du savant chanoine Dormet, auquel le P. Sirmond en avait envoyé des copies.
A propos de ces deux actes qui commencent : Ego Gutgo, Ego Robertus vicarius de Plouernio, cette qualité de vicaire, dit l'abbé Porée, était prise par des personnes nobles, tels qu'étaient autre-
(i) Celte désignation de l'emplacement du cimetière d'alors, fixe bien la limite de la cité d'AIelh dans celte partie. Il ne faut pas confondre cet ancien lieu de sépulture avec celui de la Vigne-ès-Chais } où Ton enterre de nos jours.
fois MM. de Plouer, lesquels faisaient profession d'armes» puisque, outre leur donation, l'absolution qui leur fut donnée par l'évêque Benoît porta pour pénitence qu'ils ne prendraient les armes qu'avec sa permission : sinè consilio episcopû
Ce champ de Prè-Bresel que restitua Guégon et auquel i! ajouta une partie de son domaine pour accroître le cimetière, avait si peu de valeur que trois siècles après la donation il fut arrenlé au prix de cinq livres seulement par le chapitre, au chanoine L'Epervier, recteur de Saint-Servan, pour lui et ses successeurs. Mais vers la fin du dix-septième siècle, Dom Allain, recteur de cette paroisse, en fit l'arrentement à différents particuliers pour un nombre considérable de boisseaux de froment ; et de la sorte, cette grande étendue de terre, amortie depuis sept cents ans, rentra dans le domaine des regaires du chapitre de Saiut-Malo.
Arrivés à Tannée 1100, nous allons dire quelques mots sur l'état de la paroisse de Saint-Servan, et aussi sur sa première église, à laquelle succédèrent deux autres, nous réservant de parler de ces deux édifices à l'époque où ils furent érigés.
Quoique les barbares du nord eussent cessé leurs excursions sur nos côtes, l'antique Aletb, dévastée par eux, abandonnée de ses plus notables habitants, laissait ses murs renversés pour ne plus les relever; elle voyait, avec une sorte d'indifférence, la plupart de ses maisons démolies ou inhabitées. Aleth était toujours la ville épiscopale, elle en portait du moins encore le nom ; mais, de son église cathédrale, il ne restait que le chœur qui avait échappé au ravage des hommes du nord, et par l'état de 'dégradation de son monastère, cette ancienne cité ne pouvait offrir à son pontife un logement digne de lui Saint- Malo présentait un contraste frappant avec Aleth : à mesure que cette cité-mère perdait de son importance, la nouvelle ville augmentait la sienne.
A peu de distance delà porte d'AIeth, et non loin de la rive Est de la Rancc, dans le cimetière dont nous venons de parler,
était la pclile église paroissiale, dédiée à Dieu sous l'invocation de Saint-Servais, évêque de Tongres, et qu'on s'est accoutumé raal-à-propos à appeler Saint-Servan. Cette église était bien peu de chose, tant pour son architecture que pour ses dimensions, mais elle suffisait à la population du lieu. En effet, une cinquantaine de maisons, couvertes de chaume, se groupaient autour du petit temple chrétien et composaient la paroisse sous la dénomination de bourg ; cette dénomination est encore en usage dans le Clos-Poulet pour désigner celte partie Ouest de Saint- Servan. Sur le vaste territoire que couvre aujourd'hui cette ville récente, se trouvaient quelques petits villages, tels que ceux de la Roulais, de Boisouse et de Lambéty ; sur le surplus du sol, plus ou moins bien cultivé, on remarquait quelques habitations éparses, surtout du côté des Bas-Sablons, où était le chemin de communication d'Aleth à Saint-Malo, depuis l'irruption de l'océan en mars 709.
Le chapitre d'Aleth y percevait seul les dîmes, parce que dès la fondation de l'église Saint-Servais (0, qui remonte aux premières années de l'épiscopat de Saint Malo, il y avait exercé, par plusieurs de ses membres, les fonctions de pasteur ; et le chapitre de la ville de Saint-Malo, qui succéda à celui d'Aleth, la percevait encore à l'époque de la révolution, sauf quelques légères inféodations qui avaient été faites plus tard.
Far sa proximité avec Aleth, la petite paroisse de Saint-Ser- Van aurait dû être considérée comme une annexe, ou plutôt comme le faubourg ; mais il n'en était pas ainsi : cette paroisse s'administrait au civil comme purement rurale ; en cette qualité, elle était passible de diverses charges sordides et roturières, imposées alors à ceux qui demeuraient hors des villes.
a Tout, à peu d'exceptions près, dit l'abbé Manet, y était peuple, comme dans les simples hameaux, et plus riche en foin qu'en argent, craignait peu le pillage. »
(<) La fondation de celte paroisse remonte à Tannée 54o. — Abbé Mim.
(1106.) Les Bretons, qui avaient soutenu Henri T r , roi d'Angleterre, lorsqu'il n'était que simple seigneur du Cotcntin, s'unissent de nouveau à lui contre Robert II, son frère, duc de Normandie, et contribuent au gain de la célèbre bataille de Tinchebrai (1107). Nos compatriotes revinrent dans leurs foyers chargés de butin. Un chevalier des environs, Guillaume d'Aubignô, se distingua d'une manière remarquable dans la mêlée, où le duc Robert fut fait prisonnier.
(1108.) L'année suivante, Benoit accorde à quelques hermites d'aller s'établir sur le monticule de Césambre, qui n'était pas encore réduit à l'état d'île parfaite, comme de nos jours. L'histoire ne nous a rien laissé de la vie aussi sainte qu'obscure de ces pieux solitaires.
Ainsi que nous l'avons dit, l'église de Saint-Malo tomba, par les malheurs des temps, entre les mains des laïques. Dans le onzième siècle, les conciles ordonnèrent qu'on retirât d'eux les églises dont ils s'étaient emparés, et le clergé rentra dans la possession de ce que les laïques avaient usurpé sur lui. Benoit, évêque d'Alelb, pour obéir aux lois ecclésiastiques, disposa de l'église de Saint-Malo, devenue de Saint-Vincent, dans l'île d'Aaron, en faveur de Guillaume, abbé de Marmoutier, et de ses religieux, et lui en accorda la possession l'an 1108, acte qui fut confirmé parle pape Pascal II, l'an 1109(0.
a Moins on a à perdre, dit encore l'abbé Porée, plus on est libéral. Ce fut apparemment l'esprit de cette maxime qui porta Benoit, évêque d'Aleth, l'an 1108, a donner à Guillaume, abbé de Marmoutier, l'église de Saint-Vincent en l'île d'Aaron, sur laquelle Benoît avait établi sa demeure depuis le désastre de son église. Or, qu'un évêque appelle des moines étrangers pour desservir une église qui lui convenait si fort, c'est un fait étrange ; mais qu'il leur en transporte la propriété, cum suis appmdicis, qui consistait dans le contour du rocher, avec les droits honoriez) Albert le Grand, etc.
fiques et utiles sur mer et sur terre, c'est l'effet d'une libéralité qui paraîtra hors de saison à tous ceux qui en examineront les circonstances. »
Celte concession de l'évéque à d'anciens confrères était en effet bien extraordinaire, car l'église du rocher d'Aaron était, plus que tout autre, à la commodité des prélats d'Alelb, dont la cathédrale élait aux trois-quarls ruinée (0. Cette concession, avons
(«) Donation faite par Benoît II, évêque d'Aleth, de l'église de Saint-Malo de Vinan, avec toutes ses dépendances, aux moines de Mannoutier : Ralilication de la donation faite précédemment de l'église de Saint-Madou eu Vile d'Jaron.
Au nom de la sainte et indivisible Trinité, j'ai voulu dicter cet écrit, et y ait fait apposer mon sceau afin d'y donner plus d'authenticité.
Moi Beuoît, par la grâce de Dieu évêque Alelien ; compatissant au danger auquel se trouve exposée l'église de Saiut-Malo de Dinan, en laquelle le service de Dieu et la ressource de justice sont menacés d'un schisme prochain, par la négligence des habitants. Craignant que la fauie n'en retombe sur moi, j'ai enfin étudié la manière de mettre fin â ce danger. C'est pourquoi, après mûre délibération et de l'avis d'hommes prudents, j'ai choisi comme hommes d'une religion éprouvée, à savoir : les moines de Saint Martin de Mannoutier ; auxquels j'ai donné précédemment ï église de Saint-Malo de Vile d'Jaron ; et auxquels je livre maintenant l'église susdite de Saiut-Malo de Dinan avec ses dépendances, en libre et perpétuelle possession. Je leur ai aussi donné, et sauf le droit de févêque d'Alelh, avec la susdite église de Dinan, Yéglise de Saint-Malo de Vile d'Jaron, que je leur confirme de nouveau avec toutes ses dépendances. J'ai seulement retenu, pour moi et mes successeurs, que trois fois dans Vannée chaque évêque tfJlet, mes successeurs, sera reçu par coutume, dans Véglise de Vile y accompagné de dix honunes : J'ai retenu, en outre, un pécheur sur File méme t lequel a sa maison, son jardin et deux arpents de terre, de même que cela est contenu dans mon acte de première donation, lequel pourra pécher librement, aidé de deux hommes, partout où les pécheurs des moines pécheront. J'ai statué en outre que, tant dans Iesdites églises que dans celles qui en dépendent, les moines feront des prêtres et les présenteront à l'évéque pour avoir la charge de veiller au soin des âmes, dans toutes lesquelles choses nous voulons maintenir le droit de l'église d'Alet, dont nous devons ménager la dignité en toutes nos ordonnances. Geoffroy, seigneur de Dinan, applaudissant à notre double donation, a cédé lui-même pour le salut de son âme et de celles de ses parents, au bienheureux Martin de Marmoulier, absolument tout ce qu'il pouvait avoir de prétention sur Iesdites églises et leurs dépendances ; et pour cela, tant lui-même que son fils Olivier, ont déposé leur acte de cession devant le crucifix de l'autel même de l'église de Saint-Malo de Dinan, avec le consentement de son épouse
nous dit, fat confirmée par le pape Pascal II, an an après les sU gnatares de l'acte. Nous verrons plus tard comment un des suc* cesseurs de Benoît, Jean de Chàtillon, revint sur cette affaire.
Rivallon II devint évêque d'Alelh en 1112. C'était un homme de mérite et de naissance ; il avait été élevé à la cour des rois d'Angleterre Guillaume II et Henry I er . Ainsi que ses devanciers, on le voit figurer indifféremment en divers actes, tantôt en qualité d'évêque d'Alelh, tantôt en celle d'évêque de Saint-Malo. Sous ce dernier titre il signa l'accord fait en 1115 entre l'abbé de Marmoulier et les vicomtes de Porhoët.
Ce fut dans la première année de l'épiscopat de Rivallon que se fit sentir un affreux tremblement de terre sur notre littoral, et que la foudre consuma le monastère du Mont-Saint-Michel. A cette époque, eut lieu l'établissement des premières communes en France et le retour au régime municipal» aboli par le système
Radegunde, dont le surnom est Oriou, et de ses fils Guillaume, Rolland et Joscelin : Guillaume abbé, qui a reçu ce don, l'a ratifié. Il est à remarquer au surplus que Geoffroy lui-même, ainsi que sa femme et ses fils, ont concédé aux moines tout ce qui leur serait douné en son fief, sauf cependant le service seigneurial.
Ce fut Tannée de l'incarnation du Seigneur mil cent huit,, sous le pontificat de Pascal, le règne de Louis, Alain et Etienne étant ducs de Bretagne. Les témoins de cette donation et concession sont, primo, du c6té de l'évêque, Benoit ëvéque d*Aleth t Guihummar, guerrier, frère de l'évêque, Rivallon et Simon, archidiacres, qui ont donné leur consentement à la chose ; Tribuer, Gradallon, chapelain, Robert, chapelain, Quinorcch, Guillaume de 'Saint -Servais, Main de Hande et beaucoup d'autres.
Du côté des moines: Le seigneur abbé Guillaume, Rivallon de Vitré, Rainald de Châtelrault, André de Gommet, Gilles, Milon, Garin de Haurignan, Evan et Givard.
Du côté des soldats : Eudes, fils de Geoffroy, Rivallon Rufus, Normannus Gosberti films, Pagan, fils de Guarhant, Genth, Jourdan, fils d'Hervé, et plusieurs autres.
Du côté des domestiques des moines : Saucelin, Pagan, homme de chambre, Pierre Burde, Robert de Moniac, Ramhert, Faber et Martin, clercs, et plusieurs autres qu'il serait trop long d'énumérer.
[Traduit du latin par M, Emile Renaud sur une copie qui fut faije en i6.{8.]
féodal. Louis le Gros accorde les communes de Laon el d'Amiens en Picardie. De nouvelles communautés se forment en diverses provinces : ceux qui les composaient se nommaient bourgeois. Ces associés s'affranchissaient de toute servitude envers les princes et les seigneurs, au moyen de certaines sommes annuelles ou une fois payées. Nous verrons les habitants de Saint- Malo obtenir celte franchise.
Louis le Gros résolut d'enlever la Normandie au roi d'Angleterre Heur i I er . Ce fut le commencement (1117) de ces longues guerres entre les Anglais et les Français, qui désolèrent notre belle patrie. Par une fatalité qui tenait à la triste époque de la féodalité, les chevaliers bretons qui n'étaient point partis pour la Terre-Sainte, prirent fait et cause pour les Anglo-Normands : • aussi, afin d'arrêter les incursions des Français dans le pays de ses alliés, vit-on le monarque anglais faire fortifier le château de Bure, aujourd'hui Châteauneuf (0. Ce fut sous ses murs que Hugues Bolherel blessa mortellement, au mois de juin 1118, Baudoin, comte de Flandres.
A Rivallon II succéda Daniel H, moine de Redon, qui occupa le siège d'Aleth deux ans seulement: il mourut en juin 1120. L'histoire ne transmet aucun fait remarquable dans notre diocèse durant son court pontificat.
Donoald ou Do nouai, Breton d'origine et d'une famille distinguée, devint pontife d'Aleth l'an 1120, et fut sacré à Tours, par Gilbert. Il confirma, quatre ans après, dans un chapitre général de l'ordre tenu à Marmoutier, la donation faite à ces moines par Benoit, de l'église de Saint-Malo de D'tnan, mais il ne parla pas de la donation de l'église de Saint-Malo : peut-être ne l'approuvai t-il pas.
Voici la traduction d'un acte qui relate une cérémonie à laquelle assista Donoald en 1132, à Rocon. Cette pièce confirme que Yabbaye de Saint-Mèen avait été affranchie de toute domination
(i) Ce château, dont nous reparlerons, est à i? k lomètres sud de Saint-Malo.
séculière par Charlemagnc et Louis, son fils ; il en était de même pour Saint-Malo, puisque le privilège accordé par ces deux monarques comprenait à la fois l'abbaye de Saint-Méen et l'église de Saint-Malo.
« Au nom du Christ. Nous R.(0, par la grâce de Dieu humble ministre de l'église de Tours, voulons qu'il soit connu des hommes, tant présents que futurs, qu'afin de conserver la paix du Seigneur, et mettre fin à certaines affaires de la sainte église, nous nous sommes transportés au monastère de Rocon, en compagnie des vénérables coadjuteurs ci-nommés, H., évôque du Mans, H., évéque de Rennes, B-, évêque de Nantes, D., évêque d'Àlet, Y., de Vannes, R., de Quimper-Corentin, ainsi que le très-vaillant comte de Bretagne nommé Conan t et plusieurs autres personnes très-vénérables, tant clercs que laïques. Là, nous est ap- " paru le vénérable abbé du monastère de Sainte-Marie, et des saints confesseurs Méen et Judicaèl, lequel ayant prouvé en notre présence les anciens privilèges de son église, les présenta aux personnes susdites. Après en avoir publiquement fait la totale lecture, il fut connu que celte abbaye a été fondée royalement par Judicaèl, roi de Bretagne, affranchie et libérée de toute domination séculière ; ensuite confirmée et raffermie par les Empereurs Charlemagne et Louis, son fils, et aujourd'hui le droit et la dignité de cette abbaye seraient abolis par l'insolence d'un baron, savoir: R. de Moofort, qui a plus tâché d'annuler ses privilèges, en ajoutant la ruse pour la désolation de cette église. Mais par une affection paternelle, compatissant au conseil du prince et de tous les ecclésiastiques, nous avons fortiGé cet acte de l'authenticité de notre sceau et de ceux de nos coadjuteurs, car Radulphe lui-même et tous ceux qui, bravant la crainte de Dieu et le respect de son lieu saint, en feraient un lieu de rapine, d'exaction, ou le souilleraient de quelque manière que ce soit, par l'autorité qui nous est accordée de Dieu, seront
(<) Hildebert de Lavardin, archevêque de Tour».
excommuniés à jamais. Suivent les sceaux de Hugues, évêque du Mans, Haymelin, évêque de Rennes, Brice, évêque de Nantes, Donoald, évêque d'Aleth, Yvon, évêque de Vannes, et Radulphe, évêque de Quimper-Corenlin. » (D'après une copie de 1294: archives municipales.)
On rapporte que vers ce temps-là survint dans notre contrée une affreuse maladie à laquelle on donna le nom de Mal des Ardents, ou de Saint Antoine. Les évêques défendaient d'enterrer les morts autre part que dans les cimetières ; les fidèles par une préférence superstitieuse, inhumaient les défunts au pied des croix qui se trouvaient sur les chemins.
Conan III supprima une foule d'abus ; prenant le parti des opprimés, il fit d'utiles réformes. Entre les droits les plus vexatoires et les plus odieux, étaient ceux que les seigneurs s'arrogeaient sur les débris que la mer rejetait après les tempêtes. Les restes de la fortune des malheureux qui échappaient à la mort, devenaient la propriété du seigneur riverain. Un concile tenu à Nantes, en 1127, prononça une sentence d'excommunication contre ceux qui continueraient celte coutume barbare qui s'appelait droit de bris et de naufrage.
t Sous le même duc, la population bretonne était divisée en deux classes : les maîtres et les serfs. Si les seigneurs se brouillaient entre eux, la force en décidait ; s'il survenait un différend entre les vassaux, la volonté du seigneur était la loi. Mais Conan protégea autant qu'il le put les faibles contre les puissants : en un mot, il se montra toujours l'ennemi du régime féodal qui faisait tant de malheureux parmi ses sujets.
Vers la fin du règne de ce duc, se forma dans la forêt de Paimpont, à l'extrémité sud du diocèse, une secte de faux hermites que présidait Eon de l'Etoile, natif de Loudéac, dont l'extravagance fanatique donna beaucoup d'embarras au zèle de notre pontife. Traqués de toutes parts par les troupes de Conan III, les disciples d'Eon furent pris et livrés au bras séculier. Quant
au chef, que l'on regarda comme un fou, il fut enfermé dans une
tour du palais épiscopal de Paris, où il périt misérablement quelque temps après. Cette tour, démolie à la fin du dix-septième siècle, avait conservé le nom de Tour oVEon 0).
« Vers Tannée 1140, les templiers ou moines rouget vinrent s'établir sur le rocher Aaron. Ils appartenaient aux trois classes de l'ordre, savoir : celle des chevaliers, chargés de combattre les infidèles ; celle des clercs, dévouée au culte divin ; et enfin la troisième qui se composait des frères servants. Ce sobriquet de moines rouget qu'on leur donna dans le pays, provenait des deux croix de la même couleur qu'ils portaient : l'une sur leur robe blanche, à l'endroit de la poitrine, l'autre sur le côté gauche du manteau, près du cœur. Leur monastère ou hospice était situé au pied de la montagne Aaron, à gauche dans la rue Corne-de-Cerf W» en allant de la Croix-du-Fiel à la rue Saint-Thomas, en face de l'égoût du canal de Mer-Bonne. Conan III fit du bien à leur établissement.
« Mais depuis l'extinction de cet ordre, à la suite de leur procès sous Philippe-le-Bel, on a, dans nos murs, tant bâti et rebâti sur l'emplacement de cet antique monastère, qu'il faut savoir qu'il existait réellement là, pour en reconnaître quelques restes dans les corps des logis dits des Moines-Rouget, du Colombier et Cour de Burgaux. Le cimetière de ces religieux, touchait celui de la ville, maintenant en jardin, mais il était au pied du roc, ainsi que leur chapelle attenant à leur cimetière. On croit distinguer quelques restes des bâtiments claustraux et de leur cuisine dans la maison actuelle de la veuve Poirier, portant n° 13 W. »
Après avoir figuré avec distinction dans différents conciles, notamment à celui de Nantes, et avoir assisté aux plus grandes cérémonies religieuses de l'époque, telle que celle qui eut lieu à Rocon, et qu'avait précédée la réconciliation de l'église de Redon,
(i) On montre encore & Loudéac une maison située sur la place publique, et que la tradition assure avoir été celle d'Eonde TEtoille. — Abbé Ticsyaux. (t) Aujourd'hui, rue Jean-de-Châlillon.
($) AbW Mauet.
qu'Olivier de Pont-Château avait profanée par le siège qu'il y avait soutenu, le 23 octobre 1127, contre le duc Conan III, et à laquelle Hildebert de Lavardin, archevêque de Tours officia, Donoald mourut au commencement de l'année 1143, et fit place à l'illustre pontife dont nous allons parler. Mais en terminant une vie qu'il consacra toute entière à un ministère saint et laborieux, le digne prélat ferma la liste des évêques aléthiens.
Peu de temps après, l'antique Àleth, en perdant ses évèques, vit ses maisons abandonnées et ses places désertes ; forcée de céder à la ville voisine, qu'elle avait peuplée du plus grand nombre de ses intrépides et laborieux habitants, elle cessa bientôt elle-même de compter parmi les cités de la Bretagne, après y avoir figuré au premier rang.