CHAPITRE III
Aux sept pontifes d'une si éminente piété, qui ont fait le sujet de nos précédents articles, d'autres pontifes vont succéder. Quoiqu'ils se soient montrés recommandables par leurs hautes qualités, l'histoire se borne, à leur égard, à des éloges généraux, sans entrer dans aucun détail 0) : Le premier est OEdmal, ou Ocdumal. Après la mort de Saint Godefroy, il fut élu évêque par le clergé et le peuple, au mois d'août 641. Cette élection unanime eut lieu sous le pontificat du pape Jean IV, et le régne du roi de Bretagne Alain II ; l'église de Tours était gouvernée par Gharegisilus, le royaume de France par Dagobert, et rempire d'Orient par Héraclius.
Tout le temps de son épiscopat, qui dura trois ans, fut employé à conduire son troupeau à la perfection ; et il eut, prétend-on, le bonheur d'attirer à la foi chrétienne ce qui restait de payens dans son diocèse.
Les chroniques et la tradition placent son décès en l'an 644, mais ne disent pas où il fut inhumé.
A cette époque, suivant D. Morice, lorsqu'on voulait donner aux personnes privées l'investiture d'un bien quelconque, l'usage était de leur mettre en main, en signe du transport qui leur était fait, un bâton, une clef, un couteau, une branche d'arbre, une poignée de terre, etc., enfin ce qui se présentait au hasard ; et Ton ne manquait pas d'en faire mention dans l'acte, au bas duquel on relatait les noms des témoins.
(0 Les litres de la cathédrale d'Àlelh et de l'église de SainUMalo, furent transférés a Pans en §65 (aj, doù ils ne sont jamais revenus.
fa) Histoire laline de l'église de Paris, par le père Dubois, pretre de l'Oratoire; Porée Du Parc \ Abbé Wanet.
On trouve dans ce temps-là, dil l'abbé Manet, que c'était une très-grosse injure que d'appeler quelqu'un renard ou lièvre : apparemment que le premier de ces mots équivalait à ceux de rusé ou trompeur, et le second à ceux de poltron ou lâche. Le coupable de ces sortes d'insultes était passible, pour la première fois, dune amende de trois écus d'or, et de six pour la seconde. Cette excessive sensibilité pour ces injurieuses épithètes prouve que nos ancêtres tenaient à honneur que l'on ne soupçonnât ni leur courage, ni leur loyauté. Aujourd'hui, les temps et la valeur des mots ont bien changé, puisque celui auquel on adresse la qualification de rusé renard ou celle de malin lièvre, sourit comme pour remercier d'un compliment.
Hamon, neuvième évêque d'Aleth, monta sur le siège épiscopal peu de temps après la mort de OEdmal, et gouverna le diocèse depuis l'an 6W jusqu'à la fin de l'année 651. Le trône pontifical était occupé par le pape Théodore ; l'empereur Constantin III régnait à Constantinople, Dagobert II à Paris, et Alain II, surnommé U Long, gouvernait la Bretagne. Une partie de la Bretagne retombe au pouvoir des Franks ; Pépin lui envoie des gouverneurs qui la pressurent, usurpent les revenus de ses églises et s'emparent des sièges vacants.
Noédi ou Noëdius M fut élu évèque d'Aleth, par le chapitre et les habitants, l'an 652. Ce prélat, dont la douceur, la patience et l'humilité faisaient espérer un gouvernement heureux, fut enlevé par une mort précipitée, au mois de mars 653, après avoir siégé neuf mois. Il fut inhumé en son église cathédrale, en la cité d'Aleth.
Ritual ou Ritualus succéda à Noédi, au mois d'avril 653, sous le pape Saint Martin, Alain II roi de Bretagne, et Chrolbert, archevêque de Tours. Ce prélat assista, le 17 décembre 658, dans l'abbaye de Saint-Méen, aux obsèques de Saint Judicaël, les plus magnifiques qu'on eût jamais vues dans le royaume de Bretagne.
(i) F. Albert le Grand ; Chronologie historique.
Le vertueux Judicaël fut pleuré de ses sujets et de son fils Alain II, qui lui fit élever un tombeau au lieu de sa sépulture, où il est honoré par les habitants du pays sous le nom de Saint Guicquel, roi des Bretons.
Le digne évêque d'Aleth, qui joignait à une piété solide les qualités du cœur et de l'esprit, mourut à la fin de l'année 659. Il fut généralement regretté, surtout des pauvres, dont il s'était montré le père et auxquels il faisait beaucoup d'aumônes. Durant les deux dernières années qui venaient de s'écouler, la disette avait été si grande en Bretagne et en France, que Glovis II, employa la couverture de la chapelle Saint-Denis, qui était toute d'argent, pour en faire battre monnaie, afin de pouvoir la distribuer aux pauvres. Un an avant sa mort, Ritual avait assisté au concile de Nantes, où fut confirmé l'antique usage du pain bénit aux jours de dimanche et de fête, en faveur des fidèles qui ne communiaient pas sacramentalement.
L'histoire dit que pour épargner aux filles-mères le crime de faire périr leurs enfants, on leur permettait de les déposer aux portes de l'église ou dans les maisons de charité qui en étaient voisines. Une certaine portion des dîmes était employée à l'entretien de ces petits malheureux.
Tutamen ou Tutamène ne fut sacré évêque qu'au milieu de Tan 660 (0, ce qui fit que le siège resta vacant durant les six premiers mois. Il gouverna son diocèse l'espace de trois ans et mourut en l'année 663 ; mais on ignore le lieu de sa sépulture. L'histoire n'entre dans aucun détail sur la vie de ce pontife ; elle se contente de rappeler, d'une manière générale la pureté de sa foi, son amour pour la religion et sa résignation aux ordres du ciel. Il s'attacha à renverser, dans les alentours d'Aleth, le peu qui restait de monuments élevés par la superstition romaine et gauloise, et que le concile de Nantes avait proscrits. Ce même concile nous apprend que l'adultère était puni de sept ans de
(<) Chronologie historique : F. Albert le Grand. ;
pénitence au pain et à l'eau, et l'homicide involontaire de cinq. A cette époque et dans les temps qui l'ont précédée, le sol était une pièce d'or du poids de 85 grains et un tiers, ce qui représentait 8 francs de notre monnaie.
Bavili ou Raviiius, treizième évêque d'Àletb, monta sur le siège èpiscopal aussitôt après la mort de Tutamen, sous le pape Vitalien, Constantin III empereur d'Orient, Clotairc III roi de France, et Alain II roi de Bretagne. L'histoire ne nous apprend rien de ce prélat qui mourut en 670, après avoir siégé 7 ans.
On commença, de son temps, à faire usage, en Bretagne, des orgues dans les églises. Ce fut aussi sous son pontiGcat qu'eut lieu l'origine des chanoines curés primitifs. Le 6 novembre 666, le concile de Mérida régla que les curés, que l'évêque appellerait près de sa personne, continueraient d'avoir l'inspection sur les églises d'où ils auraient été tirés et à percevoir les revenus ; à charge à eux d'établir en leur place des prêtres-desservants, qu'ils rétribueraient convenablement.
Bily ou Bilius, d'abord archidiacre d'Aletb, est fait évéque de cette ville et succède sans interruption à son prédécesseur. II se livra avec ardeur à la prédication et à la composition de plusieurs ouvrages de piété.
Ce fut sous son épiscopat qu'un jeune gentilhomme de l*évêché d'Aleth, fils afné de l'ancienne et noble maison de Menobret ou Menobert (<), qui avait quitté la Bretagne pour éviter la mort dont ses frères puinés le menaçaient, apporta les saintes reliques de Saint Malo qui étaient restées en Saintonge. Menobret sachant que les dépouilles du saint, après avoir séjourné plusieurs années dans la terre, en avaient été retirées et conservées précieusement dans l'église de son nom, proche la ville de Saintes, réussit à gagner la confiance du sacristain, et en abusa pour enlever secrètement le précieux dépôt qu'il transporta eu Bretagne. Les saintes reliques furent reçues avec des réjouissances
(«) Suivant Albert le Grand.
extraordinaires par les Alethiens : on en mit une partie dans la cathédrale de Saint-Pierre, en la cité, et le surplus fat déposé dans l'église paroissiale de l'île d'Aaron, qui était dédiée à Dieu sous l'invocation de ce saint.
Bily écrivit en latin la vie de Saint Malo, qu'il distribua en neuf leçons, telles qu'on les voyait avant la révolution dans les anciens légendaires manuscrits du diocèse de Saint-Malo 0).
En 671, Cadwallastre, fils de ceCadwallon qui, chassé de ses états, avait été reçu par Saint Enogat, vint comme son père débarquer au port d'Aleth, accompagné des principaux seigneurs de ses états, afin de se soustraire à une peste terrible qui les ravageait depuis près de huit ans 00. Ce prince gallois se rendit ensuite à la cour d'Alain Iï, qui l'accueillit avec toute l'humanité possible.
Bily, après avoir gouverné pendant deux ans son évêché, et fait de grands biens à son église, mourut l'an 672.
Sur la fin de cette année là, sous le pape Adéodat, le roi de Bretagne Alain II, et l'archevêque de Tours Rothbert, Mœn ou Mœnus succéda à l'évêque Bily ; il ne tint le siège que deux ans et quelques mois, étant décédé au commencement de Ta runée 675.
Ses actes ayant aussi été perdus à Paris, l'histoire ne fait mention d'aucune chose remarquable arrivée dans son diocèse sous son pontificat : on ignore môme le lieu où il fut inhumé.
Ebon ou Ebod, et selon d'autres Ebodus, fut proclamé évêque d'Aleth peu de temps après la mort de son prédécesseur et remplit cette place jusqu'en l'an 679 qu'il mourut, fort regretté de tous ses enfants spirituels : on croit qu'il fut enterré dans sa cathédrale.
(l) Porée du Parc; Abbé Manet.
(a) Nous voyons dans la Biographie Brelonnc, à l'article d'Alain II, surnommé le Long, que son règne fut marqué par une peste, qui désola la Bretagne en l'année 664. L'auteur C. D. de l'article a peut-être confondu la Grande-Bretagne avec la Petite-Bretagne : la contagion aussi a pu se transmettre d'un pays à l'autre.
Guibond, et Guibert selon plusieurs, ne nous a laissé que son nom, et ne nous est connu que par les catalogues. 11 vécut sous le pape Agathon et Je roi de Bretagne Alain 11. Suivant toute apparence, il mourut en 681.
Après lui, Hamon II monta sur le siège épiscopal d'Aleth et se démit de cette place en 683, sous le pape Saint Léon II, mais il ne mourut qu'en 695.
Gaultier, ou Gautier, premier du nom, qui avait été chancelier du roi Alain II, fut pourvu de l'évéché d'Ateth sur la démission de son prédécesseur et mourut la même année que lui.
Le pontife se trouva, en 690, avec plusieurs autres évêques, aux obsèques du roi, qui, de tous les souverains de la Bretagne, avait eu le règne le plus long, et dont l'inhumation se fit avec la plus grande pompe, dans l'abbaye de Saint-Melaine, de Bennes. Grallon II, son fils aîné, ne soutint point le titre de roi ; et la Bretagne fut partagée entre sept souverains, sous le nom de Comtes.
Ces petits princes, dévorés d'ambition, se firent la guerre pour s'agrandir aux dépends les uns des autres, s'affaiblissaient chaque jour davantage. Voyant cela, les Français entrèrent en Bretagne et s'emparèrent des villes de Nantes, Bennes, Alelh et Dol. Clovis III occupait le trône de France, mais tout le pouvoir était à Pépin. Grallon fut réduit à se contenter du titre de Comte de Cornouaille, qui était celui des fils aînés des rois de Bretagne.
Gaultier, après avoir rempli très-dignement, pendant 12 ans, le siège épiscopal, sous les papes Benoît II, Jean I er , Conon et Sergius, mourut et fut enterré solennellement dans sa cathédrale.
Codocanam ou Codocavan, vingtième évéque d' Alelh, succéda à Gaultier, sous le pape Sergius, il occupa le siège pendant quatorze ans, c'est-à-dire, jusqu'à la fin de l'an 709. Son épiscopat s'écoula au milieu des guerres étrangères et intestines qui, sous les descendants d'Alain II, désolèrent le pays : l'anarchie dura près d'un siècle et demi. La Bretagne fut alors le théàlre de tous les crimes; les meurtres, les assassinais, la guerre, désolèrent, dans ces temps malheureux, ce petit coin de l'univers, qui fut
abreuvé du sang de ses habitants. En se divisant, le royaume d'Alain H, retombe dans la servitude : au lieu de se réunir pouf repousser l'ennemi, ses chefs affaiblis achètent la protection de l'étranger pour se dépouiller les uns les autres.
La Bretagne était divisée en neuf évêchés, savoir : Nantes, Dol, Vannes, Rennes, Aleth, Saint-Brieuc, Saint-Pol -de-Léon et Tréguier. Quelquefois ces divisions religieuses répondaient aux divisions civiles, telles que celles de Nantes, Vannes, Quimper, Saint-Paul-de-Léon, etc., qui formaient chacune un état indépendant sous la dénomination de comté, gouverné par un souverain particulier.
Hors celte portion, qu'on appelait CornouaUle, le reste du paya breton avait été abandonné à la discrétion des Français, qui en gratifièrent les enfants d'Urbien, frère d'Alain. Cette donation des vainqueurs, au préjudice des enfants légitimes, fut cause que l'histoire de notre pays fut couverte jusqu'à Nominoé, du voile le plus épais de l'obscurité et de la confusion.
Mais ce qui rendit le pontificat de Cadocanam célèbre, <?e fut le tragique événement dont nous allons parler. Celte funeste catastrophe, qui ne précéda que de quelques mois la mort du vertueux prélat, était bien faite pour hâter ses jours (*).
(i) On ne peut attribuer à la tempête qUï soufeva les flots de l'Océan, la cause unique de celte effroyable catastrophe, qui eut lieu sur nos côtes, et du changement qui s'y opéra ; il faut admettre encore un affaissement des parties spongieuses du sol, lorsque le débordement et l'inondation les sur-' chargeaient, puisque les montagnes ou monticules seules sont restées au-dessusdes eaux. Cette superficie envahie a changé de niveau ; s'il n'en était pas ainsi la cause qui a élevé la mer par-dessus ses limites naturelles, venant à cesser, elle fût rentrée dans son lit ordinaire. Les embouchures des rrvières qui recevaient l'Océan avant le cataclysme, et qui servaient à jeter ensuite les eaux douces de ces petits fleuves dans sa vaste étendue ne présentaient aucun obstacle autre que leur niveau. Devant la cité d 1 Aleth, au port Saint-Hère par exemple, la Kan^e n'était qu'uu ruisseau guéableà basse mer, les barques qui voulaient venir à Aleth, attendaient la marée haute: aujourd'hui, là où l'on passait à pied, ou trouve plu» de 7 mètres de profondeur à mer basse, cl de 20 à ai au plein de l'eau dans les grandes marées, sur un kilomètre de largeur dans la partie où était le gué.
Nous empruntons à l'ouvrage publié par l'abbé Manet(0 le récit qu'il contient sur l'invasion de nos côtes par l'Océan, en 709.
« La mer, cette perturbatrice des royaumes, dont les lies sont les filles, selon l'énergique expression de la Sainte Ecriture, et qui n'est presque en aucun parage plus fougeuse que sur les côles de Bretagne, par l'effet de la compression et du refoulement qu'éprouvent ses eaux extrêmement resserrées entre les rochers d'Angleterre et ceux de France ; la mer, dis-je, assaillait et minait sourdement depuis long-temps les digues que lui avait opposées la nature, lorsque, dans les sixième et septième siècles, elle parvint enfin à les entamer en plusieurs endroits sur les côtes de Normandie, où elle emporta, dès-lors, quelques parties de la forêt de Scisy( s ). Mais ces premières dévastations, toutes funestes
(1) « De l'état ancien et de l'état actuel de la baie du Mont-Saint-Michel, et en général de tous les environs de Saiut-Malo, depuis le Cap Fréhcl jusqu'à Grand-vilb. » — Ouvrage couronné par la Société royale et géographique de France. A Paris, chez Everat, rue du Cadran, n° 16—1899.
(2) Le savant Abbé De la Rue rapporte un passage de l'histoire du Mont— Saint-Michel, par Guillaume de Saint-Pair, moine de cette abbaye au XII e siècle, sous l'Abbé Robert de Tborigny, dans lequel l'existence de la forêt est rappelée :
Dessous Avrenches vers Bretaigne
Qui tous temps fut terre grifatne,
Ert la forest de Quokelunde
Dont grand parole est par le monde.
Ceu qui or'est nier et arène
En icel temps ert forest pleine
De mainte riche veneison :
Mais ore il noel le poisson.
Dune i peut l'en très bien alcr
N'i estuet ja crendre la mer,
D'Avrenches dreit à Poêlet,
A la cité de Ridolet,
En la forest aveit un mont, etc.
« L'Abbé De la Rue dit qu'il ignore la position de Poêlet et de Ridolet, anciens lieux, ajoute-t-il, probablement engloutis par la mer. Ceci prouve qu'en parlant d'un pays, il est bien important d'en avoir étudié les localités et recueilli les anciennes dénominations. La cité de Ridolet est évidemment celle de Quidalet ou Guidalet, très-souvent rappelée dans le poeme de la conquête de l'Arraorique
qu'elles furent, n'étaient rien en comparaison de celles qu'opéra la fatale marée de mars de l'an 709, l'une des plus considérables qu'on eût jamais vues, et qui, par malheur, fut soutenue duo vent de nord des plus terribles.
« Les environs de Cbausey cédèrent encore des premiers à ses coups, et les tempêtes continuant d'unir leur fureur aux efforts des marées suivantes, achevèrent de produire les plus affreux changements. Tout disparut sous les eaux, à l'exception des montagnes qui formèrent des îles, et d'une portion de la forêt entremêlée de prairies, qui fut encore épargnée pour un temps le long des côtes de l'Avraochain.
« Tandis que l'ouragan changeait ainsi le cours du Couesnon, et faisait passer sous le domaine de l'océan cette portion de la baie qui dépend actuellement de la Normandie, la mer agitée n'entra pas avec moins de brusquerie dans les canaux du Guyoul, et fut exercer sur le reste de la plaine qui appartient aujourd'hui à la Bretagne, tous les ravages dont elle est capable dans sa violence. Elle gagna, par la paroisse actuelle de Saint-Benoît-des-Ondes et de la Fresnaye, jusque dans le marais de Dol, qu'elle acheva de bouleverser complètement en 811, aux approches de l'automne ; délaya et rongea ceux de Cherrueix,
par Charlemagne, et qui u'est autre que YAlet ou X Alethum de la Notice de l'Empire, actuellement Saint-Servan, sorte de faubourg de Saint-Malo, et premier siège de l'évêehé transféré dans celte ville au commencement du xn« siècle.
« Ridolet est purement une faute de copiste. Quant à Poëlet, c'est le petit pays connu encore aujourd'hui sous le nom de Clos-Poulet ; borné au nord par la mer, à l'est par le lais de la haute mer sous les marais de Dol, à l'ouest par la Rance, au midi par le bied-Jeao en partie, et en autre partie par la limite de l'évêehé de Rennes. C'était, avant la révolution le Doyenné de Poulet, dépendant de l'archidiacooé de Dinan, et comprenant les paroisses de Saint-Malo, Saint- Servan, Saint-Jouan, Paramé, Caucale, Saint-Benoit-des-Ondes, Saiul-Père-Marcen-Poulet, Chàleauneuf, Saint-Suliac dans l'évêehé de Saint-Malo ; Saiot-Ideuc et Saint-Coulomb dans celui de Dol. C'était en quelque sorte la banlieue de la cité d'Alet, le Pagus-Jlethensis, eu breton le Plou'-Aleth, Pou-elet, Poëlet, Poulet. On explique par la même langue fetymologie de Quidalet ou plutôt Guidalet : Guic signifie bourg, bourgade, cité (Legonidec). Gui-dalet est donc la Lïté-d'Alet, — (Mém. sur les Orig. du Mont-Sainl-Michel, par M. Bizeul.)
de Saint-Broladre, de Saint-Marcan, de Ros-sur-Couesnon et de Saint-Georges-de-Grehaigne. Cependant elle respecta encore à ces deux époques diverses parties de terrain qu elle a englouties depuis.
« De son côté tout le pays plat qui était en vue de la ville d'Aleth, n'éprouva pas moins les tristes effets de la marée de 709. En un mot, le rocher d'Aaron, dont le sommet n'était alors couvert que d'un simple monastère et de quelques cabanes de pécheurs et de pâtres, demeura comme une île au milieu de ces vastes débris.
« La seule partie qui tint bon, en 709, contre les insultes de l'océan, fut celle comprise entre Césambre, les deux Bés et la Hoguette. Les prairies qu'elle renfermait, long-temps connues sous le nom de Prairies de Césambre, parce que Césambre en formait la pointe, avaient pour base les rochers actuels dits des Bons- Hommes, les Herbières, les Rats, la Pierre-aux- Anglais, Dodehal, les Coquières, les Hougrèaux et la Roche-aux-Doyues. Malgré les coups redoublés des flots qui les attaquaient à droite et à gauche, elles n'éprouvèrent, pendant des siècles, que des brèches plus ou moins notables ; mais à la fin, après bien des résistances inutiles, il leur fallut céder en entier, comme les autres, aux brigandages des tempêtes et des marées, qui les avaient déjà couvertes momentanément, en 1163, etc. »
Nous aurons occasion de parler, en sa place, du dernier cataclysme qui réduisit les lieux qui environnent Saint-Malo à l'état où nous les voyons aujourd'hui ; à l'exception de ce qu'on a gagné aux moyen des digues, sur l'élément dévastateur.
Le monticule d'Aaron, ou de Saint-Malo, par l'effet de l'isolement que la mer venait de lui faire subir, devint très-propre à la navigation et au commerce, parce qu'il s'y était formé un port de marée, tandis que la profondeur de la Rance augmenta devant Aleth. Avant cette époque, les vaisseaux qui entraient étaient obligés de s'arrêter à 17/c Harbour, ainsi que nous l'avons dit, et d'y attendre le flux pour pouvoir atteindre la rade d'Aleth ; tuais depuis la submersion ils purent arriver directement devant
cette cité. A dater de là, le commerce maritime prit un accroissement considérable.
De nouveaux colons s'empressèrent daller s'établir sur le monticule d'Aaron, et se fixèrent dans la partie basse exposée à l'orient ; c'est-à-dire, dans l'endroit où l'arrivage des barques était le plus facile, et aussi là où la mer se trouvait le plus abritée contre la fureur des vents, qui soulèvent et poussent avec furie ses vagues contre nos côtes. Cet état de calme permanent des eaux, dans cette partie du nouveau hâvre, lui fit donner le surnom de Mer-Bonne (0 ; mais le sommet de la montagne, où étaient l'église et le couvent, resta découvert et en culture : de là le nom qui est resté aux Champs dits Veaux-verts (vallis viridis). Encore aujourd'hui, et par corruption, le peuple appelle Champ$-au- Vert, celte portion du monticule qui avoisine Bidouane, la dernière qui ait été habitée vu son exposition au nord-ouest et sa position re:irée.
Après la mort de Cadocanam, le siège d'Aleth resta vacant pendant deux ans ; au bout de ce temps, le clergé et le peuple élurent Rivalon I er . Pendant son épiscopat, qui dura vingt-trois ans, il eut la sagesse de rester neutce dans les luttes que se livrèrent entre eux les différents Comtes qui s'étaient partagé le territoire et la souveraineté de la Bretagne, après le décès d'Alain II.
En octobre 731, Charles Martel, après s'être signalé par de nombreux exploits contre les Saxons, les Allemands et les Bavarois, vainquit Abdérame entre Tours et Poitiers, et sauva toute la chrétienté : sans cette victoire, la France et l'Europe eussent été asservis aux mahométans (*).
(l) La plupart des habitants prononcent Narbonne^ et ne donne plus, ce nom qu'au canal silué entre la Croix-du-Fief (a) et la rue Saint-Thomas.
(s) Nous signalons ce fait historique important, vu l'opiniou émise par M. Frotel de la Lamlelle, fondée sur un vieux manuscrit en vers gaulois, trouvé en i5fto, dans le couvent de Césambrc. Cet auteur pense que les Maures défaits prés Poitiers se réfugièrent en Bretagne, et s'emparèrent de Nantes et d'Aleth ; que
, Ça) Le vrai nom est Fiel et non Fief : (Arch. de la ville et du génie militaire)»
Rivalon mourut en 734, regretté pour ses mérites ; mais l'histoire rapporte aussi que déjà sa ville épiscopale avait perdu de sa splendeur primitive. Elle entrait de la sorte dans cette épouvantable période de misère qui amena peu à peu sa ruine totale, ainsi que nous le rapporterons en son lieu.
A Rivalon, vingt-unième évêque d'Aleth, succéda Judicaël I er , qui fut sacré sur la fin de Tan 734, sous le pape Grégoire III et l'archevêque de Tours Gontran II.
Son épiscopat dura six années passées dans l'affliction, par l'effet de l'anarchie qui régnait entre les princes Bretons et désolait le pays. Il prit toujours la part la plus sincère aux malheurs des ûdèles dont il était le pasteur. Judicaël mourut en 740, et alla sans doute recevoir une couronne bien plus précieuse que la mitre qu'il avait portée ici-bas. Loin de connaître les événements auxquels il assista, on ne sait pas même où reposent ses cendres.
« Ce fut à celte époque que l'usage des grosses cloches, qu'on connaissait du temps de Grégoire de Tours, se répandit dans nos contrées, et devint commune dans nos églises pour appeler les fidèles à l'office. On leur donna le nom de saints ou sings, du mot signum, par la raison quelles servaient de signal pour l'exercice du culte. Et comme, dans le principe, on les frappait avec un maillet, action qui, selon l'expression du temps s'appelait tocquer, de là le mot tocque-saint, et depuis tocsin, pour désigner ces coups précipités qui annoncent quelque alarme. » (Manet.)
Reginald ou Reginaldus remplaça Judicaël sur la chaire d'Aleth, et y exerça le sacré ministère pendant 18 ans. Il décéda l'an 758, pleuré de son chapitre et de son troupeau.
Lorsque Reginald monta sur le siège épiscopal, le pape Saint
c'est à eux qu'il faut rapporter l'origine de la seconde enceinte de cette dernière ville, dont nous avons parlé.
Ce sentiment, que nous combattrons plus tard, ne nous a point paru, ainsi qu'à MM, Porée Du Parc et Manet, avoir le moindre caractère de la vraisemblance, i plus forte raison celui de la vérité.
Zacharie, premier du nom , gouvernait l'église ; l'empereur Constantin-Copronime V régnait à Constantinople et Thierry IV à Paris. « Alors se propagea parmi les princes bretons cette pratique, introduite en France par Dagobert 1 er , vers l'an 628, de donner aux gens de guerre, à titre de précaire et pour leur tenir lieu de solde, les biens ecclésiastiques, à condition, toutefois, de payer aux desservants une modique somme pour leur entretien. L'église de Saint-Malo se trouva elle-même contrainte de subir ce sort commun à beaucoup d'autres. Cet abus devint l'origine des dîmes inféodées, c'est-à-dire, tenues en fief perpétuel par des laïques. Ce ne fut que plus tard que les conciles parvinrent à faire rentrer, à peu près, les choses dans leur ordre naturel. » (Manet.)
En mars 752, Pépin, qui avait placé sur le trône Childeric M, fils de Thierry IV, resta seul maître de la France, lorsque son frère aîné, Carloman, se fut retiré au monastère du Mont-Cassin : il ne lui manquait plus que le titre de roi. Childeric s'étant par goût confiné dans le monastère de Sithieu, à Saint- Omer, Pépin se fit proclamer roi à Soissoos. Saint Boniface, archevêque de Mayence et Légat du Pape, l'y sacra solennellement.
Pépin devenu chef absolu de la monarchie française, marcha avec une puissante armée contre la Bretagne, pour soumettre à son autorité les habitants qui s'étaient révoltés. Les Français s'emparèrent d'Aleth, qu'ils regardaient comme une des principales clefs du pays. Libre sous les rois fainéants, elle retomba, ainsi que Nantes, Rennes et Ool, sous le joug des vainqueurs, qui n'eurent pas beaucoup de peine à remettre sous l'obéissance de leur nouveau roi tout le reste de la contrée.
Cependant les vaincus continuèrent, comme par le passé, d'avoir pour souverains immédiats des princes de leur nation. Quelques-uns de ceux-ci voulurent encore soulever leurs sujets opprimés : Daniel, Judan, Budic-mur et Constantin y parvinrent, mais aucun deux ne mérite d'occuper l'histoire.
Menfenic succéda à Reginaid sur le siège d'Alelh ; il eut un pontificat encore plus long que celui de son prédécesseur. Elu en 758, sous le pape Paul 1 er , et l'archevêque de Tours Ostald, il ne mourut qu'en 780.
« Avant l'épiscopat de Menfenic, le clergé se tenait debout pendant l'office divin, et l'on n'accordait guère qu'aux anciens et aux infirmes la permission d'appuyer sur un bâton leurs mains et leurs livres. Comme cette posture était fort gênante, on permit aux suppôts du chœur de s'accouder sur les bords des niches qui leur servaient de stalles : ces bords élevés à hauteur d'appui furent nommés Indulgence ou Miséricorde. Plus tard on plaça sous les sièges de chacune des stalles un cul-de-lampe en saillie, sur lequel le corps pût se reposer lorsque le siège était relevé : ce cul-de-lampe fut appelé Patience, et l'on a fini par l'adopter dans tous nos temples. C'est eucore à cette époque que Ion trouve, pour la première fois, des rétributions pour les messes, mais seulement à titre d'aumônes. L'abstinence de chair le samedi n'était pas encore de précepte chez nos ancêtres. » (Manet.)
En 779, Charlemagne, voulant réprimer l'abus des asiles, convoqua le parlement de France, ou les états - généraux du royaume, dans son palais d'Héristal. Cette illustre assemblée n'osa pas prendre sur elle d'autoriser l'enlèvement des coupables des lieux d'asile ; seulement elle défendit de donner aucune nourriture à ceux-là qui, poursuivis pour un crime capital, viendraient chercher un abri aux pieds des autels.
L'histoire dit que l'île d'Aaron toute entière, par vénération pour Saint Malo qui l'avait habitée, était, depuis la mort du saint pontife, un lieu de refuge très-célèbre dans toute la Bretagne. De quelque pays qu'on accourût se mettre à l'abri des rigueurs de la justice, on était assuré d'y trouver l'inviolabilité de sa personne, aussitôt qu'on avait atteint les limites du territoire sacré. Les seigoeurs ecclésiastiques réussirent dans la suite à étendre celte prérogative de Dinard jusqu'à la Varde, et de Césambre jusqu'à Saint-Etienne. Les limites étaient désignées par des croix
indicatives ( 0 : là, le pouvoir des hommes demeurait sans force à l'égard de l'homme que le Christ recevait sous son ombre.
Cependant le réfugié pouvait être livré, si le réclamant prêtait serment sur l'Evangile que le réclamé ne serait ni mis à mort, ni mutilé, ni en6n soumis à aucune autre peine que celle de composer pécuniairement pour la réparation de sa faute. Il y avait encore un autre cas où il était permis de tirer forcément de la franchise ; c'était celui où un esclave se refusait de sortir, quoique son maître lui eût juré sa grâce. En retour, si le maître abusait de la confiance de l'esclave en sa parole, il y avait sentence d'excommunication contre lui. Nous reparlerons de ce lien d'immunité, lorsque nous traiterons de l'histoire de Saint-Malo.
Ces sortes à'asiles étaient généralement connus en Bretagne sous le*nom de Menée -his, ou Minic-his, ou Minihis, qui, en langage celtique, équivalait à celui de franchise. Le Minihis de Tréguier, sans avoir autant de réputation que celui de Saint- Malo, n'était pas moins considérable par son étendue.
En 781, Benoît I er , ou Benediclus, succéda à Menfenic, comme chef de l'église d'Aleth. Adrien I er occupait le Saint-Siège; Eusèbe gouvernait la métropole de Tours. Benoît mourut après onze ans d'épiscopat, sans avoir accompli aucun fait particulier assez remarquable pour que la postérité ait pu nous le transmettre.
On trouve qu'en l'année 782, Aleth, ainsi que les villes maritimes de la Bretagne, outre le commerce avec l'Angleterre, en faisaient un assez considérable avec la Méditerranée, l'Afrique et l'Orient. Toutefois, on ne connaissait alors que la voie d'échange, même dans nos foires et nos marchés ( a ).
En 786, Meliau et Argant, entreprennent de ressusciter la royauté bretonne et refusent de payer au roi de France les tributs accoutumés. Chariemagne, qui avait succédé à Pépin son
(♦) Elles formaient en quelque sorte une ceinture autour de Saint-Malo : il y
en avait à Y lie Harbour t Césambrc, La Varde y Saint-Etienne, La Floune, Tregondé et Dinard,
(a) Abbé Manel.
père et courbé tout l'occident sous son épée victorieuse, se disposait à aller se faire couronner empereur par le pape Léon, lorsqu'il vit la petite nation bretonne seule debout et affrontant sa puissance. Le monarque envoie contre eux, après le temps de Pâques, Andulphe, grand-maître de sa maison ; et lui recommandant de réduire ce peuple et ce pays, il étendait la main vers la Bretagne (*).
Que pouvait contre la formidable armée de l'invincible Empereur, celle d'une nation épuisée par plus de cent ans de luttes intestines et de misère dont les chefs s'exterminaient pour se dépouiller ? Andulphe poursuit les révoltés jusque dans leurs marais les plus inaccessibles, les traque dans leurs forêts séculaires, brûle leurs châteaux, rase leurs forteresses, leur fait un grand nombre de prisonniers et les oblige à implorer la clémeuce du vainqueur.
Le monarque français, pour s'assurer de la fidélité des vaincus, donna le gouvernement de Vannes au Comte Flodoalde, et la garde des frontières au Comte Gui. Quoique l'histoire ne parle point dAIeth en particulier, on sent bien quelle eut sa bonne part dans ces démêlés et dans les malheurs qui en furent la suite.
« Charlemagne célébra, l'année suivante, à Rome, la fête de Pâques, qui tombait le 8 avril. Témoin des luttes qui s'élevèrent entre les chantres romains et les chantres français, et pris pour pour arbitre, le monarque prononce en faveur de la méthode italienne. Sur cela, il ordonna d'adopter le chant grégorien dans tout son royaume. Charlemagne amena aussi de Rome des maîtres de grammaire et d'arithmétique, et établit dans les monastères et les cathédrales de ses états, où il n'y en avait pas encore, des écoles, dont la plus célèbre fut celle de Fulde. » (Manct.)
En 792, Gaultier II est mis à la tête du diocèse d'Alelh et fut,
(i) Pierre Le Baud dit, d'après Sigebert : Charlemagne envoie (786), Asculpbus, sénéchal ou préfet de sa table, lequel print-moult de leurs châteaux et de leurs princes.
quoiqu'on disent quelques auteurs, le véritable successeur de Benoît I er . Lorsqu'il fut élu, Adrien I er était sur le trône pontifical et Erling occupait le siège de Tours. On ignore la date et le lieu de sa mort ; ce qu'il y a de certain, dit l'abbé Manet, c'est qu'il n'était plus à la téte de son diocèse en 812, époque à laquelle ïlélocar y fat placé bien certainement, quoique M. Ogée recule cet événement de deux ans.
La Bretagne, où dominait Rivold, frère de Meliau, se soulève en 799 contre la domination française, mais le Comte Gui 0) la remit sous le joug. Les seigneurs bretons furent obligés, pour gage de leur foi, d'envoyer à Cbarlemagne leurs armes sur lesquelles le nom de chacun d'eux était gravé.
En 801, de grands tremblements de terre eurent lieu dans toute l'Europe, et bouleversèrent plusieurs villes et plusieurs montagnes. A cette horrible convulsion de la nature, succédèrent des maladies contagieuses qui enlevèrent un grand nombre de personnes ; elles donnèrent lieu au pape Léon III d'étendre non seulement à Rome, mais encore à toute la chrétienté, les processions solennelles qui, depuis 333 ans, se faisaient dans les Gaules et la Bretagne, aux trois jours qui précèdent l'Ascension, sous le nom de Rogations, ou supplications publiques ( 2 ).
C'est en 808 que l'on fixe la première descente de ces hommes du nord, appelés Normands et aussi Danois. Ces farouches adorateurs d'Odin, conduits par Godefroy, roi de Dannemarck, venaient butiner dans des climats plus doux et des pays plus abondants que ceux qu'ils habitaient. Charlemagne, prévoyant les maux que nous apporteraient ces barbares, prit des mesures pour les réprimer. Ce torrent arrêté pour un moment ne tarda pas à rompre ses digues.
(<) Gui ou Guidon. Les Bretons furent vaincus (799) par le Comte Guidon, duc de» Chnrlemagne. — Piebbe Le Biuo.
(2) Suivant Mezerai, le 5i janvier 807, la planète Jupiter sembla cire absorbée par la Lune, qui était à son dix-se[ tème jour. Le i£ mars suivant, celle de Mercure fut vue, durant une semaine, comme une petite tache noire dans le disque du Soleil, un peu au-dessus du centre.
Pendant que Cliarlemagne employait ses forces pour se débarrasser des Normands, une troisième révolte avait éclaté en Bretagne contre son autorité, qui devenait insupportable à ses habitants. Mais si le puissant monarque avait différé de punir ceux-ci, c'était par le désir d'écraser avant tout les premiers, venus du nord sur de frêles barques, pour envabir ses états. Ces bommes redoutables avaient su, dans maintes rencontres, faire apprécier leur courage téméraire.
En 811, aGn d'en finir avec ces deux ennemis, l'empereur mit sur pied trois armées nombreuses : l'une fut lancée au-delà de l'Elbe, contre les Slaves ; l'autre marcha en Pannonie ; la dernière] entra en Bretagne. Celle-ci, conduite par les chefs qui commandaient à Rennes, à Nantes et à Vannes, remplit à la lettre sa rigoureuse mission. Excités par la résistance des Bretons, les Français pillèrent, dévastèrent et brûlèrent tout ce qui se rencontra sur leur passage. Dans leur fureur, ils n'épargnèrent ni les lieux saints, ni les personnes consacrées au service des autels. Enfin, ils Gnirent par étendre leur fureur sur Aleth qu'ils saccagèrent, et jusqu'à l'île d'Àaron, où ils incendièrent, avec tous ses titres et ses ornements, l'église paroissiale que Saint Malo y avait fait bâtir en 545. On n'eut que le temps de sauver les reliques de Saint Malo et de Saint Âaron, qui reposaient dans cet édifice religieux.
Ces malheurs de la guerre qui se faisaient si cruellement sentir à Aleth et à l'île d'Aaron, ne furent pas les seuls fléaux qui devaient affliger le diocèse. « La mer, qu'on y avait vue faire de si terribles ravages en 709, acheva de boulever, pour la seconde fois, le territoire de Dol. Aux approches de l'automne, elle s'avança jusque sous cette ville et sous Carfantin ; elle creusa le petit lac appelé de nos jours Mare de Saint-Coulman. Cette horrible tempête, qui grossissait les flots et poussait l'océan hors de ses limites, dura plusieurs jours ; les environs d' Aleth en ressentirent les tristes effets : mais on ne peut préciser les limites de ses nouveaux envahissements, en sorte qu'on ignore jusqu'où le désordre fut porté. » (Manet.)
C'est ici le moment de reparler de la fable rapportée et accréditée par De la Landelle, au sujet de la reprise d'Aleth sur les Sarrasins, par le preux Charlemagne, en personne. Le roman en rimes gauloises trouvé en 1560 dans le couvent de Césambre, fot l'œuvre d'un moine qui voulut charmer ses loisirs. Ce poëme, en vers de dix syllabes, qui en contient un plus de trois mille, et que le père Le Long a relaté dans sa Bibliothèque historique de France (t. 3, p. 399, col. 1), est aujourd'hui à la bibliothèque du roi : il n'est point unique, ainsi que l'a cru ce savant religieux, mais on le trouve fort difficilement. Nous nous demanderons comment il s'est pu faire que M. de la Landelle, loin d'être frappé des absurdités, des contradictions, des anachronismes en tout genre qu'il renferme, ait ajouté foi à tout ce qui a passé par la tête du romancier.
a Alelb estoit Grand'Seigneurie et cité close de forte murailles dès avant que Dieu de la Vierge fust né, dit l'auteur. La mer battoit aux environs et arrivoit jusqu'à elle vers Bizeul. En regard de ce roc, étoit la principale porte de la ville et le ponttournant par où l'on montoit au palais, » Ceci pourrait s'accorder avec l'bisloire, tandis que « le fort donjon à plusieurs étages, de 56 pieds de haut, bâti , sur un rocher escarpé près du port, et nommé par tes Sarrasins la Tour-Âquin y parce que ses étages supérieurs servoient d'observatoire et de passe-temps au tyran, » n'existait pas alors (0. Cette petite forteresse ne fut construite qu'en 1382, comme nous le prouverons plus tard. Nous avons dit que dans son enceinte, la cité d'Aleth pouvait contenir huit à dix: mille âmes. La superficie restreinte du terrain, qui se trouve lui-même environné d'escarpements qu'on ne pouvait dépasser, vient justifier notre assertion. Mais le conteur dit : « qu'à Ja nouvelle d'une décomfiture arrivée à son peloton d'avant-garde, le prince mahométan y rassembla sa cavalerie au nombre de trente mille hommes, » ce qui certes était une garnison un peu forte
(i) Cependant sur son emplacement, on remarquait les ruines d'unt fortification qui dépendait d'AIelh.
pour Aleth. Par les positions qu'il fait prendre à son gré à la formidable armée du Mars français (Charlemagne), un prétendu archevêque de Dol, du nom d lsoré, qu'Aquin avait voulu faire apostasier, et qui commandait trois mille cavaliers, avait planté sa tente vers Bize, en Saint-Servan, devers soleil levé, jouxte un maresq, près un russel, qui court vers la cité, où il fît élever un petit oratoire dans lequel il voulut célébrer la messe le jour de la Pentecôte; qu'ayant fait approcher sa cavalerie des murailles, elle fit pleuvoir sur les assiégés une grêle de traits qui commença à les ébranler ; mais cette attaque n'était qu'une feinte. L'archevêque portait ses vues du côté du château de Dinar d, que Grimoald tenait avec une forte garnison, et qu'on ne pouvait assaudre (0 fors ( a ) d'une part, à cause de la mer qui l'environnait ; qu'alors petite encore estait Rance auprès de la cité, et qu'en droit ( 5 ) la ville il n'y avoit de lé (*) plus d'un arpent, à qui l'eut mesuré ( s ) ; qu'ayant passé le gué avec ses gens, le prélat cria aux Sarrasins qui défendaient ce château : Rendez Dinard, que trop avez tenus, ou par cil («) Dieu, lequel de tout temps fust, si vous pouvez être prins et vaincus, tretous ( 7 ) serez par le col pendus. Le saint archevêque perdit mille hommes, mais aussi tous les infidèles furent brûlés dans leur forteresse. En repassant la grève, d'où la mer s'était retirée, les barbares assaillirent le pontife Isoré et ses Bretons, et leur firent payer cher leur succès d'oùtre-Rance. Dans le même temps, Charlemagne voyant la position critique de son général-archevêque, fit sonner la charge contre Aleth, et Isoré et les siens furent dégagés. Malgré l'impétuosité
(l) Assaillir, (s) Excepté, (s) Vis-à-vis.
(i) Largeur.
(6) Ce qui n'est pas, la Rance était alors presque aussi large qu'elle l'est aujourd'hui : l'irruption de l'océan, en 709, lui avait donné une grande largeur entre Dinard et Alelh. — (Voyez Manet).
(0 Le,
(7) Tous.
de l'attaque, qui dura trois jours, le monarque fui cootraint de se retirer en laissant quatre cents prisonniers à l'ennemi.
a Charlemagne, désolé de l'insuccès de son entreprise, s'était retiré à son quartier-général de Château- Doré, où était dressée sa tente impériale, d'une richesse immense et couvrant un arpent de terrain (0. Là, le monarque avisait, avec le Duc de Navales, sur le moyen de reprendre sa revanche, lorsqu'il apprit que le prélat-guerrier s'était emparé de vingt-neuf barques bien armées qui venaient ravitailler la place. En effet, Isoré les ayant aperçues au large, les laissa s'échouer ; et quand elles furent à sec, il les fit assaillir d'une telle manière qu'il n'en échappa qu'une seule, qui fut portée sur Bizeul par la marée, où elle se créva. Après celte expédition, qui enrichit l'armée chrétienne et qui désola les payens, l'archevêque vainqueur retourna à ses herbages, couvert de gloire, y attendre de nouveaux ordres.
« Charlemagne prit le parti d'envoyer un corps de cavalerie, commandé par Naymes en personne, tout contremont le gué, tendre son tref ( a ) dans Vile de Cisambre, afin de barrer le passage à l'ennemi de ce côté-là. Aquin, informé de leur marche, profite d'un beau clair de lune pour faire attaquer celte escouade par ses gens, au nombre de cinq mille. »
Nous ne suivrons pas le romancier dans toutes les marches et contre-marches qu'il fait faire aux armées belligérantes, ni au milieu des combats qu'elles se livrent au gré de ses caprices ; nous ne nous arrêterons pas au blocus resserré d'AIeth par l'Empereur, quoique celui-ci eût élevé une chapelle à Saint-Servais, près de la rive où il avait dressé sa tente. Nous ne parlerons pas de cette belle fontaine ( 3 ) près le Mouslier, qu'on eut tant de peine à découvrir, quoique ses abondantes eaux alimentassent la place,
(i) L'auteur fait ici allusion au pavillon de fin lin et varié de couleur, dont le calife Haroun-al-Raschid avait fait présent à Cbai lemague. (î) Sa tente.
($) Sans doute, c'est cette fontaine qu'on voit à gauche, après avoir dépassé l'église, en se rendant au Tort Solidor.
par sous terre, au moyen de deux canaux, l'un de cuivre, l'autre de plomb. Cependant nous dirons en passant que les chrétiens, au lieu de détourner les eaux, ce qui était fort simple, jetèrent malicieusement dans la fontaine, entre autres ordures, de la fiente et du sang de bœuf. Cette espièglerie acheva de désoler les assiégés, déjà aux abois, manquant de pain, obligés de manger, outre leur trente mille chevaux, ceux qu'ils avaient enlevés aux Francs dans le combat de Césambre, et un grand nombre d'autres pièces de bétail dont il s'étaient pourvus à l'avance. Mais ce récit qui choque la raison est moins absurde encore que celui qui relate les prouesses d'un nommé Hoës, de Morlaix : ce nouveau Nestor était âgé de 140 ans, et son beau-père avait vu trois siècles.
« Réduit à une extrémité chaque jour plus affreuse, Aquin se reprochait amèrement de s'être établi dans la ville d'Aletb, où il avait souffert tant de privations. Un soir que seul il se livrait à ses souvenirs et à ses regrets, il prit tout-à-coup la résolution de chercher son salut dans la fuite ; et aussitôt, réunissant sa femme et ceux de ses gens qu'il affectionnait le plus, il se rend au pied de sa tour 0), où était amarrée une barque qui avait échappé aux mains des chrétiens. Quoique sans provisions aucunes, le monarque sarrasin s'embarque avec son monde, fait lever l'ancre, et, gagnant la pleine mer, il ne reprend terre qu'à Terson, ville fort ancienne audelà d'Erquy, dont aucun autre que notre poète gaulois n'a parlé. Aquin ne s'étant arrêté là que le temps nécessaire pour se rafraîchir et prendre quelques vivres, cingla vers Saint-Mahé et Brest. Après s'être reposé jusqu'au lendemain, il s'achemina vers Ker-ats (a), où il manda tous les seigneurs, ses sujets, répandus en Bretaigne-Armorique. Ensuite le roi sarrasin expédia un courrier à Nantes, afin qu'on lui envoyât un renfort de treote mille hommes, une forte provision de bœuf salé et d'autres vivres.
(l) A l'époque où le moine de Césambre composa son poème, il existait en effet sur le rocher, qui sépare les ports Solidor et Sa : iil-Pèrc, un vieux coffre de fortification, reste mienne de ceuic qui protégeaient l'antique Aleth.
(î) Carbaix.
Charlemagne, aprfa le départ du roi Aqnin, ayant remarqué du désordre dans la place, fit avancer ses troupes vers la porte principale, dont les assiégés baissèrent le pont-levis pour donner entrée au vainqueur. Celui-ci pénétra dans Aleth et monta au palais, où il trouva des richesses immenses. Ensuite, en action de grâces de ses succès, il fit bastir, au milieu de la cité même, un Moustier dont le maître-autel fut dédié à Saint Pierre, prince des apôtres. Gharlemagne fil baptiser tous ceux des infidèles qui voulurent l'être et trancher la tête à tous ceux qui refusèrent. Après quoi, il laissa la ville à la garde de Y Archevêque de Dot, à tel titre qu'il lui plairait de la posséder.
« L'empereur conduisit ses troupes contre un autre Maure, nommé Doret, neveu d'Aquin, qui occupait la ville de Gardoine, riche, belle et forte. Cette place, jadis dépendante de l'archevêque de Dol, était entourée d'un fossé profond, qui se prolongeait jusqu'à la mer, et qui était lui-même défendu par de longues broches de fer, où les barbares avaient planté les têtes des chrétiens tués dans la première action. La rivière de Bidon (0, qui coulait rapidement dans ce fossé, en rendait les approches encore plus difficiles. Enfin, à l'extrémité de cette cité, était un excellent château, fermé de portes à fin argent et à fin or meslê, dont on voyait la clarté à une grande lieue.
« L'empereur ayant donné un assaut, fut repoussé et blessé. Mais le ciel, à sa prière, envoya une affreuse tempête qui dura quatre jours. Les flots se soulevèrent d une manière extraordinaire, et l'océan, sorti de ses limites, inonda tout le terrain sur une espace de six lieues de long, sur deux de profondeur. Gardoine ne fut bientôt plus qu'un monceau de ruines, et tous ses environs qu'une vaste nappe d'eau. Aucun de ses habitants n'échappa ; dix mille chrétiens, répandus dans le plat pays, furent victimes de ce débordement, à la fin duquel l'océan rentra dans son lit.
(I) Le Bied-Jean aeluel se dégorge au pont du Blanc-Essai, entre Saint-Benoîu des-Ondes et Vildé-la-Morîne.
« Ainsi débarrassé de ce puissant ennemi, qu'il avait sur les derrières de son armée, Gharlemagne ne craignit plus de pénétrer dans la Bretaigne-Armorique. 11 se mit donc à courir sans s'arrêter, après le roi Aquin, retranché dans Ker-aîs. Mais à l'approche de son antagoniste, le sarrasin afin de renverser les dispositions de l'armée franque qui venait l'assiéger, fit une sortie à nuit close, avec un corps de dix à onze mille hommes, gui avaient juré par Mahomet d'exterminer les chrétiens. Luimême se précipite sur le duc de Naymes, à qui il porta et de qui il reçut de furieux coups. Mais à la fin, couvert de sueur et épuisé de fatigue, il se vit obligé de fuir à frein tout avalé après avoir été témoin de la prise de sa femme, l'une des beautés de l'époque.
« Naymes ayant arrêté lui-même le cheval que montait cette princesse, s'était empressé de remettre la belle captive à Charlemagne ; celui-ci lui demanda si elle voulait croire en chrétienté, et sur sa réponse affirmative, le monarque confia la prisonnière à ses abbés et prélats, qui l'instruisirent et la baptisèrent.
« Dans sa fuite, Aquin s'était retiré dans un château très-fort qu'il avait du côté de la mer, où le héros des francs courut l'investir de toutes parts.
« Acculé dans ce poste comme une bête sauvage, le farouche mahométan se rua principalement sur les renforts arrivés de Rome et en fit un massacre épouvantable. Le généreux guerrier qui les commandait y perdit la vie, au grand regret de l'empereur, qui, pour en tirer vengeance, ordonna de faire rougir le fer de toutes les flèches, afin de mettre le feu aux édifices qu'elles pourraient atteindre. Ceci se passait le jour de Saint- Martin de Tours, onze novembre.
a Forcé de déloger encore une fois, Aquin se jeta, à l 'éperdue et presque seul, dans l'église d'un saint hermite nommé Gorentin, qui venait d'achever sa messe. 11 s'y cacha de son mieux ; mais
(!) A bride aballue.
n ayant pu échapper aux recherches du vainqueur, il fat occis (0, lui et les siens, dans le lieu même où ils avaient cru trouver un abri. »
Nous avons dû donner l'analyse du roman, pour montrer sous son vrai jour la fable qu'il contient, et à laquelle M. Frotet de la Landelle semble avoir ajouté foi. La croyance de cet auteur en la vieille rime, a donné lieu à une foule de manuscrits qui ont faussé l'opinion publique sur l'histoire du pays ; les rêves d'un moine ont remplacé la vérité, tant l'esprit a de propension à croire le merveilleux. Prendre au sérieux, comme événements arrivés à Âlelh, ceux que rapporte la vieille rime, autant vaudrait admettre, pour faits historiques, les aventures du roman à'Orlando Furioso. D'après le poëme gaulois trouvé à Césambre, Charlemagne assiège un roi sarrasin renfermé dans Aleth; le poëme italien, au contraire, représente Charlemagne assailli dans sa capitale par l'armée et les guerriers du sarrasin Agraman ; les prouesses de l'empereur sous les murs de Paris, comme sous les remparts d'Aleth, n'ont eu lieu que dans l'imagination des deux poètes.
Cette rapsodie, ainsi que le savant Abbé Manet appelle le roman de Césambre, parait basée sur l'ancienne topographie de nos cantons, malgré de graves erreurs sur les changements qu'y apporta le cataclysme de 709. De l'aveu de tous les historiens, Charlemagne n'est jamais venu en Bretagne ; et au lieu d'y passer sept ans, à dater de l'an 811 ou 818, comme l'avance la vieille rime gauloise, il mourut à Aix-la-Chapelle le 28 janvier 814 (*). Et enfin, bien loin de se faire l'auxiliaire des princes bretons, à l'époque où nous sommes arrivés, il les mena rudement par ses lieutenants et ses généraux, ainsi que nous l'avons dit.
(0 Tué.
(a) Louis fut associé par son père à l'empire, dans la diète d'Aix-la-Chapelle en 3i3, et reçut Tordre de prendre la couronne sur l'autel, comme pour lui faire entendre qu'il ne la tenait que de Dieu. Quelques auteurs, entre autres Pierre LeBaud, prennent ceUe date pour celle de la mort de Charlemagne.
Toutefois, pour ne laisser aucun doute dans l'esprit de nos lecteurs sur des faits qui regardent d'une façon si particulière l'histoire du pays, voici encore ce que Messire Porée Du Parc, savant docteur de Sorbonne et chanoine de l'église de Saint- Malo, écrit à ce sujet :
« Le P. Lobineau a tiré une pièce aux archives de l'évêcbé, laquelle condamne tous ceux qui supposent que la ville d'Aleth avait été assiégée et prise par Charlemagne, car les lettres de protection n'en disent pas un mot et paraissent y être opposées.
« Le P. Le Gointe a en outre suivi pas à pas la vie de Charlemagne, dans laquelle il n'a pas laissé un seul vide qui puisse donner lieu de douter de la Action de ce siège d'Aleth, faite par lui en personne, contre Aquin, roy des Sarrasins, qu'on suppose s'y être réfugié après la défaite des trois cent soixante-cinq mille des siens, par Charles Martel, dans les plaines de Touraine, l'an 730.
« C'est pourquoi on ne parlera point ici d'un roman en vers gaulois, dont j'ai lu l'original, défectueux de quelques feuillets au commencement, parce qu'il contient tant de fables et d'anacronismes, qu'il ne mérite pas qu'on s'arrête à le réfuter pied à pied, quoique les curieux de Saint-Malo en fassent cas, et que depuis peu il ait été traduit en prose pour en faciliter l'intelligence. Il rend Charlemagne fondateur de l'église de Saint-Servan, de la chapelle de Saint-Etienne, où il suppose qu'était l'hôpital de son armée, et de Chàteau-Malo, où était le cartier do roi. »
Hélocar ou Hélogar n'était encore qu'abbé de Saint-Méen, lorsqu'il obtint de Charlemagne l'autorisation de se ressaisir des biens de cette abbaye, que le Comte Gui avait abandonnés à l'avidité de ses soldats, après avoir brûlé les bâtiments, dans la révolte des Bretons en l'an 799.
Il devint évêque d'Aleth en 812(0; et l'un des premiers soins du nouveau pontife, fut de demander au même empereur,
(«) C'est le premier exemple que nous ayons vu en Bretagne d'une pluralité de bénéfices sur la même tête, quoique cette pratique ne fût dés-lors que trop usitée dans les autres parties du royaume. — Ma.net.
pour son église de Saint-Malo, une grâce semblable à celle qu'il avait obtenue pour Saint-Méen. Le monarque religieux, désapprouvant les excès de ses lieutenants, lui accorda la faculté de relever les murailles abattues du sanctuaire désolé.
Nanti du consentement du prince, auquel celui-ci ajouta quelques secours eo argent, le prélat commença, dès Tannée suivante, par rebâtir à neuf, cet édifice (0, dont il n'était pas demeuré une seule partie intacte, et le dédia à Dieu sous l'invocation de Saint Vincent, diacre de Sarragosse en Espagne, et martyr.
Les Comtes Bretons comprirent enfin que pour résister à un ennemi puissant et actif, ils devaient réunir leurs forces. Le bien général l'emporta sur leurs animosités individuelles ; ils choisirent pour chef Jarnithin, Comte de Léon, qui prit le titra de capitaine-général, et commença à gouverner la Bretagne, l'an 814 ; mais, comme les affaires étaient mauvaises, il Gt peu de chose durant les 4 ans qu'il commanda. II mourut l'an 818, et laissa deux fils qui ne lui succédèrent point.
Jlélocar ( J ) ne s'en tint pas à ses premiers succès: deux ans après la mort de Charlemagne, il alla à Aix-la-Chapelle trouver Louis le Débonnaire, son fils. Ayant obtenu une audience de ce prince, il le supplia, en sa qualité de suzerain, de ratifier tout ce que le monarque défunt lui avait octroyé. Par celte ratification qui lui fut accordée, il prévenait toute tracasserie de la part des grands de la contrée.
a Quelle apparence, dit judicieusement fcï. Porée Du Parc, que Hélocar fût allé demander la protection de ces deux puissants monarques pour une petite église (Saint-Malo), bâtie sous le fief
(«) Il ne nous est pas possible de donner des détails sur le monument primitif que les flammes avaient ravagé en 8 1 1 ; mais on peut juger de celui qui le remplaça en 8i3, par la nef qui nous en est restée jusqu'aujourd'hui, et qui est un des plus anciens édifices de ce genre qui existent en France. L'architecture en est très-lourde et très-massive ; et les bas-côtés ainsi que le chœur, en ont disparu à diverses époques, par l'effet des différents accroissements qui eurent lieu dans la suite. — Mamet.
(â) Dans les actes, c'est Ilclogar.
de son évêché, si son église épiscopale (Aletb,) sa ville et son palais avaient été réduits par eux au point où ils le paraissent aujourd'hui ? Ce raisonnement répondra à D'Argentré et à tous les auteurs qui, par ignorance de l'acte dont il sera parlé ciaprès et dont ils n'ont jamais fait mention, ont fixé comme il leur a plu dans le cours de ces deux siècles intermédiaires, le neuvième et le dixième, chacun selon ses préjugés, l'époque de la désolation de la ville d'Aleth, laquelle n'arriva que dans la fin du dixième siècle ; car si elle était arrivée plus tôt, les monuments ecclésiastiques n'eussent pas manqué d'en faire mention, soit par l'interruption dans la succession des évêques, soit par les souffrances du clergé et du peuple dans l'exercice de la religion chrétienne, sous l'oppression d'un roi sarrasin dans la ville d'ÀIeth ; soit enfin par la réédification de l'église, murailles et forteresses de la ville d'Aleth, telle qu elle existait en 965. Donc cette première désolation et son époque variante, est une pure fiction, sans ajouter qu'il y eût eu, par nécessité, deux désolations et réédifications de la même église et de la même ville sous moins de cent cinquanle ans, ce qui répugne au bon sens : la réalité de la dernière détruit par conséquent l'idée de la première. »
Nous avons cru nécessaire de rapporter cette citation du docte chanoine, quoiqu'elle anticipât sur les événements : c'est que non-seulement elle justifie ce que nous dirons sur la désolation de l'église d'Aleth, mais encore c'est qu'elle détruit de fond en comble l'opinion admise par De la Landelle et par quelques autres écrivains sur l'occupation d'Aleth par un roi Sarrasin. Cela posé, nous retournons à Hélocar, que nous avons laissé à Aix-la- Chapelle.
Louis accueillit avec bonté la requête de ce pontife et, le 7 des calendes d'avril, indiction 6 de l'année 81 4, répondant à notre 26 mars, il lui fit expédier 0) des lettres d'affranchisse-
(<) Hélocar obtint un diplôme de Louis le Débonnaire, qui se conserve dans les archives de la cathédrale de Saint-Malo. (Ogéc, édit. i;8o.)
ment('), ou concession d'immunités, exemptions et autres grâces, dont voici, en abrégé et en français, le dispositif, qu'on peut lire plus au long dans les Mémoires de D. Morice, rédigés pour servir de preuves à l'Histoire de Bretagne (t. 1, p. 225).
« N, etc., poussés par l'amour que nous devons à Dieu et par la vénération que nous portons à ces saints lieux (Saint-Malo et Saint-Méen), voulons et ordonnons que, conformément à la charte de notre seigneur et père, ces églises tiennent et possèdent à l'avenir, en toute sûreté et inviolablement, tous les biens qui leur appartenaient de son temps. Défendons à tout juge public, ou à tout autre, soit durant notre règne, soit après, d'entrer dans les temples, dans les édifices particuliers, dans les champs, ou dans les autres possessions dont ces deux églises jouissent déjà, selon les règles de la justice et de la raison, dans l'étendue de notre empire, ou que la bonté divine voudra bien qu'ils y acquièrent dans la suite ; soit pour y juger des procès, y exiger ou percevoir le frède ( a ), y établir des maisons de parée ( s ), y recevoir des cautions pour les accusés ; soit pour y punir des ingénus ou des serfs qui habitent les terres de ces églises; soit enfin pour recueillir des subsides, ou des prestations (*) illicites. Voulons que ledit évêque et ses successeurs jouisseut sans trouble
(<) L'original de cet acte était, avant la révolution, aux archives du chapitre de Saint-Malo, où nous n'en avons trouvé qu'une copie. Deux vidùnus (a) de la même pièce étaient précieusement gardés à l'abbaye de Saint-Méen : l'un collaiionné en 1294» P ar n °t re éveque Robert du Pont ; l'autre en 1 54 ' , par Etienne de Rosinadec-Goartot, sénéchal de Ploërmel.— Voyez l'Abbé Manet ( Grandes Becherches. )
(2) Le frède, ou prix de la protection royale (en latin, fredus ou Jredum) t était la part qui revenait au fisc, de l'amende convenue par l'assassin avec la famille de sa victime, afin de n'être pas recherché.
(s) C'est-à-dire y faire exécuter le jugement rendu par un tribunal étranger.
(4) Cest-à-dire des contributions ou impositions indues, du mot latin : prostate, fournir, subvenir.
^ fa) On appelait anciennement vidimus, les transcrits ou coptes des pièces originales qu'on attestait avoir vues, pareequ'ils commençaient par ce mot ; ils faisaient ta même foi que les originaux.
de ces églises, des biens qui leur sont attachés, et des hommes qui en dépendent ; et ce, en vertu du privilège d'immunité que nous leur accordons : notre bon plaisir étant qu'ils ne soient soumis qu'à notre juridiction royale comme étant nos fidèles ; et que, pour la stabilité de notre règne, pour le bonheur de notre épouse et de nos enfants, et celui de nos sujets, ils puissent s'occuper, en toute liberté, avec leur clergé et leur peuple, à attirer sur nous les miséricordes du Seigneur. Voulons en outre, que s'il s'élève des procès au sujet des biens que les prélats de ces églises possédaient justement avant l'incendie de ces maison», ces titulaires soient autorisés à les répéter ou à les défendre en justice, et que nos présentes lettres leur tiennent lieu des titres qu'ils ont perdus. Et pour donner plus de force et d'authenticité à ce diplôme, nous lavons signé de notre propre main et fait sceller de notre anneau, etc. »
Malgré son changement de nom, l'église de Saint-Malo réédifiée, continua d'être sous Saint-Vincent ce qu'elle avait été dès son principe, non- seulement un lieu à'asile, mais encore un lieu de dévotion célèbre, où affluèrent des pèlerins nationaux et étrangers, qui se vouaient au voyage des Sept-Sainls ; on appelait ainsi Saint Malo, Saint Paul-de-Léon, Saint Tugdual, Saint Samson, Saint Corentin, Saint Méen et Saint Judicaël. Ce pieux pèlerinage fut durant de longues années le plus en vogue de toute la Bretagne, il y avait même un chemin tracé exprès.
Dans le courant de 817, Hélocar assista au concile provincial que Joseph 1 er , archevêque de Tours, tint à Redon. Raoul I er de Montfort, pour avoir commis, à son profit, quelques exactions sur l'abbaye de Saint-Méen, à peine sortie de ses ruines, y fut excommunié : cette abbaye, ainsi que nous l'avons rapporté, avait été déclarée indépendante de toute juridiction séculière autre que celle de France (0.
Hélocar fit placer dans son église d'Aleth une horloge ; c'était
(«) Porée Du Parc: Testament capitulaire, 1709.
une de ces informes machines à rouages et à eau, qui commençaient à cette époque à être utilisées dans le royaume. Ce digne pontife mourut à la fin de l'année 817, et fut enterré à Aleth même, ou, selon quelques historiens, en son monastère de Saint- Méen, qu'il affectionnait beaucoup.
Ernior ou Hermor (Ermorus), succéda à Hélocar immédiatement après le décès de ce dernier, et non en 833, comme le dit Ogée(0. Le pape Pascal gouvernait l'église et Joseph I er était archevêque de Tours. Ermor était d'une famille très-illustre, ainsi que l'indique le titre de Mactiert, qu'on lui donne généralement. Il possédait en effet de grands biens dans la Trantylvanie-Bretonne , ou notre Porhoët d'aujourd'hui.
Malgré les résultats désastreux qu'avaient eus les révoltes des Bretons contre Charlemagne, ils s'insurgèrent de nouveau contre son fils, en 818, croyant avoir meilleur marché de celui-ci. Louis le Débonnaire, après avoir vainement essayé de négocier un arrangement au moyen de l'Abbé Witcaire, qu'il avait envoyé comme ambassadeur au Comte de Léon, s'achemina aussitôt vers Vannes à la tête d'une nombreuse armée.
Morvan, que les Bretons avaient choisi pour Roi, afin de combattre le monarque des Francs, quitte son château, sa femme et ses enfants, et vole au-devant de l'ennemi. Après une lutte acharnée, Morvan fut tué ; sa mort consterna ceux de son parti et ils mirent bas les armes. Louis, après avoir reçu leur foi, continua de donner la garde des frontières armoricaines au terrible Comte Gui ; et Nominoë reçut le gouvernement de Vannes et de tous les pays qui en dépendaient. Toutefois l'expédition de Louis le Débonnaire ne se fit guère sentir à Aleth et à l'Ile de Saint-Malo, qui s'efforçaient de réparer leurs anciens désastres*
Six ans après leur défaite, les Bretons reprirent les armes
(l) Ce qui a iuduit Ogée en erreur, c'est qu'il aura pris pour l'époque de r élection de ce pontife, celle de trois Chartres où il est fait mention de lui, comme témoin, aux années 833 et 834 : Emor Episcopus Martien in Pou>tre- Coét, — Manst.
contre les Francs, afin de recouvrer leur ancienne liberté ; mais cette nouvelle tentative ne leur attira que de nouveaux malheurs. Louis le Débonnaire rentra sur leur territoire par trois points différents, et il ne lui fallut que quarante-cinq jours pour mettre les rebelles à la raison. Cependant quelques soulèvements partiels eurent encore lieu ; Guiomarch, Comte de Cornouaille, réveillant dans tous les cœurs l'amour de l'indépendance, fut le principal auteur de la rébellion. Surpris par Lambert, gouverneur de Nantes, il mourut en 825, et l'Armorique fut entièrement