L'EMPIRE OTTOMAN AU XIX* SIÈCLE
nais, s'étaient faits musulmans, les autres étaient restés chrétiens ; mais tous avaient gardé leurs mœurs ; demipaysans, demi-brigands ils formaient de petites tribus armées à peu près indépendantes dans leurs montatagnes ; le gouvernement turc ne leur demandait guère que de venir en armes lorsqu'il les convoquait.
Au sud et dans les îles de l'Archipel, les Grecs avaient reformé une nation, et les plus instruits commençaient à se regarder comme . les descendants des anciens Hellènes.
Tous ces peuples avaient été soumis par la force, la force seule pouvait les maintenir dans la soumission.
Enfin l'Empire ottoman, en sa qualité d'État musulman, n'avait jamais été admis dans le concert des puissances chrétiennes d'Europe. Les souverains chrétiens formaient une sorte de famille, le sultan restait un étranger; il n'avait qu'un allié, le roi de France. Il s'était établi en Europe par la conquête, les autres souverains pouvaient l'en expulser par la force. Ses États étaient hors du droit international, comme un domaine vacant que chacun peut occuper. En 1787 la Russie et l'Autriche s'étaient alliées pour conquérir et se partager la Turquie d'Europe.
L'Empire était ainsi menacé de bien des dangers : émeute des janissaires dans Gonstanlinople, révoltes des pachas des provinces, soulèvements des nations chrétiennes, conquête par la Russie ou l'Autriche.
Pendant les guerres de l'Europe contre la France le danger diminua du côté de l'Europe. Le gouvernement autrichien, occupé à l'ouest, renonça à s'agrandir du côté de l'Orient ; il oublia les intérêts de l'Autriche sur le Danube et, au lieu de conquérir l'Empire ottoman, il chercha à le conserver. L'Angleterre, qui jusque-là s'intéressait fort peu aux affaires d'Orient, se trouva
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amenée, par rexpédition des Français en Egypte,' à faire alliance avec le sultan; puis, quand les Anglais eurent achevé de conquérir Tlnde, ils s'habituèrent à l'idée qu'ils devaient écarter des affaires d'Orient les nations européennes, la France et la Russie. L'Empire ottoman eut désormais en Europe trois alliés désireux de le maintenir, la France, l'Autriche et T Angleterre. Il ne lui restait qu'un ennemi, l'Empire russe, qui essaya de lui enlever la Roumanie (1806-12); mais pendant les guerres contre la France le tsar fut obligé d'ajourner ses projets de conquête.
La question d'Orient au XIX^ siècle. — Quand la paix fut rétablie en Europe en 1814, l'Empire ottoman redevint un sujet de contestations entre les puissances européennes. Le gouvernement autrichien leur avait demandé au congrès de Vienne de garantir au Sultan l'intégrité de ses territoires, ce qui eût fait entrer l'Empire ottoman dans le concert européen ; la Russie refusa. L'Empire ottoman resta donc en dehors du droit international, exposé aux tentatives de démembrement. Mais comme chacune des grandes puissances s'intéressait au sort des territoires qui formaient ce vaste empire, toutes prétendaient être consultées pour le règlement des affaires d'Orient. Les hommes d'État prirent donc l'habitude de se tenir aux aguets de tous les événements qui risquaient d'amener un changement dans l'Empire turc et de tous les projets des gouvernements européens, afin d'être prêts à s'interposer dès qu'une puissance chercherait à intervenir en Turquie. Depuis 1815 la préoccupation constante des diplomates fut la question d'Orient (c'est ainsi qu'on l'appela désormais).
La question d'Orient pouvait se formuler ainsi : L'Empire ottoman sera-t-il maintenu ou démembré?
S'il était démembré, deux questions se posaient : i** Quelle sera la puissance qui prendra les territoires démembrés? 2** Que deviendront les petites nations chrétiennes soumises au sultan? De ces deux questions, la première seule préoccupait les diplomates; habitués à ne tenir compte que des souverains, ils se souciaient peu des peuples de la Turquie. Ils ne songeaient guère qu'à la rivalité entre les États européens et travaillaient à maintenir Tétat des choses pour se dispenser de chercher une solution nouvelle sur laquelle il leur aurait fallu se mettre tous d'accord. Aussi l'intervention des Etals européens eut-elle pour résultat d'éterniser la question d'Orient,
Mais, malgré les diplomates, le pouvoir du Sultan fut menacé à plusieurs reprises par des ennemis assez dangereux pour obliger les grandes puissances à prendre sa défense. Chaque fois la question d'Orient se posa sous une nouvelle forme.
1** De 1825 à 1829, la question se posa à propos de la Grèce. Les Grecs insurgés avaient demandé la protection des États chrétiens contre les Turcs musulmans. Metternich engageait les grandes puissances à la leur refuser; il tenait à conserver l'Empire ottoman et ne voyait dans les Grecs que des révolutionnaires, rebelles à leur souverain légitime. Il parvint en effet à retenir le tsar de Russie Alexandre. Les soldats turcs massacrèrent les habitants paisibles de l'île de Chios; à Constantinople le sultan fit pendre le patriarche chrétien avec 3 archevêques et 3 prêtres à la porte de la principale église. Metternich s'en émut peu. « Je ne tiens pas grand compte, disait-il, de 3 ou 400,000 hommes pendus, étranglés ou empalés derrière nos frontières de l'Est. » Mais dans la plupart des pays d'Europe Iç public, surtout les gens cultivés, fut pris de compas-
sion pour ce peuple chrétien descendant des Hellènes de l'antiquité. Il se forma des associations de Philhellènes. Un banquier de Genève organisa des souscriptions; on envoya aux Grecs de l'argent et des armes; des volontaires français, anglais, allemands allèrent en Grèce aider à la défense. Puis peu à peu le public obligea les hommes d'État à intervenir en faveur des Grecs. Le nouveau tsar de Russie, Nicolas, prit parti pour eux en tant que chrétiens (1825); et la Russie et l'Angleterre s'entendirent pour demander au Sultan l'indépendance des Grecs. Les négociations durèrent trois ans, on proposa diverses solutions. Le Sultan les refusa toutes, à quatorze reprises. Il envoya contre la Grèce la flotte et l'armée du pacha d'Egypte qui ravagèrent et soumirent toute la Morée. Les gouvernements russe et anglais s'adjoignirent alors le gouvernement français et tous trois envoyèrent une flotte, non pour faire la guerre au sultan, mais pour obliger la flotte égyptienne k se retirer (1827). Ainsi se produisit la bataille de Navarin. En 1828 le tsar envoya deux armées contre la Turquie en déclarant qu'il ne voulait faire ni conquête ni révolution. L'empire ottoman était aff'aibli parla destruction des janissaires; les alliés ordinaires du sultan, Angleterre, France, Autriche, n'osèrent pas prendre sa défense (la France envoya même un corps d'armée en Morée au secours des Grecs). Les Russes purent en 1829 passer le Danube et marcher sur Constantinople. Le Sultan demanda la paix, il renonça à la Grèce, s'engagea à laisser libre la navigation du Danube et des Dardanelles et promit à la Russie une indemnité de guerre. Comme il ne pouvait la payer, il tomba sous la dépendance des Russes; l'Empire ottoman devint le protégé du tsar.
2° De 1831 à 1833, la question d'Orient se posa à
propos de la lutte contre Méhémet-Ali, pacha d*Égyple, Méhémet, en échange de son expédition contre les Grecs, avait obtenu le gouvernement de la province de Saint- Jean d'Acre; son ennemi personnel, Chosrew-pacha, devenu premier ministre du sultan, empêchait qu'on ne Je lui donnât, Méhémet se décida à le prendre par force. Il fut déclaré rebelle, mais son armée conquit la Syrie et battit l'armée du sultan en Asie Mineure. Le sultan, dominé par les ennemis de Méhémet, demanda l'aide du tsar; une armée russe vint camper en avant de Constantinople. Les gouvernements anglais et français, craignant de voir le sultan tomber entièrement dans la dépendance de la Russie, le décidèrent à accepter la paix aux conditions posées par Méhémet, c'est-à-dire en lui cédant la Syrie sa vie durant. De son côté le tsar profita de son influence pour faire signer au sultan le traité d'Unkiar-Skélessi (1833) : le tsar et le sultan promettaient de se. défendre mutuellement, mais le sultan était dispensé d'envoyer des troupes au secours de la Russie et en échange ouvrait les Détroits à la flotte de guerre russe. Ce prétendu traité d'alliance mettait l'Empire turc sous le protectorat de la Russie.
3° En 1839-40, la question d'Orient revint encore à propos de Méhémet-Ali. Ghosrew, au retour d'une expédition contre les Kurdes des montagnes du Tigre, avait attaqué la Syrie ; la guerre avait recommencé et, comme en 1833, l'armée de Méhémet victorieuse avait envahi l'Asie Mineure. Méhémet déclarait ne pas faire la guerre au sultan son maître, il combattait seulement contre ses serviteurs, il espérait les renverser et devenir lui-même premier ministre du sultan. Mais le gouvernement anglais cette fois intervint en même temps que le tsar et de concert avec lui. Les Anglais, comme les Russes, étaient ennemis de Méhémet, les Russes parce
qu'ils craignaient qu*en prenant le gouvernement de TEmpire ottoman il ne le fortîQât et ne le rendît capable de leur résister; les Anglais parce que Méhémet, maître de l'Egypte, pouvait couper leurs communications avec rinde. « Si l'Inde est vulnérable, disait Palmerston, c'est par l'Egypte. » L'Angleterre et la Russie s'unirent à la Prusse et à l'Autriche. Ainsi fut formée la quadruple alliance^ qui déclara prendre la défense du sultan et ordonna à Méhémet de se retirer en Egypte. La France au contraire soutenait Méhémet, elle espérait qu'il régénérerait la Turquie comme il avait réorganisé TÉgypte. Le gouvernement français refusa de s'unir aux autres grandes puissances. Tout le système des alliances fut ainsi renversé : depuis 1830 les deux monarchies constitutionnelles, la France et l'Angleterre, étaient unies contre les gouvernements absolutistes; en 1840 la France se trouvait seule contre l'Angleterre unie aux trois autres puissances comme en 1814. Le parti libéral français, élevé dans l'admiration de Napoléon I", demandait la guerre; on aurait profilé de la question d'Orient pour rompre les traités de 1815 et reprendre la rive gauche du Rhin. Le ministère Thiers soutenait cette politique et encourageait Méhémet à ne pas céder; mais le roi voulait la paix et Thiers lui-même savait qu'il ne pouvait pas faire la guerre à l'Europe. Le gouvernement français retira sa flotte du Levant, l'Angleterre envoya une flotte qui obligea Méhémet à accepter les conditions posées par la quadruple alliance, c'est-à-dire à rendre la Syrie (1840). Pour empêcher la Russie de dominer le sultan, l'Angleterre obtint la Convention des détroits (1841) par laquelle toutes les puissances s'engagèrent à ne pas faire entrer de navires de guerre dans le Bosphore ni dans les Dardanelles ; elles promirent aussi de garantir au sultan son territoire. L'Empire ottoman
restait donc intact, grâce à Tintervention de TEurope réunie. Pour la première fois il était traité comme un État européen et garanti par le droit international.
Le gouvernement du sultan essaya lui-même de fortifier l'Empire ottoman et de le rapprocher des États de l'Europe en y introduisant quelques-unes des institutions européennes. La réforme avait commencé dès 1826. Le sultan Mahmoud se comparait à Pierre le Grand qui avait fait entrer son empire dans la civilisation moderne; pour imiter les Européens, il buvait du vin et en faisait boire à ses ministres malgré la défense du Coran ; il ordonnait de couper les barbes à deux doigts sous le menton. — ^ Il voulait surtout une armée à l'européenne. Dès 1826 il s'était débarrassé des janissaires : après s'être entendu avec leurs chefs il leur avait ordonné de fournir 150 hommes par compagnie pour les faire entrer dans un nouveau corps de troupes, les janissaires s'étaient révoltés, on avait tiré le canon sûr leurs casernes en laissant ouvertes les portes de derrière pour qu'ils pussent s'enfuir. Puis on avait organisé une armée de 70,000 hommes sur le modèle des armées d'Europe. Un ofRcier prussien, le célèbre de Moltke, qui aida à la créer, la décrit ainsi : « Une armée sur modèle européen, avec des tuniques russes, un règlement français, des fusils belges, des turbans turcs, des selles hongroises, des sabres anglais, des instructeurs de toutes nations; une armée formée de timariotes, de soldats de ligne à vie, de soldats de réserve à service indéterminé, oiî les chefs étaient des recrues et les recrues des ennemis de la veille. »
Reschid-Pacha, qui gouverna au nom de Mahmoud puis de son successeur, essaya une réforme plus profonde. Il fit bâtir des phares et établir une quarantaine sanitaire à Constantinople. Il fit ^.dopter un tarif de
CIVIUSATION CONTEMPORAINE. V^
douanes uniforme qui rendit possible aux étrangers de faire le commerce avec la Turquie (jusque-là les marchandises étaient sujettes à des droits différents suivant la nation d*où elles venaient). Il fit décider que les fonctionnaires recevraient un traitement fixe. Il voulut aller plus loin, introduire en Turquie le régime de la liberté civile. Le 2 novembre 1839 le sultan réunit dans son palais de Ghulane les principaux dignitaires, les représentants des églises chrétiennes et les diplomates européens, et fit lire solennellement le hatti-chérif par lequel il promettait une réforme générale. Les malheurs de la Turquie, disait cet acte, viennent de ce qu'on a renoncé aux vieilles coutumes ; pour les réparer il faut établir une nouvelle constitution. (Le gouvernement se trouvait pris entre les vieux Turcs qui tenaient à leurs usages et les Européens qui recommandaient des réformes, il s'en tirait par une phrase dont la fin contredisait le commencement.) Le sultan promettait la sécurité des personnes et l'égalité d'impôt; il annonçait l'abolition des monopoles, de la confiscation, de la ferme des impôts et il ajoutait : « Ces concessions souveraines sont acquises à tous, de quelque religion qu'ils soient, » A une réception des chefs des communautés chrétiennes, Reschid déclara que musulmans et chrétiens sont également sujets du sultan. C'était annoncer une révolution. Les vieux Turcs, indignés de voir traiter les infidèles comme les égaux des croyants, intriguèrent contre Reschid-pacha et le firent tomber. Reschid revint au pouvoir, mais il ne s'y maintint qu'en évitant de heurter les croyances des Musulmans. Un jeune chrétien arménien, qui dans un moment de colère s'était fait musulman, revint au christianisme; or le Coran déclare digne de mort tout musulman renégat, les gouvernements européens demandaient la grâce du jeune homme, il fut
exécuté. « Je sais, disait Reschid aux diplomates européens, que mon gouvernement n'est guère efficace, mais j'empêche de gouverner plus mal. » Pour faire une véritable réforme il eût fallu un personnel sûr; or les Musulmans étaient trop ignorants pour comprendre le nouveau régime. « Un Turc qui sait lire et écrire, disait de Moltke, se donne le nom de Hafiz^ savant » ; il ajoutait qu'on ne pouvait pas employer les étrangers, car « le meilleur cadeau devient suspect dés qu'il vient de la main d'un chrétien. »
On parvint cependant à créer une armée régulière avec service de cinq ans et réserve [nizàm) de sept ans. On fonda une Banque ottomane avec un personnel européen. En établissant un tarif unique d'entrée à 9 p. 100, on ouvrit TEmpire aux marchands d'Europe. Les gouvernements européens commencèrent à espérer que l'Empire ottoman se réformerait lui-même et se sauverait du démembrement. Pendant une douzaine d'années la question d'Orient ne fut plus soulevée (i).
4° La question se posa de nouveau en 1852. Le tsar Nicolas n'avait jamais renoncé à conquérir l'Empire ottoman qu'il appelait « l'homme malade ». Dans un voyage en Angleterre (1844), il disait : « Il y a dans mon cabinet deux opinions sur la Turquie; suivant les uns elle est en train de mourir, suivant les autres elle est déjà morte. En tout cas on n'empêchera pas qu'elle ne meure prochainement. » En 1852 il déclara à l'ambassadeur anglais que le temps était venu « de s'entendre sur l'enterrement » et qu'il était décidé à occuper ConstaUtinople, non comme propriété, mais comme gage.
L'Empire turc était de nouveau menacé d'une invasion
(1 ) Il n'y eut que des difficullés entre les chrétiens grecs et latins pour la possession des clefs du Saint Sépulcre (affaire des lieux saints).
russe ; le gouvernement anglais résolut de le sauver par la force et chercha des alliés. Le roi de Prusse n'osa pas intervenir, TAutriche se borna à des protestations. Mais Napoléon lll, devenu empereur, saisit cette occasion de rendre à la France un rôle actif en Europe; il entraîna le gouvernement de Sardaigne qui tenait h lui plaire et une alliance fut conclue entre l'Angleterre, la France, la Sardaigne. Les Russes avaient envahi les provinces du Danube, les trois puissances envoyèrent une flotte puis une armée en Turquie; les Russes se retirèrent presque sans combat. Mais les alliés voulurent empêcher le tsar de recommencer la guerre en détruisant ses forces sur la mer Noire ; ils firent le siège de Tarsenal russe en Crimée, Sébastopol, le prirent après trois cent cinquante jours et le détruisirent.
Le Congrès de Paris, où furent représentées toutes les grandes puissances, régla les affaires d'Orient (1856). La mer Noire devint une mer neutre, il fut défendu d*y tenir des navires de guerre. Le Danube fut déclaré neutre et on créa une commission internationale pour régler la navigation du fleuve. Les puissances s'engagèrent h maintenir le territoire ottoman. Ainsi les États européens défendaient le sultan contre la Russie. — En échange ils lui demandaient de faire réellement les réformes qu'il avait annoncées, en établissant un régime équitable pour ses sujets chrétiens. Le sultan fît une déclaration solennelle (hatti-humayoun du 18 février 1856), où il posa en principe la hberté et l'égalité de tous devant la loi : les chrétiens ne payeraient plus la capitation, ils seraient admis dans l^armée comme les musulmans et ils auraient des
délégués dans les administrations. Les Etats européens déclarèrent « constater la haute valeur de cette communication », en ajoutant qu'elle ne leur donnait aucun droit « de s'immiscer dans les rapports du sultan avec
ses sujets ni dans Tadministration intérieure de TEmpire ». Us exigaient du gouvernement turc des promesses de réformes; mais ils n'avaient pris aucune précaution pour l'obliger à les tenir.
Le gouvernement ne pouvait les tenir sans bouleverser l'organisation de l'Empire. La seule loi était la loi religieuse musulmane et elle ne protégeait pas les chrétiens; par contre les chrétiens étaient organisés en petites communautés, chaque secte en formait une, gouvernée par ses évêques qui avaient le privilège d'administrer à la fois les affaires religieuses et les affaires laïques. Ainsi le gouvernement ne pouvait établir une loi égale pour tous sans violer ë. la fois la loi musulmane et les privilèges des chrétiens. Les musulmans n'acceptaient pas d'obéir à des infidèles, on ne pouvait donc admettre les chrétiens dans les fonctions; ils continuaient à les maltraiter, et les chrétiens ne pouvaient obtenir justice des juges musulmans. De leur côté les chrétiens ne se souciaient pas de servir dans l'armée turque, ils préféraient se racheter du service; de sorte que la capitation qu'on avait abolie se trouvait rétablie sous forme de taxe d'exemption. Les deux hommes d'Élat qui dirigeaient l'Empire, Ali et Fuad, partisans des institutions européennes, créèrent des tribunaux et des conseils d'administration dans tout l'Empire; les chrétiens devaient y être admis. Mais Jes musulmans y dominaient : à Andrinople 4,000 musulmans avaient il représentants, tandis que 60,000 chrétiens n'en avaient que 3. Quand les gouvernements européens firent faire une enquête sur le résultat des réformes, ils apprirent que les lois n'avaient pu être appliquées; les chrétiens continuaient à être traités et à se conduire euxmêmes comme des inférieurs; deux seulement étaient arrivés au grade de pacha et ils restaient sans emploi ;
Jes tribunaux qui devaient tenir leurs audiences publiques faisaient garder la porte par la police, et continuaient à ne pas écouter les témoignages des chrétiens; les gendarmes {zaptiés) étaient recrutés parmi les brigands et pressuraient les populations.
Les alliés du sultan lui demandèrent de faire de vraies réformes. On lui proposait deux systèmes. Le gouvernement français rengageait « à n'établir aucune distinction entre les diverses nationalités ottomanes » ; en donnant à tous les sujets les mêmes droits on les fondrait en une seule nation comme en France. Le gouvernement russe condamnait la fusion ; il proposait « de séparer les intérêts des chrétiens de ceux des musulmans » ; « la doctrine du Coran, disait-il, trace une ligne infranchissable entre les Turcs et les chrétiens ; Tégalité devant la loi restera une chimère en Turquie » (1867). Le conseil de la France était sincère mais inapplicable; le conseil de la Russie était applicable mais il menait à disloquer TEmpire et c'est ce que voulait le gouvernement russe.
L'Empire turc n'était protégé que par l'accord entre la France et l'Angleterre. La défaite de la France en 1870 rendit au gouvernement russe la liberté d'agir. Il commença par déclarer qu'il n'était plus lié par le traité de Paris et mit une flotte de guerre sur la mer Noire. Puis il excita les Slaves chrétiens d'Herzégovine à se soulever contre le sultan.
5* La question d'Orient se posa de nouveau en Europe (1875) à propos des chrétiens slaves. Le sultan avait publié en 1875 des édits qui promettaient la liberté et l'égalité, mais les gouvernements ne croyaient plus aux promesses du sultan. Sur la proposition du gouvernement autrichien les grandes puissances déclarèrent qu'il fallait réformer les impôts et la justice et « que l'exécution des réformes ne fût pas abandonnée à la
discrétion des pachas » ; elles exigeaient « un contrôle confié à une commission de notables chrétiens et musulmans. » Pendant que les montagnards de l'Herzégovine, soutenus par les Monténégrins, occupaient l'armée turque, les paysans slaves de Bulgarie essayèrent de se déclarer indépendants. Le gouvernement lâcha contre eux les bachi-bouzouks, qui se jetèrent sur des villages sans défense, en détruisirent une centaine, massacrèrent de 25,000 à 40,000 habitants et emmenèrent 12,000 femmes en esclavage. Les « horreurs de Bulgarie » (1876) indignèrent toute l'Europe. Les gouvernements civilisés n'osèrent plus défendre l'Empire turc.
Les Turcs eux-mêmes se divisèrent; le parti nouveau de la Jeune Turquie, dirigé par Midhat-pacha, demandait une chambre formée de représentants de toutes les races et de toutes les religions ; il déposa le sultan et mit h sa place son neveu Mourad (1876) qui fut déposé moins de trois mois après. Puis une constitution rédigée en secret fut promulguée en décembre 1876; elle établissait un gouvernement constitutionnel avec un Sénat et une Chambre élue. Mais ces députés, soi-disant élus, n'avaient d'autre volonté que celle du gouvernement. On les surnomma les « Oui, Seigneur. » C'était une comédie qu'on jouait pour l'Europe. « Les institutions nouvelles, disait le gouvernement turc, fondent dans l'Empire le règne de la liberté, de la justice, de l'égalité, c'est-à-dire le triomphe de la civilisation. » Il en concluait que la Turquie, s'étant réformée elle-même, n'avait plus besoin de l'intervention des étrangers. Les gouvernements européens s'entendirent pour exiger « un système d'autonomie donnant aux populations un droit de contrôle sur leurs propres affaires et des garanties contre une autorité arbitraire. » C'était le régime proposé par la Russie. Le gouvernement turc déclara que cette demande
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était contraire à la nouvelle constitution et la présenta à un grand conseil (divan) qui la rejeta par 236 voix contre i. Les États européens retirèrent leurs ambassadeurs.
L'Empire ottoman était abandonné à ses seules forces. Il avait résisté aux Monténégrins et venait de repousser l'armée serbe. Le tsar entra en guerre, obtint le droit de traverser la Roumanie et envahit la Turquie (1877). L'Europe n'intervint pas comme en 1853; après une campagne pénible, larmée russe put recommencer la marche de 1829 et arriva à Andrinople. Comme en 1829 le tsar imposa ses conditions.
Le sultan reconnut l'indépendance complète des trois États chrétiens alliés de la Russie, le Monténégro, la Serbie, la Roumanie et leur céda des morceaux de territoire. Il renonça à tous les pays bulgares; un nouvel État bulgare devait comprendre la Roumélie au nord et au sud des Balkans et la Macédoine. De la Turquie d'Europe le sultan ne gardait que trois tronçons sans communication, la Bosnie, l'Albanie, la Roumélie.
Les gouvernements européens trouvèrent ce démembrement trop complet et trop favorable à la Russie, ils obligèrent le tsar à accepter un congrès général pour régler la situation de l'Empire ottoman. Le congrès de Berlin accepta l'indépendance des trois États chrétiens et les cessions qu'on leur avait faites, mais en réduisant la part du Monténégro. Il diminua les territoires d'Asie Mineure cédés à la Russie par le sultan, et déclara Batoum port franc. Il maintint la neutralité des détroits et du Danube. Mais il n'accepta pas la Bulgarie telle que l'avait faite le traité. Seul le pays au nord des Balkans forma la principauté de Bulgarie qui devait rester vassale du sultan ; le pays bulgare au sud du Balkan devint la province de Roumélie orientale administrée par une
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commission européenne bous un gouverneur nommé par le sultan ; les Bulgares de Macédoine furent simplement rendus à TEmpire turc.
Le Congrès diminuait la part de la Russie et de ses alliés, mais il démembra TEmpire eh faveur des États restés neutres. A la Grèce il accorda, sur la demande de la France et dé lltalie, la plus grande partie de la Thessalie. L'Autriche fut chargée d'occuper la Bosnie et THerzégovine insurgées. L'Angleterre avait déjà obtenu du sultan le droit d'occuper l'île de Chypre.
Presque toute la Turquie d'Europe a été ainsi arrachée au sultan, il ne lui est resté que les pays habités par defe musulmans (l'Albanie et la province de Cotistantiiiople) et, en fait de sujets chrétiens, que les Bulgares de Mûcédoine et les Grecs de la province de Salonique. Les pays démembrés de l'Empire ottoman sont redevenus des États indépendants, comme avant lot conquête du XV® siècle. La question d'Orient a été résolue d'une façon que les diplomates n'avaient pas prévue, par la reconstitution des quatre nations, grecque, serbe, roumaine et bulgare (sans compter le Monténégro).
Formation de la Grèce» — La nation grecque, très épuisée au moyen âge, s'était reconstituée sous la domination turque; les Grecs avaient peu à peu hellénisé les Slaves et les Albanais établis en Grèce ; il s'était formé une nation de langue grecque qui occupait à peu près les mêmes territoires que les Hellènes de l'antiquité, c'est-à-dire tout le sud de la Turquie d'Europe depuis la Thessalie, les îles de l'Archipel et la côte d'Asie Mineure. Pendant les guerres de 1793 à 1814 les marins grecs, naviguant sous pavillon turc avec l'avantage de rester neutres entre les nations ennemies, attirèrent presque tout le commerce de la Méditerranée ; c'étaient euT.<\uv
allaient prendre les blés de Russie à Odessa pour les porter en Europe. En 1816 ils avaient 600 navires armés de 6,000 canons avec 17,000 matelots. Presque tous ces marins habitaient trois Ilots rocheux, nus, stériles, en face de la côte de TArgolide, Hydra, Speza et Psara; ils y formaient trois petites républiques que le sultan laissait libres de s'administrer. Les habitants étaient armés et habitués ë. combattre sur mer contre les pirates ; la fin des guerres d'Europe les réduisit à la misère.
Dans les montagnes du Magne (Fancienne Laconie) et de la Grèce centrale des bandes de guerriers à demi brigands, les Klephtes, les Pallicares, avaient gardé Thabitude d'aller toujours en armes ; ils se battaient en tirailleurs, cachés derrière des rochers, et ils n'obéissaient qu'à des chefs locaux ; dans le Magne chacun de ces capitaines avait sa tour fortifiée.
Les Grecs avaient ainsi une marine et une armée prêtes au combat. En même temps les commerçants grecs enrichis envoyaient leurs fils s'instruire à l'étranger, les Grecs cultivés fondaient des académies et des collèges; ils reconstituaient leur langue devenue très barbare pendant la domination turque; ils désirèrent reconstruire leur nation. Dès 1797 un Grec de Thessalie, Rhigas, avait composé un chant patriotique imité de la Marseillaise : « Allez, enfants des Hellènes, le jour de gloire est arrivé. »
Le soulèvement commença à la fois en Morée, en Epire et en Roumanie. Il fut vite comprimé au nord ; la Morée et les îles au contraire réussirent à expulser les Turcs. Alors commença une guerre sanglante qui dura huit ans (1821-29). Les Grecs perdirent la Thessalie ; ils se défendirent en Morée et dans les îles ; ce fut une guerre d'embuscades et de sièges. Les insurgés avaient formé trois gouvernements qui se réunirent en un seul, mais les chefs se divisèrent en deux partis, d'un côté