Chapitre XV
La France en Afrique, — La France avait perdu au xvm® siècle presque toutes ses colonies. Il ne lui restait que Tîle de la Réunion, Saint-Louis et Gorée en Afrique —, quelques petites îles des Antilles, les deux îlots de Saint-Pierre et Miquelon, la Guyane en Amérique — et en Asie les cinq comptoirs de l'Inde que les Anglais lui avaient laissés.
Napoléon, qui aurait désiré se faire une puissance coloniale, en fut empêché par sa lutte contre l'Angleterre. Le gouvernement de la Restauration ne fut pas occupé de questions coloniales. Mais depuis 1830 tous les gouvernements français ont travaillé à reconstituer un empire colonial. Ils ont occupé en Océanie la Nouvelle- Calédonie, les îles Taïti et quelques archipels voisins, en Asie une grande partie de l'Indo-Chine (i).
C'est surtout l'Afrique qui a été le terrain de colonisation de la France. Elle n'y possédait en 1815 que quelques établissements disséminés; Saint-Louis, l'île Gorée et quelques comptoirs du Gabon sur la côte occi-
(1 ) n ne peut plus être question pour la France de se créer des colonies en Amérique, depuis que les anciennes colonies anglaises, espagnoles, portugaises, se sont constituées en États indépendants et ont déclaré que TAmérique n'était pas un terrain de colonisation pour les Européens.
dentale, la Réunion sur la côte orientale. Elle y a acquis trois vastes territoires : 1® TAlgérie et la Tunisie sur la côte nord, 2° le Sénégal, 3* le Congo sur la côte ouest, et en outre le protectorat de la grande île de Madagascar.
L'occupation a commencé sur la côte nord, en Algérie. Le pays était habité par trois peuples superposés. Les KabyleSj descendants des anciens habitants de TAfrique au temps des Romains, étaient devenus musulmans mais avaient conservé leur vieille langue (1) et leurs mœurs ; c'étaient des paysans fixés au sol et qui labouraient la terre, mais des paysans guerriers qui portaient des armes et demeuraient dans des villages fortifiés sur le sommet des montagnes. Ils étaient surtout nombreux dans le massif de l'Atlas.
Les Arabes, venus d'Egypte au xi® siècle, étaient restés un peuple de bergers nomades vivant sous la tente ; ils étaient divisés en tribus qui obéissaient à des eheiks. Eux aussi étaient armés et c'était entre les tribus une guerre permanente pour s'enlever leurs troupeaux les unes aux autres. Les Arabes occupaient surtout les plaines en avant et les plateaux en arrière de l'Atlas.
Les Turcs, venus au xvi*' siècle, ne formaient pas un peuple. C'étaient des soldats et des pirates établis dans les villes, surtout au bord de la mer. Leurs chefs portaient des titres turcs, (bey et dey), et étaient censés gouverner tout le pays au nom du sultan de Gonstantinople. En fait ils régnaient comme des souverains, mais ils ne pouvaient se faire obéir ni des Kabyles ni des Arabes.
Outre ces trois peuples guerriers, il y avait dans les villes une population paciQque de commerçants, formée de Juifs et des Métis de toute race qu'on appelait Moresgves. Ni les Juifs ni les Moresques n'ont opposé de résistance.
(1) On appelle Uerberes les peuples qui parlent cette lar^ss^^-
La France a soumis successivement les trois populations guerrières : les Turcs de 1830 à 1837 (le dernier épisode a été la prise de Constantine), les Arabes de 1837 à 1847 (la résistance était dirigée par l'émir Abd-el- Kader que le gouvernement français avait fortifié en le reconnaissant officiellement chef des Arabes), les Kabyles de 1844 à 1871 (la lutte s'est arrêtée en 1852, il n*y a eu ensuite que des insurrections).
Ces vingt années de combats ont mis la France en possession d'un territoire de 300,000 kilomètres carrés (sans compter 100,000 kilomètres carrés environ dans le désert du Sahara). A côté des anciennes populations kabyle et arabe sont venus s'établir des colons européens. Ils formaient déjà en 1881 une population de 420,000 âmes ; la moitié au moins sont des Français ou descendants de Français, venus presque tous des provinces du Midi, ou des étrangers naturalisés (1) : les autres sont des étrangers, Italiens, Espagnols, Maltais. (Il faut y ajouter les 50,000 juifs d'Algérie qui ont été déclarés français en 1870.) Les indigènes sont au nombre de 3,260,000 âmes. Le pays a été divisé en deux parties. Les régions où se sont établis des colons forment le territoire civil, divisé en trois départements, organisé à la française, avec les mêmes fonctionnaires qu'en France; les habitants élisent des députés à la Chambre et au Sénat. La plupart des indigènes habitent aussi le territoire civil; mais ils ont conservé leur religion, leurs lois, leurs chefs de tribus et ne sont pas citoyens français.
Les pays où les indigènes sont restés seuls (c'est surtout la région du Sahara) forment le territoire de commandement qui est resté organisé d'une façon militaire ; les officiers français y sont à la fois chefs militaires et
(1) On a essayé, après 1870, d'établir en Algérie des colonies d'Alsaciens, mais elles n'ont pas prospéré.
administrateurs, ils rendent la justice et maintiennent Tordre parmi les indigènes.
Les colons ont acquis la plus grande partie des terres fertiles confisquées ou achetées aux indigènes et les ont mises en cultures ; les Kabyles qui étaient déjà agriculteurs ont augmenté leur production. L'Algérie est avant tout une terre à grains ; on y a récolté, en 1887, près de 15 millions de quintaux de blé ou d*orge. Elle produit aussi les fruits des pays chauds. Elle a en 1887 donné 160,000 hectolitres d'huile d'olive ; on y cultive Toranger, le palmier- dattier, la canne à sucre.
Depuis quelques années trois nouvelles sources de revenus se sont ouvertes. Sur la côte on cultive des légumes qu'on expédie en France comme primeurs (ils sont mûrs longtemps avant les légumes de France). Sur les plateaux de l'intérieur on récolte une plante sauvage, Y alfa, qui sert à faire du papier; en 1887 on en a récolté 2,200,000 quintaux. Dans la région intermédiaire on a planté et on continue à planter des vignes. Il y en avait en 1886 déjà 70,000 hectares, en 1888 88,000; on a récolté 1,569,000 hectolitres de vin en 1886 et 2,728,000 en 1888.
L'Algérie faisait en 1887 un commerce de 211 millions à l'importation, 186 à l'exportation.
On a calculé que de 1830 à 1888 l'Algérie avait coûté à la France 5 milliards et n'avait rapporté que 1,250 millions. Mais il faut tenir compte que 3,400 millions ont été absorbés par les dépenses militaires. Les recettes augmentent désormais plus vite que les dépenses et on évalue la valeur des propriétés en Algérie à plus de 3 milliards.
Des deux côtés de l'Algérie étaient restés des États musulmans indépendants, à l'ouest le Maroc, à l'est la Tunisie. La France n'a pas cherché à occuper le Maroc^
même après sa victoire sur le sultan du Maroc, allié d'Abd-el-Kader, en 1844. Du côté de la Tunisie elle s'était bornée à obliger le bey de Tunis à renoncer à la piraterie dans la Méditerranée.
Le bey de Tunis avait essayé d'introduire dans ses États un régime européen. Il n'avait guère réussi qu'à faire faire quelques travaux par des ingénieurs français et à contracter des emprunts en Europe qui le menèrent à la banqueroute de 1869. La Tunisie resta dans un désordre qui ne permettait pas d'utiliser ses ressources.
En 1881 le gouvernement français a profité de ce que des tribus tunisiennes avaient violé la frontière d'Algérie pour envoyer en Tunisie une petite armée. Le bey, sans essayer de combattre, a accepté de mettre son territoire sous le protectorat français. 11 a conservé son titre, ses palais, ses revenus. La France s'est chargée de faire toutes les réformes dans l'administration, la justice, les finances; elle a reçu le droit de mettre des garnisons partout où elle jugerait utile; elle a pris la direction des relations extérieures. Elle a créé une administration spéciale, composée de Français, qui en quelques années a réorganisé les finances, en allégeant les impôts et en réduisant les dépenses.
Les indigènes ont gardé leurs usages, leurs lois et leurs propriétés. Mais la sécurité établie par une administration régulière a attiré dans le pays les colons européens qui commencent à s'y établir non plus seulement pour faire le commerce mais pour exploiter le sol. 11 y a déjà en Tunisie 40,000 Européens, dont 15,000 Français.
La Tunisie a de 130 à 150,000 kilomètres carrés (lé quart de la France) ; elle est plus fertile que l'Algérie, elle formait jadis la province d'Afrique qui fut longtemps le grenier de Rome ; on vient en outre d'y commencer des plantations de vignes.
Le commerce qui, en 1880, n'était que de i2 millions d'importation, 11 millions d'exportation, s'élevait déjà en 1888 à 3i millions d'importation, 19 d'exportation.
Cette occupation a coiUé à la France 300 millions envi- ' ron, et les dépenses du protectorat diminuent chaque année. .
La France, maîtresse de l'Algérie et de la Tunisie, domine l'Afrique du Nord.
Sur la côte occidentale là France ne possédait jusqu'en 1854 que les établissements de Saint-Louis et de l'île Gorée, où quelques niàrchands français, protégés par des troupes françaises, faisaient le commerce avec les indigènes. Le pays au Nord du Sénégal appartenait à un peuple de guerriers musulmans, les Toùcouleurs, qui exigeaient un tribut des barques qui naviguaient sur le fleuve. Le pays au Sud du Sénégal était habile par des nègres païens et gouverné par de petits rois de leur race.
Les gouverneurs français depuis 1854 ont travaillé à faire reconnaître la domination française sur les deux rives du Sénégal.
Avec les rois nègres de la rive Sud ils ont procédé pacifiquement; par des cadeaux et des démonstrations militaires ils ont obtenu des traités successifs, qui ont donné à la France le droit de commercer et d'établir des postes militaires dans toute la région, non seulement sur les bords du Sénégal, mais dans le pays des « rivières du sud. »
Contre les Toùcouleurs de la rive Nord il a fallu employer la force ; les troupes françaises se sont avancés le long du fleuve, bâtissant à mesure de petites forteresses autour desquelles la population pacifique est venue se grouper. Les Toùcouleurs sont venus attaquer ces forteresses, mais ils ont toujours été repoussés et leur empire s'est écroulé. Ces guerres ont été faites par des
garnisons et des corps expéditionnaires de quelques centaines de soldats ; une partie seulement étaient des Français, les autres des indigènes commandés par des officiers français.
Arrivés aux sources du Sénégal, les Français ont suivi la route des caravanes qui mène sur le Haut-Niger et ont atteint ainsi le Soudan.
Le Soudan est une immense région qui occupe tout le centre de l'Afrique depuis le Haut-Niger jusqu'au Haut- Nil. Une grande partie est déserte et probablement stérile. Mais, malgré les guerres continuelles qui détruisent les villages et les expéditions des marchands d'esclaves qui enlèvent les habitants, il reste dans le Soudan une population assez nombreuse pour former un marché important. Les Européens ont cherché à y pénétrer pour ouvrir un débouché à leurs marchandises (surtout les étoffes et la quincaillerie), qu'on échangerait contre les produits du pays, ivoire, poudre d'or, gomme et céréales. Pour arriver au Soudan les Français avaient le choix entre deux routes, celle de l'Algérie, qui traverse le Sahara et aboutit à Tombouctou, celle du Sénégal, qui descend le long du Niger. On a projeté à la fois deux chemins de fer, le Transsaharien qui partirait d'Algérie, le chemin de fer du Niger qui relierait le Niger au Sénégal. Après le massacre de la mission Flatters envoyée dans le Sahara (1882) on a renoncé au Transsaharien. Les travaux ont été commencés au Sénégal; 264 kilomètres de chemins de fer sont mis en exploitation ; mais l'opération a été plus coûteuse qu'on n'avait prévu.
Dans tous les pays qui ont accepté des traités la France a établi des postes militaires avec de petites garnisons. Cette ligne de postes a maintenant achevé de remonter le Sénégal. En 1883, on a occupé Bamakou sur le Niger et la ligne commence à descendre ce fleuve.
Il n'y a presque pas de Français au Sénégal, le climat est trop chaud. Mais les indigènes se sont habitués très vite à se regarder comme sujets de la France, et le commerce du pays augmente rapidement. Il est de 40 millions environ par an (1).
Au sud de l'Equateur, un petit comptoir français à l'entrée du Gabon a servi de point de départ à des explorations qui ont remonté le cours de TOgooné (1873-78) et abouti enfin au grand fleuve du Congo. Savorgnan de Brazza a pris possession au nom de la France d'un territoire de 670,000 kilomètres carrés dont les limites ont été fixées en 1885-86 par la conférence de Berlin. Cette région, plus grande que la France, n'est encore peuplée que par des indigènes. Mais le climat y est moins malsain qu'au Sénégal et quelques établissements sont déjà fondés, l'un aux sources de l'Ogooué, l'autre sur la rive droite du Congo, à Brazzaville (en face de Léopoldville, chef-lieu de l'État libre du Congo fondé par Stanley pour le compte du roi des Belges, sur l'autre rive du Congo).
Sur la côte orientale d'Afrique la France avait essayé aux xvu' et xvm^ siècles d'occuper la grande île de Madagascar. Elle y avait renoncé et ne conservait plus dans cette région que de petites îles et la Réunion, très riche autrefois grâce à ses plantations de café et de canne à sucre, aujourd'hui à demi ruinée par l'épuisement du sol.
Elle a essavé d'établir son influence sur la nation des Hovas qui a fondé dans Madagascar une sorte d'empire militaire. Plusieurs traités de protectorat ont été conclus : mais les missionnaires anglais qui ont converti les rois des Hovas au christianisme ont contre-balancé
(1) Les établissements français de la côte de Guinée ne sont que de petits comptoirs, ils avaient même été abandonnés par le gouvernement, comme malsains et trop coûteux.
jusqu*ici Tinfluence française. Pendant quelque temps le gouvernement français a songé à faire au centre de Tîle une expédition militaire. Il y a renoncé, mais il a obligé du moins les Hovas à accepter le traité de 1885 qui cède à la France le port de Diégo-Suarez et lui donne le droit d*avoir un résident français dans la capitale de Madagascar.
La France est ainsi prépondérante dans quatre régions de l'Afrique.
Progrès et rivalités des puissances européennes en Asie. — L'Asie est entamée par trois puissances européennes qui s'avancent chacune d'une façon presque continue et sont déjà arrivées en présence,
La Russie est venue du Nord et de l'Ouest, de la Sibérie qu'elle occupe depuis la fin du xvi® siècle, et du pays du Caucase qu'elle a conquis entre 1799 et 1859.
L'Angleterre vient du Sud, elle a commencé par le Bengale en 1757 et a achevé la conquête de l'Inde en 1857.
La France, la dernière venue, s'est établie au Sud-Est, dans rindo-Chine en 1862.
Des trois domaines le moins important est celui de la France, mais il s'est accru rapidement. L'occupation a commencé en 1862. L'empereur d'Annam, qui avait laissé massacrer des missionnaires français, a été forcé de céder trois provinces, dont on a fait la Cochinchine française; elle s'est agrandie en 1867 de trois nouvelles provinces. Elle a aujourd'hui près de 2 millions d'habitants et fait un commerce de 123 millions par an : son budget s'est élevé de 8 millions en 1868 à 30 en 1888. Le pays est bien un peu malsain, excepté dans les montagnes, mais il est très fertile, surtout en riz.
La France a établi son protectorat sur le petit royaume du Cambodge dès 1863, puis, après la guerre du Tonkin,