‹ Histoire de la civilisation française (volume 2)Chapitre 22 sur 85 · I. L'ÈgHse · texte numérisé non relu

I. L'ÈgHse

État de rÉgllse. — L'Église avait été jusqu'alors profondément mêlée au monde féodal; les évêques et les abbés

1. Cette période comprend les règnes de Philippe-Auguste (1180-12S3) Louis VIII (i223-1226), saint Louis (1226-i270), Philippe III (1270-1285), Philippe le Bel (1285-1314) et ses trois fils (1314-1328).

étaient plutôt des seigneurs temporels que des chefs religieux; les élections avaient cessé d'être libres; ce n'était pas au plus digne que l'on décernait la mitre, mais aux protégés ou aux cadets des familles nobles. Ceux-ci continuaient à vivre comme des nobles : aussi, dit un contemporain, « les sanctuaires ne retentissent plus du chant des psaumes, des louanges de Dieu, mais du bruit des armes et des aboiements des meutes de chasse ».

Un certain nombre d'ecclésiastiques étaient mariés. Avec le mariage des prêtres, il n'y avait aucune raison pour que les dignités ecclésiastiques ne fussent pas transmises à leurs enfants, et, en même temps, les terres ecclésiastiques.

On ne voyait pas d'où pouvait venir le remède à cette situation, car les seigneurs les plus puissants et les plus pieux, les rois eux-mêmes, semblaient n'être point choqués de ces abus, ou trouvaient commode d'en tirer profit. Sous Louis VI, au témoignage d'Abélard, « l'opinion du conseil royal était celle-ci : moins une abbaye est régulière, plus elle est dépendante du roi et lui rapporte de profits ».

Depuis longtemps le pontife romain avait cessé d'intervenir dans les affaires de France, et d'ailleurs la papauté souffrait des mêmes maux que le reste de l'Église. A Rome, les plus puissants seigneurs du pays, pendant une partie du x« siècle, avaient disposé de la tiare pontificale au gré de leurs intérêts et de leurs passions. En 914, la comtesse Théodora avait fait nommer pape, sous le nom de Jean X, un jeune prêtre sans moralité ; puis sa sœur Marosie avait fait tuer Jean X et avait élevé à sa place son propre fils, Jean XI, qui fut ensuite renversé par son frère. En 1033, un enfant de douze ans devint pape sous le nom de Benoit IX.

Quand les empereurs d'Allemagne devinrent prépondérants en Italie, ils s'arrogèrent les mêmes droits qu'exerçaient les seigneurs italiens, et ils semblaient le faire avec plus de raison. Désormais les papes furent véritablement nommés par l'Empereur, et celui-ci nomma très souvent des papes allemands. Alors la confusion du spirituel et du temporel parut complète; l'Empereur fut, en Allemagne et en Italie, le chef de l'Eglise aussi bien que le chef de l'État : les évéques allemands, comme le pape de Rome, étaient

presque ses officiers, aussi dociles au pouvoir impérial que du temps de Charlemagne et bien plus obéissants que les comtes et les seigneurs.

Les moines, qui vivaient plus retirés du monde que les évéques ou les prêtres séculiers, supportaient plus impatiemment les abus et l'humiliation de l'Église. A leurs yeux, tout prêtre marié était un prêtre indigne; tout évêque, tout abbé, tout pape qui n'avait pas été installé par une élection régulière, soit qu'il eût acheté sa dignité à prix d'argent, soit qu'il eût été imposé par la volonté des puissants, était- coupable de simonie, c'est-à-dire de « trafic des choses saintes ».

Réforme de l'Égalise. — Un moine de Tordre de Cluny, Hildebrand, qui jouissait d'une grande autorité sur les papes, profita de la minorité de l'empereur Henri IV pour tenter une réforme. Il fit décréter par un concile tenu à Rome, en 1059, que l'élection des papes serait faite désormais par les cardinaux-êvêques : ainsi fut constitué le sacré- collège. Devenu pape en 1073, sous le nom de Grégoire VII, il réunit, en 1075, un autre concile qui défendit de reconnaître la qualité d'évêque ou d'abbé à quiconque aurait reçu son évêché ou son abbaye des mains d'un laïque. Il déclara excommunié quiconque, empereur, roi, duc, margrave ou comte, oserait donner l'investiture d'un évêché ou d'une dignité ecclésiastique quelconque. Or, comme la possession de biens temporels considérables était attachée aux dignités ecclésiastiques, cette mesure devait enlever aux princes la disposition de ces biens, qui venaient d'eux en grande partie.

Alors commença la querelle des investitures, d'autant plus longue que ni le pape, ni les princes, n'avaient complètement tort, ni complètement raison dans leurs prétentions. L'Église avait raison de vouloir enlever aux princes la nomination aux dignités ecclésiastiques; mais les princes avaient raison de ne pas vouloir abandonner leurs droits sur les terres d'Église qui formaient une part si considérable de leur État.

La lutte fut extrêmement vive et déchaîna la guerre civile sur l'Italie et sur l'Allemagne. On vit, en 1077, le plus puissant des Césars allemands, Henri IV, attendre trois

jours, les pieds nus dans la neige, en la cour du château de Ganossa, qu'il plût au Saint-Père d'accueillir sa pénitence. Enfin, en 1122, un concordat fut conclu à Worms, entre Tempereur Henri V et le pape Calixte IL II fut convenu que l'Empereur donnerait l'investiture temporelle et le pape l'investiture spirituelle ; l'un conférerait la souveraineté sur les terres d'Église et l'autre la dignité épiscopale; l'un donnerait aux prélats allemands le sceptre, l'autre la crosse et l'anneau.

Ainsi, non seulement l'élection du pape, à partir de Grégoire VII, ne dépendit plus du souverain allemand, mais les papes veillèrent, dans toute la chrétienté, à ce que les élections épiscopales se fissent plus régulièrement. Plusieurs fois les évêques « simoniaques » furent excommuniés et déposés. Bientôt, les papes usèrent pour eux-mêmes du droit qu'ils refusaient aux souverains : lorsqu'un évêché devenait vacant, ils intervenaient auprès des électeurs pour leur recommander leurs candidats. Ils établirent même certains cas où la nomination se faisait directement par le pape : c'était par exemple lorsque le dernier évêque était mort pendant un séjour à Rome, ou lorsque le pape avait déclaré d'avance qu'il se réservait la nomination.

Sabordlnation de» évêques au pape. — Une subordination bien plus rigoureuse que par le passé tendit à s'établir entre le pape et les évêques. Quand ceux-ci comprirent que leur nomination ou leur déposition dépendaient du pape, ils commencèrent à tourner leurs regards vers lui. Il tendit à concentrer entre ses mains toutes les forces et toute l'influence dont disposait l'Église en Europe. Toutefois le roi de France, qui n'était pas entré en lutte ouverte avec le saint-siège et qui n'avait pris aucune part au concordat de Worms, ne. se soumit pas aussi complètement que l'Empereur aux prétentions de la cour de Rome.

L.e mariage interdit aux prêtres. — En même temps que le pape faisait la guerre aux évêques simoniaques, il poursuivait aussi les prêtres mariés. En imposant aux prêtres le célibat, il obtenait deux résultats : non seulement il les rappelait à une vie plus austère, mais, en leur enlevant les affections ou les soucis de la famille, il les rendait plus dévoués à l'Église et plus soumis au saint-siège.

Cette réforme ne s'était pas opérée sans lutte. Les prêtres mariés avaient naturellement résisté aux injonctions du pape : alors l'ancien moine* de Cluny, Grégoire VII, avait fait appel aux moines, et ceux-ci avaient partout prêché contre les rebelles, déchaîné contre eux les fureurs du peuple et les avaient forcés de se soumettre ou de renoncer à leur charge.

La papauté devleot une monarchie. — Ainsi la papauté réduisait les évêques et les prêtres séculiers à une entière docilité : le pape devenait vraiment le souverainpontife. Les prélats, qui avaient jusqu'alors affecté une allure indépendante à l'égard du saint-siège, devinrent presque ses sujets. Des formules nouvelles s'introduisirent dans leur correspondance avec le pape : ils terminaient leurs lettres en « baisant les pieds de Sa Sainteté ».

Entouré du « collège des cardinaux », ou sacré-collège, comme autrefois l'empereur romain de son sénat, envoyant partout ses légats comme l'empereur romain envoyait les siens, il gouvernait souverainement ce qui avait été autrefois l'empire romain, et ce qui était devenu la chrétienté.

Son autorité ne s'étendait pas seulement sur les ecclésiastiques, mais sur les fidèles de tout rang. Ses légats, qui étaient reçus partout avec les mêmes honneurs qu'on aurait rendus à saint Pierre en personne, ne se bornaient pas à présider les élections épiscopales, à déposer les évêques simoniaques, à surveiller la conduite du clergé de tous pays; mais ils jugeaient les cas de conscience, prononçaient sur la nullité ou la validité des mariages, statuaient sur toutes les causes réservées à l'Église. Ces causes commencèrent à être évoquées en cour de Rome pour être jugées sous les yeux mêmes du pape. De tous pays, on voyait accourir à Rome, comme au temps des empereurs, un monde de solliciteurs ou de plaideurs, clercs et laïques de toutes conditions.

Le pape commençait aussi à disposer d'immenses ressources pécuniaires : les dispenses qu'il accordait, les revenus qu'il prélevait sur les évêchés, les dîmes qu'il s'attribuait, lui constituèrent bientôt un trésor, tandis que les souverains temporels vivaient encore d'expédients.

De même que les royautés temporelles, cette grande

monarchie sacerdotale, qui avait Rome pour capitale, n'était pas affranchie de tout contrôle. Le pape réunissait parfois dans les conciles tous les prélats de la chrétienté, soit pour leur soumettre ses décisions, soit pour promulguer ces décisions avec une solennité plus grande. Le sacré-collège était pour lui ce que furent pour nos princes la cour du roi; les conciles étaient ses Etats généraux.

De plus, comme les Églises gardaient leurs usages, leur rituel, le culte de leurs saints locaux, comme Rome était obligée de reconnaître aux évèques et aux ordres religieux certains droits et une certaine autonomie, le pouvoir du pape ne s'exerçait pas d'une manière aussi uniforme qu'aujourd'hui. Dans le monde ecclésiastique se retrouvait la même diversité que dans le monde laïque. Le pape était bien un souverain comme le roi de France ; mais sa souveraineté avait également quelque chose de féodal. 11 était absolu en principe plutôt qu'en fait. L'Eglise était une confédération d'églises comme le royaume de France était une confédération d'états feudataires. Elles avait l'unité, mais non l'uniformité.

Domination du pape snr les rois. — Bientôt la souveraineté du pape ne s'exerça pas uniquement sur les choses spirituelles, mais aussi sur les choses temporelles. Il chercha à faire prévaloir cette doctrine que Dieu l'avait établi comme le supérieur des rois, non seulement en matière de foi, mais en matière de politique. De même que la lune emprunte son éclat au soleil, de même, écrivaient Grégoire VU et Boniface YIII, l'autorité des empereurs et des rois n'était qu'un reflet de l'autorité pontificale. Dieu avait mis aux mains de son vicaire à la fois le glaive spirituel et le glaive temporel; mais le pape, dédaignant de se servir lui-même du glaive temporel, l'avait confié aux puissants de la terre pour en user d'après ses ordres.

Au grand jubilé de l'an 1300, qui amena à Rome plus de cent mille pèlerins, Boniface VlU parut en habits impériaux, faisant porter devant lui l'épée et le sceptre. 11 faisait dire au souverain de l'Allemagne qu'il n'existait pas d'autre empereur que le souverain pontife des chrétiens ^

1. « Le pODtife romain, déclarait le pape Boniface VIII, établi par Dieu au-dessus des rois et des royaumes, est chef [souverain dans la hiérarchie

Dieu, étant le roi des rois, a délégué tous ses pouvoirs à son vicaire, qui est à son tour le roi des rois et porte la « triple tiare », c'est-à-dire une triple couronne. Aussi voyons-nous les grands papes du moyen âge s'arroger le droit de déposer les rois, de délier leurs sujets du serment de fidélité. C'est ainsi que Grégoire Vil prononce la déchéance du puissant empereur d'Allemagne Henri IV, et qu'il adjuge à Guillaume le Conquérant le royaume d'Angleterre, possédé par Harold. C'est ainsi qu'Innocent 111 prononce la déchéance du roi d'Angleterre Jean sans Terre et décerne sa couronne à un prince français, qu'il retire à l'empereur d'Allemagne le royaume des Deux-Siciles et en fait don à Charles d'Anjou, qu'il dépouille le comte de Toulouse et attribue ses états à Simon de Montfort. Tour à tour nous voyons les rois de France Robert, Philippe- Auguste, Philippe le Bel, frappés d'excommunication.

La papaaté dirige la politique européenne. — Le pape, s'élevant au-dessus de tous les souverains, prend en main la direction des affaires de l'Europe. Il intervient dans les guerres entre les prétendants et décide à qui appartiennent légitimement les couronnes. 11 proclame la guerre sainte contre les infidèles, comme fit Urbain II au concile de Glermont (1095) et rassemble des multitudes de guerriers pour la conquête de la Terre-Sainte. Il condamne les peuples et les princes qui pactisent avec l'hérésie, comme fit Innocent III qui prêcha la croisade albigeoise (1208). Bientôt, sous son autorité, s'établira le redoutable tribunal de l'Inquisition. Les milices dévouées des dominicains et des ft'anciscains lui assureront une obéissance plus grande des fidèles et même du clergé. Le pouvoir des papes, qui a commencé par la persuasion, se maintient par la terreur. Les barons cuirassés de fer, les empereurs et les rois, les nations elles-mêmes tremblent devant les légats vêtus de rouge, comme tremblaient autrefois les souverains de l'Asie devant les envoyés du peuple romain.

Dang^ers que présente la tliéocratie. — Le pape était presque parvenu à restaurer à son profit la puissance de

de r Église militante; assis sur le trône de la justice et placé par sa dignité au-dessus de tous les mortels, il prononce ses sentences d*ùne àme tranquille et dissipe tous les maux par son regard. »

LA ROYAUTÉ (llBO-1328) • 213

l'ancien empire romain. S'il avait définitivement réussi dans son œuvre, le monde serait retombé sous le despotisme asiatique, qui est précisément caractérisé par la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Le christianisme avait mis fin à cette confusion : la papauté tendait à la rétablir. Son œuvre ne pouvait aboutir : les principes mêmes de la civilisation européenne étaient contraires à ce régime qu'on appelle la théocratie ou « gouvernement de Dieu » et qui ne peut être que le gouvernement d'un clergé. Nous verrons le pouvoir civil, avec nos rois français, résister aux empiétements du pouvoir spirituel, de même que le pouvoir spirituel, avec Grégoire VII, avait résisté aux usurpations du pouvoir civil. C'est parce qu'aucun des deux principes n'a pu l'emporter complètement sur l'autre que la liberté s'est maintenue en Europe.

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