I. Émancipation des villes
Les villes sons la féodalité. — En ce qui regarde rémancipation des viUes , on peut partager la France en cinq régions : celle du midi, celle du nord, celle du centre, celle de Touest, celle de Test.
f • Rég;loB dn midi s les mmiicipalités eoasnlaireA. — Le midi de la France n'avait pas subi aussi complètement que le nord la conquête franque, ni les influences germaniques. La féodalité s'y était bien établie, mais le milieu social était tout difiPérent. Sans doute les anciennes institutions municipales des Romains n'avaient pas survécu à l'Empire; les curies, par exemple, étaient liées trop étroitement au système fiscal, pour ne pas périr avec lui ; les curiales avaient dû être les premiers à briser leur chaîne. Toutefois nos historiens se partagent entre deux thèses, les uns voyant dans les municipalités du midi au moyen âge la continuation des anciennes municipalités romaines, les autres affirmant qu'il n'y a aucune filiation entre la curie romaine et l'institution consulaire du moyen âge.
Quand même rien ne serait resté debout des anciennes institutions romaines j le souvenir en subsista. En même temps il se transforma ; on oublia ce qu'elles avaient eu de
tyrannique pour se rappeler seulement qu'il y avait eu un temps où les cités s^administraient elles-mêmes. Ce mot de « liberté romaine », qui, pour les curiales du v« siècle, avait été une cruelle ironie, commença à être pris au sérieux.
Il subsistait donc, en face du régime féodal, comme un reste de tradition romaine, qui ne permettait pas aux villes de subir sans résistance le joug des hauts barons laïques et ecclésiastiques.
Beaucoup de villes avaient été fondées à l'époque féodale, comme Montpellier, Montauban, Perpignan, Limoux, Gaillac, Saint-Gaudens. Dans les anciennes villes galloromaines, il y avait presque toujours, en face de la vieille cité romaine, une partie toute nouvelle, une forteresse féodale élevée pour surveiller la cité. Celle-ci forme la ville haute, où se tient le seigneur ou son viguier avec une garnison d'hommes d'armes ; celle-là est la ville des bourgeois, etrévêque y a conservé une grande autorité*. Par la suite, le même mouvement entraîna les villes féodales et les cités gallo-romaines ; dans celles-ci, la ville haute et la ville basse, après avoir formé longtemps deux communautés distinctes, finirent par se confondre en une seule.
Le midi de la France, baigné par la Méditerranée, en relations constantes avec l'Italie et l'Orient, n'avait jamais cessé d'être commerçant et riche. La haute bourgeoisie touchait presque à la noblesse. Les seigneurs eux-mêmes avaient d'autres mœurs que dans le nord ; ils n'avaient pas abandonné aussi complètement le séjour des villes pour celui des châteaux. Ils ne méprisaient ni le commerce, ni les commerçants; dans leur façon de les considérer, il y avait quelque chose de l'esprit italibn, et l'Italie a montré de très bonne heure des aristocraties à la fois belliqueuses et trafiquantes, des patriciens qui mêlaient ensemble la guerre, la croisade, le négoce. Plus civilisés que les barons du nord, ceux du midi comprirent plus vite combien la rigueur des droits féodaux était nuisible à la fortune pu-
1. est ainsi qu'à Marseille on distingue la ville haute et la ville basse ; à Nimes, te ch&tean des Arènes et la cité; à Arles, Narbonne, Toulouse, le bourg et la cité ; à Alby, le Castelviel (vieux ch&teau) et la cité.
blique et quel profit il pouvait y avoir pour eux-mêmes à émanciper un peuple industrieux. En outre, en face des hauts seigneurs, comtes, vicomtes, viguiers, barons, qui représentaient l'ancienne administration franque, il y avait dans le midi beaucoup de petits nobles, descendants des anciens propriétaires gallo-romains ou wisigoths, qui se mêlaient à la vie des citadins, partageaient leur esprit d'indépendance vis-à-vis des hauts barons et volontiers les aidaient dans leurs revendications. L'Église était moins féodale dans le midi que dans le nord ; elle y était moins puissante que les seigneurs laïques. Tandis que, dans le nord, c'est surtout contre les seigneurs ecclésiastiques qu'est dirigé le mouvement communal, dans le midi, au contraire, ils sont très souvent les alliés des bourgeois. Enfin les rois de France étaient trop loin pour pouvoir intervenir en faveur d'un baron que menaçait Tesprit révolutionnaire des citoyens.
Pour toutes ces causes, Témancipation se fit beaucoup phis promptement dans le midi que dans le nord. Elle semble s'être faite beaucoup plus pacifiquement et le plus souvent par des traités avec les seigneurs : il y eut peu de drames, peu de scènes sanglantes dans cette histoire *, Dès le XI® siècle, il y a des villes libres dans le midi de la France.
Les croisades surviennent, et elles ont plus d'influence encore sur le progrès social du midi que sur celui du nord.. De plus, nos villes du midi avaient l'exemple des cités italiennes : les puissantes cités maritimes d'Amalfi, Gênes,. Pise, Venise, dont les flottes dominaient les mers ; les cités guerrières de la Lombardie qui ne craignaient pas de se confédérer pour faire la guerre même à l'empereur d'Allemagne, et qui vainquirent Frédéric Barberousse (1176). Elles prirent l'orgueil de leur liberté nouvelle et essayèrent de la rattacher, dans le passé, à « la liberté romaine ».
Leurs officiers municipaux, à partir du xii« siècle, portent le titre de consuls, qui rappelait le souvenir de Rome
1- Oq ne peut guère citer que l'assassinat de Raymond Trancavel, en ^1^7, par les bourgeois de Béziers et la plus cruelle vengeance qu'en tira- "on fils, et le meurtre du vigoier de Nimes par ses administrés en 1S07.
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et, paraissait se rattacher à une idée plus haute d'indépendance.
Les villes, en passant d'un régime de demi-sujétion au régime du consulat, s'étaient proposé trois buts : 1" organiser un gouvernement véritablement électif, en dehors de la tutelle féodale ou épiscopale; 2* obtenir une justice indépendante, c'est-à-dire le droit de juger elles-mêmes leurs citoyens; 3° conquérir la souveraineté politique, caractérisée surtout par le droit de paix et de guerre.
Les consuls sont en nombre variable : huit à Avignon, douze à Marseille, vingt-quatre à Toulouse. A Montpellier, on distingue des « consuls majeurs », au nombre de douze, pour l'administration générale, des « consuls de mer » pour le commerce maritime, des consuls chargés de rendre la justice aux marchands, et enfin sept consuls pour chacune des sept classes d'habitants.
En général les consuls réunissent tous les pouvoirs; ils administrent, ils jugent, ils commandent la milice municipale; mais parfois aussi, comme à Avignon, la justice était rendue par des juges.
Les consuls étaient assistés d'un conseil et quelquefois •de deux; à Marseille, le conseil ordinaire était de quarante membres et le grand conseil de cent cinquante.
Souvent, pour les affaires les plus importantes, on convoquait tous les chefs de famille en une assemblée générale, appelée parlement. A Narbonne, le parlement se réunit une fois par mois au moins, et bien plus souvent à Montpellier, à Sisteron : tous les citoyens sont tenus d'y assister.
On retrouve donc dans les' communes du midi les trois éléments essentiels de l'ancienne cité gallo-romaine; des magistrats, souvent élus, un conseil de notables, une assemblée du peuple.
Le mode d'élection, quand il y avait élection, variait d'une cité à l'autre. A Lectoure, à Albi, les consuls sont élus au suffrage universel et direct. A Montpellier, des électeurs du premier degré nomment les électeurs du second degré qui, réunis aux consuls sortants, nomment soixante prudhommes, parmi lesquels les nouveaux consuls sont tirés au sort. A Béziers, les sept nouveaux consuls sont élus par quinze consuls anciens.
Quelquefois le seigneur ou Tévêque ont le droit d'influer sur réiection ; quelquefois ils nomment les consuls sur une liste de présentations dressée par les électeurs; quelquefois ils se bornent à ratifier une libre élection.
On retrouve la même variété de procédés quand il s'agit de nommer le conseil de la cité.
A Nîmes, pendant longtemps, on distingua les électeurs rhevaliers qui nommaient les consuls chevaliers ou consuls nobles, et des électeurs bourgeois qui élisaient les consuls bourgeois. En 1208, pour atténuer la rivalité des classes, on convint que les consuls nobles seraient élus par les bourgeois et les consuls bourgeois par les nobles. Le consul noble avait à l'origine un traitement double de celui du consul bourgeois : à partir de 1208, ils furent mis sur le même pied. Presque partout, on distingue entre les deux classes : à Arles, il y a deux consuls de chaque classe, puis seulement quatre consuls nobles contre huit bourgeois. A Cordes, les nobles sont dans la proportion de deux sur six, à Rabastens de deux sur huit. 11 est à noter d'ailleurs que. le consulat ayant pour effet d'anoblir son titulaire, une grande partie de la noblesse finit par se composer de bourgeois anoblis.
Dans presque toutes les cités, deux classes de citoyens seulement avaient accès au consulat : les nobles et les bourgeois notables; la plèbe en était exclue. Le régime consulaire s'est proposé d'obtenir la fusion des deux premiers ordres; mais la révolution a été surtout bourgeoise ot très peu démocratique.
A Marseille, Arles, Avignon, au-dessus ou à la place des consuls, apparaît, au xiii® siècle, comme dans certaines cités d'Italie, un magistrat suprême nommé podestat. Le podestat est un étranger. A Avignon, en 1237, c'est un Génois nommé Persevallo Doria. Il est probable qu'au milieu des haines de familles ou de classes qui rendaient impossible le gouvernement de la cité, on a dû recourir à ce magistrat étranger comme à un médiateur.
Malgré la variété infmie des formes, presque toutes les chartes municipales du midi dénotent chez leurs rédacteurs une grande culture d'esprit, une véritable éducation, politique, et la connaissance du droit romain.
Non seulement les cités ont obtenu la libre élection de leurs magistrats et la liberté absolue de leur juridiction tant au criminel qu'au civil, mais elles ont obtenu la souveraineté politique, caractérisée surtout par le droit de paix et de g^uerre.
Dès 1082 nous voyons Garcassonne agir comme un État souverain et guerroyer contre les féodaux, pour faire respecter les droits de Théritier du comté.
Marseille, sur ses monnaies, frappait, d'un côté, reffigie *du comte de Provence, et, de l'autre, cette devise : Civitas Massiliensium, « République de Marseille » avec l'image de la maison commune. Béziers, Montpellier, Nîmes, Narbonne, "Toulouse, Périgueux, jouissent de la même indépendance. Pour toutes ces cités, les ducs, les comtes, les évêques, le roi de France sont des suzerains féodaux, mais non pas des maîtres. Leurs habitants s'intitulent « citoyens seigneurs tie Périgueux », ou « citoyens barons de Toulouse ». En effet, une ville est comme un seigneur, comme un baron indépendant, qui prend sa place dans le système féodal, qui peut avoir des suzerains et des vassaux. Elle prête le même serment que les autres féodaux. Voici la formule du serment que prêtèrent à Philippe- Auguste les consuls de Périgueux : « Nous jurons de garder à notre seigneur le roi Philippe II, l'illustre roi de France et à ses héritiers, fidélité contre tous hommes et toutes femmes pouvant vivre et mourir. » Ce serment prêté, la cité retournait à son indépendance féodale, libre de guerroyer contre qui bon lui semblait.
Les cités du midi sont donc des États indépendants, pouvant faire la guerre, s'entourer de murailles, armer leur milice communale, conclure des traités de paix. Marseille, Arles, Tarascon, Périgueux, Narbonne, Arles, se mêlent à toutes les guerres féodales du midi, soutiennent des sièges, vont assiéger dans leurs châteaux les seigneurs qui les ont offensés. Les traités de paix, d'alliance, de commerce, entre cités françaises ou avec les cités étrangères, sont fréquents *.
1. Narbonne, en 1166, fait alliance avec Gênes et, en 1173, avec Pise; Toulouse signe, en 1203 et 1203, des traités qui mettent fin à ses guerres
L'organisation de nos cités municipales du midi rappelle à certains égards celle des cités gallo-romaines ; mais ■celles-là diffèrent de celles-ci par leur liberté électorale, leur justice indépendante, leur milice, leurs remparts flanqués de tours, leur droit de paix et de guerre, en un mot par leur souveraineté politique.
Cette région de liberté municipale s'étendait depuis les Pyrénées et la Méditerranée j usqu'aux montagnes du Limousin et de l'Auvergne. A cette dernière limite, la prépondérance des féodaux commençait à se faire sentir. Il y avait bien encore là des magistrats qui s'intitulaient consuls; mais, à Clermont, ils étaient annulés par les officiers de révêque ; à Aurillac, par ceux de l'abbé ; à Riom, par ceux du comte; à Limoges, par ceux du vicomte.
9« Régpion du nord) les commanes Jurées. — Dans le nord de la France, toute trace el même tout souvenir de 4'organisation municipale romaine avaient été anéantis par les invasions barbares et par le régime féodal. Les habitants •des villes, qu'elles fussent anciennes ou nouvelles, n'étaient plus que des vilains. Il leur était interdit de former aucune -ghilde, ou association, pour résister à l'excès des impôts, aux abus des justices seigneuriales, ou pour tâcher de se gouverner eux-mêmes. La féodalité était si puissante en ces régions que des bourgeois semblaient incapables de lui résister. Elle était si orgueilleuse qu'ils ne pouvaient songer à lui faire accepter des transactions. Us avaient contre eux les barons, les évêques, les abbés, le comte de Flandre, le roi de France, et au besoin l'empereur d'Allemagne. II est certain d'autre part que, dans le nord comme dans Te midi, un certain développement de l'industrie, du commerce, de la richesse, fut une des causes du mouvement communal. Les villes qui aspirèrent les premières à la liberté sont précisément les villes situées sur la grande route du commerce européen qui, au xi* siècle, allait de l'Italie à l'Allemagne rhénane et de l'Allemagne à la Flandre. Les associations de marchands et d'artisans, riches et fortement
<^OQlre la yille de Rabastens et le seigneur d'Ârmagnac ; Arles fait alliance «n 1203 avec Nimes, et en 1212 avec Gênes, plus tard avôc Pise. Narbonne, en 120i, fait alliance avec Nice.
constituées, furent les premiers éléments de T association municipale. Elles étaient en mesure, à la fois, ou d'acheter la liberté à prix d'argent ou de la conquérir par la force^ Tandis que, dans le midi, cette conquête semble s'être faite en deux fois, dans le nord, elle se lit d'un seul coup.
Les habitants d'une même vUle se lient les uns aux autresp par des serments solennels : ils jurent de se défendre contre « quiconque peut vivre ou mourir », abbé, évêque, comte^ roi ou empereur. C'est ce qu'on appelle jurer la coinmune. De il 00 à 1117, Amiens, Beauvais, Saint-Quentin, Soissons, Noyon i, moitié par force, moitié par négocia-tions, arrachent à leurs souverains des chartes qui font passer à la commune les droits de justice qui leur appartenaient, règlent le service militaire et les redevances dues par les bourgeois, assurent à ceux-ci le droit d'élire leurs magistrats et de se gouverner suivant leurs propres lois» Les luttes pour l'établissement de la commune à Laon, signalées par le meurtre de l' évêque (1112) et le cruel châtiment des bourgeois, furent particulièrement ardentes. Bientôt toute la région du nord, Flandre, Artois, Picardie, partie septentrionale de l'Ile de France, est couverte de républiques indépendantes.
Tout habitant de la ville est tenu de jurer la commune ; s'il refuse, il doit s'en aller* On ne devient citoyen de la ville que si, dans un délai d'un an et un jour après la prestation du serment, on a acquis une maison sur le territoire municipal. Quiconque attaque, même hors de la ville, un membre de la commune, est déclaré ennemi public.
La cité a sur tous ses membres le droit de haute, moyenne et basse justice ; elle a son pilori, sa potence, son bourreau.
Elle a le droit de paix et de guerre, comme un baron souverain : elle a sa milice, dont font partie tous les citoyens
1. Cambrai appartient bien à la région du nord, mais c'est une Tilledépendant du Saint-Empire allemand. Elle est upe des premières cités qui se soient insurgées dans le nord. Cinq fois, de 1024 à 1210, elle se révolta, contre Tévèque et le chapitre, mais toujours elle fut vaincue, grâce à l'intervention du comte de Flandre ou de l'empereur d Allemagne. Gommeles autres villes du Saint-Empire et pour les mêmes causes (voir plus loin),, elle n'arriva que fort tard, vers 1227. a se constituer en république.
en âge de porter les armes; elle a son enceinte fortifiée pour la défendre contre l'ennemi du dehors, son hôtel de ville qui bientôt rivalisera de magnificence avec sa cathédrale, sa tour du beffroi, du haut de laquelle le guetteur surveille ce qui se passe dans la campagne. Elle a sa cloche communale, qui sonne pour convoquer les municipaux au conseil, ou pour annoncer l'heure du couvre-feu, ou pour appeler aux armes les citoyens. Elle a son trésor alimenté par les contributions des habitants et parles amendes de sa justice, sou sceau qui représente parfois le maire en costume de chevalier ; ses armoiries, signe de sa haute seigneurie. Elle a ses saints municipaux, aussi amoureux de la liberté que les bourgeois : par exemple, ce saint Liévin, de Gand, dont les reliques, portées au devant de Charles le Téméraire, s'obstinèrent à passer au travers d'une maison de ■péage que le duc avait fait édifier.
Gomme les bourgeois ne doivent leur liberté qu'à euxmêmes, la constitution des communes du nord n'admet pas de classe féodale; mais une distinction ne tarde pas à s'établir entre la « haute bourgeoisie » et le « menu peuple ». La constitution est moins compliquée et moins savante que les constitutions du midi, car les bourgeois du nord ne connaissent pas le droit romain.
Ge sont les mêmes magistrats qui administrent, rendent la justice et montent à cheval pour conduire la milice contrel'ennemi. Le corps municipal est formé, le plus souvent, par un certain nombre d'échevins présidés par un maire. Ailleurs, comme à Saint-Quentin, il y a deux conseils juxtaposés, qui ont chacun une origine historique difl'érente : celui des échevins et celui des jurés. Dans les circonstances graves, on convoque l'assemblée générale^ composée de tous les citoyens.
3» Région du centre s la eharte de Lorris. — Entre le midi, qui est le pays des municipalités consulaires, et le nord, qui est celui des communes jurées, s'étend une région où l'on ne trouve pas de républiques souveraines. Gela tient surtout à ce que, dans cette région, domine le roi de France. 11 a été assez fort pour empêcher presque toujours Vèmancipation complète, assez sage pour accorder aux bourgeois les libertés les plus indispensables. Les villes de
cette région n'ont ni magistrats élus, ni beffroi, ni sceau communal. Leurs milices sont commandées, les impôts sont perçus, la justice est rendue par des officiers du roi. Seulement Tancien arbitraire dans les impôts et dans la justice a cessé. Les habitants jouissent de chartes octroyées, ijui leur assurent des garanties contre l'oppression. Le modèle de ces chartes est celle qui fut octroyée par Louis VII à la petite ville de Lorris et qui a été ensuite con- -cédée à près de trois cents villes ou bourgs de Tlle-de- France, de l'Orléanais, du Berry, de la Touraine.
Les anciens vilains, dans ces centres privilégiés, sont maintenant des bourgeois : les bourg-eois du roi. Ces villes sont les « bonnes villes » du roi. Quels sont les avantages que leur garantit la charte de Lorris? D'abord les corvées que les habitants doivent au prince sont rigoureusement déterminées : « Que nul homme de Lorris, dit la charte , ne fasse pour nous de corvée, si ce n'est pour amener notre vin à Orléans, et non ailleurs. » Ensuite on limite la durée du crédit que les fournisseurs sont tenus d'ouvrirau roi. On réduitles amendes de justice, les douanes, les péages, le droit de cuisson au four banal, le droit de guet. On ne fera jamais sortir les bourgeois de leur ville pour être jugés. On ne les retiendra point en prison avant le jugement, s'ils peuvent donner caution. Ils ne seront point tenus de subir l'épreuve du combat judiciaire. On ne Ibr- <îera pas leur milice à s'éloigner de plus d'une demi-journée de chemin. En outre, on leur accorde des privilèges qui aideront à la prospérité et à l'accroissement de la ville : un serf qui aura passé un an et un jour dans la ville, sans ^tre réclamé par son maître, acquerra la liberté.
C'étaient là de précieux avantages. Puisque la sûreté de ces villes était garantie par le roi, leurs citoyens n'avaient pas à regretter le droit souverain de paix et de guerre. Ils pouvaient ne pas envier la liberté orageuse, les luttes intestines, les compétitions électorales des cités du midi ou des communes du nord.
La charte de Lorris fut jugée si avantageuse à la fois par les seigneurs et par les vilains, que nous la voyons se propager hors des limites du domaine royal, pénétrer en Bourgogne et dans les provinces françaises du roi d'Angle-
terre. Les libertés de Lorris seront considérées, au xvie siècle, comme « les plus anciennes, fameuses et renommées coutumes qu'aucunes autres en France ». Paris, pendant longtemps, n'eut qu'un régime semblable à celui-là.
Des constitutions analogues étaient établies dans tout le centre : Bourbonnais, Auvergne, Nivernais.
4« Ré^on de l'ouest x les Établissements de Ronen. — La région de l'ouest, Normandie, Poitou, Saintonge, Aunis, etc., présente une grande ressemblance avec celle <iu centre. Là aussi a dominé une autorité très forte : celle du roi d'Angleterre, duc de Normandie et duc d'Aquitaine. Aussi ne faut-il pas s'attendre à y rencontrer des ailles souveraines. On n'y trouve également que des libertés octroyées ; mais elles sont octroyées un peu plus largement que dans le centre. Cela tient sans doute à ce que le pays a été souvent disputé entre le roi de France et celui d'Angleterre, et que chacun d'eux a cherché à s'attacher les bourgeois, sans diminuer cependant sa propre autorité.
Si la « charte de Lorris » est le type des constitutions municipales dans le centre, les « Établissements de Rouen » en sont le type dans l'ouest. Ces Établissements ont été concédés d'abord par Henri II, roi d'Angleterre, entre 1169 et 1199, à Rouen et à la Rochelle, sans qu'on puisse préciser à laquelle de ces deux villes ils ont été concédés tout <l'abord. Puis, quand Philippe- Auguste conquiert les provinces de l'ouest, il confirme les chartes déjà octroyées et en accorde de nouvelles, toujours sur le même modèle. Ainsi, soit par le roi d'Angleterre, soit par le roi de France, à tour de rôle, les « Établissements », avec plus ou moins de variantes, deviennent le statut communal de presque toutes les villes de Normandie. Ils régissent les villes de la Rochelle, Saintes, Angouléme, Poitiers, Cognac, Saint- Jeand'Angely, Rayonne, les îles de Ré et d'Oléron. Au xv° siècle encore, Louis XI en gratifiera la ville de Tours.
D'après ce statut, le corps municipal, composé de cent pairs, élit chaque année vingt-quatre « jurés », dont douze éehevins et douze conseillers pour administrer et rendre la justice. Il dresse en outre une liste de trois candidats entre lesquels le roi choisit le maire de la ville. A côté des officiers municipaux, le roi maintieiit dans la
viDe ses officiers : un bailli, un vicomte ou un prévôt-
Les « jurés » rendent la justice civile et criminelle; mais, au criminel, ils n'ont que la moyenne et basse justice; la haute justice appartient aux officiers du roi. Les jurés pouvaient condamner à l'amende, à la prison, au pilori ; mais les mutilations ou la peine capitale ne pouvaient être prononcées que par les juges du roi.
Ces villes avaient une milice municipale ; c'était le maire qui la commandait; mais elle ne pouvait être convoquée que par le roi ou ses officiers ; et c'est par la justice royale que les réfractaires et les déserteurs étaient punis.
Ainsi les habitants de ces villes se sont élevés à la dignité de citoyens; mais, ni pour la justice, ni pour la milice, leur cité n'est souveraine, La présence des officiers royaux, la désignation de leur maire par le roi leur rappelle à toute lieure qu'ils sont des sujets.
S« Région de Test s villefs du Saint-Empire. — Certaines cités de l'est de la France, comme les trais villes épiscopales de la région lorraine, Metz, Toul, Verdun, comme Strasbourg et les villes d'Alsace, comme Besançon en Franche-Comté, avaient suivi une toute autre destinée que celles qui avaient le roi pour souverain ou pour suzerain. Leur histoire avait été mêlée non à celle de la France, mais 'A celle du Saint-Empire allemand.
Or, en Allemagne, l'émancipation se fit assez tard. L'Empereur, à travers les variations de sa politique, se montre toujours assez disposé à leur accorder des libertés analogues aux chartes françaises de Lorris ou de Rouen, mais fait opposition dès qu'elles tâchent de se constituer en communes souveraines. En 1461, les bourgeois de Trêvess'étaient « conjurés » contre leur archevêque : Frédéric Barberousse les contraignit à la soumission. En 1163, les bour* geois de Mayence ayant tué leur archevêque, qui était ua tyran, il saccagea leur ville et rasa leurs remparts.
Il fallut que la dynastie des Barberousse fût anéantie, la puissance impériale humiliée et l'Allemagne dans un « interrègne », pour que les villes pussent aspirer à l'indépendance politique. Alors, débarrassées de la tutelle impériale, elles ne se trouvèrent plus en présence que de leurs souverains locaux, do leurs évèques, de leurs archevêques.
Sur tous les points, en même temps, la lutte éclata, mêlée de succès et de revers. A Besançon, par exemple, une première fols les bourgeois réussirent à chasser l'archevêque Gérard de Rougemont; il revint en force, la commune fut vaincue, et cent des principaux citoyens durent venir en chemise, pieds nus, dans la cathédrale, recevoir de la main de Gérard une flagellation (1220-1225). Les bourgeois furent plus heureux sous un autre archevêque et réussirent à se constituer en commune (1225-1259) ; puis à faire sanctionner leur émancipation par une charte de l'empereur Rodolphe en 1290. Strasbourg n'obtint qu'au xiii« siècle une administration municipale distincte de l'administration épiscopale : encore son sénat, jusqu'en 1334, se composa-t-il par moitié de vassaux nobles de l'évêque. Metz, qui jouissait <le certains droits depuis le xii« siècle, n'acquit également sa pleine indépendance qu'au xiii«.
Ainsi les villes françaises qui relevaient du Saint-Empire conquirent leur liberté beaucoup plus tard que celles du royaume, parce que l'autorité impériale pesait alors d'un poids plus lourd que celle du roi ; mais, dès qu'elles furent en possession de la liberté, elles la possédèrent plus complètement que celles du royaume, parce que l'autorité impériale, au lieu d'aller en s'accroissant comme celle du roi, alla toujours en diminuant. Elles subirent tous les inconvénients de l'anarchie dans l'Empire, mais elles en eurent tous les avantages. Étant « villes libres impériales », elles ne relevaient que de l'Empereur, c'est-à-dire d'un souverain éloigné et presque toujours impuissant. Elles furent, dans la pleine acception du mot, des Etats souverains. Depuis des siècles, les plus fières communes de France avaient été réduites en la sujétion royale quand Metz, Strasbourg, même Besançon, étaient encore des républiques.
Ainsi les villes du midi et les villes de l'est ont conquis leur liberté en deux étapes, obtenant d'abord des droits civils, ensuite des droits politiques. Les villes du nord sont arrivées d'un bond à la seconde étape. Les villes du centre «t les villes de l'ouest en sont restées à la première étape.
Politique de rÉf^lise et de la royauté h Têtard des eommunes. — En laissant à part les villes du Saint-Empire, on voit qu'en France toutes les villes peuvent se ramener à
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deux types principaux : celles qui ont la souveraineté politique, celles qui n'ont que des droits civils. A celles-ci la royauté ne pouvait rien enlever et ne voulait rien ajouter : leur sort était donc fixé pour longtemps. Il n'en était pas de même pour les villes souveraines : leur situation ne pouvait que diminuer. Leur indépendance même leur suscitait de (langereuses inimitiés.
Les communes jurées surtout avaient toujours été mal vues de l'Église : « Commune, écrivait au xu« siècle l'abbé Guibert de Nogent, mot nouveau et détestable. »
La royauté ne leur était guère plus favorable. Louis VI, (ju'on représente comme le père des communes, détruisit en 1112 celle de Laon, parce qu'elle s'était souillée du meurtre de son évêque. Cette même année, il protégeait par les armes la commune d'Amiens, parce que l'évêque lui était favorable. En H28, il rétablissait celle de Laon, parce que le nouvel évêque de Laon y donnait son consentement. Il semble qu'une commune fût pour lui une bonne ou une mauvaise chose, selon qu'elle respectait ou qu'elle attaquait les droits de l'Église. Il regardait beaucoup aussi aux avantages qu'il pouvait retirer de ses ingérences; chaque fois qu'elle fut rétablie, la commune de Laon lui paya une grosse somme. Les communes, pour le roi, n'étaient pas une question de principe, mais une question «l'argent.
En outre les rois, qui parfois autorisaient l'étabKssemeirt de communes sur les terres de leurs vassaux, n'en voulaient point sur leurs terres. Louis VII réprima cruellement une tentative de commune à Orléans. Philippe- Auguste fît vingttrois concessions de communes, dont une seule pour le domaine. Louis IX en autorisa une seule, mais à l'extrémité du royaume, à Aigues-Mortes. Philippe V en autorisa deux, mais à Figeacet à Saint-Paul-Gap-de-Joux, dans les régions lointaines du midi. Quand les rois réunirent à leur domaine los provinces où des communes, même avec leur autorisation, s'étaient anciennement établies, ils s'empressèrent de les détruire. C'est ainsi que celle de Laon fut de nouveau supprimée en 1331. Dès 1226, nous voyons saint Louis s'efforcer de faire accepter aux anciennes communes du royaume les « Établissements de Rouen )> parce que ce
'Statut accordait au roi la nomination du maire sur une liste Kle trois candidats.
Ineonvénienls et avantage» du régime communal. —
Le régime des républiques indépendantes avait ses inconvénients. La liberté qu'elles établissaient était une liberté 'étroite et toute locale. Elles étaient « des seigneuries populaires militairement organisées ». Elles n'étaient qu'une nouvelle variété d'États féodaux venant s'ajouter aux anciens. Les citoyens de Cambrai ou de Laon ne regar- •daient comme des concitoyens que ceux qui faisaient partie de la commune. Dans leurs guerres, ils traitaient les paysans du plat pays aussi cruellement que pouvaient le faire les barons eux-mêmes. Dans leurs propres murs, •une classe privilégiée tendait à faire des charges municipales sa propriété, en excluait tous les citoyens étrangers à la coterie, faussait ou supprimait les élections, rendait les dignités héréditaires ou vénales. Les libertés •de la ville avaient fini par n'être plus que les privilèges •d'une oligarchie. L'histoire est pleine des querelles entre 4e menu peuple et les hauts bourgeois, qui formaient comme une baronnie fabricante et commerçante, une féodalité industrielle, « aussi prompte à refuser la liberté au menu peuple qu'à la revendiquer contre le seigneur ». Les dis- •cordes intestines dégénérèrent souvent en guerres civiles. Tous les reproches qu'on peut faire au système féodal, on peut les adresser aussi au régime communal : même esprit d'isolement, de faction, d'anarchie.
Pourtant ces républiques rendirent un grand service. A l'abri de leurs remparts, à l'école de la liberté municipale, •grandit un peuple de bourgeois fiers, courageux, habitués à la discussion. Elles furent le rude berceau du tiers état français. Si nous considérons que ce qui nous a manqué le plus pendant deux siècles, c'est la liberté, que ce qui nous manque le plus aujourd'hui, c'est l'habitude de la liberté, nous estimerons que, quelque graves qu'aient été les abus du régime communal, ils ne peuvent en balancer les bienfaits.
Causes de la décadence du régime communal. — Les 'Communes succombèrent pour les mêmes causes que les autres États féodaux. Le roi détruisit l'indépendance de
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leur gestion financière, en leur interdisant de lever de^ taxes, d'aliéner leurs domaines, de faire des emprunts sans son autorisation, et en soumettant leur comptabilité au contrôle de sa Chambre des comptes. Très vite d'ailleurs,, les finances de beaucoup de communes se trouvèrent eik déficit ; le déficit amena la banquei:oute ; le roi intervint pour liquider leurs affaires et limiter leur autonomie. IL détruisit leur indépendance militaire, en subordonnant leurs milices et leurs officiers aux officiers royaux; l'indépendance de leur administration, en la faisant surveiller par ses baillis ou prévôts; l'indépendance de leurs tribunaux en réservant les cas royaux, en faisant porter les. appels à son Parlement, plus tard à ses tribunaux inférieurs : en cas de mauvais jugement, il leur infligeait des amendes énormes, et les punissait même quelquefois par la suppression de leur justice. 11 tendit à leur enlever toute la justice civile pour ne leur laisser que la justice criminelle et la police. Comme gardien de la paix publique, il intervint dans les querelles entre les hauts- •bourgeois et le petit peuple, réprima les brigues, les^ cabales et les désordres auxquels donnaient lieu les élections. Il en profita souvent pour confisquer leur souveraineté, leur ôter le droit d'élire leurs magistrats, leur enlever leur sceau et leur beifroi, assimiler, en un mot, cescommunes déchues aux villes de la charte de Lorris. Un fait qui, indirectement, contribua à la dissolution des anciennes communes, c'est que leurs magistrats municipaux, soit par la force des choses, soit par collation du roi,, devinrent des nobles : ils se crurent obligés à vivre noblement, c'est-à-dire à ne plus travailler, à ne plus être des bourgeois, et par là, au sein des villes, s'agrandit l'abîme- .entre les gouvernants et les gouvernés.
IL Naissance du tiers état.
Les bourgeois do roi. — A côté des bourgeoisies communales, se développa une bourgeoisie qui n'était plus limitée aux remparts d'une ville. Pour le citoyen d'unecommune, aussi bien que pour le sujet d'un baron, iL