‹ Histoire de la civilisation française (volume 2)Chapitre 27 sur 85 · LE TIERS ÉTAT · texte numérisé non relu

LE TIERS ÉTAT

pouvait être avantageux de devenir « bourgeois du roi »^ c'est-à-dire de n'être jugé que par ses officiers, de pouvoir circuler librement dans tout le royaume, de jouir partout des garanties assurées par la charte de Lorris. Tandis que riiabitant de Noyon n'était que le citoyen d'une ville, le bourgeois du roi était un citoyen du royaume. Pour devenir bourgeois du roi, d'après les ordonnances de saint Louis, il fallait se faire inscrire dans une des villes de cette charte et y établir son domicile. D'après une ordonnance de Philippe le Bel (1288), il suffit de faire la déclaration qu'on « désavoue » son ancien seigneur et qu'on « avoue » le roi pour son seigneur.

La royauté offrait d'ailleurs aux hommes du tiers état, par le progrès général du royaume, des occupations plusrelevées que les querelles de coterie dans une petite ville, (^est parmi eux que commençaient à se recruter les serviteurs que la royauté élevait ensuite à la noblesse : les légistes qui siégeaient dans son Parlement et dans ses tribunaux,, dans son Grand Conseil, dans sa Chambre des comptes, dans la Cour du roi, les officiers qui administraient ses bailliages et qui commandaient ses troupes, les docteurs de son Université, les évêques dont la papauté asservie lui abandonnait la nomination. Enfin elle leur ouvrait un nouveau champ d'activité dans ses « États généraux ».

Assemblées de bourgeois. — Le progrès de la bourgeoisie avait été plus rapide dans la partie de la France qui était la plus civilisée, c'est-à-dire dans le midi. Dès 1080, on avait vu lors d'une grande assemblée du Languedoc tenup en la cathédrale de Narbonne, les députés des villes siéger à côté des prélats et des barons. Dans le domaine royal, au contraire, le roi ne réunissait les bourgeois que pour les consulter sur des points spéciaux. Sous saint Louis, c'est avec le concours d'une commission de bourgeois qu'Etienne Boileau, « prévôt des marchands » ou maire de Paris, avait rédigé le « Livre des wiétiers ». En 1262, le roi convoquait des bourgeois de ses bonnes villes de Paris, Provins, Orléans, Laon, Sens, pour avoir leur avis sur une ordonnance relative aux monnaies.

États générBnin sous Philippe le Bel. — Il était réservé au plus absolu parmi nos rois capétiens, à Philippe le Bel,

«d'appeler les bourgeois de la France septentrionale à un rôle politique dans le royaume. Le dO avril 1302, à roccasiou de ses démêlés avec Boniface VIII, il convoqua les premiers États généraux, c'est-à-dire une assemblée où figuraient, à «ôté des représentants du clergé et de la noblesse, ceux de la bourgeoisie, que l'on commença à appeler le troisième ordre ou tiers état. Les communes et les villes rovales, tant du midi que du nord, y envoyèrent leurs échevins. maires, jurés, consuls. L'assemblée se réunit à l'églisp Notre-Dame et invita le roi à maintenir « la souveraine franchise de cet État qui est telle que vous ne reconnaissiez, pour le temporel, souverain en terre, fors Dieu ».

La seconde réunion des États généraux * fut celle qui s'ouvrit le 25 mars 1308 à Tours : c'est celle-ci qui invita le roi à punir les Templiers.

La troisième se tint à Paris en 1313 et eut à délibérer sur le « fait des monnaies ».

La quatrième se tint à Paris le 1°' août 1314. En la convoquant, le roi avait surtout pour but d'en obtenir des subsides dans sa guerre entre les Flamands. Nous savons qu'il ne pouvait lever des aides sur les terres de ses vassaux ou des églises qu'avec leur consentement. Or, les villes étant affranchies, il fallait aussi leur consentement pour taxer leurs citoyens. Philippe le Bel avait trouvé les nobles peu disposés à lui accorder des taxes nouvelles; il avait pris les églises et les abbayes une à une, mais il avait trouvé, même chez elles, de la résistance. Il pensa qu'une réunion des États généraux lui permettrait de proposer en exemple à la noblesse et au clergé la docilité des bourgeois. La réunion de 1314 fut donc surtout un expédient de finance, un moyen de « traire de l'argent ». Les députés des villes promirent en effet « d'aider » le roi de tout leur pouvoir; la noblesse et le clergé s'abstinrent.

11 y eut enfin, le 30 octobre 1314, une assemblée oii 43 villes, tant du midi que du nord, furent représentées et où il fut encore question de la réforme des monnaies.

1. Une autre assemblée avait eu lieu, le 12 mars 1303, au palais du Louvre, mais le tiers état n'y fut pas représenté, semble-t-il. On se contenta de demander ensuite l'adhésion des villes pour un appel au fatnr concile contre le pape.

Le tiers état avait, dans ces réunions, une situation encore humble. Philippe le Bel n'en venait pas moins de consacrer le droit des bourgeois à n'être taxés que de leur consentement. 11 avait inauguré une institution qui hâterait l'émancipation du tiers état.

Ét»t8 provinciaux. — Les mêmes raisons qui firent convoquer en assemblées générales les députés de la langue «roïl ou de la langue d'oc, amenèrent, sous Philippe le Bel, la réunion d'assemblées spéciales à certaines provinces, quand on voulut obtenir de celles-ci des subsides. Ces États provinciaux se composaient aussi des trois ordres.

Allimice temporaire des bourgeois et des nobles. — Du vivant même de Philippe le Bel, on vit quelle importance venait d'acquérir la bourgeoisie. Quand les exigences du roi deviennent intolérables, les nobles s'associent pour résister; mais ils ont soin de réclamer l'appui des communes. En effet, dans les associations armées qui se dressent dans toutes les provinces, figurent toujours « les nobles et les communes ». Les nobles et les communes demandent que l'on respecte la liberté des personnes ; que les tailles et subventions ne soient plus levées sans leur consentement ; qu'on n'altère pas les monnaies; qu'on les rétablisse au taux où elles avaient été sous saint Louis ; que l'indépendance des justices bourgeoises soit respectée. Le successeur de Philippe le Bel, Louis X, devra faire une partie des concessions refusées par son père.

Ainsi les bourgeois sont à peine sortis de la servitude féodale qu'il s'inquiètent déjà des dangers que fait courir l'autorité royale à leur liberté. Contre ce maître nouveau et déjà exigeant, ils se rapprochent de leurs anciens maîtres. C'est par cette alliance des nobles et des bourgeois que la liberté politique s'est fondée en Angleterre. En France, cette aUiance ne fut pas assez durable pour amener des résultats aussi heureux.

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