L.a fin dn moyen Age. — La fm du moyen âge est marquée
Dans Tordre politique, par la prise de Constantinople (1453) et l'établissement des Turcs, dans l'Europe orientale, sur les débris de l'empire grec, par la chute de la papauté comme puissance directrice de l'Europe, par les guerres nationales succédant aux guerres saintes, par la naissance du sentiment patriotique, par le progrès du pouvoir royal, par la forme nouvelle qu'affecte la puissance du tiers état, et qui n'est plus la forme locale des communes, mais la forme nationale des États généraux;
Dans Tordre social, par l'émancipation des classes rurales, l'enrichissement des classes bourgeoises, l'influence croissante de celles-ci ;
Dans Tordre religieux, par Tapparition de nouvelles hérésies, notamment celle de Jean Huss en Bohême, qui semble déjà préparer Tavènement du protestantisme;
Dans Tordre littéraire, par la fin de la poésie chevale-
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resque, par Tapparition de la philosophie dans Thistoire avec Gommines, par la décadence de l'ancien théâtre, mystères, moralités, soties, par les débuts et les premiers progrès de Fimprimerie, par Fintroduction en Occident, après la chute de Gonstantinople, de nouveaux manuscrits grecs et latins;
Dans l'ordre scientifique, par la tendance de toutes les sciences à s'affranchir du joug de la seolastique et de la théologie, par la reprise de la véritable théorie sur le système du monde avec Nicolas de Cusa, par le réveil de la médecine au temps de Louis- XI;
Dans l'ordre artistique, par le ralentissement dans la construction des cathédrales ogivales, par Fémancipation des arts, sculpture, peinture, musique, qui se dégagent de leurs origines religieuses ;
Dans Fordre militaire, par le déclin des idées de chevalerie, par le perfectionnement des canons et des armes à feu portatives, par Fétablissement des armées permanentes, par le progrès de Finfanterie;
Dans Fordre économique, par la recherche de nouvelles voies pour communiquer avec les Indes, le développement de la navigation, les premiers voyages à travers FOcéan.
La Renaissance* — C'est donc en plein moyen âge qu'il faut marquer l'origine d'une période nouvelle, qui embrasse la fin du xv« et tout le xvi» siècle et qu'on appelle « la Renaissance ».
Ce mot de « Renaissance » semblerait indiquer qu'à cette époque Fesprit humain, condamné à une sorte d'anéantissement pendant les longs siècles du moyen âge, aurait, pour ainsi dire, commencé à renaître.
Nous savons cependant que cette brillante Renaissance dii xvi« siècle a été préparée par la première Renaissance qui a suivi les croisades* L'esprit français ne sommeillait pas avant le xvi© siècle, mais il a pris à ce moment une activité nouvelle; de grands progrès, qui étaient sur le point de s'effectuer, de grandes découvertes qui étaient sur le point de se produire, ont alors, pour ainsi dire^ éclaté. Assurément l'influence des autres nations, et notamment celle de l'Italie, comme autrefois au xii^ siède celle des Arabes, y a contribué; mais nous avons surtout
recueilli le fruit de nos efforts antérieurs* Ni dans la littérature, ni dans la science, ni dans Fart français ^, la Renaissance ne fut entièrement une importation du dehors ; elle fut plutôt répanouissement et comme la floraison de notre vieille civilisation. Il ne faut pas la considérer comme une révolution, mais comme une évolution, c'est-à-dire comine un développement naturel.
I«e monde s'agrandit s déeoaTertes maritimes des- Portn^aisy des Espagnols, des Anglais. — - Grâce aux progrès de la navigation, les marins d'Europe traversèrent des mers et abordèrent sur des rivages inconnus. En 1492, Christophe Colomb, s' imaginant rencontrer, au delà de FAtlantique, les rivages orientaux de F Asie, trouva sur son chemin l'Amérique. Après lui, Balboa, des hauteurs de l'isthme de Panama, aperçut l'océan Pacifique; Fernand Gortez fit la conquête du Mexique et Pizarre celle du Pérou. Le Portugais Alvarez Cabrai fut jeté par la tempête sur les côtes du Brésil. Les Anglais établirent leurs colonies sur le rivage oriental des États-Unis actuels. Dès lors, tout ce vaste continent fut livré à l'activité européenne.
Parallèlement à ces découvertes dans le nouveau monde, se produisaient les explorations des Portugais en Afrique et dans les Indes. En 1497, par une résolution presque aussi hardie que celle de Christophe Colomb, Vasco de Gama doubla le cap de Bonne-Espérance, puis, se lançant à travers l'océan Indien, alla aborder sur la côte de Malabar et découvrit ainsi l'Indoustan, dont bientôt le grand Albuquerque commença la conquête. Dès lors, les Indes, la Chine, le Japon, toute l'Asie, furent entraînés dans le mouvement européen.
Les Espagnols avaient conquis l'Amérique du centre et
1. CTest une question de mesure dans Tappréciation : par exemple, on étudiait les auteurs anciens en France avant le xvi* siècle, mais on en fit alors une élude plus passionnée ; l'architecture française du xvi" siècle est nouvelle, mais elle a conservé beaucoup des traditions du moyen Age. Même dans les seiences, il n'y a pas eu rupture violente et immédiate avec le passé.
•<lu sud; les Portugais s'étaient établis au Brésil, en Afrique, •dans les Indes, dans l'extrême Orient; les Anglais colonisaient l'Amérique du nord. Les Français ne restèrent pas ^n arrière.
DéeouTertes marilliiies des Français. — Les Normands, <{m avaient conservé les goûts maritimes et l'esprit eatreprenant des anciens Northmans, avaient dès le xiv« siècle, nous l'avons vu, reconnu les rivages de l'Afrique occidentale.
Les découvertes de Christophe Colomb et Vasco de Gania •ouvrirent un plus vaste champ à l'audace de . nos marins. A Dieppe, le premier des Ango, riche armateur, groupa autour de lui de hardis capitaines, Denis, de Honfleur, <jamart, de Rouen, Aubert, de Dieppe, qui, dès le début •du xvi« siècle, explorèrent les côtes des deux Amériques. En janvier 1504, Paulmier de Gonneville aborda au Brésil «. ■C'est lui qui, ayant ramené des mers australes un prince indien nommé Essomméric, l'adopta pour son fds et lui donna son nom. En 1528, Jean Parmentier visita Sumatra, les Moluques, les Maldives, Madagascar. Le second des Ango, Jean, acquit d'immenses richesses par son commerce sur les côtes de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Indoustan. Il eut à son service Giovanni Verazzano, marin •<le Florence, et les deux frères Parmentier, Jean et Raoul. 11 fut si puissant sur mer qu'en 1530, les Portugais ayant capturé un de ses vaisseaux, il vint avec toute une flotte mettre le blocus devant liisbonne et contraignit le roi de Portugal à lui payer une indemnité et à envoyer une ambassade à François le^
Jusqu'alors nos marins avaient agi sans l'appui et pres- -que à l'insu de la royauté. François l®' fut le premier de nos rois qui s'intéressa aux découvertes maritimes *. Il envoya Giovanni Verazzano explorer les côtes de l'Amérique «^lu nord, de la Géorgie au cap Breton, et celui-ci prit pos-
1. Si Ton en croit une tradition, qui semble appuyée d'assez bonnes preuves, le Brésil aurait été découvert dès 1488 par un autre Dieppois, Jean Cousin, qui aurait ainsi vu l'Amérique quatre ans avant Christophe •Colomb.
2. Il demandait parfois qu'on lui montrât Tarticle du testament d'Adam •qui avait partagé le monde entre les Espagnols et les Portugais et qui en
avait exclu les Français.
session, en son nom, de Terre-Neuve. En 1534-35, Jacques Cartier, de Saint-Malo, découvrit l'embouchure du Saint- Laurent, remonta ce grand fleuve et, dans cette vaste région qui s'appela plus tard le Canada, fît reconnaître l'autorité du roi. Son successeur, Jean de la Roque, sieur de Roberval, nommé vice-roi du Canada, en continua l'exploration (1541-1544). Plus tard, sous Henri IV, Pierre du Guast, seigneur de Monts, fonda Port-Royal dans l'Acadie (1605) et Champlain fonda Québec au Canada (1608). Ce sont toutes ces colonies qu'on appelait alors la Nouvelle- France.
En 1555, l'amiral Villegagnon, envoyé par Coligny, tente de fonder une colonie à Rio-Janeiro, pour que les protestants persécutés en France y trouvent un asile. Si cette tentative avait réussi, les destinées de l'Amérique du Sud eussent été changées et le Brésil serait devenu une autre France : une France antarctique, comme l'appelait déjà Villegagnon. En 1561, Jean Ribaut, encore un Dieppois, envoyé également par Coligny, fonda dans la Floride une colonie, qu'on appela Caroline du nom de Charles IX, et qui fut détruite par les Espagnols. Ainsi les deux tentatives de Coligny avaient échoué; mais il eut l'honneur de comprendre nettement quel avenir s'ouvrait pour la France au delà de l'Atlantique.
Sous Henri IV, la Ravardière et Rasilly reconnurent la Guyane et essayèrent d'en faire une possession française : Richelieu y fonda la ville de Cayenne. C'est sous son administration que Belin d'Esnambouc occupa, dans les Antilles, Saint-Christophe, la Martinique, la Guadeloupe, que les flibustiers français s'établirent à l'île de la Tortue, puis dans la grande île de Saint-Domingue. La Guyane et les Antilles devaient constituer la France équinoxiale.
Sous le même Richelieu, en 1642, Pronis prit possession dans l'océan Indien de la grande île de Madagascar et lui donna le nom de France orientale. L'année suivante, il occupa l'île de la Réunion, où Gobert, de Dieppe, avait déjà, en 1638, planté le drapeau français.
Plus près de nous, dans la régence d'Alger, en 1560, deux négociants de Marseille, Thomas Lynch et Carlin Didier, fondaient le Bastion-de-France pour la pêche du corail.
Ainsi nos Français étaient partout. Ils disputaient aux Espagnols, aux Portugais, aux Anglais, les régions nouvellement découvertes : ils entendaient avoir leur part des « terres neuves ». La part qu'ils s'y attribuèrent d'abord, s'ils avaient su la garder, était de beaucoup la meilleure. Peut-être furent-ils tentés de mépriser leurs acquisitions de Terre-Neuve et du Canada, car elles ne leur, offraient pas de mines d'or et d'argent comme le Pérou et le Mexique en offraient aux Espagnols; mais c'étaient des terres d'une grande fertilité, d'un climat salubre, assez semblable à celui de la France. Là notre race aurait pu se multiplier, de manière à former au delà de l'Océan une France vingt fois plus grande que la mère-patrie.
Résultats des découvertes maritimes. — Comme au temps des croisades, on allait chercher, dans des pays lointains, les aventures et la richesse. Ce n'était plus seulement l'étroit bassin de la Méditerranée qui était le théâtre de cette activité maritime et guerrière : c'étaient les immenses bassins de l'Atlantique et du Pacifique. En Amérique, les aventuriers européens ne rencontraient plus, comme en Judée, des terres limitées par des déserts, déjà peuplées à l'excès, avec des nations guerrières, de puissants État^ musulmans ; mais des territoires sans bornes, d'une fécondité prodigieuse, tantôt presque vides d'habitants, tantôt n'offrant que des États très faibles, comme le Mexique ou le Pérou, qui n'opposèrent aucune résistance aux conquérants. L'épitaphe de Colomb dit qu'il a donné un monde à l'Espagne. La vérité est qu'il a donné un monde à l'Europe, puisque l'Amérique aurait suffi à faire de tous les pauvres de l'Europe autant de propriétaires fonciers et qu'il y a aujourd'hui en Amérique plus de propriétaires qu'il n'y avait au xvi® siècle de pauvres en Europe.
Donc, autant la Judée est dépassée en étendue, en fertilité, en richesses, par les vastes et fécondes régions de l'Amérique du Nord, par les mines d'or du Pérou et les mines d'argent du Mexique, par les pays populeux et commerçants de l'Inde, de la Chine, du Japon, autant les expéditions océaniques du xv« au xvi® siècle devaient dépasser en conséquences les expéditions méditerranéennes du XI® au xin« siècle.
Gomme à l'époque des Croisades, toutes lés conditions de la yie humaine allaient être modifiées, mais dans des proportions infiniment plus grandes. Dans les deux Amérique allaient naître une France nouvelle, une Espagne, un Portugal, une Angleterre, toute une Europe nouvelle, plus étendue que l'ancienne et destinée à devenir aussi peuplée. Là l'humanité, tout en continuant à parler les langues de l'Europe, devait être un jour, plus libre, plus riche, plus affranchie de préjugés séculaires, plus ouverte à tous les progrès que dans l'ancien monde. Elle devait y créer des formes nouvelles de sociétés et de gouvernements, enrichir les sciences de grandes découvertes, donner à rindustrie, au commerce, à tous les arts, des directions et des développements inconnus.
Résnltats polltlqiies. — Ces conséquences, personne, au XVI*» siècle, ne pouvait les prévoir. Pourtant, quelques résultats commencèrent dès lors à se produire. Des États peu considérables en Europe, comme l'Espagne ou lé Portugal, se trouvèrent posséder de vastes empires; ils ■s'élevèrent au rang de puissances universelles. L'Espagne, enrichie par ses mines d'Amérique, devint aussitôt redoutable en Europe. Tous les États situés sur l'Océan profitèrent des nouvelles découvertes : ils acquirent plus d'importance que ceux de la Méditerranée. L'attention se détourna de Fltalie, de la Grèce, pour se tourner vers le Portugal, l'Espagne, la France, l'Angleterre, plus tard la Hollande, en un mot vers les cinq puissances qui créèrent des empires au delà des mers. Ainsi, au point de vue politique, la découverte des nouveaux mondes assura, «n Europe, la prépondérance aux États de l'ouest sur <;eux du midi.
IléTolation comaieFelale. — Les voies du commerce furent changées* Depuis que Vasco de Gama, par le cap ■de Bonne-Espérance, avait découvert un chemin nouveau vers les Indes orientales, depuis que Christophe Colomb avait révélé ce qu'on appelait alors les Indes occidentales, c'est-à-dire l'Amérique, les ports de la Méditerranée perdirent de leur importance et les ports de l'Océan en acquirent une énorme. Alexandrie, qui commandait la voie de l'Egypte, les puissantes républiques maritimes de Venise
et de Gênes i, sont frappées au cœur. Marseille même, et avec elle les cités et ports commerçants de la Provence et du bas Languedoc, dépérissent. En revanche, Bordeaux, Nantes, Dieppe, Dunkerque prospèrent; le Havre se fonde. Les ports de l'Espagne, du Portugal, de l'Angleterre, des Pays-Bas, de TAllemagne du Nord regorgent de navires. Anvers 'est un moment la grande cité commerçante du monde. Pour la première fois aussi depuis l'origine de l'humanité, il y a un commerce qui a pour voies principales les océans. A l'époque romaine, le commerce avait été surtout « méditerranéen »; au xvi® siècle, il devient « océanique », c'est-à-dire universel.
Procès de la navigation. — Les chemins que Vasco et Colomb n'avaient ouverts qu'en hésitant sont désormais parcourus par d'innombrables vaisseaux. On s'aperçoit alors que la navigation de la Méditerranée n'était qu'un jeu d'enfant; on passe les tropiques brûlants, on affronte les glaces de l'Amérique du Nord, on brave les trombes des Antilles, les typhons de l'océan Indien, fléaux jusqu'alors inconnus. On fait et on refait le tour du monde. La science ancienne du marin ne suffit plus : les étoiles qui guidaient les navigateurs grecs et romains ne sont plus celles qui brillent sous ces cieux inconnus; à VétoUe polaire succède, dans un autre hémisphère, la croix du sud, La boussole ne suffit plus, car, lorsqu'on dépasse certaines latitudes, elle cesse d'indiquer le nord, subit d'autres attractions magnétiques et semble par moments comme affolée. Il faut recourir à des instruments nouveaux, plus compliqués, plus savants, apprendre à sonder les profondeurs, à reconnaître les courants de mer et les courants aériens, déterminer les positions en latitude et en longitude, mesurer avec plus d'exactitude la marche du vaisseau. L'ancien outillage maritime ne suffit plus : la construction des navires subit une transforma-
1. D'autre» cités avaient succombé pour d'autres causes : ainsi le port fVAmalfi avait été comblé par les Pisans et celui de Pise par les Génois. Celui de Barcelone, le premier port de la Catalogne, avait eu le sort d'Aigues-Mortes, ensablé par la mer. Presque toutes les cités du Midi avaient été ruinées, dès le début du xv* siècle, par l'invasion turque qui, dans la Méditerranée orientale, avait anéanti le commerce.
t?ion. Qui peut songer à traverser à la rame l'immensité de r Atlantique ou du Pacifique? Les galères sont donc «ibandonnées. Pour mieux suivre l'impulsion des vents, il faut hausser les mâts, compliquer les agrès, multiplier les voiles, accroître leurs dimensions, varier leur forme, leur position, leur inclinaison, afin de pouvoir décomposer les forces atmosphériques. Contre les formidables tempêtes de l'Océan, il faut augmenter la hauteur et toutes les proportions des navires, renforcer leurs membrures, chercher les meilleures conditions d'équilibre pour ces masses énormes, appliquer les mathématiques à leur construction, en tin mot, de la navigation, qui n'était qu'une pratique, faire une science. Que sont les flottes qui dominaient autrefois èa Méditerranée en comparaison de celles qui se disputent désormais l'Océan?
^ouirelles conditions de la vie. — Que de choses changées dans la vie des peuples européens ! Dans ces régions nouvellement découvertes des maladies inconnues s'attaquent à l'Européen; et il s'y découvre aussi des remèdes nouveaux. D'Amérique, nous viendront ces puissants toniques, le quinquina, le coca ; une plante aux vertus multiples, le tabac ; des poisons redoutables, le curare ; un précieux aliment, le chocolat, dans la composition duquel entrent deux produits américains, le cacao et la vanille.
A l'Amérique, le cultivateur européen empruntera le maïs, la pomme de terre, le topinambour, la tomate, Fananas, le dahlia du Mexique; la capucine du Pérou. L'industrie européenne lui empruntera les bois de teinture, la cochenille, qui est le «puceron du cactus. Les jésuites enrichiront nos basses-cours du dindon que les Indiens mexicains appelaient « totolin ». En outre, certains produits, originaires d'Orient, mais qui étaient encore des raretés en Europe, le café, la canne à sucre, le" coton, l'indigo, une fois transplantés aux Antilles, y prospéreront si bien qu'ils deviendront des objets de consommation générale dans le monde entier.
Les métaux précieux. — Une révolution économique plus considérable encore se prépare. Jusqu'alors les métaux précieux étaient rares en Europe. L'Espagne ne produisait plus d'argent depuis les Phéniciens, la Grèce depuis
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les Athéniens; il y avait des siècles que les rivières A?- France ne roulaient plus de paillettes d'or. Depuis les Romains, l'Europe vivait sur une quantité d'or et d'argent qui n'augmentait plus : ce s"6nt toujours les mêmes trésors qui repassent dans nos annales, comme celui de Jérusalem arraché par Titus aux ruines du Temple, ravi par Alaric dans le pillage de Rome, enlevé, dit-on, par Glovis au sac de Carcassonne. Bien plus, le stock des métaux précieux diminuait ; sans cesse de nouvelles masses d'or et d'argent venaient s'immobiliser dans les châsses et les vases sacrés des églises, s'enfouissaient dans les caves des manoirs et dans les cachettes des juifs, ou s'écoulaient d'un courant continu vers l'Orient qui nous vendait toujours et ne nous achetait presque rien. Cette rareté du numéraire faisait la cherté excessive de tous les objets manufacturés, avilissait les prix de tous les produits agricoles. Elle réduisail les gouvernements à la gêne, à l'impuissance, faisait de Philippe le Bel un faux monnayeur et poussait Jean le Bon à altérer sans cesse les monnaies. Elle arrêtait l'essor du crédit, entravait les échanges, retenait l'industrie et le commerce dans l'enfance.
Tout à coup, vers le milieu du xvie siècle, s'ouvrent les réserves d'or du Pérou, les réserves d'argent du Mexique et de la Plata. Transportées à travers les tempêtes de l'Océan sur les galères du roi d'Espagne, par centaines, par milliers, les tonnes d'or et d'argent répandent leur contenu sur l'Europe entière. L'or que les alchimistes ont si longtemps cherché, le voilà qui se produit, et avec une abondance qu'ils n'avaient jamais rêvée. Ce que les Albert le Grand et les Nicolas Flamel n'ont pu faire avec de savantes recherches et des invocations magiques, un grossier mineur américain le fait avec sa pioche.
C'est un torrent de métaux précieux qui se déverse sur l'ancien monde, réduisant de près des neuf dixièmes la valeur des monnaies, augmentant de près des neuf dixièmes le prix des choses nécessaires à la vie *, bouleversant les anciens rapports entre le numéraire et les denrées, trans-
1. On estime que la quantité de numéraire circulant en Europe fut douzefois plus considérable au milieu du xvi" siècle qu'au xv^
formant toutes les anciennes conditions de l'industrie et du commerce, emplissant les banques des Fugger à Augsbourg, des Médicis à Florence, de Saint-Georges à Gênes, créant cette force nouvelle, le capital. Il apporte aux mains prodigues des rois les trésors qui leur permettront d'élever le Louvre ou les Tuileries et de payer le génie des artistes, d'équiper de grandes flottes, de lever de grandes strmées, en attendant que s'élèvent les grandes manufactures et que commencent les grands travaux publics. L'or et l'argent ne feront que passer dans les mains des souverains; ils tomberont nécessairement dans celles de la bourgeoisie. Avec le développement du numéraire coïncident l'essor nouveau de l'industrie et du commerce et l'importance nouvelle du tiers état, cette puissance du inonde moderne. En un mot, la révolution produite par l'importation des métaux précieux, au xvi« siècle, est comparable à celle que produisirent, au xix» siècle, la naissance du crédit et le développement des valeurs en papier.
Chose singulière, l'Espagne, qui puisait à pleines mains dans ses mines d'Amérique, allait bientôt redevenir plus pauvre qu'avant la découverte de Colomb, parce qu'elle se crut trop riche pour travailler. Au contraire, la France, l'Angleterre, la Hollande, qui n'avaient à compter que sur leur labeur, allaient sans cesse s'enrichissant. C'était à nous, grâce à notre industrie et à notre commerce, que passaient les pistoles et les doublons du roi d'Espagne.
Idées nouvelles suscitées par les découvertes maritlines. — Ces vastes mondes jusqu'alors inexplorés, ces constellations non encore aperçues dans le ciel , ces peuples étranges, ces civiUsations , ces arts, ces usages surprenants, ces espèces d'animaux et de plantes si différentes des nôtres, imprimèrent assurément une secousse aux esprits et ébranlèrent les imaginations. Toutes les sciences, astronomie, sciences physiques, histoire naturelle, médecine, s'avancèrent d'un grand pas.
Les intelligences travaillèrent sur les problènies philosophiques et religieux que suscitaient ces découvertes. 11 est curieux de voir nos vieux auteurs du xvi** siècle, comme Montaigne , trouver matière à réflexions sur la morale à propos des Mexicains ou des Caraïbes, à propos
de leur polygamie ou de leur anthropophagie, absolument comme nos écrivains du xviii» siècle, Voltaire ou Diderot, à propos des sauvages découverts par Cook ou Lapeyrouse dans les îles du Pacifique *.
Les théologiens avaient aussi à se poser plus d'une question : ces noirs de l'Afrique, ces peaux-rouges de FAmérique, ces races jaunes de l'extrême Orient, ces races brunes de la Malaisie descendaient-elles du même père que nous? Etaient-ce là aussi des fils d'Adam, héritiers de sa faute et de sa déchéance? Le sang versé par le Sauveur en Judée les avait-il aussi rachetés? Étaient-ils damnés pour n'avoir pas observé des préceptes qu'ils ignoraient? Faisaient-ils partie de ce troupeau que le Christ avait confié à saint Pierre?
« Beaucoup ont perdu la foi en voulant sonder des choses trop profondes, » disait au xiv* siècle l'auteur de « l'Imitation ». Pourtant c'étaient là des questions que l'on ne pouvait fuir, et les autorités anciennes, les traditions <icceptées ne suffisaient plus à les résoudre. La théologie se trouvait prise au dépourvu. Non seulement elle n'avait pas pressenti l'existence du nouveau monde, mais elle l'avait niée. On était jeté malgré soi dans les voies du libre examen. Et quelle surprise que ces religions si différentes de la nôtre, et parfois si étranges par leurs analogies avec elle ^\
1. Un de ces sauvages que Montaigne entretint à Bordeaux lai dit ■s'étonner en France de deux choses : d'abord comment a tant de grands hommes portant barbe, forts et armés (les Suisses de la garde) se soomettaient à obéir à un enfant (le roi Charles IX) ; ensuite, voyant une partie des nôtres « pleins et gorgés de toutes sortes de commodités», tandis que les ■autres étaient « mendiant à leur porte, décharnés de faim et de pauTreté >, il s'étonnait que ceux-ci « pussent souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la gorge ou missent le feu à leurs maisons. » Ces réflexions que faisaient les sauvages, ou que nos beaux-esprits leur prêtaient, produisaient des résultats. Rappelous-nous le livre de La Boétie, la Sercitudf volontaire ou le Contre un. Rappelons-nous les révoltes des paysans d'Alsace au XVI* siècle.
2. Dans l'Indoustan et la Chine, par exemple, on trouvait une religion professée par des nations quatre fois plus nombreuses que celle de l'Europe «ntière : le Bouddhisme qui, avec son rédempteur le Bouddha, avec ses promesses de salut, ses doctrines de charité et d'égalité entre tous les liommes, ses préceptes d'abstinence et de mortification, ses immenses couvents, ses pénitents et ses pèlerins, ses missionnaires et ses martyrs, ses