I. PROGRÈS DU POUVOIR ROYAL
(De Charles YIII à François II, 1483-1559.)
Progrès de la royauté. ~ La France, qui pendant des siècles avait vécu à part, est, dès la fin du xv« siècle, entraînée dans le mouvement général de TEurope et du monde. Comme les autres peuples, elle se mêle aux guerres générales et se soumet aux règles de la diplomatie ; comme eux, elle envoie ses marins à la découverte de terres inconnues et s'enrichit indirectement, mais sûrement, des métaux précieux de TAmérique; comme eux, elle a sa Renaissance; comme eux, elle a sa Réforme religieuse et ses guerres civiles. Enfin, en même temps que le pouvoir tend à devenir absolu en Espagne, en Angleterre, en Suède et en Danemark, dans les États de l'Allemagne et de l'Italie, la royauté française complète son triomphe sur les puissances du moyen âge.
Sous Charles VII et sous Louis XI, la royauté avait imposé sa suprématie aux anciens souverains féodaux, principalement par l'action de ses tribunaux et par sa supériorité militaire. Cette suprématie était même si fortement établie que, ni les États généraux de 1484, ni la « Guerre folle » ne purent ramener la royauté en arrière.
La royauté n'est pas seulement imposée» mais acceptée. — Sous les successeurs de Louis XI, la royauté ne se contenta pas de s'imposer; elle voulut se faire accepter; elle tenta de séduire cette noblesse qu'elle avait domptée. D'abord ces vaillants rois-chevaliers Charles VIII, Louis XII, François I^»*, Henri II, gagnèrent les féodaux par l'attrait
498 aVILISATION FBANÇÂISE
de la gloire militaire, des aventures et des périls qu'on allait courir en commun, des brillantes expéditions dans la terre enchanteresse d'Italie. Gomme au temps des croisades, les nobles oublièrent tout pour suivre au combat ces monarques guerriers qui conduisaient avec tant de bravoure les charges de leur cavalerie et se piquaient d'être les premiers de leurs chevaliers. Ils oublièrent leurs anciens griefs, leurs privilèges menacés : ils accoururent en foule dans les compagnies d'ordonnance, acceptèrent la solde du roi, formèrent cette admirable gendarmerie française à l'élan de laquelle rien ne pouvait résister. Tout à leur enthousiasme guerrier, ils ne virent pas qu'ils achevaient de perdre ce qui leur restait d'indépendance et qu^iis devenaient simplement les soldats du roi, eux qui jadis faisaient la guerre en leur propre nom et sous leur propre bannière, comme des souverains.
L.a cour et sa sédnetioii. — Les rois les prirent encore par un autre attrait. De même que naguère les rois seuls s'étaient trouvés assez riches en France pour posséder une armée permanente et une artillerie, les rois aujourd'hui étaient seuls assez riches pour donner à leur cour l'éclat qui avait ébloui les Français dans les cours d'Italie. Presque seuls, ils pouvaient bâtir ces merveilleux châteaux, ces galeries tapissées de tableaux, ces portiques peuplés de statues; et ensuite attirer dans leurs palais les sculpteurs, les peintres, les musiciens, tous les charmeurs du siècle. Jusqu'alors le haut baron, cantonné dans son donjon, y vivait en souverain indépendant, content d'exercer autour de lui une autorité absolue, satisfait des plaisirs grossiers de la chasse, fier de sa petite cour féodale. Depuis qu'il avait vu autre chose au delà des monts, il s'ennuyait chez lui : il pensait que la vie était bien plus gaie chez le roi. Or justement les rois de ce temps n'aimaient plus à vivre enfermés, comme Charles V ou Charles VII, dans leurs châteaux, sans autre société que celle de leurs grands officiers. Encore moins se souciaient-ils de languir comme Louis XI dans quelque funèbre manoir, dans quelque Plessis-les-Tours. Charles VIII, Louis XII, François I«', étaient de joyeux monarques, avides dç plaisirs, aimant la société, empressés auprès des dames, toujours prêts à
LE POUVOIR ROYAL AU XVI« SiftCLE 499
donner des bals, des festins, des tournois K Les hauts barons ■qui, du fond de leur province, accouraient à la cour, y ■étaient accueillis avec empressement, surtout s'ils amenaient avec eux leurs femmes ou leurs filles. On les accueillait avec tout l'honneur dû à leur rang et à leur antique noblesse, on ne les laissait plus repartir, on les retenait •captifs dans ces lieux de délices. Une suite de 6000, parfois <ie 18 000 chevaux accompagnait le roi dans tous ses déplacements. Les nobles étaient les hôtes du roi, nourris, logés par lui, amusés par lui, s'enorgueillissant des titres pompeux d'écuyers ou de chambellans, compagnons de ses plaisirs comme de ses batailles, se ruinant dans ses fêtes, s'enrichissant de ses bienfaits, recevant de lui des traitements et des pensions pour eux-mêmes, des compagnies d'ordonnance pour leurs fds aînés, des évêchés pour leurs cadets, des abbayes pour leurs filles. Gomme ils l'aidaient à. gaspiller joyeusement le trésor, ils ne s'inquiétaient guère de la façon dont il levait les tailles.
L'éttqaette et sa senrltude. — Une étiquette rigoureuse s'introduisit à la cour pour régler les préséances entre les nobles des divers rangs, marquer l'ordre suivant lequel chacune des classes de noblesse était admise au lever du roi, déterminer ceux qui avaient le droit de lui présenter la chemise. L'un d'eux, Tavannes, frémit déjà de cette servitude nouvelle :
« Qui entre libre à la cour des rois devient serf. Être assujetti aux voluptés, plaisirs et imperfections d'autrui, lever, coucher, dîner, marcher, chasser, se tenir debout, n'est pas avoir son corps à soi. Non plus que l'âme n'est libre qui flatte, médit, se plie, déguise, farde, cache le vrai, publie le faux, rapporte, dissimule, s'offre à ses ennemis, trompe ses amis, conseille guerre, mort, subsides. Prenant charge aux cours des princes, adieu plaisirs; pressé, importuné, ennuyé, en crainte, plein de contraires, en soupçon. Un songe, un rapport, une femme ruinent la faveur, qui ne peut se perdre sans la vie et l'honneur. C'est folie de travailler pour ce qui se perd si facilement, s'acquiert avec tant de labeurs et se conserve avec tant de peine. »
1. C'est dans un tournoi que le roi Henri II fat tué, en 1559.
liOO CIVILISATION FRANÇAISE
Les dames. — Les femmes des nobles devenaient les dames d'honneur de la reine. Seulement ce n'était plus comme au temps de Charles V, lorsque le roi et ses barons vivaient d'un côté et que la reine et ses dames vivaient de l'autre, sans presque se rencontrer. Maintenant roi et reine, seigneurs et dames, ne formaient qu'une société. François le' disait « qu'une cour sans dames était un printemps sans roses ». Les rudes barons, les fières dames d'autrefois n'étaient plus que des « courtisans ». Les Italiens, qui ne tardèrent pas à se glisser dans cette cour, se firent les instituteurs de ces demi-barbares : aux hommes, ils enseignèrent les secrets de l'escrime italienne; aux dames, les raffinements de la toilette et les mièvreries du beau langage. Aussi les parties de plaisir alternaient avec les duels où trois, quatre, jusqu'à douze gentilshommes combattaient de chaque côté, l'épée dans la main droite et le poignard dans la main gauche.
A la cour, le sceptre appartient à la femme. Pendant les règnes de François I«r et de Henri II, c'est la royauté de Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois. C'est elle qui mène les danses, les tournois, les grandes chasses; c'est elle que divinise l'art de la Renaissance; c'est elle que Jean Goujon a sculptée nue et imposante comme une déesse antique sous la figure de Diane chasseresse, entourant de ses bras le cou d'un grand cerf; c'est elle que les médailles représentent foulant aux pieds un Amour, « victorieuse du vainqueur de tous » ; c'est elle que du Bellay, Ronsard, Pelletier, chantent dans leurs vers et que le grave de Thou loue dans son histoire; c'est elle que la ville de Lyon, parmi les fêtes données à la cour, représente triomphante dans l'apothéose d'un « mystère »; c'est elle dont le chiffre s'enlace à celui du roi dans les sculptures du palais du Louvre, sur les lambris du château de Chenonceaux, même sur les voûtes et sur les vitraux de la chapelle de Vincennes.
Pendant le règne de François II, roi de France et d'Ecosse, c'est la royauté de Marie Stuart, reine d'Ecosse par son père. Lorraine par sa mère. Sous Charles IX et Henri III, c'est la royauté de leur mère, la Florentine Catherine de Médicis. Pour suppléer à la jeunesse qu'elle n'a plus, Cathe-