Publiée en latin (1536), puis en français
La prédication de Luther, de Calvin et des autres docteurs du protestantisme eut pour résultat de briser l'unité religieuse de l'Europe qui, depuis plus de dix siècles, avait résisté à tant d'hérésies. Les pays du Sud, Portugal, Espagne, Italie, restèrent tout entiers à l'Église catholique ; les pays du Nord, Angleterre, Ecosse, Hollande, Suède, Norvège, Danemark, passèrent au protestantisme sous ses différentes formes; les pays du Centre, France, Allemagne, Autriche, Suisse, se trouvèrent partagés inégalement entre les deux systèmes religieux.
Persécutions et guerres reli^euses en Europe. — Cette séparation ne s'opéra pas sans de cruels déchirements. Dans les pays du Sud, Tlnquisition redoubla de rigueur contre toutes les manifestations du libre examen. Dans les pays du Nord, la minorité qui resta catholique fut cruellement opprimée. Dans les pays du centre, où les deux partis pouvaient se faire équilibre, il y eut d'effroyables guerres civiles. L'Allemagne du Nord s'arma contre l'Allemagne du Sud et contre l'Empereur, champion naturel de la foi catholique : tout le pays fut ravagé pendant plus de cent ans. Dans ses États héréditaires d'Autriche, l'Empereur eut encore à lutter contre les Hongrois et d'autres peuples qui, en vue de recouvrer leur indépendance politique, voulaient passer au protestantisme, rejetaient l'Empereur en même temps que le pape, et appelaient les Turcs à leur secours.
Les haines religieuses étaient déchaînées d'un bout à l'autre de l'Europe; les princes catholiques se croyaient obligés, par devoir de conscience, à employer les supplices contre leurs sujets protestants ; les princes protestants se croyaient tenus au même devoir vis-à-vis de leurs sujets catholiques.
Personne n'admettait que les princes n'ont autorité sur leurs sujets qu'en matière temporelle et qu'ils n'ont pas le droit de violenter leurs convictions ; personne ne comprenait que l'unité de l'État n'a rien à voir avec l'unité de croyance, et que la patrie peut être également bien servie par des citoyens qui admettent ou qui rejettent l'autorité du pape ; en un mot, personne ne comprenait ce que nous entendons aujourd'hui par ces mots : tolérance religieuse^
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iiberté de conscience, égalité des cultes. Il fallut deux siècles de guerres civiles et de persécutions atroces avant qu'on en vînt à réaliser ces idées, qui nous semblent si simples aujourd'hui.
rVouveaiix ordres reli|[^eux. — L'Église catholique ne lutta pas seulement par les armes temporelles, par l'autorité du roi, les sentences des juges et la flamme des bûchers. Du xi' au xm® siècle, elle avait organisé, pour sa défense, des ordres religieux nouveaux : contre les musulmans, les Templiers et les Hospitaliers, contre les hérésies albigeoise et vaudoise, les Dominicains. De même au xvi« siècle, contre l'hérésie luthérienne ou calviniste, elleenfanta des ordres de « clercs réguliers », qui eurent pour mission d'agir sur les peuples par la prédication, par l'éducation de la jeunesse, par la direction des séminaires : tels furent les Théatins, les Barnabites, les Oblats, les Oratoriens de saint Philippe <le Néris, etc.
l.es Jésittites. — La plus célèbre et la plus puissante de ces associations fut celle des Jésuites, fondée par un gentilhomme espagnol, Ignace de Loyola. En 1534, dans la petite chapelle de Montmartre, alors située dans la banlieue de Paris, il fit un vœu avec six compagnons. Leur institut fut approuvé en 1540 par le pape Paul III. En 1559, ils publièrent en latin leurs Constitutions. Leur fondateur voulut faire d'eux une « sainte milice », sans cesse en armes contre « la milice de Satan », une « chevalerie » qui avait pour dame la sainte Vierge. Leurs maisons, suivant l'expression de l'un d'eux, étaient des « camps ». L'ordre des Jésuites était une « compagnie ». Jésus-Christ en était « le capitaine ». La première obligation du « soldat de Jésus », c'était l'obéissance passive. Il devait obéir à son supérieur jusqu'au péché mortel inclusivement. Il devait être entre ses mains « comme un cadavre » (perinde ac cadaver), La devise de l'ordre était : A. M. B, G, [Ad majorem Dei gloriam), « pour la plus grande gloire de Dieu ». A la tête de l'ordre tout entier était le général, surveillé par un admoniteur et par un conseil de six assistants représentant les six nations de l'Europe. L'Europe était divisée en provinces, et à la tête de chacune était un provinciaLi*L9, France à elle seule formait quatre proviocôs :fV. îft'aljGe^j
Champagne, Aquitaine, Toulouse. Au-dessous de cet étatmajor venait toute une hiérarchie : d'abord les pères, ou profès des quatre vœux, qui ne prêtaient pas seulement les trois vœux ordinaires des religieux (pauvreté, chasteté, obéissance), mais le vœu particulier d'obéissance au pape; les frères ou profès des trois vœux (les trois vœux ordinaires), voués à la prédication et aux missions; les coadjuteurs spirituels, qui étaient des prêtres simplement agrégés à la société, et parmi lesquels se recrutaient les scolastiques, chargés de renseignement de la jeunesse; enfin les coadjuteurs temporels, qui n'étaient presque que des serviteurs.
Le vœu d'obéissance au pape, vœu caractéristique de cet ordre, faisait de la compagnie de Jésus une puissance absolument indépendante des rois et des Églises nationales. Le jésuite ne se considérait plus comme le sujet d'aucun monarque et ne dépendait point de l'évêque dans le diocèse duquel il résidait. Contre les rois, en matière temporelle, contre les évêques, en matière de discipline religieuse, son rôle était de faire, à tout prix, prévaloir les volontés du pape, chef suprême, absolu, infaillible, de l'Église.
En dehors de l'observation de leurs vœux, ils n'étaient tenus à aucune règle monastique, n'étaient point renfermés dans un cloître, ne portaient pas de costume particulier. Us avaient le droit et même le devoir de se mêler au monde; ils avaient le choix des moyens par lesquels ils comptaient agir sur lui. On les vit prédicateurs dans les églises, professeurs dans les écoles et dans les universités, juges dans les tribunaux ecclésiastiques, confesseurs des rois dans les cours, missionnaires chez les peuples barbares, mandarins et astronomes en Chine, brahmanes dans l'Inde, marchands dans les Antilles, souverains temporels et spirituels dans leur colonie du Paraguay. Us reconquirent à l'Église cathohque une partie de l'Europe et lui conquirent des peuples nouveaux dans les mondes nouveUement découverts.
En France, leur premier collège fut celui de Clermont, fondé à Paris par Guillaume Duprat, évêque de Germoni. Il'^st îSeir^it^^ssement qui est aujourd'hui le lycée Louis-
le-Grand. Ils en eurent d'autres à Billom (Auvergne), à Mauriac, Rodez, Pamiers, Tournon, la Flèche, etc. La quatrième partie de leurs « Constitutions », la Ratio studiorum, est consacrée à l'organisation des études. Ils employèrent des méthodes qui aujourd'hui nous semblent surannées, mais qui alors étaient supérieures à celles des universités. « Pour ce qui regarde l'instruction de la jeunesse, écrivait le grand Bacon, consultez les classes des Jésuites, car il ne se peut rien faire de mieux ». La base de leur enseignement, c'étaient les humanités, c'est-à-dire l'étude des langues et des auteurs classiques. Leurs élèves apprenaient à écrire en latin, même à faire des vers latins. Les sciences étaient absolument négligées. La discipline de leurs collèges était paternelle, mais sévère; ils abusèrent du fouet. Leurs succès comme professeurs attirèrent cependant à leurs écoles même des fils de gentilshommes et de bourgeois protestants.
En France, les Jésuites furent tout d'abord suspects à la royauté, redoutés des évêques, jalousés des ordres religieux, repoussés par la Sorbonne et par l'Université, dans les chaires desquelles ils tentèrent de se glisser. Ils prirent part à toutes les controverses contre les protestants, aux intrigues de la cour, aux guerres civiles. On put les accuser d'avoir prêché le régicide et d'avoir suscité les attentats contre Henri III et Henri IV. Ils furent chassés en 1594 et 1505, par arrêt de presque tous les parlements, rappelés en 1604, et nous les trouvons, au xvii^ siècle, installés à la cour de Louis XIV, confesseurs et conseillers des rois, promoteurs de toutes les mesures d'intolérance. Réformes dans TÉgUse catholique : concile de Trente. — L'Église, qui s'était assuré ces redoutables auxiliaires contre les peuples, contre les rois indociles ou tièdes, essaya de désarmer les réformateurs protestants en se réformant elle-même. Ce fut le rôle du grand concile œcuménique qui se tint à Trente et qui dura, avec quelques interruptions, de 1545 à 1563. Un moment, les deux plus grandes cours catholiques de l'Europe, celle de France et celle d'Autriche, essayèrent d'y faire adopter des réformes importantes : le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces, l'office en langue nationale. Les Jésuites
réussirent à faire repousser ces innovations. Alors toutes les hérésies anciennes furent de nouveau condamnées, tous les dogmes qu'avait attaqués le protestantisme furent de nouveau affirmés avec plus de rigueur, tous les sacrements et toute la hiérarchie furent maintenus. Le pape fut déclaré chef suprême de l'Église, et, depuis lors, jusqu'à la récente année 1870, il n'eut pas à réunir une seule fois le concile œcuménique. Les seules réformes prescrites furent l'obligation de la résidence pour les prélats, Tinterdiction du cumul des bénéfices, l'institution des séminaires, où furent internés les jeunes gens destinés à la prêtrise et qui jusqu'alors n'avaient été soumis à aucune discipline. On s'occupa moins de ramener à l'Église les nations qui s'en étaient séparées que de lui soumettre plus étroitement celles qui lui étaient restées fidèles.
Les décisions du concile ne furent pas admises en France sans une vive résistance des parlements, dévoués aux « libertés de l'Église gallicane » et à « l'indépendance de la couronne ». Elles devinrent cependant la base de l'enseignement dans les séminaires et le fond du nouveau catéchisme, qu'on appelle le « catéchisme du concile de Trente ». Elles donnèrent une âpreté nouvelle aux luttes entre protestants et catholiques, entravèrent tous les efforts des partisans de la tolérance religieuse et contribuèrent à prolonger les guerres civiles.
Le protestantisme en France. — Dans l'Église de France s'étaient glissés quelques-uns des abus qui, dans d'autres pays, avaient amené la Réforme protestante. La façon dont la royauté distribuait les bénéfices ecclésiastiques avait parfois dégénéré en simonie^ c'est-à-dire en trafic des choses saintes. On avait donné des évêchés et des abbayes à des hommes qui n'étaient clercs que de nom; on avait toléré que les titulaires ne résidassent pas dans leur évêché ou leur monastère, mais les fissent gérer par quelque prêtre ou quelque moine, auquel ils abandonnaient une très petite portion des revenus, tandis qu'ils en dépensaient la plus grande part dans les plaisirs mondains. On avait autorisé un même titulaire à cumuler jusqu'à quinze abbayes. Le clergé inférieur était accusé de faire toutes sortes de métiers, depuis celui de gouverneur de château
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jusqu'à celui de cabaretier. Dans les couvents d'hommes et même de femmes, Finobservation de la règle monastique avait amené des scandales, déjà dénoncés au xv® siècle par les grands docteurs de l'Église, Gerson, Clémengis et Pierre d'Ailly. L'instruction religieuse du peuple était négligée : on l'abandonnait à son ignorance, à ses pratiques superstitieuses, et le culte de la Vierge et des saints, des images, des reliques, avait dégénéré en une sorte d'idolâtrie. Enfin le trafic des indulgences, qui, en Allemagne, avait suscité la protestation de . Luther, s'était introduit en France. Le dominicain Pépin, dès le temps de Louis XII, dénonçait « ces quêteurs, ces prôneurs d'indulgences qui, avec des tromperies et des mensonges sans nombre, s'efforcent de vendre le paradis à prix convenu, comme on vend des chevaux et des porcs à la foire ».
Ces abus révoltaient la conscience des gens pieux : ceux qui s'étaient mis à lire les Écritures n'y trouvaient rien qui justifiât de telles pratiques. Ils finissaient par attaquer le principe même de l'Eglise catholique et par adopter les doctrines de Calvin. Tel était par exemple ce Leclerc, simple ouvrier cardeur, brûlé en 1525.
Une seconde catégorie d'adversaires, c'était les lettrés, les philosophes, les humanistes, comme on les appelait alors, libres esprits qui, sans se convertir au protestantisme, entendaient s'affranchir du joug de la théologie et en voulaient à l'Église de son intolérance, des entraves qu'elle apportait aux recherches scientifiques, de ses rigueurs contre les hérétiques. Tels étaient ce Lefèvre d'Étaples, qui publia une, revision de la Vulgate, ou texte latin des Ecritures, et qui dut s'enfuir à la cour de Marguerite de Valois, ce Louis Berquin, cet Etienne Dolet, que le roi protégea quelque temps, puis finit par abandonner, et qui lurent suppliciés l'un en 1529, l'autre en 1546.
Une troisième catégorie plus redoutable, c'étaient les gentilshommes qui adhéraient au protestantisme dans un but intéressé. Ils avaient vu l'aristocratie, en Angleterre et en Allemagne, s'enrichir des vastes domaines confisqués sur l'Église et ils espéraient, en cas de triomphe du calvinisme, trouver en France une semblable fortune. D'ailleurs le repos et l'obéissance pesaient à cette classe
belliqueuse et turbulente : ils pressentaient qu'à la faveur des troubles religieux ils pourraient bien ébranler Tautorité royale et recouvrer leur ancienne indépendance. Persécutions et guerres religieuses en France. — La
France ne put donc échapper aux maux qui désolèrent l'Europe. Placée entre les pays catholiques du midi et les pays protestants du nord, elle fut un champ de bataille pour les deux croyances. Le roi de France, qui était le roi très chrétien, se crut obligé de punir Thérésie comme un crime contre l'État. Les légistes avaient pour maxime : « Un seul roi, une seule foi ». La Sorbonne, gardienne de Torthodoxie, réclamait le supplice des hérétiques. Ainsi toutes les autorités constituées étaient armées contre la Réforme. La masse du peuple des villes et des campagnes lui était hostile. Elle n'apparaissait pas seulement comme une innovation impie; elle était discréditée comme une importation de l'étranger et suspecte comme le mot de ralliement des classes nobiliaires.
Sous François I*»*, qui s'alliait aux princes protestants d'Allemagne, qui d'abord avait offert au luthérien Mélanchton et à l'incrédule Érasme d-es chaires au Collège de France, qui, en 1535, par l'édit de Noyon, avait ordonné de suspendre les poursuites en matière de religion, les maximes d'intolérance finirent cependant par l'emporter. Le roi crut que la nouvelle religion menaçait le trône tout autant que l'autel. Des hérétiques furent brûlés, solennellement, en sa présence. En 1545, eut lieu l'horrible massacre des Vaudois.
Sous Henri II, après l'édit de Ghâteaubriant (1551), qui enjoignait aux tribunaux civils et ecclésiastiques de poursuivre les hérétiques, après l'édit d'Ëcouen (1559), qui décrétait contre ceux-ci la peine de mort, il y eut également des procès et des supplices.
Sous les successeurs de ce prince, les protestants ne se résignèrent plus au rôle de persécutés. Leur doctrine s'était répandue partout. Si la masse du peuple des campagnes restait fidèle à l'ancienne religion, la noblesse et les bourgeois des villes se divisaient. On peut dire que la plus grande partie de la noblesse embrassa le protestantisme, tandis que la plus grande partie de la bourgeoisie resta
catholique. Quand le protestantisme se fut assuré Tappui de la classe militaire, il devint un parti armé et put lutter sans désavantage contre les armées du roi. Sous François II, les huguenots essayèrent de se rendre maîtres du roi au château d'Amboise. Sous Charles IX, il y eut quatre guerres civiles; il y en eut quatre sous Henri III. La lutte continua sous Henri IV. Pour les protestants, les catholiques étaient des papistes; pour les catholiques, les protestants étaient des huguenots (du mot allemand eidgenossen, confédérés).
Principe noavean de la toléranee reli^ense. — Pourtant elles furent soutenues avec énergie, ces idées de tolérance dont le triomphe, moins tardif, nous aurait épargné de si cruels déchirements. Dès 1560, le chancelier Michel de l'Hôpital, aux États généraux d'Orléans, suppliait les partis de renoncer à leurs fureurs : « Otons, leur disait-il, ces mots diaboliques, luthériens, huguenots, papistes; ne changeons pas le nom de chrétiens. » La même année, par redit de Romorantin, il attribuait aux évêques la connaissance du crime d'hérésie, afin d'empêcher en France l'établissement de cette Inquisition qui dépeupla l'Espagne et ruina la Belgique. En outre, il stipulait que les parlements seuls auraient le droit de condamner à mort. Par l'édit de juillet (1561), il substitua contre les hérétiques la peine du bannissement à la peine capitale, n'édictant celle-ci que contre les assemblées et contre les actes propres à troubler la paix publique. U publiait de temps à autre des amnisties pour arrêter les poursuites et élargir les accusés. Au colloque de Poissy (août 1561), où il réunit en présence du roi les docteurs des deux religions, il essaya d'amener une réconcilialion entre les catholiques et les protestants. Par l'édit de Saint-Germain (17 janvier 1562), il autorisa pour toute la France l'exercice du culte réformé hors de l'enceinte des villes fermées. C'est notre premier édit de tolérance. Quand la guerre éclata malgré tous ses efforts, l'influence du chancelier se fît sentir encore dans tous les traités de paix. La Saint-Barthélémy (1572) lui fit un chagrin dont il mourut.
La cause de la tolérance religieuse, morte avec l'Hôpital, ressuscita vingt ans après avec le parti des politiques. Elle
«ut son manifeste dans )e vigoureux pamphlet connu sous le nom de Sartre Ménippée : elle eut son plus glorieux représentant dans la personne de Henri IV*
IL Humiliation du pouvoir royal.
Arrêt dans le prof^ès du pouvoir royal. — Dans la seconde moitié du siècle, sous les faibles successeurs de Henri II, les progrès du pouvoir royal sont arrêtés comme ceux de la prospérité publique. Une période de guerres civiles succède à la période d'expéditions au dehors et de paix au dedans.
Réaction aristocratique contre la royauté. — La royauté fléchit un moment devant les nobles insurgés au nom de la religion. A la tête de la noblesse huguenote, se placent quelques grandes familles, comme les Ghâtillon, les Bourbon, dont les Gondé sont une branche; à la tête de la noblesse catholique, les Montmorency, les Guise. La cour essaie de tenir la balance entre les partis ; mais ses habiletés sont déjouées par la violence des passions. Tour à tour, elle se rapproche des protestants ou des catholiques, mais cette politique de bascule lui enlève toute autorité morale. Les protestants lui imposent, les armes à la main, des traités humiliants ; les catholiques la forcent à violer ces traités et à recommencer la guerre.
Gomme la majorité de la noblesse est d'abord acquise au protestantisme, les prises d'armes des huguenots ont le caractère d'une réaction nobiliaire contre la royauté. Us en viennent à formuler des théories républicaines : u Quel roi? disaient-ils au temps de la minorité de Gharles IX. Nous sommes les rois. Gelui que vous dites est un petit royot ; nous lui donnerons les verges et lui baillerons un métier pour lui faire apprendre à gagner sa vie comme les autres, n Dans les traités qu'ils imposent à la royauté, ils ne stipulent pas seulement le libre exercice du culte protestant; mais ils exigent, comme à la paix de Saint- Germain en 1570, que le roi leur remette des places fortes, qui leur serviront de garantie contre lui. Ils se font livrer les forteresses de la Rochelle, Gognac, Montauban, la Gha-
rité, afin de pouvoir s'y retrancher contre les troupes royales. Ils traitent avec le roi d'égal à égal, comme s'ils étaient une puissance indépendante.
Les catholiques combattent avec le roi contre l'ennemi commun; ils ont besoin des troupes royales parce qu'ils sont les plus faibles ; mais ils ne sont pas plus dociles au fond que les protestants. Henri de Guise est un factieux tout comme les princes de Condé, et son ambition est encore plus dangereuse.
Chacune des deux factions ne voit plus l'intérêt du royaume, mais son intérêt propre. Chacune fait appel aux puissances étrangères. Les huguenots demandent le secours de la reine d'Angleterre et, en 1562, lui livrent le Havre, le premier port militaire de France; plus tard, ils ouvrent la frontière de TEst aux reitres et lansquenets protestants de l'Allemagne. Les papistes appellent les Suisses des cantons catholiques ; ils implorent le secours du roi d'Espagn& Philippe II et, en 1584, signent, avec lui le traité de Joinville; en 1593, ils essayent de faire adjuger la couronne d& France à un prince espagnol. Il semble que les intérêts dfr nationalité s'effacent pour faire place aux intérêts religieux; il n'y a plus de patrie, mais seulement deux grandes liguesreligieuses qui sont en lutte d'un bout à l'autre de l'Europe; il n'y a plus des Français, des Anglais, des Allemands, des Espagnols, mais seulement des protestants et des catholiques.
La royauté subit la même éclipse que l'idée de patrie. Qui donc, parmi les gentilshommes protestants ou catholiques, se soucie des ordres de roi? D'ailleurs la royauté est digne du mépris où elle est tombée : elle n'a su ni imposer aux protestants le respect de la religion établie,, ni imposer aux catholiques le respect de la liberté de conscience. Au lieu de commander, elle se perd dans les intrigues italiennes de Catherine de Médicis. Au lieu de combattre à ciel ouvert, elle en vient à méditer des guet-apens, comme le massacre de la Saint-Barthélémy.
Réaction démocratique contre la royauté. — Les prises d'armes des huguenots avaient été surtout une insurrection aristocratique; le soulèvement des catholiques, sous Henri III, prit le caractère d'une insurrection
démocratique. Les protestants étaient plus nombreux dans la classe nobiliaire; les catholiques compensèrent cette infériorité en faisant appel au peuple des villes. Alors s'organisa la Sainte-Ligue qui prit pour son chef, non le roi très chrétien, le fils aîné de l'Eglise, mais bien le duc de Guise, qui lui-même aspirait à la couronne et se donnait pour un descendant de Charlemagne. La Sainte-Ligue comprenait non seulement les seigneurs, mais surtout les villes de la France septentrionale. Elle avait pour centre Paris, qui s'était donné une organisation démocratique et militaire, qui avait armé toute sa population et créé le gouvernement démagogique des Seize, chefs des seize quartiers. Paris faisait cause commune avec les nobles •catholiques, le duc de Guise, la duchesse de Montpensier, Je duc de Mayenne; mais il n'obéissait qu'à ses curés et 4i ses tribuns populaires. En 1588, il dressa des barricades «contre Henri 111, repoussa à coups de mousquet et à coups de pierres sa garde suisse, le chassa de la ville et s'apprêta à soutenir un siège contre lui.
Ainsi toutes les classes de la population avaient secoué le joug. Les villes protestantes, la Rochelle, Cognac, Montauban, comme les villes catholiques, Paris, Lyon, Bourges, Orléans, Rouen, Dijon, fermaient leurs portes aux troupes royales. Tout le passé municipal renaissait en même temps que le passé féodal : tandis que les nobles reprenaient leurs droits de guerre, de justice, de finance, les magistrats municipaux ressaisissaient le commandement des milices, la juridiction civile que le chancelier de l'Hôpital venait de leur enlever , jugeaient les procès criminels sans se soucier de l'appel aux parlements, administraient les fmances des villes sans en rendre compte à personne. L'esprit d'insubordination descendait dans les couches profondes de la population. Les paysans, à force d'entendre parler de la Bible, disaient : « Qu'on nous montre dans la Bible si nous devons payer ou non. Si nos prédécesseurs ont été sots ou bêtes, nous n'en voulons point être. »
Réaction ecclésiastique contre la royauté. — La papauté, dont les anciens rois avaient si fermement contenu les prétentions, se sent encouragée, elle aussi, à reprendre Je terrain perdu. Avec le pape Sixte-Quint reparaissent les
HUMILIATION DU POUVOIR ROYAL o33
liautes ^visées d'Innocent III et de Boniface VIII. 11 s'arroge le droit de disposer de la couronne de France, déclare Henri de Béarn déchu de ses droits au trône comme hérétique, approuve que le sceptre soit déféré au vieux car- •dinal de Bourbon.
Ainsi toutes les forces du moyen âge, si longtemps •comprimées par la puissante main des rois, féodalité, •communes, clergé, se relèvent comme pour anéantir la monarchie.
Insoumission des agents du roi. — Les agents du roi •eux-mêmes se tournent contre lui. Ces gouverneurs des provinces que François P' avait voulus si dociles se mettent à la tête des forces royales contre la royauté, organisent le soulèvement de leurs administrés, se conduisent en souverains indépendants.
Idées anarchistes et réf^cides. — Ce n'étaient plus seulement les protestants qui affichaient des maximes anarchistes. Les prédicateurs de la Ligue enseignaient que le peuple a le droit de refuser l'obéissance à un monarque qui désobéit à l'Eglise et qu'on peut tuer un tyran. Ce sont ces doctrines régicides qui mirent le poignard aux mains du moine Clément contre Henri III, et plus tard de Ravaillac contre Henri IV. Les gentilshommes rêvaient le rétablissement de la féodalité; les bourgeois •catholiques et les moines rêvaient d'une démocratie qui n'aurait eu d'autre souverain que Dieu, c'est-à-dire le pape, son vicaire sur terre. Les livres hostiles à la royauté sont dans toutes les mains : celui de la Boétie, la « Servitude volontaire »; celui d'Hubert Linguet, les « Revendications contre les tyrans »; les « Apophtegmes ou discours notables recueillis de divers auteurs contre la tyrannie et les tyrans » ; le « Discours des jugements de Dieu contre les tyrans », etc. La révolte contre la royauté, la théorie du régicide sont prêchées dans les conciliabules des nobles, sur les places publiques des cités, du haut de la chaire chrétienne, aussi bien par le ministre protestant que par le moine catholique.
Puissance nouvelle des États g^énéranx. — Dans la faiblesse croissante du pouvoir royal, les États généraux ont repris faveur. Déjà sous le jeune roi François II, l'Hôpital
CIYILISATION FRANÇAISE
les a convoqués à Orléans, en 1560, et à Pontoise en 1561^ Il les a associés à ses réformes judiciaires, à sa politique de modération et de tolérance religieuse. Il leur a fait repousser l'établissement d'un tribunal dlnquisition pour le crime d'hérésie *. Les assemblées qui suivirent n'eurent pas ce caractère de sagesse et de patriotisme. Elles furent des États généraux de parti, qui représentaient non la France, mais les passions religieuses. Les premiers Ëtats> de Blois, en 1576, furent convoqués après une si violente pression électorale qu'un seul député protestant, sur 32& membres, y put figurer. Les seconds États de Blois, en 1588, s'inspiraient des fureurs de la Ligue : ils achevèrent de mettre le roi Henri III à la discrétion du duc de Guise,, et ne lui laissèrent d'autre alternative que l'abdication ou le meurtre de son ambitieux sujet. Dans ceux de 1593, tenus à Paris, et qui ne comptaient que 130 députés, il y eut encore assez de patriotisme pour repousser la proposition de l'ambassadeur espagnol qui demandait la couronne de France pour une fille de son maître; il n'y en eut pas assez pour acclamer le légitime héritier du trône. La nation revient au roi. — Le peuple à ce moment commençait à être las de l'anarchie. Depuis que la royauté était comme anéantie, il comprenait quelle protection il avait perdue. Les yeux se tournèrent vers le légitime héritier. Une seule chose arrêtait l'élan du peuple vers le roi : le Béarnais était protestant. Henri IV eut la sagesse de faire tomber ce dernier obstacle : en 1593, il abjura le protestantisme dans l'église de Saint-Denis et en 1594 se fît sacrer dans la cathédrale de Chartres.
Ouvrages a consulter : Michelet, La Réforme et Les guerres ci' viles. — Mig^et, Mémoires kistori' gués {établissement de la Réforme à Genève). — Comte Delaborde, Coligny. — Tessier, L'amiral Coligny, — H. Forneron, Les ducs de Gutse et leur époque, — Rémusat, La Saint' Barthélémy, — Bordier, La Saint- Barthélémy , — Haag , La
France protestante. — Ranke, Histoire des papes. — De Hûboer. Stxte- Quint. — Martin Philippson, Xacon^reréoolution religieuse au XVI' siècle^
— Challe, Le calvinisme et la Ligue.
— Vitet, La Ligue, — LariiU, La démocratie chez les prédicateurs dp la Ligue. — Grégoire, La Ligue en Bretagne, — Mourin, La Réforme et la Ligue en Anjou,
1. Il leor a même fait admettre que le clergé n'était pas le propriétaire^ mais seulement le dépositaire de ses biens et qu'il en devait compte à l'Etat. C'est une idée qui sera reprise au début de la Révolution française^