RÈGNE DE HENRI IV (1589-1610) I. RÉTABLISSEMENT DE V AUTORITÉ ROYALE
L'œuvre de Henri IV. — Depuis 1589, Henri lY était roi légitime par la mort de Henri III; depuis 1594, grâce à son abjuration, il avait fait son entrée dans Paris ; depuis 1595, il avait été solennellement absous par le pape Clément VIII. Et cependant il avait encore son royaume à reconquérir, non seulement sur les Espagnols, mais sur les gouverneurs des provinces et des châteaux, sur les villes qui avaient repris leur indépendance, sur les bandes de routiers qui infestaient les campagnes, sur les débris de la Ligue catholique, sur la Ligue protestante encore debout.
f«> Lutte contre Taris toeratle. — Les gouverneurs soi-disant royaux s'étaient rendus indépendants dans leurs provinces. Six membres de la famille des Guise étaient gouverneurs : Guise en Champagne, Mayenne en Bourgogne et Lyonnais, Aumale en Picardie, Mercœur en Bretagne, Elbœuf en Poitou, Nemours en Provence. Les Guise étaient donc plus vraiment rois de France que le Béarnais. D'autres seigneurs catholiques les avaient imités : Joyeuse en Languedoc, Villars en Normandie, La Châtre en Orléanais, Saint-Pol dans le Réthelois. Tous s'appuyaient, pour résister à Henri IV, sur les parlements, les seigneurs et les villes du parti ligueur. Les grands du parti protestant ou même du parti royal, les Conti, les d'Épernon, les Montpensier, les Soissons, les Biron, les Montmorency, les Lesdiguières, affectaient la même indépendance vis-à-vis du roi. Les uns comme les autres avaient usurpé tous les
•ilroits régaliens, levaient des impôts, disposaient des •caisses publiques, commandaient aux troupes.
Jusqu'où s'élevaient les prétentions des grands, on le voit par les propositions émises par l'un d'eux. Il deman- 'dait que « ceux qui avaient des gouvernements par commission les pussent conserver en propriété, en les reconnaissant de la couronne par un simple hommage-lige «^ Il faisait remarquer que c'était « chose qui autrefois s'était pratiquée ».
En effet, c'était chose qui s'était pratiquée au xi® siècle, lorsque le roi était réduit à ses domaines de l'Ile-de-France, au temps d'Hugues Capet et du bon roi Robert.
Déjà le morcellement féodal, non plus seulement en provinces, mais en cantons, se poursuivait. Dans chacun des -grands gouvernements , de petits seigneurs , chefs de bandes ou gouverneurs de petits châteaux, aspiraient à jouer un rôle indépendant. Ils n'obéissaient pas plus aux grands gouverneurs que ceux-ci n'obéissaient au roi.
Ces petits tyrans étaient les pires de tous. Les deux frères Saint-Offange, qui occupaient les deux forteresses •de Saint-Symphorien et Rochefort en Anjou, commettaient •<les excès épouvantables dont la liste a été dressée dans la lettre de rémission par laquelle le roi déclara plus tard leur pardonner. Ils avaient, sous prétexte de zèle catholique, irûlé dix châteaux et massacré leurs garnisons, pillé les marchés et les foires, torturé et rançonné les marchands •€t les paysans, égorgé, avec leurs femmes et leurs enfants, deux cents huguenots saisis dans un prêche, brûlé à petit feu un protestant, saccagé des presbytères et des couvents, tué même des moines et des prêtres catholiques. Un certain Fontenelle, en Bretagne, avait fait périr dans d'horribles tortures cinq mille paysans, déshonoré leurs femmes ^t leurs filles, brûlé plus de deux mille maisons.
C'était donc le moyen âge, mais avec plus de barbarie et de férocité, que les nouveaux féodaux tentaient de nous ramener. Seulement leurs excès créaient au roi des partisans même dans les parlements ligueurs, même dans la masse de la bourgeoisie catholique. La France avait fait trop de progrès depuis Hugues Capet pour supporter le régime du xi« siècle. Quand le duc de Nemours essaya,
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«-en 1595, de se tailler dans le Lyonnais une principauté indépendante, la ville de Lyon, bien qu'elle fût du parti •de la Ligue, s'insurgea. Le parlement ligueur de Grenoble repoussa le duc de Savoie qui voulait mettre la main sur le Dauphiné et reconstituer l'ancien royaume d'Arles. Le roi profita aussi des défiances des petits seigneurs contre les grands : Boisrosé, qui craignait que Yiilars ne lui •enlevât ses châteaux de Fécamp et de Lillebonne, préféra ies livrer au roi, à condition d'en rester gouverneur. Bala- -gny, qui avait usurpé Cambray sur le duc d'Anjou, aima .mieux reconnaître Henri IV que de rendre la cité au duc.
Les provinces reconquises on raehetées. — Tantôt ,par les armes, tantôt en profitant des divisions entre les féodaux, tantôt en exploitant les craintes que leur inspirait le soulèvement des populations, Henri IV réussit, -<le 1589 à 1598, à reprendre, château par château, ville ipar ville, province par province, tout son royaume. Par- Août le roi installe ses gouverneurs à lui, ou, mieux encore, :ses « intendants de justice, police et administration ». La iiretagne ligueuse se soumit la dernière à Henri IV (1598), -comme la Bretagne féodale s'était soumise la dernière aux Valois. Ce fut encore grâce à un mariage : le roi promit <l'accorder à la fille du duc de Mercœur la main d'un de ses fils illégitimes, le duc de Vendôme.
Brissac avait reçu 480 000 livres pour rendre Paris; "Vitry céda Meaux moyennant 169 000 livres et la promesse d'une charge de capitaine des gardes ; Villars vendit les places de Normandie pour environ 4 millions, plus la «charge d'amiral de France ; d'Elbœuf reçut 1 million pour le Poitou, Mayenne 3 millions et demi pour la Bourgogne, Guise près de 4 millions pour la Champagne, Mercœur plus de 4 millions pour la Bretagne. Au total, 32 millions •qui en .feraient 118 de notre monnaie.
Le bourgeois Groulard, à qui l'on montra le registre de /ces dépenses, eut horreur de cette honteuse avidité de tous ces grands seigneurs : « On nous fit voir, dit-il, de grandes vilenies, et de l'argent incroyable donné à ceux qui avaient •trahi l'État et été cause des grandes guerres de la Ligue. »
Ainsi ce fut surtout à prix d'argent que le Béarnais, en liuit années, réussit à détruire cette nouvelle féodalité;
car c'était une féodalité avide et mercantile, inférieure* en moralité à la vieille féodalité, qui n'avait fléchi devant nos rois qu'après six siècles de luttes. Les hautes ambitions, les scrupules religieux des féodaux du xvi« siècle ne tinrent pas devant quelques sacs d'or. La nation avait pu apprécier leur incapacité, leur dureté, leur absence de convictions et de probité. Quand ce gouvernement de pillards eût été balayé du territoire, le peuple se prit d'une passion nouvelle pour le pouvoir tutélaire de la royauté, en dehors duquel il n'y avait qu'anarchie et misère et qui semblait personnifier l'unité, la grandeur et la prospérité nationales.
Indocilité des nobles : complots. — Bien du temps s'écoula avant que cette aristocratie, habituée à l'indépendance et à la licence des guerres civiles, redevînt la noblesse docile qu'avait assouplie François l®*". Le mépris de l'autorité royale et de ses officiers resta dans les mœurs des grands : le duc de Mercœur, à qui un avocat du roi avait, dans un procès, refusé le titre de prince, se rendit chez celui-ci avec une bande de gens armés et lui signifia <( qu'il n'était point venu pour lui souhaiter le bonsoir, mais pour lui dire qu'il était un maraud et qu'il lui ferait donner cent coups d'étrivières par ses laquais ». Le duc d'Épernon, le comte de Soissons osaient tirer l'épée contre Sully, parce que ce ministre du roi s'opposait à ce qu'ils pillassent le trésor.
Quand il eut dompté la grande coalition nobiliaire,. Henri IV eut à déjouer encore bien des complots isolés. Biron, que le roi avait fait duc, maréchal, gouverneur de la Bourgogne, ne trouvait pas son ambition satisfaite. Se trompant d'époque, il crut pouvoir recommencer le connétable de Bourbon ou les gouverneurs de la Ligue. Il essaya de ranimer les passions à la fois des ligueurs et des huguenots. Il s'allia aux ennemis de l'État, l'Espagne et le duc de Savoie : il signa un traité qui lui assurait la main d'une fille du duc et la souveraineté de la Bourgogne et de la Franche-Comté. Il essaya de faire tuer le roi. Henri IV, après lui avoir une première fois pardonné, le fit décapiter en 1602. Joinville, qui avait également traité avec la Savoie et l'Espagne, fut banni du royaume. Le père
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et le frère de la célèbre marquise d'Entraigues, qui avaient intrigué pour amener les Espagnols en Dauphiné et faire assassiner le roi, furent condamnés à mort, puis graciés. Le duc de Bouillon, qui avait voulu livrer aux Espagnols son gouvernement de Sedan, dut s'enfuir.
Édits contre les duels. — Henri IV essaya d'arrêter la manie des duels. On calculait que, de 1598 à 1607, quatre mille gentilshommes avaient été tués en combat singulier. Henri IV rendit en 1602 et 1609 deux édits interdisant le duel sous peine de mort; mais ils ne furent jamais appliqués. Il fallait compter avec la puissance du préjugé relatif au point d'honneur. Le roi institua donc un tribunal d'honneur où il siégeait lui-même avec le connétable et les maréchaux de France et qui avait à juger si telle ou telle affaire méritait de se dénouer sur le terrain. C'est ce qu'on appela ensuite le tribunal des maréchaux. La coutume fut plus forte que la sagesse du roi. Les duels continuèrent à décimer la noblesse.
Les villes ramenées à Tobéissanee. — Henri IV eut fort à faire également pour ramener les villes à l'ancienne sujétion. Lui-même avait dû leur faire des concessions, au début de son règne, pour obtenir qu'elles se soumissent. Meaux avait stipulé qu'elle ne recevrait dans ses murs qu'une compagnie de chevau-légers ; Lyon, que le roi ne bâtirait pas de citadelle dans la ville et qu'il n'y mettrait qu'une jgarnison de six cents Suisses; Orléans, qu'elle n'aurait ni forteresse, ni garnison. Beaucoup affichaient la prétention -de se garder elles-mêmes. La mésaventure d'Amiens, gardée par ses bourgeois et surprise, en 1597, par les Espagnols, montra combien cet esprit d'indépendance était mal placé.
^0 Lutte eontre la ligne protestante. — Restaient au roi deux grosses difficultés : les prétentions des huguenots •et le fanatisme de certains catholiques.
Les huguenots étaient restés maîtres de près de deux cents villes fortes de France. Ils formaient un parti puissant, encore en armes, dans le Poitou, l'Aunis, la Saintonge, TAngoumois, la Guyenne, le Languedoc, le Dauphiné. Inquiets de l'abjuration du roi, en 1593, ils avaient renouvelé à Mantes leur serment de confédération et juré de vivre et mourir unis en leur foi. En 1594, dans leur assem-
blée générale à Sainte-Foy, ils se donnèrent une organisation formidable. Ils divisèrent toute la France en neuf cercles. Chaque cercle avait à sa tète un conseil chargéde lever des impôts, de recruter les gens de guerre, d'entretenir les places fortes, d'amasser des armes et munitions. Au-dessus des conseils de cercles, s'élevait rassemblée générale, composée de neuf députés pour les neuf cercleset chargée « d'ordonner tout ce que le temps requerrait ». C'était une république huguenote qui s'organisait au sein du royaume de France. Le roi s'était engagé à payer les^ garnisons calvinistes qui tenaient les places calvinistes;; les protestants décidèrent que, s'il manquait à verser l'argent, les tailles et taillons seraient saisis entre les mains des receveurs royaux pour être appliqués au payement des soldats. Le roi avait consenti à ne nommer dans" les places calvinistes que des gouverneurs calvinistes : les huguenots décidèrent que, s'il se permettait de remplacerces gouverneurs par des catholiques, ou s'il menaçait de quelque autre manière leur sûreté, toute la confédération courrait aux armes. Les plus hardis rêvaient de mettre à leur tête un chef unique, sous le titre de protecteur. Le^ roi leur fit dire « qu'il voulait bien qu'ils entendissent qu'iP n'y avait autre protecteur en France que lui, des uns et des autres; et que le premier qui serait si osé d'en prendrele titre, il lui ferait courir fortune de sa vie ». Le vrai danger était que les calvinistes allassent chercher ce protecteur au dehors, en Hollande ou en Angleterre.
Prétentions des hn^^enots. — Quand le roi entreprit de régulariser leur situation par un édit, leurs exigences allèrent fort loin. Ils demandèrent : l» qu'on les admit indistinctement avec les catholiques aux emplois et aux charges publiques ; 2® qu'on subventionnât leurs ministres et leurs écoles; 3° qu'on leur accordât une entière et générale liberté d'exercer publiquement leur culte dans tous les lieux sans exception ; 4© qu'on nommât autant de magistrats réformés que de catholiques dans les parlements et dans les autres tribunaux du royaume ; 5® qu'on leur laissât en garde, pour leur sûreté, les villes qu'ils avaient entre leurs mains et que les garnisons en fussent payées des deniers du roi.
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Henri IV admettait les deux premiers points. Sur le troisième, il faisait remarquer que la publicité du culte protestant était împosssible dans un certain nombre de villes, où les catholiques se seraient aussitôt soulevés. Le partage •égal dans les tribunaux eût été souverainement injuste, puisque les calvinistes formaient à peine un dixième de la population totale. Relativement aux forteresses, les protestants en détenaient deux cents, tandis que les édits précédents ne leur en accordaient que neuf. Les négociations en restèrent là pendant quelque temps.
La confédération protestante* aidait faiblement Henri IV contre les Espagnols. Quand il partit pour reprendre Amiens, elle lui refusa le concours des cinq ou six mille hommes de troupes dont elle disposait : elle retint même dans ses garnisons une partie des troupes royales. Les députés calvinistes, réunis à Ghatellerault, sollicitaient l'Angleterre et la Hollande d'intervenir entre eux et le roi. Beaucoup regardaient le succès du roi à Amiens comme « la ruine de leurs affaires ». Peut-être se seraient-ils portés à une révolte si la mésintelligence ne s'était élevée dans leur parti, où les pasteurs et les seigneurs marchaient rarement d'accord.
Édit de mantes. — C'est dans ces circonstances que le roi publia redit de Nantes (1598). Il accordait aux calvinistes le libre exercice de leur culte : !• dans les châteaux des seigneurs hauts justiciers, au nombre de 3 500; 2» dans deux localités par bailliage ou sénéchaussée; 3« dans les villes et villages où l'exercice public du culte s'était établi avant l'année 1597. Il pourvoyait au traitement de leurs ministres et des maîtres de leurs écoles et collèges par une allocation annuelle de 165 000 livres, qui feraient un demi-million de notre monnaie. Les réformés devaient jouir des mêmes droits civils que les catholiques : il était interdit à leurs parents de les déshériter pour cause de religion, interdit aux prédicateurs ou professeurs catholiques de les attaquer en chaire, interdit de chercher à détourner leurs enfants de leur culte. On prenait les plus grandes précautions pour qu'ils obtinssent une justice impartiale : dans chaque parlement, il y eut une chambre mi-partie ou chambre de VÈdity composée de juges catho-
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liques et protestants. Les calvinistes étaient déclarés aptes à remplir tous les emplois.
Ils avaient le droit de tenir deux espèces d'assemblées : les unes pour la religion, telles que consistoires ^ synodes, conciles provinciattXy conciles nationaux; les autres, pour leurs intérêts politiques. Les protestants étrangers pouvaieht assister aux premières, mais non aux secondes, le roi n'entendant pas que des Anglais ou des Hollandais pussent s'immiscer dans les affaires politiques du royaume. Les calvinistes français conservaient provisoirement les deux cents places qu'ils occupaient, dont près de cent étaient en excellent état de défense et dont plusieurs, comme la Rochelle, Montpellier, Montauban, devaient, sous Louis XIII, résister à toutes les forces de la monarchie. Le roi payait la solde des garnisons, l'entretien des fortifications et s'engageait à n'y nommer que des gouverneurs calvinistes. Toutefois les huguenots ne devaient garder ces places, dites de sûreté, que jusqu'au moment où le roi se déclarerait en mesure de garantir autrement leur sécurité : on fixa d'abord un délai de huit ans qui fut ensuite prolongé de quatre ans.
Tel fut le célèbre édit de Nantes. Pour désarmer les catholiques, le Béarnais avait abjuré; pour désarmer les protestants, il fit Fédit de Nantes.
A l'égard de ceux-ci, il consentait à des concessions que lui-même dut trouver excessives.
Le droit de tenir des assemblées politiques et d'occuper des places de sûreté ne s'expliquait que par la nécessité de calmer les inquiétudes des protestants et de les mettre en état de se défendre eux-mêmes, si la royauté se trouvait impuissante à les protéger. Ce droit était incompatible avec l'unité nationale et le bon ordre public; il constituait un État armé au cœur de l'État ; il devait nécessairement disparaître quand les passions religieusess'apaiseraient. Henri IV ne l'accordait que pour mettre fin aux luttes civiles : il lui fut arraché à la fois par les exigences des calvinistes et par le désir de les faire respecter par les catholiques. Si le règne d'Henri IV se fût prolongé, lui-même, au nom de sa prérogative souveraine,, aurait été obligé de revenir sur cette partie de son œuvre ^