‹ Histoire de la civilisation française (volume 2)Chapitre 6 sur 85 · CHAPITRE PREMIER T£MPS PRIMITIFS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER T£MPS PRIMITIFS

L.es raees fossiles. — Sur le sol qui a été plus tard la Gaule et qui est devenu la France, il a existé d*abord des races d'hommes qu'on appelle races préhistoriques, c'est-à-dire « antérieures à toute histoire ». Les plus anciennes sont appelées races fossiles : on trouve leurs ossements mêlés à ceux d'animaux dont les espèces sont depuis longtemps disparues.

Ces hommes ont vécu à une époque où la configuration du sol et le climat de notre pays n'étaient pas tels que nous les voyons aujourd'hui. A l'époque que les géologues appellent quatemairey le climat de la France actuelle semble avoir été plus chaud qu 'aujourd'hui, et cependant certaines régions étaient très froides, car les glaciers des Alpes s'étendaient beaucoup plus qu'aujourd'hui. Aussi

R. Civil. T. I. 1

"î CIVILISATION FRANÇAISE

Ton trouvait chez nous, à la fois, les animaux des pay» chauds, tels que le lion, le tigre, Téléphant, Thippopotame, le rhinocéros, le singe, et les animaux des pays septentrionaux, comme Tours blanc, le renne, le phoque.

L'homme de Tâge quaternaire a connu aussi des animaux qui n'existent plus nulle part : le mammouth,, sorte d'éléphant gigantesque, de 5 à 6 mètres de haut, tout couvert d'une toison rousse, avec des défenses de 4 mètres de long, recourbées en arc de cercle, le rhinocéros à narines cloisonnées, le grand hippopotame, le grand ours des cavernes, l'hyène des cavernes, le grand félin des cavernes, plus fort que le lion et le tigre d'aujourd'hui,, le grand cerf d'Irlande, remarquable par son immenseramure, etc.

Les hommes fossiles appartenaient eux-mêmes à plusieurs variétés. Facute de savoir quels noms portaient ces peuplades, les savants ont adopté les désignations suivantes. Ils distinguent : 1» la race dite de Cannstadt, ainsi appelée parce que c'est dans une caverne près de Cannstadt (Wurtemberg), qu'on a trouvé pour la première fois> en 1700, un crâne appartenant à cette race et qui indique une intelligence peu développée et des instincts farouches ^ 2® la race dite de Cro-Magnon : c'est dans la caverne de Cro-Magnon (Dordogne) qu'on en a trouvé, en 1868, le premier squelette ; 3<* la race dite de Grenelley dont on a découvert des ossements dans le sol de Paris; 4® la race dite de Furfooz, dans les terrains du bassin de la Meuse, A en juger par leurs ossements, les hommes de ces trois dernières races étaient robustes et très vigoureux; ils avaient une taille variant de 1 m. 53 à i m. 78, à peu près celle des hommes d'aujourd'hui; leurs crânes indiquent une intelligence assez développée.

La vie des tribus sauvages d'aujourd'hui peut seule donner une idée de la dure existence qu'ont menée ces premiers hommes. Ils erraient par groupes peu nombreux, car la population de notre pays était alors très clairsemée. Ils avaient pour abri les cavernes qu'ils disputaient aux grands animaux féroces : aussi les appelle-t-on encore troglod3rtes, ou habitants des cavernes. Ils avaient pour vêtements les peaux des animaux qu'ils abattaient^

pour nourriture celle qu'ils devaient aux hasards de la chasse et de la pêche, ou celle que leur procuraient le» troupeaux de rennes qu'ils paraissent avoir réussi à apprivoiser, comme les Lapons d'aujourd'hui. Ils se réunissaient par bandes pour attaquer l'énorme mammouth, cerner les troupeaux de buffles et de chevaux sauvages, se défendre contre les grands lions. Souvent aussi, ces bandes> se faisaient entre elles une guerre acharnée pour s'enlever leurs rennes ou se disputer leur gibier. Comme on constate des entailles faites de main d'homme sur des crânes humains de ce temps, on peut croire que ces sauvages, à loccasion, se mangeaient les uns les autres. Ils auraient été anthropophages comme certaines tribus océaniennes de notre temps.

Dans les civilisations primitives, on distingue plusieurs iges différents, caractérisés par la nature de l'armement. L'&ge quaternaire, ou âge des races fossiles, peut aussi s'appeler âge de la pierre éclatée. L'homme, en choquant deux silex ou cailloux l'un contre l'autre, les fait éclater : il obtient des pierres tranchantes, de forme irrégulière, qu'il emmanche de manière à avoir des espèces de casse-têtes, des lances, des flèches; il obtient des racloirs dont il se sert pour écorcher le gibier ou racler les os. Chose singulière, ces peuplades si sauvages n'ont pas été dépourvues d'un certain goût artistique qu'on ne revoit plus dans les populations de la période suivante, qui furent cependant beaucoup plus civilisées. On a retrouvé, gravées sur des cornes de renne, sur des fragments de défense de mammouth, sur de simples morceaux de bois, des représentations des animaux primitifs, très simples de dessin, mais d'une frappante ressemblance : le mammouth, le renne, le bouquetin, l'ours des cavernes, et même des êtres humains.

L«es races préhistoriques da seeond ft^e. — Aux races fossiles succédèrent bientôt sur notre sol des races, également sans nom connu, et qui sont les races préhistoriques du second âge. Suivant toute apparence, elles sont venues de rOrient. Les tombes qui renferment leurs ossements sont surtout répandues dans l'ouest et le nord de la Gaule : c'est donc cette partie de notre pays qu'elles ont habitée.

On reconnaît leurs tombes à cette particularité que les ossements humains sont calcinés : ces hommes n'enterraient donc pas leurs motts comme les populations de Tâge quaternaire; ils les brûlaient.

Le trait caractéristique de cette civilisation, c'est qu'à la pierre éclatée succède, dans la confection des armes, la pierre polie. Aussi cette période s'appelle-t-elle l'âge de la pierre polie. Avec une patience ou une habileté plus grande, à force de frotter les pierres l'une contre l'autre, l'homme parvient à leur donner une forme plus régulière, un tranchant mieux affilé. Dans les andouillers de cerf, il creuse des douilles qui permettent de fixer ces pierres à des bâtons; il rend plus meurtrières les flèches de silex en les barbelant. Avec les bois durs, avec la corne de renne ou de cerf, avec les os de poisson, il fabrique aussi des hameçons et des harpons pour pêcher, des aiguilles pour coudre, et quantité d'autres outils.

L'âge de la pierre polie nous montre les industries naissantes. Dans quelque éclaircie de forêt, l'homme sème du froment, de Torge, des pois, du millet. Il en fait, non du pain, mais une espèce de galette. Il continue à chasser l'aurochs, le moufflon, le bouquetin, le sanglier ; mais il a domestiqué certains congénères de ces animaux : le bœuf, le mouton, la chèvre, le porc. Il possède le cheval, son plus précieux auxiliaire pour la guerre, la chasse et l'agriculture. Contre le loup ou le renard, il a trouvé un allié dans un animal de la même famille : c'est le chien, encore à moitié sauvage, mais qui s'apprivoise peu à peu, s'habitue à vivre dans le voisinage de l'homme, à le suivre à la chasse et à garder ses troupeaux. L'homme se bâtit des huttes, fabrique des poteries moins grossières; il a appris à tisser la laine, le lin, même les écorces de certains arbres, et à s'en faire des vêtements commodes.

Cités lacustres. — Dans ces temps primitifs, il a existé des populations qui vivaient dans les cités lacustres, espèces de villages établis sur les lacs. Il y a trente années environ qu'on a commencé à découvrir, en Suisse et en Savoie, les restes des pilotis qui ont supporté ces villages, et, en outre, des fragments de poterie, des armes, des ustensiles de pêche. Les hommes d'autrefois, pour échapper

aux bêtes féroces ou à des tribus ennemies, cherchaient donc un refuge sur les lacs, qui étaient alors bien plus nombreux qu'aujourd'hui. A une certaine distance du rivage , ils enfonçaient des pilotis dans l'eau ; sur ces pilotis, ils établissaient une plate-forme en madriers, et sur cette plate-forme construisaient leurs cabanes. Un pont de bois permettait de communiquer avec le rivage : on le retirait à l'approche de la nuit ou en cas de danger. On avait d'ailleurs sous la main une nourriture assurée; il suffisait de soulever une planche et de descendre un panier dans les flots pour le retirer plein de poissons.

Monuments mégalithiques. ~ Très anciennement aussi se sont élevés sur notre sol les monuments qu'on appelait autrefois druidiques. Gomme il est reconnu aujourd'hui qu'ils n'ont aucun rapport avec la religion des Druides, on les appelle simplement mégalithiques, ce qui signifie : « construits de grandes pierres ».

Les monuments mégalithiques se retrouvent non seule-ment en France, mais dans presque tous les pays du monde, là même où l'on n'a jamais entendu parler des Druides, comme en Afrique, dans l'Inde et en Amérique. Ceux de notre pays sont l'œuvre de populations primitives qui connaissaient déjà la pierre polie, plus anciennes certainement que les Gaulois.

Ces monuments étant aujourd'hui plus nombreux en Bretagne que dans le reste de la France, on leur a conservé souvent leurs noms bretons. On distingue parmi eux : l^les peub)ans{en breton, piliers de pierre) ou menhirs, qui sont des pierres allongées, plantées debout et qui ont par fois seize mètres de hauteur; 2» les crom-lechs, formés de peulvans plantés en cercle; 3° les alignements, formés de peulvans plantés en lignes parallèles : le plus célèbre des alignements est celui de la lande de Carnac, dans le Morbihan, qui occupe une étendue de trois kilomètres et qui, encore il y a quelques années, avant que les paysans n'eussent commencé à les exploiter comme une carrière, se composaient de 4000 blocs ; 4° les pierres branlantes, grandes tables de pierre, posées 'en équilibre sur quelque pointe de rocher : leur position est si bien calculée que nulle force humaine ne peut les déplacer, mais qu'un enfant

peut les mettre en branle ; 5® les dolmens (en breton : tables de pierre), formés d'une pierre horizontale portée sur deux ou plusieurs roches verticales; 6<» les allées couvertes, formées d'une succession de dolmens, qui constituent ainsi comme un long couloir, aboutissant parfois à une «spèce de salle.

On a ignoré longtemps dans quel but les constructeurs de ces mytérieux monuments * ont dressé ces blocs énormes. Il parait établi que ce sont, comme les Bretons les appellent, des pierres de souvenir, c'est-à-dire des monuments funéraires, tombeaux de chefs puissants. Ces monuments nous apprennent donc : 1« que ces peuples inconnus honoraient la mémoire de leurs morts, qu'ils avaient certaines idées religieuses, et que probablement ils croyaient à une autre vie ; 2® qu'ils avaient des chefs très obéis, dont la volonté despotique pouvait mettre en mouvement des milliers de bras pour leur bâtir ces tombes qu'ils entendaient habiter un jour ; 3° qu'ils avaient certaines connaissances en mécanique, car autrement comment auraient-ils pu transporter et dresser ces lourdes pierres? On ignore encore par quels procédés ils ont pu accomplir un travail qui étonne nos ingénieurs. On constate seulement que tous ces monuments sont faits de pierres absolument brutes. L'âge mégalithique n'offre plus aucun vestige de représentations artistiques.

Les raees historiques. — Enfin, arrivent d'Orient nos vrais ancêtres. D'abord, vers les x® et ix« siècles avant notre ère, les Celtes, race pacifique, qui semblent avoir introduit dans notre pays les métaux, c'est-à-dire le bronze et le fer, et qui occupèrent l'ouest et le centre de la Gaule, se superposant ainsi, peut-être sans combat et par la seule

1. A ces pierres se rattachent des légendes. Les paysans bretons racontent que les blocs alignés de Garnac sont un régiment de soldats païens, «nToyés à la poursuite de saint Cornéiy, et que celui-ci a changés en pierres. A Pinols, dans la Haute- Loire, un peulvan passe pour être la quenouille que les fées viennent filer à Theure de minuit. La pierre branlante des environs de Blois tournerait sur elle-même pendant la nuit de Noël. D*antre8 ont reçu du peuple des noms étranges : la pierre qui vire, la chaire aux diables, les roches aux fées, le palais des géants. Ailleurs, les paysans croient qu'elles sont hantées par des fées ou des nains qai, par les clairs de lune, viennent danser autour d'elles.

supériorité de leur civilisation, aux hommes de la pierre polie. Ils furent suivis, vers les vu* et \i^ siècles avant notre «re, par les Gaulois proprement dits, race essentiellement derrière et conquérante, reconnaissables à leurs grandes épées de fer sans pointe : ils subjuguèrent leurs devanciers et donnèrent leur nom à tout le pays. Enfin, dans le nord <ie la Gaule, apparurent les Belges, qui avaient pour armes distinctives des épées courtes et pointues. L'âge historique sur notre sol fut donc aussi l'âge des métaux.

Résamé. — Ainsi notre pays a été habité bien des milliers d'années avant que les historiens des nations civilisées^e l'antiquité, c'est-à-dire ceux des Grecs et des Romains, eussent songé à parler de lui. D'abord parurent les Taces fossiles, qui ne connaissaient d'autres armes que la pierre éclatée, d'autres habitations que les cavernes, d'autre occupation que la chasse, d'autres animaux apprivoisés que le renne. Puis les races sans nom, probablement venues d'Orient, auxquelles on doit les armes en pierre polie, la domestication des animaux utiles, les premiers rudiments d'agriculture, les premières idées religieuses, la première organisation politique, les cités lacustres et les monuments mégalithiques, enfin la substitution de la vie sédentaire à la vie errante. Puis les races historiques, également venues de l'Orient, qui ont introduit dans notre pays les armes de métal.

Les races primitives n'ont pas disparu complètement de notre sol; elles ont dû se mêler à celles qui sont survenues depuis. Qui sait si même les hommes de Tàge de la pierre éclatée, qui chassaient au rhinocéros et à l'ours blanc, n*ont pas laissé une postérité, et s'il n'y a pas des Français qui ont dans les veines le sang des troglodytes?

Ouvrages a consulter : Labbock, L'homme nréhistorique et Les ori-

Îmes de îa eivilwUion, — Lehoo, 'homme fouile. — Evans, Les âges 4e la pierre et L'âge du bronze, — Ed. Tylor, La eimltsation primitive.

— E. Desor : Les PalafUtes ou eonsiruetions lacustres du lac de Neu-

chàtel. — De Nadaillac, Les premiers hommes. — Girard de Kialle, Nos ancêtres. — D'Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de l'Europe,

— Mortillet, Antiquité de Vhomme.

— Alexandre Bertrand, La Gaule avant les Gaulois,

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