CHAPITRE XXIX
Netteté du pron^ramme de Richeliea. — Les premières années du règne de Louis XIII avaient été troublées par les révoltes des grands et par les prises d'armes de la « république protestante ». Richelieu qui, en 1624, devint premier ministre, dit dans son Testament politique : « Je promis au roi d'employer toute mon industrie et toute l'autorité qu'il lui plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous ses sujets en leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être. »
f 0 Contre le parti protestant. — Voyons d'abord ce qu'il fit pour ruiner le parti huguenot. A l'extérieur, toutes les alliances du cardinal étaient protestantes : il mariait une sœur du roi avec le roi protestant d'Angleterre, s'unissait aux Hollandais protestants contre l'Espagne, aux princes protestants d'Allemagne contre l'Autriche, aux Grisons protestants contre le pape. C'était donc par raison politique, non par passion religieuse , qu'il s'arma contre les calvinistes de France. Dans une première guerre (1625), il bat la flotte des Rochellois, avec l'appui de vaisseaux hollandais et anglais. Dans une seconde, il prend la Rochelle, après un siège de quinze mois et malgré les secours apportés cette fois aux insurgés par les Anglais (1628). Il enlève Montauban et pacifie le Languedoc qu'avait soulevé le duc de Rohan. Vainqueur, il accorde aux protestants la paix (TAlais (1629).
L?édlt de ^âee. — Cette paix s'appelle aussi Védit de grâce, car la royauté ne traite plus de puissance à, puis-
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sance, comme sous Henri IV : elle dicte ses conditions à des vaincus. Toutes les garanties politiques stipulées par l'édit de Nantes disparaissent : les calvinistes n'ont plus ni places de sûreté, ni assemblées politiques, ni organisation républicaine. Us cessent d'être un parti armé et de former ua État dans l'État» En revanche, toutes les libertés civiles et religieuses qu'avait voulu leur assurer Henri IV leur sont de nouveau confirmées. Ils ont le libre exercice de leur culte, régale admission à tous les emplois; les chambres mi-partie dans les parlements continuent à leur garantir une justice impartiale; leurs pasteurs sont, comme les prêtres catholiques, affranchis de la taille.
La royauté était maintenant assez forte pour faire prévaloir le principe de la tolérance sans être obligée de donner des armes à la minorité religieuse. L'édit d'Alais créait aux protestants une situation plus conforme aux idées modernes que n'avait fait Fédit de Nantes.
La toléranee de Richelieu. — Richelieu protégea les protestants qui s'adonnaient à l'agriculture, à l'industrie, au commerce ; il ouvrit à leurs entreprises toutes les colonies françaises, à l'exception du Canada ; il mit à la tête de ses armées d'illustres chefs protestants, comme Gassion et Turenne ; il employa dans la diplomatie l'ancien chef des protestants insurgés, le duc de Rohan.
Ce serait aller trop loin que de le représenter comme un apôtre de la tolérance. Au fond, il regrettait que l'unité religieuse ne pût être établie comme l'unité politique. D'ailleurs, il était cardinal de l'Église romaine. Dans ses MémoireSf voici en quels termes il parle du rétablissement du culte catholique dans les lieux où ces misérables, c'està-dire les protestants, l'avaient interdit : « Ils furent obligés de restituer les églises et de permettre que l'arche abattit l'idole de Dagon, que Dieu rentrât en triomphe en tous les lieux d'où son culte extérieur en avait été sacrilègement proscrit. »
2o Contre la noblesse. — Les nobles de ce temps ne contestaient plus le principe de la monarchie; mais ils s'arrogeaient le droit de conspirer contre les ministres du roi, afin de les supplanter dans la faveur du prince. Les plus hardis allaient jusqu'à parler de renverser Louis XIII
pour établir sur le trône son frère, Gaston d'Orléans. Ils n'auraient rien changé dans la constitution du royaume, mais ils auraient formé l'entourage du nouveau roi. C'était à un simple changement de ministre ou de favori, tout au plus à un changement dans la personne royale, que s'élevait leur ambition.
Les eonupirations panles. — Or, Richelieu prétendait que conspirer contre le ministre qu'avait choisi le roi, c'était attenter au roi lui-même. Ses ennemis personnels, il les considéra, non sans raison, comme les ennemis de l'État. Il les traita en conséquence. En 1626, il fait décapiter Chalais et mourir à la Bastille le maréchal d'Ornano. Après Isi journée des Dupes (1630), il fait exécuter le maréchal de Marillac, emprisonner Bassompierre et exiler la reine mère. En 1632, Montmorency, gouverneur du Languedoc, ayant osé conspirer avec Gaston d'Orléans, traiter avec un prince étranger, le duc de Lorraine, et livrer à l'armée royale , auprès de Gastelnaudary , une bataille rangée, meurt sur l'échafaud. Le comte de Soissons, ayant également pris les armes, est tué au combat de la Marfé (1641). Son allié, le duc de Bouillon, est obligé d'ouvrir au roi sa forteresse de Sedan. Cinq-Mars, qui n'avait ourdi qu'un complot ridicule, mais qui avait correspondu avec l'Espagne, est décapité en même temps que son ami de Thou (1642).
Toutes ces conspirations, même les deux prises d'armes de Montmorency et du comte de Soissons, n'avaient aucune importance. Il suffisait que le roi persistât à maintenir son ministre pour que tous ces efforts avortassent misérablement. Quand la royauté voulait sérieusement être obéie, toutes les forces de l'ancienne aristocratie, augmentées même de celles des gouverneurs rebelles, n'étaient plus en état de prévaloir contre elle.
Les dnels punis. — Cette noblesse domptée, mais frémissante, Richelieu entreprit de la plier au respect de l'autorité royale et, ce qui était plus difficile, au respect de la loi et. de ses agents. Le duel, ce dernier vestige de l'ancien droit de guerre privée, il le proscrivit sévèrement. Le comte de Bouteville, à vingt-sept ans, avait eu vingt et un duels. Condamné à mort pour sa dernière affaire, il se
réfugie en Belgique et fait solliciter sa grâce, qui lui est refusée. Piqué du refus, il déclare qu'il viendra se battre en France, à Paris, en pleine place Royale. Il fit comme il le disait : ce fut un duel de trois contre trois. Un des six fut tué : les autres s'enfuirent. De ceux-ci, Bouteville et son second. Des Chapelles, furent arrêtés, condamnés à mort et exécutés (1627). Cette sanglante leçon ne suffit pas : il y eut des duels après celui-là, et le plus souvent l'autorité ferma les yeux.
Les chftteaux rasés. — La noblesse tenait à ses châteaux, comme à des témoins de son ancienne puissance, bien qu'elle eût commencé à les déserter pour des habitations plus commodes. De ces châteaux, la plupart n'étaient guère dangereux pour la monarchie : bien peu auraient pu tenir vingt-quatre heures contre l'artillerie royale. Seulement ils pouvaient, dans les époques de troubles, favoriser la résistance à l'autorité, et ils servaient parfois de repaires à de petits tyrans ou à des chefs de brigands.
En 1626, Richelieu ordonna « le rasement des villes et châteaux non situés sur les frontières ». L'opération dura sans doute plusieurs années, car, en 1629, il renouvelle Tordre de « raser les places qui n'étaient pas frontières, ou ne servaient point de bride aux grandes villes mutines et fâcheuses ».
C'est de cette époque que tant de vieux manoirs ont disparu, ne laissant debout, sur quelque hauteur, qu'une tour lézardée ou un donjon éventré. La France commença à perdre l'aspect qu'elle avait gardé depuis le temps où des milliers de châteaux, hérissant la plaine et la montagne, symbolisaient le morcellement du pays en milliers de seigneuries indépendantes. Il n'y eut plus dans le royaume d'autres forteresses que celles du roi. Comme l'écrivait Balzac, « toute la mauvaise humeur des gentilsr hommes se passera à l'avenir dans leur cabinet et contre leurs domestiques ».
L'obéissance exigée. — Ainsi Richelieu ne voulait pas seulement que la noblesse cessât d'être redoutable : il la voulait soumise. Il entendait que la royauté, dans toute rétendue du royaume, ne rencontrât plus l'ombre d'une résistance. Il ne se bornait plus à prévenir les attaques
des grands : il prenait l'offeasive. Il entendait les réduire à l'état de sujets dociles.
Richelieu entreprit d'une façon encore plus directe sur l'indépendance des nobles. Beaucoup de ceux-ci entendaient vivre paisibles sur leurs terres. Ils ne prenaient les armes pour le service du roi que lorsqu'il y avait appel du ban et de V arrière-ban ; mais, déshabitués des choses de la guerre, ces preux des milices féodales faisaient piètre figure auprès de la cavalerie régulière. En 1632, ils demandaient, aussitôt arrivés au camp, qu'on livrât bataille dès le lendemain et qu'ensuite on les renvoyât chez eux. Les troupes soldées se moquaient de leur équipement et de leurs prétentions. Us désertaient par biandes. Or, Richelieu estimait que la noblesse n'avait plus de raison d'être si elle perdait ses vertus militaires, et si les fiefs et les privilèges dont elle jouissait n'avaient plus pour condition le service du roi. 11 essaya de faire ce qu'ont fait plus tard les rois de Prusse et les empereurs de Russie : astreindre tout noble au service. Il tenta de former avec Tarrière-ban des compagnies de gendarmerie. 11 menaça les récalcitrants : « S'ils ne servaient dans les trois mois, on saisirait leurs fiefs et on les mettrait à la taille ». Promesses et menaces furent également impuissantes. Vainement on leur permit de servir à pied, pour leur épargner la dépense d'un équipage, on les autorisa à se faire remplacer par des roturiers, on songea à transformer l'obligation de servir en une taxe. Ils éludèrent toutes ces dispositions. Les nobles gardèrent leurs flefs, mais ne firent plus le service féodal.
Hichelien, malg^ré tout, gentilhomme et favorable aux ^gentilshommes. — Dans cette lutte pour soumettre les nobles à la toute-puissance du roi, Richelieu n'oublie pas cependant qu'il est un noble. Il a les préjugés de sa caste. En réprimant le duel, il est sensible au point d'honneur des duellistes : il a écrit une page émue sur la mort courageuse de Bouteville et Des Chapelles, exécutés par ses ordres. En abaissant la noblesse devant le roi, il se préoccupe de la relever au-dessus des bourgeois. Dans son Testament politique, il demande que l'on vienne en aide à la noblesse de cour en diminuant ce luxe royal qui est
pour elle une cause de ruine. Il veut qu'on lui réserve les emplois militaires et qu'on organise des compagnies de gendarmes pour assurer la subsistance des gentilshommes pauvres et des cadets de famille. Il considère la noblesse « comme un des principaux nerfs de FËtat, capable de contribuer beaucoup à sa conservation ». 11 regrette qu'elle ait été « depuis quelque temps si rabaissée, par le grand nombre des officiers (de roture) que le malheur du siècle a élevés à son préjudice ». Il constate « qu'elle a grand besoin d'être soutenue contre les entreprises de telles gens ».
3* Contre les oflleiers de Jostiee. — Les prétentions de ces officiers de justice, aux yeux de Richelieu, sont, après l'organisation des huguenots et l'indocilité des grands, la troisième barrière qu'il faut abaisser devant la toute -puissance royale.
Prétentions des parlements. — Depuis qu'on ne convoque plus les États généraux, les parlements et surtout le parlement de Paris ont pris aux yeux de l'opinion une importance énorme. Ou est tout près de les considérer comme les représentants de la nation. Le nom même de parlement prête à cette iUusion *. En Angleterre, rassemblée des prélats et des barons, en s'adj oignant les députés de bonnes villes, est devenue le parlement d'Angleterre, qui est véritablement la représentation politique de la nation anglaise. En France, le parlement est simplement une cour de justice. Ainsi le même mot a désigné, en Angleterre et en France, deux institutions tout à fait différentes.
Toutefois le parlement de Paris avait fini par se persuader qu'il tenait la place de l'ancienne Cour des pairs et qu'il pouvait faire l'office des États généraux. Une assemblée de magistrats qui tous, sauf le premier président, avaient acquis leur charge à prix d'argent, s'imaginait représenter la nation. Or, comme il n'y avait pas de représentation permanente de la nation, le sentiment public était assez favorable à cette prétention des magistrats : elle avait l'avantage d'apporter à l'autorité royale un frein