‹ Histoire de la civilisation française (volume 3)Chapitre 155 sur 185 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

L'époque où nous vivons se distingue de celles qui Font précédée par des caractères essentiels : i^ le progrès scientiûque ; 2<* le progrès démocratique ; 3<» le progrès économique; 4*^ le progrès de la solidarité internationale.

Progrès scleniifique. — Le moyen âge avait retardé Fessor des sciences par la prédominance de Vesprit d'autorité ; or, l'autorité sur les choses de l'intelligence appartenant à l'Eglise, les novateurs en philosophie et en science étaient suspects, presque autant que les novateurs en religion.

 l'autorité de l'Église s'ajoutaient d'autres autorités. Aristote, ce libre esprit de l'ancienne Grèce, était devenu au moyen âge un des geôliers de la liberté intellectuelle. Sur sa philosophie, qu'alors on connaissait mal, on avait édifié une sorte de philosophie officielle. Le peu de liberté que laissait au penseur l'orthodoxie religieuse lui était enlevé par l'orthodoxie universitaire. C'est pourquoi il y eut, pendant tout le moyen âge, si peu de tentatives pour renouveler la philosophie et les sciences de la nature.

Au xvio siècle, une double révolution s'opéra : la Réforme et la Renaissance. L'autorité de l'Eglise cessa d'être reconnue dans une partie de l'Europe, qui passe au protestantisme ; l'autorité de l'Aristote scolastiqùe fut détruite par le vrai Aristote, c'est-à-dire par Aristote lui-même mieux connu, et par les autres philosophes de l'antiquité, notamment par Platon.

Bientôt Bacon formula la théorie des sciences d'observation et opéra ainsi dans le monde scientifique une révolution aussi grande que celle qu'opéraient dans le monde philosophique Platon et dans le monde religieux Luther»

Dès lors, pour apprendre à connaître la nature, on ne se borna plus à lire le texte des écrivains anciens :.on se mit à étudier directement les phénomènes, soit par l'observation, soit par Pexpérimentation.

Sans doute, Tautorité ancienne, rendue plus défiante par les échecs qu'elle avait éprouvés, surveillait encore, -et même avec plus de rigueur, les esprits indépendants. En 1632, Galilée était obligé de faire amende honorable. Descartes n'osait se déclarer ouvertement pour le vrai Système de l'Univers.

Toutefois le principe d'autorité n'était plus assez fort pour violenter l'intelligence à demi émancipée : il s'était affaibli dans le monde depuis qu'il y avait plusieurs autorités religieuses et plusieurs autorités philosophiques. Les gouvernements laïques ne permettaient plus cet asservissement de la science à la théologie : les ecclésiastiques éclairés se dégageaient eux-mêmes d'une discipline surannée. Cette liberté nouvelle en matière scientifique, bien qu'alors elle coexistât avec une recrudescence des persécutions religieuses, favorisa, au xvii® et au xviii® siècle, le premier épanouissement des sciences. Le progrès naturel de la civilisation moderne aurait assuré tôt ou tard l'émancipation complète; la Révolution française l'accéléra.

Le siècle présent a hérité de la pleine liberté religieuse, de la pleine liberté philosophique, de la pleine liberté scientifique.

C'est la science qui a été le plus puissant agent de la transformation sociale. Ses découvertes ont renouvelé tout l'outillage du travail, de la charrue à la machine à coudre. En se rendant maîtresse de deux forces de la nature jusqu'alors ignorées ou mal connues, la vapeur et l'électricité, elle a pour ainsi dire doué l'humanité de deux facultés nouvelles. Elle a enveloppé le globe d'un réseau de plus en plus serré de fils de métal, par lesquels circule d'un continent à l'autre la pensée humaine, et donné à notre planète comme un vaste système nerveux. Elle a couvert la terre et les mers de véhicules rapides qui suscitent dans la fourmilière humaine un incessant mouvement de circulation. Elle a créé les appareils qui permettent de voguer dans les airs et de respirer sous les flots. Elle

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a contraint le Soleil à devenir un artfete au service de rhomme. Elle a inventé des appareils qui transforment la nuit en un jour éclatant. Elle nous a fait réaliser, de Franklin à Edison, de Bichat à Pasteur, c'est-à-dire en moins d'un siècle, plus de progrès qu'il ne s'en était fait des premiers savants grecs à Franklin et à Bichat^ c'est-à-dire en vingt-trois siècles. Elle a augmenté la durée de notre vie moyenne et centuplé nos moyens d'action. Elle a habitué nos contemporains à des prodiges plus étonnants que ceux que la crédulité d'autrefois attribuait aux fées, aux enchanteurs et aux sorciers; elle a rendu les choses naturelles plus merveilleuses que le merveilleux de nos pères.

Ces découvertes ont modifié si profondément les conditions de la vie qu'une société toute nouvelle a pu se former. Celle-ci diffère presque autant de la société qui a produit Mirabeau et Robespierre que celle-là différait de la société qui avait produit saint Bernard ou saint Louis.

Non seulement il serait impossible de replacer la France dans la situation où elle était à la veille de la Révolution, mais il serait impossible de la replacer dans la situation où elle était au lendemain de la Révolution. La transformation accomplie par la science est aussi absolue que celle qui a été accomplie par les principes de 1789. Les découvertes sorties du laboratoire des savants ont renouvelé le monde aussi complètement que les lois sorties de nos grandes assemblées révolutionnaires. Si la Révolution acheva de nous donner la pleine liberté scientifique, la science à son tour a rendu irrévocables les changements sociaux et politiques opérés depuis 1789. Si l'œuvre de nos Assemblées a duré et est demeurée indestructible, c'est que la révolution politique et sociale a coïncidé avec la révolution dans les sciences et avec la révolution dans l'économie politique.

Progrès démocratique. — Le moyen âge a été le règne de l'aristocratie et du clergé; les temps modernes ont vu s'élever le pouvoir absolu des rois ; la Révolution a donné la souveraineté à la nation. Dans la nation elle-même, les classes populaires ont eu un moment le pouvoir en main lorsque le parti montagnard, avec Danton et Robespierre,

gouvernait la France. Le gouvernement de ces classes ne dura pas plus de deux années, de 1793 à 1795. Elles étaient alors trop ignorantes, trop passionnées, trop peu instruites des lois de la politique et de Téconomie politique, pour garder longtemps le pouvoir. La Terreur, le tribunal révolutionnaire, la loi des suspects, le maximum, en un mot les excès de toute sortes, ruinèrent promptement leur prépondérance. C'est sur d'autres classes de la nation que s'appuyèrent les gouvernements suivants : le premier Empire sur les militaires, la Restauration sur les grands propriétaires fonciers, la Monarchie de Juillet sur la bourgeoisie industrielle et commerçante. La Révolution de 1848 rendit le pouvoir aux classes populaires ; mais les imprudences des ouvriers et l'apathie des paysans laissèrent passer la souveraineté du peuple à un nouveau César ; la démocratie et le suffrage universel furent mis en tutelle. Aujourd'hui, ils sont majeurs.

Toutes les formes, monarchie de droit divin, royauté bourgeoise, empire militaire, qui voilaient plus ou moins la réalité, c'est-à-dire la souveraineté effective de la nation, . ont pris fin. La République a réalisé, sinon organisé, le gouvernement du pays par le pays : les électeurs nomment les sénateurs et les députés; ceux-ci élisent le chef de l'État et élisent les ministres, puisque les ministres sont en quelque sorte imposés au chef de l'Etat par la désignation des Chambres. Le vote de tout électeur a donc son effet direct ou indirect, mais assuré, dans la constitution du gouvernement. Chaque électeur est donc responsable de toutes les conséquences que pourront entraîner pour la France et pour la République un vote irréfléchi ou simplement son abstention dans les scrutins. Le corps électoral n'aura jamais que le gouvernement et le parlement qu'il mérite.

Un Etat où la collectivité des citoyens est la source même du pouvoir, où tous les citoyens ont les mêmes devoirs et les mêmes droits, s'appelle une démocratie^ c'està-dire le gouvernement du peuple.

Dans une démocratie, ce sont les classes les plus nombreuses qui ont le plus d'action ; il est donc inévitable que toutes les lois se proposent de favoriser leurs intérêts.

S'il s'agit de constituer Tarmée, ces lois veilleront à ce que le devoir militaire ne pèse pas plus lourdement sur le paysan et l'ouvrier que sur le noble et le bourgeois. Les gouvernements de suffrage restreint, la Restauration et la Monarchie de Juillet, ne pouvaient produire que des lois militaires comme celles de 1818 et de 1832, qui, par le remplacement à prix d'argent, permettaient aux riches de se dérober aux charges communes. Un gouvernement de suffrage universel comme celui de la République actuelle devait, au contraire, aboutir aux lois militaires de 1872 et de 1889 qui font peser sur tous, aussi équitablement que possible, les mêmes charges.

Un gouvernement de suffrage restreint, élaborant une loi sur l'inscription primaire, devait naturellement écarter les principes de l'obligation et de la gratuité ; un gouvernement de suffrage universel devait au contraire les consacrer, car tout citoyen, étant électeur, doit être obligé de s'instruire, et, puisque la loi lui en fait une obligation, elle doit, par la gratuité, lui en assurer les moyens.

Un gouvernement de suffrage restreint risque, en matière économique, de pencher pour le système protecteur. Celui de la Restauration, pour favoriser la grande propriété foncière, fit les lois sur les céréales, bien qu'elles eussent pour conséquence d'augmenter le prix du pain pour les classes qui n'étaient pas investies du droit de suffrage. Celui de la Monarchie de Juillet, pour favoriser la bourgeoisie industrielle, devait maintenir ou imposer des droits considérables sur les produits manufacturés de l'étranger, bien qu'ils eussent pour conséquence d'augmenter, pour les classes exclues du vote, les prix des tissus, des aciers et autres objets nécessaires à la vie. Les gouvernements de suffrage universel ont dû se préoccuper de l'intérêt des consommateurs, et inaugurer une politique de liberté commerciale relative, qui n'a pour limite que l'intérêt même du paysan et de l'ouvrier français.

Ainsi, toutes les lois édictées par un gouvernement démocratique sont nécessairement la conséquence du prin? cipe sur lequel il repose : issu de la volonté du plus grand nombre, ce sont les intérêts du plus grand nombre qu'il a mission de servir.. Mais pour servir ces intérêts, il faut les

bien comprendre. Servir des intérêts, ce n'est point flatter des passions et des préjugés. Il peut arriver, par exemple, qu'en poussant à l'excès le principe d'égalité, on nui«e à l'intérêt le plus évident de la démocratie.

L'action du principe démocratique est si puissante qu'elle s'exerce non seulement dans les lois, mais dans toutes les manifestations de la vie intellectuelle. Ni la littérature, ni l'art n'échappent à cette influence. Depuis que le peuple a commencé à s'Instruire, des milliers de livres, des centaines de journaux, ont été écrits exprès pour lui. La révolution romantique dans la littérature et dans les arts a coïncidé avec les premiers progrès de la démocratie : la tragédie classique, par exemple, a dû céder la place au drame ; le roman s'est proposé la peinture des mœurs populaires ou s'est inspiré de préoccupations sociales.

La peinture de Delacroix, avec sa vie intense et sa couleur éclatante, la peinture de nos contemporains, avec cette recherche des sujets réels et le réalisme de l'exécution, devaient être nécessairement plus populaires que celle des classiques. La Marseillaise de Rude, sur l'Arc de Triomphe, est un chef-d'œuvre plus intelligible aux masses que la sculpture mythologique du siècle dernier. L'architecture devait entrer également dans de nouvelles voies : ce n'était plus des palais qu'elle avait surtout à élever, mais des lieux de réunion qui répondissent aux besoins du souverain nouveau : de vastes hôtels de ville, des halles immenses, des théâtres et des hippodromes prodigieux.

Ce n'est pas en France seulement que la liberté politique et l'égalité démocratique sont en progrès. La Révolution française, nous l'avons vu, a eu chez tous les peuples son contre-coup. Les gouvernements absolus, après avoir longtemps résisté à l'esprit nouveau, ont fini par y céder. La Suisse, qui était une collection de républiques aristocratiques, est devenue une fédération de démocraties. Les colonies espagnoles et portugaises de l'Amérique du Sud se sont constituées en républiques. Des provinces asservies aux Turcs, comme la Grèce, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, sont devenues des États indépendants ou autonomes.

Le royaume des Iles-Britanniques, depuis les réformes électorales de 4832, 4867, 4884, les royaumes d'Italie, de

Belgique, de Hollande, d'Espagne, de Portugal, de 'Suède et Norvège, ne sont plus que de nom des monarchies. Là aussi, c'est la nation qui se gouverne elle-même par son Parlement et par son Conseil des minisires responsable^ devan^t les Chambres. Il en est à peu près ainsi dans les États dont se compose TÂutriche-Hongrie. L'empire allemand, bien qu'il ait gardé une monarchie toute militaire et absohie dans son principe, a cependant des assemblées élues. Si la Chambre prussienne est encore nommée au sufiRrage restreint, la plus importante de toutes les assemblées, le Reichstag ou parlement de l'Empire, procède du sufl'rage universel : si le suffrage universel est encore soumis à une dure tutelle et si le Reichstag est étroitement subordonné au pouvoir impérial, les principes admis ne peuvent manquer de développer, tôt ou tard, leurs conséquences. Il n'y a plus en Europe que deux gouvernements absolus: l'empire russe et l'empire turc; mais l'un a déjà accompli de grandes réformes sociales et administratives, et l'autre est appelé à se transformer ou à disparaître.

L'Europe forme un ensemble de nations qui, à toutes les époques, ont toujours fini par adopter les mêmes institutions politiques, à mesure qu'elles arrivaient au même degré de civilisation. Parmi toutes ces nations, la France présente aujourd'hui un caractère absolument original : elle est le seul grand État européen qui soit à la fois unitaire, démocratique et républicain. Mais l'esprit de liberté et l'esprit de démocratie n'en tendent pas moins à prévaloir dans tous les autres États. La France est en avance sur toutes les nations européennes, mais elle a cessé de marcher isolée.

Progrès éconoinlqne. — Le grand problème à résoudre étant le bien-être des masses, c'est lui que toute la politique doit avoir en vue. Aux siècles où les barons commandaient en maîtres, il guerroyaient pour agrandir leurs domaines, imposer l'hommage à de nouveaux vassaux, augmenter le nombre de leurs châteaux forts et de leurs hommes d'armes. Quand l'Église fit prévaloir son autorité, elle prêcha la guerre sainte et inaugura les croisades. Quand la France fut rassemblée sous le sceptre d'un roi,

on fit la guerre pour conquérir des provinces, affaiblir de puissants voisins, maintenir l'équilibre européen. Avec les idées nationales et démocratiques commencèrent les guerres pour la propagande révolutionnaire ou Taffranchissement des peuples opprimés : telles furent la guerre d'Amérique sous Louis XVI, la plupart des guerres de la Révolution, puis celles de l'indépendance grecque, de l'indépendance belge, de l'indépendance italienne.

Aujourd'hui, la guerre pour les intérêts politiques ou pour les idées philosophiques tend à céder ] a place à la lutte pour les intérêts économiques. On a fait, pour ouvrir à notre commerce de nouveaux débouchés, les guerres de Chine en 1860 et 1900, les guerres de Cochinchine et du Tonkin, celle de Tunisie, celle de Madagascar, la conquête d'une partie de l'Afrique. Si l'on acquiert aujourd'hui des colonies, ce n'est plus pour la vaine gloire d'annexer à la métropole de nouvelles provinces.

Comme le progrès de la richesse s'accommode plutôt de l'état de paix que de l'état de guerre, les relations pacifiques entre les peuples tendent à remplacer les conflits d'autrefois. La politique des conquêtes en Europe est condamnée. Celles de Napoléon P'' ont laissé la France plus petite. L'annexion par l'Allemagne de deux provinces françaises est pour cet empire une cause évidente d'embarras et de danger. C'est à cause de l'Alsace et de la Lorraine qu'il s'impose et impose à l'Europe des armements démesurés et des dépenses non moins écrasantes pour lui et pour elle que pour nous. C'est à cause de cette annexion qu'il est dans l'inquiétude continuelle d'une double guerre contre la France et la Russie ; c'est à cause d'elle que l'Allemagne est privée de la pratique sincère des libertés constitutionnelles ; c'est à cause d'elle que lui incombent de si lourdes charges fiscales et militaires.

La tâche de l'homme d'État d'aujourd'hui n'est pas, comme autrefois, de combiner des alliances offensives, de préparer de secrètes et subtiles combinaisons, de mûrir des projets d'agrandissement. Elle est surtout d'assurer sans cesse au commerce national de nouveaux débouchés, de défendre l'industrie du pays contre les tarifs de douane ou la prépondérance économique des États voisins, de sur-

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veiller la balance des importations et des exportations, de préserver de toute atteinte le crédit de TEtat. Les traités les plus fréquents sont aujourd'hui des traités de commerce.

Sans doute, les anciens rois se préoccupaient, jusqu'à un certain point, d'accroître le bien-être du peuple; mais c'était surtout en vue de pouvoir ensuite exiger de lui des impôts plus considérables afin d'augmenter leurs armées, leur marine, leur puissance en Europe. Aujourd'hui, le bien-être du peuple n'est plus seulement un moyen d'arriver à un autre but : c'est le but même de tout gouvernement libre.

La politique, la diplomatie, la guerre elle-même, sont subordonnées à l'économie politique. Un État n'est plus mis en péril seulement par l'attaque à main armée d'un peuple voisin : il peut l'être par le déficit de ses budgets, la destruction de son crédit, la diminution de ses exportations, le malaise des populations. Un traité de commerce mal conçu peut être aussi désastreux pour lui qu'une bataille perdue; une banqueroute peut compromettre son indépendance : on a vu en ce siècle des États, mulsumans à la vérité, devenus insolvables et forcés d'abandonner à leurs créanciers l'administration de leurs revenus, et jusqu'à la direction de leur politique. Il est important déconsidérer le chiffre des forces de terre et de mer qu'entretient une nation : mais la fermeture de certains débouchés aux produits de SQS manufactures préparerait aussi assurément sa ruine que la décadence de sa marine ou de son armée.

Solidarité internationale. — U semble que les mots de solidarité internationale n'aient jamais été moins justifiés qu'aujourd'hui. Depuis les guerres de la Révolution et de l'Empire, l'esprit cosmopolite et humanitaire, qui fut celui du xviii® siècle et qui tendait à ne faire de l'Europe qu'une seule famille, a fait place, chez tous les peuples, à un réveil violent du sentiment national. Ce sentiment, grâce à la politique de paix qui a prévalu de 1815 à 1848, n'a pas d'abord amené de nouveaux conflits. Mais, depuis 1841 pour l'Allemagne, depuis 1848 pour la plupart des autres nations européennes, les questions de nationalité ont occupé le premier plan. Les libertés conquises ou les constitutions octroyées presque partout semblent plutôt

avoir aggravé cette situation* Les peuples, devenus majeurs, ont hérité des passions, des jalousies, des haines, qui autrefois ne divisaient que les rois. Toute guerre européenne a pris le caractère d'une lutte, non plus de cabinet à cabinet, mais de nation à nation. Surtout depuis les événements de 1866 et de 1870-1871, l'Europe s'est couverte, non plus de milliers, mais de millions de soldats. Par moment, on peut se croire à la veille d'une mêlée générale des races.

Si, dans l'avenir, des gouvernements républicains se substituaient partout aux gouvernements monarchiques, si même des républiques socialistes se substituaient partout à ce que les collectivistes appellent des républiques c bourgeoises », les chances de guerre n'en deviendraient pas moins fréquentes, ni les guerres moins terribles, ni les conséquences des guerres moins désastreuses. Les guerres c nationales » pour l'indépendance ou pour la propagande ne furent pas moins âpres que les guerres < royales » pour l'agrandissement du domaine, ou pour le prestige, ou pour la gloire ; les guerres c bourgeoises > pour l'expansion du commerce ou la conquête des gisements aurifères ne le furent pas moins. Les guerres c sociales > entre États c ouvriers », pour des questions de tarifs ou de salaires, c'est-à-dire pour le pain quotidien, ou à peu près quotidien dans des sociétés très appauvries, seraient peut-être encore plus acharnées. A en juger par les sanglants conflits qui s'élèvent parfois sur les chantiers entre ouvriers français, italiens ou belges, il ne semble pas que les doctrines internationalistes soient près de réaliser l'âge d'or. Jusqu'à présent les modiAcations dans la forme politique ou dans la constitution sociale des nations n'ont pas été nécessairement des garanties de paix.

En dépit de beaucoup de symptômes alarmants, on ne peut nier cependant les progrès accomplis dans les relations internationales.

A l'époque féodale chacun vivait sur la terre de son seigneur, entre les murs de sa ville, et bien peu osaient passer les limites de la seigneurerie ou de la commune. Avec la puissance des rois, l'horizon s'élargit jusqu'aux frontières du royaume, et l'idée d'une Patrie prit naissance. L'Église avait conçu l'idée un peu vague de la Chrétienté :

c'est la diplomatie du xvi« siècle qui a créé VEurope, Depuis lors, combien le monde s'est agrandi pour nous! La colonisation française a fait entrer dans le rayon d'action de la civilisation européenne le Canada, la Louisiane, les Antilles, puis TAfrique septentrionale et occidentale, Madagascar, une partie de l'Indo-Chine et des archipels d'Océanie. La colonisation anglaise y a fait entrer l'Amérique du Nord, l'immense empire des Indes, le grand continent australien, et, avec la colonisation allemande, une partie de l'Afrique. La colonisation espagnole et portugaise y a fait entrer l'Amérique du Centre et du Sud, une partie des iles et des côtes africaines, les Philippines et d'autres archipels océaniens. La colonisation hollandaise y a fait entrer' l'Afrique du Sud et les iles de la Sonde. La colonisation russe y a fait entrer l'Asie du Nord. Des Etals demi-barbares ou possédant une civilisation d'un type tout différent de la nôtre, comme la Chine, le Japon, la Perse, la Turquie, l'Egypte, le Maroc, de gré ou de force, ont dû accepter les relations avec les peuples de notre race. L'Europe aujourd'hui n'est plus qu'une partie du monde européen, du monde civilisé. Des nations nouvelles, de sang français, anglais, espagnol, portugais, hollandais, allemand, russe, se sont formées ou sont en train de se former dans les deux Amériques, en AÇrique, en Asie, en Océanie, et les principes de notre civilisation pénètrent dans les vastes régions de rExtréme-Orient. L'homme de notre siècle considère l'univers entier comme son domaine, et Tancien monde des Romains n'est plus qu'une faible partie du monde réel. On commence à concevoir l'idée d'une solidarité entre tous les peuples, qu'ils soient de race blanche, jaune, noire ou brune.

Le droit des gens, qui n'obligeait autrefois que les peuples de l'Europe chrétienne, tend à régir aujourd'hui l'humanité. Les Turcs, jadis exclus du concert européen, en font partie intégrante. Les Persans, les Chinois, les Japonais, les Coréens, les Siamois, les Marocains, ont appris à envoyer et à recevoir des ambassadeurs, à signer des traités d'amitié et de commerce, à en observer à peu près les clauses, à en invoquer les garanties, à se faire représenter dans les congrès.

Ainsi doQC, il existe un droit, plus ou moins respecté, qui régit les rapports entre toutes les nations dignes de ce nom, soit en temps de paix, soit en temps de guerre.

Le droit d'aubaine de Tépoque féodale s'est maintenu, avec certains adoucissements, à Fépoque royale. Il fut aboli chez nous par la Révolution et ne tarda pas à disparaître de partout.

Pour le navigateur étranger, les côtes de France^ furent cruellement inhospitalières dans les temps anciens. Aujourd'hui, on a perfectionné le système des phares, on a formé des sociétés et organisé des services de sauvetage, et des marins intrépides vont, par les mers les plus terribles, au secours des navires en péril, sans se demander quelle est leur nationalité. L'étranger, au lieu d'être repoussé ou traqué, est au contraire attiré, protégé, piloté, sauvé parfois de la tempête.

Les frontières d'un État étaient autrefois un obstacle sérieux à la circulation. Presque tous les objets venus de l'étranger étaient ou prohibés ou bien frappés de droits énormes, et les douaniers n'épargnaient au voyageur ni perquisitions ni vexations. Aujourd'hui, le nombre des prohibitions et le montant des droits ont diminué : la contrebande ne rapporte plus les mêmes profits et n'est plus aussi active. Vers 1820, quiconque parcourait les trente-sept États de l'Allemagne, par exemple, pouvait voir ses malles bouleversées trente-sept fois par des douaniers aux uniformes variés. Les mêmes agréments attendaient le voyageur qui, en Italie, passait des États sardes aux États lombards- vénitiens, du duché de Parme au grand-duché de Toscane, des terres du Pape au royaume de Naples. Presque toutes ces lignes de douanes ont été supprimées par le Zollverein ou Union des douanes de l'Allemagne, par la réorganisation du système douanier dans r Au triche-Hongrie, par la réunion de l'Italie en un seul État. Aujourd'hui, on va de Paris à Pétersbourg en traversant seulement deux lignes de douanes.

Une autre vexation attendait autrefois, à toutes les frontières, le voyageur. Il ne pouvait les franchir sans un passeport pour lequel on avait multiplié les formalités et les droits fiscaux et qui, à la fin du voyage, était noir de tous

les visas et de tous les timbres des Etats civilisés. Les Anglais, le peuple le plus libre d'alors, et de tout temps le plus pratique, supprimèreul les premiers Tobligatioa d'un passeport pour entrer chez eux. Le gouvernement impérial de France, quelque absolu et défiant qu*il fût, les imita. L'exemple gagna de proche en proche. Aujourd'hui, à part la Russie et la Turquie, l'Europe entière peut être parcourue sans passeport.

Nous avons vu à quel point Y Union postale universelle^ l'adoption, par certains États, de notre système métrique et monétaire tendent à favoriser les relatioos.

Tandis que tombent quelques-unes des barrières qui séparaient les peuples, les liens qui les unissent vont se multipliant. Chaque jour, quelque nouvelle ligne de télégraphe-, ou de câble sous-marin, ou de chemin de fer, ou de paquebots, vient resserrer le réseau de communications qui enveloppe le monde civilisé. Dans toutes les entreprises de chemins de fer ou d'industrie, dans tous les emprunts nationaux ou municipaux de Belgique, d'Espagne, d'Italie, de Russie, il y a une quantité énorme de souscriptions françaises, tandis que des msisses de capitaux belges, anglais, allemands, américains, sont placées dans les entreprises et dans les emprunts français. La richesse de l'Angleterre et celle de la France sont, en particulier, si étroitement associées que la Bourse de Paris suit tous les mouvements de la Bourse de Londres, que les faillites d'Angleterre provoquent des désastres sur les marchés financiers de Paris, de Lyon, de Marseille, de Lille, de Bordeaux, que la guerre déclarée entre ces deux puissances amènerait chez les deux peuples la même dépréciation des valeurs et le même désarroi du crédit. Tant de liens d'affaires et d'intérêts les unissent qu'une guerre entre ces deux nations, qui se sont porté autrefois tant de coups terribles, semble aujourd'hui une impossibilité. Ce sont les frères siamois de l'économie politique.

Aucune des grandes entreprises du siècle n'a pu être conduite par une seule nation : il a fallu que l'Italie et la France fussent associées pour le percement du mont Cenis, l'Allemagne^ la Suisse et l'Italie pour le percement du Saint- Gothard, l'Angleterre et l'Amérique pour le premier câble

transatlantique : c'est surtout, mais non uniquement, avec des capitaux français qu'a été ouvert le canal de Suez.

La science du xix^ siècle est une science qui n'est ni française, ni anglaise, ni américaine, ni allemande : elle est avant tout la science. Le savant ne travaille plus, comme autrefois, isolé dans son laboratoire: des centaines de Revues tiennent le chercheur français au courant des travaux et des expériences de ses confrères étrangers. Des congrès internationaux, pour toutes les branches de la science, rappellent à se mettre en relation directe avec eux. Aucune grande découverte n'a été réalisée sans que le génie piimesautier de la France, l'esprit pratique des Anglais, l'excellente organisation scientifique de l'Allemagne, la ténacité et l'ingéniosité américaines, n'aient tour à tour concouru au succès. — C'est un Français, Papin, qui découvre la force expansive de la vapeur; c'est un Anglais, Watt, qui construit la première machine à vapeur; c'est un Américain, Evans, qui construit la première machine à haute pression. — Le Français Jouffroy d'Abbans dirige le premier bateau à vapeur ; les Américains Fitch et Fulton reprennent son idée et l'amènent à un résultat pratique. — La locomotive de l'Anglais Stephenson n'atteint son maximum de puissance que lorsque le Français Seguin l'a dotée du système tubulaire. — L'Anglais Grey découvre la transmission de l'électricité par le contact; le Hollandais Musschenbrock imagine la bouteille de Leyde ; l'Américain Franklin dresse le premier paratonnerre; ritalien Volta construit la première pile; le Danois OËrsted fonde l'électro-magnétisme ; les Français Arago et Ampère trouvent le principe du télégraphe électrique.

Ce qui a dominé dans les temps anciens, ce furent surtout les œuvres qui divisent les nations : la guerre et la conquête. Ce qui finira peut-être par dominer dans les temps nouveaux, ce sont les œuvres qui réclament le concours pacifique et l'émulation féconde de tous les peuples : celles de l'industrie, du commerce, de la science, de la philanthropie.

INDEX ALPHABÉTIQUE

Abattoirs, 223, 319.

Académies, — leur suppression, 168,

— leur rétablissement, 370. — Voyez Institut.

Acclimatation, — des animaux, 708 ;

— des plantes, 715 ; — des maladies, 724.

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