U. — L'INDUSTRIE
avec Lenoir-Dufresne, d'Alençon, qui mourut en 1806, et avait commencé de vastes entreprises de filature de coton et de laine. Pour suppléer au coton d'Amérique et du Levant, dont les croisières anglaises privaient nos manufactures, il en avait semé dans le royaume de Naples. Napoléon, qui, par ses lois de douanes entre Fltalie et la France, nuisait beaucoup à cette industrie naissante, lui vint en aide en lui prêtant 1 500 000 francs. Richard fonda jusqu'à 40 filatures de laine et de coton, de nombreux ateliers de lissage, employa des milliers d'ouvriers, perfectionna les machines, amassa 14 millions, fut un des principaux champions de Tindustrie nationale contre Findustrie britannique. Il se montra courageux citoyen lors de rinvasion : en 1814, il se signala à la bataille de Paris, et« en 1815, se fit inscrire parmi les fédérés du faubourg Saint- Antoine, levés à la voix de TEmpereur et au chant de la Marseillaise. U mourut en 1839.
Philippe de Girard. — Né en 1775, au château de Lourmaran (Vaucluse) , Girard passa quelques années dans rémigration. Ensuite, à vingt ans, il occupa la chaire de physique et chimie à V École centrale des Alpes-Maritimes; à vingt-quatre, il professait un cours de physique à Marseille; il fut plus tard élève de Monge à Paris. Il joignait la science du théoricien à l'expérience de Thomme d'affaires. Rentré dans Tindustrie, il fut le grand inventeur du temps. U fonda, à Marseille, des savonneries, des usines de sel; à Paris, une fabrique de soude artificielle, une manufacture de tôle vernie. Il ajouta le système modérateur aux lampes Carcel, créa ainsi la lampe Girardy fabriqua pour réclairage privé les globes en verre dépoli. Il imagina une lunette achromatique sans le concours du flintglass anglais, construisit la machine à vapeur à cyhndre unique et à mouvement rotatoire sans balancier, qui fut aussitôt adoptée en Angleterre. Napoléon, qui voulait opposer à l'industrie britannique du coton une industrie française du lin, comprenant que le succès ne serait obtenu qu'à la condition de réunir la modicité du prix à la perfection de la fabrication, rendit le fameux décret du 44 mai 4840, Il proposait im prix d*un million à quiconque, Français ou étranger, inventerait la meilleure machine à filer le lin, et
ordonna de traduire ce décret dans toutes les langues. Soixante-sept jours après, Girard prenait son breyet. Il fit construire à Paris, par l'habile ouvrier Laurent, la première machine à douze broches, capable de tirer d'un kilogramme de lin 100 à 150 000 mètres de fil. En 4813, U avait deux filatures de lin, Tune à Paris, Tautre à Gharonne. La chute de TEmpire Tempêcha de toucher le million promis et de donner & sa découverte toute Textension prévue. Plus tard, en 1826, quand il visita la Grande-Bretagne, il eut la mortification de trouver les Anglais en possession de ses propres dessins et faisant fonctionner, à Faide de sa machine, deux usines colossales ^.
Jacquard. — Joseph-Marie Jacquard était né à Lyon en 1752. Son père et sa mère étaient des ouvriers de fabrique. Entré dans le commerce, il fit des affaires médiocres, fat proscrit après la révolte de Lyon en 1793, se fit oublier en se battant bravement à Tarmée d'Alsace. Dès 1790, il cherchait à perfectionner la machine à tisser : le premier engin qu'il établit, quoique fort imparfait, obtint une médaille de bronze à Fexposition de 1801 '.
Cette invention, successivement perfectionnée, est devenue le fameux métier à la Jacquard, qui permet à un seul ouvrier de tisser une étoffe du dessin le plus compliqué. Elle fut cédée par lui à TÉtat, moyennant une rente viagère de 3000 francs, et tomba ainsi dans le domaine public. Elle ne devait donc pas enrichir son auteur. D'abord, les ouvriers de Lyon, irrités comme ils l'étaient tous alors, en Angleterre et en France, contre les machines, l'avaient persécuté : ils le jetèrent, un jour, dans le Rhône; sa machine fut brisée publiquement par sentence du conseil des prud'hommes. A la fin, il eut la satisfaction d'assister au triomphe de son idée : en 1812, il y avait à Lyon, dont la fabrique s'était relevée par sa découverte, 12 000 métiers à la Jacquard, et quand il mourut, en 1834, 30 000.
L.'airèaemeBt des machines. — Avant la Révolution, notre industrie avait négligé d'emprunter à l'Angleterre
1. n moamt de misera à Paris, en 1845, lui qui avait en, avant la Révolution, une fortone de 6 à 700 000 livres.
2. En même temps, il inventait ane machine à fabriquer des filets ponr la pèche maritime, et obtint «ne médaille d*or à l'exposition de 1804.
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les machines nouvellement découvertes, dont les Anglais interdisaient d^ailleurs Texportation et dont ils gardaient le secret comme un secret d*État. La longue guerre de vingt-deux ans, qui se continua presque sans interruption, de 1793 à 1815, entre les deux pays, les empêcha de profiter, aussi promptement qu'ils le font aujourd'hui, de leurs inventions respectives.
Cest le moment où l'Angleterre commence à être en possession de son outillage industriel, où eUe exploite sérieusement ses mines de fer et de houille, plus précieuses que les mines d'or et d'argent de FAmérique espagnole; où WATT lui donne la machine à vapeur ; où arkwbight la dote de la machine à filer ^ ; où la production des fils et tissus de coton va devenir mille fois plus grande ^ ; où celle du fer et de Tacier va décupler; où Davy, en 1815, va introduire dans ses houillères la lampe du mineur. Pendant l'interruption des relations entre les deux pays, Richard* Lenoir, Gir^u*d, Jacquard, qui furent vraiment des inventeurs, ont outillé cependant la France de telle sorte qu'à la reprise des relations commerciales elle se retrouva en état de soutenir la lutte.
Une conséquence de l'avènement de la vapeur et de la machine, ce sera bientôt une transformation totale dans les conditions du travail industriel et dans la situation des classes ouvrières. A la quenouille et au rouet, au métier du tisserand, va succéder la machine; à l'atelier va se substituer la manufacture. Le petit travailleur va tomber en la dépendance du grand capitaliste, et, dans les classes ouvrières, démesurément accrues, va se développer le prolétariat industriel. Cette conséquence, déjà visible en Angleterre, ne peut encore être entrevue en France. Voilà pourquoi, pendant la Révolution, il y a eu des émeutes d'ouvriers, mais pas de question sociale ouvrière.
1. Kay a inventé la nayette yolante ; Hargreaves, en 1768, le métier appelé Spinning-Jenny (Jenny la âleuse); Richard Ârkwright, en 1709,1a filature.à ^lindre» on Mull-Jetmy (le moulin Jenny), qui ruina IHurention d'Hargreaves ai le At mourir de misère ; Gartvright, la machine à peigner et tisser la laine.
2. En Angleterre, avant rinvention des machines, on ne eomptait pas plus de 5000 fileuses an rouet et 3000 tisseurs d'étoffes de eoton, en tout 8000 : quarante ans après,il y en aura 800000.
Le régime douanier : i* Pendant la Révolution. — ^
La Constituante avait opéré, en 1790, la suppression des douanes intérieures, vainement proposée par Galonné en 1787. 11 n'y eut désormais plus de douanes qu'aux frontières, avec un tarif unique et uniforme. Ce tarif, décrété en 1791, conservait encore des prohibitions d'entrée (sur les médicamejits composés, dorures et fils d'or faux, poudre et salpêtre, eaux-de-vie autres que de grains, verrerie fine, etc.)' et des prohibitions de sortie (effets militaires, munitions, armes, espèces d'or et d'argent). Sur toutes les autres marchandises, on maintenait un droit d'entrée ' variant de 5 à 15 p. 100. Il y avait plus de sécurité en France pour la fortune et les économies des étrangers : le droit d'aubaine avait été aboli en 1790 K
A l'approche de la guerre, la Législative leva les prohibitions d'entrée sur les objets nécessaires à la défense nationale, mais établit des prohibitions de sortie sur les céréales, fourrages, cotons, cuirs, bestiaux, chevaux, etc., et en général sur les objets nécessaires à l'équipement des troupes et à l'alimentation publique.
L'Angleterre avait déjà violé le traité de commerce de 1786 en interdisant l'exportation de ses grains en France. Après la déclaration de guerre, on en revint à une lutte de tarifs plus acharnée qu'au temps de Colbert. La Convention déclara annulés tous les traités de commerce avec lés puissances alors en guerre contre la France. Elle étendit les prohibitions de sortie aux savons, soudes, combustibles, aciers, papiers, draps et tissus de tout genre,
1. La Gonstiluaate, dans les considérants de son décret du 6 août 1790, disait : que le droit d'aubaine esl contraire aux principes d'humanité qoi doivent lier tons les hommes, qnels que soient lear pays et leur gonver- Bement; que ce droit, établi dans des temps barbares, doit être proscrit chez un peuple qui a fondé sa constitution sur les droits de Thomme et da citoyen, et que la France libre doit ouvrir son sein à tous les peuples de la terre, en les invitant à jouir, sous un gouvernement libre, des droits sacrés
et inaliénables de l'humanité » Le Code Napoléon ne maintint Tabolition
du droit d'aubaine qu'à l'égard des nations qui nous accorderaient la réoiprocité. Une loi de 1819 l'abolit de nouveau sans restriction.
sous peine de dix ans de fer. Elle décréta la peine de mort contre tout exportateur de grains. Elle prohiba * l'entrée de toutes marchandises anglaises, sous peine de vingt ans de fers contre quiconque en aurait importé, vendu ou acheté. Elle déclara suspect quiconque en ferait usage. Sous des peines moins graves, les marchandises des autres nations en guerre avec nous étaient également frappées d^interdit. Ce qui semble prouver que la Convention ne se proposait pas seulement de nuire à ces puissances, mais qu'elle en était revenue aux principes colbertistes de protection et de prohibition, c*est que les nations mêmes qui étaient en paix avec nous virent prohiber rentrée de beaucoup de leurs produits.
Le Directoire redoubla de rigueur contre F Angleterre, dont il espérait ruiner Tindustrie, et renouvela la terrible loi de 1793. Certaines marchandises, qu'on tenait à écarter de notre marché, étaient, quelle qu'eu fût Torigine, réputées anglaises. Même à Fégard des nations amies ou alliées, la plupart des droits furent rehaussés. Ce système rétrograde eut son effet ordinaire et inévitable : Télévation des droits assurait une prime à la contrebande et la rendait plus active. Une loi de 4799 déclara que les procès-verbaux dressés en matière de contrebande seraient réputés vrais jusqu'à preuve judiciaire du contraire.
^o Sons le Consulat et l'Empire. — En 1800, Chaptal, ministre de l'intérieur et chargé du commerce, proposait au Premier consul un système plus libéral : on supprimerait les prohibitions et l'on n^imposerait que des droits modérés sur les matières premières nécessaires à notre industrie. En 1802, on signait avec l'Angleterre la paix d'Amiens et l'on eut à se demander si on lui offrirait un nouveau traité de commerce. Bonaparte y répugnait, et le haut commerce anglais était tout entier à sa jalousie de voir l'industrie française se relever et <oOO navires marchands promener sur les mers le pavillon tricolore. La rupture de la paix d'Amiens fut amenée, en grande partie, par la rivalité économique des deux nations.
Nous avons déjà parlé des violences auxquelles se por-