CHAPITRE XVin
l'instruction publique
Sons la Restauration. L'Université. — La Restauration était si hostile à l'idée même de l'Université impériale, qu'en 4815 on avait projeté de la supprimer. Tout au moins on supprima le grand maître de ^Université, « considérant, dit Vordonnance royale de 4845, que le régime d'une autorité unique et absolue était incompatible avec nos intentions paternelles et avec l'esprit libéral de notre gouvernement ». Les académies universitaires prirent le nom d'universités .* il y en avait alors dix-sept. L'autorité du grand maître était remplacée par celle d*un conseil royal de V Université, composé d'un président et de onze conseillers nommés par le roi. Ce conseil royal, un moment supprimé en 1815, avait dû être rétabli. Le titre même de grand maître reparut en 1822 et, depuis cette époque, s'est ajouté à celui du ministre de Vinstruction publique, créé en 1820. Grâce à la conservation de son monopole, à son droit de surveillance sur les établissements privés, à l'obligation de présenter un certificat d^études universitaires pour quiconque se présentait aux examens, à la permanence d'une autorité centrale (le grand maître ou le conseil royal), au maintien de la hiérar* chie des recteurs, inspecteurs généraux, inspecteurs d'aca demie, l'Université resta sous la Restauration une corporation très puissante. Animée en général d'un esprit libéral, elle était attaquée par ceux qui rêvaient de restaurer la domination du clergé dans l'enseignement.
Dans la lutte engagée sur le terrain de la liberté de V enseignement par le parti ultramontain, l'Université, harcelée
par la presse ultra-catholique *, fut soutenue par la magistrature. On crut revoir les grands combats du xvin« siècle entre magistrats et jésuites, gallicans et ultramontains. A la tête de la campagne contre TUnivèrsité se plaça la Compagnie de Jésus. Celle-ci essuya une défaîte quand ses sept collèges furent fermées par la fameuse ordonnance de juin 4828, qui assura, suivant l'expression du Journal des Débats ', « la victoire de Tordre légal ».
Enseignement primaire.» L'ordonnance de 4816 établit dans chaque canton, pour surveiller Tinstruction primaire, et surtout Tinstruction religieuse, un comité de charité. Le curé du canton et le juge de paix en étaient membres de droit. Un catholique, pour être instituteur, devait d'abord obtenir du maire et du curé des communes quUl avait habitées un certificat de bonne conduite; il était ensuite examiné par ordre du recteur, qui délivrait, s'il y avait lieu, un diplôme. Quand une école communale devenait vacante, il fallait être présenté par le maire et le curé de la commune, agréé par le comité de charité et par le préfet, nommé par le recteur.
Vordonnnnce de 4824 enleva au recteur la nomination pour l'attribuer, dans les écoles communales, à un comité dont l'évêque était président et dont deux membres sur cinq étaient des ecclésiastiques désignés par lui. Le recteur n'avait plus à nommer que les instituteurs protestants.
Cette ordonnance ne créait d'ailleurs aucun fonds pour établir des écoles là où elles faisaient défaut, assurer l'existence des maîtres, permettre aux indigents de faire instruire gratuitement leurs enfants.
La Restauration, comme l'ancienne monarchie, semble ne pas considérer l'instruction primaire comme une chose
1. Lamennais, le futor démocrate, alors foagaeax altramontain, écrirait dans le Drapeau blanc qae la tolérance en matière religieuse était noe violation de la loi divine. Il «y signait des Lettres à Mgr l'évêque d ffermopoliSy où on lisait : « Sous la protection d'an nom respecté, les enfants sont élevés dans l'athéisme pratique et dans la haine du christianisme; an compte terrible sera demandé à l'Université de ces jeanes Ames que Dieu appelait en vain. »
2. « Le sceptre de l'Inquisition est brisé », écrivait le même journal. En revanche, la Gazette de France s'écriait : « Il ne reste plus qu'à consommer l'avènement de la République et l'érection des autels de la Raison. »
1814-1848. — l'instruction publique 369
d^État : elle s*en remet à la bonne volonté des communes et compte avant tout sur les congrégations religieuses. Celles-ci se multiplient : à Tassociation des Écoles chrétiennes, autorisée par Napoléon, viennent s'en ajouter un grand nombre d'autres. L'instituteur congréganiste a sur rinstituteur laïque tous les avantages. La lettre d' obédience que lui délivre son supérieur lui tient lieu du diplôme que le laïque est obligé de conquérir par un examen. Il est protégé, soutenu, encouragé. Au contraire, le laïque est tracassé, humilié, traité en suspect par les autorités ecclésiastiques : or, il les retrouve partout devant lui, s'il veut obtenir un certificat^ s'il veut être présenté, puis nommé aux places vacantes, et c'est sous leur surveillance qu'il ost tenu d'enseigner, surtout le catéchisme.
Le budget de la Restauration pour l'instruction primaire fut seulement de cinquante mille francs.
Pourtant, c'est alors que se fondent, pour le recrutement des instituteurs, les Écoles normales primaires. De la Restauration datent celles du Loiret, de la Moselle, du Haut- Rhin, des Vosges, de la G6te-d'0r, de la Corse, de la Seine- Inférieure, les plus anciennes après celle du Bas-Rhin.
En 1826, la première salle d^asUe est fondée à Paris. La Société pour l'enseignement élémentaire, qui devait tant contribuer au perfectionnement des livres et des méthodes, se constitue. La méthode d'enseignement mutuel était alors fort en faveur.
Enfin la loi de 1818 sur l'armée accorde la dispense du service militaire aux instituteurs et professeurs qui ont contracté l'engagement de servir pendant dix ans dans l'enseignement public.
Aotres ordres d'enseii^ement. — Il n'y eut pas d'autres changements dans les lycées que l'adoption du nom de collège royal, la substitution de la cloche au tambour pour régler les mouvements, celle du chapeau à haute forme &u tricorne napoléonien, et une place plus grande donnée aux exercices religieux.
En 1816, on supprima trois facultés de sciences (Besan- ^n, Lyon, Metz) et dix-sept facultés des lettres. De cellesci, il ne subsista que huit : Paris, Besançon, Dijon, ,Aix, Strasbourg, Toulouse, Angers, Ajaccio. Leâ autres
furent remplacées par de simples commissions d'examen.
Les cours de Cousin et de Guizot, à la Sorbonne, furent supprimés, l'un en 4821, l'autre en 4825.
On fit disparaître Yhistoire de la philosophie et Yhistoire moderne du programme des facultés.
Dans les collèges, Thistoire fut reléguée dans les classes inférieures et devint un pur exercice de mémoire ; l'enseignement de la philosophie fut mutilé et réduit à celui de la logique.
L École normale, en 1822, devint suspecte et fut supprimée. Puis on la rétablit en 1826 sous le nom d'École pré'paratoire : elle n*eut pas de directeur spécial, mais fut placée sous Tautorité du proviseur du lycée Louis-le-Grand^ dans les bâtiments duquel elle était installée. En 4828, on lui donna pour directeur le savant Guignant.
VÉcole polytechnique^ également suspecte, fut un mo^ ment supprimée, puis rétablie, mais enlevée au ministère de la guerre pour être rattachée au ministère de l'intérieur.
En 1825, aux agrégations de lettres et de grammaire s'ajouta celle de philosophie, et cette science reprit alors quelque faveur.
De la Restauration date la création : 4^ de l'École des Chartes (4821), destinée à l'étude de nos antiquités nationales, et qui complétait heureusement la fondation des Archives nationales par la Convention ; 2<» de l'École forestière, où nos futurs agents forestiers vont faire leur éducation théorique; 3<* l'École centrale des arts et métiers, fondée en 1829, par lavallée, et destinée à former des ingénieurs civils. Elle était alors et est restée une école libre.
Les classes de l'Institut reprirent l'ancien nom à'académies, qui semblait plus monarchique : on eut VAcadémie française, VAcadémie des inscriptions et belles-lettres^ VAcadémie des sciences, VAcadémie des beaux-arts.
Sous la Honarchle de Jaillet. Enseignement primaire. — 6T7IZ0T, ministre de l'instruction publique de 4832 à 1834, ordonna une enquête dont les résultats ont été recueillis dans le livre de P. Lorain, « Tableau de l'instructioa. primaire en France ». L'auteur cite un arrondissement où quatre maires ne savent pas signer leur nom, ne
1814-1848. — l'instruction publique 371
parlent que le patois, trouvent Tinstruction inutile aux enfants, estiment que ceux-ci feraient mieux d'aller curer un fossé que d'aller à l'école. A Terny (Oise), l'instituteur ofif^e d'enseigner gratuitement : on refuse. Ailleurs le curé propose de l'argent aux parents qui laisseront les enfants fréquenter l'école : on n'en veut point. La plupart des instituteurs sont profondément ignorants; dans le canton de Belpech, où il n'y en a que quatre en tout, trois sont illettrés. Dans les Landes, en général, ils ne savent même pas lire : ils se bornent à garder les enfants. Le métier d'instituteur était la ressource des infirmes, des misérables, des inoccupés : on en cite un qui vient du bagne. Ils cumulent cette profession avec celles de laboureur, fermier, valet de cbarrue, sabotier, cordonnier, cabaretier, etc. Le plus souvent, l'instituteur n'a qu'une seule pièce, où il couche, mange, soigne ses enfants, fait la cuisine, verse à boire aux clients ; ou bien il enseigne dans une salle de danse, sous le porche de l'église, dans une cave, dans une grange, souvent dans une écurie, pour avoir plus chaud. L'un d'eux tient son pourceau dans la classe.
La loi de 1833. — Ia loi du 22 juin / «55, élaborée par Guizot, constitua vraiment en France l'instruction populaire. Sans revenir aux grandes visées et aux vastes plans de la Convention, elle donna au moins le nécessaire.
En vertu de cette loi, toute commune est tenue, soit par elle-même, soit en se réunissant à une ou plusieurs communes du voisinage, d'entretenir au moins une école primaire. Les chefs-lieux de département et les communes de plus de 6000 âmes doivent, en outre, entretenir une école primaire supérieure. La loi indique avec précision les ressources financières à l'aide desquelles ces écoles seront créées et entretenues et les instituteurs payés. Chaque commune devra s'imposer une taxe spéciale de trois centimes par chaque franc inscrit à ses contributions directes ; si cette ressource est insuffisante, le département vient en aide à la commune ; en cas d'insuffisance des centimes communaux et départementaux, l'État intervient.
U ^ a désormais un budget de l'instruction primaire : il s'élèvera en 1847 à près de 3 millions.
Auprès de chaque école, il y a un ccmité communal de
372 CIYIUSATION FRANÇAISE
surveillance; au chef-lieu de chaque arrondissement, un comité d'arrondissement.
Quant aux instituteurs, le conseil municipal, après avoir pris Favis du comité communal, les présente; le comité d arrondissement les nomme; le ministre les institue.
Pour être instituteur, il faut être &gé de dix-huit ans, produire un certificat de moralité délivré par le maire de sa commune et être pourvu soit du brevet élémentaire, soit du brevet supérieur. Ces diplômes continuent à être suppléés, pour les institutrices congréganistes, par la lettre d'obédience; la loi exige le hrevet des instituteurs congréganistes, mais il suffit qu'un frère, dans une école, ait le brevet, car alors Jes autres frères ne sont considérés que comme des adjoints, et la lettre c^obédience leur suffit.
Les ecclésiastiques ont encore place dans les comités scolaires ; mais le clergé cesse d'exercer sur les destinées des maîtres une influence prépondérante.
La loi assure désormais à tout instituteur communal : lo un local pour son habitation et la salle de classe ; 2^ un traitement fixe, dont le minimum est de 200 francs pour les écoles élémentaires, de 400 pour les écoles primaires supérieures ; 3^ une rétribution mensuelle dont le taux est déterminé par la municipalité, et qui est perçue par le percepteur; 4» une retraite, constituée par une retenue de cinq pour cent sur son traitement, et servie sur les fonds d'une Caisse d'épargne et de prévoyance*
La loi n*avait pas organisé l'enseignement des filles; mais celles-ci pouvaient être reçues dans les écoles de garçons.
Elle n'établissait ni Tobligation, qui eût été prématurée, puisqu'il n'y avait pas encore partout des écoles, ni la gratuité, qui était limitée aux enfants indigents. Elle fut cependant un immense progrès , et M. Guizot , quelles qu'aient été d'ailleurs les erreurs de sa politique, restera, de ce chef, un des bienfaiteurs du peuple.
Progrès réalisés. — La loi Guizot donna une impulsion énorme à l'enseignement primaire. En 1833, il n'y avait en France que 42 000 écoles, fréquentées par deux millions d'élèves ; 7 ou 8000 communes en étaient absolu* ment dépourvues ; il y avait des cantons où Ton ne comp-
1814-1848. — L'iNStRUCTION PUBLIQUE 373
tait qu^une école pour 45, pour 25 communes, et où la jeunesse végétait dans l'antique barbarie. En 1848, il y a 63 000 écoles, fréquentées par trois millions et demi d'élèves, et le nombre des communes dépourvues d'écoles tombe au-dessous de 2000.
Les nouveaux règlements permettent encore de mettre les élèves à genoux, mais statuent qu*ils u ne pourront jamais être frappés ».
Les Écoles normales d'instituteurs s*é talent multipliées : déjà en 1833 on en comptait 38 nouvelles.
Les premières Écoles normales d'instUutrices allaient être constituées par le ministre Villemain en 1842 : il y en avait onze à la fin du règne de Louis-Philippe.
L'ordonnance de 4 83 S établit les inspecteurs des écoles primaires, à raison d*un au moins par arrondissement.
Enseignement secondaire. — Le nombre des collèges royaux (aujourd'hui lycées) fut porté de 40 à 54 : ils étaient fréquentés, en 1847; par 23 000 élèves.
Le monopole qu'avait assuré Napoléon à TUniversité de France fut alors attaqué plus vivement que jamais. Montalembert et Lacordaire, revendiquant la liberté de renseignement, se faisaient poursuivre pour l'ouverture illégale d'une école, et plaidaient éloquemment leur cause devant la Chambre des Pairs. Le chanoine Desgarets, dans son pamphlet intitulé « le Monopole universitaire », les journaux VAmi de la religion et la Gazette de France, attaquaient violemment l'Université ^. La bourgeoisie libérale la défendait, comme la représentation la plus complète de ses idées et de ses goûts littéraires, et comme une des créations les plus admirées de Napoléon. Quoique la liberté de renseignement eût été promise dans la Charte, elle n'en voulait point entendre parler.
1. « n y ftvait dans ces attaques, dit M. Gaizot {Mémoires), beaacoap d'injastice et quelque ingratitude. Le gouvernement de TUniversité, grand maître ou conseil royal, ministre ou président, avait toujours usé de son IK>uvoir avec une grande modération : à la fois rival et maître des établissements particuliers d'enseignement secondaire, il les avait surveillés sans jalousie et sans rigueur, les autorisant partout où ils offraient des chances de légitime succès, et ne portant jamais, sans de puissants motifs, atteinte à leur stabilité on à leur liberté. C'était, au milieu du despotisme général et d'une institution despotique elle-même, une administration juste et libérale. »
374 OYILISATION FBAffÇAISK
On prépara cependant, sons les ministères de Gaizot (1836) et de Villemain (1841 et 1844), trois projets de loi pour accorder cette liberté dans l'enseignement secondaire. Aucun de ces projets n'aboutit : la haute bourgeoisie, qui a tant changé depuis, refusait obstinément de porter atteinte au droit de FUniYersité.
EBseig^Bement mpérleup. — SALTAHDT, deux fois ministre de rinstruction publique (1837 et 1845), rétablit la plupart des facultés des sciences et des lettres qu'on avait supprimées et leur assura une existence distincte et un personnel séparé de celui des lycées.
A Paris, la FacuUé des lettres, avec les professeurs Guizot, Cousin, Villemain, la Faculté des sciences, avec Biot^Thénard, Gay-Lussac, Geoffroy Saint-Hilaire, jetèrent un Yîf éclat.
L'École normale sapérieure reprit son titre» après 1830, et fut installée rue d'Ulm, avec 18 maîtres de conférences. On créa une quatrième agrégation littéraire, celle d'histoire. On divisa celle de sciences en agrégation des sciences mathématiques et agrégation des sciences physiques ^.
Des chaires nouvelles furent créées au Muséum, au Collège de France, où s'iUustrèrent alors Michelet, Edgar Quinet, le grand poète polonais Mickiéwicz.
Salvandy fonda, en 1846, l'École française d'Athènes, pour l'étude de la langue et des antiquités grecques.
A l'Institut, Guizot rétablit, sous le nom d'Académie des sciences morales et politiques, la classe que Bonaparte avait supprimée en 1803. U y fit rentrer les douze survivants de l'époque révolutionnaire, parmi lesquels Sieyès, Merlin de Douai, Daunou, Garât, Lakanal.
Sur rinitiative du duc de Là BOŒEFOUCAULD-UANQonRT, des Écoles d'arts et métiers furent constituées, par Vordonnance de 4832, à Angers et à Ghàlons-sur-Marne (celle d'Aix est plus récente). Elles sont destinées à former des chefs d'ateliers : elles ont donné aussi des candidats pour les écoles Polytechnique et Centrale et fourni de bons officiers à l'artillerie.
Outrages a consulter. — Voyez la bibliogn:. da chap. xxviii.
1. Total, six agrégations : lettres, grammaire, philosophie, histoire» sciences mathématiques, sciences physiques.