‹ Histoire de la civilisation française (volume 3)Chapitre 79 sur 185 · I. Caractères généraux · texte numérisé non relu

I. Caractères généraux

Le siècle de Victor Hngpo. — Si le xviii* siècle peut s'appeler le siècle de Voltaire^ le xix« s'intitulerait non sans raison le siècle de Victor Hugo, Le grand poète est né presque avec lui, en 1802 : à dix-sept ans, il publiait ses premières odes; à quatre-vingt-trois ans, l'année de sa mort (1885), il mettait la main à ses dernières œuvres. Il a Yu les jours suprêmes du grand Empire, vécu sous les deux monarchies, parlé à la tribune de la seconde République, souffert dix-huit ans d'exil sous le second Empire, et, sous la troisième République, après avoir siégé à l'Assemblée nationale et au Sénat, il a eu des funérailles triomphales qu'a suivies un peuple entier. Il a traversé toutes nos révolutions politiques et toutes nos révolutions littéraires : il a eu sa part dans toutes, et de toutes son génie porte la trace. Il s*est exercé dans tous les genres, théâtre, épopée, poésie lyrique, roman, pamphlet, histoire, éloquence politique, et dans tous il a été supérieur. Personne n'a suscité des haines aussi ardentes et des admirations aussi passionnées. Il a vécu assez pour voirie goût public se transformer sous son action et accepter les audaces qui avaient provoqué les plus violentes tempêtes. Disciples ou adversaires, il n'est guère un écrivain de ce siècle qui n'ait plus ou moins subi son influence. U a été, pendant trois générations humaines, le producteur toujours fécond et dont l'œuvre nouvelle formait l'entretien du jour. Il

a remué tant d'idées et d'images pendant trois quarts de siècle, que nous ne pouvons avoir une idée poétique sans qu'elle se formule aussitôt dans quelqu'un de ses vers. Il est à tel point la personnification de la poésie française^ que M. Théodore de Banville a cru pouvoir justifier par des exemples tirés de lui toutes les règles de la poétique nouvelle et qu'il l'appelle simplement le poôte *.

La langue. — Pour une littérature nouvelle s'est formée une langue nouvelle. Elle n'a plus la raideur ou la pruderie de celle des derniers classiques; elle a renoncé à l'horreur du mot propre, au préjugé des vocables nobles ou non nobles, aux subtilités des grammairiens, qui avaient appauvri notre idiome; elle s'est enrichie sans scrupule de mots empruntés au vieux français, aux parlers populaires, à la technique même des arts et des métiers; elle est libre, vivante, colorée, variée comme la vie même. Chaque lettré s'est ingénié à la sculpter, à la ciseler, à l'assouplir, à la briser, pour lui faire exprimer tous les aspects de la réalité, toutes les nuances du sentiment et même de la sensation. Cette langue-nouvelle a pu être harmonieuse et musicale dans les poésies de Lamartine, pittoresque et brillante dans celles de Victor Hugo, incisive et mordante dans les pamphlets de Courier,. vive et alerte dans les récits d'Alexandre Dumas, tendre et passionnée dans les romans de George Sand, chaude de couleur, étincelante comme les mille facettes d'un diamant, dans les Nouvelles de Théophile Gautier ou de Prosper Mérimée, pleine de trouvailles ingénieuses, d'effets saisissants, mais parfois gâtée par une recherche excessive, dans certaines œuvres contemporaines. Victor Hugo est l'un des premiers qui aient eu l'honneur de la mettre en œuvre ^.

1. Exposer le rôle de Victor Hugo, ce serait presque faire Thistoire d'an siècle de littératore, et il m*en coûte de disperser en plusieurs chapitres cette œuvre immense.

S. Ce qu'a été cette révolution daos la langue française, c'est Viclor Hago lui-même qui nous le dira :

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ; Les uns, nobles, hanlant les Phèdres, les Jocastes, Les Méropes, ayant le décorum pour loi. Et montant i Versailles aux carrosses du roi;

La Tersifieation. — Les deux siècles classiques avaient étrangement réduit nos ressources poétiques. Us s^étaient privés de cette variété de vers, de rythmes, de strophes, dont Ronsard et môme les anciens trouvères faisaient si bon usage. Victor Hugo risqua des vers de toute mesure S des strophes de toutes formes. Il rompit les entraves dont les législateurs du Parnasse avaient, sans raison sérieuse, garrotté le poète. Le vers sur le vers osa enjamber; sa césure se déplaça au gré du rythme; il eut des rejets comme celui des poètes latins ; il se fit souple, ondoyant, avec une mobilité infinie d'articulations. Le pivot du vers, ce fut la rime que Victor Hugo voulut très riche, très pleine, très sonore, inattendue, imprévue '.

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires, Habitant les patois, quelques-uns aux galères Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas, Déchirés en hailloDS dans les halles ; sans bas« Sans perruque; créés pour la prose et la farce : Populace du style au fond de Tombre éparse...

Alors, brigand, je Tins, je m'écriai : Pourquoi

Genx-oi toujours devant, ceux-là toujours derrière 7

Et sur l'Académie, aïeule et douairière.

Cachant sous ses jupons les tropes effarés.

Et sur les bataillons d'alexandrins carrés.

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !

Je fis une tempête an fond de l'encrier...

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