Voici un rejet qui fit fureur dans les deux sens
Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier Dérobé
2. Citons une anecdote bien caractéristique. A un certain moment, Hernani dit à Ruy Oomez : « Vieillard stupide ! » Deux spectateurs, au parterre, entendirent et comprirent : « Vieil as de pique ! » Le premier se leva en fareur en criant : « C'est abominable I » — « C'est sublime, monsieur 1 » ^ eria le second, en se levant aussi. ^
382 avaiSATiON française
(i838). La pièce des « Burgraves » (i843), où les personnages sont des géants, où les vieilles légendes de T Allemagne sont revêtues d'une poésie que FAllemagne ellemême n*avait pas inventée, où se dressent les figures, colossales de l'empereur Barberousse et du burgrave plus que centenaire, n'était pas faite pour la scène ^.
Le théâtre de Victor Hugo a une puissance dramatique incomparable. La donnée en est souvent d'une fantaisie étrange : comment admettre qu'une reine d'Angleterre aime un bijoutier et une reine d'Espagne un laquais, que Charles-Quint soit caché dans une armoire à la merci d'une duègne, que le fou Triboulet ait à sa discrétion la vie d'un roi de France et les destinées de l'Europe? Ces caractères et ces situations exceptionnels, Victor Hugo les fait presque accepter par le charme d'une langue colorée, pleine de prestiges et de séductions.
Il prouva qu'avec un de ces personnages obscurs, qu'auraient dédaignés Voltaire et son école, on peut créer des situations aussi tragiques que s'il s'agissait de demi-dieux ou de rois, ces favoris de la tragédie. Les derniers classiques concevaient trop souvent leurs personnages tout d'une pièce, absolument bons ou absolument mauvais, étant absolument le héros ou le traître, Victor Hugo sait que l'homme réel, cet être double, cet être multiple, ne cesse de se donner à lui-même d'éclatants démentis. Au fond des pires natures peut descendre le rayon divin : au fond de Lucrèce Borgia, perdue de crimes et de luxure, l'amour maternel; de Triboulet, un monstre au physique et au moral, l'amour paternel; de Marie Tudor, la reine sanglante, et de Marion Delorme, la courtisane perverse, l'amour chaste, doux et humble, fait de pureté et de dévouement.
Inflaence du théfttre étranger. — Shakespeare, après les audaces de Victor Hugo, n'avait plus besoin d'être
1. Plds récemment on a tiré d'un roman de Victor Hugo le drame de Notre-Dame-de-Paris^ei l'on a extrait de ses papiers celui de Torquemada. Rappelons que le thé&tre de Victor Hugo a inspiré à Verdi Bigolettù (tiré du drame le Roi s'amuse) et Emani, à Donizetti sa Luerezia Borgia ; de même que ses odes ont inspiré d'admirables mélodies à Weokerleia« SaiulrSaëns, Gounod, Massenet, Bizet.
mutilé pour paraître sur notre scène. On finissait par comprendre chez nous et goûter son charme sauvage. On sait que Yillemain et Lamartine ont publié des études sur Shakespeare, et qu'un de nos plus grands poètes, Victor Hugo, après un de nos plus grands historiens, Guizot, a patronné une traduction de ses œuvres, alfred de viGN7,dans son « More de Venise », nous donnait alors un « Othello » tout shakespearien (1829). Alexandre dumas traduisait et faisait représenter « Hamlet » (1848). D'autres révéleront au grand public « Macbeth », « le roi Lear », u Roméo et Juliette », « le Songe d'une nuit d'été * ».
Au théâtre espagnol, Pierre Lebrun empruntait le sujet du « Gid d'Andalousie », et Alexandre Dumas de « Don Juan deMarana » (1836). De Barante avait traduit Schiller. Rappelons que dès les débuts de la révolution romantique avait été publiée la « Collection des chefs-d'œuvre des théâtres étrangers », qui, en même temps que Shakespeare, Schiller et Gœthe, nous rendit familiers Galderon et Lope de Vega.
Les dernières tragédies* — La vieille tragédie classique n'a pas survécu aux coups terribles qu'on venait de frapper sur elle. De « la Bataille d'Hernani » elle est sortie mourante. On a revu encore des tragédies à la scène : car une partie du public persistait dans ses goûts, et les excès mêmes des romantiques ne pouvaient qu'amener une réaction; mais ce n'étaient plus vraiment des tragédies classiques. Même dans les pièces qui s'intitulaient tragédies, comme une (c Fête de Néron » de soumet (1829), comme la « Lucrèce » (1843) de ponsard, comme « la Fille d'Eschyle » (1848) de Joseph autran, l'influence de la révolution, de l'émancipation romantique, est visible.
Acteurs et actrices célèbres. — Si Talma n'était plus, il s'était formé une génération nouvelle : Régnier, Samson, Beauvallet, dont la voix faisait trembler la salle quand il poussait le cri du vieil Horace : « Qu'il mourût » I Mlle Rachel, dont nos pères ne parlent encore qu'avec enthousiasme, Mlle Georges, Mlle Mars, quoique de l'ancienne école, avaient fini par comprendre l'alexandrin romantique. Bocage et
1. Les oompositenrs s'emparèrent de ces magnifiques sujets : MM. Ambroise Thomas et Qounod nous ont donné les opéras de Hamlet et de Moméo et JulieUe.
Mme Dorval contribuèrent brillamment au succès des nouveaux drames.
L.e drame historique. ~ Dès 1829, c*est-à-dire entre la Préface de Gromwell et la Bataille d'Hernani, alezandbb DUMAS avait donné le drame de u Henri III et sa cour », et CASIMIR DELAVI6NE le drame de « Marino Faliero ». Dès lors, les pièces de ces deux auteurs alternent avec celles de Victor Hugo. Le premier donne successivement «Stockholm, Fontainebleau et Rome », c'est-à-dire le drame de Christine de Suède et de Monaldeschi'XlSSO); « Antony », dont le héros est un beau ténébreux (1831) ; « Charles VU chez ses grands vassaux », où le rôle principal, chose inattendue, appartient à un Arabe; la « Tour de Nesle » (1832), restée le plus populaire de nos drames historiques, et vingt autres pièces, toutes de franche facture, au dialogue bien coupé et de vive allure, comme les romans dont ils sont tirés pour la plupart *.
CASIMIR DELAVI6NE, dans une donnée un peu plus rapprochée de la tragédie, renonçant à la gêne des unités, mais se gardant de la couleur un peu violente des romantiques, fait représenter « Louis XI » (1832), « les Enfants d'Edouard » (1833), « Don Juan d'Autriche » (1835), « une Famille au temps de Luther », « la Fille du Cid » (1839), « Charles VI ». ALFRED DE VI6NT uous donne « la Maréchale d'Ancre » (1834) et « Chatterton » (1835). scribe et legouvé racontent les amours tragiques d*Adrienne Lecouvreur (4849).
Le drame bonrgpeols. — Le drame du boulevard ^, le drame bourgeois, le mélodrame^ ainsi appelé parce qu'il admet quelques mélodies à Torchestre, ne fût-ce que le trémolo des violons dans les situations les plus émouvantes, s'inspire surtout des événements de la vie commune. Ses personnages, bons ou mauvais, héros ou traîtres, sont des gens du peuple. C'est ce drame surtout qui, interprété par le grand acteur populaire Frédéric Lemaitre, mouilla les yeux et les mouchoirs des spectateurs sensibles. Le type le plus connu de ces sortes de pièces, c'est le mélodrame de DUCAN6B : « Trente ans ou la Vie d'un joueur » (1827).
1. Pour la plupart aussi, avec la collaboration d'Auguste Maquet.
2. Ce drame est si noir de meurtres que le boulevard où s'élève le théâtre de la Porte-Saint-Martln en a pris le nom de « boulevard du Crime »•
L'auteur le plus fécond en ce genre , c*est dennert, qui a enfanté plus de deux cents pièces, dont les plus célèbre» sont « la Grâce de Dieu » (1841), « les Bohémiens de Paris » (1843), le « Marché de Londres » (1845). On doit mentionnei aussi « la Gloserie des Genêts » de frédêbic soulié (1846);. « le Juif errant » d*EUQÈNB sus (1849); « Gaspardo le Pêcheur » (1837) et '< Lazare le Pâtre v (1840), de bou- CBAROT; » la Vénitienne » (1834), « Latude » (1834), « Héloïse et Abélard » (1836), a la Mendiante » (1843), d'AifiCET-BOUR- OEOis, auteur de près de deux cents pièces de théâtre; — « Jeanne de Naples » (1837) et « la Justice de Dieu »(1845), de PATJL rouGHEE; — les « Deux Serruriers » (1841) et « 1» GhilTonnier » (1847), du célèbre démagogue Félix ptat.
La comédie historique. — Il est une variété de la. comédie qui se confondrait aisément avec le drame historique : elle n'en diffère que par la nature du dénouement^ mais les mêmes grands intérêts, sous les noms historiques les plus retentissants, y sont agités. Parmi les* chefs-d'œuvre du genre, il faut citer « Mademoiselle de Belle-Isle » d'AiEXANDRE dukas (1839); « le Verre d'eau » de- SCBIBE (1842), où les personnages s'appellent la reine Anne, lady Marlborough, Bolingbroke, l'ambassadeur de France, et où il s'agit de savoir si l'Angleterre se retirera de la coalition sous laquelle succombe notre pays.
La comédie-proverbe* — ALFRED DE BiussET s'est fait une place à part avec ses comédies-proverbes (de 1840 à 1850), qui ont peu d'action, mais un dialogue vif et étincelant, et dont la grâce mièvre et délicate rappelle Marivaux. On joue et on jouera longtemps encore « les Caprices d& Marianne », c On ne badine pas avec l'amour », « Il ne faut jurer de rien », a II faut qu'une porte soit ouverte oa fermée », etc.
Le vaudeville. — Les générations contemporaines de la monarchie parlementaire ont été aussi éprises que leurs devancières du vaudeville, de ses intrigues parfois enfantines autant que compliquées, et de ses joyeux couplets. Sur le vaudeville, un genre consacré depuis longtemps et étranger à leur débat, classiques et romantiques étaient d'accord : ils se réconciliaient dans un goût commun pour ce genre que Boileau assure avoir été créé par € le Français né
malin ». Viennet, un classique convaincu, a encouragé les débuts de ouvert. Celui-ci eut surtout pour collaborateur LAUZANNB. Nous leur devons « les Cabinets particuliers » (1831), « rOmelette fantastique », « le Supplice de Tantale, <c Ed revenant de Pondichéry », « Ce que femme veut » (1847). Mais quels noms, parmi près d'une centaine, quelles pièces surtout, parmi plus d'un millier, pourrions-nous signaler? Il est d'autant plus difficile de s'y reconnaître qu'un vaudeville est rarement l'œuvre d'un seul écrivain : il y a presque toujours plusieurs collaborateurs, l'un apportant l'idée, l'autre les bons mots, un troisième les couplets, chacun payant son écot d'esprit et de bonne humeur à la tâche commune. Il suffit de rappeler que bâtard, dans ce genre, a collaboré à près de 200 pièces, brazier et ZAViER-SAiNTiNE à un nombre à peu près égal, duhersan à 300, mêlesvulb à 350; etc.
C'est DUHERSAN et VARiN qui ont représenté, en 1838, la oomédie-parade des « Saltimbanques />, dont tant de mots, comme sauvons la caisse! celte malle doit être à nous! sont restés proverbiaux. Elle a immortalisé le type populaire de Bilboquet, antier, dans « l'Auberge des Adrets » (1824) «t dans (( Robert Macaire » (1836), a créé deux autres types non moins célèbres, illustrés à cette époque par la caricature : c'est Robert Macaire et son fidèle acolyte Bertrand.
m. Les autres genres littéraires.
La poésie lyrique et épique* — Le poète du xix'* siècle s'est hardiment lancé dans des régions que ses devanciers n'osaient même pas explorer. Des influences jusqu'alors inconnues sont venues vivifier son génie. La poésie d'autrefois était plutôt impersonnelle : le poète moderne a pris comme son sujet le plus fécond son propre moi, ses douleurs et ses joies d'amour, ses doutes religieux, ses angoisses philosophiques, ses élans vers quelque chose qui est au delà de ce qu'on voit avec les yeux du corps, ses aspirations tourmentées vers l'idéal et vers l'infini, le cruel contraste entre l'immensité des désirs de son cœur et de son esprit et la brutale contrainte qu'impose le réel. Voilà ce qui remplit les « Méditations » et les « Harmonies » de
LAMARTINE; les « Feuîlles d'automne», les « Chants du Crépuscule », les « Rayons et les Ombres », les « Contemplations », les « Chansons des rues et des bois », de victor hugo; « Rolla » et les « Nuits » d'AiFRED de musset.
Puis le poète a eu la nature, non plus une nature composée d'arbres et de rochers comme celle qu'analysaient les descriptifs, une nature inerte et pour ainsi dire passive, mais une nature vivante, qu'il a comme animée de ses propres sentiments et de ses propres passions, qui, dans l'œil rêveur de la béte, dans le frémissement de la plante, dans le bouleversement des océans, dans le scintillement des étoiles, semble n'avoir qu'une seule âm& partout présente. C'est ce qu'on appelle la conception panthéiste de la nature. Celle-ci, pour le poète, se confond avec Dieu, ou plutôt n'est autre que Dieu lui-même, dont la personnalité immense embrasse et absorbe tous les êtres,, à commencer par nous-mêmes, et de sa vie nous fait vivre. Cette inspiration panthéiste, nous la retrouvons, à commencer par « le Lac », dans maintes pièces de Lamartine,, qui est pourtant le plus chrétien de nos trois grands lyriques. Nous la retrouvons surtout dans la plupart des œuvres de Victor Hugo, par exemple, dans son « Pan » de- « la Légende des Siècles ».
En troisième lieu, le poète dégage des grands événements de l'humanité la poésie qu'ils recèlent. Les scène» glorieuses ou tragiques de la Révolution, les prodigieuses batailles et la suprême catastrophe de l'Empire, Austerlitz, Moscou, Waterloo, avaient à peine fait vibrer les lyres contemporaines de la Révolution et de l'Empire. Us enflammèrent la génération qui suivit. Que de fois Napoléon, en qui se personnifie et s'absorbe alors toute l'épopée révolutionnaire et impériale. Napoléon à cheval au milieu des débris de sa garde ou debout sur le rocher de Sainte- Hélène, viendra hanter les strophes de Victor Hugo, de Lamartine, de Déranger !
Puis, sous la monarchie parlementaire, quand les misères du prolétariat commencèrent à émouvoir les âmes généreuses, d'autres voix montèrent au cœur de l'artiste : la grande plainte des pauvres, des malheureux, des déshérités, le gémissement ou le cri de colère qui s'élève de la
manufacture, du puits de mine, de la grève battue par les flots et veuve de ses marins. Et le poète prêtera sa lyre •aux « revendications sociales ».
En un mot, rien d*huinain ne lui est étranger : le domaine delà poésie s*est étendu à l'infini : aux profondeurs du ciel comme à celles du cœur humain, aux gloires de la patrie comme aux souffrances de l'humanité tout entière.
Un trait caractéristique de la poésie au xix* siècle, plas accentué à mesure qu'on se rapproche de Pépoque contemporaine, c'est que la distinction entre le lyrique et répique, si profonde dans les théories de Boileau, tend à «'effacer. Le poète est hanté par les souvenirs du passé en même temps que soulevé par les passions du moment : tour à tour, presque en même temps, il évoque les uns, il s'abandonne aux autres. Qui pourrait faire exactement le nlépart des deux genres dans les chefs-d'œuvre de Victor Hugo? Il n'y a plus désormais une poésie lyrique et une poésie épique : il y a la poésie. Elle s'attaque à tous les sujets et met en œuvre tous les rythmes. Elle emprunte aussi volontiers l'alexandrin que la strophe : Alfred de Musset, dans son « Espoir en Dieu », raisonne en alexandrins sur les systèmes philosophiques ou religieux, puis s'élance» avec le vers lyrique, en une ardente supplication.
La poésie française ne se résume pas uniquement dans ces grands noms de victor hugo, Lamartine, mussbt. Le XVII* siècle, si littéraire qu'il ait été, ne peut se gloiifier d'un plus grand nombre de poètes. Tous ont enrichi l'art de formes nouvelles, en agrandissant sans cesse son domaine : CASIMIR DELAVI6NE, avec ses « Messéniennes » (1817), ia poésie la plus classique de l'Âge romantique, où respirent toutes les douleurs de la patrie; alfred de vignt, avec -ses (c Poèmes antiques et modernes » (1826) ; auouste barbier, avec la vigueur satirique de ses « ïambes » (1830), qui maudissent « le Corse aux cheveux plats » ou exaltent cette Liberté qu'il faut embrasser « avec des bras rouges -de sang » ; Barthélémy et mêrt, avec leur épopée, parfois chaude et colorée, de « Napoléon en Egypte » (1828); Mme DESBORDES-VALMORE, avec ses Idylles, ses Élégies, ses Romances ; auoïïste masuet, qui, revenant à l'inspiration de 4792, a composé, à la veille de la Révolution de 1848, le
« Chant des Girondins » ; brizeux, qui a retrouvé le charme de ridylle antique dans son poème de « Marie » (1826) et ses scènes champêtres des « Bretons » (1843); Victor de LAPRADS, enthousiaste de la nature dans ses « Odes et Poèmes » (1843), et satirique véhément dont s'inquiéta la police du second Empire; sainte-beuvb, d'une versification si savante et si raffinée dans a Poésies », « Consolations », « Pensées d'août » (1829-1830); Henri murger, le type du bohème dans le second quart de siècle, auteur des « Ballades et Fantaisies » et des « Nuits d'hiver » (1861); Théophile GAUTIER, qui a curieusement ciselé ses « Poésies » (1845).
La chanson. — Le grand poète populaire, béranger, n'a pas seulement chanté, comme ses devanciers, Lisette ou la dive bouteille. Il s'est élevé parfois à la grande poésie. U a su dire, en traits touchants ou énergiques, les gloires de la République et de l'Empire, peindre le vétéran des grandes guerres au berceau de ses petits-enfants, secouer la poussière du drapeau aux trois couleurs, faire revivre, dans les souvenirs du peuple, l'Empereur « qu'un pape a couronné ». La chanson politique, exprimant les passions du peuple de France, quadruplant l'intensité de ses effets par le retour du refrain, volant en strophes aériennes parmi les ateliers et les tonnelles, a été en ses mains une arme meurtrière contre la Restauration.
Le roman. — Des romanciers de la génération révolutionnaire et impériale, deux surtout ont continué à tenir un rang dans la génération suivante : chateaubriand publie, ■en 1826, « le Dernier des Abencérages », et, en 1828, « les Natchez »^; Charles nodier poursuit la série de ses Nouvelles, de 4818 à 1836, par « Sbogar », « Lord Ruthwen », ^< Smarra », « Trilby », « les Contes ».
VICTOR HUGO avait déjà commencé cette suite de romans, qui devait s'étendre jusqu'à nous. En 1823, c'est-à-dire à vingt et un ans, il publia l'histoire fantastique de « Han d'Islande »; puis « Bug-Jargal », récit de l'insurrection des nègres; « les Derniers Jours d'un condamné », son premier
1. Mort en 1848« il devait occuper encore la génération qui suivit aree «es Mémoires it outre- tombe, publiés de 1849 à 1850, où sa personnalité impérienae prend nne place plas grande que jamais, mais où jamais aussi U langue n'a été plus belle et plus vigoureuse et le récit plus attachant,
plaidoyer contre la peine de mort; « Notre-Dame-de-Paris » (1831), qui créa chez nous ce que Walter Scott créait alors en Angleterre : le roman du moyen âge; enfin « Claude Gueux » (1834). Ce sont ses œuvres de la première manière, de la manière romantique.
LAMARTINE nous a douné des espèces de romans poétiques : «c Jocelyn » (1836), « Raphaël, pages de la vingtième année » (1849), « Graziella » (1852). alfred de musset s'épanche dans « les Confessions d'un enfant du siècle », qui est à la fois un roman et une autobiographie, et s'égaye dans deux volumes de jolies nouvelles, telles que « la Mouche », « Mimi Pinson », « le Merle blanc ». alfred DE VI6NT publie « Cinq-Mars » (1826), roman historique, « Stello », « Grandeur et servitude militaire » (1835). EDGAR auiNET nous donuc une épopée en forme de roman ; « Ahasvérus» (1833) ou la légende du Juif errant.
Les deux plus grands noms du roman français, au XIX* siècle, sont ceux de Balzac et de George Sand. Ils ont fondé chez nous le roman de mœurs. Honoré de balzac, dans sa carrière relativement courte (1799-1850), car il mourut à cinquante et un ans, a entassé une prodigieuse quantité d'œuvres. Le premier de ses écrits qui le mit en lumière^ ce fut un conte fantastique : la « Peau de chagrin » (1831). Dans son ambition démesurée, soutenue par une puissance merveilleuse de travail, il avait conçu un vaste plan de romans à exécuter, embrassant tous les aspects de la vie réelle. Plus tard, il groupa ses œuvres sous ce titre général : la Comédie humaine. Il les divisa en scènes de la vie privée, scènes de la vie de province, scènes de la vie de Paris, scènes de la vie politique, scènes de la vie militaire, scènes de la vie de campagne. Très enclin à s'enfermer dans son cabinet et à s'absorber dans ses méditations, il n'a pu réellement observer tout ce qu'il raconte; il a beaucoup deviné par une sorte d'intuition. Ses scènes de la vie de Paris n'ont pas une réalité aussi intense que la maussaderie de ses petites villes. Il a pourtant créé des types vivants, étonnants d'énergie et de couleur, types de déclassés, d'ambitieux sans scrupules, d'usuriers, d'escrocs, de forçats, de manieurs d'argent et de consciences, et il a pressenti quelle génération de brasseurs d'aflaires allait
appeler au jour le progrès rapide de la richesse et de» entreprises. Son génie, qui a quelque chose d'inégal, de brutal, d'excessif, d'intempérant, qui affectionne les caractères outrés et les situations forcées jusqu'au fantastique^ a été ainsi caractérisé par Victor Hugo : « Il saisit corps à corps la société moderne : il arrache à tous quelque chose : aux uns Tillusion, aux autres l'espérance. »
GEORGE SAND S qui a débuté en 1831 avec « Rose et Marie » et qui est morte en 1876 en pleine activité, forma son génie sous les influences les plus diverses. Elle subit celles de Rousseau et de Chateaubriand, ceUes d'Alfred de Musset et de Lamennais, avec lesquels elle fut étroitement liée.. Elle se créa un style original, qui rappelait la chaleur de Rousseau, la couleur de Chateaubriand, mais avec une chaleur contenue, une couleur discrète, une souplesse toute féminine, qui se prêtait à l'analyse la plus délicate des sentiments, et parfois une énergie toute virile.
Elle se mit hors de pair par « Indiana » (1832), dont la donnée hardie et l'inspiration ardente étonnèrent, scandalisèrent et ravirent les contemporains. Puis se succédèrent. les grands romans de mœurs et de passion : c Yalentine », « Lélia », « Jacques », « Leone Leoni » « Consuelo », « Teverino ». Puis elle découvrit un filon nouveau : elle prit pour décors les paysages du Berry, du Limousin, de l'Auvergne, qu'elle connaissait si bien, mit en scène les gens des campagnes, qu'elle nous rendit à la fois réels et idéalisés, mêla à l'action du roman le charme de l'idylle, l'anima du reflet des légendes et des superstitions populaires, dégagea la saine poésie de la vie des champs. Alors parurent « la Mare au diable » (1846), « la Petite Fadette » (1848), « François le Champi » (1850), « les Maîtres sonneurs » (1853). De temps à autre elle faisait une excursion dans le roman historique : ainsi « Mauprat » (1837), peinture des rudes mœurs féodales qui, encore au début de ce siècle, dans les recoins perdus des montagnes, perpétuaient les traditions de l'Auvergne, des Grands-Jours. Génie très souple.
1. Mlle Aurore Dapin, baronne Dadevant, prit le nom de George Saud à cause du pseudonyme de Jules Sand dont fut signé le roman de « Rose •t Marie », écrit en collaboration avec Jules Bandeau.
ouvert à toutes les idées du siècle, sous Texcitation dé la propagande révolutionnaire après 1830, sous Tinfluence surtout de Pierre Leroux, elle se passionna pour la Jibre pensée, pour les revendications sociales, et fit des romans é thèses qui ne sont pas ses meilleurs au point de vue littéraire. Dans les « Lettres d*un voyageur », dans « Elle et Lui » après sa rupture avec Musset, elle fit du roman ^utoMogi^aphique, commenté par « FHistoire de ma vie ». Elle fut, par sa vie, un des personnages originaux, et, par tant de chefs-d'œuvre, un des grands prosateurs da isiècle.
ALEXANDRE DUMAS, dès 1835, avait inauguré par « Isabelle de Bavière » la série de ses romans, qui, pour la plupart, empruntent leurs sujets à nos annales nationales, et qui, même lorsqu'ils ont beaucoup de chemin à faire et beaucoup de volumes à remplir, vont d'une allure si vive et si gaie. Bientôt paraissent « les trois Mousquetaires » (1834), ^ui se continuent par « Vingt ans après » et le « Vicomte de Bragelonne » ; puis « Monte-Christo » (1844), « la Reine Margot » (1845), « Joseph Balsamo », (1846), « le Collier de la Reine », « les Quarante-cinq », « les Compagnons de Jéhu » (1857). Chemin faisant, l'auteur écrit pour les enfants le conte du « Casse-noisette » (1844)
Alexandre Dumas avait pour ainsi dire inauguré le roman- feuilleton f qui est presque nécessairement un roman d'aventures, et dont les récits interminables, occupant le rez-de-chaussée des journaux, tiennent sans cesse en éveil la curiosité du lecteur par la promesse de « la suite au prochain numéro ».
En même temps que lui ou sur ses pas, d'autres s'adressent à ce public, plus curieux d'aventures émouvantes que des raffinements du style, eugène sue publie ses « Mystère^ de Paris » (1842-43), qui ont rendu si populaires les types du Prince Rodolphe, du Maître d'école, du Chourineur, de Tortillard, de la Chouette, de Fleur-de-Marie, et son « Juif errant », avec le bon vétéran Dagobert et le louche jésuite Rodin. PAUL féval attache ou terrifie ce bon public avec « les Mystères de Londres » (1844) et « les Tribunaux secrets » ; Frédéric souué, avec les « Mémoires du Diable » (1837); LÉON QOZLAif,avec <( les Nuits du Père-Lachaise (1840)«
Un fait qui montre combien étaient neuves les intelligences auxquelles le roman populaire aurait à s'adresser, combien elles étaient promptes au rire comme à Témotion, c'est le succès obtenu, entre 1843 et 1871, par le^ romans comiques de PAUL de kogk, pétillants d'une grosse gaieté, et d'ailleurs plutôt gaulois qu^immoraux.
La critique littéraire et artistique. — La critique de l'âge précédent, celle des Laharpe, des Geoffroy, des Etienne, avait une infirmité : elle se fondait sur un système littéraire et condamnait tout ce qui s'en éloignait; elle appliquait les mêmes règles d'esthétique à Homère, Dante, Shakespeare, et aux auteurs contemporains. En 1828, trois hommes inaugurèrent une critique plus large et plus équitable. Elle est historique et éclectique, comme la philosophie de Cousin.
SAUfTE-BEUVE donne son « Tableau de la poésie française et du théâtre français au xvi« siècle », que suivront r« Histoire de Port-Royal » (1840) les « Portraits », les « Causeries du lundi » (1851). D s'étudie à replacer une œuvre donnée dans son milieu, à son époque, dans le pays qui Ta vue naître; il l'explique en nous faisant connaître l'auteur et son temps.
SAINT-MARC 6IRARDIN publie SOU « Tableau de la littérature française au xvi^ siècle », que devaient suivre le « Cours de littérature dramatique », les études sur La Fontaine, sur J.-J. Rousseau. Il dégage les lois supérieures de l'art par la comparaison de types dramatiques choisis dans les œuvres les plus diverses, antiques ou modernes, françaises ou étrangères, tragédies ou drames, comédies ou romans.
viLLEMAiN commence son (c Cours de littérature », qui comprendra le moyen âge et le xvin* siècle français. U s'attache surtout à montrer l'influence des institutions politiques et sociales sur la production des œuvres littéraires.
Dans la presse quotidienne, se distinguent Gustave planche. qui un jour soutint à la pointe de l'épée ses théories et se battit en duel pour les romans de George Sand, et jules lANiN, que l'on saluait alors comme le Prince de la critique,
La critique d'art, qui avait débuté avec thiers et son « Salon de 1822 », nous a valu les « Peintres et sculpteurs français » du grand artiste Delacroix.
394 CnriLISATION FRANÇAISE
Lm polémique. — Les hommes de la Restauration retrouvaient en présence les écoles politiques et religieuses de Tàge précédent.
JOSEPH DE MAiSTBB publie <c le Pape » (i829), « TEglise gallicane », « les Soirées de Saint-Pétersbourg » (1821), les « Lettres sur l'Inquisition », où il accentue encore les tendances uUramontaines de ses premières œuvres.
MORTAiEiiBEBT, daus uuc série de brochures passionnées, cherche à organiser le parU catholique libércû; essaye de concilier les idées modernes avec la tradition, en apparence immuable, de TÉglise; ramène à son point de vue orûiodoxe les appréciations des événements contemporains : si bien qu'en même temps il approuvera les insurrections polonaises et condamnera les insurrections italiennes.
L'abbé de lahehuais, qui s'est placé au premier rang dans récole catholique par son <€ Essai sur l'indifférence en matière religieuse >» (1817), voit le pape condamner ses « Paroles d'un croyant » (1833). Alors il passe dans le camp de la Révolution. Il attaque la papauté dans « les Affaires de Rome » (1836), l'ordre politique et social dans sa « Politique à l'usage du peuple p, « le Livre du Peuple », « l'Esclavage moderne », « le Pays et le Gouvernement » (1840). Rome Ta interdit comme prêtre : les juges de Louis>Philippe le condamnent à la prison. Il continue la guerre contre la société par « Amschaspands et Darvands » et « Une voix de prison ». Il siégera à la gauche de l'Assemblée de 1848 et mourra sans s'être réconcilié avec l'Église.
Avant que cette éloquente recrue ne vint renforcer ses rangs, le parti libéral avait produit un des premiers pamphlétaires du siècle : pauIt-louis godbibr. On connaît sa « Pétition aux deux Chambres » (1816), le « Simple discours de Paul-Louis, vigneron », contre la souscription pour l'achat du château de Chambord, la « Pétition à la Chambre des députés pour des villageois qu'on empêche de danser » (1822), la « Gazette du village», le « Pamphlet des pamphlets ». Il mourut assassiné en 1825.
Alors des rangs opposés se détacha un nouveau combattant. MOHTLOSiER, d'uu royalismc éprouvé, d'un catholicisme fervent , mais fortement teinté de jansénisme , par son «c Mémoire à consulter sur un système religieux tendant
au renversement de la religion » (1826), commença la ffuerre contre les jésuites et les mit en accusation devant les Chambres et Topinion.
La Monarchie de Juillet eut surtout à compter avec les pamphlets de Timon, pseudonyme du vicomte de gorhenhi : « Lettres sur la liste civile », « Très humbles remontrances de Timon », « Questions au sujet d^une dotation ».
C'est alors qu'EOGAR auiNST se révéla comme un polémiste de premier ordre avec son « Avertissement au pays » (1841), ses brochures contre les jésuites, et que, en collaboration avec MiCHELBT, il publia « le Prêtre » et « le Peuple ».
Le journalisme, alors si puissant et si vivant, a compté des maîtres illustres : armanb garrel, plutôt républicain que démocrate, émile de oiRàRDiN, le grand remueur d'idées, THiERs et lOGNET, les coUaboraCeuTS de Carrel au National.
L.*éloqiienee. — L'éloquence de la chaire a eu ses jours de splendeur avec le jésuite de rayisnait, le dominicain LàCORDAiRE, qui, à propos du général Drouot, nous a presque rendu Voraison funèbre du xvii* siècle.
Le barreau a été illustré par berrter, qui, en 1815, voulant épargner à la royauté qu'il aimait une tache sanglante, se fit Tavocat du maréchal Ney; dupin aîné, autre défenseur du maréchal, et qui plaida pour le Journal des Débats en 1830; MAUGuiif, mérilhou, hennequin, oduon-barrot.
Le théâtre principal de l'éloquence française au xix® siècle, c'est la tribune politique. Sous la Restauration, elle a mis aux prises les de serre, les laine, les degazes, les villèle, ministres de la royauté ; benjamin constant, un redoutable logicien; roter-collard, qui, à propos de la liberté de la presse, appelant à son aide les grandes vues du philosophe, donnait au débat une élévation inconnue; le général pot, nourri des grands orateurs de l'antiquité, rayonnant du prestige de la Grande Armée, dénonçant les mesures prises <x)ntre ses compagnons d'armes comme « un coup de canon •échappé de Waterloo »; manuel, d'une passion ardente et •opiniâtre, que les ministres osèrent faire arracher à son banc de député par la main des soldats; martignag, si séduisant qu'un de ses adversaires, furieux de se sentir persuadé, lui criait un jour : c Tais-toi, sirène ! >
Sous la Monarchie de Juillet, berrter, avec le respect
qu'imposaient sa probité et sa modération, à force d'élever le débat au-dessus des passions du jour, en se tenant dans la région sereine des principes, réussissait à faire écouter Fapologie de la royauté déchue, montalembert le secondait de son éloquence passionnée, chaude, un peu déclamatoire. LAMARTINE, avcc sa parole harmonieuse, ses grands effets oratoires et ses images poétiques, plaida tour à tour la cause de la légitimité ou celle de la démocratie. Casimir PERiER, à la parole brève et impérieuse, aux apostrophes foudroyantes, aux boutades redoutées, défendait la politique de résistance contre les séductions révolutionnaires de LAFFiTTE et de la fatette. guizot tenait la Chambre sous le charme d'une parole austère et élégante, de raisonnement serré, mais colorée et vibrante, soutenue d'une dignité hautaine, thiers se révélait un merveilleux orateur d'affaires, plein de faits, de chiffres, d'arguments, excellant à rendre limpides les questions les plus obscures et gagnant ses auditeurs par le plaisir inattendu qu'ils éprouvaient k tout comprendre, cousin intervenait avec sa langue expressive, noble et véhémente ; villemain avec ses allusions malicieuses et son élégance académique ; le duc de broglie avec son tact et sa dignité de grand seigneur ; de rêmusat avec sa bonne grâce un peu railleuse ; duvergier de hauranne avec sa ténacité à reproduire les motions de réforme et ses avertissements prophétiques; rufaure avec sa dialectique et ses boutades; dupin avec sa verve mordante et ses repar* ties si redoutées; odilon-barrot avec sa conviction raide; ledru-rolun avec ses lieux communs pathétiques.
Ouvrages a consulter. — Outre les histoires générales de la littérature française (Petit de Jalleville, t. Vil); — Nettement, Hist. de la Utt. franc, sous la Bestauration. — Paul Albert, La Utt. franc, au xjx' siècle et les Origines du romantisme.
— Théophile Gautier, Bis t. duromantisme; Portraits contemporains et Bist. du théâtre contemporain. — Sainte-Beuve, Portraits^ Lundis^Nouveaux lundis. — G. Planche, Portraits littéraires. — Jules Lemaître, Portraits littéraires. — Brunetière, Bistoire et littérature ; Evolution de la poésie lyrique; Etudes critiques. — Fa^uet, Le XIX* siècle. — Faguet, Etudes littéraires sur le XIX* siècle.
Larroumet, Études de littérature
et d'art. — H. Lacretelle, Lamartine et ses amis. — Paul de Musset,.
Biographie d'Alfred de Musset. — Anatole France, Alfred de Vigny,
— Em. Bergerat, Théophile Gautier.
— Barbou, Biré, G. Rivet, Victor Bugo. — Mme Victor Hugo, Victor BugOj raconté par un témoin de sa vie. — Paul Stapfer, Racine et Victor Bugo. — Ch. de Lovenjoul^ JSint. de Balzac. — Marcel Barrière, L'œuvre dç Balzac. . — Dumas, Uiscours deréception — Villemain. La tribune moderne. — Cormenin, Le Liwe des Orateurs.
Rapport sur Tétat des lettres (1867) par de Sacy, Féval, Th. Gautier, Ed.
Thierry. — CompIéteraveclaBibl.d»
VBist. Générale, t. X, p. 512.