I. La philosophie et le droit
E.'école éclectique. — Dès le premier Empire, noua avons vu Maine de Biran et Royer-Collard inaugurer le retour aux idées spiritualistes. Ce spiritualisme n'avait pas repris les allures dogmatiques d'autrefois; il ne visait pas à constituer de toutes pièces une doctrine nouvelle, comme celles que les philosophes allemands , Scheliing, Fichte, Hegel, continuaient à édifier. De son passage par la philosophie du xvui* siècle, Fesprit français avait perdu la croyance à l'infaillibilité des théories ; il en avait contracté un certain scepticisme, c'est-à-dire des habitudes de doute et de critique. Aucun des systèmes élaborés dans les siècles précédents ne le satisfaisait entièrement. Aussi la nouvelle école spiritualiste, fermement attachée à quelques points essentiels, tels que l'existence de Dieu et Timmortalité de Tâme, se mit à rechercher dans tous ces systèmes les arguments que chacun d*eux pouvait lui fournir à l'appui de sa thèse. La philosophie cartésienne fut le fond de son enseignement ; mais elle la contrôla et la compléta par des emprunts à celle des Grecs et des Romains, à la scolastique du moyen âge, aux grandes œuvres anglaises sur la psy^ chologie et allemandes sur la métaphysique. Cette tendance à comparer, à concilier, à choisir, s'appela Véclectisme.
Le fondateur de la philosophie éclectique en France fut VICTOR COUSIN (1792-1867). Investi des plus hautes fono-
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lions dans l'Université et dans l'État, tour à tour professeur dans les lycées de Paris, à FÉcole normale, à la Sorbonne, conseiller d'État, conseiller de l'Université , titre qui faisait de lui une sorte de ministre de la philosophie, inspecteur général, directeur de l'École normale, pair de France, ministre de l'instruction publique (1840), sa grande situation, non moins que son admirable talent d'exposition, fit de sa doctrine la doctrine officielle. Elle passa dans les programmes des écoles, s'imposa dans les chaires de l'État comme dans celles des écoles libres : elle est restée, jusqu'à une époque très voisine de nous, le fond même de l'enseignement philosophique. Victor Cousin la marqua si bien de son empreinte que les éclectiques s'appellent aussi cotisiniens.
Véclectisme ne pouvait se fonder que sur une connaissance approfondie de tous les systèmes philosophiques. Un des plus grands services qu'ait rendu Victor Cousin, ce fut de provoquer une vaste enquête sur les vues des penseurs de tous les temps et de tous les pays. L'école cousinienne fut une grande école d'histoire philosophique, « Publier des systèmes, et des systèmes tirer la philosophie, a dit Jouffroy, tel était le plan de M. Cousin. »
Lui-même traduisit les œuvres de Platon et de Proclus, fit connaître l'école platonicienne et néoplatonicienne, commenta la « Métaphysique » d'Aristote (1836), édita les « Ouvrages inédits d'Abélard », publia ses « Études sur Pascal » et son « Cours d'histoire de la philosophie au xvii* siècle », se livra à une critique sérieuse des philosophes allemands, Leibnitz, Kant, Schelling, Hegel, comme des psychologues écossais, Reid, Dugald-Stewart, Mackintosh, comme des sensualistes anglais ou français, Locke et Condillac. Il se fit donc traducteur, éditeur, critique, historien. Son œuvre capitale, dans laquelle il essaya de donner un corps à ses doctrines, c'est le livre célèbre « Du Vrai, du Beau et du Bien », tiré de ses cours de 1815 à 1820, plusieurs fois remanié par lui, et qui prit une forme définitive en 1853.
Cousin, au moins à ses débuts, était un libéral en politique S comme en philosophie. Il devint, par la suite, plus
1. C'était lui qai, à Tingt-oinq ans, définissait ainsi If. morale : « La yraie morale est celle qui condait à la liberté politique ; la fausse morale eelle qui conduit au desootisme et à l'arbitraire. •
oonservateur dans les deux ordres d'idées ^. Après avoir été un éclectique, il chercha à réduire son système en dogme.
De la même période il faut citer les travaux d'un des plus éminents disciples de Cousin, Théodore jouffrot, sur la théorie du beau et sur les théories morales (Cours de Droit Naturel, 1835). Charles db rémusat publia ses « Essais de philosophie » (1842), « Abélard », un « Rapport sur la philosophie allemande » (1845) et V a Histoire de la philosophie en Angleterre » (1875).
L'éeole positiviste. ~ Se tenant en dehors, et se prétendant au-dessus du conflit des écoles métaphysiques, une autre école s*est formée : Vécole positiviste. Elle part de ce principe que Tintelligence de Fhomme est hors d*état de résoudre jamais ces hautes questions de l'existence et de la nature de Dieu, de la nature et des destinées de Tâme humaine. Elle estime qu'il est plus sage de se borner à Tétude de ce que nos sens et notre raison peuvent ettteindre de la réalité. Elle renonce à la métaphysique et se borne aux notions positives. Si le mot est neuf, la chose ne Test pas tout à fait : Tabbé de Saint-Pierre et Voltaire, qui assignaient pour but à la philosophie de rendre Thumanité meilleure et plus heureuse, étaient assurément des positivistes. Ce qui caractérise Técole nouvelle, c'est une plus forte culture scientifique et une étude plus patiente dés faits.
Ses théories ont pour, base Tidée du progrés dans le développement du genre humain à travers les âges. Sa morale consiste surtout à favoriser ce progrès. Elle a manifesté souvent des tendances socialistes et internationales assez accentuées, car le progrès ne peut se réaliser que par Témancipation des classes laborieuses et par rabaissement des barrières qui séparent les peuples. Née dans la première moitié du siècle, elle a gardé une teinte religieuse et mystique qpi'on retrouvera aussi dans les écoles purement socialistes. Elle a un culte ; elle a même eu des rites et des
1. Après la Résolution de février, il lai échappa de dire à M. de Râmasat : « Courons nous jeter dans les bras des évèques; eux seuls peuvent nous sauver aujourd'hui. » Mais, dans la discussion de la loi de 1850 sur l'instruction publique, il défendit courageusement la cause de l'Université. Il fut mis à la retraite après le coup d'Etat de 1851.
cérémonies ; mais son culte s'adresse, non pas au Dieu des spiritualistes, inaccessible à notre intelligence comme à nos sens, mais à Thumanité elle-même, dont elle a fait, en quelque sorte, son Dieu.
Le fondateur de ]*école, c*est auguste comte (1798-1857), dont le renom est plus grand aujourd'hui à l'étranger que chez nous. Il fut un mathématicien de mérite, examinateur à rÉcole polytechnique, l'auteur de la u Géométrie analytique >i^<( 1843). Il avait des connaissances vastes et variées, comme le prouve son u Cours de philosophie positive » (1839-42), où il donne le résumé et la théorie de toutes les sciences humaines. Séduit un instant par les doctrines de Saint-Simon, il se sépara de ses disciples pour professer le positivisme pur. C'est en 1828 qu'il formula les principes essentiels de son école dans le « Système de philosophie positive ».
Le droit. — Notre droit actuel a pour base les codes préparés par la Révolution et rédigés sous le Consulat et l'Empire. Cependant on n'oublie pas qu'il procède du droit coutumier et du droit romain, celui-ci étant même plus important que celui-là, parce qu'il n'a pas cessé d'être la raison écrite et qu'il y a toujours profit à s'y reporter pour éclairer ou même interpréter et développer le droit actueL Aussi les études juridiques comprennent-elles chez nous trois branches principales : le droit actuel, le droit romain, l'ancien droit français.
La mise en pratique de nos codes, surtout du plus important de tous, le Code Civil, devait, au commencement de ce siècle, à une époque si voisine de leur rédaction, soulever de nombreuses difficultés d'interprétation. Pour les résoudre, on a eu, d'une part, la jurisprudence des Tribunaux, des Cours d'appel et de la Cour de Cassation; d autre part, les travaux des jurisconsultes. Parmi ces travaux, il faut signaler les grandes publications de toullibr (depuis 1811), de proudhon (1823-1839), de duranton (1826), de DUVERGIER (1^46), d'AUBRT et RAU (1843-1846), professeurs à Strasbourg, sur le Code Civil; de faustinhélie et CHAUVEAU, sur le droit pénal; de pardessus, sur le droit commercial; de CORMENIN (1826), de oérando (1829), uagarel (1844), VIVIEN (1846), sur le droit administratif; de DUPm,
sur les libertés de TÉglise gallicane (1824) ; de Rossi, sur le droit constitutionnel (1835). En 1824, dalloz, avocat à la Cour de cassation, avait commencé son immense Eéper^ toire de jurisprudence, dont la nouvelle édition (1845-1865) comprend 44 volumes in-quarto.
Les études du droit romain nous ont valu Y « Explication historique des Institutes de Justinien » (1827), paroRTOLAH; et plusieurs ouvrages de laroulate.
Les études sur notre ancien droit français se sont développées surtout dans la période qui suivit : il faut signaler cependant les études de Phistorien iochelet (1837), de parlŒSSUs et du professeur Charles giraud (1845).