‹ Histoire de la civilisation française (volume 3)Chapitre 9 sur 185 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I/œamre aceompUe par l'ancienne monarchie* — L'ancienne monarchie a rendu de grands services au pays : on peut dire qu'elle a fait la France. Nos rois, par leurs luttes contre les dynasties féodales, contre les nations rivales, sont arrives à grouper successivement autour de leur trône la plupart des provinces qui faisaient partie de la vieille Gaule. ils se sont substitués, pendant le xni^ siècle, aux anciens souverains du Languedoc, de la Champagne; pendant le xiv«, à ceux du Dauphiné ; pendant le xv«, à ceux de la Provence, de TAnjou, du Maine, de la Bourgogne, de

1. Nous n'avons pas à raconter l'histoire de la Révolution ; nous nouf proposons seulement de dire quelle a été son œuvre.

B. Civil, contciip. 1

la Picardie ; pendant le xvi», à ceux de l'Auvergne, du Bourbonnais, du comté de Foix, du Béarn, de la Bretagne; pendant le xviiie, à ceux de la Lorraine et de la Corse. A TAngleterre, les Capétiens ont repris la Normandie et FAquitaine; à la maison de Bourgogne, devenue la maison d'Espagne, les Bourbons ont repris l'Artois, la Flandre, le Roussillon, la Franche-Comté, et à la branche autrichienne de- la même maison, l'Alsace.

Par l'action incessante de leurs officiers d*administration, de justice, de finances, par leurs prévôts, leurs baillis, leurs gouverneurs, leurs intendants, par leurs tribunaux inférieurs et par leurs Parlements, par leur Chambre des comptes et leur Conseil d'État, par la diplomatie et par la force des armes, par les influences ecclésiastiques et par les séductions de leur cour, nos rois ont travaillé, pendant près de huit siècles, avec tant de persévérance qu'à la fin tous les pouvoirs du passé perdirent leur souveraineté et furent subordonnés à une autorité unique.

D'un chaos de provinces, de duchés, de comtés, de baronnies, de républiques municipales et de principautés ecclésiastiques, ils ont fait 'sortir l'État moderne avec ses organes essentiels, ses moyens d'attaque et de défense, une armée, une flotte, une diplomatie, des finances.

En alliant la fermeté au respect, ils ont peu à peu diminué la prépondérance autrefois exclusive de l'Église, assuré l'indépendance des pouvoirs temporels, permis aux lettres et aux sciences de s'émanciper graduellement de la théologie, en un mot constitué l'État laïque.

Pour accomplir cette œuvre, contre la féodalité guerrière et contre l'Église féodale, ils ont dû faire appel à une classe jusqu'alors humiliée : le tiers état. Ils ont favorisé l'émancipation, sinon politique, du moins civile, des villes, poussé à l'affranchissement des paysans, opposé, dans les États généraux, les députés de Ja bourgeoisie à ceux des classes autrefois souveraines, recruté parmi les bourgeois leurs intendants, leurs conseillers d'Etat, leurs ministres.

L'œuvre accomplie par la Révolution. —A* ce point de vue, la Révolution n'est pas venue détruire l'œuvre de ia royauté, mais au contraire la compléter et l'achever. Elle respecta et renforça la centralisation administrative.

Elle maintint intacte rautorité souveraine et sa prépondérance sur les individus, se bornant à la faire passer des mains du roi dans celles de la nation. Elle fortifia T unité matérielle et créa Tunité morale : des provinces réunies par les rois, elle forma une nation. Louis XIV et Louis XV, en parlant des habitants de la France, disaient encore : « Nos peuples ». La Révolution a fait le peuple.

Les rois n'avaient poussé la destruction de la puissance temporelle ecclésiastique, de la féodalité, des autonomies provinciales et municipales, que jusqu'au point précis où ces puissances du passé cessèrent d'être un obstacle à leur autorité. La Révolution poussa jusqu'au bout cette destruction : car l'égalité démocratique, qui était son but, exigeait nécessairement un nivellement complet.

L'œuvre qu'on pouvait attendre de la royauté, elle l'avait accomplie ; mais il n'était pas de son essence môme, comme puissance d'origine féodale et ecclésiastique, d'achever la destruction des privilèges ecclésiastiques et féodaux. Or les jprivilèges du clergé et de la noblesse étaient un obstacle invincible à un bon système d'impôts, à un bon système d'armée, à un bon système de justice et d'administration. La royauté n'ayant pas la force ou la volonté de les supprimer, elle dut faire place à la Nation.

La royauté française n'avait pas été assez forte pour réaliser l'égalité; elle Tétait trop pour permettre la liberté. Timide à l'égard des droits historiques de l'Église et de la noblesse, elle avait été tyrannique à l'égard des sujets : elle avait anéanti jusqu'au dernier vestige de représentation nationale; elle n'avait respecté ni la liberté de conscience, ni la liberté d'écrire, ni la sécurité des personnes et des propriétés. Les conséquences du despotisme de Louis XIV pesaient encore d'un poids énorme sur toute la vie nationale ; près d'un million de sujets français, à cause de leurs convictions religieuses, restaient hors du droit commun. Ses successeurs, de caractère plus modéré, maintenaient cependant intacts le principe et les pratiques les plus détestables du gouvernement absolu.

L'œuvre de la royauté pouvait se résumer en ces trois points : elle avait créé l'unité et la grandeur de l'État français; eUe avait abattu la puissance des anciennes classes

dominantes, mais en laissant subsister leurs privilèges; elle avait détruit les libertés publiques et élevé sur leurs ruines le pouvoir absolu. Sur le premier point, la Révolution maintint Tœuvre de la royauté ; sur le second point, elle l'acheva; sur le troisième, elle la détruisit. Son œuvre à elle peut se résumer en ces trois mots : unité, égalité, liberté.

La Révolution n'est pas un accident dans notre histoire. Elle a été préparée et amenée par un passé de huit siècles. Au xn» siècle, avait commencé Témancipation des villes; au xin« siècle, celle des paysans; au xv« siècle, la renaissance des lettres, des sciences et des arts ; au xvie siècle, les idées de liberté religieuse. L'influence des philosophes et des économistes, au xvnp siècle, avait été décisive. « Depuis quarante ans, écrivait Rœderer en 1789, cent ^iUe Français s'entretiennent avec Locke, avec Rousseau, avec Montesquieu. Chaque jour, ils reçoivent d'eux, de grandes leçons sur les droits et les devoirs de l'homme en société; le moment de les mettre en pratique est arrivé. »

La Révolution aurait-elle pu être éirltée? — Les autres nations de l'Europe ont eu, comme la France, le pouvoir absolu et l'état social de l'ancien régime ; cependant, chez la plupart d'entre elles, le pouvoir absolu a fini par faire place au régime parlementaire, et l'état social issu de la féodalité, à un état social plus voism de l'égalité. Aucune n'a dû acheter cette transformation par une crise aussi violente que l'a été chez nous la Révolution. Pourquoi notre pays seul, au lieu de procéder par voie de réformes pacifiques, a-t-il dû subir un bouleversement?

C'est d'abord parce qu'il a été le premier à entamer la lutte contre toutes les forces du passé.

Ensuite, il a été victime d'un concours funeste de circonstances. Si Louis XVI avait été plus intelligent et plus résolu, il aurait pu prendre l'initiative d'une révolution nécessaire, et alors l'accomphr par les voies légales; mais tout son règne, même avant la Révolution, n'a été qu'une série de fausses mesures ; toutes ses réformes se sont produites trop tard ou bien ont été reprises après avoir été octroyées. Il ne convoque les États généraux qu'à la dernière extrémité, lorsqu'il y est contraint par la détresse

Je son trésor ; il concède au tiers état une double représen- $ation et lui refuse le vote par tête qui en était la conséquence logique. Après s'être aliéné Farinée par une série d*édits, il essaye do recourir aux soldats pour dissoudre une assemblée dont Farinée comme la nation attendent uniquement le redressement de leurs griefs.

L'Assemblée, qui allait assumer le rôle que le roi n'avait pas su prendre, était composée d'hommes pleins de bonne volonté, de patriotisme, d'idées élevées et humaines ; mais ils n'avaient pas eu le temps d'ébaucher leur éducation politique dans les assemblées provinciales y précisément parce que celles-ci avaient été créées beaucoup trop tard, moins de deux années avant la Révolution.

Enfin le peuple, qui allait intervenir dans les événements pour les précipiter, n'avait reçu sous Fancienne monarchie aucune sorte d'instruction, et sa misère avait été accrue par une série de mauvaises récoltes; il devait donc apporter dans ses interventions des passions violentes, et les émeutes parisiennes furent aussi souvent dirigées contre les représentants de la nation que contre Fautorité royale.

Le caractère du roi Louis XVI, Féducation incomplète de FAssemblée, les années de famine qui exaspérèrent les souffrances du peuple, ce sont autant de circonstances désastreuses qui firent que la France, au lieu de se régénérer par une évolution pacifique, fut lancée dans les périls d'une révolution.

La royauté n'ayant su ni prévenir la crise par des réformes opérées en temps utile, ni accepter de bonne grâce celles que lui proposèrent les représentants de la nation, celle-ci n'avait que le choix entre la continuation de Fancienne servitude ou la lutte à main armée.

Les députés de la nation, à peine assemblés, sentirent leur force; ils s'indignèrent qu'on prétendît, au prix de réformes insignifiantes, obtenir d'eux les moyens financiers de perpétuer Fancien régime; ils refusèrent d'admettre qu'ils fussent réunis uniquement pour voter de nouveaux impôts. D'autre part, il était impossible de réformer les finances sans réformer tout l'état politique et social. Par le serment du 20 juin, les députés formulèrent leur programme : donner une constitution, à la fois politique et

sociale, à la France. Dans la séance royale du 23 juin, le roi formula le sien : ne toucher ni à la division en ordres, ni au clergé, ni à la noblesse, ni au système militaire. Entre ces deux programmes, nulle conciliation ne semblait possible : le roi essaya d'employer la force contre l'Assemblée; le peuple de Paris employa la force contre la royauté. La prise de la Bastille (14 juillet 1789) mit fin à. la monarchie absolue; la journée du 10 août 1792 mit fin à la monarchie même tempérée.

Les principes de iVSO. — La transformation de la France ancienne en une France nouvelle a été accomplie par trois assemblées nationales : 1® la Constituante ; 2» la Législative ; 3** la Convention. Les Conseils législatifs du Directoire ont peu ajouté à l'œuvre de ces grandes assemblées.

Elles édictèrent des milliers de lois et de décrets qui modifièrent toutes les branches de la vie nationale. De ces actes innombrables, les uns furent des lois de circonstance et de combat ; les autres furent des lois de fond et de durée, qui nous régissent encore aujourd'hui. Celles-ci ne sont que les déductions, les corollaires et les conséquences des principes de 1789. Ils ont été formulés en 1791 dans la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen ', cette page de raison et de justice, « la plus grande, a dit Victor Cousin, la plus sainte, la plus bienfaisante qui ait paru depuis l'Évangile ». Les adversaires mêmes de la Révolution l'invoquent chaque jour comme la grande charte de leurs droits civiques.

Souveraineté nationale. — Louis XIV et Bossuet ont donné la théorie de la royauté absolue. Voici celle que lui oppose la Déclaration de 1791 : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. » C'est la négation non seulement d'une

1. Il existe d'autres Déclarations. Celle qui fut rédigée en juin 1793 sous l'inspiration, de Robespierre, dans ses traits essentiels, diffère peu de la première ; elle se borne à y ajouter certains principes, comme le droit à l'insurrection, et à en accentuer certains autres, comme la souveraineté nationale. Nous parlerons plus loin de la Déclaration de 1795. En étudiant la Déclaration des droits de V Homme et du Citoyen, nous citons le teste de 1791.

royauté de droit divin, mais aussi de toute autorité indépendante que prétendrait exercer ou une classe d'hommes ou un corps judiciaire. A la souveraineté du roi, aux droits historiques du clergé et de Taristocratie, on oppose nettement la souveraineté nationale.

Le roi de droit divin faisait seul la loi : il était la loi vivante. « La loi, dit la Dédaratiorij est l'expression de la volonté générale : tous les citoyens ont droit de concourir, personnellement ou par leurs représentants, à sa formation. »

Le roi régne désormais par la volonté nationale. Il n'est plus le propriétaire de la France, maître absolu des biens de ses sujets et des finances publiques : on lui fixe sa liste civile. Il n'est plus que le cfief du pouvoir exécutif et le premier magistrat de TÉtat. Les Français ne sont plus des sujets, mais des citoyens. Après la constitution monarchique de 1791, d'autres constitutions supprimeront le roi, et alors apparaîtra plus clairement ce fait nouveau : la nation se g^ouvernant elle-môme.

Principes noaveam: de liberté. — Les libertés publiques, tant de fois violées par l'ancienne monarchie, sont affirmées par la Déclaration : a Nul homme ne peut être accusé, arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle prescrit ; ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis. » C'est la condamnation des lettres de cachet, des commissions extraordinaires, de toutes les juridictions exceptionnelles qui enlevaient le citoyen à ses juges naturels.

Les persécutions religieuses étaient encore présentes à toutes les mémoires, et beaucoup des contemporains en avaient personnellement souffert. « Nul, proclame le droit nouveau, ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre établi par la loi. »

La presse était jusqu'alors soumise à une censure vexatoire et à des lois pénales très rigoureuses. « La libre communication des pensées et des opinions, porte la Déclaration, est un des droits les plus précieux de l'homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf

s CrVILISATION FRANÇAISE

à répondre de Tabus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » En conséquence, la Constitution de 1791 garantit « la liberté à tout homme de parler, d'écrire, d'imprimer et publier ses pensées, sans que ses écrits puissent être soumis à aucune censure, ni inspection avant leur publication ».

La même Constitution garantit « la liberté aux citoyens de s'assembler paisiblement et sans armes, en satisfaisant aux lois de police ».

Les propriétés, sous l'ancien régime, n'étaient guère mieux assurées que les personnes : « La Constitution garantit rinviolabilité des propriétés, ou la juste et préalable indemnité de celles dont la nécessité publique, légalement constatée, exigerait le sacrifice. » Une loi instituera les jurys d'expropriation, composés eux-mêmes de propriétaires, qui statueront sur cette indemnité.

Principes iionveaax d'ég^alité. — Le trait caractéristique de Fancienne société française, c'était Tinégalilé entre les personnes. La Révolution a pour principe l'égalité. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, dit la Déclaration. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. »

En conséquence, « il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires, ni régime féodal, ni justices patrimoniales, ni aucun des titres, dénominations et privilèges qui en dérivaient, ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou décorations pour lesquelles on exigeait des preuves de noblesse ou qui supposaient des distinctions de naissance, ni aucune autre supériorité que celle des fonctionnaires publics dans Texercice de leurs fonctions. La Constitution garantit commet droits naturels et civils : 1^ que tous les citoyens sont admissibles aux places et emplois, sans autre distinction que celle des vertus et des talents; — 2^ que toutes les contributions seront réparties entre tous les citoyens également , en proportion de leurs facultés ; — S'* que les mêmes délits seront punis des mêmes peines, sans aucune distinction des personnes. »

C'est la fin d'un état social qui avait existé chez nous de tout temps, car la vieille Gaule avait eu ses druides, ses che-

LES PRINaPES DE 1789 Et LA RÉVOLUTION »

valiers, ses clients; la Gaule romaine avait eu ses nobles, ses colons, ses esclaves ; la France du moyen âge avait eu son Église féodale, son aristocratie, ses vilains et ses serfs.

Voici comme un père de famille, au lendemain de la prise de la Bastille, expliquait à son fils, le jeune Etienne Deléchize, le sens de la Révolution : « Qu*est-ce donc que la Révolution? demandait Fen faut. — Il est bien difficile de te répondre, disait le père. Si tu étais plus grandi.... Tiens, je ne puis mieux faire qu'en te disant que la Révolution détruit toutes les distinctions entre les hommes. Désormais, il n'en existera plus qu'une seule : celle que la science et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Aussi, travaille bien, si tu veux te distinguer. U n'y a plus d'autre noblesse. »

Les prliilèffen des provinces et des villes abolis. ^ Dans la nuit du 4 août, ce n'étaient pas seulement les privilèges du clergé et de la noblesse qui avaient été supprimés : c'étaient aussi ceux des provinces et des villes. Pour anéantir jusqu'au souvenir des rivalités locales et des haines d'autrefois, on supprima la division en provinces. La France fut partagée en départements ^ désignés par des noms empruntés à leurs cours d'eau, à leurs montagnes, à leurf particularités géographiques. Il n'y eut plus des Bretons, des Flamands, des Provençaux, mais des Français habitant la Loire-Inférieure, le Nord ou les Bouches-du-Rhône. Tous eurent les mêmes devoirs et les mêmes droits. Il n'y eut plus des cités, des bourgs, des villes, des villages, mais des communes soumises aux mêmes principes d'organisation administrative.

En retirant aux provinces et aux villes leurs privilèges, c'est-à-dire les vieilles libertés incomplètes et exclusives, on leur assura la liberté. Les départements, les districts, les communes ne furent plus administrés que par des autorités et des assemblées élues.

Principes nooveaax de Jastice et de législation. — La Constituante supprima les Parlements, qui étaient restés les citadelles des privilégiés; elle supprima également les juridictions extraordinaires du roi, toutes les justices seigneuriales, ecclésiastiques, municipales. Elle mil fin au droit que s'arrogeaient les individus de rendre la justicei

soit qu'ils l'eussent acheté au roi, soit qu'ils l'eussent trouvé dans l'héritage de leurs ancêtres.

Au lieu du chaos des coutumes provinciales, les Assemblées édictèrent une série de lois applicables à tous les points du territoire français, réglant l'état civil du citoyen, la constitution de la famille, les relations d'obligation et de contrat, supprimant toute subordination d'une terre à une autre, abolissant Tancienne procédure criminelle et l'ancienne législation pénale.

Principes nonireaax d'org^anisation militaire. — Dans l'armée, jusqu'alors instrument du pouvoir absolu, où le noble s'arrogeait plus exclusivement que partout ailleurs le privilège du commandement, pénètre le principe de liberté et d'égalité. Plus de titres de noblesse exigés, plus de vénalité des grades, plus d'exploitation du soldat par ses chefs, plus de châtiments corporels. Le service militaire est à la fois un devoir et un droit. On verra ce peuple français, qui manifestait naguère tant d'horreur pour le service militaire, s'éprendre tout à coup de passion pour la gloire ; au lieu des iniquités de l'ancien racolement et de l'ancienne milice, c'est l'appel de la patrie à tous ses enfants qui fait sortir du sol les légions révolutionnaires; le fusil de munition, si redouté autrefois du paysan, est devenu l'insigne de la liberté reconquise et sa garantie.

On verra, pendant vingt-trois ans, une race nouvelle de guerriers issue du vieux sol gaulois, ardente, intrépide, sobre, patiente au mal, conquérir et affranchir les pays voisins, promener son drapeau nouveau, le drapeau aux trois couleurs, dans toutes les capitales de l'Europe et sous tous les climats des deux mondes, affronter les frimas de la Russie ou le ciel de ieu de l'Egypte, accomplir une épopée militaire qui éclipse les exploits de l'antique chevalerie et les victoires de Louis XIV.

Principes nonveaax d'orgpanisation financière. — «Pour l'entretien de la force publique et pour les dépenses d'administration, dit la Déclaration, une contribution commune est indispensable; elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

« Tous les citoyens ont le droit de constater par euxmêmes ou par leurs représentants la nécessité de la con«

LES PRINCIPES DE 1789 ET LA RÉVOLUTION il

tribution publique, de la consentir librement, d'en suivre remploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. »

Le changement même des mots indique le changement des idées; le mot d'impôt, qui semblait emporter l'idée d'un tribut imposé par un maître ou un conquérant, fait place à celui de contribution, qui rappelle à la fois la légitimité de la quote-part demandée à chaque citoyen et l'utilité publique qui est sa destination. Ce n'est plus le roi qui fixe arbitrairement les perceptions et les dépenses : ce sont les représentants de la nation qui votent la contribution, qui en surveillent remploi, qui contractent les emprunts. Plus de privilèges devant l'impôt : le pauvre ne payera plus pour le riche.

Principes nouTeanx d'enseignement national. — « Il sera créé et organisé, porte la Déclaration, une instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensable pour tous les hommes. » Ainsi il y aura une éducation publique, c'està-dire une éducation nationale. Instruire les citoyens est maintenant la chose, non du clergé ou des corporations, mais de l'État , qui est le premier intéressé, car il est la communauté des citoyens. Plus d'écoles où l'on n'entre qu'avec des quartiers de noblesse. Un vaste plan pour les études va être élaboré; et, comme il faut que le plus pauvre citoyen puisse apprendre ce qui lui est indispensable pour la connaissance de ses droits et de ses devoirs de citoyen, on entend que cette part d'éducation, qu'on appelle aujourd'hui Yenseignement primaire, soit gratuite.

Principes nouveaux d'assistance publique. — La Constitution de 1791 a érigé en devoir national l'assistance « des pauvres infirmes et des pauvres valides manquant d'ouvrage » ; l'assistance publique, comme l'éducation publique, c'est une des principales applications du principe de Fraternité, inscrit dans la devise de 1789.

Ainsi partout, dans toutes les manifestations de la vie sociale, dans toutes les branches de l'administration publique, la Révolution a substitué à l'arbitraire la liberté ; au privilège, l'égalité; au désordre, résultant du conflit des

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institutions anciennes avec les nouvelles, Tordre et la régularité modernes.

Expansion des principes de 4989 dans ie monde. —

La civilisation française, au xviii*' siècle, avait un caractère universel ou cosmopolite : la Révolution eut le même caractère. Elle ne fut pas seulement un fait français, mais un fait européen. Notre langue, si répandue dans tous les pays civilisés, servit de véhicule aux principes de 1789. Os se propagèrent surtout dans les pays dont Tétat social était le plus rapproché du nôtre. La Belgique, la Hollande, rAliemagne du Rhin, la Suisse, litalie furent révolutionnées de fond en comble. L'Angleterre et l'Ecosse s'agitèrent, rirlande opprimée appela les Français. Quand Napoléon, après avoir dompté la Révolution en France, se fut emparé de sa direction en Europe, les principes de 1789 furent alors appliqués, au moins en partie, dans toute TAUemagne, en Espagne, en Pologne, en Illyrie, en Dalmatie, aux iles Ioniennes. Les serfs mêmes de la Russie tressail* lirent au mot nouveau pour eux de liberté. Pour résister à Tempereur de la Révolution, les rois coalisés furent contraints de faire appel aux peuples et de promettre des réformes : les vieilles dynasties des Hohenzollern , des Habsbourg, des Romanoff, parlèrent de liberté et d'égalité.

Quand Napoléon succomba, la réaction qui suivit &a chute s'étendit sur l'Europe entière; mais partout les idées qu'avait semées le passage des armées françaises commencèrent à germer. De 1821 à 182o, quand la France elle-même était en repos, la Révolution continua à cheminer par le monde : elle éclata dans l'Amérique espagnole et portugaise, en Espagne, à Naples, en Piémont, en Grèce, jusqu'en Russie, où les associations libérales livrèrent bataille à l'empereur Nicolas.

Après nos journées de Juillet, les États du pape, la Pologne, la Belgique s'insurgèrent, les États secondaires de l'Allemagne demandèrent des constitutions, et l'oligarchie anglaise dut consentir à la réforme parlementaire de 1832.

En 1848, l'agitation prit des proportions encore plus vastes, car le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche furent chassés de leurs capitales ; les Allemands se formèrent en congrès à Francfort, les Slaves en congrès à Prague; la

Hongrie prolongea son insurrecLion pendant deux années; ritaUe se leva tout entière de Venise à Palerme; la Valachie et la Moldavie renversèrent leurs hospodars; des meetings anglais réclamèrent le suffrage universel.

Dès lors, Tancien ordre européen ne put jamais sa reconstituer tout entier. En Russie même, douze ou treize ans après notre journée de février 1848, les paysans furent affranchis par Tempereur Alexandre II. Ainsi les peuples de TEurope ou de TAmérique mirent un temps plus ou moins long, suivant leur tempérament ou leur degré de maturité, à réaliser les principes de 1789 : tous y sont venus. Ceux qui, au temps de la Convention ou de Napoléon, ont combattu avec le plus d'acharnement la Révolution française, ont fini, les uns vingt ans, les autres trente ans, les autres cinquante ou soixante ans après, par en adopter toutes les maximes. Les serfs de Russie, armés en 1799 contre le Directoire, ont recueilli, en 1861, le bénéfice de leur défaite par les soldats de Masséna. La prédiction de Lafayette, qui annonçait, en 1789, que le drapeau tricolore ferait le tour du monde, s'accomplit chaque jour sous nos yeux. Si donc nous avons soutenu une lutte terrible contre toute l'Europe monarchique et contre une partie même de la France pour le triomphe des Droits de Thommej si le sang français a coulé à flots sur tant de champs de bataille, le peuple français a du moins la gloire, chèrement acquise et unique, qu'aucun peuple, si victorieux qu il soit, ne peut lui disputer, d'avoir combattu non seulement pour son émancipation, mais pour celle du genre humain, et d'avoir été le missionnaire et l'apôtre de la régénération universelle. Ainsi il a continué, sous un autre étendard, le rôle qu'on lui assignait au moyen âge, celui de soldat de Dieu. Aux Gestes de Dieu par les Francs 86 sont ajoutées des pages immortelles. Si nous n'avons plus combattu pour un Sépulcre vide, nous avons combattu pour le Dieu vivant, pour la Justice, pour le Droit, ce « souverain du monde », comme le définissait Mirabeau. Ce n'est pas pour nous seulement, mais pour tous les hommes, dans l'avenir comme dans le présent, pour nos ennemis comme pour nos amis, pour les noirs comme pour les blancs, que nous avons brisé le pouvoir despotique, l'or-

ganisation en castes, le servage de la glèbe, tous ces vestiges de Tancien état social asiatique; que nous avons mis fin à l'ignorance et à Texploitation des travailleurs, à la férocité de la procédure criminelle et à la barbarie des supplices, aux châtiments corporels dans les armées et dans les écoles, à Tintolérance et aux persécutions religieuses ; que nous avons rendu libres l'homme, la famille, la terre, les métiers, la presse, la conscience; que nous avons enfin, du monde royal, sacerdotal et féodal, fait sortir le monde moderne.

Outrages a consulter. — Documents : — Réimpression dn Moniteur universel. — Archives parlementaires depuis 1787. — Collection des documents publiés, tant par le ministère de rinstruction Publique que par le Conseil municipal de Paris, sur la Révolution. ^— Histoires de la Révolution française : Thiers, Mignei, Michelet, Louis Blanc, Ed. Quinet, Hamel, de Sybel, A. Rambaud, etc., et la nouvelle histoire, toute scientifique, que publie F. A. Aulard. — Tocqueville, L'ancien régime et la Révolution. — Taine, Les origines de la France contemporaine. — Henri Martin, Politique de la Révolution.

— AuR. Challamel, Histoire-musée de la Révolution française.

A. Bardoux, La bourgeoisie française (1789-1848). — Laferrière, HUt.

des principes, des institutions et des lois pendant la Révolution française.

— P. Janet, Philosophie de la Révolution. — Chassin, Le génie de la Révolution. — Champion, Esprit de la Révolution. — Garet, Les bienfaits de la Révolution. — F. A. Aulard, Etudes et leçons sur la Révolution française.

Burke, Réflexions sur la Révolution française (1790). — Mackintosh, Apologie de la Révolution française (1791). — Thomas Payne, Les Droits de l'homme (1791-1792). — (Ces trois ouvrages sont dus à des Anglais, le premier ennemi, les deux autres partisans de la Révolution.) — Fichte (le philosophe allemand). Considérations sur la Révol. française (1793).

— Mme de Staël, Considérations sur la Révol. française (1818).

Ch. de Rémusat, L'Angleterre au XVIIP siècle. — A. Geffroy, Gustave III et la cour de France. — G.

Avenel. Anacharsis Cloots et Lundis

révolutionnaires. — Alfred Rambaud, Les Français sur le Rhin et L'Allemagne sous Napoléon /•'. — L. Pingaud, Les Français en Russie et les Russes en France. — Forneron, Hist, générale des émigrés. — E. Daudet, L'émigration française en Russie et Les Émigrés de la deuxième coalition. — Albert Sorel, L'Europe et la Révolution française. — Torrès-Caicedo. Les principes de 1789 en Amérique.

H. Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire et La Révolution du Si mai et le fédéralisme de 1793. — Ch. d'Héricault. La Révolution de thermidor. — Claretie, Camille Desmoulins et L£S derniers Montagnards.

— Hamel, Hist. de Robespierre. — Bougeart, Danton. — Robinet, Procès des Dantonistes. — Seinguerlet, Strasbourg pendant la Révolution. — Bouvier, Les Vosges pendant la Révolution. — A. Babeau, Troyes pendant la Révolution. — G. Bussière, La Révolution en Périgord. — Pocquet, La Révolution en Bretagne. — P.

Vidal, Histoire de la Révolution française dans les Pyrénées-Orientales. — M. Wahl, Les premières années de la Révolution à Lyon. — M. Lambert, Les Fédérations en Franche- Comté. — J. Viguier, Le»

débuts de la Révol. en Provence. — E. Guillemaut, Hist. de la Rév. dans le Louhanais. — A. Denis, Toul pendant la Révolution. — J. Sauzay, Hist. de la persécution religieuse dans le Doubs.

Pour plus amples informations sur les documents, journaux contemporains, mémoire et autres ouvrages sur la Révolution, voyez les chapitres I à IV et vu du t. VIII de l'Histoire Générale de Lavisse et Rambaud, rédigés par F. A. Aulard.

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