‹ Histoire de la civilisation française (volume 4)Chapitre 13 sur 116 · GAULB FRANQUE. — HISTOIRE DU POUVOIR ROYAL · texte numérisé non relu

GAULB FRANQUE. — HISTOIRE DU POUVOIR ROYAL

(De Glovis à la déposition de Charles le Gros, 481-987.)

L'iiiTasiioii ipermaiiiqae. — Les changements apportés par l'invasion furent moins considérables qu'on ne serait d'abord porté à le croire. Il n'y eut pas, au sens propre du mot, une conquête de la Gaule par les Germains. Les Wisigoths et les Burgondes ont pris possession de leiu*s provinces au nom de l'empereur romain, et nous avons vu que la Gaule accueillit Glovis plutôt comme un ami que comme un ennemi. L'occupation ne fut, en général, ni violente ni sanglante. Sauf dans le nord-est de la Gaule, où l'invasion se continua pendant plusieurs siècles, l'aspect du pays n'en fut pas modifié. Les Wisigoths étaient peu nombreux daos le bassin de la Garonne (ils n'étaient que 200 000 quand ils passèrent le Danube) ; les Burgondes l'étaient encore moias dans le bassin du Rhône (ils n'étaient que 80 000 quand Aétius les établit en Savoie); les Francs, sous Glovis, n'étaient qu'une bande de guerriers et non une émigratio» en masse.

Les Germains ne purent donc changer, dans la plusgrande partie de la Gaule, ni la race, ni la langue.

Ils changèrent peu à la condition des habitants. Lespaysans ne pouvaient être dépossédés de leurs terres, puisqu'ils ne possédaient pas, et il fallut bien les garder comme colons. Quant aux propriétaires, le sacrifice d'une partie de leurs biens-fonds leur fut peu sensible, puisque ceux-ci n'étaient pas cultivés en entier. Ce qu'ils en cédèrent était peu considérable, attendu qu'il y avait assez de terres

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q>partenaiit au domaine impérial pour doter la plupait des guerriers wisigoths, burgondes ou francs.

Si rinvasion a produit cependant des effets considérables ; ce furent des effets indirects et qui ne se produisirent qu*à la longue. Sans doute elle amena un nouveau système de gouTemement, un nouveau régime social et une profonde transformation des lois civiles et pénales; mais c*est seulement deux ou trois cents ans après Tinvasion de Glovis que la Gaule franque commença à différer profondément de la Gaule romaine.

Cmrtraste eatre r«r|s«Bi«ati«B ffHwqae et V^r^mmSmm» tiM renaine. — Au moment de Tinvasion de Glovis, les Wisigoths et les Burgondes, établis en Gaule depuis près de quatre-vingts ans, avaient adopté beaucoup des usages romains : leurs rois, dans les cours de Toulouse et dp Dijon, affectaient le faste des empereurs et avaient commencé à reconstituer Tancien système d'administration.

Les Francs, au contraire, avaient conservé les mœurs et l'organisation des tribus germaniques.

Chez eux, pas de souverain absolu, pas de sujets; s'il «^agissait d'engager la nation tout entière dans une guerre, c'était l'assemblée générale de tous les hommes libres, réunis en armes, qui décidait. Pas d'armée permanente : toat homme libre était un guerrier. Pas de hiérarchie administrative : le roi ne commandait qu'à ses serviteurs personnels. Pas de recueil de lois, mais seulement des coutumes qui se conservaient dans la mémoire des hommes. Pas de magistrats, pas de prisons, pas de vindicte publique : rhomme qui en tuait un autre n'avait à redouter que la vengeance des parents du mort. Pas d'impôts : le roi ne recevait que les dons volontaires de ses peuples, les tributs des peuples vaincus, et sa part du butin. Pas de dépenses publiques : le roi, en échange des services que lui rendaient ses fidèles, les entretenait à sa table, quelquefois leur faisait présent d'un cheval ou d'une lance.

Cest ce qui fit d'abord supporter si aisément aux populations gallo-romaines la domination des Francs : avec eux, il n'y avait plus de service militaire, plus de corvées pour les routes, plus d'exacteurs d'impôts, plus d'employés tracassiers, plus de procès compliqués.

Caractère du pouvoir royal au temps des Mérovinl^ens. — Uq roi franc ne ressemblait guère à un empereur romain. Il était le chef d'une nation qui avait ses assemblées souveraines. Il était le conducteur d'une bande de guerriers dont la liberté allait jusqu'à l'insolence : le soldat du vase de Soissons bravait dlovis ; ceux de Thierry le menaçaient de le quitter s'il ne les menait piller quelque contrée; ceux de Clotaire se jetaient sur lui et déchiraient sa tente parce qu'il se refusait à attaquer les Saxons.

Non seulement Clovis n'était pas un « roi de France », comme l'écrivaient les historiens du siècle dernier, mais il n'était même pas le roi de la Gaule. La Gaule à ses yeux restait toujours une province de l'empire romain; pour légitimer son autorité aux yeux des Gaulois, il se donnait pour le commandant d'un corps auxiliaire au service de Rome ; il prenait le titre romain de « maître des milices », acceptait de l'empereur Anastase celui de « consul ». Il semblait n'être qu'un gouverneur militaire de la Gaule pour le compte des Césars. Il n'était ni le souverain des Francs, ni celui des Gaulois : il s'intitulait lui-même, tout simplement, « un homme illustre, roi des Francs ».

Efforts des Mérovingiens pour revenir à l'organisatioo romaine. — Bientôt autour du chef barbare accourent des Gallo-Romains, habitués aux splendeurs et au despotisme do l'Empire, en quête d'une cour où ils seraient des courtisans. De là tous ces noms romains des serviteurs qui s'empressent auprès des premiers Mérovingiens : cet Auréhanus qui va porter à Clotilde la demande de mariage de Clovis ; cet Arcadius qui se présente devant elle les ciseaux d'une main et le glaive de l'autre; ce Segundinus et ce Paternus que Clovis envoya en ambassade, l'un auprès de l'empereur, l'autre auprès d'Alaric; ce Tranquillinus, qui fut son médecin, cet Astériolus, dont il goûtait le savant entretien; ce Celsus, cet Amatus, ce Mummolus qui furent patrices dans le royaume de Bourgogne ; ce Désidérius qui commanda l'armée de Chilpéric. Même empressement chez les évêques gallo-romains, attristés de la chute de l'Empire, inquiets de l'anarchie barbare, tout disposés à voir dans le prince mérovingien l'héritier légitime des Césars.

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Les Gallo-Romains désiraient donc le rétablissement de la monarchie; mais, en général, ils avaient horreur des iostitutions fiscales romaines. Or comment refaire TEmpire si on ne refaisait pas d*abord les finances impériales? Ils voulaient le but et repoussaient le moyen : de là Pimpuissance de l'essai de restauration tenté par les Mérovingiens.

Cependant, sous Finfluence des idées gallo-romaines, les rois barbares commencèrent à entrevoir cet idéal grandiose de l'empereur de Rome, souverain absolu, loi vivante, commandant à des légions dociles, servis par une hiérarchie de fonctionnaires et de juges à sa dévotion, puisant à pleines mains dans un trésor toujours rempli, protecteur de rËglise, présidant ses conciles, surveillant sa discipline et ses dogmes. Cet idéal, ils tentèrent de le réaliser; mais ils eurent à compter, non seulement avec l'horreur des Gallo-Romains pour l'institution fiscale, mais surtout avec la turbulente liberté des Germains, sans cesse retrempée dans les nouveaux flots de barbares qui venaient renforcer les premières immigrations franques.

Les essais de restauration impériale rencontraient une résistance d'autant plus vive que l'on allait de l'ouest à l'est, delà Loire au Rhin, c'est-à-dire qu'on pénétrait des régions les moins germanisées aux régions où la population germaine était plus dense. Ainsi la Neustrie se montra plus docile que l'Austrasie.

Déjà Glovis avait usurpé le titre d' « Auguste ». Au temps de ses successeurs, le roi s'intitule « Augustus » et sa femme « Augusta ». Ils entendent qu'on les traite d'Excellence, d'Altesse, de Clémence, de Magnificence, de Gloire, de Majesté. Chilpéric s'attribue l'épithète païenne de « divin », qui ne se donnait aux empereurs qu'après leur mort. Il prétend dogmatiser comme eux et essaie d'expli-N quer le mystère de la Trinité. Dagobert porte un diadème, siège sur un trône, le sceptre en main. 11 affecte le luxe des bâtiments et fonde une basilique à Saint-Denis. Les emplois du palais, bien qu'ils soient d'origine germanique, portent des noms empruntés à la hiérarchie romaine : référendaire, duc du palais, patrice, maître de la milice, etc.

Les rois francs se considèrent, en théorie, comme des

monarques absolus, ne tenant leur couronne que de Dieu : « C'est le roi des cieux, dit Gontran, qui nous a confié l'autorité. » — « Nul n'ignore, dit Dagobert, que les peuples ont été mis en notre pouvoir par la bonté de Dieu. » La formule de leurs actes est toujours : « Nous ordonnons, nous prescrivons. »

Par suite, les Mérovingiens ont une tendance à transformer les anciennes assemblées nationales. Le mal ou champ de mars; qui se tenait en plein air, ordinairement sur une colline appelée le malberg, était une assemblée tumultueuse où l'on applaudissait les discours des chefs en frappant de la lance sur le bouclier, où parfois on étouffait leur voix sous les murmures. D'abord on réunit le mal dans des lieux clos, ce qui en exclut la multitude des hommes libres, et l'assemblée des guerriers en plein air n'est plus qu'une revue où les Francs « font briller l'éclat de leurs armes ». De plus, les évêques et les clercs sont admis aux séances où l'on s'occupe d'intérêts politiques, de législation : on compte soixante-dix-neuf évêques au mal de 615. Ils font prévaloir la langue latine dans les assemblées, ce qui contribue à en éloigner les guerriers. Le champ de mars ressemble maintenant à un concile.

Pourquoi les Mérovingiens n'ont pas réussi : — i« Instabilité du pouvoir — Pour qu'il y ait une monarchie, il faudrait du moins qu'on respectât l'unité du royaume. Même quand l'Empire romain comptait deux, quatre, six empereurs, il restait légalement indivisible : c'était un empereur unique qui se dédoublait indéfiniment pour faire face à des dangers multiples. Dans la Gaule franque, au contraire, les territoires sont incessamment remaniés par de nouveaux partages; le royaume de Clovis (511), puis celui de Clotaire (561), se partagent entre les quatre fils. Bientôt on a, d'une façon permanente, les royaumes ennemis de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne; plus, un duché d'Aquitaine, qui est presque un royaume.

Il faudrait aussi que la personne royale fût sacrée : or, presque tous les Mérovingiens périrent de mort violente, tantôt sous les coups d'autres rois, tantôt sous ceux des nobles, comme Childéric II, assassiné par un guerrier qu'il avait cru pouvoir, impérialement, faire battre de verges.

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Leur histoire n'est qu'un tissu de massacres : meurtre des enfants de Clodomir (524); meurtres de Sigebert (575), de Chilpéric lui-même (584) et de tant d'autres par Frédégonde; supplice horrible de Brunehaut (613). I^es envoyés de Ghildebert II à Gontran osent lui dire : « La hache qui a brisé le crâne de ton père n'est pas perdue. »

L'Église fait ce qu'elle peut pour inculquer aux peupl^'s le respect des personnes royales. Elle canonise les victimes. NoUe famille n'a fourni tant de saints que cette race sanglante des Mérovingiens : saint Cloud, saint Sigebert, etc. ; Gontran, si cruel, est le « bon Gontran », presque un bienheureux. Mais les mœurs sont décidément trop violentes et la vie des rois trop incertaine.

t* Pms «riatpôCs pcmiaBeBta. — Où échouent surtout les Mérovingiens, c'est lorsqu'ils essaient de maintenir les impôts romains. D'abord ils ne peuvent pas les faire payer, comme l'empereur, à tous les habitants sans distinction, car ces habitants ne sont pas tous des sujets. Il n'y faut pas songer pour les églises, car les rois eux-mêmes leur ont maintenu Vimmunité et l'ont laissée s'étendre à tous les impôts, même aux revenus de justice, amendes et confiscations. Leurs agents fiscaux n'ont même pas le droit de pénétrer sur les terres d'Église. L'évêque Injuriosus dira en face à Ghildebert : « Si vous voulez enlever ce qui appartient à Dieu, Dieu vous enlèvera votre royaume », et le roi envoie à l'évêque des présents et des excuses.

Plus tard, beaucoup de propriétaires laïques obtiendront aussi cette immunité : alors ils continueront bien à percevoir, au nom du roi, l'impôt sur leurs paysans, mais ils ne remettront au roi, lors des champs de mars ou dans quelque occasion solennelle, que des dons volontaires : des bijoux, des vases d'or ou d'argent, des chevaux, des étoffes. Les simples hommes libres, les petits propriétaires, continuent seuls, mais très irrégulièrement, à payer un impôt. Sur les paysans de ses domaines, le roi perçoit, non des impôts, mais des redevances, à titre, non de souverain, mais de propriétaire.

Il y avait une opinion publique si prononcée contre le rétablissement du « cens » ou impôt direct, le préjugé qui y voyait une « nouveauté impie » s'imposait si bien aux

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rois eux-mêmes, que Chilpéric et l'impitoyable Frédégondey lorsqu'ils perdirent leurs enfants, virent dans leur malheur un châtiment d'eu haut. Us brûlèrent les « livres de cens » qu'ils avaient fait dresser. Brunehaut essaya encore de rétablir le cens ; mais, après son supplice, il fut de nouveau supprimé en 614, par Clotaire II.

Et puis, ce n'est pas tout que de décréter un impôt : le difiicile est de le percevoir. Pour cela il faudrait un nombreux personnel administratif; or celui-ci a achevé de disparaître, les anciens cadres ont achevé de se briser, dans la confusion de l'invasion ou des guerres civiles. Les contribuables se montrent d'ailleurs d'humeur peu accommodante. Quand Marcus, sous Chilpéric, entreprend de lever dans le Limousin la taxe sur les vins, 'le peuple se soulève et manque de le tuer; Garnier, envoyé par Thierry dans la cité de Bourges, trouve plus prudent de revenir sur ses pas ; Brunehaut, cherchant un moyen de faire périr Bertoald, l'envoie comme percepteur sur les bords de la Seine»

Les impôts directs ne subsistèrent donc que d'une façon intermittente et ne furent perçus que très irrégulièrement. Il ne restait à la royauté que quelques droits d'octroi, de douanes, de péages, de marchés, et enfin les revenus de ses domaines.

3» Pas d^armée permanente. — Dès lors, pour payer leurs serviteurs, les rois n'ont plus que des terres à donner. C'est ce qu'on appelle des « bénéfices » et ce qu'on appellera plus tard, après d'importantes transformations, des « fiefs ». Le bénéficiaire vivait du revenu de sa terre et, en échange, s'engageait à servir le roi. Mais les bénéficiaires, même lorsqu'ils ne servaient pas le roi, surtout quand ils le desservaient, prétendaient garder la terre et la transmettre à leurs enfants. Le traité d'Andelot, en 587, consacra cette prétention. Bientôt les domaines du roi, morcelés en bénéfices qui devenaient aussitôt irrévocables, se trouvèrent tellement réduits que leurs revenus ne lui permettaient pas de payer ses serviteurs ou des soldats. La royauté, à qui l'on refusait l'impôt et dont on usurpait les domaines, mourait d'inanition.

40 Pas de fonctionnaires révocables. — Encore moins peut-elle s'entourer, comme les empereurs, de fonction-

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