LA GUERRE DE CENT ANS
Le caractère des nobles se déprava terriblement. On D'eiU pu reconnaître en eux les descendants des chevaliers de Louis IX. Les chefs des armées royales, ceux que nousdevons honorer comme les défenseurs du pays, les La Hire,. les Xaintrailles, les Vignoles, les Dammartin, n'étaient pa& moins durs au peuple que les Anglais ou que les brigands. On violait toutes les prescriptions du code chevaleresque : Charles de Blois, honoré par les Bretons comme un saint, ne respectait même pas les capitulations. Des princes du sang royal commettaient des crimes honteux : le duc de Berry poignardait le comte de Flandre; Jean sans Peur faisait assassiner son cousin le duc d'Orléans (1407); il était assassiné par son parent le dauphin de France (1419). Un. duc de Bretagne fait tuer son frère ; un comte de Foix laisse périr de faim son fils dans un cachot; un sire de Giac tue sa femme ; un sire de Retz enlève de petits enfants pour les faire mourir lentement, cruellement, au milieu d'opérations de sorcellerie. Jamais on n'avait vu tant de crimes qu'à uneèpoque où l'on ne parlait que de point d'honneur, d'emprises en l'honneur des dames, de vœux sur le faisan pour la délivrance de la Terre sainte.
Cette noblesse, mercenaire, pillarde, ruinée de biens et d'hoimeur, semble une classe réfractaire à l'idée nationale ;. il a fallu qu'une paysanne, qui fut ensuite trahie et livréepar elle, lui donnât l'exemple du patriotisme.
Décadence de» villes. — Les villes, si fières autrefois de la liberté reconquise, maintenant prises et reprises d'assaut^ rançonnées par les gens de guerre, écrasées d'impôts par le roi, n'ont plus la force d'être libres. C'est l'époque où se produit dans les communes un mouvement démocratique qui a pour objet d'enlever le pouvoir aux classes dirigeantes, mais qui provoque des luttes furieuses et parfois sanglantes. Les communes, épuisées d'argent, fatiguées de discordes, en proie à la banqueroute et à la guerre civile, finissent par supplier le roi de se faire le liquidateur de leurs dettes et do leur indépendance*. Rien n'a plus hâté la chute des
i. Sous Charles V, la ville de Roye ayant été détruite par l'ennemi, les habitants refusent d'y rentrer « tant qu'il y aurait la commune • : ils demandent aa roi qu'elle soit « abattue » et que la ville soit remise au domaine, 80Ï18 la juridiction des juges du roi. Charles fait droit h leur demande-
républiques municipales que les misères de cette guerre. Paris, à un moment, avec son prévôt des marchands, Etienne Marcel, s'est érigée en une véritable commune libre; mais tant de malheurs sont venus fondre sur cette ville, la répression de 1359 après la mort de Marcel, la répression de 4382 après la révolte des Maillotins, les excès -des Cabochiens, les massacres entre Bourguignons et Armagnacs, l'occupation par les Anglais, que, vers i439, elle a perdu son courage avec sa population. L'herbe croît dans les rues et les loups viennent enlever les petits enfants dans les faubourgs. Les foires de Champagne, de Lyon, du Lendit •cessent d'être tenues. Les étrangers. Italiens, Espagnols, .Flamands, Allemands, désertent nos villes. C'est la ruine du tiers état.
Ruine des eampagues. — Les paysans, pillés par tout le monde, se réfugient dans les bois, dans les cavernes, se remettent « en la main du diable », se joignent aux ban- -dits. L'excès de leurs maux les pousse à des révoltes de •désespérés; en 1357, c'est le soulèvement des « Jacques » •dans l'Ile-de-France; sous Charles VI, l'insurrection des « Tuchins » dans le Languedoc. De cruelles répressions mettent le comble à leur malheur. Alors le mouvement qui les portait naguère à acheter la liberté, à acheter de la terre, s'arrête : avec quoi pourraient-ils payer? Au contraire, ils voudraient redevenir serfs pour avoir des protecteurs; beaucoup, ne trouvant pas de seigneurs qui veuillent les reprendre, s'en vont dans les monastères et passent autour •de leur cou, en signe de servage, la corde du clocher.
Des fléaux naturels se joignent à ceux de la guerre : la peste noire en 1348. Dans la Normandie, une de nos plus riches provinces, les terres sont réduites aux deux cinquièmes de leur valeur ; les tenanciers renoncent aux fonds •qui leur ont été fielîés. Dans douze paroisses du Bessin, la cote des impositions porte cette mention : « Néant, parce •qu'il n'y a plus de paroissiens. » Un curé de Fréquienne,
et ordonne qu'ils « demeureront simples habitanls et sujets en prévôté »• Les habitants de Neuville-le-Roi, ville réduite de 300 feux à 30, présentent la même requête. Ceux de Meulan s'adressent à leur suzerain, le comte d'Évreux, le priant de consentir « qu'ils lui remettent la commane », et -son consentement est confirmé par le roi.