LES DÉCOUVERTES MARITIMES
formant toutes les anciennes conditions de l'industrie et du commerce, emplissant les banques des Fugger à Augsbourg, des Médicis à Florence, de Saint-Georges à Gênes, créant cette force nouvelle, le capital. Il apporte aux mains prodigues des rois les trésors qui leur permettront d'élever le Louvre ou les Tuileries et de payer le génie des artistes, d'équiper de grandes flottes, de lever de grandes armées, en attendant que s'élèvent les grandes manufactures et que commencent les grands travaux publics. L'or et Fargent ne feront que passer dans les mains des souverains; ils tomberont nécessairement dans celles de la bourgeoisie. Avec le développement du numéraire coïncident l'essor nouveau de l'industrie et du commerce et l'importance nouvelle du tiers état, cette puissance du monde moderne. En un mot, la révolution produite par l'importation des métaux précieux, au xvi® siècle, est comparable à celle que produisirent, au xix® siècle, la naissance du crédit et le développement des valeurs en papier.
Chose singulière, l'Espagne, qui puisait à pleines mains dans ses mines d'Amérique, allait bientôt redevenir plus pauvre qu'avant la découverte de Colomb, parce qu'elle se crut trop riche pour travailler. Au contraire, la France, l'Angleterre, la Hollande, qui n'avaient à compter que sur leur labeur, allaient sans cesse s'enrichissant. C'était à nous, grâce à notre industrie et à notre commerce, que passaient les pistoles et les doublons du roi d'Espagne.
Idées nouvelles saseltées par les déeoavertes maritimes. — Ces vastes mondes jusqu'alors inexplorés, ces constellations non encore aperçues dans le ciel , ces peuples étranges, ces civilisations, ces arts, ces usages surprenants, ces espèces d'animaux et de plantes si différentes des nôtres, imprimèrent assurément une secousse aux esprits et ébranlèrent les imaginations. Toutes les sciences, astronomie, sciences physiques, histoire naturelle, médecine, s'avancèrent d'un grand pas.
Les intelligences travaillèrent sur les problèmes philosophiques et religieux que suscitaient ces découvertes. Il est curieux de voir nos vieux auteurs du xvi« siècle, comme Montaigne , trouver matière à réflexions sur 'la morale à propos des Mexicains ou des Caraïbes, à propos
de leur polygamie ou de leur anthropophagie, absolument comme nos écrivains du xviii« siècle, Voltaire ou Diderot, à propos des sauvages découverts par Cook ou Lapeyrouse dans les îles du Pacifique *.
Les théologiens avaient aussi à se poser plus d'une question : ces noirs de TAfrique, ces peaux-rouges de TAmérique, ces races jaunes de l'extrême Orient, ces races brunes de la Malaisie descendaient-elles du même père que nous? Etaient-ce là aussi des fils d'Adam, héritiers de sa faute et de sa déchéance? Le sang versé par le Sauveur en Judée les avait-il aussi rachetés? Étaient-ils damnés pour n'avoir pas observé des préceptes qu'ils ignoraient? Faisaient-ils partie de ce troupeau que le Christ avait confié à saint Pierre?
« Beaucoup ont perdu la foi en voulant sonder des choses trop profondes, » disait au xiv' siècle l'auteur de « l'Imitation ». Pourtant c'étaient là des questions que l'on. ne pouvait fuir, et les autorités anciennes, les traditions acceptées ne suffisaient plus à les résoudre. La théologie se trouvait prise au dépourvu. Non seulement elle n'avait pas pressenti l'existence du nouveau monde, mais elle l'avait niée. On était jeté malgré soi dans les voies du libre examen. Et quelle surprise que ces religions si différentes de la nôtre, et parfois si étranges par leurs analogies avec elle 2 1
1. Un de ces sauvages que Montaigne entretint à Bordeaux lui dit s'étonner en France de deux choses : d'abord comment « tant de grands hommes portant barbe, forts et armés (les Suisses de la garde) se soumettaient à obéir à un enfant (le roi Charles IX) ; ensuite, voyant une partie des nôtres « pleins et gorgés de toutes sortes de commodités », tandis que les autres étaient « mendiant à leur porte, décharnés de faim et de pauvreté », il s'étonnait que ceux-ci « pussent souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la gorge ou missent le feu à leurs maisons. » Ces réflexions que faisaient les sauvages, ou que nos beaux-esprits leur prêtaient, produisaient des résultats. Rappelous-nous le livre de La Boétie, la Setroxt-ude volontaire ou le Contre un. Rappelons-nous les révoltes des paysans d'Alsace au XVI* siècle.
2. Dans l'Indoustan et la Chine, par exemple, on trouvait une reli^on professée par des nations quatre fois plus nombreuses que celle de FEurope entière : le Bouddhisme qui, avec son rédempteur le Bouddha, a.veo ses promesses de salut, ses doctrines de charité et d'égalité entre tous les hommes, ses préceptes d'abslinence et de mortification, ses immenses couvents, ses pénitents et ses pèlerins, ses missionnaires . et ses martyrs, ses