HENRI IV : RÉTABLISSEMENT DU POUVOIR
«l le frère de la célèbre marquise d*Entraigues, qui avaient intrigué pour amener les Espagnols en Dauphiné et faire assassiner le roi, furent condamnés à mort, puis graciés. Le duc de Bouillon, qui avait voulu livrer aux Espagnols son gouvernement de Sedan, dut s'enfuir.
Édite contre le» daels. — Henri IV essaya d'arrêter la manie des duels. On calculait que, de 1598 à 1607, quatre mille gentilshommes avaient été tués en combat singulier. Henri IV rendit en 1602 et 1609 deux édits interdisant le duel sous peine de mort; mais ils ne furent jamais appliqués. Il fallait compter avec la puissance du préjugé relatif au point dhonneur. Le roi institua donc un tribunal d'honneur où il siégeait lui-même avec le connétable et les maréchaux de France et qui avait à juger si telle ou telle affaire méritait de se dénouer sur le terrain. C'est ce qu'on appela ensuite le tribunal des maréchaux, La coutume fut plus forte que la sagesse du roi. Les duels continuèrent à décimer la noblesse.
Les villes ramenées à robélssance. — Henri IV eut fort à faire également pour ramener les villes à l'ancienne sujétion, Lui-même avait dû leur faire des concessions, au début de son règne, pour obtenir qu'elles se soumissent. Meaux avait stipulé qu'elle ne recevrait dans ses murs qu'une compagnie de chevau-légers ; Lyon, que le roi ne bâtirait pas de citadelle dans la ville et qu'il n'y mettrait qu'une garnison de six cents Suisses; Orléans, qu'elle n'aurait ni forteresse, ni garnison. Beaucoup affichaient la prétention de se garder elles-mêmes. La mésaventure d'Amiens, gardée par ses bourgeois et surprise, en 1597, par les Espagnols, montra combien cet esprit d'indépendance était mal placé.
So Latte contre la li^^e protestante. — Restaient au roi deux grosses difficultés : les prétentions des huguenots «t le fanatisme de certains catholiques.
Les huguenots étaient restés maîtres de près de deux cents villes fortes de France. Ils formaient un parti puissant, encore en armes, dans le Poitou, l'Aunis, la Saintonge, FAngoumois, la Guyenne, le Languedoc, le Dauphiné. Inquiets de l'abjuration du roi, en 1593, ils avaient renouvelé à Mantes leur serment de confédération et juré de vivre et mourir unis en leur foi. En 1594, dans leur assem-
^0 aVILISATlON FRANÇAISE
blée générale à Sainte-Foy, ils se donnèrent une organisation formidable. Ils divisèrent toute la France en neuf oerdes. Chaque cercle avait à sa tête un conseil chargéde lever des impôts, de recruter les gens de guerre, d'entretenir les places fortes, d'amasser des armes et munitions.. Au-dessus des conseils de cercles, s'élevait rassemblée générale, composée de neuf députés pour les neuf cercleset chargée « d'ordonner tout ce que le temps requerrait ». C'était une république huguenote qui s'organisait au sein du royaume de France. Le roi s'était engagé à payer lesgarnisons calvinistes qui tenaient les places calvinistes;: les protestants décidèrent que, s'il manquait à verserl'argent, les tailles et taillons seraient saisis entre les mains des receveurs royaux pour être appliqués au payement des soldats. Le roi avait consenti à ne nommer dans les places calvinistes que des gouverneurs calvinistes : les huguenots décidèrent que, s'il se permettait de remplacer ces gouverneurs par des catholiques, ou s'il menaçait de quelque autre manière leur sûreté, toute la confédération courrait aux armes. Les plus hardis rêvaient de mettre à leur tête un chef unique, sous le titre de protecteur. Le roi leur fît dire « qii'il voulait bien qu'ils entendissent qu'il n'y avait autre protecteur en France que lui, des uns et des autres; et que le premier qui serait si osé d'en prendre le titre, il lui ferait courir fortune de sa vie ». Le vrai danger était que les calvinistes allassent chercher ce protecteur au dehors, en Hollande ou en Angleterre.
PréteDtlons des hnipieiiots. — Quand le roi entreprit de régulariser leur situation par un édit, leurs exigences allèrent fort loin. Ils demandèrent : l® qu'on les admît indistinctement avec les catholiques aux emplois et aux charges publiques ; 2* qu'on subventionnât leurs ministres et leurs écoles; 3* qu'on leur accordât une entière et générale liberté d'exercer publiquement leur culte dans tous les lieux sans exception ; 4^ qu'on nommât autant de magistrats réformés que de catholiques dans les parlements et dans les autres tribunaux du royaume ; 5» qu'on leur laissât en garde, pour leur sûreté, les villes qu'ils avaient entre leurs mains et que les garnisons en fussent payées des deniers du roi.
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Henri IV admettait les deux premiers points. Sur le troisième, il faisait remarquer que la publicité du culte protestant était imposssible dans un certain nombre de villes, où les catholiques se seraient aussitôt soulevés. Le partage égal dans les tribunaux eût été souverainement injuste, puisque les calvinistes formaient à peine un dixième de ia population totale. Relativement aux forteresses, les protestants en détenaient deux cents, tandis que les édits précédents ne leur en accordaient que neuf. Les négociations en restèrent là pendant quelque temps.'
La confédération protestante aidait faiblement Henri IV contre les Espagnols. Quand il partit pour reprendre Amiens, elle lui refusa le concours des cinq ou six mille hommes de troupes dont elle disposait : elle retint même dans ses garnisons une partie des troupes royales. tes députés calvinistes, réunis à Chatellerault, sollicitaient l'Angleterre et la Hollande d'intervenir entre eux et le roi. Beaucoup regardaient le succès du roi à Amiens comme « la ruine de leurs affaires ». Peut-être se seraient-ils portés à une révolte si la mésintelligence ne s'était élevée dans leur parti, où les pasteurs et les seigneurs marchaient rarement d'accord.
Édit de Nantes. — C'est dans ces circonstances que le roi publia redit de Nantes (1598). Il accordait aux calvinistes ie libre exercice de leur culte : !• dans les châteaux des seigneurs hauts justiciers, au nombre de 3 500; 2® dans deux localités par bailliage ou sénéchaussée; 3« dans les •villes et villages où l'exercice public du culte s'était établi avant Tannée 1597. H pourvoyait au traitement de leurs ministres et des maîtres de leurs écoles et collèges par une allocation annuelle de 165 000 livres, qui feraient un demi-million de notre monnaie. Les réformés devaient jouir des mêmes droits civils que les catholiques : il était interdit à leurs parents de les déshériter pour cause de religion, interdit aux prédicateurs ou professeurs catholiques de les attaquer en chaire, interdit de chercher à détourner leurs enfants de leur culte. On prenait les plus •grandes précautions pour qu'ils obtinssent une justice impartiale : dans chaque parlement, il y eut une chambre mi-partie ou chambre de VÊdit, composée de juges catho-
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liques et protestants. Les calvinistes étaient déclarés aptes à remplir tous les emplois.
Us avaient le droit de tenir deux espèces d'assemblées; )es unes pour la religion, telles que consistoires, synodes^ conciles provinciaux, conciles nationaux; les autres, pour leurs intérêts politiques. Les protestants étrangers pouvaient assister aux premières, mais non aux secondes, le roi n'entendant pas que des Anglais ou des Hollandais pussent s'immiscer dans les affaires politiques du royaume.. Les calvinistes français conservaient provisoirement le& deux cents places qu'ils occupaient, dont près de cent étaient en excellent état de défense et dont plusieurs^ comme la Rochelle, Montpellier, Montauban, devaient^ sous Louis XIII, résister à toutes les forces de la monarchie* Le roi payait la solde des garnisons, l'entretien des fortifications et s'engageait à n'y nommer que des gouverneurscalvinistes. Toutefois les huguenots ne devaient garder ces places, dites de sûreté, que jusqu'au moment où le roi se déclarerait en mesure de garantir autrement leur sécurité : on fixa d'abord un délai de huit ans qui fut ensuite prolongé de quatre ans.
Tel fut le célèbre édit de Nantes. Pour désarmer lescatholiques, le Béarnais avait abjuré; pour désarmer les protestants, il fit l'édit de Nantes.
A l'égard de ceux-ci, il consentait à des concessions que lui-même dut trouver excessives.
Le droit de tenir des assemblées politiques et d'occuper des places de sûreté ne s'expliquait que par la nécessité de calmer les inquiétudes des protestants et de les mettre en état de se défendre eux-mêmes, si la royauté se trouvait impuissante à les protéger. Ce droit était incompatible avec l'unité nationale et le bon ordre public; il constituait un État armé au cœur de l'État ; il devait nécessairement disparaître quand les passions religieuses s'apaiseraient. Henri IV ne l'accordait que pour mettre fin aux luttes civiles : il lui fut arraché à la fois par les exigences des calvinistes et par le désir de les faire respecter par les catholiques. Si le règne d'Henri IV se fût prolongé, lui-même, au nom de sa prérogative souveraine^ aurait été obligé de revenir sur cette partie de son oeuvre^
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Et pourtant qui pouvait prévoir que, soixante-sept ans après redit de Nantes, un petit-fils de Henri IV, en persécutant les protestants désarmés, montrerait à quel point ces garanties étaient nécessaires?
L.a tolérance rellffieuse. — Les autres dispositions de l'Ëdit constituaient en France la tolérance religieuse telle que nous l'entendons aujourd'hui. Elles eussent mérité de durer autant que la monarchie française, et elles auraient été l'honneur de l'ancienne France. Notre pays fut pendant longtemps le seul au monde où l'on pût voir les deux religions reconnues également par l'État, les huguenots et les papistes jouissant des mêmes droits. Dans tout le reste de l'Europe, les catholiques étaient odieusement persécutés par les États protestants ; les protestants par les États catholiques. En Espagne, en Italie, en Portugal, l'Inquisition, pour étouffer l'hérésie, étouffait l'esprit humain. En Suisse, les cantons catholiques et protestants étaient aux prises ; en Allemagne, allait commencer cette épouvantable guerre de Trente ans qui détruisit la moitié de la population du pays, et ruina pour un siècle les campagnes et les villes. Tandis qu'Elisabeth d'Angleterre et Philippe II d'Espagne décimaient par les supplices ceux de leurs sujets qui avaient le malheur de ne pas penser comme eux, Henri IV était le seul souverain qui pût employer les talents, à la fois de ses sujets catholiques, anciens ligueurs pour la plupart, comme Villeroy, ViUars, le président Jeannin, et de ses sujets protestants, comme Sully, le maréchal Lesdiguières, Bouillon, La Trémoille, Olivier de Serres, et faire -commander ses armées par d'anciens lieutenants de Coligny ou d'anciens lieutenants du duc de Guise.
Par cette haute conception de la tolérance religieuse, Henri IV était en progrès sur presque tous ses contemporains. La plupart des parlements résistèrent longtemps avant d'enregistrer l'Édit. La ville de Paris refusa d'admettre dans ses murs un temple protestant : le plus rapproché fut établi à Charenton. Dans des bailliages entiers, dans nombre de villes, les calvinistes, malgré l'autorité du roi, eussent couru les plus grands périls à vouloir exercer publiquement leur culte. L'honneur du Béarnais fut d'avoir
pris Tavance sur son époque et d'avoir voulu faire prendre à la France Favance sur toutes les autres nations.
3^ Latte contre le parti eathoUque. -^ Les catholiques ne causaient pas à Henri IV moins de souci que les protestants. Les plus ardents des anciens ligueurs refusaient de le reconnaitre, bien qu'il eût été absous par le pape : ils prêchaient que Tabsolution était sans valeur. L'édit de Nantes faillit les pousser à un soulèvement : ils ne surent aucun gré au roi d'avoir, par cette pacification, rétabli leur culte dans cent villes et dans plus de mille paroisses.
Conspirations catlioliques s les Jésuites expulsés, puis rappelés. — Parallèlement aux conspirations des féodaux se développe toute une série de complots catholiques. Le fanatisme, qui avait armé Jacques Clément pour le meurtre de Henri ÛI, persistait. En J593, Jean Barrière ouvre la série des attentats contre Henri IV. Un curé auquel il s'ouvrit de ses projets « l'assura que ce serait bien fait et qu'il gagnerait une grande gloire en paradis ». Un Jésuite, qu'il prit ensuite pour confident, « le loua, lui disant que c'était une belle chose..., et, après l'ayoir excité de continuer et assuré qu'il gagnerait le paradis, ledit Jésuite lui bailla sa bénédiction, disant qu'il eût bon courage, qu'il priât bien Dieu, et que Dieu l'assisterait dans son entreprise ». En 1594, un jeune homme de dix-neuf ans, Jean Châtel, blessa le roi d'un coup de couteau. Il déclara aux magistrats que, se sachant damné irrémissiblement pour ses crimes antérieurs, il avait voulu obtenir, en assassinant le roi, de n'être damné qu'au quatrième degré au lieu de l'être au huitième. Il croyait fermement que « cet acte servirait à la diminution de ses'peines » dans l'autre vie. Il soutint devant les juges « qu'il était loisible de tuer les rois, même le roi régnant, lequel n'était point en l'Église, ainsi qu'il le disait, parce qu'il n'était point approuvé par le pape ». Dans les papiers du Jésuite Guignard, un de ceux qui l'avaient poussé à cet attentat, se trouvèrent des propositions abominables : on y approuvait la Saint-Barthélémy, en regrettant qu'elle eût épargné les princes protestants du sang royal ; on traitait le crime de Jacques Cléiçent d'acte héroïque et de don du Saint-Esprit; on déclarait que le renard de Béarn
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serait traité plus doucement qu'il ne le méritait si on lui donnait u la couronne monacale dans quelque couvent bien fermé ». C'est à la suite de ce procès que les Jésuites furent chassés par arrêt des parlements (1594-1595).
Leur départ n'arrêta pas les complots. Presque pas une année ne se passa sans que quelque fanatique ne conspire le meurtre du roi. Après leur rappel en 1604, les attentats cessèrent. Sully assure que ce qui avait décidé le roi à les rappeler, malgré les supplications de la Sorbonne et des parlements, c'était la crainte du « poignard jésuitique ».
Henri lY permit aux Jésuites de résider dans douze villes du midi et dans deux villes du centre (la Flèche et Dijon), ils s'engagèrent à ne pas administrer les sacrements sans la permission des évêques et des parlements, à ne pas acquérir d'immeubles sans la permission du roi, à ne pas admettre de Jésuite étranger dans le royaume, en un mot, à obéir aux lois. L'un d'eux résiderait à la cour et répondrait de la conduite de tous les autres.
Ouvrages a consulter : Voir an chapitre saivaDt.