‹ Histoire de la civilisation française (volume 4)Chapitre 85 sur 116 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

RÈGNB DE HBNRI IV (1589-1610) II. RÉTABLISSEMENT DE LA PROSPÉRITÉ PUBLIQUE.

État des campasv^^ ^ Tavènement de Henri IV. —

Henri IV avait fait ses traités de paix, avec les Espagnols (à Vervins, en 1597), avec les grands seigneurs, avec les huguenots, avec les catholiques. U pouvait s'occuper de réparer les maux de la guerre civile.

Ils étaient atroces. Un discours que la Sartre Ménippée met dans la bovclie d*un nohle routier n est, sous sa forme fantaisiste, qu'aune triste vérité : « Vive la guerre!... Je courrai la vache et le manant tant que je pourrai ; et n*y aura paysan, laboureur, ni marchand, autour de moi et à dix lieues à la ronde, qui ne passe par mes mains et qui ne me paye taille ou rançon. Je sais des inventions pour les faire venir à la raison; je leur serre le frontal avec une corde; je les pends par les aisselles; je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge; je les mets aux fers et aux ceps; je les enferme ^en un four, en un coffre percé plein d'eau; je les fais rôtir comme chapons ; je les fouette d'étrivières ; je les sale, je les fais jeûner; je les attache étendus sur un banc. Bref j'ai mille gentils moyens pour tirer la quintessence de leur bourse et avoir leur substance. »

Les exactions et les cruautés des gentilshommes avaient poussé les paysans au désespoir. En février 1594, ils se soulevèrent dans les provinces de Limousin , Périgord , Saintonge, Guyenne, Marche. Ils étaient cinquante mille en armes sous le nom de croquants. Le roi, qui d'abord avait dit que lui aussi « se fût fait volontiers croquant », fut obligé de prendre des mesures pour les disperser. U y réussit en employant surtout la douceur et les promesses

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de dégrèvement. U fit des remises d'impôts, em^ôla dans ses régiments les croquants qui avaient été soldats. Jamais avant lui, ni après lui, un roi de France ne traita avec tant d'humanité des paysans insurgés.

Étet des villes. — Dans les villes, tout commerce et toute industrie avaient cessé. Au temps de la Ligue, la Satire Ménippée représentait Paris comme une caverne de bêtes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Napolitains, un asile de voleurs, meurtriers et assassinateurs; elle montrait Therbe croissant dans les rues, autrefois si vivantes. Après la rentrée du roi, la prospérité ne put se rétablir immédiatement : en 1596, Paris fut encombré de paysans affamés qui refluaient des campagnes : C'est par centaines que les gens mouraient dans THôtel-Dieu encombré.

Solly. — De cet abime d'anarchie et de misère Henri IV, en douze années, éleva le pays à un degré de prospérité et de puissance qu'il n'avait jamais connu. Son principal auxiliaire fut son ami Rosny, plus tard duc de Sully, qui, après avoir partagé toutes les misères du Béarnais, devint comme le ministre universel, comme le factotum du roi. Il fut surintendant des finances, pour remplir ses coffres, général pour conduire ses troupes, ingénieur pour fortifier ses places, grand maître de l'artillerie pour attaquer celles des Espagnols, grand voyer pour rétablir les voies de communication et en créer de nouvelles, surintendant des bâtiments pour embellir Paris.

L«s notables à mouen. — Henri lY, après les tristes expériences de 1588 et de 1593, ne pouvait songer à réunir les États généraux; Tinstitution était décriée par ses excès; mais, le 4 novembre 1596, il convoqua à Rouen une assemblée de notables, qui fut comme le point de départ de toutes ses grandes réformes. Il y eut là neuf députés du clergé, dix-neuf de la noblesse, cinquante-deux du tiers état, parmi lesquels beaucoup de membres des parlements et des autres cours, mais beaucoup aussi d'industriels et de négociants. Dans sa harangue, il leur déclara qu'il entendait suivre leurs conseils, « se mettre en tutelle entre leurs mains, envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux ». Gomme Gabrielle d'Estrées

s'étonnait de cette mise en tutelle : « Ventre Saint-Grisy répondit le Béarnais, il est vrai ; mais je Tentends avec mon épée au côté ».

Les notables faillirent cependant le prendre au mot. Il» ne votèrent d'impôts que pour trois ans, demandant à être de nouveau convoqués à l'expiration de ce délai. Ed outre, pour régler l'emploi de cet argent, ils voulurent nommer un conseil de raison, ou de comptabilité. La moitié des revenus publics serait administrée par ce conseil, l'autre moitié par le roi et son conseil des ilnances. Le roi accepta ces propositions qui avaient l'inconvénient, comme le disait Groulard, de « dresser autel contre autel,, former un Estât dans l'Estat, partager l'autorité royale »^ Au bout de quelques mois, les membres du Conseil de raison ne purent s'entendre entre eux. Us vinrent trouvcF le roi et le supplièrent de reprendre, avec le maniement de tous les deniers publics, la plénitude de son autorité. Une fois de plus, la nation abdiquait entre les mains de la royauté.

L'assemblée des notables, surtout la députation du tiersétat, rendit plus de services en signalant le développement d'un luxe alimenté par les manufactures étrangères comme une des causes de l'appauvrissement général ; en demandant que l'on protégeât les plaideurs contre les exactions des juges, des avocats et des procureurs; que Ton revint sur les aliénations frauduleuses du domaine; que les dépenses d'utilité publique, telles que la solde des troupes, eussent le pas sur les pensions et les libéralités aux seigneurs; que l'on diminuât le nombre des gouverneurs de provinces, villes et châteaux; que les forteresses inutiles à la défense, et qui servaient de repaires aux gentilshommes pillards et aux routiers, fussent détruites.

Hesures pour refaire les flnanee». — Le Béarnais, au début de son règne, quand son pourpoint était percé aux coudes, n'avait pour ainsi dire pas de finances. Toutes les caisses publiques, tous les revenus étaient accaparés ou par les gouverneurs, ou par la Ligue catholique, ou par la Ligue protestante, ou par les receveurs du roi qui restaient sourds à ses sollicitations. De temps à autre, SuUy faisait une tournée en grand appareil militaire, obligeait

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les comptables à rendre des comptes et revenait triomphalement avec quelques voitures chargées d'argent. Devenu surintendant des finances en 1599, il interdit aux seigneurs de lever des impôts à leur profit, établit une chambre spéciale pour rechercher les malversations, obligea les agents des finances à tenir des registres réguliers, reprit les domaines usurpés pendant les troubles, remit à la taille les bourgeois qui s'étaient anoblis, revisa les titres des rentes dues par le roi et en ramena les arrérages au taux normal. Sans idées nouvelles ni bien originales, simplement à force de bon sens,. d'ordre et d'économie, il réussit à équilibrer les recettes et les dépenses. Il fut même assez heureux, au bout de quelques années, pour pouvoir réduire la taille de vingt millions à quatorze, procurant ainsi au peuple un soulagement bien inattendu après de telles misères. Il diminua la dette de cent millions. Dans les caves de la Bastille , il amassa, chose inconnue aux prodigues Valois^ une réserve de vingt millions.

Mesures en fsTéar de Tagrlealture. — L'agriculture était à cette époque la source principale et presque unique de la richesse publique. On pouvait dire : telle agriculture, telles finances. 11 fallait donc avant tout protéger le paysan, si durement exploité pendant les guerres civiles. Aussi lorsque, en 1610, le roi apprend que des paysans ont été pillés en Champagne par des soldats, il dit aux capitaines qui l'entouraient : « Partez en diligence. Donnez-y ordre, vous m'en répondez. Quoi! si l'on ruine mon peuple, qui me nourrira, qui soutiendra les charges de l'État? qui payera vos pensions, messieurs? Vive Dieu! s'en prendre à mon peuple, c'est s'en prendre à moi. »

Pour la première fois, l'État s'inspira d'idées scientifiques sur la direction à donner à l'agriculture : Henri IV encouragea Olivier de Serres; pendant trois mois, il consacra chaque jour une demi-heure à la lecture de son livre.

Henri IV était encore en avance sur son époque lorsque, comprenant que le paysan ne serait point excité au travail s'il ne trouvait un facile débouché pour ses produits, il autorisa, pendant la plus grande partie de son règne, la libre circulation des blés et leur sortie du royaume. » La déclaration du 16 mars 1595 avait renouvelé les

dispositions qui protégeaient le paysan contre les pour* suites abusives du fisc ou des particuliers : il était interdit de l'arrêter, de saisir ses meubles, ses bestiaux, ses instruments aratoires. L'édit de mars 1600 autorisa les paroisses à racheter au prix de vente Jes biens communaux, terres, pâturages, bois, landes, marais, qu'elles avaient été forcées d'aliéner pendant les guerres. Ainsi, tandis qu'en Angleterre la loi fermait les yeux sur l'usurpation par l'aristocratie des biens communaux, qui allait amener la ruine et la destruction des paysans libres; en France, la royauté intervenait énergiquement pour les protéger.

Le droit de chasse fut maintenu comme le privilège exclusif du roi et de la noblesse ; mais les peines portées contre le bourgeois et le paysan qui chasseraient furent adoucies : ils ne furent punis que d'une amende et de la confiscation des armes. Le fouet, le bannissement et les galères furent réservés aux vagabonds et aux braconniers endurcis. De plus, le roi interdit aux nobles de traverser avec leurs équipages de chasse les champs et les vignes, avant qu'ils fussent dépouillés de leurs récoltes. Il leur enjoignit, pour protéger les bestiaux des paysans, de faire régulièrement des battues aux loups. Comprenant que V absence des grands propriétaires, ce que les Anglais appellent Vabsentéisme, est une cause de ruine pour les campagnes, le Béarnais se garda bien d'attirer les nobles à sa cour. Au contraire, il leur fit entendre « qu'il serait bien aise qu'ils allassent en leurs maisons, donner ordre à faire valoir leurs terres ».

Henri IV, pour dessécher les marais, traita avec Bradley, gentilhomme hollandais qu'il institua grand maitre des digues et qui transforma les marécages du Médoc (Guyenne) en une florissante colonie qu'on appela, en mémoire de ses premiers colons, la Petite-Flandre.

Le roi fît si bien que, suivant un contemporain, l'abbé MaroUes, les paysans recommencèrent partout à développer la culture du blé : « Ils avaient leurs meubles et leurs provisions nécessaires et couchaient dans leurs lits ».

Mesures en faveur de Tlndustrie. — Les notables de Rouen avaient montré que la passion témoignée par toutes les classes de la société pour la soie, le velours, le satin,

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les draps d'or, appauvrissait le pays, parce que tout cela s^achetait à Tétranger. Cinquante mille personnes portaient alors des bas de soie. Mille navires britanniques apportaient chaque aimée leur charge d'étoffes précieuses. Des sommes énormes sortaient ainsi du royaume pour enrichir les Itahens et les Anglais. Seulement les notables n'apercevaient d'autre remède à cette situation que de recourir au vieux système de prohibition absolue. Or, ce système n^a jamais profité qu'aux contrebandiers. Comme le disait un contemporain, Palma Cayet, « la difficulté était qu'avant de défendre l'entrée des marchandises manufacturées d'or, d'argent et de soie^ U fallait avoir de qtwi en faire dans le royaume ».

Pour qu'on eût de quoi en faire, Henri IV développa les essais qui avaient commencé avec Louis XI et Charles VIII et qui avaient amené la plantation de mûriers dans la Touraine, le Dauphiné, le Languedoc, la Provence, et la création de manufactures à Tours et à Lyon. Par ses ordres, Olivier de Serres, avant la publication de son grand ouvrage, dès 1599, avait écrit son traité sur les mûriers et les bombyx ou vers à soie, dans lequel il invitait les habitants de la France entière « à tirer des entrailles de la terre le trésor de soie qui était caché, et, par ce moyen, mettre en évidence des millions d'or y croupissant ». De Serres envoya au roi, en 1601, vingt mille pieds de mûriers qu'on planta au jardin des Tuileries, dans une partie du bois de Boulogne (près du château de Madrid) et du parc de Fontainebleau. Le roi fit élever des vers à soie dans un bâtiment près des Tuileries, ainsi qu'au château de Madrid, et confia la surveillance de ces établissements à l'Italien Balbiani.

La soie ainsi obtenue ayant été jugée excellente, il fit distribuer dans quantité de paroisses des plants de mûriers et des œufs de bombyx et tâcha d'intéresser à cette propagande les évéques et les curés. Il fit venir d'Italie le sieur Turato pour enseigner aux Français à fabriquer les fils d'or. U conféra la noblesse aux premiers manufacturiers français qui s'établirent à Parif pour tisser des étoffes de soie, des draps d'or et d'argent. Il logea dans son palais du Louvre les plus habiles ouvriers. Il montrait avec coraplai-

sance à sa cour la première paire de bas de soie fabriquée en France. C'est à Henri lY que la nation doit vraiment la création de cette grande industrie de la soie. La culture du mûrier, limitée jusqu'alors à quelques provinces, se propagea dans tout le royaume ; les centres manufacturiers de Paris et de Picardie furent créés ; ceux de Tours et dft Lyon reçurent une impulsion nouvelle.

C'est par les mêmes moyens qu'il créa l'industrie des verres, cristaux et glaces de Venise, à l'aide d'ouvriers italiens, celle des tapisseries de haute lisse, empruntée à la Flandre, des toiles de Hollande, des crêpes de Bologne, des tapis d'Orient, des tapisseries en cuir doré. Sous son règne, s'introduisirent les moulins et martinets pour trancher et filer le fer et le cuivre ; on apprit à transformer le fer en acier fin ; on perfectionna la fabrication des tuyaux de plomb. Les mines de cuivre, de plomb, d'étain, de fer, même d'or et d'argent, furent largement exploitées : on frappa des médailles avec l'or et l'argent extraits en France Henri IV créa un grand maître des mines et institua une juridiction spéciale et plus expéditive pour les procès nés de leur exploitation.

L'ordonnance de 1597 dispose que tout artisan ou marchand est tenu de payer un droit variant de dix à trente livres, moyennant quoi il pourrait s'établir à son compte comme maître dans son industrie. C'était surtout une mesure fiscale; mais elle brisa pour quelque temps les chaînes des corporations si lourdes au moyen âge et qui allaient redevenir plus pesantes encore sous les successeursde Henri IV.

Mesures en faveur du commeree. — Henri IV signa des traités de commerce avec l'Angleterre, avec la Turquie. Le sultan Achmet et les pirates barbaresques ne reconnaissaient dans les mers d'Orient et dans toute la Méditerranée d'autre pavillon que le pavillon français; aussi toutes lesautres nations. Italiens, Espagnols, Allemands, même les Anglais, furent obligés de l'arborer. Le roi imposa sur lesmarchandises des étrangers des tarifs égaux à ceux qu'ilsimposaient sur les nôtres, établit dans nos ports les mêmes droits d'ancrage afin de les obliger à abaisser les leurs. Il stipula des avantages commerciaux avec l'Angleterre, l'Es-

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