‹ Histoire de la civilisation françaiseChapitre 53 sur 135 · I. La littérature proprement dite · texte numérisé non relu

I. La littérature proprement dite

Caractères spénéraax do XYIII^ siècle U — Ce siècle diffère d'abord du précédent par ses tendances critiques. En politique, la littérature du règne de Louis XV est près* que tout entière une littérature d'opposition. En religion, eUe est sinon impie, du moins incroyante. Elle affecte volontiers sur tous les sujets une légèreté moqueuse, une certaine licence de pensée et d'expression. La corruption grossière du zvi® siècle, auquel la littérature du xvii* est presque restée étrangère, devient au xyiii« une corruption raffinée. Voltaire a sacrifié à ce travers du temps, et ni le grave Montesquieu, ni le sévère Rousseau n'en sont exempts. C'est peut-être une des raisons qui ouvrirent à leurs œuvres l'accès des cours et des sociétés aristocratiques de l'Europe, auprès desquelles un goût plus austère n'aurait sans doute pas trouvé le même accueil.

C'est en littérature même que les tendances novatrices, au xvni<» siècle, sont le moins accentuées : on accepte les cadres, les formes et les règles de l'époque précédente. Cependant, il y a encore un changement à noter : l'admiration pour les Anciens a diminué ; elle a passé à d'autres classiques, qui sont ceux du xvii*^ siècle. Voltaire et ses contemporains sont imbus des idées qu'a soutenues Charles

1. Nous entendons par xvin* siècle la période qui s'étend de la mort de LoiÙA XIV (1715J k la RéTo^aUon française (1789).

Perrault dans la querelle des anciens et des modernes. On connaît un peu mieux Tantiquité que dans les ^nérations précédentes; surtout on dé?eloppe plus hardiment les germes libéraux, républicains, démocratiques qui abondent dans sa littérature ; mais on a .moins de révérence pour elle, on est moins porté à Pimiter. La mythologie, en particulier, est beaucoup moine prise au sérieux : on ne lui demande plus les grandes inspirations dramatiques ou artistiques; on n'y voit qu'un thème à jeux d'esprit. Les ce Lettres à Emilie » de Demoustier (1786) marquent le dernier terme de cette décadence.

L'influence de l'Espagne et de l'Italie, si forte à l'époque de Corneille, a disparu dans les lettres; celle de FAngle* terre, presque nulle au temps de Louis XIY, devient pré« pondérante dans le domaine des idées comme dans lee usages de la vie. C'est à la libre Angleterre que l'on va demander les vues d'organisation politique; et ce fait d'un grand peuple, jouissant de libertés publiques et d'une constitution! en face d'une Europe presque tout entière régie par des gouvernements despotiques, commence & développer ses conséquences. C'est à la Grande-Bretagne que Montesquieu demande le secret d'institutions libres, et l'un des premiers ouvrages de Voltaire a pour but de faire connaître aux Français la philosophie et les sciences de l'Angleterre. Enfin 4a réforme de nos idées en matière d'économie politique partira d'elle.

La littérature est moins centralisée au xviii* siècle qu'au xvu*. Depuis que le roi n'est plus le pivot du mouvement intellectuel, la hiérarchie qui subordonnait la ville à la eour, la province à la ville, est brisée. La province elle^ même élève la voix : Montesquieu vit surtout au chàteaa de la Brède, près de Bordeaux; Buffon, an château de Montbard, en Bourgogne ; Rousseau se glorifie du titre du citoyen de Genève; Voltaire a passé les années les plu» fécondes de sa vie au château de Cirey (Haute*Mame) ou è. ■on château de Ferney (Suisse). Des sociétés savantes, de» académies littéraires, scientifiques, artistiques, se sont fondées sur tous les points du royaume. De petits pays, oomme la principauté de Bombes, où se publie le « Dictionnaire de Trévoux >x« exercent une notable iofiucnca

sur le mouyement intellectuel de la France. On lit à Paris les journaux publiés à Verdun, Genève, Bruxelles.

Le xviii« siècle présente bien plus d^unité que le précédent. Tandis que celui-ci se partage nettement en trois périodes, coupées par deux révolutions, la Fronde et la Révocation, le xvni* siècle se développe toujours identique à lui-même dans ses procédés et dans ses tendances. On pourrait avec bien plus de raison lui donner le nom d'un homme. Le vrai siècle de Louis XIV ne comprend que vingt-cinq ou trente ans; le siècle de Voltaire s'étend du premier emprisonnement de celui-ci à la Révolution française. Voltaire a dominé son époque plus longtemps et plus efficacement que Louis XIV ; il Ta tenue par la tête et par le cœur; il est le point de départ ou le centre de tout le mouvement intellectuel; il a remué toutes les idées; dans tous les genres littéraires, il a donné des œuvres capitales; pendant plus de soixante ans, sa voix n'a cessé de se faire entendre. Le fait que ses adversaires nous sont surtout connus à titre d'ennemts de To/totre, prouve sa royauté. Il fut, en son siècle, le roi Voltaire.

Le xviip siècle peut admettre, mais bien moins tranchées que pour le xvii« siècle, des divisions. On peut y distinguer deux périodes, et deux noms les caractérisent. Montesquieu meurt en 1755, et, la même année, Rousseau publie son premier manifeste. Montesquieu et Voltaire pour la première période. Voltaire et Rousseau pour la seconde, voilà les chefs des générations nouvelles.

Dans la première de ces deux périodes, la critique respecte encore le principe de la royauté; c'est d'elle qu'on attend la réforme des abus. Montesquieu et le Voltaire de cette époque sont foncièrement monarchistes ; l'un se contenterait d'une monarchie tempérée et le second admettrait un despotisme éclairé. Voltaire est gentilhomme de la chambre du roi et historiographe de France (1745); il dédie à Louis XV « le Temple de la Gloire » ; il occupe un emploi de chambellan à la cour de Frédéric n. Dans son c( Siècle de Louis XIV », il est encore sous le charme d'un absolutisme glorieux. Or, à partir de 1751, Voltaire correspond avec les souverains, mais il ne recherche plus leur société; il s'est installé eu son château de Feruey et

entend être « roi chez lui ». Diderot, quoiqu'il se soit laissé attirer à la cour de Catherine II, £nit par confondre dans les mêmes attaques les abus et les royautés. Rousseau parait et, avec son « Contrat social » (1762), déclare la guerre aux monarchies.

La première période, avec Voltaire, est purement clas* sique en littérature; Rousseau marquera la seconde par une langue et des procédés littéraires un peu différents : il est le point de départ du futur mouvement romantique.

Dans la première période, Tinfluence de TAngleterre se marque dans les idées politiques et dans les sciences ; dans la seconde, avec Voltaire et Ducis, elle s'étend sur une branche maltresse de notre littérature : le théâtre.

Dans la première période, on a ignoré la nature aussi complètement qu'au temps de Louis XIV; Rousseau la découvre, la révèle, et, avec lui, toute une génération se passionne pour elle. C'est à partir de 1762 que les Français ouvrirent les yeux sur les beautés du paysage de France et comprirent tout ce qu'il y avait eu jusqu'alors d'artificiel dans leur littérature, dans leur peinture et dans leur manière de vivre. La révélation fut achevée quand Bernardin de Saint-Pierre nous eut initiés aux merveilles de la nature tropicale.

La lani^e. — Au xviii® siècle, l'épuration de la langue continue. L'Académie, qui avait admis quelques nouveaux mots au siècle précédent, rejette tout néologisme à une époque où tant de découvertes, d'idées et de sciences nouvelles réclament des vocables inédits. La langue littéraire, qui, sous Louis XIV, était déjà si différente de celle du peuple, 8*enferme dans un cercle toujours plus restreint. Les poètes se livrent aux tours de force les plus extravagants pour ne pas nommer le cheval, T&ne, la vache ou le chien ^ La langue de Voltaire, encore si riche dans sa correspon-

1. Belloy, dans sa tragédie du Siège de Calais (1765), pour dire que let «Miégéft ont été réduits à manger du ohien et du rat, s^exprime ainsi :

Le plus vil aliment, rebut de la misère,

Mais, aux derniers abois, ressource horrible et chère,

De la fidélité respectable soutien,

Manque à l'or prodigué du riche citoyen.

Page 1