CHAPITRE XX
Examen de Tinfluence de la civilisation religieuse sur ïa cirilisation morale. — Côté défavorable de Tinfluence des idées religieuses sur la morale. Et spécialement des idées sur la moralité des dieux. — De celles sur la providence et la révélation de Tavenir. — De celles sur la justice divine, dans cette vie et dans la vie à venir. — De celles sur le culte. — Indication de ce qui a pu modifier Tinfluence funeste de la religion sur la morale. — A regard des idées sur la moralité des dieux. — A Tégard des idées sur la providence et la révélation de Tavenir. — A l'égard des idées sur la justice divine, dans cette vie et dans la vie à venir. — A regard des idées sur le culte. — Influence favorable des idées et des institutions religieuses sur la société, la politique et le bonheur des états. — Sur la vie civile et domestique, sur le bonheur individuel.
Eiamen de lin-. J?f ous avoDs travaillé à esquisser le tableau
fluence de ta ci- i , . .,. ^. , , , ,. .
vilîjation religî- "^ I& Civilisation tant morale que religieuse euse surlaciyî- j^g anciens Grecs. Nous terminerons celle
luation morale.
première partie de notre ouvrage pari exa« men de leurs rapports mutuels. L'examen de la civilisation religieuse nous a fourni les moyens de juger de l'influence qu'ont exercée sur les idées religieuses le caractère et le . génie du peuple. Nous allons tâcher maintenant de déterminer l'influence réciproque de la religion sur la moralité en général et sur Tétat de la société et de la vie domestique. La nature même de nos investigations nous a fait entrevoir plusieurs fois cette influence , sans que nous nous soyons proposé de la rechercher , et , sous un certain rapport , les réflexions qu'on trouvera dans ce chapitre ne sont que les résultats des recherches qui nous ont occupés jusqu'ici , résultats qui ont dû se présenter souvent à notre esprit , pour peu que nous ayons voulu faire quelque attention aux suites nécessaires des idées religieuses que nous venons d'examiner. Il est même souvent assez difficile de séparer ces suites des causes qui les produisent.
G'esl ainsi que notre travail , par le rapport mutuel de ses di£Eérentes parties , se simplifie de plus en plus , à mesure que nous touchons à la conclusion. L'examen des idées sur la providence et la justice divine n'étoit , pour ainsi dire , que la récapitulation des réflexions que nous suggéroient nos recherches sur la nature et les attributs de chaque divinité en particulier. De même la réponse à la question sur l'influence des idées reUgieuses sur les notions de morale et sur les moeurs ne sauroit être que le résumé des observations auxquelles l'examen de ces idées mêmes nous a conduits. Aussi n'aurons-nous qu'à suivre l'ordre que nous avons tenu jusqu'ici , et chaque point de vue nous offrira les résultats qui feront le contenu de ce chapitre.
Nous allons donc examiner successivement l'influence qu'ont pu avoir sur les moeurs les idées sur la moralité des dieux , sur la providence et la révélation de l'avenir » sur la justice divine et sur le culte , et nous examinerons cette influence squs deux points de vue. Nous en signalerons d'abord le côté défavorable , pour indiquer ensuite les circonstances qui en ont pu modifier les efiets funestes. Côté défavorable {ifous avons déjà si souveut fait remarquer des idée* religi- 1^ oôlé défavorable des idées religieuses des euset fur la ma- G^recs , ce qui d'ailleurs est assez manifeste
par soi-même, que c'est ici surtout qu'il suffira de rappeler les résultats des recherches précédentes.
Et spécialement La moralité des dieux étoit si loin de pondes idées sur la . . j> i i j •» j
moralité des vo^^ servir d exemple pour la conduite des dieux. mortels que leurs actions durent paroitre
plutôt fournir aux hommes une justification de leurs propres crimes. Si les dieux se haïssent , se disputent , s'outragent , se battent et commettent les plus grands désordres , si l'histoire de l'Olympe est remplie du récit des crimes les plus affreux , de meurtres , de parjures , de parricides , on diroit que les hommes pouvoient b^en en
Sûre autant , et ia suite no js pnmyera smtont qu'on a effedÎTcment cherche quelquefois à excuser ses fautes en alléguant Fezemple des habitants de rOljmpe , ce qui alla même si loin que la sociétë et ses institutions s'en ressentirent , diet les Samiens , par exemple , qui , à ce qu'on racontoit , permettoient à leurs Elles d'anticiper sur la solennité qui alloit les unir à leurs fiancés , en accordant à ceux-d les droits auxquels cette solennité seule pouvoit les autoriser , et cela par le seul motif que Jupiter et Junon en avoient donné l'exemple ('). H ne peut donc pas paraître étonnant qu'Amphinomus , l'un des prétendants de Pénélope , donne aux autres le conseil de consulter les dieux , pour savoir s'ils tueront Télémaque ou non (^). Ajoutons , comme nous l'avons aussi remarqué plus haut , que quelques divinités étoient considérées comme les causes de plusieurs vices. Lorsqu'on croyoit qu'il pouvoit y avoir un dieu qui méritât le nom de furieux, paroeque ses dons étoient la cause de l'ivresse , on conçoit que l'on ne devoit pas avoir contre l'intempérance une si grande aversion que si ce dieu avoit toujours été représenté comme punissant sévèrement tous ceux qui abusoient de ses bienfaits. Pour peu qu'on se rappelle le caractère et les inclinations de
(I) Eustath. ad II. p. 979. I. 10. Schol. ad II. S. 298. Le même exemple fut allégué par un sophiste à la eour de Ptolémée, pour excuser le commerce incestueux de ce prince avec sa soeur Arsinoé. Eustath. ad 11. p. 1090 in. S'il fut vrai, comme le prétend Tun des interprètes d* Homère, que ce poète ait touIu apprendre aux jeunes gens, par Tentrevue de Jupiter et de Jnnon sur le mont Ida , qu*il est nécessaire de dompter ses passions , parceque Jupiter, le souverain de 1* univers, fut maîtrisé par elles (Schol. ad 11. S. 315.}, il faut avouer que le poète s'est avisé d'un moyen peu propre pour atteindre le but ^'il s'étoit proposé , puisqu'il est à craindre que les jeunes gens ne concluent plutôt de cette histoire qu'il est inutile de résister à une passion à laquelle le dieu même du tonnerre succomba. Remarquons toutefois que les exemples dont je parie sont bien plus rares que nous ne l'aurions cru d'abord. Noos sn verrons bientôt la raison.
\^) Hom. Od. U* 400 sq. La suite nous fournira plusieurs autres exemples de questions semblables.
Vénus , nous trouverons plus facilement d'excuse pour la conduite de Thésëe , de Paris et de Phèdre , lorsqu'ils bâtirent des temples en l'honneur d'une divinité qu'ils croyoient leur avoir accordé du secours dans leurs tenta lives de rapt, d'inceste et d'adultère ('). Il est vrai, il y avoit des divinités dont le caractère et la conduite fournissoient les exemples les plus frappants de bienfaisance et dliumanité , mais il n'en falloit qu'un seul dont les actions pussent donner un démenti à l'opinion que la vertu étoit une qualité essentielle des dieux , pour détruire entière* meut l'impression favorable que les autres auroient pu faire. De cdletsurla Mais, si les Grecs n'a voient aucune idée de u révélation de !& nécessité que leurs dieux fussent des êtres TaTenir. parfaits du cAté de la moralité, ils n'en a voient
pas moins une haute idée de leur puissance. La nature et ses phénomènes , les différentes parties de l'univers , les émotions et les passions même du coeur humain , les capacités et les talents des hommes étoient, selon eux, soumis à leur empire. Le sort des humains , leur bonheur, leur vie étoient en leurs mains. Mais , encore , l'exercice de ce pouvoir n'étoit ni général ni uniforme. Point dfi providence générale qui embrassât tous les habitants de la terre , qui dirigeât les affaires du monde d'après un plan* fixe et déterminé, dicté par Tamour du genre humain et exécuté avec sagesse et constance. Chaque divinité avoit ses favoris ou ses ennemis ; chaque divinité dirigeoit le sort des hobfimes à sa fantaisie , et consultoit en cela ses propres intérêts presqu'autant que ceux des mortels mêmes qu'elle favorisoit le plus. D'ailleurs la conviction que plusieurs événements étoient les suites d'une
(') Thésée bâtit un temple à Ténus la Nymphe, lorsqu'il eut enlevé Hélène. Paus. IL 32. 7. Phèdre en consacra un à la même déesse sous le surnom de Catascopia, dans Tendroit d'où elle épioit Hippoljte, lorsqu'il s'ezerçoit dans le stade, ib. 3. Paris consacra , par un temple de Vénus Migonitis , le souvenir des premières fa- Teurs qu'Hélène lui avoit accordées, ib. IIL 22. 2.
prédestinatioii » soit des dieux en général, soit d'un pouvoir auquel les dieux mêmes étoient quelquefois soumis , parott avoir dû produire , soit une froide indifférence et une entièreinactivité , soit une témérité déraisonnable , et exercer les effets les plus funestes sur la moralité ('^).
La persuasion où Ton étoit qu'il étoit possible de connoltre l'avenir par la consultation des devins et des oracles et que les dieux la révéloient ou Tindiquoient souvent aux mortels par des signes et des présages , semble avoir dû contribuer beaucoup à augmenter la folle curiosité de vouloir pénétrer ce que la bonté divine a sagement caché aux .hommes , et , avec elle , les soucis , les craintes et la su< pcrstition , en rendant les esprits sans cesse attentifs aux choses les plus indifférentes et les plus ridicules , comme à autant de manifestations de la volonté divine. Be celles sur la jfQus avons remarqué les menées défauts dans cette y'w ^^^^ l^^ Opinions sur la justice éternelle. U et dans la Tîe à j,»y ^y^j^ «u'un très petit nombre de dieux
attachés au maintien de l'ordre dans la société humaine. Aussi prompts à punir que peu disposés à récompenser , ces dieux dévoient naturellement exciter plus de crainte que de respect et plus de désir d'éviter leur colère que de mériter leur approbation. Et, quoique la plus grande partie des habitants de l'Olympe fût facile à contenter , pourvu qu'on leur offrit les libations et les sacrifices requis, cependant le grand nombre de ces maîtres de l'univers , aussi bien que leur jalousie naturelle, semble avoir rendu l'exercice de ces devoirs mêmes extrêmement pénible. Mais c'étoient surtout les opinions sur une vie à venir qui scmbloient devoir priver la religion des Grecs de tout encouragement à la vertu , de toute consolation dans le malheur. A quelques
{^) Cest ainsi que la foiblessp de Clytemnestre, succombant aux tentations d'iEgisthe, est représentée par Homère comme une suite de celte prédestination, Od. r. 269.
exceptions près , la même destinée ëtoit rëservée à tous. L'homme adonné aux vices les plus dégoûtants n'avoit pas plus à craindre le courroux céleste , après sa mort, que celui qui avoit toujours aimé et exercé la justice. Celui seulement qui avoit insulté à la majesté des dieux , en oubliant qu'il les avoit pris pour témoins de la sincérité de ses voeux y ou qui avoit commis quelque grande impiété, devoit s'attendre à voir prolonger son supplice au-delà des bornes de la vie. Pour le reste le même sombre séjour , les mêmes ténèbres , le même ennui attendoient également le juste et le méchant. Confondu dans la foule des ombres vagues » privées de matérialité , errantes au gré du souffle de Proser^ pine , l'homme de bien avoit à regretter la lumière vivifiante du soleil et les plaisirs de la vie , aussi bien que le plus grand des malfaiteurs. Aussi , lorsqu'Hector anime ses soldats, il leur parle de la gloire de verser son sang pour la patrie et de la satisfaction d'arracher leurs femmes et leurs enfants à la brutalité et l'avidité de l'ennemi , mais il ne dit pas un seul mot d'un avenir réjouissant ou consolant qui , dans une autre vie, leur offre la récompense de leur dévouement. £t même dans le siècle le plus civilisé de la république d'Athènes , dans une tragédie où cet avenir paroissoit devoir faire le principal fondement de la consolation offerte à l'homme le plus infortuné qui fût jamais , il n'en est pas fait la moindre mention. D'une voix de tonnerre Pluton appelle à lui le malheureux Oedipe , et l'espoir de quitter les lieux témoins de son infortune est la seule consolation que lui offre la mort. Privé de la lumière du jour, il ne descend dans la tombe que pour ouvrir les yeux dans les ténèbres éternels. Est-il étonnant qu'avec de telles idées les Grecs tinssent à la vie , et qu'ib abhorrassent la mort? Ne faut-il pas admirer plutôt qu'ils osassent encore l'affronter aussi hardiment , et qu'avec des opinions si imparfaites sur la justice divine et la vie future ils fussent encore si sensibles à la pureté de la vertu ?
BeoellMiurle On conçoit donc aussi facilement qae la ^ ' conyiction du pouvoir des dieux étoit l'un des
principaux motifs du culte qu'on leur rendoit , et que la crainte de les avoir offensés et le désir d'apaiser leur courroux porta souvent leurs adorateurs aux actions les plus atroces et -à la plus sanglante barbarie , tandis que , lorsque ces motifs n'existoient pas , la persuasion que les dieux mêmes avoicnt besoin des honneurs que leur rendoicnt les mortels leur faisoit quelquefois oublier tout respect et toute considération envers eux.
lodicaiion de ce Mais, quelques justes que soient ces réflexi-
2ui a pu modi- «i > .^ • • a j j? •
er l'influence ^°s , il n est pas moms juste de faire remar-
f unesie de la re- q^j^r ce qui a pu modifier l'irifluence défa-
ligion sur la mo- ^ ^ * j i^
raie. vorable que les idées religieuses des Grecs
nous paroisscnt avoir dû exercer sur les moeurs. Pour fixer notre jugement à cet égard , il faut commencer par se placer dans le point de vue dont les Grecs eux-mêmes ont dû envisager ce sujet important. Il n'y a pas de doute que pour le théiste éclairé le polythéisme n'est en effet que de l'athéisme , et que des dieux aussi semblables aux hommes que les divinités grecques méritent aussi peu d'être adorés qu'ils doivent paroitre impuissants à se faire craindre et obéir. Mais cela est bien différent aussitôt qu^on parvient à se persuader que Tignorance qui étoit la cause de l'imperfection de cette religion emmène en même temps le remède contre les suites fâcheuses qai pourroient en résulter. C'est ici le lieu de développer les indications que nous avons déjà données ailleurs à cet égard. A l'égard des Les dieux des Grecs étoient loin d'être
lupes sur la ixif^~
ralité des dieux, parfaits ; il étoit même impossible qu'il en fut
autrement : mais aussi cela n'étoit nullement
nécessaire pour des hommes qui n'avoicnt aucune idée du
rapport intime entre les notions de divinité et de moralïté.
Nous ne reproduisons cette observation , que nous avons
déjà faite plus haut , que pour la confirmer par ce que
l'histoire nous apprend de l'impression que les contes souvent absurdes de la mythologie grecque feisoient ordinairement sur ceux qui les écoutoient.
Je ne parle pas maintenant de cette foule de traditions des amours des dieux avec les mortelles. Nous avons déjà vu qu'on étoit si éloigné d'y voir un péché qu'on rendoit plutôt des grâces aux dieux qui avoient daigné adresser leurs voeux à quelque femme ou à quelque vierge illustre , pour l'honneur qu'ils faisoient ainsi à leur famille et à leur pays , et qu'une grande partie de ces traditions ne doivent leur existence qu'au désir de pouvoir retracer Torigine de quelque maison royale jusques parmi les habitants de l'Olympe. Nous nous contentons de demander à celui qui lit avec impartialité les ouvrages des anciens poètes grecs , s'il est possible d'imaginer que , si les absurdités et les turpitudes des dieux , consignées dans ces ouvrages , aient fait sur les contemporains de ces poètes la même impression qu'elles doivent faire sur nous , ces contemporains auroient attendu Tarrét de Platon pour les chasser de leur pays , et s'ils n'eussent pas déjà fait subir à Homère , pendant sa vie j la peine qu'on raconta dans la suite lui avojjr été infligée par les dieux dans l'empire des morts. Or , ces poètes ne sont pas seulement écoutés avec plaisir , lorsqu'aux banquets des rois ils célèbrent les adultères et les fourberies des dieux , mais un poëme dont le plan est entièrement fondé sur les défauts et les crimes des dieux , et qui , sana ce défaut même d'uniformité dans la nature divine , perdroit apparemment tout intérêt épique , ce poème devient , pour ainsi dire , la base de la croyance populaire , la source où puisent non seulement les politiques et les historiens , les poètes et les artistes , mais jusqu'aux moralistes et aux docteurs de la religion. ïl est impossible d'exjiliquer ce phénomène qu'en supposant que les défauts , que nous avons remarqués dans la manière de se représenter les dieux , n'aient pas pani aussi choquants aux ancien»
Grecs. Dans la suite , il est vrai , on oommcnçoii à se former des idées plus justes de la nature de la divinité , ce qui toutefois ne contribuoit en rien à corriger la religion du peuple , et ne menoit qu'à l'incrédulité ou à l'aUégoromanie : mais rien de tout cela n'avoit lieu dans les siècles dont nous parlons. Il nous suffit de savoir que ni Homère , ni les poëtes qui l'ont probablement précédé et qui auront sans doute traité de semblables si\jets de la même manière , n'auroient certainement pas été assez effrontés pour représenter les dieux aussi ridicules et aussi abominables qu'ils nous paroissent , dans l'Iliade et l'Odyssée aussi bien que dans la Théogonie , si cette manière de les envisager n'eût été généralement reçue par le peuple , et que ce peuple n'eût jamais tant admiré ces poèmes , ni adoré avec tant de dévotion les dieux dont les actions ont été consignées dans ces ouvrages , s'il eût trouvé ces descriptions aussi absurdes qu'elles le sont en effet. S'il en eût été ainsi , comment auroit-on osé montrer à Sparte aux étrangers , comme une relique sacrée , la coupe dont Jupiter fit présent à Alcmène , dans une occasion qui devint dans la suite un objpt chéri des railleries des poètes comiques (^) ? Auroit-on osé donner aux constellations les noms des animaux dont Jupiter avoit pris la forme pour enlever les jeunes filles (^) ? Les actions les plus honteuses des dieux auroient-elles donné lieu à des solennités annuelles (J) ? Les monuments publics auroient-ils été couverts des représentations des violences et des dérèglements des habitants de l'Olympe (^) ? Auroit-on osé reprocher publiquement au même dieu qu'on appeloit d'ailleurs le Bon Génie
(') Charon Lamps. in Hist. Graec. antiq. fr. éd. Creuz. p. 122.
(^) Le taureau qui enleya Europe et Taigle qui rayit Ganymède. Eratosth. Gatast. 14,30.
(^) P. e. la fête instituée à la mémoire de renlèyement de Proserpine, en Sicile. Diod. Sic. T. I. p. 333.
(") P. e. Tenlèyement de Céphale par 1* Aurore , représenté dans un groupe de sculpture à Atiiènes. Paus. I. 3. 2.
qu'il étoit la cause des désordres les plus honteux (^)? Enfin j si les défauts du polythéisme eussent paru aux Grecs aussi choquants qu'à nous , auroit-on osé faire dérirer le nom du tribunal le plus grave et le plus sévère d'Athènes des querelles et des crimes des dieux ('°) ?
Tout ceci prouve évidemment que les Grecs ne demandoient pas à leurs dieux je ne dirai pas la sainteté , mais pas même la pudeur , par la raison très simple qu'ils ne savoient pas que la sainteté est une qualité essentielle de la divinité. Mais cela n'empéchoit pas qu'ils n'entrevissent très bien que leurs dieux auroient été plus parfaits s'ils eussent été plus vertueux. Le sentiment moral corrigeoit en ceci le sentiment religieux^ En effet , si les Grecs avoient cru que l'exemple des dieux est nécessairement la norme d'après laquelle les hommes doivent se conduire , l'homme qui souilla la couche de son ami eût dû attendre une récompense de l'amant d'Alcmène. Si le sentiment religieux avoit suffi pour faire connoitre aux Grecs la nature de la divinité , sans le secours de la morale , Paris eût pu prendre les armes contre Ménélas avec pleine confiance de l'approbation et du secours de Jupiter. Cependant , qu'arrive-t«il ? Paris reçoit du secours > il est vrai , mais de Vénus , qui ne le lui accorde que parcequ'elle est la déesse de l'amour , et Ménélas , au contraire , quoique persuadé que Jupiter ne soit pas moins criminel que Paris, rinvoque , comme le dieu protecteur des droits de Thospitalité , et implore sa vengeance contre celui qui les avoit violés. Paris consacre un temple à Vénus , la déesse des plaisirs , et Ménélas place à côté de ce sanctuaire une
(9) Voyez plus haut , p. 389.
C®) L'Aréopage, dont quelques-uns font dériver le nom d'un procès entre Mars (Ares) et Pfeptune, dont le premier avoit tué un des fils de l'autre, pour ayoir £iit yiolence à sa fille. Apollod* III. 14.2.
statue de Praxidice , la déesse de la justice yengeresse. Mercure pouyoit enseîguer le parjure à son fils Autolycus , ses adorateurs n*en éloient pas moins persuadés qu* Autolycus méritoit les châtiments de Jupiter et des Furies , s'il préloit Toreille aux leçons de son père. Et , lorsqu'ils alloient eux-mêmes prononcer les paroles terribles qui les Touoient à la vengeance céleste , s'ils manquoient à leur parole , la conscience leur faisoit élever avec effroi les yeux vers le Soleil qui voit tout et qui entend tout , et , pleins de reconnoissance pour les bienfaits qu'ils croyoient d'ailleurs avoir reçus du fils de Maîa , ils se gardoicnt bien de suivre son exemple , lorsqu'il nia ses vols par un faux serment.
En général les Grecs n'avoient aucune idée de la nécessité de suivre l'exemple des dieux. Ils les adoroient paroeque ceux-ci étoient plus forts , parcequ'ils pouvoient leur faire du bien et du mal , et ils leur attribuoient même la volonté de punir leurs crimes , mais pour le reste ils ne se soucioient guère de la conduite de ces êtres pidssants et terribles. Ils pouvoient faire du mal , s'ils le vouloient , car il n'y avoit personne qui put les en punir. » Les dieux mêmes ,^ dit Phénix , » se laissent fléchir , quelque puissants qu'ils soient." Par conséquent , ils n'y étoient pas obligés. Dans un hymne grave et sérieux , un poète , qui demande une faveur de Bacchus , n'hésite pas de donner à ce dieu un nqm qu'un homme prendroit sans doute pour une grosse injure C). » Gomment pourrai-je célâîrer dignement tes mérites ,'' dit un autre à Apollon , )> toi qui es si digne de mes louapges ! Irai-je te chanter comme
amant , dans tes intrigues amoureuses ?" et aussitôt
il en donne une longue liste , où l'on trouve entr'autres cet
('') rviftuf/taviç. Hymn. in Bacch. 8. anteHymn. in Cer. éd. Ruhnk.
infortuné Leucippe à qui la jalousie du dieu coûta la vie(").
Il y avoit donc une morale séparée pour les dieux et une autre pour les hommes , comme les uns et les autres avoient chacun un langage particulier. Céphale n'avoit rien à craindre , lorsqu'il trahit son épouse , pour répondre à Tamour de TAurore : la pauvre Procris , au contraire , dut aller cacher sa honte dans un pays étranger , lorsque le môme Céphale , s'étant déguisé pour éprouver sa fidélité , l'eut séduite par Tappas tout puissant deTorC^). Mais aussi TAurore étoit une déesse , et elle avoit enlevé Céphale : l'amant de Procris n*étoit qu'un simple mortel. Combien d'exemples ne trouve-t-on pas de pères condamnant à mort leurs filles , parcequ'ils ne voulurent pas croire qu'elles avoient été séduites par des dieux , ce qui fait présumer que , dans ce cas , leurs fautes auroient paru excusables ('^). Aussi Phylas éleva avec le plus grand soin l'enfant que sa fille disoit avoir eu du dieu Mercu-
U me semble que les philosophes des temps postérieurs
{!«) Hymn. Hom. /. 207 sq.
(I») Anton. Lib. 41.
(i^) Nous avons cité ces exemples dane le chapitre quatrième de' cet ouvrage.
('^) Hom. II. /7. 191 sq. U y a des exemples, il est vrai, quoique rares, comme nous Tavons dit plus haut, de ropinion que les actions des dieux peuvent servir d*ezcuse pour celles des hommes : mais rien ne prouve, que je sache au moins, qu'on ait jamais cru que ces actions servent de règle pour la conduite des hom nés et que ceux-ci soient obligés de les imiter. On disoit, suivant une ancienne tradition, que les parjures des amants n*excitent pas la colère des dieux, parceque Jupiter lui-même avoit, par serment, assuré Junon qu*il n*avoit pas séduit lo. Hesiod. ap. Apollod. II. 1.3. Mais Mercure s* étoit aussi servi du parjure, pour cacher ses rapines, et cependant ce crime et tant d'autres dont les dieux avoient donné l'exemple n'en exposoient pas moins à des punitions sévères ceux qui les avoient commis.
aaroient moins blàmë leurs ancêtres » les anciens Grecs , et que les poètes comiques les auroient moins raillés , s'ils àvoient voulu se placer dans* le point de vue d'où ceux-ci ont dû envisager leur mythologie. Et ces philosophes même qui tàchoient de les défendre n*auroient pas imagine ce fatras d'absurdités allégoriques dont nous avons parlé aussi peu que possible , dans la première partie de notre ouvrage , pour ne pas nuire à l'impression que l'exposition pure et simple des idées populaires doit produire sur tout lecteur impartial. Car il no faut jamais oublier que les Grecs furent eux-mêmes les^créateurs de leur mythologie. n est donc aussi absurde de supposer qu'ils Taient méprisée que de croire qu'il y a eu besoin d'une explication, pour pouvoir y ajouter foi , explication qui d'ailleurs la rendroit entièrement méconnoissable. Que si nous voulons supposer , conune le pense Strabon , que les fables de Tancienne mythologie ont été imaginées exprès , soit par des magistrats soit par des poëtes , pour enseigner la sagesse et la vertu à des hommes ignorants et crédules , peu faits pour apprécier l'utilité des leçons qu'offrent l'histoire et la philosophie C^), chaque page d'Homère pourra nous con» vaincre qu'ils n'auroient jamais pu imaginer de moyen moins propre à atteindre le but qu'ils s'étoient proposé.
('^) Strab'. p. 35 sq. Eustathe nous donne qaelqaes exemples de ces instructions qu'on croyoit trouver chez Homère. La prière de Chrysès à Apollon, p. e., sert à enseigner la reconnoissance aux jeunes gens (ad IL p. 27. 1. 10 ). Jupiler, qui refuse de dire toute sa pensée à Junon , leur apprend qu*il ne faut pas confier ses secrets aux femmes (ib. p. 111.1. 40.). Mais nous reriendrons là-dessus, lorsque nous parlerons de Tinfluence que les poèmes d*Homère ont eue bVLT la religion et la morale. La réflexion que nous venons de faire suffit ici pour prouver que les anciens envisageoient souvent Homère d*un point de vue de beaucoup différent de celui dont nous aimons à le considérer , qu'ils lui trouvoient des mérites que nous n'apercevons guère et qu'ils ne se formalisoient aucunement des défauts qui nous choquent le plus.
Ifon certes , s'il falloit choisir , *je préférerois ropinion de ce grammairien que ce sont les anciens rois de la Grèce qui ont imaginé la mythologie et l'anthropomorphisme , afin d'avoir dans la conduite des dieux une excuse pour leurs violences et leurs dérèglements C). Il y a même des traits remarquables qui prouvent que la manière peu convenable dont on se réprésentoit les dieux pouvoit avoir quelquefois un effet salutaire sur Tesprit et les inclinations de la multitude , sans que cela doive cependant nous faire croire que ces fables aient été inventées exprès ; car , encore une fois , les poètes ne l'auroient pas osé , et les magistrats ne le pouvoient pas.
Nous avons vu que le peu de distance qu'il y avoit entre les dieux et les hommes donnoit souvent lieu à une familiarité peu convenable des mortels envers les habitants de IXNympe. Et, cependant, cette familiarité ne s'offre-t-elle pas dans un jour bien différent , lorsque , par exemple , un des prétendants de Pénélope blâme Antinous d'avoir maltraité Ulysse , parcequ'il ne pouvoit savoir s'il n'étoit pas un des dieux immortels , qui, comme l'on sait, cyoutet*il , font souvent le tour des villes et des bourgs , sous la forme de voyageurs , pour éprouver la vertu des habitants de la terre (' *) ? La tradition certainement peu honorable pour les dieux et les héros de Tancienne Grèce , du rapt d'Hélène par Thésée et de la guerre cpii en fut la suite entre lui et les Dîoscures , fut cependant cause que les Lacédémoniens , dans leurs invasions eh Attique , épargnoient toujours l'Académie , parcequ'on disoit qu'Aca*dème, qui l'habitoit alors , avoit indiqué à Castor et Polliix le lieu où se trouvoit leur soeur ('^). Les vengeances arbitraires exercées par les dieux sont souvent représentées par les auteurs les plus graves comme de justes châtiments
(«') Schol. Hora. II. r. 67. p. 452. a. ('•) Hom. Od. P. 481. ('^) Plut. Thés. 32.
ée Vimfiété (^^) ; et « quoique oes vengeances ne puissent nous paroltre que oomme des effets de la colère d'un esprit frÎTole et borné qui prenoit plaisir aux honneurs que lui rendoit une race ohétive et misérable et qui s'emportoit lorsqu'il ne receiroit pas des marques de déférence de ceux qu'il pouvoit écraser, s'il le jugeoit à propos, cependant les traditions de oes vengeances mêmes peuvent avoir contribué à entretenir le sentiment de dépendance et d'humilité envers les dieux et, par conséquent, de piété, qui , quoiqu'on puisse dire des dieux mêmes , n'est certainement jamais blâmable, et d'autant moins chez les Grecs , puisque chez eux cette vertu eut une influence si salutaire sur la société et la vie domestique , comme nous le verrons bientôt À l'égard det Les réflexions que nous venons de faire
idées ênr la pro- , ^ , . . ^ . i /
Tidence et la ré- ^^^ i^* effets qu Ont pu avoif tes idees oon- Télafion de Ta- cernant la moralité des dieux peuvent aussi
Tenir. ^
servir à modifier notre jugement sur ceux que devoit produire la croyance à une administration et à une justice aussi imparfaite que cdle des dieux grecs.
La preuve la plus convaincante que les défauts de ces opinions n'eropêchoient pas les Grecs do croire à la providence et à la justice divine est qu'ils n'avouoient pas moins leur dépendance des dieux et qu'ils ne les craignoient pas moins que nous ne craignons le souverain arbitre de nos destinées. Nous avons en effet remarqué que leur piété et leur dévotion étoit plus sincère que la nôtre. Entr'autres raisons qu'on pourroit en donner , la nature même du polythéisme n'est pas une des moins importantes. Je ne parle pas de robservation des devoirs de la religion , mais la piété du coeur , le sentiment de dépendance d'un pouvoir supérieur , la conviction que tout ce qui nous arrive , le
(^^) Voyez, par exemple, le ton de piété et de contrition que prend Diodore, lorsqu'il parle des yengeances exercées par Diane, T. I. p. 268.
bien et le mal , viennent de sa main » tout cela seroit-il nécessairement toujours plus actif chez Tadorateur d'un dieu unique , d'un esprjt invisible qui ne demeure pas dans des habitations faites de la main de Tbomme , et qui ne veut pas qu'on l'honore par des sacrifices ou des libations , par des statues ou d'autres ornements frivoles , mais en esprit et en vérité , tout cela , dis*je , seroit-il néoessai* rement toujours plus actif chez le théiste que chez l'homme simple et peu civilisé qui croit que la nature entière qui l'environne est remplie de divinités , qui croit qu'il en peut rencontrer dans chaque forêt , auprès de chaque source , dans chaque coin de sa demeure , et que souvent un on plusieurs de ces êtres puissants l'observent sans qu'il les apperçoive , et qu'ils n'ont pas seulement le pouvoir de le oomtrier de bonheur ou de le rendre malheureux , mais même de lui ôter la vie , que tout ce qu'il fait , tout oe qu'il entreprend dépend de quelqu'une de ces puissances invisibles et qu'dles sont toujours prêtes à le punir , non seulement lorsqu'il commet quelque injustice , mais aussi lorsqu'il néglige ce qu'il leur doit à chacune d'elles en particulier.
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire observer que je parle toujours de la masse du peuple , toutefois en me réservant la liberté de donner à cette dénomination un sens un peu étendu. Avouons le franchement, la religion la plus sublime n'est pas toujours en état de garantir Thomme des préjugés , des erreurs qui semblent lui être communs en tout temps et en tout lieu. Nous aussi , nous nous formons, presque sans le savoir, des idées peu convenables de cet Être éternel et tout puissant qui a daigné s'abaisser jusqu'à nous pour nous instruire à l'égard de sa nature et de ses attributs. Nous aussi , nous avons notre anthropomorphisme , nos erreurs , nos opinions absurdes et souvent ridicules concernant la providence et la justice divine. Et quels abus , quels défauts ne voit^on pas dans le culte de
U plus grande partie des sectateurs de la meilleure de toutes les religions , quels crimes , quelles atrocités n'ont pas enfante l'orgueil et l'intolérance de ses docteurs et d'une multitude aveuglée. Tout oed, je le sais , ne prouve rien contre la religion elle-même, et il n'y a pas de doute qu'avec ces abus et ces conséquences funestes mêmes , qu'il ne faut nullement reprocher à la religion , mais à la perversité de ses sectateurs , le christianisme n'ait eu une influence , tant sur l'état politique des nations qui l'ont embrassé que sur les moeurs des individus , ce que les religions de l'antiquité n'ont jamais pu produire : mais , tout en avouant la supériorité de la religion , ces abus mêmes dont nous venons de parier doivent nous convaincre que , sous plusieurs rapports , les hommes sont toujours les mêmes , et que , si nous condamnons les erreurs des anciens Grecs en matière de religion , nous sommes obligés , pour bien juger de l'influence de cette rdigion sur les moeurs , d'examiner non tant ce qui est meilleur en soi-même, mais ce qui pouvoit satisfaire à leurs besoins spirituels. Avec cette précaution nous pdurrons nous convaincre que le polythéisme n'a pas été de beaucoup aussi nuisible aux moeurs que quelques admirateurs zélés du christianisme ont voulu le faire croire, et que , comme il y avoit parmi les payons qui mériteroient le nom de Chrétiens, de même il y a une foule de Chrétiens (je ne parle pas des incrédules ni des indifiércnts , mais d'hommes véritablement bien intentionnés) qui , à l'exception de l'adoration de Jupiter et des autres dieux , ne sont en effet autre chose que des payons , et qui i s'ils avoient vécu avant deux mille ans en Grèce , ne seroient pas moins hommes pieux et peut-être encore plus pieux qu'ils ne pensent à l'être à-présent. — Il semble que la lumière éclatante de la vérité n est pas faite pour toutes les intelligences , et , si nous croyons avoir raison de déplorer que les connoissances précieuses dont nous jouissons n'aient pas été révélées plus
tôt aux Dations de Tantiquité, et qu'il y ait encore une grande partie des habitants du globe qui en soient dépourvus , *8oyons persuadés que le Père infiniment prévoyant du genre humain ne sauroit délaisser un seul de ses enfants , et que parmi ceux qu'il a daigné favoriser de son instruction spéciale il en est qui ne sont pas en état d*en retirer tous les fruits qu'elle offre à Thomme sage et éclairé.
Les anciens Grecs n*avoient pas besoin d'une providence plus parfaite et plus uniforme que celle qu'ils se figuroient eux-mêmes , et tous les exemples que nous avons cités de leur conviction intime de Tinfluence dçs dieux sur toutes les drconstances de la vie humaine prouvent combien leur foi dans la providence étoit vive et sincère , tandis que leurs nombreux sacrifices , les temples érigés en l'honneur de leurs dieux , les surnoms qu'ils leur donnoient attestent leur persuasion intime des obligations qu'ils croyoienl leur avoir.
Les opinions sur le destin n'ont pas eu l'influence nuisible qu'on seroit lente de leur attribuer , si l'on ne les considéroit que d'après nos idées plus éclairées sur la providence. Nous avons trouvé plusieurs exemples qui prouvent évidemment que les Grecs étoient loin de se considérer comme des instruments aveugles de la volonté divine ou d'une prédestination irrationnelle , et que , si la doctrine du destin a pu quelquefois occasionner de l'indifférence ou de la témérité , elle pouvoit aussi bien fournir les consolations les plus soh'des dans le malheur et les encouragements les plus efficaces dans les dangers. Et d'ailleurs , n'agissons*nous pas souvent absolument de la même manière que les Grecs : sommes-nous mieux en état qu'eux de faire accorder le sentiment de notre dépendance de la volonté de Dieu avec la persuasion que nous jouissons de la Uberté d'agir selon notre conviction ? Ne sommes-nous pas aussi portés qu'eux à rejeter la faute de nos propres erreurs sur la providence et attendre tout de nos force»
el de notre sagesse , aussi longtemps que nous croyons avoir en main Tissue des événements ? "— U est peut«étre plus difficile de trouver un côté favorable à Tespoir d'obtenir' des signes de Tavenir. Nous n'en avons pas caché les désavantages» Cependant il faut avouer que cet espoir même a pu contribuer à augmenter la piété et la recon* noissanœ pour la bonté divine, qui , non contente de corn- Uér de bienfaits le genre humain, s'efforce encore de Tavertir des dangers qui le menacent ou de le faire goûter d'avance le bonheur qu*il lui a destiné. A l'égard des Quelqu'absurdes que fussent , enfin , les
idée» sur la ., , i • ^. j- • • j ' i
justice divine , 'dées sur la justicc divine, idées qui, par la pardans cette Tie tialité et la cruauté qu'elles attribuoient aux
et dans la Tie a . .
Tenir. dicttx, Ont dû fournir plus de matière à la craîn»
le qu'à Tamour des dieux , il n'en est pas moins vrai que .ces idées satisfaisoient aux besoins des anciens Grecs aussi bien que celles sur la providence et les attributs des divinités. Si ces divinités avoient droit d'exiger des mortels qu'ils s'acquittassent de devoirs dont elles-mêmes ne se soudoient guère , c'étoit une question dont les anciens Grecs ne s'occupoient nullement. Il leur suffisoit de savoir qu'elles Texigeoient et qu'dles chàtioient ceux qui n'obéf îssoient pas à leurs commandements. Pour oser s'en affranchir , ils auroient dû être eux-mêmes des dieux ou des Gyclopes , plus forts que les dieux mêmes : ou dironsnous plutôt que le sentiment moral leur apprit à confier à la puissance souveraine placée à la tête de l'administration des choses d'ici bas , qudile qu'elle fût d'ailleurs , le soin de maintenir Tordre dans le monde moral > déjuger des actions des mortels , de les punir et de les récompenser d'après leurs mérites ? Je crois , en effet , que nous ne devons pas craindre de le supposer. Nous avons vu que les Grecs confioient ce soin à plusieurs divinités exclusivement; nous avons vu qu'ils attribuoient à ces dieux des notions d'équité et dé justice qui paroîss^t dé-
mentir leur propre conduite. Ce fut le sentiment moral qui fit que le Grec considëroit ses dieux comme des êtres de beaucoup plus nobles et plus sublimes qu'il ne se les représentoit ordinairement , et , quoiqu'on lui pût raconter du secours que Mercure prétoit aux fourbes et aux Toleurs, et Vénus aux adultères, lorsqu'il alloit se préparer à priver son voisin de sa propriété , à troubler le repos d'une famille ou à sacrifier le droit de l'hospitalité à une passion honteuse et déréglée , sa conscience lui parla comme par la bouche des déesses de la justice , en lui montrant Jupiter , le protecteur de ce droit sacré , et les Furies vengeresses , et lui dit : » En vérité , il vaut mieux faire du bien que du mal ! " et , oubliant Mercure et Vénus, il ajouta lui-même : » Les dieux ne se |riaisent pas dans l'injustice et la méchanceté."
La conviction de la supériorité des dieux bienheureux et de Taversion qu'ils avoient contre l'orgueil et l'insolence 9 défauts malheureusement trop communs parmi les fbibles mortels , dévoient naturellement contribuer à inspirer aux Grecs des sentiments d'humilité et de soumission envers les dieux (^'). Persuadés qu'ils tenoient tous les avantages dont ils jouissoient de la bonté divine , ils étoient avertis par là de n'en point abuser (^^), et on se consoloit d'autant plus aisément de ses disgrâces puisqu'on savoit que toute résistance est inutile où les dieux immortels ont épousé la cause de nos ennemis (^^). Il devoit donc paroitre aussi
(*') Hom> Od. X, 287. ■ lAiîjTfore Trdfijray
EÏHùty àfpqaâitiq f*^yo^ tljteïv , àXXà &ioZai> MvO-ov iTftToitiittb ) éTté^ii TfoXif aêûTêçoù eio^'
(") Hom. 11, 4. 290.
Tuvfxà oi çrço&éaaty ovtlâta fiv&'^aao&a^ /
(^^} Ménélas laisse de bon gré le champ de bataille à Hector , persuadé que personne ne le condamneroit à céder devant rhomme protégé par la divinité. Hom. II. P. 98 sq. Hector fait la même chose à l'égard d'Ajax. ib. 175 sq. Achille est invincible parcequ*il a toujours un dieu à ses eôtés qui vient à son secours. Hom.
peu raisonnable d'aoouser de lAcheté celui qui cède le pas au favori des dieux , que d'insulter au pauvre » paroeque la misère , aussi bien que la richesse , est dans la main des dieux (»♦).
Encore , bien que les opinions sur une vie à venir n'offrissent aucun encouragement à l'exercice de la vertu , ce* pendant les idées sur les rapports entre les morts et les vivants , l'espoir de revoir ses parents et ses amis décédés , la conviction que ceux-ci étoient souvent informés des actions et même des pensées des vivants (^') , et que les vivants pouvoient contribuer en quelque chose à adoucir le sort des trépassés , toutes ces idées , qui assurément avoient leur source dans l'humanité et la sensibilité naturelle des Grecs , ne pouvoient pas manquer sans doute d'avoir une influence très favorable sur les moeurs. Et , si les opinions sur les obligations des vivants envers les morts ont dû contribuer beaucoup à envenimer la fureur des combats , par le désir des uns de faire jouir un chef mort dans la mêlée des avantages de la sépulture , et des autres de le priver de tout ce qui auroit pu adoucir son sort après la vie , ces idées donnèrent lieu, même dès les siècles héroïques,
II. T. 97 sq. cl. 332 sq. Nous ayons cité d'autres exemples dans notre Essai sar Homère. Voilà aussi la raison pourquoi on s'informoit si exactement de roriçine de son ennemi et de ses relations de famille avec les habitants de TOlympe. Hom. II. T. 203 sq. 215 sq. II. Z, 11. 0. 184 sq, Pindare a énoncé la même idée d'une manière sublime. Nem. IX. 63. i^ yàç
^évyorT» utté traiâeç ^<«y.
(**) Hom. Od. 717.
(^') Nestor ranima le courage des siens, non seulement en. leur rappelant leurs parents, leurs femmes et leurs enfants qui étoient encore en Tie , mais aussi en les faisant souTcnir de ceux de leurs parents qui avoient déjà payé le tribut à la nature. Hom. II. Om 661 sq.
à riDtroduction d'une manière plus humaine de faire la guerre , comme par la coutume d'accorder une trêve aux Taincus pour inhumer leurs morts. Et, pour nous rassurer au sujet des idées sombres et mélancoliques sur l'empire de Pluton , qui paroissent avoir dû contribuer à augmenter l'horreur pour la mort et , par conséquent , à abattre le courage , crainte qu'entretenoit Platon envers les membres de sa république imaginaire (^^) , nous n^avons qu'à jeter les yeux sur le tableau fidèle des moeurs des siècles héroïques , tracé par l'admirable pinceau d'Homère et les traditions qui s'y rapportent. Ce tableau et ces traditions prouvent à l'évidence que les Grecs trouvoient , tant dans leur courage que dans la conviction que leur sort dépendoit de la volonté divine , un antidote efficace contre la crainte pour une situation dont d'ailleurs la seule idée doit parottre plus que suffisante à donner une force extraordinaire à l'amour déjà si naturel de la vie. A l'égard des Enfin , quoique l'intérêt soit toujours le
idées sur le .. , , . j. i»t •
culte. motif du culte qu on vouoit aux dieux, 1 nis-
toire prouve cependant qup le pieux Grec n'adoroit pas seulement ses dieux par crainte et par la conviction de leurs forces supérieures , mais aussi bien , et peut-être avec plus de ferveur encore , par amour et par reconnoissance. Que ces êtres puissants , qui pouvoient faire le bien et le mal , d'après leur fantaisie , qui , jouissant eux-mêmes d'un bonheur sans trouble , pouvoient forcer les mortels à leur offrir des sacrifices et à leur ériger des temples, sans qu'ils fussent obligés pour cela d'exaucer toiyours leurs prières , que oes êtres , qui n'étoient responsables à personne de leur conduite , daignassent compatir aux misères des foibles mortels et les combler souvent des bienfaits les plus précieux , c'étoit en effet à leurs yeux bien plus digne de reconnoissance que s'ils eussent
(»*; Plat. Rcp. III. p. 432. D. cd. Fie.
éle portés par leur oalure mémo à la cliarité et à la bien- Cusance.
St , lorsqu'une fois le sentiment moral eut corrigië et ennobli ainsi la mythologie , on conçoit aisément qu'il étoit possiUe que les idées religieuses pussent à leur tour être utiles à la morale et influencer favorablement la société. Influenoe fftTo- S'il nous est permis de Sroire qu' Homère a
mblc des idées . # i j ...
«tdetiDtUtuti- cxpi*iOQe les opinions de ses compatriotes, oDt religieuses lorsqu'il représente Jupiter comme la source la politique et de la justice et de la dignité royale , avec éuï"****"^ ^** combien de respect les anciens Grecs n'ont-ils
pas dû envisager leurs princes , qui étoientrois et juges en même temps , et quelle influence ces idées ne doivent-elles pas avoir eu sur le maintien de leur autorité et , par conséquent , sur la conservation de l'ordre dans la société. Là où les hérauts étoient non seulement considérés comme des messagers des hommes , mais aussi des dieux immortels, il faut avouer que la religion confirmoit l'une des premières règles du droit des gens , l'inviolabilité des ambassadeurs. S'il est vrai que Minos et Lycurgue et tant d'autres législateurs pouvoient ajouter à Tautorité de leurs lois , en prétendant qu'elles avoient été dictées , ou au moins approuvées , par la sagesse divine , si l'une des déesses les plus augustes reçut le titre honorable de législatrice , parcequ'elle ne fourntssoit pas seulement aux hommes la subsistance, mais qu'elle leur donnoit aussi des lois et des institutions , de sorte qu^elle ne fut pas seulement la source de la vie, mais aussi de la justice et du bonheur (^^), c'est alors que la religion devint la source et le fondement du droit politique.
La religion adoucissoit la férocité des moeurs» Lorsqu'HerouIe eut osé porter la main sur les Actorionides , quoique revêtus du sacré caractère d'ambassadeurs aux jeux isthmiquéâ , l'imprécation de leur mère Molione
(*') Diod. Sic,. T. I. p. 334. rh ^^v nal tô xaÀâ»ç f jyv.
suffit pour empêcher les Éiéeas de jamais prendre paria cette solennité (^®). Les Dodonéens n^avoient rien à craindre des peuplades barbares qui parcouroicnt leur contrée diserte. Ils étoient en sûreté sous l'ombre du chéno sacré, parcequ'on les croyoit placés sous la protection immédiate du dieu quiyfaisoit entendre ses oracles (^^), Le respect pour Minerve suffisoit pour protéger la petite TÎlle d'Alalcoméné, en Béotie , contre toute violence et assurer à ses habitants une neutralité tranquille , respectée par tous ses voisins et mise à profit par une foule de malheureux qui vinrent y chercher un asile contre la vengeance de leurs ennemis (^^). Les assemblées des Amphictions , qui ont jeté les fondements de principes politiques qui , si les Grecs avoient voulu y rester fidèles , auroient ajouté aux avantages dont ils jouissoient ceux du pouvoir et de rimportance politique , les assemblées des Amphyclions étoient , dans leur origine , comme nous l'avons ▼u , des institutions religieuses. Dès les siècles dont nous parlons , les prétresses de Junon donnoient , à Argos , leur nom à Tannée ('^), et dans la suite ce fut principalement des fêtes religieuses que dépendit la chronologie. Quel ne fut pas , dès les temps les plus anciens, le respect pour les temples , comme asiles', respect que les Grecs dans la suite imposèrent , pour tinsi dire, 'à leurs vainqueurs (^^). Ce fut sur les fêtes religieuses et les temples que Thésée se fonda , d'après les traditions , pour consolider les changements qu^il venoit de faire dans l'état politique de son royaume (^^) 9 et la suite
(*•) Paas. V. 2, Stûrz , fr. Phérec. p. 181 et les endroits cités-
(*^) Dion. Hal. p. 15 in. , (*^J P. e. les Thébains , après la guerre des Épigones. Strab. p. 6S4.
(a») Stùrt , Hellan. fr/ p. 77 , 1M.
(^^) Yoyez la remarque de Strabon sur le respect des Macédo* niens pour le temple de Neptune, dans Tlle de Calauréa , p. 574. B. (»») Paus. I. 22. 3. VIIL 2. 1. Plut. Thés. 24.
nous prouvera que ces traditions n*oiit rien qui doive nous paroltre incompatible avec la vérité. Lorsqu'on raconte qu'Agamemnon offrit des sacrifices à Jupiter , comme le protecteur de la sainteté des traités , au moment où il avoit rassemblé les membres de la grande confédération de princes réunie pour faire la guerre aux Troyens (^^) , lorsqu'on représente iBacus adressant ses prières à Jupiter Panellène , pour le salut de la Grèce entière , on voit que les notions du rapport entre la religion et la politique et de Tefficacité de la première pour le maintien de la nationalité et de l'amour de la patrie commune trouvent leur origine dans les temps les plus anciens. L'influence des oracles et des signes de l'avenir sur le sort des peuples y. et surtout sur la fondation des colonies ne pourra nous occuper que dans l'époque suivante.
Sur la vie civile Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'user
et domestique^ <■ ■ i
•ur le bonheur de pius longs raisonnements pour prouver individuel. l'influcnce favorable que la conviction du soin que prenoient Dioé , Thémis , Némésis , le Serment , les Furies , pour maintenir les droits de chaque individu et pour punir ceux qui escient les violer , a du exercer sur la sûreté et la tranquillité des citoyens , dans les états encore turbulents de l'ancienne Grèce.
L'exposition que nous avons déjà faite de ces idées a pu nous convaincre du prix qu'on y attacboit et de l'influence qu'eUes pouvoient exercer sur les moeurs et sur l'ordre dans la société et le bonheur des individus ; et les exemples que nous offre l'histoire de l'ancienne Grèce > et dont nous en avons cité quelques-uns , prouvent assez combien le respect pour Jupiter , le protecteur des étrangers et des suppliants , contribua effectivement à adoucir la férocité des moeurs. Les traits d'hospitalité patriarchalc , dans les poèmes d'Homère , où nous trouvons encore cette sentence si remarquable : » Tous les étrangers
(»*) Paus. VIL 24. 2.
cl tous les pauvres vienaent de Jupiter " (*') , ces traits , ainsi , que ceux que nous trouvons chez d'autres au* tears(*^)9 ne sont assurément que des exemples de ce qui arrivoit journellement. Est-il possible de s'imaginer un personnage plus noble et un culte plus édifiant que celui de Testa ? La paix des familles , le bonheur dômes* tique , les devoirs de la parenté , celui de prêter du secours aux malheureux qui venoient chercher un- refuge sous un toit hospitalier et pacifique , étoient fondés dans les idées religieuses qui se rattachoient à ce culte (^^). Les purifications qui servoient à adoudr les suites malheureuses de la vengeance des familles n'étoient que des cérémonies religieuses. L'entrée des temples , la faculté d'interroger les oracles , en un mot , tout commerce tant avec les dieux qu'avec les hommes étoit défendu à celui qui n'avoit pas été purifié du sang qu'il venoit de répandre ; et la solennité elle-même , tout en rendant au coupable la jouissance de ces privilèges , étoit en même temps la source d'une relation sainte et inviolable avec celui qui l'avoit opérée. Le purificateur devenoit l'ami et le protecteur de rhomicide qu'il avoit rendu à la société ; non seulement
(•') Hom. Od. 2. 207. ttçoç yàç Jtoç eîOkif anavTtq
(»*) Chez Pindare (Nem. V. 61 .) Pelée refuse d'écouter la voix séduisante de la belle compagne de son hôte, ^ë^via ^ax^ôç x^^^"^ âiiaatç. Bellérophon, Anthée (d'après le récit d'Alexandre TÉtolien, ap. Parthen. p. 373.) et une foule d'autres offrent des exemples de la même retenue, fondée uniquement sur un principe de religion.
(^7) On peut y ajouter le culte de Jupiter fçx»oç , dontrinfluence sur les moeurs est prouvée par la tradition d'Acrisius, qui conjura sa fille Banaë devant l'autel de ce dieu de lui dire là vérité relativement à l'enfant qu'elle venoit de mettre au monde. Pherec. ap. Schol. ApoU. Rhod. IV. 1091. p. 314 fin. cf. Stùrz, fr. Pherec. p. 72, 74, où le savant éditeur prouve que les dénominations de ëQMi>oç et à'iipéçi^oç ne diffèrent pas essentiellement. Suivant Hégésandre (ap. Athen. XIII. 31.) Jason, lorsqu'il eut rassemblé ses compagnons de voyage, célébra une fête en l'honneur de Jupiter iTOèçtioç , le dieu de l'amitié, ce qui fut l'origine de la fêta des amis (ira^çiâtia) qu'on célébroit à Magnésie.
il lo deroit défendre dès oe moment contre toute insulte , mais llngratitude même de son protégé ne l'autorisoit pas à lui foire le moindre mal (^*). La vie domestique de la femme , ses relations importantes d'épouse et de mère ëtoient consacrées par les idées attachées au culte de Biane et de Junon.
Pour peu que nous nous rappelions ce que nous aTons remarqué à l'égard de la nature et des attributs des divinités humaines et bieufoisantes , de Minerrc , de Yulcain , d'Apollon , des Muses , des Grâces et surtout de Mercure , nous pourrons-nous former une idée de la disposition du peuple qui les adoroit. Et non seulement les devoirs, les réjouissances et les plaisirs db la sociâé étoient, ennoblis et reœvoient un nouvel éclat du culte religieux. Point de banquets , point de fêtes sans libations ni' sacrifices. Les anciens Grecs auroient cru n'avoir aucune satisfaction de leurs amusements , s'ils n'en eussent fait part à leurs bienfaiteurs célestes. Avec quel profond sentiment do piété Alcinoûs se glorifie-t-il devant Ulysse de la bonté des dieux qui daignoient s'asseoir en personnes à sa table. Combien les idées imparfaites mêmes que l'on avoit des dieux deviennent*elles aiînablcs et véritablement édifiantes , lorsqu'on voit qu'elles donnent lieu à des fictions comme celle de la protection accordée par une déesse, comme Minerve à Ulysse et à Télémaque ! En effet, si nous pouvons croire que les anciens Grecs fussent eficctivement persuadés de la vérité de leurs idées religieuses (et combien d'hommes célèbres en étoient encore intimement persuadés , même dans les siècles où la philosophie et l'incrédulité , tout en éclairant le peuple , Tavoiént détaché de la religion) , il faut que la religion ait eu une influence marquée souvent très favorable sur leur vie domestique.
i*^) Aeaste n*psa se venger de Tii^ure qu'il eroyoit ayoir reçue de Pelée, parceqa*il Tavoit purifié. Apollod. III. 13. 3.
Remarquons encore que cette religion , Foeavre du peuple même qui obéissoit à ses lois , et entièrement conforme à son génie et à ses inclinations , servoit par là même à égayer la irie sociale et à fournir à ses sectateurs des plaisirs innocents , qui , en resserrant les liens qui unissoient les individus , les familles , les différentes tribus même qui habitoient la patrie commune , entretenoient Famour des arts et allumoient de plus en plus cette sensibilité exquise pour la beauté et l'élégance qui elle-même fit de la religion des Grecs une religion de fêtes et de banquets , une religion qui ne pouToit exister sans le secours de la sculpture et de la peinture , de la musique et de la poésie. Or , s'il est indubitable que ces arts , quoiqu'on puissent dire quelques sévères moralistes , amollissent la férocité naturelle d'un peuple encore peu policé ,• sa ces arts contiennent les germes de l'humanité et de la civilisation ^ oserons-nous nier que la religion des Grecs ait influé favorablement sur les moeurs , par l'extérieur édatant même dont elle s'entouroit ? Mais ce ne fut que dans l'époque suivante que ces effets salutaires se manifestèrent dans tout leur éclat. Les fêtes religieuses , les jeux publics surtout y appartiennent presqu'exclusivemcnt , et on conçoit aisément que nous ne pouvons bien juger de l'influence de la religion sur les arts et , par eux , sur les moeurs , que lorsque nous parlerons du siècle des Phidias et des Polydète.
Nous nous contentons pour le moment de fixer l'attention de nos lecteurs sur un passage du judicieux Strabon , où il signale l'influence qu'avoient , dès les temps les plus anciens , les fêtes, religieuses sur l'entretien des relations entre les différentes nations qui occupèrent la Grèce , et même sur Torigine de la société. Je veux parler du passage où cet auteur tâche de faire observer à ses lecteurs l'opportunité de l'emplacement du temple de Delphes , comme le centre commun de la religion des Grecs , au milieu du pays
qu'ils ayoient oooupë (*^). Que l'on compare avec cet endroit remarquable la description poétique de la réunion des insulaires dans Tile sacrée de Délos , et on verra comme lliistoire et la poésie se prêtent la main à confirmer ce que la simple réflexion a déjà pu nous faire soupçonner de l'influence do la religion des Grecs sur leur société. Qu'on se représente (c*est ainsi que parle à peu près le poêle) cette foule de barques remplies d'une multitude bruyante et jojr euse d'hommes, de femmes et d'enfants, flottant sur la mer qui environne l'ile sainte et se hâtant d'aborder au théàtn^ de fêtes et de réjouissances. Qu'on se figure ces hommes s'exerçant à la lutte et au pugilat , ces ministres de la religion entonnant de^ hymnes mélodieux en l'honneur du dieu des arts et de la santé» ces jeunes filles élégamment, vé^ tues , jonchant de fleurs les avenues du sanctuaire , tous le coeur épanoui d'une joie innocente , riant et folâtrant , tout en s'acquittant des devoirs d'une religion qui elle même étoit la source de leurs plaisirs et de leurs amusements les plus chéris , en effet on auroit de la peine à se persuader que ces heureux humains ne fussent eux-mêmes des dieux immortels , libres des souci$ et des craintes qu'inspire cette vie pleine de vicissitudes , tant ils sont oontents et joyeux , tant ils ressemblent , par leur bonheur et leur gaieté , aux bienheureux habitants de l'Olympe (^®). Il me semble qu'Athénée a aussi très bien saisi le caractère de la religion des anciens Grecs , lorsqu'il dit que , comme on vit qu'il étoit impossible de faire renoncer le peuple aux plaisirs et aux réjouissances , on imagina de leur en procurer l'occasion dans les fêtes instituées en l'honneur des dieux , afin que la persuasion que les dieux étoient témoins de leurs amusements , leur fit observer d'autant mieux la
(*^) Strab. p. 642.
(^^) Je n*ai fait ici que commenter et développer les expressions du poëte (Hymn. Hom. /• 147 sq.). Comparez encore le passage cité plus haut de Sirabon , p. 743.
lempéranœ et Iainodéiftiioa(^'). Et» dans un autre endroit , il dit que les hymnes chantes dans les banquets en l'honneur des dieux aocoutumoient les oonvives à s'entretenir de la religion » ce qui eut une influence très favorable sur les moeurs (^^)*
Et ces gens contenus et joyeux, en goùtoient-ils moins leur plaisir , avoient-ils moins de respect pour leurs dieux , moins de reconnoissance pour les bienfaits qu'ils croyoient en avoir reçus , parceque ces dieux étoient si imparfaits , si injustes même et si capricieux? Nullement, et il est même à présumer qu'ils n'auroient pas pris part d'aussi bon coeur à ces fêtes bruyantes , s'ils eussent entrevu les imperfections de ceux en l'honneur desquels ils les célébroient. Parmi les traditions absurdes dont nous avons fait mention , dans le cours de cet ouvrage , il n'y en a presque aucune aussi ridicule que l'histoire de la réconciliation de Jupiter et de Junon par le moyen d'une poupée (^'). Or les Béotiens avoient consacré le souvenir de ce conte puéril par deux des fêtes les plus solennelles qu'ils célébroient. Les membres de plusieurs tribus de la Béotie se réunissoient en temps et lieu fixés » pour conduire en grande pompe quatorze poupées , placées sur des chars , au sommet du mont Githéron , ou ils les brùloient avec Tautel même sur lequel on offroit les sacrifices aux divinités. Cet exemple , dont je me contente ici pour ne pas anticiper sur Tordre que je me suis prescrit , peut servir à confirmer la vérité de ce que je viens d'avancer. Un enfantillage aussi ridicule étoit donc un moyen pour resserrer les liens politiques qui réunissoient les tribus de la Béotie , et une source de plaisir et de récréation pour les individus ; et c'est ainsi que les fêtes religieuses , qui elles mêmes dévoient
(♦») Athen. VIII. 65. (**) Athen. XIV. 24.
i^*) Voyez plus haut, p. 413. La fête dont je parle ici fat appelée Daedala, la fête des poupées. Paus. IX. 3.
leur enstenoe tant au caractère gai et folâtre des habitants de la Grèce qu'à leur sensibilité et leur humanité i^^), serfoient réciproquement à entretenir en eux le goût pour les plaisirs de la société et pour les vertus qui en sont les suites.
Enfin la reUgion des Grecs , comme le polythéisme en général, avoit un avantage réel sur le théisme, savoir qu'elle garantissoit ses sectaires de Fintolérance. La nature même de la doctrine qu'ils ont embrassée doit inspirer aux théistes de l'aversion contre toute addition , (»ntre tout changement qu'on voudroit y faire , et la persuasion qu'eux seuls connoissent la vérité leur fait mépriser . quiconque ne partage pas leurs sentiments , surtout lorsqu'ils sont parvenus à rédiger celte doctrine en système , et lorsque l'amour^propre et l'intérêt des rédacteurs en exigent le maintien et la propagation. L'existence de cette cause occasionnelle est évidemment prouvée par le phénomène d'ailleurs assez étrange de théistes qui , bien qu'ils ne diffèrent pas essentiellement des polythéistes , tant dans leurs opinions que dans les cérémonies de leur culte , ne laissent pas cependant de se distinguer par leur intolérance et leur
(^^) S'il fut permis de croire ce que qaelqaes auteurs nous racontent, d*après ApoUodore, relatirement à Forigine de la fête des pots de Tin à Athènes ixôfç)^ quelle éclatante preuve cela ne nous iburniroit-il pas .pour Thumanité des Athéniens ! On ayoit la coutume, dans cette fête, de s'engager à boire en se prêtant l'un l'autre le pot de Tin dont on se serroit. Oreste, encore souillé du sang de sa mère, arriva à Athènes au moment où l'on célébroit cette fête. N'étant pas encore purifié, il étoit défendu d'avoir ayec lui aucune communication. Pandion, roi d'Athènes, youlant satis&ire à ce devoir religieux et épargner en même temps à l'infortuné étranger le regret de se voir exclu de la fête, ordonna que chacun but dans le pot qu'il avoit deyant soi , sans l'échanger , et depuis ce moment les Athéniens ont gardé cette coutume, en mémoire du respect qu'ayoit en leur prince pour le malheur. ApoUod. fr. éd. Heyn. T. y. p. 1063. cf. Schol. Aristoph. Eq. 95. Acharn. 96. Phanodèroe (ap. Athen. X. 49.) rapporte ce fait à Démophon. Son récit diffère aussi, en quelques particularités peu importantes, de celui d* ApoUodore.
fanatisme. Je ne voudrois pas être dans la nécessité de les nommer. Le véritable polythéisme 4 au contraire , par la multiplicité des êtres divins , par le culte des dieux tutéiaires , par la conviction que chaque pays , chaque ville a ses dieux , que chacun adore à sa manière , devoit natu* rellement porter à la tolérance les nations qui le prQfessoient. Cette réflexion est pleinement confirmée par l'histoire ancienne. Les exemples d'intolérance qu'elle offre sont en très petit nombre , au moins s'il est permis de nommer ainsi les tentatives pour établir et étendre le culte de Bacchus , l'aversion de quelques tribus contre le culte d'une divinité , adorée avec dévotion par d'autres , par exemple celle que témoignèrent les Éléens contre le culte d'Hercule , les commotions populaires occasionnées par quelque sacrilège (^^). Mais il né sera pas nécessaire, j'espère , de faire remarquer la grande différence entre ces effets accidentels d'une divergence d'idées religieuses ou d'un zèle exagéré pour le maintien du culte , et cette rage stupide de vouloir contraindre tous ceux qui ne pensent pas comme nous à embrasser nos opinions , et non seulement de les poursuivre dans cette vie de la haine la plus envenimée et de les exterminer à feu et à sang, mais même , comme si cela dépendoit du jugement de foibles mortels , de leur interdire d'avance tout espoir dans une vie à venir.
Les abus même de la meilleure de toutes les religions ne sauroient pas plus prouver contre elle qu'ils ne peuvent
(^') Il soffit de citer ici l'exemple des Arcadiens, qtii lapidèrent Aristocrate pour avoir fait violence à une prétresse de Diane. Paus. TIII. 5.8. £t encore devons-nous Teniprunter à l'époque qui fera le sujet de nos recherches dans la seconde partie de cet ouvrage. Cette époque nous en oiTrira quelques autres , mais le nombre en est toujours si petit, en comparaison de ce que nous en fournit l'histoire moderne , que nous n'avons pas à craindre qu'il soit nécessaire de modifier la réflexion que nous venons de faire. On ne consultera pas sans fruit, sur le sujet traité dans ce chapitre, Benj. Const. de la Religion, Livr. YIL ch. 10.
les dâmls etientidsdet croyanoes des peiqiks Atohoos seulement qa'en jugeant de rinfloenoe de la relîgîon sur les moeurs , il finit nécessairement prendre en omsidëration les besoins des peuples qoi la proScs* scDt, et qa'en étudiant avec impartialité l'histoire du genre Immain, il est évident «fu'aussi bien les prgugi^ et les erreurs peuvent troubler la source la plus pure de Terttt et de tâicité , aussi bien les plus grossières erreurs , suites de l'ignorance , peuvent avoir une îtifliMWM» , si non avantageuse, au moins beaucoup mmns nuisiUe ipie nous ne le croirions d'abord sur des hommes qui, par leur ample état de nature , n'en aperçoivent pas les inconvénients ou ks réparent , presipie sans le savoir , par le sentiment moral et par un goàt tout formé pour la décence et les devoirs de ITiumanité,