SÉJOUR AU LAC ÉRIÊ. 1669 ET 167O
1 3 OU le 14 sur les bords du lac Érié, qui leur parut être semblable à une grande mer, Â'cause du vent impétueux qui Tintait; & au bout de trois jours ils conftruisirent une cabane à rembouchure d'une agréable rivière , nù ils se
proposaient de passer l'hiver. Là, trouvant la chasse trèsabondante, ils boucanèrent !a viande de deux grandes bètes pour faire leurs provisions , ^v: en outre ils amassèrent vingt-trois ou vintit-quntrc minots de noix Si. de châtaignes, coniiiic auhbi de pt)Uiiiich, de prunes, de raisins & d'alizes,.qui y étaient en grande. quantité. La vigne, qui croissait dans les sables, sur les bords des lacs & des rivières de ces contrées, produisait, quoique sans culture, des raisins aussi gros & aussi doux que les plus beaux (du nord) de la France, jusque-là que les Missionnaires en firent du vin, dont M. Dollier se servit tout l'hiver pour la Sainte Messe, m C'ell un gros vin noir, dit M. de Gnli- « née, semblable au vin de Grannc, & aussi bon que celui- « ci. •) Mais au bout de quinze jours, ainsi passés ;^ Temboucliure de cette rivière, les Missionnaires, lutiguc.s par les grands vents qui soufflaient sur le lac Lrié, jugèrent à propos d*hivemer dans les bois, & choisirent, à un quart de lieue de là environ, un endroit plus commode, sur le bord d'un ruisseau, où ils dressèrent de nouveau leur cabane, en la conftruisant cette fois de manière à pouvoir, en cas d^attaque, s'y défendre longtemps. A son extrémité ils élevèrent un autel sur lequel M. Dollier célébrait le Saint Sacrifice trois fois par semaine : ce qui ne fut pas une petite consolation pour lui & pour ses cens, dans ces pays où jamais aucun lùiropccn n'avait scjournc. l'ous assistaient religieusement aux Saints Myltères, se confessaient souvent, & s'approchaient fréquemment de la Sainte Table. Knfîn les dimanches & les fêtes étaient didingués par le chant de la Grand'Messe & par une prédication; éc tous les autres jours, on faisait de plus la prière en commun soir & matin, ainsi qqp d'autres pieux exercices. Heureusement l'hiver fut très-doux dans ce lieu, cette année-là. « S11 eût été aussi rigoureux qu'il le fut à Montréal, sur-
3O0 m" PARTIE. LOUIS XIV.
« tout au mois de février 1670. 0 joute M. de Galinée^nous
<f fussions tous morts de froid. Car les haches que nous « avidiis ne valaient rien, & nous les cassâmes presque <' toutes; en sorte que, si le bois que nous cassions pour « notre chaullai^c eût ctc yclc aussi dur qu'il I cll d'ordi- (0 Voya^ deMM. « naife, à Montréal, nous n eussions plus eu de haches ftjrf. « des le mois de janvier ; ; (1). »
XVJl. . .
it.iHu.uBiieTii.iMEGv Les Missionn^res demeurèrent cinq mois & onze uxiBMKNNCMTroi- joufs dEHs le Ùeu où ils avaient conftruit leur cabane: &
IBfifilON OK CES MYS
AU NOM DU MM. avaHt d'en partir, pour continuer leur voyage, ils firent une aclion qui mérite d'être rapportée. Ce fut d'aller tous ensemble au bord du lac Érié, & d'y pUinter une croix le dimanclie de la Passion, 2} mars, en mémoire d'un si long séjour de Français dans ces terres. De plus, imitant le noble 8c généreux exemple de Jacques Cartier, qui, avant de quitter les rives du fleuve Saint-Laurent, y avait arboré sur une croix les armes de France, pour prendre possession du pays au nom de François P% M. DoUier & M. de Galinée firent attacher au pied de la croix qu'ils avaient plantée les armes de Louis XIV, avec une inscription qui attedait cette prise de possessions^ en dressèrent
(•) Cet hiver lut, en clfet, le plus rude que, de mémoire d'homme, on eut éprouvé en Canada. I,a Mère de l'Incarnation en écrivait ainsi ù la Supérieure des Ursulincs tic Tours, le septembre suivant : « Le dernier hiver a cle extraordinairement iroid, lanl pour sa « rigueur que pour sa longueur; & nous n*en avons point encore « expérimente un plus rude depuis Trente &. un ans que nous som- « mes en ce pays. Tous nos conduits d'eau ont gclc & nos sources c ont tari, ce qui ne nous a pas donné peu d'exenrtce. Au commen- « cernent, nous raisi<(ns fondre de la neige pour avoir de l'eau, tant « pour nous que pour nos bcltiaux; mais il en fallait une si grunde « quantité, que nous nV pouvions suffire. Il nous a donc fallu ré- « soudrc d'en envoycrquérir au Heuve avec nos Ivrufs, qui en ont été « presijue ruinés^. f\ cnii-îe de la montagne tort droite & glissante. Il
M ...^^^«j^-.^ « y avait cncor». la ^ila^c dans notre jarJni au mois de juin : nos
t3} Lettres M Mfirie «. » • r ■ ■ «
de llncarnatfoit let» * arbres «. nos entes en sont morts. Tcflit le pays a lait la même
i. j M itliuelie i7:<' " perte. & particulièrement les Mères Ilo>; i:aîiêrcs, qui avaient un
p. 279,280. • « verger des plus beaux qu'on pourrait voir en Fiance (i i. »
RETOUR A VIIXEMARIE. 167O. 3oi
un procès-verbal conçu en ces termes : « Nous, soussi- « gnés, certifions avoir vu afficher sur les terres du lac « nommé Érié les armes du Roi de France, avec cette
« inscription ; L'an du salut 1669, Clément IX étant assis
« sur la chaire de saint Pierre, Louis XIV régnant en
« France, M. deCourcelles 6tant Gouverneur de la Xou-
K veile-France , Se M. Talon y ûtant Intendant pour le
« Ro! : sont arrives en ce lieu deux Missionnaires du Sé- (') Archives de la
« niinaire de Montréal, accompagnés de sept autres Fran- întémiYnrM^'Ro-
« çais, qui, les premiers de tous les peuples Européens, bcn.dcui'iSà if.79—
. ont hiverné en ce lac, dont, comme d'une terre non oc-
« cupée, iU ont pris possession, au nom de leur Roi, par de i6s8 » 1716. i3
« Tapposition de ses armes, qu'ils ont attachées au pied "''"'°!^*^*
j 'F^f-j ' -^i **** plusieurs papier»
« de cette cronc. En foi de quoi nous avons signé le pré- concernant h nou- « sent certificat. ytn^-Fmeetoi'ti.—
Mémoire sur la domi-
François Dollier, prêtre, ""'r ni'
• ' r ' en Canada jusifuun
Du diocèse de Nantes, en Bretagne. 1687.— Joumtigénd.
rai de l'inAruflion pu-
De GaLINÉE, diacre, bliquc,vol.3i, n« 67,
Du diocèse de Rennes, en Bretagne (i). » ^
xvni.
Le lendemain de TAnnondation, 26 mars, ils partirent Mcunin- vn qumm de là pour continuer leur marche. Elle devint extrêmement difficile, tant à cause du grand nombre de nvières qu'ils eurent à traverser, que de la disette de vivres qu'ils éprouvèrent bientôt; &, dans cette rude nécessité, M. Dollier & M. de Galinée furent réduits à se priver d'une partie de leurs portions en ta\ eur de leurs hommes, afin de pouvoir les envoyer à la chasse. Le jour de Pâques étant venu, ils s arrêtèrent pour célébrer la Icte, et tous lirent leur Communion pascale avec une singulière consolation. Partis de nouveau, ils arrivèrent à une longue pointe, marquée par M. de Galinée sur sa carte, après avoir fait vingt lieues ce jour-là. Étant tous très-fatigués, ils se contentèrent de porter leurs canots à terre, ainsi qu'une partie de leurs hardes; & laissant le refte près de Teau, sur le sable, ils se couchèrent & s'endormirent bientôt, sans pré-
m* PARTIE. LOUIS XIV.
voir ce qui allait leur arriver. Pendant lo nuit, il s'éleva un vent du nord-eft très-violent, qui agita le lac Erié avec tant de iuric, que l'eau monta de six pieds & emporta les hardes d'un des canots des Missionnaires. Elle eût même emporte toutes les autres par Timpétuosité de ses vagues, si l'un de la troupe ne se lût éveillé ik n'eût donné prompteraent Talarme. Tous se lèvent aussitôt, courent sur les hardes pour les mettre en sûreté, mais sans rien recouvrer des premières qu'un baril de poudre qui flottait sur le lac. Le plomb même fut emporté, ou plutôt il fut enfoncé si avant dans le sable, qu on ne put jamais Ten retirer. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'eft que toute la chapelle de M. Doîlier fut entièrement perdue, & cet accident, qui les mettait tous hors d'état de recevoir le sacrement de l'Iuichariflie de le procurer à d'autres, leur fit prendre la résolution de retourner à Montréal pour se fournir d'une autre chapelle, comme au.^si de marchandises, alin de les échanger pour des vivres, chez les sauvages, qui ne connaissaient pas d'autre monnaie.
Comme le chemin des Outaouas leur parut presque «ENDENT A MiMi*- f^^g^ court Que celui par où ils étaient venus, ils prirent le nr .A .NU. DKutii^ parti d aller à Sainte-Mane-du-Saut, ou ces sauvages s as- LKiiAMs. semblaient, espérant de descendre de \à avec eux à Ville-
marie; & après avoir fait environ cent lieues de navigation, ils arrivèrent à 1 endroit par où la mer douce des Hurons se décharge dans le lac Erié. A six lieues de là, ils rencontrèrent un endroit fort vénéré de tous les sauvages de ces pays, à cause d'une idole de pierre, que ceux-ci croyaient se rendre favorable en lui offrant des présents & des sacrifices, pour obtenir une heureuse navigation sur le lac Érié. Cette pierre, que les Iroquois leur avaient fort recommandé d'honorer en passant, n'avait cependant d'autre rapport avec la ligure humaine que celui que l'imagination grossière de ces barbares lui donnait, quoique pourtant on y eût peint avec du vermillon une espèce de visage grotesiquc. « Après la perte de notre chapelle & la
us mmKmMnm
kETOUH A VILLEMARIE. 167O. 3o3
« disette de vivres que nous avions épiQOuvéej ajoute M. de
« Galinée, il n'y avait personne dans notre troupe qui ne
« fût plein de haine contre ce faux dieu, .le consacrai une « de mes haches pour casser cette divinité de pierre; puis « ayant accofté nos canots ensemble, nous portâmes le « plus gros morceau au milieu de la rivière, & jetâmes « aussi tout le refte à Teau, afin qu'on n'en entendît jamais
• plus parler ( l ) . n (i) voyage de MM.
A quatre lieues de là, les voyageura entrèrent dans un Jjjf**'" *** petit lac appelé par Samson, dans sa Géographie : le Lac des eaux salées, où cependant ils ne trouvèrent aucune marque de sel; Se arrivèrent enfin à la mer douce des
Hurnns, qui a de six à sept cents lieues détour, & qucles Algonquins appellent Michigané. Ils y firent environ deux cents lieues, 8< quoiqu'ils se vissent fréquemment à la veille d'y manquer de vivres, la Providence vint encore ici à leur secours. « Nous n avon.^ jamais été plus dïin « jour sans nourriture, dit à ce sujet M, de Galînèe. Il eft «« vrai quHl nous eft arrivé plusieurs fois de nous voir « dépourvus de tout^ & de passer le soir & le matin sans «I avoir absolument rien à mettre à la chaudière. Mais c nous étions tellement accoutumés à nous voir secourus, « dans ces occasions, par la bonté divine, que nous en « attendions avec tranquillité les eirels, dans la pensée « que Celui qui nourrit dans ces bois tant de barbares « n'abandonnerait pas ses serviteurs, u Us côtoyèrent ainsi ce lac, ou la mer douce, sans aucun péril, entrèrent ensuite dans le lac des Hurons, & arrivèrent enfin, le 35 roaij jour de la Pentecôte, à Sainte-Marie-du-Saut, où ils se tirent annoncer par quelques décharges de fusil.
Les PP. Jésuites venaient d'y établir leur principale i,éc»TioNiN^iii«ioirrésidence pour les missions des Outaouas & des peuples "^■"■^^ * sainte-navoisins (2) ; & depuis un an ils y entretenaient deux hommes H^ïîii^^'*^^ qui leur avaient bt\ti avec des pieux de cèdre, de douze (/ Relation de 166g, pieds de hauteur, un joli Fort carré, renfermant une cha- p. «s. pelle avec une maison ; & tout auprès du Fort ils avaient
3o4 III* PARTIE. LOUIS XIV.
préparé un vaile champ d où 1 on espérait se procurer du pain avant deux années. ï.cs \()vai;curs v furent reçus avec toute la charité possible par les Pères l)ablon& Marquette qui y résidaient, &, assiftèrent ce jour-là même à une partie des Vêpres, Enfin, les deux jours suivants, ils firent leurs dévotions avec d'autant plus de joie, que depuis près d'un mois & demi ils étaient tous privés de ce bonheur. S'ils assirtèrent aux Vêpres, à leur arrivée, le jour de la Pentecôte, c'eil qull y avait alors des Français au Saut Sainte-Marie, souvent au nombre de vingt ou vingtcinq, qui s'assemblaient pour la Grand' Messe 8c les Vêpres, les dimanches 8c les jours de létes (*). Se voyant à plus de trois cents heues de \ illemarie. M. Oollier 8c M. de Galinée désiraient de s y rendre au plus tôt, afin de pouvoir de là aller hiverner chez les Outaouas , & de se rendre, au printemps suivant, vers le Mississipi pour en évangéliser les peuples. Ils cherchèrent donc un guide qu'ils trouvèrent fort à propos, & prirent congé des PP. Dablon & Marquette, le 28 mai. Leur voyage fut très-heureux; il e(l, même à remarquer que, n'ayant fait que dix-sept ou dixhuit portafïes en descendant 'quoiqu'on en fît alors en montant quarante ou même quarante-cinq), ils n'essuyé-
(') M. de Galinée fait ici une remarque qui montre la pureté du zô'c qui animait les F*P. Jésuites Jans cette Mission. Quoiqu'il y cùi au Saul Sainte-Marie quelques sauvages baptisés, il n'y en avait pourtant pas un seul, dit-il, qui fût assez bon catholique pour être admis à assillcr à l'office divin. « Fin sorte, ajoute-t-il, (.ju' au lieu • appelé la Pointe du Saint-Esprit, au tond du lac Supérieur, oti su « «ont retirés les refies des Hurons depuis IMncendte de leun vil- « lagcs, le Pùrc qui passa l'hiver avec eux (probablement le P. Mar- (OReknoodeiôyi, « quelte) (ij, me dit que, quoiqu'il y en eût un grand nombre autre-
p. 3y. « foi* baptisés, lorsque les Missionnaires étaient aux Hurons, il
c n'avait pourtant jamais osé dire devant eux la sainte Messe, sachant « qu'ils regardaient cette nclion comme une jonglerie de sorcier. » C'cil ce qui explique pourquoi ie P. Le Mercier, dans la Relation de cette même année 1670, parle de la piété de ces sauvages en des termes fort réserves : ^ l es Hurons. dit-il, qui sont ,\ !a Pointe du (2) Relatioo de lÔTC^ * Saint-Esprit au nombre i'e quatre à cinq cents, conservent un
p. Hj. m peu de chriftianisme (2). »
uiyui^cd by C^ooqlc
LA CAKTE ET ECRIT LA MLATtOM OE CE VOTAGE.
CARTE DE M. DE GALINÉË. 167O. 3o3
rent aucun accident au milieu de ces bouillons impétueux. C'efl qu'ils avaient un fort bon guide & des hommes trèshabiles dans cette sorte de navigation. Ils arrivèrent ainsi
à Villcmarie le 18 de juin , après vingt-deux- jours d'une
marche la plus tatij^ante qu'ils eussent jamais faite de leur
vie. Aussi, sur la fin du voyage, M. de Galinée fut-il atteint
d une fièvre tierce, qui, par rabattement où elle le mit, ne
modéra pas peu la loie qu'il avait de se retrouver enfin au ^*)^*^^J^^J^
milieu de ses frères (i). i^-^
Dès qu'il iiit rétabli ^ il traça la carte & composa la M. ME OAUNil TkACK Relation détaillée de ce voyage, qu'il termina par les observations suivantes (*) : « Tout le monde a scnihaîté que je « dressasse la carte de notre voyage: ce que j'ai Adt avec « assez d'exa^tude. Je n y ai marqué que ce que j'ai vu : « ainsi vous ne trouverez qu'un seul côté de chaque lac, « puisque leur largeur eft si grande qu'en côtoyant un <• bord on ne peut voir l'autre. Je l'ai faite en carte marine, a c'eft-à-dire, que les méridiens ne s'y rétrécissent point « auprès des pôles, parce que j'ai plus d usage de ces « sortes de cartes que des cartes géographiques ; & au t relte^ celles-là sont communément plus exaÂes que les « autres. « C'eft la première carte qui ait fait connaître ces vaftes contrées. L'année suivante, les PP. Jésuites en donnèrent une des pays où étaient placées leurs Missions outaouoises, qui fut reproduite encore en 1 672 (2). Dès que (i) Reiadande 167*, sa carte fut achevée, & avant d'y avoir mis la dernière P^^»* précision, M. de Galinée l'envoya, avec la Relation de son voyage, à une personne qu'il ne fait pas connaître par son nom. « Je vous envoie celte carte telle tju'elle efi, lui dit- « il, me proposant d'en corriger les défauts quand j'en « aural^ le loisir, & je vous prie d'avoir la bonté de
M. Dollier composa aussi, de son c6té, une Relation de ce
voyage, comme il nous l'apprend lui-même ânns son Ilistoite dU Montréal, mais nous n'avons pu en retrouver aucune copie.